lundi 18 mars 2019

Fyrnask : Forn

On le sent, d'entrée. La chair a beau être tristélas, et tout avoir déjà été fait, lus tous les livres et patin couffin, que ce soit en black tout court, en black-orthodox, ou en black-packagé-deluxe-VánRecords... Quelque chose de différent préside au phénomène qu'est ci-devant la musique de Fyrnask.
Quelque chose se passe, qui n'a pas lieu tous les quatre matins. La grandeur, le souffle héroïque, à la fois prométhéen et touché par la griffe de la souillure, maudit par la chute, sont présents à en faire tourner la tête et les sangs. Les proportions, l'ampleur de mouvements, en usage chez Fyrnask ne sont pas celles du commun des disques et des groupes ; imaginer une impossible intersection de Primordial avec Urfaust peut vous en donner un commencement d'idée de la rage mystique faisant plus que confiner à la démence, mais là n'est pas la question ; on pourrait avancer également que tout n'a peut-être pas été dit après tout, et que de fraîche date, entre ceci, Aoratos, Triste Terre, et tout le black à l'islandaise qui en pourrait aussi bien être à l'origine, le black metal qui assume sa part de romantisme noir (parce que le punk-metal à cartouchière ça va bien un moment) est de retour en cour - mais là n'est pas la question ; non plus qu'elle n'est de comparer ces ors gorgés de puissance magique à ceux manipulés chez Drastus ou Svartidauði.
Fyrnask s'avance tout seul, peu importent les questions d'intendance pusillanimes. Il est seul absolument (d'ailleurs pour revenir sur les références lâchées du bout des lèvres plus haut : il faudrait concevoir un Primordial n'ayant pour l'intégralité de ses semblables et le monde qu'une indifférence tout juste colorée de mépris, et un Urfaust n'ayant de l'ivresse une pratique qu'exclusivement et excessivement disciplinée, précise d'alchimiste dévoyé et impitoyable) et ne se préoccupe pas davantage de vous que de pairs qui ne sont pas les siens ; son chant ne fait pas d'effort particulier pour être entendu - sinon de dieux dont on n'aimerait pas être à la place, quels qu'ils puissent être, de puissances qu'il apostrophe, exhorte, d'un souffle brûlant comme un vent de l'infra-monde, juché en seigneur sur les ailes de riffs à la fougue de maelstroms alchimiques, au creux desquels tout naturellement viennent se nicher de précieux moments de calme, de confidence, de recueillement qui jamais n'ont la vulgarité de venir simplement "jouer le contraste", ou quoi que ce soit de l'ordre du calme et de la tempête : ces lacs étals sont un moment de la tempête éternelle qui est le lot de l'esprit fort - quand je vous dis qu'on parle de black qui assume son emphase constitutive et son impératif de ferveur... Même si le ton n'est pas exactement le même, en vérité le seul pair que je voie dans l'immédiat à Fyrnask est Drastus ; ce qui n'est pas rien à dire, vous êtes censé commencer à le savoir.

dimanche 17 mars 2019

No Vale Nada : Alter Ego

On n'est pas déçu, c'est le moins qu'on puisse dire. Je veux dire, vous pensez forcément à la même chose que moi lorsque vous lisez le nom du groupe, non ? Forcément ; un screamo malade du tétanos. Lourd quant à son sang, et maladivement fragile, affreusement rouillé par l'intérieur, un genre de Converge d'antan tout anémié, de Breach dévitalisé, expectorés comme un phlegmon par quelque patelin endeuillé de par chez nous, de préférence un endroit dont l'horizon pour être campagnard n'en est pas moins bouché, dont à le voir un matin en se levant le ciel s'est pendu.
On en est même presque... déçu, tant on n'est pas déçu : tant on voulait se cacher juste un peu qu'on savait ce qui nous pendait, justement, au nez, à quel point ça nous pendait au nez. Tant No Vale Nada, un peu à l'instar d'un Daggers des début, n'exutoire pas, ne catharsise pas, n'hyperbolise pas, de décolle pas, ne fait aucun bien ; il ne cherche même pas tant non plus votre malaise, votre confrontation, votre contrariété ; il se contente de s'ulcérer, il a bien assez à faire d'être souffrant, d'être congestionné, de haleter de toutes ses inflammations et hémorragies internes, de digérer le verre pilé et les rêves broyés qu'il se fade le matin en guise de céréales, dans son brouet tuberculeux.
Alter Ego ne rocke pas, malgré une énergie désespérée de punk rock (puisque d'un point de vue strictement technique, No Vale Nada paraîtra forcément moins extrême que par exemple Carne, dans la catégorie "Breach de la France déshéritée") qui ne se relâche jamais, une énergie de la douleur qui le porte à bout de bras au-dessus de la mer orageuse de ces guitares acides ; Alter Ego ne soulage rien, Alter Ego attise, échauffe, irrite, rumine, macère, scarifie avec une fiévreuse application qui est la seule réaction dont il soit capable ; mis à part, bien sûr, vous massacrer la tronche à coup de couvercle de poubelle ou de n'importe quoi qui traîne, et peu importe qui doive rester à terre à la fin. Alter Ego, maintenant que vous le dites, tient autant de Breach que d'un Today is the Day beaucoup moins mental que l'original - beaucoup moins disons luciférien puisque Steve Austin est horriblement mental mais sans que cela n'aille contre son encore plus grande sensualité - mais certes pas moins torturé ; l'acidité existentielle de No Vale Nada rappelle autant celle de Steve Austin, que ses ruades raides et ses grêles stridences celles de Planes Mistaken for Stars lavés de toute beauté autre que blême à l'égal d'un cadavre, par les ravage de tri-thérapies subies pour endiguer la maladie qui change le sang en houille et la peau en papier de verre.
Alter Ego est une éruption continue et pourtant suffisamment modulée, houleuse, mouvementée, titubante pour que pas un moment l'on ne sature malgré tout ce que l'on a dit de son incapacité totale à complaire : vous pouvez ajouter Lifelover à votre liste d'insortables auxquels No Vale Nada vient ajouter son haleine de cassos puant l'alcool très bon marché et le sang jamais loin de s'épancher, de cadavre enragé titubant, d'ailleurs certaines guitares fugacement se voient prise d'un tremblement qui les rapprocherait presque du punk blafard que l'on nomme batcave, mais sans le jaune, à savoir la capacité de rire, même couleur pisse.
D'ailleurs, si l'on aura compris au milieu de ce fatras balourd de quoi il retourne, j'ajouterai simplement ce qui clarifiera encore - ou pas - le propos, à savoir que le disque se finit sur un "Plutôt Crever que Mourir" qui n'a pas la grossièreté d'ajouter de la dérision musicale - mais alors pas du tout - à son titre, qui en eût fait quoi que ce soit d'autre que de l'humour couleur du goudron le plus rêche. Et tout comme la misère, celui-ci est pire que contagieux : collant.

vendredi 15 mars 2019

Faceless Burial : Grotesque Miscreation

Des auditeurs bien plus compétents que moi question mormétal ont statué que cet album de Faceless Burial était moins personnel que le mini à suivre, ils ont probablement raison... N'empêche. Je reste impossible à convaincre. Ce qui fait la spécificité et la saveur de Facelss Burial, c'est l'ambiguïté que l'on n'entend qu'ici. Dans cet album pétri autant d'occultisme infernal et fuligineux à tout crin, axe Lvcifyre-Teitanblood - que d'un étrange groove urbain et caoutchouteux, sourd mais bien déterminé, qui fait penser autant aux moments magmatiques de Godflesh qu'à des choses telles que Trepalium ou Cannibal Corpse, avec de discrètes franges NYDM chaoticorisant, voire un filigrane deathjazz cannibale école Imperial Triumphant ; cela tient du reste autant de l'ambiguïté propre à un growl remarquable en toute discrétion et particulièrement viandu, qu'à la mate et chaude présence d'une basse douée d'une énergie souterrainement funky, mais sachant également miauler comme une baleine de l'inframonde, et qui affuble de bandanas, des gros bras, et d'une jubilation certaine à les gonfler pour la galerie, à ses prêtres encapuchonnés ; qui sardoniquement sous-tend les grondements pleins de tectonique malveillance, les rend joueurs, donne une qualité simiesque à une musique pourtant solidement reptilienne (les deux après tout se confortant réciproquement dans l'égrillard, sous la bizarrerie de surface).
Ce qui, indépendamment du fait de la rendre impeccablement à la hauteur de sa pochette, et par transitivité fidèle aux normes de la faune du Warp qui s'y reconnaissent (en même temps, si vous ignorez volontairement les clés de lecture du death metal indispensables que l'on trouve dans Warhammer : c'est pas ma faute), fait de Grotesque Miscreation, avec sa cohérence dans la difformité (après tout, le goudron moelleux où semblent faits les riffs, lui aussi est un élément potentiellement aussi urbain qu'antique), avec sa délicieuse équivoque, avec par surcroît sa décontraction du même calibre que celle d'un Cruciamentum, tenez - un disque de death metal bien moins sédatif que les théories de disques récents parfaitement interchangeables (autant que le sont leurs labels, mis à part vaguement Dark Descent qui a peut-être un poil plus d'identité) de par leur rigueur à respecter les règles de leurs subdivisions du dogme respectives (et dans la très sérieuse catégorie desquels, à première vue, semble jouer ledit mini de Faceless Burial, avec ses lourdes révérences vers Incantation et Morbid Angel).
D'autant que, comme de bien entendu et toute canaille qui se respecte, il se sauve prestement à toutes pattes avant qu'on n'ait pu identifier qui avait tiré la sonnette.

jeudi 14 mars 2019

Aosoth : V - The Inside Scriptures

Et si finalement ce V était le disque le plus réussi, pour l'instant - d'Aosoth ? On se gardera des termes comme "le meilleur" parce que, sans être non plus dans la catégorie propre à chacun (je vous le souhaite) où pour ma part je range Godflesh - celle des groupes qu'on adore au point que presque tous leurs disques sont leur meilleur, pour des raisons différentes (ou pas) - Aosoth fait partie des groupes qui ont assez de chien, c'est le cas de le dire, pour que chacun de leurs disques, même entaché de maladresses voire de balourdise, même handicapé par un récent crush sur ce qu'Antaeus peut offrir de plus cru et pur à qui est avant tout et surtout, il le découvre alors, magnétisé par le charisme propre à MkM (et par la récente fracassante arrivée d'un certain Drastus dans le chenil de l'enfer) - reste bourré de charme, et vous attache à lui - toujours comme un clébard, décidément....
Mais il semble assez net à constater que ce sont sur ces Inside Scriptures que les ingrédients génétiques qui font l'identité Aosoth se fondent en leur brouet le plus homogène, ramassé, épais, roboratif ; l'équilibre entre les composantes de leur son si particulier et toujours sur le fil de la difformité, le plus savoureux : les pulsions groovy de Deathspell Omega en Adidas Torsion, ou de Hell Militia en frac, l'emphase volcanique adepte de Neurosis (en fait, on aurait presque envie de dire que rarement le mariage de Neurosis et de la Norvège aura autant montré qu'il pouvait être autre chose qu'une idée désastreuse : en tous cas l'on oublie à l'écouter les autres tentatives), les frelons utilisés en guise de riffs, le penchant épique et grandiloquent, parfois à la limite de la messe symphonique comme sur le volume IV, parfois donnant plutôt dans la juvénilité de chien fou comme sur le volume II... Bon, d'accord : le III reste intouchable. Dans son genre. Mais, c'est où l'on en revient à notre propos d'un peu plus tôt, à savoir qu'Aosoth n'est pas de ces malchanceux qui n'ont goûté à la réussite qu'une fois dans leur discographie - l'épouvantable III n'a pas du tout cette saveur de Tabernaculum urbain tout empreint d'occultisme dix-neuvième, d'alchimie du désespoir et de la damnation, de black metal presque estampillé Le Pendule de Foucault.
Et c'est donc en m'en léchant des babines encore dégoulinantes de satisfaction, que je m'en vais prochainement réécouter III.

mercredi 13 mars 2019

Dreams of the Drowned : Dreams of the Drowned I

Difficile lorsque, ainsi qu'il est présentement le cas, l'on connaît l'auteur et sait ses obsessions de longue date, de ne pas voir clair dans les intentions manifestées par un album tel que celui-ci - voire de voir trop clair dans ce qu'il peut comporter de maladresse.
Il sera non moins difficile, toutefois, de nier l'inspiration brute qui jaillit à plusieurs reprises, et principalement au plan mélodique, des humides frondaisons de ces guitares qui se sont audiblement dégotté le son de Geordie Walker, des longues futaies de ces lignes de basse à l'élégance d'un rêve de Norvège, au milieu de ces brouillards voivodiens. Le gamin a certes beaucoup écouté de gothisant, de gothiste, et peut-être même de gothique récemment - eh ! ma foi, il en a aussi un peu retenu quelque chose de pas trop idiot, à ce qu'on dirait. Le garçon pour sûr se rêve beaucoup de choses - mais, dites voir, les rêves ne seraient-ils pas justement le propos assumé, avec une candeur qui est le maître-mot ici, dès les présentations ?
D'autant que le disque ne saurait se réduire à cette seule lecture de ses influences devinées : la dernière partie de "Danced" est un cuisant exemple de sublimation dans les règles de l'art - qui sont celles de la démence (c'est simple, on se croirait au Burger Quiz, dans un "Robert Smith, Shane Embury, ou les deux ?") - et avec elle la fin du disque s'enfonce sous les frondaisons ombreuses, probablement, d'influences desquelles je suis moins familier : tout le metal baroque ou givré, d'Arcturus à DHG en passant par Atrox ou Ved Buens Ende ? Possible, sûrement même vrai, tout comme est vrai que le disque prend ici pied dans la famille des Even as All Before Us, des Dolorian, des Dead as Dreams, des Forever the End - tous ces enfants de Carnage Visors - dont il est le benjamin ; un disque dont la fraîcheur lui donne de faux airs juvéniles (ces morceaux-là collent aux basques de leur auteur depuis des années, qui reflètent pourtant si brillamment ce qu'il est aujourd'hui), cependant qu'elle est la rosée même qui lui rouille l'âme, et brouille ses perceptions (le disque par endroits effleure le psychédélisme d'un Evanescence...) dans un doux engourdissement septentrional ; et qui se ménage, discrètement, humblement, sa propre petite place, en ce cocon frigorifique où il vous emmène douillettement descendre vous blottir ; avec un mariage de douceur et de crudité inconnu de tous ses glorieux aînés, tout comme l'est ce délicat sentiment de poignante confusion.
Rarement metal aura-t-il été si honnêtement fragile, perdu, sans fard. Et, en vertu autant de leurs apparences respectueuses que de leur personnalité discrètement trempée, certaines de ces mélopées lunaires pourraient rapidement en venir à vous hanter à l'égal de fantômes chèrement familiers. C'est que, béat que l'on est dans cette gangue de coton hydrophile, on finirait presque par ne pas remarquer les éclairs de pure beauté qui la traversent à intervalles réguliers... presque. Allez, je vous laisse faire les connexions qui manquent encore à rendre visibles, entre un grey metal où se confondraient le black et la new-wave, et le principe selon lequel "tous les chats sont gris" (qui en anglais se dit... ?), entre les forêts du Nord et une forêt (où l'on se cogne contre les arbres), entre le maquillage actuel de Jaz Coleman et... ainsi de suite. Ce qui s'appelle un disque qui met dans le mille. Au cœur de la brume.

samedi 9 mars 2019

Pissgrave : Posthumous Humiliation

Juste parce que des formules tournant autour de l'habillage et du corps de la musique sont régulièrement revenues dans mon discours ces derniers temps : voilà à quoi ressemble un disque dont toute la capacité de malfaisance se concentre dans la mise, au lieu de l'être. Le contraire d'un Malhkebre et sa production limpide comme du Aura Noir, d'un Drastus et sa cruauté emphatique comme du Aosoth, et de ce que l'un comme l'autre dégagent malgré tout de beaucoup moins cool.

La pochette je ne la publie pas, merci, j'ai déjà assez de confidentialité non consentie à assumer sans me rajouter des motifs de délation et de sanction possible.

Drastus : The Serpent's Chalice - Materia Prima

Tu m'étonnes, que Drastus soit resté jusqu'à une date récente un secret bien gardé par le dédain du public. L'histoire contemporaine ne l'a pas davantage retenu jusque là, qu'elle n'a retenu Trayjen - également publié chez Flamme Noire, le label tenu par... Drastus, tout se tient - ou Unveiled.
La musique de Drastus, avant que tout fraîchement elle n'ait décidé de se rendre un peu moins unique mais beaucoup plus accrocheuse, en se pliant aux canons d'un courant que, on le découvre avec ce Serpent's Chalice, elle n'a pas qu'un peu contribué à enfanter (je veux bien être pendu si un certain monsieur Munkir n'a pas écouté ce petit disque avec beaucoup d'attention) - ne se pliait à aucune règle ; ni celles du black metal, ni celle du metal industriel, ni même celle de la dark-wave... avec laquelle, toutefois, elle semble avoir le plus d'affinités. Si ce Drastus a un pair dans le milieu metal, ce serait d'ailleurs à la rigueur Elend ; lesquels justement ont eux aussi annoncé récemment leur retour proche : quand je vous dis que tout se tient. On se situe ici dans le même lointain, dans le même autre monde, celui de l'esprit téméraire, impétueux, affamé de connaissance... Ce que devrait être le black metal, avant le reste. Une musique sauvagement individualiste, libre, libertine. Tout ce que ne sont pas les divers élitismes à la petite semaine en lesquels l'ont traduite les petits bras et les courts en souffle.
Trivialement, dites vous que le style Drastus, qui explosera sous la forme du molosse aux muscles roulant sous le pelage de La Croix du Sang, est déjà là, mais comme indiqué plus haut : dans une version beaucoup moins amène, aucunement tournée vers son semblable, même pour le moudre et le fouler ; une musique âpre et cruelle d'ascète, d'ermite emporté par la passion jusqu'aux rivages de la sorcellerie et aux portes de la démence, qu'il franchira sans une seconde d'hésitation pour aller arracher ce qu'il y a à prendre de l'autre côté. Une musique n'ayant aucun besoin de s'habiller d'un hermétisme de modiste qui est au choix l'équivalent du jargon administratif ou d'une ceinture de chasteté, pour se prémunir de ceux jugés importuns et imméritants, qu'elle tient à distance respectable par sa seule coupante, abrupte, vertigineuse hostilité inhospitalière. Le maléfice.

vendredi 8 mars 2019

Antaeus : De Principii Evangelikum

Vous avez échappé l'autre fois au récit de ma vie et mes œuvres d'atermoiement... Mais on dirait bien que vous ne deviez pas y couper indéfiniment après tout.
Figurez vous qu'Antaeus et moi, c'était compliqué, encore plus que Malhkebre et moi puisque concernant les chantants de l'accent, je n'avais pas effectué un nombre excessif de tentatives, et attendais patiemment mon heure.
Alors, voyant Condemnation se frayer enfin une voie dans mes tympans, je refais un n-ième tour de table des vieux albums en quête, dans mon idéalisme inoxydable, d'un signe précurseur de cette bonne entente qui nous lie aujourd'hui avec Antaeus. Or donc si j'ai bien tout compris ce que j'ai lu de par le vaste web : Cut you Flesh, c'est Satan à la parisienne ; Blood Libels, c'est Satan à la suédoise en passant par Poitiers ; et De Principii c'est Satan... à la bourrin.
Sympa, de s'apercevoir que le disque qui vous ennuie le moins d'un groupe est leur plus... ork, je vois que ça. Je précise que je ne pense pas tant, en utilisant ce dernier terme, à Tara - le mètre-étalon de l'avalanche d'orks sous ecstasy - qu'à Exterminate ; l'ork soudard, l'ork sous-off crachotant et puant le vieux mégot, m'voyez ? Et ce, notez bien, alors même que l'autre album que l'on préfère du même groupe est... leur plus orthodox - puisqu'il n'aura échappé à personne que Condemnation est sourdement mais puissamment nourri par Aosoth. Vous noterez que derrière ce grand écart apparent... Vous avez deviné ? Les pochettes, bien sûr. Teinte, qualité, église.
Finalement, ce que j'ai lu de plus juste - entendez : qui me concerne le plus - au sujet de ce disque tient dans le mot "crépusculaire", et ce dernier lui aussi lie les deux albums. De Principii Evangelikum est le crépuscule précédant la nuit qui tombera sur Condemnation. Le crépuscule qui semble tomber sur un charnier, étrangement à la fois apaisé, et pourtant fourmillant encore de vie, grondante, celle vouée au carnage qui va culminer en de nouveaux sommets à mesure que l'obscurité va gagner. Le soleil rasant de la fin du jour touche ces riffs et gêne pour lire avec certitude la teneur de leurs rictus maléfiques. Mais l'haleine de fournaise puante qui s'exhale et se promène dessus en dit bien assez long.
Si bien que somme toute, la combinaison de ces guitares en contre-jour rougeâtre, aux relents de death metal crûment carnassier, de la chaleur mate (tu m'étonnes, qu'on pense à un Satyricon carbonisé...) sourdant de ce chahut de rafales qui sert à l'album de parties de batterie (bien autrement évocatrices du torride tumulte et emmêlement d'un champ de bataille que tous les pathétiques émules de Panzer Division Marduk coincés du métronome) avec cette pochette si peu agencée façon metal, force est, pour tous auditeurs de bonne éducation, de voir remonter de leurs profondeurs des effluves de Sacrosanct Bleeds autant que de Sacrifice, et de constater que dans le genre disque de black metal, De Principii Evangelikum - qui titillera d'ailleurs les amateurs autant de l'un que de l'autre - est presque aussi bizarre qu'un Drastus ; et sous sa réputation (cultivée, probablement) de soudard, peut-être bien plus instable et redoutable que bien des choses signées Aosoth ou Funeral Mist ; un peu à la manière, tenez, dont un Morbid Angel (à qui l'on songe également) se fait passer à tort pour un Gros Bill ; et ce d'autant plus vu la façon dont il s'escampe son forfait une fois prestement perpétré.
Vous saurez alors ce qu'il vous reste à faire, tandis que les ombres ont achevé de s'allonger.

jeudi 7 mars 2019

The Prodigy : No Tourists


Changement. De suite. Premier billet et tout a changé. Cette chronique traine sur mon bureau depuis décembre, suite à la proposition de l’ami et patron de ces lieux de venir baver quelques mots ici même. Et c’était clair dès le début, et c’était la période. Ce sera No Tourists. Trouver les mots. La galère quand la flemme et le manque de temps sont en jeux. Je savais déjà ce que j’avais envie d’en dire, dans le fond.

Mais je n’avais pas prévu ça. Personne même. Dès lors, tout change. No Toursists sera l’ultime album de Prodigy dans toute sa splendeur. Peu importe ce qui arrivera derrière. Peu importe ce que décideront Palmer et Howlett. La question n’est pas là. Et toute sa splendeur, c’est bien de cela dont il s’agit. Car cette ultime publication forme un grand disque.  Ce septième long jet est réussi. Sans aucun doute. Court, teigneux, il concentre tout ce que Howlett a crée en quelques minutes. Breakbeats surpuissants, production singulière et dévastatrice, riffs de claviers assassins, sonorités distordues. Voix pitchées, boites à rythmes en surchauffe. Sorti quasi sans attente, dans un élan punk incompréhensible : le groupe avait habitué son public a déployer ses BPM furieux après de longues pauses, de longues tournées, de longs teaser foutus à la benne en quelques clics (trigger, nuclear, how to steal a jetfighter, Little goblin, Dead ken beats, Destroy the melody…). Simple, rapide, 10 petits titres, une efficacité redoutable. Pas de passages putassiers. Pas de morceau orienté tournée des stades cette fois ( pas de Wild Frontier et sa mélodie neuneu : merci). Du pur matraquage de beats, moins rock, plus ramassé, peut-être moins ambitieux et désormais plus efficace. La presse a questionné le groupe sur des sonorités qui ressortaient ici et là : la guitare de Breathe est de retour. Ces questions, obsessionnelles, cachent mal qu’elles sont probablement issues du communiqué de presse. Howlett a toujours recyclé. Les oreilles l’ont capté depuis longtemps. Mais c’est un faux procès : qui a demandé pourquoi le son de guitare de High On Fire était toujours le même ? On leur demande aussi des comptes sur le fait qu’ils n’évoluent plus. Qui a demandé à n’importe quel groupe de grind, de doom, pourquoi dans 99% des cas les albums se ressemblaient ? (spoiler : par peur de perdre le public existant – il suffit de parler avec lesdits musiciens). Prodigy ne s’est formé sur aucune mode et n’a pas besoin de suivre quoi que ce soit : ils ont inventé leur mode, ils ont inventé leur son, avec des défauts, bien évidemment, mais ne doivent rien à personnes, si ce n’est à leur farouche indépendance et à leur terrible efficacité scénique. D’ailleurs on en revient là : ce No Toursits, pour le peu qu’ils auront eu à le défendre s’est avéré une redoutable machine de guerre sur scène. C'était son but, comme les autres albums. Les morceaux choisis pour passer le cap de l’épreuve live ont tout simplement écrasé tout ce qui se présentait devant eux. Les rythmiques de Howlett ont tout ravagé sur leur passage, concassant chaque arène européenne les ayant accueilli. Les basses ont laminés l’intégralité des personnes s’étant déplacé. Pas de sympathie là dedans, juste une puissance redoutable. Jusqu’à la fin. On ne l’attendait pas. Il est rapide et brutal, ne s’excuse pas de ce qu’il est. Il est magnifique, de ses hymnes rave à son exercice mongolo "Boom Boom Tap", en passant par son euphorique "We Live Forever". 

Et puis s’en fut fini. L’ironie, de fait : le groupe triomphe, a une activité dense en vue. Le groupe, pour la première fois en 20 ans, a une vision de l’avenir. Le trio a toujours exprimé sa fragilité, que tout pouvait être fini dès le lendemain. Après Fat Of the Land, Howlett exprimait son incertitude quant à une suite. Après the Day Is My Enemy, le trio doutait quant à la sortie d’un long, préférant publier des EPs. Là, les mecs l’avaient annoncé : ils savaient exactement ce qui allait se passer en 2019. C’était faux.
Depuis ce 4 mars, nombreux sont ceux qui semblent se retourner sur leur adolescence, ou leur passeport vers leur culture. Les gens s’expriment, avec en tête des souvenirs de jeunesse. La presse, surtout celle qui a boudé le groupe ces dernières années se propage en article. Comme si ils avaient oublié qu’il y a encore 3 mois, ils massacraient l’album. Alors pour dire au revoir, remettons quelques choses à plat : le trio à la fourmi n’avait pas de pairs. Rien ni personne ne les approchait, notamment sur scène. Aujourd’hui, il a fallu attendre ça, mais tous sont unanimes : Prodigy est un des plus grands groupes de scène. Qui plus est, il est le seul dans le genre « électronique » à avoir su créer des shows aussi dingues sans masque, ni projections, ni pyramides. Par ailleurs, Prodigy a permis à nombre de gens de notre génération (les trentenaires, voir plus, en gros) de venir à la musique électronique. Directement ou indirectement. Ils ont converti les rockers, ils ont séduit le public hip hop, ils ont installé la musique électronique sur le monde. Leur succès a généré des tonnes de carrières, de projets, a suscité de l’intérêt pour des scènes discrètes, permis la créations de groupes, de zines, parfois par ricochet. Vu comme une grave erreur de jeunesse, depuis, le trio est souvent jugé comme un groupe de bourrins répétitifs. Le révisionnisme culturel a de beaux jours. C’est mépriser le fait que le groupe a continué de produire d’improbables et surpuissants morceaux au regard d’un bon goût plus que douteux – d’ailleurs balayé par la déferlante d’hommages d’artistes encore aujourd’hui fort respectables. C’est aussi mépriser un groupe qui, tout en solidifiant une importante fanbase, loyale et incroyablement investie, s’est efforcé d’aller jouer partout où ils le pouvaient, notamment en Europe de l’Est, alors que bien d’autres formations évitaient la zone comme la peste, et ce après un anthologique concert sur la place rouge en 97, gratuit, et qui a considérablement marqué les esprits sur place. Et puis, petit détail : Prodigy a été ce gang affichant fièrement une certaine mixité, tout comme Massive Attack, et après les Specials, à l’heure où cela n’était pas si fréquent.

Alors notre punk glaviotant, mais unanimement salué comme un artiste d’une extrême gentillesse, icone improbable d’une époque révolue : bonne nuit à toi. Tu nous manques terriblement.

Sólveig Matthildur : Constantly in Love

On croit à l'entrée du disque que l'on va avoir affaire à genre la nouvelle Björk-mais-pour-les-undergrounds, une sorte de Julie Christmas en plus pop tu vois, bref une horreur, calibre Chelsea Wolfe ou Emma Ruth Rendell (Rundle ? est-ce que je sais, moi ?), à qui la pochette fait penser malgré son charme propre...
Bon, alors : non. D'une la voix de Sólveig  Matthildur peut certes évoquer Björk, et l'a sûrement écoutée, d'autant qu'elle chante principalement en islandais (ce qui est moins coquet, d'ailleurs, que l'Anglais avec l'accent ostensiblement à couper au couteau, façon Jane Birkin ou Monica Bellucci, de l'autre), au moins autant qu'elle peut taquiner Sera Timms (dont il serait également un tort regrettable de prendre pour argent la modestie, et voir dans les réalisations de la petite bière), ou tout simplement Lisa Gerrard.
Et musicalement, y a du monde au balcon, aussi, ça aide. On pourra, là aussi, évoquer ce que Björk s'est payé pour Homogenic - entendez par là : technologie arctique raffinée -, voire peut-être Massive Attack, que contrairement à moi Solveig a paraît-il beaucoup écouté ; mais aussi la vague frigorifique récente, plus brute et hostile aux sentiments délicats voire teintés de joie de vivre, des Tropic of Cancer, Boy Harsher et HTRK : certes, la Sólveig est dans le vent, l'air du temps ; mais elle n'y suit que son instinct, son désir, n'en fait qu'à sa tête, passant au gré de son humeur du poppy au pur bunker congelé, de Talk Talk à Cure (d'ailleurs elle peut même attraper çà ou là  l'une ou l'autre intonation de Robert, qui touche obligatoirement droit au cœur, la garce, voyez "Dystopian Boy" dont même le titre peut être lu comme un clin d’œil vibrant) en passant par ce que vous voulez, ou plutôt ce qu'elle veut.
A tel point qu'en fait très vite et sans trop de conteste Sólveig Matthildur se fait une place rien qu'à elle dans ces latitudes susdites. Avec son art consommé de marier justement les deux approches, la polaire - mâtin ! on songera même par accès à Calva Y Nada - et la frissonnante d'émotion façon Miami Vice post-lesbien, Constantly in Love est l'un de ces albums qui vous donnent envie de faire l'amour à votre porte de frigidaire.
Nous sommes en 2019, et la new-wave se porte comme un charme, merci ; elle vous fait de grosses bises.

mardi 5 mars 2019

Antaeus : Condemnation


Un bon disque a toujours quelque chose à voir avec sa pochette, épisode quarante-douze. Saison trente-sept.
Condemnation, c'est une affaire presque aussi simple que le disque de Candelabrum - aussi vaut-il mieux rester concentré lorsqu'on écoute le disque, de crainte de ne tomber de selle et se faire simplement piétiner et avoiner par le déluge, sans plus rien comprendre ni savourer de ce qui nous arrive. Mais lorsqu'on y parvient à rester plongé, arrimé au nœud de la tempête, maman !
Condemnation, c'est la guerre. A son niveau le plus primaire, rudimentaire, symbolique comme le vitrail de la pochette. C'est du rouge dans la nuit noire : du sang qui gicle d'artères tranchées - au sabre, à la baïonette, au couteau de la pochette - sur la neige verglacée. Avec une sauvagerie aussi crue et primaire que ces rythmes roides et frénétiques, aussi brûlante que cette voix de démon - je ne sais pas pour le plan métaphorique sur lequel il faut entendre l'esthétique beumeu, mais quant à moi devant pareils albums j'ai toutes les peines du monde, à ne pas m'adonner avec délices aux plus littérales images de la crise de carnage et de l'ivresse du Mal.
Condemnation, c'est un peu comme Viktoria la transe, le vertige du meurtre - ce crépitement de la batterie, comme si la fureur était une arme à feu à répétition... -, mais réduit - et élevé - à la pureté de l'école norvégienne, voire pire encore : on pense à 1349 - ces riffs qui vous plongent dans une casserole d'eau à ébullition en compagnie de tout un assortiment de couteaux rouillés - et à Satyricon - autant pour les accents impérieux voire impériaux de la voix, que pour la majesté nordique occasionnelle des riffs -, certes, à n'en pas douter ; mais en version dénudée jusqu'à l'os ; ce qui, après tout , est bien le moins que le disque puisse faire, pour prétendre pouvoir demander à vous dépiauter la chair sur les os. Ne dit-on pas à la guerre, du reste, que le bon commandant commande par l'exemple ?
Ne fût-il que cela, Condemnation serait déjà un disque avec lequel compter, et qui fournît son lot d'expérience à part ; mais le prévenu ne se cantonne pas à cette incarnation du meurtre et de la guerre puisque, comme bien des albums de black et surtout des français, il atteint chaque fois qu'il veut bien - parcimonieusement, donc - s'appliquer un rien lenteur (au fait Vorkreist, en passant, la suite c'est quand vous voulez, et n'hésitez pas vous non plus à traîner des patins), des atmosphères autrement plus cauchemardesques, sur le registre du fantastique. Là, neige et sang se mettent à luire dans le noir, là les démons remarquent soudain votre présence et se mettent à vous couver d'une braise de regard de saurien patient... On pense à "Flesh Ritual", évidemment, mais encore au motif lent qui sous-tend l'épouvantable "Watchers" et sa galopade terrifiée, en faisant à lui seul l'aura horrible, celle de quelque séance de pyromanie nocturne, les fantômes de Mz.412 période In Nomine rôdant entre ses troncs lugubres, à en faire passer Craft pour du Miyazaki... Je vous dirais bien qu'on se croirait sur Signus Daemonicus, mais je vais perdre une partie d'entre vous ; dites vous que les riffs de Condemnation, s'ils sont la plupart du temps d'un rouge assourdissant, savent parfois être violets. Et sachez que le clou du disque, sans conteste, se plante à cet endroit. Ce qui ne l'empêchera pas de continuer à vous labourer, vous émincer et vous rôtir. Antaeus est une force qui va ; tout droit, et qui traverse sans en être autrement troublée tout ce qui se trouve devant. Antaeus se canalise dans son fer de lance qu'est la voix de MkM : une force abrasive, un souffle, élémentaire au point de précéder la scission du chaud et du froid.
Chevaucher le dragon, qu'ils disaient... vache, ça décape.

jeudi 28 février 2019

Drastus : La Croix de Sang

On fait difficilement plus français que La Croix du Sang. Merrimack, Aosoth, Kickback, paf. Ce qui cerne, tant bien que mal, la bête - et cerner une bête n'est pas toujours la meilleure idée en stock. D'autant qu'en l'occurrence aucun de ces repères ne la contient d'assez près pour prévenir une échappée emportant un certain nombre de morceaux (de viande) sur son passage.
Pensez plutôt à une noire floraison, une chaude haleine du mâtin, une hostilité franche de croisé solitaire. Le black metal de Drastus est l'ennemi, d'un sacré paquet de trucs. En fait Drastus n'est peut-être pas aussi français que pourrait l'être quelque chose qui le serait au point de se confire tout seul dans une auto-parodie par devoir - puisque sa sauvagerie hautaine, perchée sur un mépris aussi abrupt que la dose de sel d'un Ardbeg, en appelle, plus encore qu'aux noms pré-cités, à celui redouté de Creeping.
C'est cela, partez donc de ce calibre-là en terme de molosserie, avant d'y ajouter ce que la langue française peut apporter de dédain contondant, de morgue aussi aristocratique et écrasante qu'un bleu qui ne l'aura jamais tant été depuis qu'il est à la mode dans les musiques dévouées à l'élitisme noir - Hekatomb n'en parlons même pas, Svartmyrkr c'est déjà mieux mais à côté de La Croix de Sang, on reste dans le crémeux - et tout cela sans jamais s'égarer dans le moindre chausse-trappe de post-, orthodox-, next- ou forwardthinking-quoi que ce ce soit. On n'est pas ici pour la moindre sublimation ou intellectualisation mystique de quoi que ce soit : on est ici pour le mépris et la violence - et violence, je ne vous l'apprends pas, ne se dit ni "Tsjuder" ni "Destroyer 666".
Drastus vous parle de violence religieuse, pas de violence éthylique ; j'ai envie à ce point de remarquer que j'ai pour la première fois vu passer le nom du disque chez l'inquiétant patron de Mahlkhebre et Sektarism, et que ce n'est pas pour rien. Tout ceci, il importe de le signaler, se ressent - se palpe - dans l'humeur, l'intention, davantage qu'il ne se démontre, et la musique de La Croix du Sang ne s'éparpille pas en stériles soulignements visuels d'arêtes qui n'existeraient pas en soi, de tranchants qui ne seraient pas là dans chaque impitoyable humeur : l'habillage n'est pas la question, l'âme si.
Et au fait pourquoi le devrait-elle ? La violence n'est pas un vice, dans les yeux et le monde de Drastus : elle est une vertu. Elle ne s'habille donc point de grimaces, encore moins d'yeux exorbitées, pas même de veines exagérément saillantes. Elle virevolte, mitraille et hache sans répit jamais, avec une virtuosité, une maîtrise du tempo aussi dénuée d'éclat que l'est une pique en fonte, ou le bleu de cette pochette, sur la trombe de laquelle on ne remarquerait presque ni les redoutables changements d'appuis, ni la façon au fond dont presque en permanence le rythme tournoie, atour d'une proie dont vous avez deviné l'identité (qui cerne qui, maintenant, hein ?), ni les discrets passages chantés façon mystique, qui ne sont pas là, eux non plus, pour se donner un genre - d'ailleurs ils renvoient d'un côté à In Slaughter Natives, de l'autre à Soror Dolorosa (les allures de Brendan Perry toxique, probablement), et nulle part au moindre groupe d'orthodox à la con. Le black de Drastus en est un de qui se rêve moine. Un qui est moine, au moins dans ses rêves, qu'il a somptueux de sévère grandeur.
Ce qui n'est pas incompatible avec une musique, force est de le reconnaître, à ce point vernesienne dans son esthétique ; parce que malgré tout ce qu'on a dit, il faut bien à la fin l'admettre : les visions ci-incarnées sont bien à la hauteur de celles qui vous brûlent l'œil intérieur devant un Ondskapt ou un Rebirth of Nefast - au point de "jouer dans leur catégorie" au moins autant qu'il le fait dans celle du black "brutal mais racé". Y a pas à dire, un disque pareil, ça vous console de bien des Prestigiorum mes couilles et de bien des Hekatomb.

Malhkebre : Satanic Resistance

Certains groupes, plus encore que d'autres, incarnent le "y a quelque chose qui se passe" ; évidemment, faire partie des Apôtres de l'Ignominie aide, et jouer de la musique sataniste - au sens pratiquant - n'aide pas qu'un peu. Le "y a quelque chose qui se passe", toutefois, ne suffit pas à lui seul à faire qu'on "rentre dans le disque" : pour parler ne fût-ce que de l'autre face de Malhkebre à savoir Sektarism, à mon grand dam cela n'a jamais tout à fait suffit, même si La Mort de l'Infidèle ne passait pas loin.
Mais fi de ces ratiocinations : aujourd'hui le Mal Toulousain - mais si, vous le connaissez : Lui à qui l'on doit Witchthroat Serpent, Darvulia... - a commis un nouveau méfait. Et cette fois ce qu'il se passe vous chope par la gorge et, au lieu de vous montrer ce qu'il va vous faire comme le faisait la pochette du précédent Malhkebre - vous le fait. Vous mange le gorge, et vous aspire l'âme.
Il y a autant de la crudité transilvanienne de Darkthrone que de la décadence toute française de Vorkreist ou Hell Militia dans Satanic Resistance - mais il "y a quelque chose" : de plus, que ne dégagent pas ces deux-là ni aucun autre, qui n'appartient qu'à Malhkebre ; et qui est ce qui fait que Malhkebre fait peur, que Malhkebre souille, sans avoir besoin de rendre cryptiques ni ses riffs, ni son rendu sonore global, ni même ses textes, sur un trivial plan sensoriel : "il se passe quelque chose". Satanic Resistance agit. Le Malin est invoqué ici, objet de tous les vœux, et la ferveur à elle seule de cette sérénade qui lui est jouée fait qu'il est déjà là - puisque là est précisément son royaume, dans la foi au cœur de ses servants, pas vrai ?
Le Mal ancien qui court comme un ruisseau invisible et empoisonné, de cette chassieuse voix d'ogre lascif à ces riffs faits à la semblance de branches et de racines aussi tordues que leurs intentions, en passant par ces tambourinages pestilentiels, avides de carnage, le mal venu de la forêt et qui retourne à la forêt, mais pas sans vous emporter sous le bras... Ce même si en l'occurrence la Forêt ressemble plutôt aux faubourgs, mal famés et odorants, où traînent leurs guêtres cette voix culottée à la gitane maïs et la gnôle de l'officiant (on y devient vite accro, croyez moi), et ces manières de flingueur en motocyclette qu'affichent ses sbires, à commencer par ce batteur à la fois martial et animal (vous connaissez Pete Sandoval ? il est encore meilleur), explosif et tranchant... lui aussi, on devient rapidement accro. Peut-être bien, en effet, qu'un "Mayhem des chantiers de Puteaux" serait une bonne suggestion de ce que dégage Malhkebre comme vice, comme satanisme voyou ; peut-être qu'un jeu de mot sur le sens du nom Satan et Mesrine (même si ça fonctionne mieux avec Meyhnach), serait de bon ton. Mais, sur par exemple "L'Appel", ne serait-ce pas plutôt à Portal dont on pense aux intervalles impies ? Ou bien à un Rites of Thy Degringolade (encore de la camelote des antipodes, cela en dit long à qui sait lire...) lettré jusqu'à la nausée puis retourné à l'état sauvage, ou encore à Medico Peste sur "Join our Cause or Perish", ce qui indique assez l'insanité générale régnant sur Satanic Resistance (tout comme le ferait un "Howls of Ebb en stage de redressement chez Aura Noir").
Enfin, on a saisi de quoi il retournait : dans la vie, il y a le black metal qui croise les bras, gonflé dans sa poitrine et ses muscles de sa force, et puis il y a le black metal dont la gueule ruissèle de puissance. Il y a le black metal froid, d'ailleurs au risque de se répéter, il s'en entend ici, des souvenirs de rêves de la Mère Norvège... et puis il y le black chaud, à l'image de l'haleine du molosse. Le black metal musqué. Le cuir, les phéromones, le sang... toute cette merde.

lundi 25 février 2019

Little Villains : Philthy Lies

Je dois confesser un péché, dont je ne peux dans ma crasse ignorance que subodorer la gravité : hormis pour "Overkill", je n'ai jamais prêté une attention particulière à la batterie, dans Motörhead.
Je veux dire, le gars fait ce qu'il a à faire. Un peu comme dans les groupes de la même catégorie - Unsane, Killing Joke, AC/DC et autres : cela demande à un gonze très probablement un talent particulièrement outré et peu partagé, mais pareilles musiques demandent à ce qu'on se mette à leur service en ne dépassant à aucun prix, sous peine de la saccager, du strict minimum, taillé au plus près de l'os. C'est donc même plutôt un compliment, que je faisais là.
Mais sur une musique telle que celle de Little Villains, ainsi ouvertement débitrice envers celle de Josh Homme et son robot-rock d'invention, forcément un Philthy Animal Taylor se voit ; comme une grosse tâche de jaja sur un beau tricot de corps blanc. C'est sûrement voulu, ou en tous cas conscient, et c'est une bonne idée - surtout lorsqu'on n'a pas la voix indécente de force de proposition d'un Josh Homme, dont il ne faut pas oublier que le robotisme des Queens est lui aussi suborné avec force venin et phéromones, par l'organe du Mitchum rouquin. A quoi cela s'entend-il, si comme de juste par définition, cette singularité ne s'exprime dans surtout rien de démonstratif ? Essayez de penser à Dave Grohl, quelques secondes, pour voir si ça ne s'entend pas quand ce n'est pas là.
Alors bon, comme j'en entends certains bâiller devant ces sempiternelles ratiocinations sur la part des anges dans les disques, et l'âme de ces derniers, je vais apporter plutôt un petit correctif aux propos tenus, dans un langage que tous pourront comprendre : ce n'est pas tant de Queens of the Stone Age qu'il est question ici, que des Queens de Rated R - et à la rigueur un peu de Lullabies to Paralyze pour varier un rien. J'ai votre attention, là ? Ou bien il faut que j'ajoute que le chanteur compense l'obligatoire petit déficit en charisme dont il pâtit, par le fait que sa façon de faire est à mi-chemin de Homme et d'Oliveri ?
D'ailleurs cet aspect ne se cantonne au bout du compte pas à lui seul : tout le groupe semble un version punk de Lullabies to Paralyze - punk comme les Beatles, rustique et délicat comme du Alain Johannes des très bon jours. Du coup, le fait que cette très chaude et palpitante petite chose doive rester comme la note sur laquelle est parti Philthy Animal, ne fait qu'ajouter à la fragile fragrance, minérale et fleurie, de cette manière de guimauve au tabasco.

dimanche 24 février 2019

King Midas Sound : Solitude

Si jamais vous pensiez que Waiting for You était une sensation d'une fois, un coup de chance, un hold-up, que King Midas Sound ne pouvaient pas aller plus loin dans le registre dub arctique, pas sans tomber dans les trucs de minimal techno dub à l'allemande, là, Porter Ricks et tout ce qui s'ensuit - et ne suscite pas la moindre émotion, sauf à considérer la non moins allemande satisfaction de la pièce d'acier brossé usinée à la perfection et parfaitement lisse comme une émotion... Détrompez vous, de toute évidence.
Solitude parle... de solitude, en effet : celle où par exemple peut faire s'effondrer une rupture ; et l'un ne va pas sans l'autre ; la performance glaciaire sans le sujet qui la justifie, l'une donnant de l'épaisseur à l'autre et réciproquement. D'épaisseur d'ailleurs il est bien question, puisque ce n'est point mince exploit qui s'accomplit là, de parvenir à tel résultat en dépouillant encore de ce dont elle pouvait l'être la musique de King Midas Sound ; pour vous laisser ainsi tout nu face au vent du pôle, à loisir et en profondeur en éprouver toute la morsure, en embrasser la texture. La solitude comme un pôle magnétique, dont les ondes en vous éveilleront, comme en le narrateur, des visions, des désirs comme des éclairs hallucinés sur l'envers des paupières, des rémanences de votre psyché, gauches comme des poissons des abysses et à peu près aussi gracieuses, pour qui sait en voir la beauté hébétée, hagarde - dans la famille hallucinée, on pensera pendant "Bluebird" à Joy Division, autant qu'à Brighter Death Now ; et, bien sûr, à Raison d'Être, et au premier Techno Animal, au fil d'un disque presque immobile.
L'introspection comme voyage au bout du monde, cela peut paraître cliché et éculé dit comme ça, et pourtant à écouter ce ne sera aucun moment vécu comme anodin, ressenti ainsi sans le fard d'aucune métaphore du répertoire fantasmagorique ; même un disque de Nearly God sur Hiroshima, on n'y est pas encore tout à fait, au plus près de cet essentiel intime, de cet anodin abyssal. Je ne dirai pas de vacherie sur Andy Stott, parce qu'il m'est somme toute globalement sympathique, mais ce bunker de poésie-ci, avec l'extrême dépouillement de ses surfaces, est d'une autre profondeur que tout ce qu'on pourra jamais trouver chez lui. De l'effondrement au trou noir il n'y a qu'un pas, et les mots peuvent tout. Sombre, lumineux, sont des notions hors de propos dans ce centre de l'univers où le seul repère, le seul élément sur lequel se découper, avec ses souvenirs de la vie, jadis, est le froid. Carnets du Souterrain, comme disait l'autre...

samedi 23 février 2019

Waste of Space Orchestra : Syntheosis

Le diable comme une odeur, un fantôme, moins que subliminal et pourtant certain comme un danger en incubation - sur une sorte d'easy-jazz luxueusement flasque pour lounges d'un futur qui se situerait dans les sixties.
De la fusion entre Dark Buddha Rising et Oranssi Pazuzu, on avait déjà eu Atomikylä, dont le line-up resserré avait accouché plutôt d'un résultat maximaliste, ultra-dru et furieux : cette fois l'on est en présence de l'option bien plus exhaustive au niveau effectif, pour un résultat bien plus dilué - mais au sens de compliment que ce dernier terme peut prendre, ne fût-ce que pour cette fois.
Dilué comme une suave, évanescente infusion - orangeâtre, forcément - d'un poison alcaloïde très violent. L'on croit pouvoir se détendre dans les mols effluves de ses inflexions orientales, ni trop lourdes ni trop piquantes, ses allures de presque-rafraîchissement ; et pourtant toujours en sourdine, avec des manières exquisément effacées, quelque chose grince et ronge.
Une chose pour sûr hante les interstices intimes de ce qui a les apparences balisées d'un space-opera en intérieur, un démon hante les méandres cossus et le confort ronronnant de cette Playboy Mansion en orbite de Bételgeuse ; il est parfois mis en fuite par le bruit et la fureur, qui assourdissent son murmure félin, mais toujours il rôde en bordure, et discrètement ruisselle sur la scène. Something wicked this way comes.

mardi 19 février 2019

Spellling : Mazy Fly

L'album qui pourrait - et pourra, pourvu d'un rien de mauvaise foi - passer pour une n-ième confirmation de la nature profondément sensationnaliste de Sacred Bones - la coquetterie du nom, post-witch-house à sa manière, la coquetterie de la matière sonore, formulable comme un pitch, la pochette qui franchement ne lui fait pas honneur - alors qu'il est justement le contraire. La confirmation, pour autant que je sois concerné, que le label durablement considéré comme une fabrique à coups mercatiques, affirme depuis un moment déjà une identité tangible - si j'ose dire - et une authentique nécessité, sinon esthétique, du moins émotionnelle.
Trêve de pédanterie : Mazy Fly et sa black-lynch-wave, c'est de la boulette. Et de la qui trouve tout à fait sa place dans ce qu'on appelle lorsqu'on est un rustre "le roster" Sacred Bones. Davantage même que de certaines sonorité employées et identifiables çà ou là, on reconnaît l'humeur qui court de Vive la Void à Magus en passant par, précisément, Mazy Fly. Quelque chose qui tient de Sofia Coppola et toute cette génération-là, mais avec un tranchant - ébréché - en sus. Un feeling goth défoncé dans l'éther. Un pastel-goth girly auquel Spellling apporte ses propres nuances, faites de réminiscences - forcément délicieuses - de Sade autant que d'Emotional Joystick, entre autres sur un morceau dont l'imaginaire réveille forcément des effluves de Black Sabbath et de l'Ecclésiaste...Spellling fait même surtout cela, d'ailleurs, ce qui est toujours la plus solide des confirmations de parenté, plus pénétrante que le trait pour trait : apporter sa propre manière de parler le même langage.
Et qui est bien plus pertinent que l'hypothétique coefficient d'innovance technologique de Spellling - qu'on peut après tout aussi bien qualifier comme simple remise au goût du jour futuriste du trip-hop, celui d'Archive, du troisième Portishead et de Pressure Drop - le fait que justement de ces trois-là ne seront évoqué que le meilleur, et lui aussi réapproprié, à la façon dont on assume filiation, sans fausse honte ni paralysante gratitude, tout comme, encore, celle qui lie Spellling à une certaine soul-variétés - forcément - froide des années 80, voire aux moments lounge-bar lunaires des Stranglers, de Beyond Dawn, ou Dan Nakamura... En vérité (sous le soleil...) voilà une musique bien moins fixée comme une moule à son temps qu'il y pourrait paraître - n'en retenant guère que la capacité qui est celle de sa génération à se montrer trans-tout, sans complexe ni barrières, avec pour seul guide un goût sûr et une sensibilité aiguisée ; lesquels viennent se poser, dans le cas de Spellling, sur une nature folâtre, fantasque, lovée dans ses réelles tendances au froid et au nocturne, et qui jamais ne paraît prendre le melon, au point d'évoquer sous certains angles les facéties aussi gracieuses que fugaces d'un Why?... puis le givre d'Eurhythmics semble se poser sur ses joues rebondies, avant qu'elle ne parte butiner telle un papillon aux ailes de coton des phéromones évoquant tour à tour un générique de Jmaes Bond ou le temps regretté du UK garage...
Plus vont les écoutes, plus on en revient au tout premier pressentiment formulé devant le premier extrait du disque - v'là l'extrait aussi, "Haunted Water"... -, voire encore plus affirmé : à savoir que ce disque ne ressemble à rien de classifiable. D'une totale innocence. Ce qui colle toujours un peu le vertige.

dimanche 17 février 2019

Sonic Youth : Experimental Jet Set, Trash and No Star

Pauvre Dirty. C'est le genre de choses qui peuvent vous arriver à partir de quarante-cinq ans : vous allez chez le toubib pour un petit emmerdement du quotidien qui ne serait presque pas gênant ni remarquable, si ce n'est justement qu'il devient gênant, parce qu'il dure et ne veut pas passer - et vous en sortez, là, comme ça : le trottoir devant l'immeuble ressemble à du coton, à moins que ce ne soient vos jambes, fermes comme de la flanelle ; la tête farcie entièrement de cette formule à la con : "le début du reste de ta vie".
Le toubib, il vient de vous dire qu'on avait pris le machin à temps, que c'était largement jouable - mais qu'à partir de ce jour, la fête est finie, la rigolade aussi, et qu'il va falloir respecter les consignes de modération et les interdictions toutes neuves, si vous ne voulez pas finir en pension complète aux soins palliatifs. La certitude que ce que vous pourrez éprouver de plus extrême dorénavant, sera de rire à une réplique du prochain Woody Allen. A tout prendre, vous vous dites que vous risquez de préférer désormais vous consacrer entièrement à des choses précises, ténues, fragiles. Et bizarrement, à la pensée que vous ne pouvez même pas aller vous en jeter un dernier bien sec avant de prendre cette route-là, vous vous sentez léger. Calme. Il est presque dix heures du matin.
La fin très belle - poignante, aiguë - d'une belle histoire, voilà la distinction. Adieu, Sonic Youth.

samedi 16 février 2019

Los Melvins : Tres Cabrones

Tres Cabrones, on peut y entendre les Melvins post-gobage de Big Business - donc tout joufflus de lyrisme héroïco-rubicond et dodus de groove - qui retrouveraient le goût de capiteuse acidité gastrique des tout débuts, l'infernale triplette Ozma, Bullhead et Eggnog ; et on peut aussi bien y voir le cousin diurne de Three Men and a Baby, à la fois cartoonesque et d'un pouvoir corrosif sérieux (ce son de guitare, qui depuis 1991 fait de tous leurs riffs des petits bonbons ventrus comme des cargos extra-terrestres) - mais alors totalement diurne, du genre méchamment cogné sur la fiole par le cagnard.
Et par-dessus le marché, on observera que le titre du disque est quasiment une définition des Melvins, qui omettrait le simple menu détail que deux seulement des trois cabrones sont toujours les mêmes.
Je veux, mon neveu, que c'est un de leurs coups d'éclat majeurs !

vendredi 15 février 2019

Niggght : Violent Delicacy

Je ne pourrai certes pas crâner aussi fort que pour Hipoxia, sur l'air du "j'ai toujours cru en eux", puisque j'avais dû attendre Hochelaga avant de commencer à être sûr du potentiel faramineux qui couvait, dans Dopethrone (même si je vous dirais bien aussi que pour les guetter au tournant sortie après sortie et déception après déception, il fallait bien que malgré la nullité ahurissante de leurs trois premiers disques je les aie sentis d'emblée bourrés de talent en incubation). En revanche, je pourrai fanfaronner qu'une fois de plus, j'ai d'instinct flairé arriver le truc, dans l'air du temps, le goût et le forme des choses à venir, en me remettant dernièrement à goûter plus fort que jamais la dimension freak-lounge des Melvins - parce qu'on est en plein dedans. Le doom chimique et lascif de strip-bar d'un futur où, définitivement, les poux ne seront pas les laissés-pour-compte du progrès, ni les morbacs.
Le résultat - merci à un fidèle lecteur pour la piste - ressemble à ce qu'écrirait probablement un Lanegan qui aurait reçu une commande de chansons pour illustrer un Roberto Rodriguez, ou une future saison de True Detective qui ferait le crossover avec The Devil's Rejects... Sauf que c'est là tout le problème - parce que bon, vous permettez qu'on écourte la description ? tout le monde a compris de quoi on parlait, ou bien il faut que je rajoute un scabreux enmanchage entre Tom Waits et les Revolting Cocks ? - Violent Delicacy manque de ce qui fait un film ; Niggght est paresseux - qui cela étonnera-t-il ? - et ne force pas son insolent talent ; cela ne pose pas de réel problème sur 4 morceaux, si ce n'est celui, bénin peut-être mais tout de même, de la frustration. On ne peut, cependant, qu'à hauts cris réclamer le film que semblent indubitablement mériter pareils dons - ce brin de voix, bon SANG ! culotté comme pas permis, au point qu'il mériterait une chronique rhum de notre Jean-Jean rien qu'à lui seul - et puis aussi, pour parler plus strictement du fond, mériter pareilles histoires faites pour les longs fleuves noirs et les patients ébats dans le goudron et la mélasse hors d'âge.
Parce que bon, j'ai beau détester les bande-annonces et savoir que point ne faut s'y fier, rien qu'avec ce qu'on a là il y aurait de quoi revendre tous mes Pig si j'en avais - et si le disque de Violent Delicacy pouvait s'acheter.
Ordures.

jeudi 14 février 2019

Melvins : Ozma


Je veux dire, enfin, bon... J'ai besoin de rajouter quoi que ce soit ?


Allez : je vais le faire quand même, parce que sinon on n'écrirait plus rien et on laisserait, n'est-ce pas ?, parler l'Art - les disques et leurs contenants ; alors voilà, tout est là, tout ce que vous trouverez dans ce disque (et plus encore) est annoncé, de menaçante façon comme il est parfaitement idoine, dans cette photo de sales gosses : Lawrence Tolhurst, Gavin Friday et Ozzy Osbourne - et je ne parle rien que de la ganache de Buzz, à peu près aussi rassurante que celle d'Adrien Lederer, l'afro en sus. Avec le reste, on a encore Acid Bath, Harmony Korine, Acid King, Primus, Nirvana... Tout ce que l'Amérique a fait de flippant et de fantastique. Un disque de punk rock sale comme pas deux.
Tu m'étonnes, que tout le monde s'incline devant les Melvins.

mercredi 13 février 2019

Melvins : Stoner Witch

Une sale impression, ça tient à pas grand chose. Le phrasé de Buzz sur "Revolve", quelque chose dans la pochette noir avec des animaux à long cou flexible... N'en déplaise aux nombreux connaisseurs qui savent voir en Stoner Witch un des chefs d’œuvre des Melvins, moi chaque fois que je l'entends je ne peux me défendre d'y entendre des relents de Metallica.
Un Metallica particulièrement raffiné, hein, un genre de grunge sapé comme un merlan de cinéma, de Badmotorfinger version petit caïd cool mais nerveux dessous ; et abstraction faite de toutes probables synesthésiques associations d'idées tout à fait idiosyncratiques, un disque qui atteste du même talent pour le groove qu'on retrouvera des années plus tard, mais qui resplendira alors à un degré aussi difficile à refuser qu'une proposition de Marlon Brando - vous avez compris qu'on parle de A Senile Animal, à côté duquel tous les autres albums "gros son efficace" des Melvins paraissent un peu superfétatoires.
Alors bon : ne me faites pas plus subversif que je ne le suis, Stoner Witch n'est pas un mauvais disque, loin de là ; parce que la voix même de celui qui l'entraîne avec cette fichue "Revolve" sur la pente fatale, est toujours aussi prodigieuse, magnifique, et bien d'autres choses encore ; qu'elle sauve par exemple des morceaux musclés que leur intelligence discrète ne suffit pas à rendre autres que très résistibles, et qu'évidemment elle fait merveille sur les authentiques très bons moments du disque, à savoir bien sûr les morceaux ambient... Mais là encore, ce n'est pas comme si pareilles choses étaient précieuses par leur rareté, et des albums entiers dévoués à l'ambiance et à la pénombre sensuelle, les Melvins nous en ont offert quelques uns d'autrement plus généreux... Et, s'il faut vraiment se montrer désagréable, d'autrement plus inspirés : bien mignonne, "Shevil", mais un peu feignasse, non ? "Goose Freight Train", même combat, et "Lividity", j'en parle même pas.
Reste quoi ? "Roadbull" ; aussi rustique qu'elle est céleste, une sorte de grunge lunaire et agreste à la fois : du Melvins dans le texte, le genre de morceaux, extra-terrestres sans roulements de tambour, qu'eux seuls peuvent faire ; "At the Stake", même motif même punition, dans un autre genre - et qui, ajoutée aux constats de ces derniers jours, va finir par me faire sérieusement envisager de déménager tous mes Melvins, de la subdivision mezcal-metal de mes étagères stoner où ils étaient, jusqu'aux parages de Foetus, Grötüs et Cop Shoot Cop.
Tenez, par exemple ! en voilà un beau, de ces albums décousus qui "partent dans tous les sens" à en émerveiller... d'autres que nous, et dont on parlait tantôt, à propos de Honky ; d'aucuns trouvent que c'est ce qui fait de Stoner Witch une chose plus complexe que le party-album efficace pour lequel il serait pris à tort. Nous faisons partie, s'il faut le préciser, de ceux qui pensent que c'est simplement ce qui en fait un album pas honnête, peut-être même un des plus beaux exemples (avec Nude with Boots, de mémoire) de ce que les Melvins peuvent avoir d'exaspérants et de condescendants envers leur propre charme. Et de souvent trop intelligent pour faire vibrer convenablement. Oui, on est aussi bête que ça.

mardi 12 février 2019

Mike & The Melvins : Three Men and a Baby

Une bonne pochette, quelquefois - toujours ? - ça met le doigt, et votre nez, sur quelque chose. En l'occurrence, la dimension cartoonesque des Melvins, que peut-être jamais autant l'on n'avait contemplée dans son évidence : bon sang, mais c'est bien sûr ! Le casse-tête de décrire la musique des Melvins se dénoue ici : les Melvins jouent un... truc de cartoon.
Bon, en fait on n'est toujours pas plus avancé ; mais disons hardrockish grungesludge freakmuzak - ce qui en soit ne saurait guère s'assortir à autre chose que des personnages et un décor de cartoon, quand on y pense : amusez vous donc à traduire ça en effet spéciaux, en post-production, tout le bataclan, la boursouflure, le chiboust, et imaginez donc le carnage de mauvais goût à vomir. Et ne dites pas que l'on s'égare dans l'onanisme des métaphores hors sol : il s'en trouve des paquets, des disques qui tentent de la jouer réaliste, avec acteurs et incrustations de synthèse. L'estomac se soulève rien qu'à y penser, à tous ces apprentis Bungle, System of a Down, Dillinger... Lors qu'il suffit, voyez donc, d'un trait simple, épuré, assuré, affirmé, et du bon choix des couleurs. Après tout même Primus, qui pourtant donnent eux-mêmes a priori dans le cartoon, n'ont pas réussi à observer tant de retenue, et Three Men and a Baby s'avère plus sournois encore peut-être, suggestif, fantastique, inquiétant, que les outrances d'un Pork Soda (que par ailleurs ses auteurs n'ont plus jamais réussi à confirmer, dans la sinistrerie grotesque).
Et notez bien que la démonstration tient tout autant - sinon encore mieux - en choisissant de les qualifier, plus simplement, de noise-rock (ce qui_ après tout se défend, puisque les deux brigands ont pour cette fois intégré un autre vieux, qui en son temps faisait partie d'un groupe de noise-rock... à la limite de l'industriel, tout se tient). Là encore, l'excessif sérieux inhérent à un certain noise-rock est salutairement évacué - gentiment reconduit à la sortie, ou évacué par une trappe inexistante l'instant d'avant ? - tout comme l'est l'excessif sarcasme - ne sont-ils pas deux formes de la même chose, d'ailleurs ? - des Melvins, auxquels le comique simple et franc de ces petits cartoons, aussi freaky et inquiétants soient-ils, fait beaucoup de bien ; en laissant toute la place, précisément, au délicat concert de tous les gazouillis, hululements, grincements, chuchotis et étranges miaulements dont est faite cette musique-là, derrière les riffs de gros malins, qui ne sont pas ici de sortie - en les laissant prendre les rênes, tout babillants et folâtrants, de cette saloperie de rock mutant guettant entre deux poubelles dans une ruelle sombre, comme un mash-up goth de Scooby Doo avec Breaking Bad, d'autant plus inquiétant de ne jamais, en équilibriste à trois pattes caoutchouteuses, basculer dans ce qui les qualifierait directement et univoquement comme résidents (vous me suivez ?) du pavillon d'isolement. Les Melvins ont la permission de sortir, c'est bien ce qui les rend flippants.
Bref, entre ce disque, et les plus liquoreux mais indubitablement cousins The Bootlicker et Honky, ce n'est pas aujourd'hui que je vais changer mon avis bien arrêté, que les Melvins sont un habitant des ombres, et un nyctalope de toute première bourre. Au point que King Buzzo devrait être le nom d'un gros papillon de nuit bien chanmé, si l'entomologie avait un peu de poil aux pattes.

lundi 11 février 2019

Melvins : Honky

On a le droit de le dire, non ? Allez : voici le meilleur album des Melvins, même devant (de quelques cheveux, poissés de sang) The Bootlicker - ce qui au passage vous dit suffisamment clair quels Melvins ont mon amour, et à quel point il se peut agir d'une prédilection par principe du machin le plus expérimental disponible au menu.
Non, c'est indiscutable : voilà devant vous l'un des disques à l'ambiance la plus k-dickienne de l'univers. Il ne s'agit pas d'un de ces albums ébouriffants et sensationnalistes, qui partent dans tous les sens et ne se peuvent décrire que comme un catalogue à la Prévert dément ou je ne sais quelle enfilade échevelée de dingueries oxymoriques : ce n'est même pas que tout y soit à proprement parler cohérent, mais... enfin, si. Mortellement. De toute la renversante cohérence que peut avoir un film noir sous mandrax. Qui parfois s'aventurerait presque, l'air de rien, dans le réel, et dans quelque chose qui ressemblerait presque à, mais oui, la lumière du jour ! Pensez au premier Tomahawk et à Blood Simple, pour vous faire une idée de la rationalité et du coefficient de rassurance desdits moments. Le reste du temps... Le Blind Juggler lui-même se pelotonne dans un coin de la pièce en sanglotant et bafouillant, à l'écoute des berceuses que chantent les Melvins sur Honky ; même les plus immondes des Toadliquor ou des Deadfood ont un peu l'excitation qui leur fiche le caca mou, en écoutant les tounes qui meublent ce bouclard de l'Interzone, un genre de One-Eyed Jack dont le taulier, on en jurerait malgré la gondolisation très avancée du réel qui rend à peu près impossible de reconnaître la moindre physionomie, n'est autre qu'un Jim Thirlwell écroulé de rire à s'en disperser comme braises de mégot.
Non, Honky n'est pas expé ni foutraque ni quoi ni qu'est-ce : il est juste fait de rock industriel de contrebande, désinvoltement chelou ainsi que peut l'être un Foetus, un Cop Shoot Cop. La vérité ? Cela passera probablement pour une abominable forfanterie de dur-à-cuire-de-l'oreille, mais tant pis, mon innocence est hors d'atteinte de toute preuve ; il n'y a pas grand mérite ni mystère à voir en Honky le meilleur Melvins : c'est le plus naturel à écouter.

dimanche 10 février 2019

Godflesh : A World Lit Only by Fire

On a déjà parlé de ce disque voici quelques mois, vous vous souvenez ? On a prononcé le nom de Fear Factory. C'est là que tout se joue, que tout est dit.
Le présent disque est le seul disque de Fear Factory nécessaire, pour vous et pour l'univers. Le seul qui mérite la programme fantasmatique charrié par ce nom précis, lequel constitue après tout une dénomination parfaite pour une subdivision de l'ADN de Godflesh, à laquelle précisément est tout entier dévolu l'album dont il est question.
Vous en avez voulu, du Godflesh de science-fiction, au point de croire le trouver où il n'est pas ? Le voilà. Il est là, pas ailleurs - mais dans toute sa splendeur rigide.
L'usine à peur.

samedi 9 février 2019

Sordide : Hier Déjà Mort

La magie avec Sordide, c'est que voilà un groupe de mecs assurément intelligents, et qui ne cherchent pas davantage à le cacher - pourquoi diable le devraient-ils ? - qu'ils n'ont besoin aucun de forcer le trait pour sonner âprement punk ; ni par, précisément, une forme de bêtise houblonneuse forcée qui en tient souvent lieu alors que "crétin" n'a jamais été le sens de "punk", ni par une monomanie des phrases courtes qui n'est pas le cœur du propos non plus (d'ailleurs le metal non plus que le punk n'a obligation d'être stupide - et "black metal intelligent" ne se traduit pas, malgré une croyance trop répandue, par Deathspell Omega ou Blut aus Nord).
La magie d'un groupe qui incarne le punk en des morceaux longs et rigoureux comme une fringale transilvanienne. La magie d'une concision qui s'exprime dans des longs mouvements, et leur redoutable tranchant. La magie d'un groupe qui choisit, parce qu'il n'est que lui et nul autre, d'exprimer sa rage sociale et au présent sur des accords antisociaux et passéistes. La magie d'une musique qui concilie le pouvoir d'évocation climatique, élémental du black avec une forme de la révolte, faisant de cette dernière un état contemplatif, une saison qui traverse l'âme telle un vent mauvais... Un hiver qui n'appartient qu'à eux, non pas celui des Vikings, mais un au goût aigre... à la limite de l'existentiel, oserais-je presque dire, si je ne craignais de me retrouver bientôt à parler de plages désertes en hiver, de flingues, et de Robert Smith - et l'on irait crier que je mets Robert à toutes les sauces ; mais aussi, où Robert n'était-il pas, depuis que je suis au monde ? Si Hier Déjà Mort est post-quoi que ce soit, c'est plutôt post-punk, à son étrange et farouche façon, que post-black, pour sûr ; car black, il l'est tout court. Et, les boucles ayant la tendance fâcheuse que l'on sait à se boucler, le résultat de rejoindre, sans un instant cesser d'être manifestement lettré et cultivé, l'amertume d'un Hate Them et d'un Sardonic Wrath, dont du reste la fibre sensible écorchée n'a jamais été mise ne doute, par les gens eux-mêmes sensibles du moins.
Bref, n'en déplaise aux black-métalleux qui ont vraiment compris la vraie essence du vrai Black Metal, la Noirceur absolue et véritable qu'en vérité désigne cette noire appellation, et veulent toujours n'en point démordre que leur musique soit la chose la plus nihiliste et sulfureuse et maléfique et hostile à son semblable voire à toute vie (mince, je voulais la garder pour vous entretenir de Kwade Droes, celle-là) - le black metal existentiel de gauche, cela existe et cela fait sens. Ne serait-ce qu'ici, ce qui suffit.

jeudi 7 février 2019

The Lumberjack Feedback : Mere Mortals

Non mais, s'il vous plaît : vous avez vu ces couleurs ? Je veux, mon neveu, que pour un client pareil on fait une petite entorse à ses préventions draconiennes contre le rock et le metal instrumental...
En espérant peut-être, sans le savoir, justement ce que - le suspens meurt ici - l'on obtient dans Mere Mortals, et qui donne envie de donner raison sans discussion à son éditeur, à savoir que le talent du groupe pour leur donner vie, souffle, parole, à ces couleurs, tient à bonne distance de l'esprit toute inopportune envie d'entendre un chant qui manquerait, quelque part, là-dedans.
Non, il se passe ici largement assez de choses fascinantes pour qu'on n'aille pas mégoter, et se permettre d'aller apprendre aux auteurs ce qu'ils ont à faire : on leur laisse les rênes, on les suit, dans l'inconnu, avec ravissement, puisqu'eux ont l'air d'y être dans leur pays. Un qui est, évidemment, décor propice à un western hanté par le chamanisme, mais également par les complications de type vampirique, presque dans le goût de The House of Capricorn ; mais pas tant que, surtout, par des règles édictées directement de la voix silencieuse des étoiles au-dessus, dont la lumière étrange tombe directement sur ces morceaux pour les arracher insensiblement mais sûrement à l'emprise rassurante de la gravité : s'il faut être précis, voire scientifique, c'est peut-être même là que la nature instrumentale de The Lumberjack Feedback est carrément un atout, une enzyme qui pousse à la floraison de cette dimension mystérieuse de leur musique, de cette suggestion permanente à laisser son imagination prendre toute la place qu'il lui plaît au sein de ces structures évocatrices mais dans les bornes d'une forme de réserve austère, de non-dit qui pourrait par endroits passer pour de la gaucherie, ou de la roideur (cette batterie)... et n'en est pas (cette batterie...).
Désolé d'insister, mais oui, la musique ici présente, d'autres auraient pu décider d'y ajouter du chant ; la différence entre Mere Mortals et cette autre possibilité, elle est la même qu'entre un livre, et le film qu'on en tire. La sévérité de cette batterie (cette façon impossible d'être martiale et poétique à la fois, tout de même, c'est pas rien), l'inquiétude dans ces riffs... à vous de leur donner un visage.
Faites preuve de magie, comme The Lumberjack Feedback - car il en faut, ne serait-ce que dans cette digne réserve, pour me donner envie d'écouter plusieurs fois un album dans un genre qui, ne l'oublions pas, a quand même enfanté des Pelican.

mardi 5 février 2019

Godflesh : Hymns

L'album d'Unsane de Godflesh est, comme quelques uns des plus grands disques de Godflesh, un album de Killing Joke déboulé d'une autre planète.
Hymns, avec son titre qu'il ne fait pas grand chose pour porter, ou alors au sens le plus pur, au même que celui qui fait de qui n'est pas candidat le meilleur dirigeant possible pour un peuple, est, n'en déplaise à ceux que cela défrise, un des très grands disques de Godflesh ; peut-être même le plus touchant, avec ses maladresses et ses éclairs aveuglants de génie, qui sont parfois les mêmes, parfois distincts ("For Life", au hasard, il faut bien reconnaître que...) ; ses relents de cendre de blues refroidi, ses prémices de Jesu, son irrépressible, quoique sourd, goût de Cure, sa raideur sous laquelle on sent le groove qui refus de se rendre, un rictus ambigu de Clint Eastwood vieillissant vissé aux commissures, ses brumes... On en remarquerait presque pas le hip-hop... presque. Il est laconique, le canaillon, mais il fait toujours partie des amis fidèles, toujours appuyé à un chambranle quelque part.
Rien qu'un morceau comme "Anthem", qui contient à peu près tout cela, et ces grincements de cordes sur lesquels il s'ouvre et se ferme, montre bien à quel point Hymns est un peu plus qu'un choix de production et de personnel, dont on pourrait pinailler la bonne exécution voire le bien-fondé - mais un ressenti, un état d'âme, un âge de Godflesh ; ce groupe que tour à tour on a voulu voir en pur produit dérivé, qui de Swans, qui de Big Black, qui de Killing Joke... et qui n'est rien d'autre que lui, bien hors de portée de toutes définitions aussi pusillanimes et myopes.
Tout peu ou prou sur Hymns est fragile, humain, a la couleur du matin froid, du jour qui va se lever, encore incertain de ce qu'il va être lui-même, tout frissonne de sensibilité, celle de l'être mais aussi celle des matériaux, auxquels la voix est également donnée ici - et cependant on est à des lieues de Jesu - à la rigueur à tout prendre pourra-t-on s'apercevoir que Hymns est l'album de Godflesh présentant le plus de troublantes parentés avec... mes bons Brame - et toujours bien chez Godflesh et sa musique radicale  - comme le blues, précisément -, qui nous apprend que tous masques dystopiques tombés la dureté est toujours là, capable de virer inaccessible à toute pitié dès qu'elle le décide peu importe la lourdeur et la toxicité du son ou des riffs, peu importe que la rouille pour cette fois semble le fait de la rosée, et le groupe en est toujours un où se puisse sentir à la maison un Ted Parsons.
Alors l'album rock de Godflesh, oui, mais dans le même temps le seul à être aussi atmosphérique au sens le plus strict du terme, que Messiah. En vérité je vous le dis, ce groupe est un miracle.

lundi 4 février 2019

Ataraxie : Résignés

Le nouvel Ataraxie a le bon goût de porter à la fois très bien son titre, et très bien sa pochette ; lesquelles, si elles ne sont pas antinomiques, n'offrent pas tout à fait le même point de vue sur le monde tel qu'il entoure Ataraxie.
Le nouvel Ataraxie paraît lapidaire à l'égal d'un pavé en tir tendu dans la tronche - dame ! quatre morceaux, un album compact que lesdits se partagent de façon compacte et équilibrée... Bon, d'accord : chacun des morceaux dure entre un quart et une moitié d'heure. Mais l'on tient là une bonne idée générale, du propos de Résignés : eh bien ! euh, n'est-ce pas, la résignation. Dans la brutalité qui la sous-tend, de par sa soumission, et dans l'état contemplatif, passif qu'elle représente. L'abattement, celui du moral qui ploie, et celui du marteau qui tombe. Cela est simple, cela se passe de phrases et, c'est là tout le talent magistral d'Ataraxie, cela pourtant se déclame très bien en très longs soupirs très pesants ; dans lesquels Ataraxie toujours a l'extrême précision et bon goût sévère de ne jamais laisser filtrer plus que la juste mesure de beauté altière, à fin de jamais par mégarde n'aller dénaturer le sentiment de morne dégoût épuisé, la couleur de grumeleux désespoir, l'odeur de reddition amère qui sont celles de Résignés ; et ce même, oui, même lorsque le finale du disque les voit aller fraterniser avec l'intensité émotionnelle du dernier album, normand lui aussi, de The Eye of Time ; en un passage qui réussit à se montrer saillant dans un disque dont l'ensemble coupe le souffle peu ou prou du début à la fin, à commencer par la prestation globale d'un Marquis terrifiant en growl - ceci dit sans vouloir manquer de respect une seconde à ses hurlements d'horreur accoutumés, d'une puissance jamais démentie.
Ces dits morceaux de vingt minutes de moyenne, et plutôt avares en retournements de situation ou quoi que ce soit qui fiche le tournis, passent ainsi comme un charme, une longue et sinistre sentence de mort, bref avec le plus grand naturel qui est celui des choses adaptées à la perfection à la situation. Et une longue et sinistre sentence est ce qui est le plus approprié pour traduire le désespoir collant dont il convient que vous vous imprégnassiez bien à chaque pas que vous faites vers l'exécution laide et brutale qui vous attend, au bout de la purge minutieuse d'un flot continu de toutes les larmes et la merde que vous contenez. La vertigineuse distinction aristocratique que l'on connaît à Ataraxie, dégageant pour l'occasion façon brut de fût toute la puissance de son mépris, à lui chavirer lui-même la raison, pour son semblable ; on attendrait, sur le thème, Ataraxie, sa redingote et son jabot dans la lumière blême du petit matin, sur le chemin de l'échafaud et la Place de Grève : on le trouve qui nous emmène dans cet entrepôt à te fiche les foies à Funeralium soi-même. Ataraxie avec Résignés tient en virtuose la note qui de l'abattement conduit à l'abattoir.
L'on pourra, toutefois, et je préfère prévenir, trouver que tout cela s'annonce un brin abrupt, lugubre, sans issue - tant il est vrai que voilà un disque qui vous fige les sangs en un tournemain -, et préférer aller écouter des choses plus portées sur les pulsions primesautières, les saillies spirituelles et la saveur pétillante du présent, telles que des disques de black metal.