jeudi 15 février 2018

Gnaw Their Tongues : Genocidal Majesty

Raw black techno hardcore.
Maurice, à ce qu'il apparaît, a cessé un instant ses conneries dark ambient apo-orchestrale trop trop cauchemardesque et sadienne-tavu, où il a mainte fois prouvé à ses dépens que tout le monde n'était pas Jouni Havoukainen - et nous de retrouver avec grande joie le farfelu insectoïde qui nous avait donné deux excellents albums de free-black avec De Magia Veterum.
On pense à Venetian Snares, à cause de la pochette mais pas que, à The Body, à cause de la présence de Chip King mais pas que ; pour sûr, on ne pensera pas à grand chose qui mérite la moindre attention, si l'on aime pouvoir attribuer à un disque le certificat "metal" : rien que le son - délicieusement rêche, digne d'une sortie DHR de la grande époque - de la boîte à rythmes fera fuir toute chose équipée de bracelets à clous. Si l'on a la moindre nostalgie du premier Spektr, en revanche...
On aura donc ici le plaisir de constater que s'élargit la petite famille des disques qui prouvent que le black se passe fort bien de metal - d'ailleurs, comme black industrial, Genocidal Majesty assurerait assez crédiblement la transcription gabber d'In Nomine Dei Nostri de Mz.412, pour la sortie duquel Cold Meat Industry avait dégainé cette variation sur son "death industrial" historique - et que la fameuse "essence black", n'en déplaise aux vikings satanistes croiseurs de bras, s'accommode fort bien d'une absence totale de signes du Cornu et autres gestes techniques hérités d'une tradition de port du spandex et d'un penchant refoulé pour les maquillages de carnaval : bien au contraire, on retrouve ici la sensation d'une malfaisance que l'on n'avait guère croisée depuis un The Magick of Female Ejaculation dont Rachel Kozak elle-même n'a plus atteint la puissance d'impiété dans ses tentatives plus calculées d'après ; ce qui d'ailleurs fait que, de fil en aiguille et de Vsnares en Hecate, l'on finit tout naturellement par voir, telles des toiles d'araignées ne révélant leur scintillement que sous certains angles, des connexions insoupçonnées entre toutes les essences de noir susdites et Abelcain, ou encore que l'on avait déjà senti la présence de la Bête, et du désespoir qu'elle fait naître, dans un certain Making Orange Things ; bref de remémorer, avec plaisir, que le démon est également chez lui dans le breakcore, car Genocidal Majesty est sous certains angles du breakcore sans breaks - ou dans bien d'autres lieux, puisque Genocidal Majesty aussi bien est du power electronics rituel avec blastbeat... où le sentiment d'avoir les yeux bandés et d'être à la merci d'une forme de démence cruelle est tel qu'il est difficile de ne pas citer le nom d'All the Waters of the Earth Turn to Blood.
Genocidal Majesty est un asile de cauchemar, où les morceaux sont autant de chambres dans un manoir des tortures où l'on est livré avant tout à la première d'entre elles : l'obscurité, et son épouvante râpeuse, griffue, son haleine détestable chargée d'un métabolisme étranger, ses crissements vicelards, sa promesse multiple, protéiforme, insaisissable, toute-puissante. Un bloc d'obscurité... avec ses creux et ses pleins aussi bien, qui se confondent en faussement semblables blocs de noir, dont certains vous aspirent, et d'autres sans prévenir vous rabotent le museau ou vous percutent pleine poire ; certains brûlent, d'autre vous figent et glacent le sang ; une vraie attraction de fête foraine en fin de compte ; un genre de maison hantée, miniaturisée à l'échelle de l'estomac d'un gremlin mais une fois qu'on est à l'intérieur c'est spacieux, surtout, encore une fois, dans le noir, pour agrandir une pièce c'est encore plus sans appel qu'un miroir, vous verrez ; en conséquence de quoi l'on y profite autant des conforts du cocon, que de ceux associés aux amples perspectives. Fermez donc les yeux.

 

Non, la pochette n'est très probablement pas un hommage à October Rust.

mercredi 14 février 2018

Monster Magnet : Superjudge


Comment l'on peut ne pas admettre qu'on se tient là devant le meilleur album de Monster Magnet à la face de l’Éternel, sans aucune conteste possible, jamais : c'est une chose qui m'échappe.
On y retrouve un grain typique de la voix de Wyndorf et des guitares qui le drapent, qui vous caramélisent les neurones au briquet dans le fond d'une cuiller sale, certes déjà présent sur Spine of God - c'est là une partie du charme mignon de ce dernier - mais Spine of God (on ne parlera jamais, jamais, de cette connerie de Tab) est encore l'album d'humains, de gauches puceaux qui fébrilement tâtonnent devant la toile de l'univers qu'ils viennent de découvrir, et jouent encore une forme terrestre de rock, même tournée déjà vers le fond de l'abîme ; Superjudge, lui, est un album de proportions danzigiennes ; un de ces albums qui voient un groupe déployer ses ailes - et avec nous les découvrir immenses ; et en éprouver une joie presque intolérable, qui menace de lui disloquer la poitrine. Un de ces albums de rock mythologique, qui voient un groupe contempler sa nature divine - c'est l'autre mot pour danzigien - les appétits incommensurables qui vont avec, la douleur insoutenable et orgasmique de leur assouvissement inaccessible,  qu'il faut aller chercher au plus profond des plus interstellaires sargasses.
La suite, de notoriété publique, verra Wyndorf et Monster Magnet immédiatement prendre peur, et lâcher la queue du dragon pour préférer retourner se taper des groupies et de la poudre coupée dans des loges de stades, plutôt que de la poudre d'étoile et des corps astraux - mais peu importe pour l'heure, car Superjudge est éternel : je ne vais pas vous en décrire l'effet des morceaux, car je suis pudique et ne compte pas vous raconter mes dix-sept ans, je ne sais même pas si je vais réécouter le disque avant de boucler cet article (je crois que je ne l'avais déjà pas fait la dernière fois que je me suis plié au même exercice), car la vérité de Superjudge une fois vue ne s'oublie jamais, et laisse sur la rétine de l’œil intérieur une tâche brûlée indélébile, qui est l'accès à vie à une dimension à laquelle on ne renonce jamais ; d'ailleurs tandis que j'écris ces mots c'est Spine of God que j'écoute, et rien que de penser à Superjudge en même temps, l'autre en perd de sa fragile saveur et de ses prétentions (qui, force est de l'admettre, se concentrent surtout dans "Medicine", et ce qui y affleure de... tout ce qui va suivre, dans le chaos et la transe panique qui commencent de s'emparer des voix en particulier). De toutes les manières tout est dit dès la profession de foi qui entame l'album, et le célèbre "I'm gonna eat me a moutain, a moutain of pills" : quelqu'un a besoin d'une explication de texte ? L'univers n'est pas assez, c'est plus clair ?
"Cut off my legs, cuz I won't need it, where I'm gonna go". Superjudge, répétons-nous donc allègrement, est autant une plainte qu'une exultation, autant détresse qu'ivresse, autant chair pantelante sur l'autel que carnassier en chasse, toute l'ambiguïté d'un miaulement de plaisir qui traverse le cosmos de son long frisson. Plus explicite encore que tous les bouts de texte qu'on peut extraire de Superjudge, il y a le refrain de "Cyclops Revolution" - c'est à dire, la partie principale de celui-ci, laquelle n'est constituée que de jappements de chacal halluciné, poussés par un Wyndorf aux abois sentant la poussée de la fusée sous son cul ; où ceux qu'il hulule encore lorsque "Superjudge" enfin sort du calme trompeur de son lac d'éther, et s'abandonne à son impitoyable cyclone. Le chamanisme comme une sorte de sainte (rien de bassement lubrique lorsque Superjudge chevauche et baise comme une bête la trame du cosmos : on est au-delà du rock sous sa forme terrestre, vous dis-je) fureur vandale, à en faire sangloter de frayeur confondue Matt Pike lui-même ; le truc mystique, qui broie le croyant lui-même, pour sa plus grande joie et ses larmes y assorties ; même "Face Down", aujourd'hui, je lui trouve seulement un air de chant de croisade ; je l'ai passée trois fois de suite, pour être sûr de ce que je vous dis là.
Le vrai truc ; tout paraît plus fade, lorsqu'on écoute Superjudge (soyez charitable : ne prononcez pas le mot "stoner") ; raison pour laquelle je l'écoute presque aussi rarement qu'Enemy of the Sun, pendant qu'on se dit tout. Que pouvez-vous ensuite espérer de bon, accessoirement, d'un cerveau qui en une paire d'années a été exposé à Dirt, Badmotorfinger, et ça ? Irradié jusqu'au bulbe.

dimanche 11 février 2018

Monster Magnet : Spine of God

Oui, cette pochette-là ; parce que c'est la version du disque qui se trouve emballée dedans, qui va me réconcilier avec un album que j'ai possédé jadis, dans le version true avec la pochette true et le son true, qui vont tout aussi bien ensemble, du reste, que ceux dont il sera question aujourd'hui - et que j'avais revendue parce que, l'ayant acheté quelques années après mon Superjudge vénéré en espérant prolonger un peu le plaisir de ce dernier, j'avais été amèrement déçu par la fadeur de la chose.
Or donc, Spine of God version remasterisée ou je ne sais quoi, à sa façon qui n'est pas tout à fait celle du rabelaisien et trans-cosmique Superjudge, pue la drogue, par le fait qu'il s'affiche avec dans le son une définition presque douloureuse de netteté découpée de chaque élément et des espaces vertigineux, où l'écho lui-même se fige d'effroi, qu'elle dessine entre les sonorités, qui reconstitue à la perfection la sensation de se trouver sur le plus haut plateau de la perchance fongique. Et accessoirement, ce dit rendu acéré, ajouté à une parenté vocale que l'on avait déjà remarquée ici ou là avec simple amusement, vient tout soudain mettre le doigt sur un parallélisme insoupçonné et troublant - entre Monster Magnet et Nine Inch Nails ; plaçant Spine of God à l'intersection des soifs de néant (c'est le symptôme d'après l'appétit pour la destruction) respectives de Steppenwolf et de The Downward Spiral, dont il semble avoir en partage la même surface nettoyée avec un masochisme fétichiste de la flamme, les mêmes relents d'hédonisme funk perdu dans les mondes parallèles de la surconsommation de cocaïne, qui font que l'on verrait bien certains de ces morceaux de rock excessivement chimique (certaines guitares sont aussi acides que du Queens of the Stone Age, ici) envelopper les scènes les plus sauvages de Natural Born Killers. Et lorsque l’Élu, fébrile et illuminé, finit par balbutier "I love everyone", on entend la même chose que s'il énonçait "Nothing can stop me now".

vendredi 9 février 2018

Sister Iodine : Venom

La menace ; directe, et brutale ; voilà ce qu'on attend de Sister Iodine. Voilà ce qu'ils offraient au début des années 90 lorsque j'ai eu le malheur de les voir en concert au Théâtre de Verdure, jouer une version surviolente d'ADN 115 ; voilà ce qu'à ce que j'ai ouï dire ils offrent depuis quelques années, dans les concerts où ils jouent des albums devenus beaucoup moins sournois et suggestifs que les deux seuls que j'aie vraiment écoutés jusqu'à cette année - ADN 115 et Pause - où, pour le dire de façon à notre tour plus directe, ils font la jonction entre noise qui veut dire Sonic Youth et noise qui veut dire Whitehouse. Et voilà d'autant plus ce qu'on attend d'eux lorsqu'en amont de la moindre note à écouter de l'album, on apprend qu'y figureront des interventions de deux délicats qui ont pour noms Bessac et Meyhnach.
Avec Venom, on peut dire qu'en fait de jonction, Sister Iodine opérent celle entre leurs albums harsh noise frontaux et leurs albums plus suggestifs et rampants - et entre les capacités à menacer qu'offrent les deux. Ça tombe bien (sans même parler du fait que je trouvais à titre tout à fait égoïste leurs disques vomissants un peu trop vomissants et leurs disques taciturnes un peu trop taciturnes), c'est justement celle-là, la harsh noise que je préfère : la variété ambient, limite rituelle, à la façon Killing Verdict, ou à l'italienne : Iugula Thor et son culte The Wheel of the Process, ou cette jungle de cauchemar qu'est le premier Iconclastar. Le machin plein de grincements divers et mystérieux, mais globalement tous rassurants comme du Haus Arafna, et suggérant le même type de curiosité envers l'humain, ses fonctions, ses organes... Pendant qu'on est dans les références prestigieuses, lorsque Venom sort les tam-tams, on se remémore même les (très) regrettés K-Branding : paye ta caution de poids, comme dirait l'autre - et puisqu'après tout il est bien ici aussi question de l'obscurité mal famée où la no-wave rejoint l'industriel. Et lorsqu'il glapit ou couine (ces cris d'oiseaux vénéneux...), c'est à un Sigillum S des nuits les plus viciées - sans la cruauté scientifique de ces derniers, mais avec un caractère plaintif et doux qui les rend encore plus inquiétants et - là encore, à titre tout à fait personnel - ajoute à la chose une sensualité qui est toujours la bienvenue, voire au fond la condition indispensable pour que je prenne mon pied dans un genre autrement martial comme l'est souvent le power electronics.
Bessac, du coup (Meyhnach n'a finalement pas été retenu, semblerait-il), se fond remarquablement dans le cloaque, et délivre une prestation qu'on qualifiera de tout sauf gimmick, puisqu'à l'entendre on l'imagine en forme aussi cadavérique que le John Zewizz actuel, et en tous les cas aussi avide, mais là-dessus on ne doutait pas de ses qualifications ; le résultat parvenant à être aussi rêche que redoutablement soyeux : disons caressant si le terme vous choque. Le mot de toutes les manières est lâché, sensualité, et plaintif avec lui, vous pouvez même en déduire le lascif qui complète : on parle ici de power electronics qui donne envie de se laisser tourner la tête, pas de se la faire oblitérer - même si, vous le devinez, elle subira bien tout de même quelques dommages au passage. Vous voyez la différence fondamentale, sous la surface de papier de verre, entre Whitehouse et Ex.Order, non ? ou plutôt, moins évident, Pharmakon et Unkiyo ? Comme le dernier cité, Venom donne envie, en particulier - ça tombe bien - dans les notes sur lesquelles il se conclut, d'aller se laisser tomber et se rouler nu et les yeux fermés dans quelque nid d'insecte ou d'annelidé, ou dans l'alcôve d'une pieuvre ; c'est aussi simple que cela, et au diable - qui très probablement rit avec eux - les pusillanimes questionnements quant à savoir si on parle encore d'un dérivé de rock, ou de techno (on y pense, au moins à celle d'Elektroplasma, en présence de ce type de son délicatement sculpté au rasoir dans la soie), de bruit synthétique ou bien organique, pure cérémonie de lacération sonore, ou encore du pur rituel magique, d'ailleurs Venom est tout cela, presque un disque de Fetisch Park, même, tant il paraît difficile de ne pas l'associer à la ville où réside son chanteur invité, et à ses plus sauvages parages, dont les inquiétants mystères, animaux, humains et végétaux, ainsi que l'humidité, lui vont particulièrement bien ; mais avant tout de la sensualité crue, genre vaudou, ou Cronenberg ; à partir de là, la beauté, l'avilissement et la peur se déduisent tout naturellement, et s'acceptent de même, y compris les moments où votre enveloppe ne peut plus les contenir.
En fait, ça n'a pas tant changé que ça, Sister Iodine, entre cette sidération no-wave industrielle d'un soir de 1994 et aujourd'hui : toujours de la jouissance brute.

mercredi 7 février 2018

Ides of Gemini : Women

Tellement de bouffonnes et de balourdes, aujourd'hui, qui se bombardent autorisées à utiliser la voix de Susan Janet Ballion - Camille Berthomier, Nika Roza Danilova, et je ne vous parle même pas des autres dizaines qui existent sûrement mais dont j'ai eu la chance de ne pas savoir l'existence - et la police qui ne bouge pas le petit doigt : on comprendra que d'emblée j'aie nourri de la méfiance envers le virage goth franc d'Ides of Gemini avec Women ; alors que je surveillais le groupe, en attente de l'éclosion de son talent certain, depuis la découverte de Constantinople, et qu'aussi, maintenant qu'on réécoute Old World New Wave à l'éclairage d'aujourd'hui (voire également la lumineuse austérité que Constantinople semblait amener dans la musique de SubRosa, cette fière gaucherie à en faire passer (Dolch) pour Lacuna Coil), l'on voit sans doute possible que goth ils l'ont toujours été en pas tout à fait secret.
Mais si l'on pouvait se suggérer le nom d'Alaric devant le second solo de Timms, pour le coup devant Women on l'entend claironner. Dans cette parenté d'un son brillamment anarcho-corbac et cette hybridation de leur vocabulaire dont la squelettique et pourtant volubile maigreur doit autant au black metal qu'à la cold-wave de Cure et Dead Can Dance (oui, on pense également à Atriarch), mais qui chez Ides of Gemini se voit encore troublé par de - subtiles, ça nous change - traces fantomatiques de doom-rock : décidément doom, par ses âcres relents d'une certaine sinistrerie archaïque qui ne trompe pas, mais pourtant purgé de toute adiposité sabbathique et, irions nous presque pérorer, de tout metal hors la ferronnerie gothique ; tout ou presque, n'est-ce pas : mon emphase fait son compte à bon marché d'une chose telle, par exemple, que "Swan Diver", avec ses accents NWOBHM qui campent avec tant de superbe Ides of Gemini en version corbeau de Christian Mistress ; et de s'apercevoir, à la faveur du "Last Siren" qui suit, qu'au bout du compte certains fameux "roulements de batterie tribaux" communément associé au "post-punk" ou au deathrock, possèdent une grâce ambiguë leur permettant d'aussi bien s'avérer assez épiques pour une héroïque cavalcade crust sur la toundra ; un peu comme un Static Tensions en beaucoup moins rustaud, si vous voyez, en beaucoup plus arachnéen ; mais s'il y a des noms metalliques à retenir pour vous faire une idée d'Ides of Gemini, de son Women et de la nature de son metal, que ce soient Christian Mistress et Occultation : voyez ? Ou, pour ne pas faire dans la tournure d'esprit genrée (quoique le disque le soit bien un peu, lui), le second album de Tombstoned - et pour d'autres raisons plus solides aussi, puisqu'on n'invoque par pour rien l'illustre nom d'un disque dont on retrouve ici un parent de la singulière grâce, de sarabande malingre et translucide, n'appartenant entièrement ni au black metal, ni au doom, ni au rock gothique* ; un peu à la manière, somme toute, dont la langueur d'un "Queen of New Orleans" préserve entière une ambivalence insoupçonnée entre raideur post-hardcore teintée de mort qui vient, et sensuelle lassitude gothique.
Un disque, en somme, que l'on qualifierait bien de changeant, trouble et lunaire, si l'on ne craignait un procès en sexisme de comptoir...




*si vous trouvez que cet article comporte un trop grand nombre de fois le mot "goth" sous ses diverses formes, je vous réponds que l'album comporte un morceau dont le titre est "She has a secret" : hein ? Bon... Sans même parler du fait que celui qui suit "Queen of New Orleans" s'intitule pour sa part "Marianne".

lundi 5 février 2018

Gorefest : Soul Survivor

OK, donc il existe, ce disque à côté de qui ceux de Birds of Prey, The Mighty Nimbus et même Wolverine Blues, font figure de fiottasses sentimentales et de danseuses ninja.
Cela possède un certain charme... à défaut d'un charme certain, et condition de n'en attendre point la beauté possible et blanchie que donne à espérer son titre sur sa pochette.
Ceci dit, le disque doit être parfait pour amoureusement trifouiller le moteur de sa bagnole, en lui fredonnant ses aubades, par un beau dimanche ensoleillé.

samedi 3 février 2018

Black Mare : Death Magick Mother

Je n'irai pas jusqu'à dire que j'ai loupé un battement, lorsque j'ai lu dans la presse papier - la seule qui reste, vous savez de qui je parle - qu'on avait aperçu quelque part en ville Sera Timms - mais à tout le moins je fus vivement rattrapé par le souvenir d'un compte non réglé la concernant, d'espoirs réels, jamais satisfaits mais soigneusement mis à guetter l'heure quelque part - puisque comme un benêt je ne crois pas avoir percuté qu'elle était dans Ides of Gemini, va donc savoir pourquoi je les avais écoutés, eux - depuis Black Math Horseman et leur unique album.
Du coup, force est de constater, à la volée, que pour ce qui est de ses très probables aspirations de chanteuse gothique, Death Magick Mother est autrement convaincant que le dernier album de ces pauvres Ides of Gemini, eux qui sans être non plus des parangons du fier metal indomptable se révèlent toujours trop gauches et mal dégrossis pour le boulot - sans que pourtant lui non plus le disque de Black Mare s'avance comme un disque de pur gothic rock : disons qu'un album proche parent de Death Magick Mother - mis à part la famille SubRosa, Fvnerals, Undersmile et compagnie - est End of Mirrors, précisément pour ce statut de solitaire, qui ne suit le troupeau ni des chevelus ni des robes en dentelle noire ; ni pas grand monde au fait : ni 3rd and the Mortal, ni Jex Thoth, ni Worm Ouroboros, ni Esben & the Witch, ni SubRosa, quand bien même, l'on s'en doute, toutes celles-là sont citées parce qu'on y pense forcément : à la fois aqueux et ferrugineux, à la fois anguleux et absent, pesant et grêle, rock (cette basse altière comme un vautour, mes aïeux, cette basse...) et immobile... Comme qui dirait Alaric mais arrivé au même degré d'apesanteur que le mythique album de Mythical Beast. Ou un The Cure qui à un certain point du sombre chemin (et de la forêt qui toujours semble environner pareilles choses, si vous voyez ce que je veux dire) entre Seventeen Seconds et Faith, aurait passé avec le diable, ou l'Hadès (on préfère ne pas savoir de quoi les douces incantations primitives sur "Femme Couverte" sont le nom, vous verrez), ou Kris Force, un pacte qui avait tout résolu et ne l'avait laissé empli que de la plus grande paix, et devenu principe féminin spectral. Ou encore Peepshow, mais remanié de fond en comble pour l'austérité d'un enterrement.
Rien de tout cela, donc, de toute évidence : seulement Death Magick Mother, une forme saisissante de rock gothique qui trace le chemin entre The Gault, World of Skin et Siouxsie & the Banshees ; une manière de rituel d'envoûtement qui vous fait passer par béates phases de sommeil et plus moites de lente montée - cependant que votre corps se noie sans voix, quelque part dans une dimension en contrebas - ou peut-être là-haut, mais enfin : le bas, le haut... c'est surfait. Ce qui compte, c'est la forêt ; il y a toujours une forêt.

Ilsa : Intoxicantations

Intoxicantations ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait communément de la musique rituelle ; Ilsa ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait communément d'un groupe sortant des albums ambitieux ; pourtant Intoxicantations d'Ilsa, comme l'indique gentiment (mais si) son titre, est les deux.
Intoxicantations est un disque qui procède à une méticuleuse, autant que celle décrite dans le morceau d'intro, une rituelle intoxication, car Intoxicantations est un disque qui a une intention : un disque qui veut vous emmener quelque part.
Intoxicantations est la rencontre, comme l'indique gentiment (ni épeires ni mygales ne sont méchantes, elles accomplissent simplement ce pour quoi la nature les a faites) son titre, du sludge et d'Incantation, car Intoxicantations est doom comme Indiana Jones et le Temple du Doom ; Intoxicantations emmène In the Red et Take as Needed for Pain - aisément reconnaissables en la personne de ce son de guitares obèse et paludéen, évoquant la panse poilue des arachnides sus-citées - dans le cœur du Temple Maudit, ou peut-être celui de la fourmilière, ou peut-être carrément celui du ventre de la Reine des Fourmis en sa majestueuse Chambre de Ponte. Intoxicantations est le livre des contes que l'on raconte pour les endormir le soir aux enfants thugs, quand se lève la lune rousse ; un disque qui, on le perçoit promptement mais seulement à la condition qu'on s'y rende entièrement disponible, que l'on s'y adonne, vous emmène au cœur de ces histoires mythologiques à faire ne pas dormir la nuit.
Pour ceux qui goûtent leurs arguments moins poétiques, Intoxicantations est le disque où la batterie en apparence simple et funky et le chant en apparence monocorde, respectivement de Joshy et Orion, montrent comment ils sont loin d'abattre un boulot aussi simpliste qu'il y paraît, et peuvent parvenir à un résultat bien différent de celui des autres albums, en modulant simplement de façon subtilement différente ce qu'ils font d'habitude, en le faisant piquer du nez avec une impitoyable cruauté dans la nausée torpide, faisant du disque non plus un appel adressé directement aux instincts de démence sanguinaire bouillant sous votre enveloppe fragile, comme celui qui le précède, mais une chambre d'incubation où, fois après fois, venir choper l'horrible maladie du sommeil qu'ils ont en réserve pour vous, et leur musique viscéralement maudite (rappelez- moi comme ça se dit, déjà, en anglais ?). Ilsa clame également au nombre de ses influences Burning Witch, et il est temps de se rendre compte que ça ne compte pas pour du beurre.
Cela prend un certain temps, celui d'accepter l'absence de cette efficacité incendiaire directe que l'on se croit en droit d'attendre, de la part d'un groupe que toujours (et avec assez de raison) on a classé dans la même famille que Seven Sisters of Sleep et Pulling Teeth - mais à la fin l'on s'en rend compte : Intoxicantations est bien ce cauchemar collant, cette hallucination chaude, terne et sans fond, qu'il a toujours prétendu être.

vendredi 2 février 2018

.Tallow. : Red Disc of Proxima

En est-on encore à les compter, les albums qui manifestent la consanguinité entre noise rock, grunge pour ce que ça veut dire d'autre que les deux styles cités ci-avant et après - et sludge ? Riffs et chant se tirant la bourre à qui sera le plus traînant, le premier à verser pour de bon dans l'ornière, dégoulinera avec le groove le plus goudronneux de blues pollué : clairement, le propos ici ne pourra être de vous convaincre que Red Disc of Proxima est unique, quoiqu'il soit le seul disque de .Tallow. - et peu importe qu'il fît partie de la fournée historique de ce sous-genre hybride dont il est question.
Se contentera-t-on, pour autant, de préciser que malgré une intermittente capacité à faire danser lourdement digne d'Unsane et -(16)-, l'album nage surtout dans les latitudes chargées, en gaz d'échappement et en gravier, de Brainbombs, King Snake Roost et Shallow, North Dakota ? Il faut avouer qu'il y aurait déjà largement de quoi faire dresser les périscopes. Pourtant, il restera, encore alors, chez .Tallow. une dose tangible du fameux "petit quelque chose", d'irréductible à d'autres noms, de supplémentaire au simple fait d'appartenir à une tradition délectable en soi. Une discrète propension à nager, justement, à s'attarder çà et là dans les eaux interlopes, incertaines, à rêvasser, ramollir et se laisser flotter dans les éparses et accueillantes poches de surnaturel que réserve la vie d'ours dépravé qui est celle dont parle ce type d'albums.
L'histoire étant écrite comme chacun sait par les vainqueurs, la trajectoire de Red Disc of Proxima est peu ou pas documentée ; ce qui laisse toutes coudées franches pour attribuer son passage totalement sous les radars, et le fait que l'on puisse le découvrir ainsi par hasard, comme on le fait d'un petit nanar oublié ou d'un film culte, précisément à cette nature qui est la sienne précisément en raison de ce choix de se réserver à sa propre ambiance, cette couleur, cette température, cette hygrométrie, qui à travers entre autres une proportion non négligeable de moments simplement instrumentaux, préservent toute l'ambiguïté, entre dystopie cyberpunk et redneckerie intégrale (voire jusqu'à y croire reconnaître, à la faveur de certaines similitudes vocales, le jumeau d'un autre disque flottant dans l'interdimension : After Death de Cavity), d'un univers qui a tout d'une voix de garage baignée dans une rougeâtre lueur de corrosion de la réalité, où confire et rôtir douillettement.
Ce que je vous invite à faire tantôt.

mercredi 31 janvier 2018

Ilsa : Tutti il Colori del Buio

Le seul véritable problème de cet Ilsa, c'est sa pochette (pour la version cd) : sérieux, qui a fait ça, Ethan McCarthy ? Il paraîtrait qu'il en existe une version, cd également, avec l'autre pochette, celle qui est dans la continuité stylistique des autres albums ; mais je n'y croirai pas avant de la tenir dans mes mains.
A part ça, pas de doute : c'est un Ilsa. Titre au petit poil, voix qui à elle seule en deux syllabes vous catapulte dans une dimension parallèle de l'horreur sadique et du fantastique le plus poilu, dodu, griffu et généreusement garni en pattes surnuméraires, et musique punk amoureusement enracinée dans Celtic Frost et Bolt Thrower. Tout au plus ici, par rapport au hasard à The Felon's Claw, les morceaux sont-ils plus typés metal, le son moins gras, moins tenté par le stoner sludge qui rissole la réalité et rend tout psychédélique par le seul pouvoir des yeux dans le bouillon - après tout, c'est une présence surnaturelle comme une autre, pas vrai ? - ainsi que sera le cas par la suite : notez bien que cela n'empêche pas le moins du monde l'album d'avoir ses passages doom parfaitement orgasmiques ; de ceux qui vous donneraient envie de prononcer à haute voix (et lentement) le mot : "pesant".
Et puis, metal, au sens euclidien, rectiligne, poli, inoxydable et traité anti-reflets de la chose... faut le dire vite. Un death, metal avec une fureur rabique de proportions époques à en interloquer Son Altesse High on Fire Soi-même, mais usant des populaires tournures directes d'un parler hardcore à vous en faire réaliser impromptu qu'Obituary, en fin de compte, c'est au moins aussi punk que Ringworm (lisez : "plus"), et à vous emmener sans même vous en rendre compte dans des décélérations sludgedoom homériques, à en faire verdir nombre de titulaires (mieux vaut ne pas penser à 9-13 (oups...) pendant que vous écoutez cet Ilsa, si vous voulez lui conserver la petite estime où vous le tenez), que là encore ses manières modestes et franches ne rendent qu'encore plus assommantes et ahurissantes. Il y a finalement un disque qui sur bon nombre de ses traits peut sembler certes à l'opposé de la simplicité candide de Tutti il Colori del Buio (on voit souvent Ilsa qualifié de crust) et qui pourtant en est le frère par cette invraisemblable furie de bestialité autant que par son addiction à l'horreur sanglante, et ce disque s'appelle When the Kite String Pops. L'album d'Ilsa semble au fond jouer la même musique, mais en l'exprimant (au sens premier) à travers la débonnaire simplicité de Weedeater. Et finalement c'est donc non loin de ceux-là, et des disques de Soilent Green, que je vais le ranger : pas un mince accomplissement, pour un disque de death metal, ce que Tutti il Colori del Buio est à n'en pas douter, à l'égal des albums... d'Undergang, il faut que ce nom-là aussi soit cité, croyez-moi.
J'aurais dû m'en douter rien qu'à compter le nombre de fois que je suis retourné me casser le nez sur Intoxicantations, sans parvenir jamais à me rentrer tout à fait dans le crâne, une fois pour toutes, qu'il fût mauvais : Ilsa fait partie de ces groupes ; ceux qui sont une énigme insoluble et une impossible révélation ; ceux dont chaque album est unique et sur une autre planète que les autres, malgré un registre stylistique pouvant paraître, aux yeux des triviaux, toujours le même. Bref c'est bien simple : si Corpse Fortress ne chie pas dans la colle - ce qui est toujours fort possible, surtout vu le redoutable niveau d'attente que j'ai dorénavant à son endroit - Ilsa va devenir mon meilleur groupe du monde pour un certain nombre de mois, en plus de posséder d'ores et déjà le meilleur chanteur du monde (surtout qu'il s'appelle Orion) jusqu'à la prochaine remise du titre en jeu.


Oh, puis, allez : ce damné bougre de nom d'un chien de batteur a pigé, excusez du peu, comment on pouvait rendre le groove de Bolt Thrower encore plus... groovy. Oui. Du coup on lui pardonne pour la pochette, et qu'on ne l'y reprenne plus.

lundi 29 janvier 2018

Ilsa : The Felon's Claw

Il y a quelque chose dans Ilsa. Quelque chose de l'ordre du fantôme, ce qui paraît approprié vu leur concept spooky sous toutes les coutures. Quelque chose de l'ordre de l'absence, mais alors d'une qui jusqu'à un certain point s'est davantage ressentie sur le plan trivial de l'efficacité des artefacts circulaires qu'ils mettaient sur le marché, que sur celui du scénario horrifique de leurs morceaux, et de l'appel du vide et de l'épouvante qu'elle eût pu y... matérialiser, si l'on ose dire, en creux. Quelque chose de l'ordre, intangible, d'une ambiance, qui jusqu'à un certain point tenait essentiellement dans une voix évocatrice de quelque chose d'énucléé, justement, et qui plante d'office et sans discussion possible le décor de tous leurs morceaux dans la nuit, plus précisément le cœur de celle-ci, dans une ambiance de cauchemar intoxiqué, de film fantastique en noir et blanc porté avec sauvagerie dans l'exploration hallucinée de la cruauté et la torture, du type version hardcore de La Nuit du Chasseur. Dans cette voix très spéciale, et accessoirement un talent certain pour la présentation : le ton bien reconnaissable de leurs pochettes, et des intitulés brillants tels qu'Intoxicantations, lequel d'ailleurs était accolé à leur meilleure pochette haut la main... mais hélas un album qui jamais ne décollait vers le terrifiant ailleurs espéré, mal gré qu'on en aie au vu de sa séduisante torpeur.
A l'heure où approche de plus en plus un Corpse Fortress qui s'annonce avec de plus en plus de probabilité comme succulent, il est peut-être encore temps de reconnaître que les choses avaient commencé de changer - enfin - avec l'encore dernier en date ce jour, The Felon's Claw ; avec ses airs de pacte conclu entre les démences respectives d'Obituary et de Pulling Teeth, sous les commandements de gong placide d'une migraine infernale à vous fendre le crâne, qui n'est autre que la pulsion du meurtre cannibale, cherchant à se faire entendre et soulager ; de Seven Sisters of Sleep qui viendrait de découvrir la vraie bamboche, alias Chris Reifert ; de doom carnassier joué par un gang de petites frappes sous datura promenant en laisse des pitbulls à trois têtes, de hardcore de pourceaux dont l'état de complètement-raiditude avancée ne fait que rendre plus proéminent l'amour crassement enraciné pour Celitc Frost et Bolt Thrower : on a compris à la griserie que suggère ce fatras velu de noms utilisé pour la décrire à tâtons, qu'avec The Felon's Claw la séduction d'Ilsa n'opère plus dans la frustration. Ce chant surnaturel a enfin trouvé son écrin, gras comme une mygale concupiscente.
A présent, on espère d'autant plus fort que le passage chez Relapse ne va pas produire sur son sado-crustdoom paranormal le même regrettable effet qu'il eut sur un autre groupe emblématique de la manière A389 de faire les choses, et on écoute régulièrement "Hikikomori", le cœur étreint par la crainte.

samedi 27 janvier 2018

GosT : Non Paradisi

Blackstrobe plays Solitary Confinement.
Voilà.
Hein ? Vous ne connaissez pas Leaether Strip ? Pfff...
C'est brutal, c'est vulgos, ça vous ferait passer Funker Vogt pour une tantouzerie shoegaze, ça dégouline de synthés au sirop d'horrifique, ça tabasse comme du Panacea qui vient de prendre ses anabolisants ou comme du Justice qui va à son rendez-vous hebdo avec Ricardo, par-ci par-là y a de la chaudasse séraphique qui vient chanter comme chez :wumpscut: ou amGod, les lignes de basse sont tendres comme du Psychopomps... La synthwave propre comme du Perturbator à la surface, oui, mais crade assez comme du Casio Judiciaire à cœur. Ultra-chimique comme de l'EBM-footwork et pourtant charnu, ce qui n'est pas à la portée du premier venu. Panzersatan-lovewave : ça colle un peu mal au crâne à peu près à la deuxième note de synthé qui cogne à peu près aussi délicatement que le beat dessous, mais ça vous anesthésie comme un bienheureux à peu près au même moment, donc on ne se plaint globalement pas de son sort.
Hellstep, si ça vous parle plus.

mercredi 24 janvier 2018

Vichy : Paris

Nekurat fait du black metal ; bon. Ben c'est pas beaucoup plus joli que lorsqu'il fait du pur rituel avec NKRT ; et guère moins coldmeateux. Techniquement, objectivement, à un niveau strictement textural, le résultat - quelle que soit l'intention - obtenu sur Paris est assez proche de Menace Ruine ou (Dolch)... Mais uniquement de ce point de vue là ; car autant l'incantation produite par ces deux derniers est élégiaque, ascendante, angélique... Autant la transe - à relents tibétains au moins autant que dans NKRT, du reste - de Vichy est aussi sale et salissante que peut le laisser subodorer le patronyme du machin, confirmé des fois qu'un doute subsistât par les intitulés des morceaux : 6 Délations minutieusement numérotées. Pour la peine on ferait bien nous aussi un peu de délation, et balancerait que Vichy vicie davantage l'âme que la très grosse partie de l'œuvre de Sophia ou Karjalan Sissit - ne craignît-on pas, à force de ne prendre nos points d'appuis que dans la fédération de l'Oncle Roger, d'occulter le fait que la musique de Vichy, il n'en faut point douter, comporte une non-négligeable part de black metal : une qui se situe entre du Burzum très crado et du Rouen A.O.C., The Arrival of Satan en tête comme de bien entendu : le métal qui vous infecte peu importe votre statut de mise à jour anti-tétanique, seulement accouplé selon la plus stricte règle naturelle du qui se ressemble comme une croûte de pus ressemble à une autre croûte de rouille s'assemble, à l'industriel corrodé des décombres coupables de l'Occident. Rapprochement scabreux dont résulte - là encore, comme chez (Dolch) mais en bien moins vertueux, transcendental, élevé - une sorte de musique d'église abandonnée, toute en riffs qui sont comme des vitraux enténébrés par des siècles de crasse spirituelle, ou en tous les cas ce qui en a accumulé l'équivalent par le degré de vilenie morale perpétré en quelques années seulement. Du black metal d'une malveillance rare - à part à le comparer à Haus Arafna, évidemment. Et tout cela, il va de soi, sans davantage que dans NKRT se départir d'un ton humblement banal, du quotidien, si approprié après tout à l'horreur à la française. Le mal incube dans le plus ordinaire des caniveaux.
Il manquait une église sur la place du village de Last Station on the Road to Death, par exemple pour y trouver refuge de la continuelle bruine d'acide qui arrose icelui, comme pour tenter de le laver : la voici ; venez donc y élever vos prières, si vous le souhaitez ; l'on ne saurait garantir, en revanche, qui les entendra, ni davantage la nature des soupirs que vous pourriez y percevoir.

Portal : ION

Ont-ils vache de bien choisi la pochette qui irait avec la musique qu'ils avaient en tête pour ce disque, ou bien ont-ils vache de bien trouvé la pochette pour conditionner, donner forme, consistance, direction à la musique qu'ils devraient mettre ensuite dessus ? Les rêvasseries là-dessus appartiennent à chacun et à personne d'autre, laissons les lui. Mais c'est merveille à constater, n'empêche.
Portal, à ce qu'on constate en tous les cas, dans le résultat, a choisi de prendre à bras le corps ce qu'il ne faisait que subir à moitié sur Vexovoid. Et au passage, rappeler vivement ce dont on se serait douté sur le papier, mais les sensations sont parfois plus satisfaisantes que le papier si vous me permettez cette remarque : oui, on peut susciter la terreur en dessinant avec les lignes les plus nettes et claires ; voire, comme ici, anguleuses, fines, acérées... Brazil, Fritz Lang, Gotham City, le futurisme : nombreuses sont les références que chacun verra lui jaillir en tête à la vue de cette illustration, certains peut-être auront même les bonnes, mais peu importe : dites vous bien que les morceaux qui composent ION, malgré quelques obligatoires passages qui comme sur tout disque de metal pétitionnant à façonner ce genre de bloc-concept-ambiance servent un peu de temporisation, de cheville, d'embrayage, de remplissage - se montrent à la hauteur de ladite image ; ce qui, on le reconnaît forcément, n'est pas rien, du tout. Ils lui font prendre réalité tout autour de vous, la voix - le souffle, plutôt - venant jeter la profondeur qu'il faut, et les fugitives zones d'ombre, d'appel d'air - polaire - suffisantes pour, comme on le disait, insuffler la peur dans le décor épuré et cruel que trace l'acide de ces riffs, les trajectoires démentes de leur essaim furieux. ION est un cauchemar d'une horrible netteté - par celle-ci en bonne partie, même - une hideuse architecture monumentale hantée par les soupirs d'une haleine glacée. ION, enfin - qu'il a paru long, ce temps qui n'a duré qu'un album... - est de nouveau un Portal qui nous donne à vivre un film (comme protagoniste éperdu), et non le nouvel opus du combo emblématique de death metal expérimental chaotique. Le vertige monumentalement violent provoqué par une sculpture électrique de la cruauté, une symphonie impressionniste de l'épouvante ; du coup, c'est assez logiquement - mais délicieusement - que le disque se clôture sur une généreuse ration de pure ambiance vieux film d'horreur à craquements poussiéreux, comme pour nous confirmer avec bienveillance la réalité de ce sentiment qui nous emplit déjà : notre Portal et maître chéri est bel et bien de retour, même s'il a appris quelques nouveaux tours plutôt balaises.
Pour spoiler un brin : ION sonne un peu comme si Aosoth avait été récupéré par un vieux savant défroqué qui expérimenterait sur lui-même ses idées impies de drogues schizogènes, ce qui forcément est un tantinet moins dansant que The Inside Scriptures, sauf à considérer la gégène comme une danse. Ce bourdonnement de drones-frelons... Mais par-dessus, hideux, ce souffle vocal qui paraît le seul cri d'effroi que puisse encore qui est tombé dans le plus prédateur des pièges mathématiques - oh, la sauvagerie panique avec laquelle la batterie régulièrement vient flageller un carnaval de la cisaille riffique déjà furieux de démence... - et devient lui-même le cyclone algébrique.
Je ne ferai pas de plaisanteries sur la lettre I parce que - jusqu'à preuve du contraire - j'aime bien Illud Divinum Insanus, mais justement : Morbid Angel auraient mieux fait de persévérer dans ce nouveau style qu'ils se sont trouvé, plutôt que avoir la désastreuse stupidité de revenir écrire la lettre K dans le champ du death metal pile l'année (peu ou prou) où il est patent pour tous que leur dominatrice étrangeté est passée à un autre, et avec une telle écrasante superbe.

lundi 22 janvier 2018

Autrenoir : Autrenoir

Autrenoir relève de la même catégorie de nom que Malemort : celle qui donne à espérer une musique transgenre, transversale, transnoire. Et comme avec Malemort, on n'est pas déçu.
Ne connaissant, des activités précédentes des deux protagonistes, que celles de Paul Régimbeau, on y entendra forcément un peu des façons de Mondkopf ; mais on entend surtout une musique à part, une sorte de techno moderne, aux rythmes concassés et soyeux tout à la fois, sourds et pourtant nets dans leur profondeur de basses, et toute baignée d'une anxiété traversée par de lointains, brumeux fantômes de romantisme black metal - et là encore on reconnaîtra, si l'on y tient, le Paulo et son art unique d'injecter ses émerveillements metal et les rêves qu'ils lui donnent dans sa langue purement (?) électronique.
Mais ces rêves-là, faits en compagnie de son présent comparse, l'emmènent loin, très loin de toutes catégories et comparaisons connues ; Autrenoir est-il forestier ou urbain ? Bien malin qui saurait le dire, ou trancher au milieu des ambiguïtés permises par son illustration : schéma moléculaire ? ramures ? grillage en décomposition ? errance au microscope ? phénomène astral ? fourrure de quelque bâtard de bombyx ? Le disque, lui, n'est rien de tout cela, il est encore autre, en mouvement, rôdant dans une nuit électriquement chargée, comme un orage qui couverait dans du velours, de rêves à l'affut, semblant eux-mêmes rêver à leur éveil et leur envol ; Autrenoir est une laque noire, somptueusement exécutée, dans les reflets profonds de quoi l'on n'aperçoit que le lent, liquide, élégant ballet de l'ombre, d'ailleurs le disque pourrait s'emballer, selon certains canons techno, en plusieurs endroits, et ne d'ailleurs pas plus mal s'en porter, on brûlerait de l'entendre le faire, et défourailler un peu - mais jamais il ne le fait, jamais il ne se pose ou ne s'enracine ; toujours il vole, pas tout à fait papillon de nuit pourtant, sur les seules ailes de sa propre grâce singulière, maladif et satiné à la fois, fragile, délicat et pourtant décidément vénéneux. Rarement bain de minuit aura-t-il été aussi gothique - ou est-ce l'inverse ?
On pensera tout de même, dans un lointain effrangé, aux plus fruités et juteux cauchemars d'Orbital, au Amber d'Autechre... et fatalement on finit par réaliser à quel club très select, au fond, se rattache seulement Autrenoir : la poignée de légendaires albums sortis sur Reload Ambient ; peut-être pas Seekness, puisqu'on n'est pas ici en compagnie aussi généreusement tentaculée et fongique, mais Phlegm et Psychonauts, qui cela tombe bien nous avaient laissés avec une discographie plutôt maigre : pour sûr ! Excusez du peu.
En fait, Autrenoir est un disque assez embêtant, en ce qu'il ne laisse même pas la place pour attendre quel grand groupe peut devenir Autrenoir sur un éventuel disque suivant, et de format plus confortable : tel qu'il est avec sa courte durée, il est déjà un petit grand disque qui pourrait aussi bien rester unique de la part de ses auteurs, tant on en émerge heureux et en paix. Mais d'un autre côté, on commence à avoir une plus qu'entière confiance en Régimbeau pour se jouer à l'aise de toutes complications d'attente et même de tout haut niveau d'exigence, avec superbe au prochain disque.

dimanche 21 janvier 2018

Sacrilege : Behind the Realms of Madness

D'accord, donc Within the Prophecy c'était la version solaire de Sacrilege. Vous n'entendrez pas ici de prémonition de Christian Mistress ou d'âpres échos de Maiden et Metallica, ni ne verrez les lueurs de miel et d'airain de l'incendie du ciel rendre glorieux le soir sur le champ de bataille et ses rivières de sang. Vous comprendrez un peu mieux, en revanche, en quoi le crust-punk comme tout le monde doit beaucoup - beaucoup - à Ian Fraser Kilmister ; et dans crust, pour l'occasion vous pouvez inclure Bolt Thrower.
Rien qu'en vertu de cela - le disque qui fait le lien entre Bolt Thrower et Motörhead - Sacrilege, n'en déplaise aux intéressés, est sacré.

vendredi 19 janvier 2018

Rites of Thy Degringolade : The Blade Philosophical


Je vous aurais bien parlé d'une conjonction de Portal et Deathspell Omega - mais vous allez de suite imaginer ce que ça peut vouloir dire de pire, la combinaison du pire et plus cliché de chacun des deux : moi en tous cas c'est ce que je ferais, si je le lisais quelque part, je l'admets sans hésiter ; tellement de groupes fastidieux nous ont fait le coup.
Mais c'est pourtant un peu ce que nous fait ce cher Kressman ici : Portal et Deathspell'O qui s'associeraient... pour le meilleur, à savoir bien entendu : jouer des morceaux (autant que possible) lents et lancinants ; pour se payer enfin ce qui leur manque à l'un comme à l'autre : de la répétition, tout son soûl, le leur et le nôtre, de la sensualité pour parler franc, qui vous donnasse envie, pour situer la chose, de parler plutôt d'une conjonction d'Imperial Triumphant - celui d'Inceste - avec quelque groupe de noise-rock bien lourd, obsessif et vénérien, et aussi un peu du black école française - Aosoth, Hell Militia... Voire, puisque Rites of Thy Degringolade se montre ici assurément moins tortueux que les deux références initiales mais au moins aussi torturé, l'orthodox malade et cauchemardesque d'un Medico Peste... mais joué avec des bouts de bois et des cailloux taillés tranchant (ce riffing si particulier...) ; et dirigé par les psalmodies d'un écorcheur.
Car The Blade Philosophical est le disque qui procure la joie de palper enfin ce qu'on a toujours dû pour moitié se suggérer, en écoutant du Paulus Kressman : un black death forestier comme certes black se doit de l'être, mais des forêts du Bengale, religieux comme black peut l'être, mais rituel comme bien peu (Rebirth of Nefast, et puis ?), religieusement cannibale, guerrier et processionnaire, chaloupé et carnassier, du black de la jungle et de ses nuits peuplées de barbares mystiques buveurs de sang. Une inimitable couleur de raisiné goudronneux qui vient couvrir tout ce que Rites of Thy Degringolade a digéré ici de nouveau - puisqu'objectivement, sans aller jusqu'à sonner franchement, purement français, le disque sonne nettement moins canadien qu'on n'en avait l'habitude ; voire carrément hongrois ou tchèque ; la pureté, pour sûr, n'est pas l'affaire de The Blade Philosophical, même pas celle du fluide vital dont il se douche la gorge avec obscénité, il le préfère infiniment troublé, coupable, épaissi d'angoisse, envoûté et épouvanté par les maléfices méthodiquement déversés dessus son véhicule vivant. Disons qu'à la rigueur, en fait de Français, vous pouvez imaginer Meyhnach parti suivre l'exemple d'un autre pourceau français au patronyme en -ac et faire retraite spirituelle en Asie - et finissant reconverti prêtre de Kali : l'époque après tout a les Huysmans qu'elle peut. Ou un Proscriptor McGovern (pour rester parmi les batteurs dictateurs mystiques) que ses dernières recherches en occultisme auraient emmené trop loin et égaré, pas vraiment en rase campagne, mais après l'heure du couvre-feu pour sûr, entre vaudou et candomble (ça va pas tarder à se voir, que j'ai voulu relire Le Pendule et ai été interrompu).
Une séance d'attouchements à la colin-maillard entre Creeping et Howls of Ebb ferait également une proposition de mise en scène tout à fait recevable : pourvu que dans le champ on aperçoive qui font de même Craft et Stargazer, sur fond de lune blafarde et d'étoiles assoiffées, sur un ciel d'un noir cru et affamé. Bref, si vous voulez savoir à quel règne appartient The Blade Philosophical : c'est celui des poisons ; les alcaloïdes, les violents, qui vous laissent de longues balafres au cerveau qui ne désinfectent jamais, et sans fin vous lancent ; les venins des serpents sacrés, qui vous condamnent à vie aux plus sordides et désespérantes des visions cosmiques ; à se tordre dans la plus vile interminable incertitude de quel jour enfin le sacrifice viendra, ni même si l'on sera sacrifié jamais ; et n'en concevoir que la plus horriblement luxurieuse dévotion.
Enfin, bref : vous allez comprendre le titre, à la fin. Ça prendra le temps qu'il faudra mais Paulus est dévoué à sa tâche.

Erratum

J'avais plusieurs fois hésité à publier l'habituelle liste de fin d'année avec une différence notable d'avec les autres années, j'ai fini par ne pas faire cette différence : c'était une erreur qu'il convenait de réparer.


De la tête et des épaules, en toute décontraction et simplicité, il y avait bien un LE disque de l'année en 2017.

jeudi 18 janvier 2018

Sacrilege : Within the Prophecy

Il paraîtrait que Sacrilege est une influence de Bolt Thrower : on le croit volontiers, à écouter cet album, quand bien même ce qu'ils partagent ne serait qu'une certaine façon de mettre en acte un principe guerrier assez fondamental : ne jamais reculer. Sacrilege comme Bolt Thrower ne cèdent jamais le terrain, et foncent toujours droit devant, droit au ventre de l'ennemi, le sang qui sue des gencives et des globes oculaires, la certitude de la justesse de sa mort et de toute sauvagerie mise en œuvre jusqu'à y parvenir chevillée au boyaux.
Sacrilege, c'est le croisement de Christian Mistress, Amebix (vous trouverez même un peu de guitares à la Geordie Walker sur "Spirit Cry", appelez cela rétro-transitivité ou ce que vous voudrez) et Kill'em All. In battle there is no law comme disait quelqu'un, et à la bataille le thrash, le crust, le proto-doom et la new wave of british heavy : c'est pareil. Sacrilege, avec ce disque où parfois l'on croit voir Black Sabbath dodeliner aussi frénétiquement qu'ils en sont capables sur le Sacrifice de qui vous savez, est bien plus que l'ancêtre putatif de Bolt Thrower : il est celui de Kylesa, de Power Trip, de Ruinebell, d'Invasion ; voire celui d'Integrity, au passage, sur la fin d'un "Search Eternal" fleuve qui ouvre tellement de voies que c'est à se rouler par terre d'heureuse hilarité. Within the Prophecy procure avec plus-que-largesse tout ce que thrash peut procurer comme irrésistible ivresse primaire, et pareil pour le crust - mais s'avère, de façon moins reptiliano-cérébrale et sous ses faux airs de cavalcade régulière et infatigable, bien plus riche et retors, capable d'ondulation, de faux trots meurtriers, de changements d'appuis, bref de toutes ces sortes de choses qui insufflent un genre de redoutable sensualité à ce groove dont Bolt Thrower fera la florissante carrière que l'on sait - de la rouerie au moins autant qu'il s'en débusque dans la harangue de Lynda Simpson, qui paraîtrait fallacieusement uniforme et strictement punk : elle a dans la gorge autant de Rob Halford et de Zack de la Rocha, que de Beth Ditto ou de Dawn Crosby : ça ouais, y a du monde, dans ce petit bout de punkette qui vous ferait filer droit et remontés comme des coucous des tribus de Cimmériens entières, vers leur destin, dans ce chaud aboiement qui vous injecte de la soul dans le carnage et la charge dernière des gueux ; la sergent-chef de Walls of Jericho bronzerait des paupières si elle devait la croiser, c'est tout vu ; les Quatre Connards de l'Apocalypse ? Ils se terrent sous un caillou au milieu de la plaine poussiéreuse, le scrotum recroquevillé, attendant que Sacrilege soient passés.
Birmingham devrait être au patrimoine mondial de l'Unesco, et lieu de pèlerinage, voilà ce que j'en dis, moi.

mercredi 17 janvier 2018

Reverorum Ib Malacht : Urkaos

Comme qui dirait, Reverorum Ib Malacht qui joue du black metal. Enfin... faut le dire vite. Le résultat ressemble aux deux Urfaust bourrés au vin de Noël (vous allez voir, c'est pour le coup avec ce disque que l'on comprend pourquoi d'aucuns les affublent d'un supposément méprisant "white metal"), finis au laudanum et à toute la pharmacopée dissociative dégustée chez Velvet Cacoon, et perdus dans les immenses travées d'une cathédrale - d'un très beau style Negative Plane - où s'esbaudit une tempête de neige de tous les diables, tourbillonnant au ralenti en monumentales spires cotonneuses ; l'on valse avec un extase viennoise à travers ces flocons semblables à une chantilly de kétamine ; on ne s'aperçoit même pas qu'on a le sang qui a lui aussi viré à la chantilly dans les veines, que la température corporelle approche benoîtement les trois degrés, et que le boitillement erratique qu'on entend courir comme à travers trois oreillers de plumes d'oie sur la gueule, ce n'est pas la batterie, mais votre cœur qui hésite, un peu embarrassé, sur la conduite à tenir. L'on se sent rien moins que majestueux ; white metal, je veux mon neveu. Et l'on finit, très fatidiquement, par s'y perdre totalement de vue, au loin.
Un vieux cauchemar de Reverorum, donc plus orthodoxe que la suite - donc certainement pas moins pieux ou fervent - et d'une douceur sans pareille.


samedi 13 janvier 2018

Rebirth of Nefast : Tabernaculum

Une croisade interstellaire, ainsi qu'il se semblerait à la faveur de certaines guitares dans la manière de 777 : Sect(s) ou Skullreader ; un voyage en caravelle, comme en donnent le goût certains passages qui semblent voir des trouées de lumière gonfler nos voiles d'espoir et donner maigre pitance à respirer, entre deux cruelles tempêtes ; et pourtant, tout au long du disque, jamais on ne perdra complètement la sensation de s'enfoncer toujours plus loin dans une cathédrale de chair palpitante, entre les vesses de ses vitraux gonflés de sang, nimbé de leur moite et lourde lueur, les sens rendus pâteux, des inflexions barbares répondant depuis le fond de notre inconscient, peu à peu éveillées par l'ivresse.
Tabernaculum est de ce disques qui vous instillent l'envie d'exercer au fer rouge un draconien droit d'auto-inventaire : sur toutes les fois où vous avez employé le mot "envoûtant". Un disque infernalement black metal, non pas en dépit mais en vertu, osons nous exprimer ainsi, de la proportion non négligeable qu'il accorde à des formes de mouvement... qui donnent envie de mots qui conjugueraient les significations de "rampant" et "envoûtant" ; de sa façon religieuse de ramper, de sa façon d'illuminer - là encore, un droit d'inventaire est à exercer, sans pitié, sur toutes les fois où l'on a dit (je ne suis pas concerné, pour le coup), que le black orthodox était lumineux - avec une pénombre rouge, moite, ainsi que le feraient des lanternes qui seraient  des cœurs humains sourdement palpitants, et avec cette voix qui semble celle de la pierre soudain ruisselante de vices sordides qui semblent être les plus augustes et pieuses qualités du sacerdote - celui dont la voix l'avait fait confondre avec la pierre volcanique ceignant ce ventre de la terre où nous voilà. Un black metal qui serait devenu la musique des enfers et de l'infra-monde, pour de bon, au lieu que d'être comme bien souvent celle des démons tout rouges et cornus qui semblent n'apprécier que le rythme des cavalcades apoplectiques. Des enfers où s'aventurer vivant, pour y connaître l'initiation, et la béatitude. Une musique parfaite pour relire Le Pendule de Foucault. Une cloche hors du monde, un sauna de l'âme, un refuge : le temple du sang, qui se tient là, tout près, à notre disposition. Le black metal comme musique secrète de la gloire et du sacré des humeurs intimes.

White Hills & Der Blutharsch and The Infinite Church of the Leading Hand : Desire

Productif, Albin Julius, eh ? Finalement, Der Blutharsch & Son Cirque Itinérant, c'est l'équivalent evil-hippie de The Body (ou de ce qu'un moment on a cru voir devenir Aevangelist, mais chez eux ce ne furent qu'effets d'annonce velléitaires), non ? La même productivité obscène exercée dans une musique assez simple (mais bon : on pourrait aussi dire que bien des groupes metal, particulièrement en terres doom et/ou psyché, en font des caisses romantiques à prendre des intervalles en années entre chaque album, pour un résultat au bout du compte tout aussi proche de l'auto-citation et la paraphrase en spirale plus ou moins mystique), qui finit forcée de se soulager dans des collaborations tous azimuts, comme on trompe sa main droite avec la gauche, dans l'espoir de découvrir des sensations inconnues, de surprendre enfin et bousculer un brin une mécanique parfaitement accomplie de la satisfaction parfaite et auto-suffisante...
Alors bon : il s'entend de bonnes choses, sur celle avec White Hills - et même certaines qu'on peut attribuer à White Hills, quoique Albin Julius n'ait peut-être pas besoin de se faire épauler de ce genre de jeunes flandrins pour jouer de la bonne cold-wave, même s'il aura donc décidé d'attendre ce prétexte pour le faire. De la qui rappelle New Order ou Two Lone Swordsmen, plus précisément : une cold de messieurs bien mis et vaguement astronautes de leur démarche, de la cold vaguement kraut qui a opté, afin de se prémunir contre un monde à vomir, pour la ouate et l'apesanteur, plutôt que de risquer finir par avoir les pieds qui pendouillent en pendule. Et bizarrement, passé un temps d'adaptation où l'on a juste l'impression qu'Albin a fait remixer ses deux riffs psyché et demi pour tromper l'Ecclésiaste, il s'avère que cela ne fonctionne pas mal du tout avec les mélopées archaïques de Marthynna, les désincarnant un peu de tout ce qu'elles peuvent avoir de légèrement trop typé, quoique délectable : comme si doucement on s'envolait de la robe d'Alzbeth, croisait en flottant dans les brumes le spectre de Jex Thoth mais sans se fixer là non plus, pour devenir quelque chose de réellement, eh bien, non-terrestre, qui ne peut qu'ensuite dériver tout naturellement vers l'ambient techno froide elle aussi, à la lisière de quelque vieille cassette d'EBM minimale belge chantée par une Nico qui aurait trouvé une paix relative.
Toutes choses qui font de Desire... un disque frustrant : on aimerait... on ne sait quoi, qu'il dure un tantinet plus longtemps, quoique sa durée très raisonnable en fasse une compagnie très sympathique, accommodante et peu fatigante, que ses morceaux soient rien qu'un peu plus traumatisants, quoique leur persuasion très raisonnable... On a saisi : voilà des morceaux irréprochables mais qui hélas dénotent un talent - volontairement ou pas - consacré à la décoration raffinée, à la tapisserie de haute couture ; une discrétion, une réserve excessives, une armure de flegme, qui semblent inviter à se frayer l'accès dedans, et en déplier les dimensions, en se faisant aider de quelque adjuvant alcaloïde.
Évidemment le meilleur disque de White Hills haut la main, et un nouveau signe de pétante santé de Der Blutharsch, ce qui ne peut que faire redoubler d'appétit concernant la collaboration (ne retenez pas votre souffle en l'attendant, toutefois) avec Mhönos chéri.

vendredi 12 janvier 2018

Indesinence : III

Port Salut, saison 24, épisode 19.
Indesinence, paysage nocturne comme de juste, et si vous aviez cru entendre dans Vessels of Light and Decay des échos, fantomatiques, d'un Esoteric straight edge que ses seules rêveries non-carburées portaient presque aussi haut et profond que l'autre, vous tenez ici votre revanche sur ceux qui, vous l'imaginiez aisément, vous traitaient une n-ième fois de fou ; et pas seulement parce qu'on entend distinctement le mot "bereft" sur "Mountains of Mind" : le violet, les paillettes surnaturelles, le luminescent sont bel et bien de mise ; à la manière Indez' (aucun lien de parenté avec Noirdez'), bien entendu, c'est à dire avec sobriété, goût, discrétion même dans l'extravagance, on garde un port de tête digne et réservé quand bien même la somnance - cette amie voire amante indéfectible du groupe - semble résolue à vous emporter au long du cours laqué de quelque Styx interstellaire, quand bien même elle tire de vous comme d'une harpe des accords, doucereusement dissonants, à croire les Swans d'avant la conversion mormone de 1987 ; le susdit "Moutains of Mind/Five Years Ahead", du reste, s'avère bien autrement - et élégamment, ô combien - visité par la folie, le vertige, l'ivresse, que n'importe quel morceau de Greg Chandler depuis... beau temps.
Il n'y a pas que cela, du reste, qu'Indesinence s'avèrera accomplir avec bien plus de grâce qu'Esoteric jamais : mais de toutes les manières, est-il sérieusement permis d'approcher autrement qu'avec la plus grande vigilance, précaution et révérence un groupe qui intitule un morceau "Strange Meridian" ? Sachez que celui qui suit la féérie de son chant des étoiles amoureuses, et referme le disque, vous y annonce arrivés, avec son soyeux bruit de vagues de paix qui lèchent le rivage, de ce littoral des rêves et de l'ailleurs enfin atteint, et son ambient sublime à vous faire regretter d'avoir dégainé trop tôt la référence à Peter Andersson, pour le groupe de Chandler. D'autant qu'Indesinence donne au morceau un espace ne laissant aucun loisir aux grincheux d'ignorer le morceau sous le vilain qualificatif d'outro.
III est, de façon à peu près sûre, le disque où la nature majestueuse d'Indesinence se manifeste de la plus directe, évidente, lumineuse façon ; un caractère au-delà du léonin, puisqu'il est généreux de ses somptuosités, et s'offre sans rien craindre, tant il a de richesse, d'épaisseur, de charpente... On serait à deux doigt de faire des jeux de mots vaseux sur un death metal irradiant de vie, qui serait le leur ; heureusement qu'on a ses cours d'arts plastiques ensevelis loin dans les brumes du passé, parce qu'on vous aurait bientôt tissé de ces fariboles sur la pomme de la vie avec le ver de la mort en son cœur, et des parallèles entre l'opulence des albums d'Indesinence et la profusion propre aux memento mori... On s'égare, on le voit, d'ailleurs c'est plutôt l'inverse, et la chaleur fiévreuse de la vie que le disque invite au milieu des contrées glacées du cosmos, ce qui lorsqu'on songe aux températures épouvantables pratiquées à l'époque de Neptunian, dessine tout de même un parcours assez prodigieux - mais tout ceci est anecdotique : quelle que soit l'épaisseur, la solidité spirituelle qu'on y sent à chaque instant, même dans les plus gaillards trots death, les disques d'Indesinence ne se pensent pas, ils se dégustent ; non en se délectant en même temps de son propre écœurement, de sa nausée au sirop de vertige existentiel (vous voyez de qui je parle, n'est-ce pas ?), mais d'une fourchette ample, comme pour un albuim de Pantheist, auquel on croit d'abord penser par un nouvel accès de fantaisie, avant de se rappeler que...
Du death beau comme Evoken réincarné en brioche à tête. Et quelle que soit la lourde et brutale charpente de prédateur que l'on y sente rouler dessous, cet album-ci entre tous paraît aussi peu soumis aux lois de la gravité et de la matière qu'un corps céleste nageant placidement dans l'éther - presque, en tous les cas, tant il y semble à son aise
L'album qui d'Indesinence, non pas fera, mais achèvera de rendre visible pour tous qu'ils le sont, les pairs de leurs aînés Evoken et Esoteric, le duo officiel, institutionnel, des béhémoths royaux du doom-death cosmique au garrot ; en suivant sa propre voie, la tête parmi les astres, les pieds toujours sensuellement plantés dans l'humus d'où ils viennent et retournent. Hélas, il achèvera également pour eux le tour de ce qu'ils avaient à nous dire sur la question, et les verra, sur cette démonstration une dernière fois de toute la grâce limpide et discrète dont ils peuvent faire preuve avec leur carrure d'armoire à glace, se retirer de cette possibilité de triumvirat : la dignité, encore, toujours ; toujours accompagnée de sa fidèle complice, la modestie, je vous laisse découvrir sur quoi exactement le disque se referme.

jeudi 11 janvier 2018

Indesinence : Vessels of Light and Decay

Ce death indiscutablement doom, mais qui ne consent à exprimer sa non moins indiscutable subséquente folie que dans un langage châtié de bourgeois, confortablement environné d'un mobilier et de convenances du même tonneau... Ne serait-ce pas, au bout du compte, la version doom - et donc patricienne - de Morbid Angel, ce notable de l'occultisme cossu ? Pas la peine de me rétorquer que l'on se meut ici à un train, si toujours pétri de raison, malgré tout plus allègre que celui de Gateways to Annihilation : la lenteur du pas ne fait pas le doom, et ce dernier Morbid Angel (ni aucun autre, du reste) ne sera jamais du doom. Trop imperator.
Outre le groupe du boudiné et sourcilleux David Vincent, les noms qui viendront à l'esprit seront ceux de Triptykon et Hooded Menace, et par endroits Valborg : on le voit, seulement ceux de bourgeois noyautés par un grain d'occasionnelle démence meurtrière, tous capables entre deux généreux rabiots de gigot de monter sur la table, démolir quelques pièces de belle vaisselle ourlée d'or, et de se mettre à vomir sang et boyaux sur les carafes à bordeaux avec dans les yeux des larmes de sincérité - rien qu'au niveau vocal pour faire dans le sens le plus littéral, Indesinence, tant sur les growls de carnassier des abysses que sur les shrieks de lycanthrope, calme du monde, on a tendance à l'oublier... Comme on le fait trop volontiers d'un certain nombre de choses, à leur sujet ; d'ailleurs, au rayon sincérité, naturel instinctif des manières, vous pouvez ajouter avec une bonne louchée de sauce grand veneur les nombreux dégourdissements de jambes en tempo death punkish ou thrashy, qui font qu'on verrait bien le groupe inviter généreusement Bolt Thrower ou Asphyx à sa table, s'en jeter gaiement quelques uns.
Et au bout du compte, ce qui gêne avec Vessels of Light and Decay, c'est aussi ce qui finit par faire son charme, entêtant - et l'a du reste toujours fait, si dans des formes plus acceptables avec les autres albums - à savoir sa bestialité ; c'est le caractère léonin dont la chose prend les traits ici, qui lui vaut cette ressemblance avec Morbid Angel, et ce déficit en odeur de mort et de putrescence qui lui a pu attirer des propos désagréables faisant intervenir une marque de berlines allemande fort appréciée par Luc Besson, cause probable par transitivité - les Minimoys - de ce qu'on avait fini par se dégoûter d'une pochette initialement jugée très rafraîchissante pour le genre, et tout simplement magique. Le doom death de cet Indesinence-ci est fleuri tel la barbe du lion et du roi, tout en étant brutal ainsi que le groupe l'a toujours été, et l'annonçait dès un premier maxi punitif comme bien peu ; voilà qui peut désarçonner, non moins que les régulières stridences guère orthodoxes - sinon dans le black du même nom - auxquelles il s'adonne ; c'est qu'Indesinence, on l'avait oublié mais le savait depuis Noctambulism, est un dandy, et l'est de façon différente à chaque album, mais certaine ; et en tant que tel est, dessous le luxe soigné de sa mise, tout sauf le réactionnaire qu'il peut paraître, mais bien plutôt une sorte s'il est possible de rebelle et d'avant-gardiste discret, de visionnaire à qui peut chaut d'être reconnu comme tel sinon à ses propres yeux exigeants - mais seulement de vivre pleinement ses visions, sans avoir cure des conventions faites pour de plus étriqués que lui ; car ample et imposant de gabarit, cela aussi Indesinence l'est depuis le début, hors norme au point parfois de paraître un peu gauche lorsqu'on le regarde à travers ses grilles habituelles, quand simplement il ne se meut pas dans les scénarios, cadences respiratoires et ressorts narratifs accoutumés.
Vessels of Light and Decay est forestier en égale mesure de ce que Noctambulism était citadin ; mais il ne l'est pas à travers les bien reconnaissables traits mélodiques accoutumés, il est nocturne sans ressentir le besoin de marquer les ombres par une débauche de peinture noire, lui préférant les nuances plus envoûtantes des ciels étoilés à travers les feuilles, et les douces teintes tamisées, telles celles qu'on peut déguster sur l'illustration évoquée plus haut, mais le pouvoir d'envoûtement brut d'un "La Madrugada Eterna" dit assez dans quelle haute concentration en (im)possible et en surnaturel l'on se trouve, sous ces ramures ; il est doom avec légèreté, si l'on ose dire à propos d'un death si massif (quoique relativement alerte), avec subtilité mais néanmoins avec force, en vertu précisément de cette complexité de caractère (ceci dit, il suffit plus trivialement d'aller consulter les CV des intéressés sur la base de données en ligne que constitue pour pareilles choses l'Encyclopedia Metallum, pour expliquer que le borné, l'univoque, le plat ou le repli sur soi, ne soient pas dans le genre de la maison), cette richesse d'humeur, ombrageuse toujours, prévisible jamais ; ces façons de fauve imposant qui vous chuchote les confidences de ses ruminations ; jusqu'à un final, narquoisement ou pas intitulé "Unveiled", tout en suggestions et en ambiguïtés, dans les intentions et le décor qu'il expose - avant que de s'y ruer avec une fureur bestiale auréolée d'une lumière de ferveur, qui n'est qu'un nouvel avatar de ce mystère dont Indesinence en tous lieux va environné, lors même qu'il paraît s'expliquer, s'ouvrir, nous embrasser.
Tout, sauf un groupe qui se la pète.

Allez-y, maintenant vous pouvez vous bidonner, c'est moi qui régale ça me fait plaisir ; sincèrement.

mardi 9 janvier 2018

Esoteric : The Maniacal Vale

Et tout ce temps il était là, à attendre qu'on le réécoute et qu'enfin on le débusque : l'album bourgeasse d'Esoteric. Tout ce qui constitue The Maniacal Vale respire le luxe, l'opulence, l'aisance, le budget illimité. On ne voudrait pas cracher dans la soupe, peur d'être raillé à juste titre : on aime après tout le metal, la science-fiction et Esoteric. Mais voici pour sûr du Esoteric de parvenu, ce qui pour un groupe parlant de voyages d'ampleur incommensurable, est légèrement gênant.
Voyager oui, mais alors en première. Nacre, ivoire, ronce de noyer, miel d'acacia, cuir pleine peau, Macallan hors d'âge : les matières dont est fait ce Maniacal Vale au nom déjà cossu en soi (franchement il commence à me donner envie de réhabiliter Vessels of Light and Decay, tant qu'à écouter du doom qui roule en berline Audi), s'en affichent presque toutes sur la pochette, qui a les teintes d'un mille-feuilles : qu'il soit permis de douter de sa concentration effective en substances psychotropes. On me répartira que Metamorphogenesis s'avançait sous les mêmes (les albums d'Esoteric, sur la question des couleurs, ne vont-il pas par deux, d'ailleurs ?), je me contenterai de pointer la différence radicale d'intention entre les deux, entre la joliesse et la précision de l'une, qui disent tout de son contenu, et la confusion texturale de l'autre, qui prévenaient assez combien était à prévoir de s'y noyer et rien d'autre.
Bref, The Maniacal Vale c'est peu Stargate version dark-les-portes-de-la-perception, l'album funeral de Nile ; le gros glouton death baroque bouffi et les yeux maquillés à la Cléopâtre - ou Horus - qui a boulotté Tool, Opeth et Isis. Il faut reconnaître que dans le genre croisière dans la Vallée des Rois combinée miraculeusement à un überpeplum transcosmique, "Ignotum per Ignotius" a une certaine gueule.
Bref : il m'est difficile de dire si c'est là ce qui pousse tout le monde à vouloir en faire ce qu'il n'est pas, à savoir le meilleur disque du groupe - mais il est certain que c'est ce qui le sauve : tout le monde ou presque aime le caramel ; surtout pendant une bonne séance de pleurs sur soi, cela donne à la noyade une saveur incomparable.

samedi 6 janvier 2018

Human Anomaly : The Blind Juggler

J'aime beaucoup - beaucoup - Pork Soda : que ce soit dit sans ambiguïté aucune, il est ma référence concernant Primus, et fait partie plus globalement des expériences musicales formatrices de mon adolescence. Mais je confesse regarder un peu ma montre pendant "Hamburger Train", et aussi le morceau sur le brochet. Et quand bien même le riff de "My Name is Mud", entendu une fois sur MTV, a changé ma vie pour toujours, je ne peux m'empêcher de rêvasser mollement sans trop le vouloir à une version de l'album plus... molle, justement, à la façon d'un reblochon mis à tout doucement fondre dans un micro-ondes dé-réglé sur les fréquences interlopes de l'Interzone, quelque part dans la cambuse de la cave sous cette maison perdue et fermée aux rayons du soleil que décrit "Nature Boy" ; une version plus franchement fantastique, doucement caressés par les vents moites du surnaturel, qui font toutes choses mollement et lascivement pendelocher, comme "Bob".
Enfin, pour un procès-verbal clinique des symptômes, ç'a déjà été fait, à bon entendeur... non, rien, pardon.
On pourrait encore joncher ce texte de quelques noms pour avertis, en pensant aider à situer le lourd climat d'étrangeté de The Blind Juggler : Misery's Omen, Shub Niggurath et d'autres - mais l'on a bien saisi, déjà, le genre de sonorités grinçantes (Mr Krinkle ?), gibbeuses et claudicantes dont il était question ; ce qu'il faut, en revanche, bien se mettre en tête comme bizarrerie rare à trouver ici, c'est que toute cette polyphonie multi-sensorielle du grinçant et du gauchi se traduit dans un disque qui pas un seul instant ne se départit de sa qualité principale, à savoir : se montrer invraisemblablement moelleux. Au moins aussi caractéristique du disque, et le caractérisant de bout en bout, que son insoutenable parfum d'irrésolu.

vendredi 5 janvier 2018

Esoteric : Subconscious Dissolution into the Continuum

Et si, finalement, on tenait là ce qu'Esoteric avait sorti de plus ronronnant, générique, dans les clous, de bon goût - si vous sentez dans ce dernier qualificatif une consonance péjorative : vous avez raison ?
Et si finalement c'était lui, l'album le plus bourgeois - au sens timoré, amoureux avant tout de sa bouillotte, de son Chesterfield, de son statut et de l'immobilité éternelle des classes sociales, fût-ce dans les confins les plus abyssaux des anti-dimensions du revers de l'univers - d'Esoteric ? Et si l'on était assez fondé à lui préférer, tous comptes faits, le mauvais goût de Paragon of Dissonance ? Mauvais goût - vous me voyez venir, n'est-il pas ? - impliquant qu'existe un goût : vaut-il pas mieux trop de sirop, que sirop fade car trop précautionneusement dilué ? N'est-on pas plus que tenté de le penser à entendre les airs de mauvaise version funeral gros bill du Cure mielleux de "Just like Heaven", que prend une grosse partie de "The Blood of the Eyes" ? Subconscious Dissolution into the Continuum est un album dont la pochette ne dit que trop bien le physique ingrat, l'abord plat, la surface unie peu engageante, pour qui goûte l'excès tout du moins, et l'extravagance - et qui écoute Esoteric n'aime-t-il pas forcément l'excès ?
Non.
C'est un rien plus compliqué que cela. L'excès chez Esoteric, plus encore peut-être que chez Cathedral (pour rester chez les grands pachydermes saturniens nous venant, avec leurs grandes enjambées compassées, de la préhistoire du doom extrême), est une chose qui se manifeste sous des apparences trompeuses, et tourmentée par des aspirations difficiles à concilier avec elle, canalisée à travers une forme d'exigence particulièrement austère.
J'ai dès le début été attaché à cet album-ci du simple fait qu'il était celui où je voyais affleurer le mieux la monstrueuse descendance de Godflesh ; à présent que j'ai pris connaissance enfin de leur démo, je vois mieux que ce qui sauvera les miches de Subconscious Dissolution into the Continuum sur mes étagères, et continuera d'en faire une délicieuse spécialité, c'est son objective haute concentration en riffs à la Selfless, laquelle fait de lui - qu'on songe un peu ! - la version space opera tragique, orchestrée par un Opeth en pleine crise d'atonie, de Selfless. Comme album d'Esoteric le groupe psychédélique au mille reflets de noir, en revanche...
Allez, ne soyons pas trop taquin : lorsqu'il finit par embrasser complètement le terne dans sa nature, le monochromatique de son humeur - sur un morceau intitulé "Grey Day", tiens, quelle surprise... - et arrête de, comme il le fait un bon premier morceau et demi durant, tourner autour, minaudant avec le charme agaçant d'une enclume (les riffs de "Morphia"...) à sa première communion, il s'enfonce effectivement assez joliment dans la noirceur bleutée de son emballage, réveillant même des échos d' Antithesis of Light et The Second Ring of Power à la fois, ce qui, comme veine pour scintiller au cœur d'une essence minérale godfleshienne, ne se peut que s'accepter avec un sourire large comme une pierre tombale. Volumes (très) massifs et démence (très) profonde.
Subconscious Dissolution est un peu l'album dépressif, fataliste, d'Esoteric ; son album de doom-death le plus terrestre dans l'humeur, si non dans la forme, ce qui vient appuyer la filiation visuelle qu'avec lui opère Paragon, au bout du compte, quand bien même les deux albums peuvent sembler parler des idiomes radicalement étrangers, notamment sur la façon de dire "obscurité" : disons que Paragon est la version qui le fait avec du sang dans les veines, qui s'écoule. Et il sait aussi se montrer tel en jouant, par cuisants accès (les fins de "The Blood of the Eyes", justement, et de "Grey Day"), tout simplement du bon gros death dépressif ; très gros, très death, et très dépressif. Du doom-death mais exilé, banni au fin fond de l'univers, en somme ; presque une forme très très mutante de cold-wave : je ne vous tire pas les troublants parallèles qu'on peut envisager avec le plus cosmique et récent des albums de Godflesh, parce que sinon on y est encore dans une semaine, mais ils sont généreusement encouragés.
Ajoutez en clôture - qui porte bien son nom, claquant la dalle funéraire au nez de tout reste d'espoir qui eût pu le pointer - un morceau ambient qui évoque un Scorn embastillé au congélateur avec Raison d'Être comme seule compagnie, vous avez un album aussi tuant qu'on est en droit de l'attendre, terrifiant y compris par le bien-être qu'on y trouve, ainsi qu'à se couler dans un bon bain à zéro degré ; à s'y sentir perdre toute capacité d'éprouver quelque velléité de résistance que ce soit, encore moins de capacité physique à le faire ; et se noyer sous les tonnes et les tonnes d'eau noire.