mardi 9 août 2016

Ghold : PYR

Comme qui dirait que Ghold ressemblent de plus en plus à Neurosis, plus précisément à Enemy of the Sun, et plus précisément au milieu de ce dernier, là, la partie encore plus âcre et désagréable que le reste - et encore plus précisément au coin en bas à droite de l'arrière de la pochette de l'édition originale : le logo Alternative Tentacles, voilà, vous y êtes.
Quand la très grande majorité de leurs héritiers prend Neurosis pour un groupe mélodramatique, emphatique, quasi-lyrique, il est bon d'en tenir un qui se rappelle que Neurosis - lesquels l'ont un peu oublié aussi - a été un groupe qui vous déverse des brandons, de la cendre et de la limaille de merde direct dans le cerveau par les canaux à cerumen ; un groupe qui vit dans la poussière d'un bidonville de Calcutta ou Bombay. Ghold sont tout sauf un groupe à riffs ; bien plutôt une version cauchemardesque, obèse et sacrée de Lightning Bolt (oui car après tout, pourquoi pas un groupe de noise rock, puisque le genre est poreusement limitrophe autant avec le rock industriel qu'avec le psychédélique ?) ; et PYR une liturgie qui consiste à cogner comme un sourd, à battre comme plâtre jusqu'à vous en faire gicler l'âme du corps, comme on la vomit par les pores à longs jets d'urine trouble à en charrier des copeaux de rouille.

samedi 6 août 2016

Den of Apparition : Uncanny Din

Den of Apparition se montre maître à ouvrager une linéarité dont sont capables bien peu de métalleux, frappés fatalement qu'ils sont de complexe du musicien, doté d'un instrument et incapable de rester quelques secondes sans le tripoter un peu partout pour jouir de la sensation de construire, de composer ou que sais-je encore ; il y a, de toute évidence, du Godflesh chez Den of Apparition - déjà, ce n'est pas ce qu'il y a de plus metal et de caractéristique du complexe que je viens de dire, surtout qu'on parle, plus précisément, presque exclusivement de ce beat typique d'une intro de morceau sur Streetcleaner, celui qui ressemble au halètement ou au pouls impossiblement haché et dératé d'un cauchemar, qui bat comme un tambour de guerre, et à la rigueur quelques unes des filandres de dissonances vagissantes ou glapissantes qui çà et là le traversent comme des spectres malades - et aussi assez probablement du Impetuous Ritual, ou du Antediluvian ; mais il y a surtout beaucoup de Cold Meat, du Mental Destruction, du Archon Satani et du MZ.412, bref du death industrial - voire carrément de l'ambient rituel dans le goût de Cranioclast - qui sait s'étaler comme le mercure, et marteler inlassablement au même endroit, aussi longtemps qu'il y faut pour obtenir l'effet souhaité - la soumission et la dissolution, et certainement pas de composer, croyez moi.
Il s'entend également ici, par-dessus, par-dessous - partout - l'indécent feulement de la bête, un souffle frigorifique plus long et vaste évoquant Mortal Constraint, ce qui dira bien assez combien, si ce n'est pas une découverte (on a bien cité les auteurs de Through the Cervix of Hawwah), du moins c'est un saisissement d'entendre comment d'aucuns peuvent pratiquer le metal comme on fait l'ambient du meilleur tonneau - celui qui s'avère, en dépit des idées reçues sur l'appellation, bien plus mouvementé et périlleux que bien des musiques plus structurées, articulées, que sais-je encore : une course effrénée pour son intégrité mentale à travers les corridors de la plus abjecte panique glacée peut se révéler tellement plus nourrissante pour l'esprit...
Le fait que ceci n'ait pour l'heure qu'une existence digital freine mécaniquement l'enthousiasme ; et pourtant on se retient avec peine qu'on retrouve ici ce qu'on a plus ressenti aussi franchement avec Blut aus Nord depuis pas mal de temps, le réalise-t-on brusquement, ceci dit sans rien enlever au fort capital sympathie de leurs derniers disques : c'est assez dire du potentiel suggéré ici, sur le registre "plongée brusque dans l'outre-monde".

vendredi 5 août 2016

The Blood Brothers : Young Machetes

Le disque qui révèle The Blood Brothers comme le groupe qui reprend le flambeau de Jane's Addiction, Faith No More et At the Drive-In ; en invoquant sur sa trajectoire incandescente le Queen d'A Night at the Opera, les concerts de Foxygen, Matthieu Chedid, le Manson de Mechanical Animals , Hesitation Marks en version Woody Woodpecker sous LSD avec le Robert Smith des parages Head on the Door/Kiss Me à la direction de l'orchestre...
Spazzcore, queer, cartoonesque, légèrement cabaret forcément quand bien même moins que Crimes : tout en somme pour taper sur le système en deux-deux ; et pourtant ils en font juste de la pop comme elle doit être - soit une comédie musicale effrénée et dansante, un feu d'artifice de couleurs, et des émotions tout aussi fruitées y assorties ; juste en un peu plus abrasif. Du glam avec le feu de ses quinze ans, du punk au même tarif.
Et puis, faire d'un cartoon une expérience musicale aussi brûlante, à part Jim G. Thirlwell et Dixie Collins, qui ?

lundi 1 août 2016

Hipoxia : Si Devs Esset Occidendvs Erit - Monvmentvm ab Khaos I

Au niveau de ce que l'objet suggère et charrie - vous savez aussi bien que moi combien ça compte - force est d'admettre qu'on part mal : entre la pochette, le nom et le titre, on a le Destruction Ritual de Krieg, tout le black dépressif et le power electronics qu'on peut rêver ne surtout pas écouter, on imagine le truc qui vous fourre avec insistance ses lames de rasoir soigneusement couvertes de rouille et de sang frais sous les yeux...
Mais in extremis avant de passer son chemin bien vite sans y risquer un poil d'oreille, on achoppe sur le mot qui change tout : Espagnol. Et puis en la regardant de plus près cette pochette, au-delà de son académisme placide, bon reflet de celui de surface de la musique y contenue, elle a quelque chose, qui achoppe lui aussi, qui intrigue et invite à y rentrer, dans cette église saccagée ou juste abandonnée par qui, ou ce qui, la squattait, ne sait-on mais déjà se sent-on démangé de savoir... Le piège vient de s'ouvrir, et de ronronner vous y voir entrer ; presque tout est déjà joué.
Si jamais vous avez voté pour l'hypothèse "cette église a été rongée par une étrange infection", toutefois, vous êtes déjà plus avancé sur la voie de ce que vous allez découvrir ; je ne suis pas sûr que cela change fondamentalement l'issue, cependant - à savoir votre certitude à la fin d'avoir été infecté vous aussi.
Non plus qu'y change beaucoup de savoir qu'il n'y a rien à trouver ici des suggestions énumérées en préambule : SDEOE est un album de sludge - cette musique aussi languissante, voire langoureuse, qu'elle décape la chair sur la carcasse à vue d’œil.

samedi 30 juillet 2016

Converge : All We Love We Leave Behind

Bien sûr, que le disque a, pas qu'un peu, des allures de Big Converge Show de l'emoSlayer Violence Héroïque - déjà vu Jake jongler avec son micro ? déjà vu la dégaine de tough Dave Grohl de Nate Newton ? alors vous voyez ce que je veux dire.
N'empêche que ça marche. Les aspirations stadières, abordées, différemment mais notablement, sur No Heroes autant que sur Axe to Fall, sont ici totalement endossées et engrangées dans une disposition globale de maîtrise totale de sa palette et de sa musculature - ce qui veut dire qu'enfin, après les deux maladroits albums précédents, on retrouve l'incisivité et le venin qu'on est en droit d'attendre de Converge ; mais nouvellement mariés, pour un mieux-disant décoiffant, à une véhémence pop qui ridiculise instantanément tout ce que après quoi Trap Them court désespérément pour l'avoir tenu brièvement le temps de Darker Handcraft. - sauf que Converge, dans leur recette magique pour faire de l'entombed-pop, ajoutent une bonne épaisseur de peau de citron étiquetée Kill Sadie : ça relève drôlement , ça donne du peps comme on dit dans le jargon télé-culinaire, ça évite l’écœurement si prompt à se déclarer devant les plâtrées rockin'swedecore ; et puis ils ont Ben la Bourrasque, c'est à dire la réincarnation de Des Kenzel en stroboscope : ça change pas mal de choses, lorsqu'il s'agit de passer au palier supérieur, celui où on est tout seul à surplomber les autres, kiltran.
Ca n'est pas aussi traumatisant que You Fail Me et When Forever Comes Crashing, qui restent intouchables d'ailleurs cela même Converge le savent, et ils n'y touchent pas ; mais ça met la super patate et l'envie de mordre, éventuellement sa propre jambe, à égales doses.

lundi 25 juillet 2016

Mizery : Absolute Light

Chacun voit midi à la porte de sa propre culture : certains vous diront Leeway, d'autres Cro-Mags, d'autres encore Killing Time ; et moi avec ma crasse ignorance je voudrai vous faire entendre ici expansé à bloc le peu que je trouve de bien dans les vieux Biohazard (même si, du peu que je connais de Killing Time, j'irai sûrement pas dire le contraire).
La vérité - ouais moi j'la connais, comme disait Charles - c'est que Mizery jouent du thrash post-nuke, comme Power Trip, sauf que leur badlands à eux se situent notablement plus au Nord, via cette façon de sonorité tellement froide et tellement ferrugineuse qu'elle en dépasse le simple gimmick pour faire "nineties à donf", et se hisse même à la hauteur des meilleurs machins qui se foutaient de la limite avec l'industriel, pendant précisément lesdites années (sérieusement, si le riff du début de "The Hard Goodbye" est pas pile à l'endroit de la SF où thrash et indus ne sont qu'une seule et même acide chose ?) : on frise la thrash-cold par endroits, dans un savoureux entre-deux entre Godflesh et le Therapy? de Judgement Night, ou entre Kill'em All (en v'là un autre, tiens, de disque des badlands post-nucléaires), les vieux Amebix et le premier Faith No More. Froid est le maître-mot ici, tu peux le dire mon cochon. D'ailleurs les vingt-six minutes de l'album paraissent longues, pour peu qu'on le suive un peu de loin - et il s'y prête - tellement chaque note en paraît congelée, dévitalisée par une forme de gangrène ferrugineuse, paumée dans la réverb, désespérée, dissoute dans la limaille geordienne (quoi ? fais pas l'étonné je t'ai prévenu, j'ai dit FNM et j'ai dit Godflesh) des guitares... quasiment du hardcore d'ambiance, t'as tout compris, immersif comme un petit film ; où tout même l'aboiement des molosses a le goût de l'aluminium et la couleur du béton noir de pollution tout pissé de pluie sans fin. Le pied.

Du coup le disque répond à cette grande question, qui j'en suis sûr te taraude la nuit : qu'est-ce que j'aime dans Biohazard ? Le Killing Joke qui s'ignore. War dance, ma gueule.

samedi 23 juillet 2016

Fange : Purge

Y a pas photo : voici venir du sludge, certifié misère ricanante et qui bouche les artères.
Pourtant cela ressemble sourdement à du Converge, ne serait-ce que (pour ne pas encore et toujours citer When Forever Comes Crashing et The Poacher Diaries) dans la voix de Matthias, laquelle sonne comme Jacob Bannon qui aurait avalé le groupe - tout le line-up, oui - de beumeu parisien le plus dépravé et SM que tu peux imaginer dans tes coupables rêves ; puis à du Diapsiquir aussi dans certaines plaintes de guitare (c'est bien simple d'ailleurs : avec Purge et le prochain disque de Cowards, on a la vivifiante impression que deux groupes au moins, ce qui suffira amplement, ont digéré l'héritage s'il y en a un à faire du jeu et du ton de Toxik Harmst, et savent, plutôt que le réciter absurdement, en tirer le strict nécessaire du suc sans les défauts et auto-complaisances), au passage, puis à du Entombed en mode bourrée du bourreau, et à du larsen glapissant de maître du scalpel contaminé... Y a même un morceau qui démarre sur une rythmique traînante à la lisière du trip-hop, embraye sur un riff-lézard elwizardien... avant de virer à nouveau au Bunkur de backroom.
Purge ressemble surtout au hideux ruisseau qui s'écoule de l'arrière-cour du boucher, entre les pavés, vers l'égout ; au remake de Videodrome dans l'Yonne, par Gaspard Noë (celui de Carne, pour rester dans le même genre d'intitulé, tenez) ; Purge vous suffoque d'envie de vous vautrer dans le sang, la tripe, le boudin, les tentacules et la merde la bouche ouverte, pour les baiser, les boire ou s'en gaver comme une oie à en avoir les organes qui éclatent, on ne sait - du diable si on s'en soucie ; Purge, on s'y adonne à l'aveugle, comme à un bas penchant, à une pulsion, on s'y ouvre de toutes ses terminaisons nerveuses, les intérieurs à l'air, on s'y colle-serre comme si on pouvait se faufiler dans la moite mêlée de boyaux de son illustration de couverture, et bien vite on se fait, se mélange, s'amalgame à son ardeur nauséeuse, à sa bestiale absence de grâce et de chichis intelligents, à ses façons directes et sans fard, à l'homogénéité délicieuse qui se cache derrière son apparente difformité, à sa visqueuse pente. Wolverine blues goes to hell.

mercredi 20 juillet 2016

MoRkObOt : GoRgO

Sérieux ? Lightning Bolt ? Un seul Lightning Bolt n'est-il pas déjà assez épuisant, faut-il vraiment que d'autres groupes en jouent aussi ?
Soyons honnêtes, c'est la pensée qui m'est venue immédiatement aux premières notes de GoRgO, et a failli être cause que je passasse à côté de la dernière partie du disque, dont nous parlerons sûrement plus bas. Heureusement, en insistant rien qu'un peu on discerne bientôt, sous l'éreintante cavalcade de l'aigrelet et des riffs qui décapent l'émail des dents, une joviale élasticité digne du Primus des Mers de Fromage et du Soda de Porc, voire d'un Meshuggah qui se serait enfin décidé à se lancer plein pot dans la musique de kermesse, envoyant comme des quilles dinguer Chrome Hoof et Don Caballero sur son passage de taureau folâtre.
Oui, MoRkObOt démontre un talent non pareil pour rendre tout festif, même les riffs paraissant joués à la perceuse - en plus de ce talent, non moindre mais qu'il partage avec au moins les deux groupes sus-cités, pour brouiller de magique façon la distinction entre funk et metal (oui : metal, puisque GoRgO l'est au moins autant que le dernier Lightning Bolt ; metal comme des copeaux de métal qui se constituent en essaim de frelons), chacun effaçant ses défauts pour un commun mieux-disant aussi ultra-compact qu'ultra-bouncey. C'est même probablement ce que MoRkObOt, au moins ici, possède de plus que les autres groupes italiens labourant dans un champ similaire (jazz-core ou ce que vous voulez) : une manière d'art de la juste mesure, aussi étonnant soit-il pour une musique qui doit posséder au moins les apparences de l'euphorie sauvage la plus débridée, un savoir-garder le cap, qui est impératif lorsqu'en tous cas l'on ne possède pas le sang africain de Mombu, à qui tout ou presque est permis - contrairement à Zu, qui ennuie facilement... ou MoRkObOt sur l'album antérieur que j'ai connu, et qui avait fini à la revente - lorsqu'il s'agit de battre la campagne en sautant comme un chien fou... tout en - rien n'est aussi simple, petits malins - ne se verrouillant pas de trop dans une trajectoire de char d'assaut - ce qui arrive également à Zu, mais vise surtout Shining, pour laisser un peu les Italiens tranquilles. Et GoRgO, toujours aussi étonnant soit-il, et peu apparent au début, des écoutes et du disque - mouline une musique aérée, oui Monsieur, dont le funk dru et d'acier pourtant se respire, contrairement à l'importune neige de copeaux tourbillonnants qu'étaient leurs disques précédents : au cas où vous vous demandiez si je voulais dire qu'on pataugeât ici dans une flaque de gentille médiocrité façon Zolle : on n'a pas par mégarde cité Don Caballero, dont MoRkObOt rappelle la façon de ne jamais oublier, cependant qu'on joue les papillons papillonnants, de régulièrement aplatir ceux qui restent cloués au sol, à grands coups d'écrase-merde.

Vous dites ? Et la fameuse dernière partie ? C'est celle où (avec le grondant "Ogrog", et son genre de deathcore gonflé à quelque hélium muté) l'on s'aperçoit que depuis en fait quelques minutes déjà, subrepticement l'orage s'amoncelle au-dessus de la kermesse, sous le couvert du crépitement général, que les joyeux droïdes qui emportent tous dans leur toupie depuis le début commencent d'avoir les dents qui poussent et le regard qui se fige dans une fixité dangereuse, et que Meshuggah commence à ressembler à Flowers of Romance (revenu du futur), le groove permanent autant qu'il est disloqué de prendre de bizarres reflets broadrickiens, le tout bien entendu sans jamais avoir la politesse de franchement et explicitement verser dans la déclaration d'ouverture de la bagarre ou la curée, d'ailleurs bientôt les voilà qui, on ne sait au juste si pris au piège de leur propre pouvoir électro-magnétique de griserie, ou à la façon d'insectes engourdis par la montée de la nuit, commencent de se perdre dans l'étourdissement, la torpeur, la stupeur et toutes ces sortes d'états éclairés et d'entre-deux ; et que Flowers of Romance commence à ressembler à Heavy Lids voire Ghosts, d'étranges barrissements mi-plaisir mi-angoisse de s'élever du brasillement qui s'apaise, jusqu'à ce que peu à peu le disque semble s'éteindre - sans s'éteindre, justement - se clore - sans se clore, justement - sur une lente et molle pluie de lucioles, une ascension de chuchotis mi-menace mi-promesse enjôleuse, au point que tant qu'à faire dans la référence italienne on imaginerait presque une version à l'érotisme plus féérique mais non moins capiteux de "Douce Nuit", rien que ça, pendant les dernières secondes du disque brusquement grosses de regret, de mystère ravivé et de langueur. Ce qui en fait un peu plus, et autre chose, que ce qui était déjà probablement l'un des meilleurs albums - à part ou avec ceux de Mombu, eux aussi un peu autres - dans ce style si prisé en Italie et si balisé. Et pour le coup on adhère, sans retenue ni l'avoir vu venir, à cette mythologie extra-terrestre qu'ils se sont inventé autour - tant pour l'aspect potache de la chose, que pour celui de cartoon qui fait peur.

Alors après, si ça peut leur faire plaisir de jouer une nouvelle fois les coglione, et rendre un hommage visuel aux Sex Pistols, autant vous dire que c'est peccadille.


jeudi 14 juillet 2016

Pharaoh : Negative Everything

Tiens, j'avais jamais remarqué, ce mirage qui sous certains angles lui donne des miroitement mêlés de Godflesh (celui des jours sans aucun funk, ultra-dépressifs à faire passer le premier Jesu pour... oh puis la flemme de chercher), Darkthrone et His Hero is Gone.
La complainte du bunker abandonné à la nuit du pôle. Le truc casse-tête à ranger sur les étagères, plausible autant (c'est à dire jamais tout  fait) dans le hardcore funèbre - Planes Mistaken for Stars, Daggers, Tortuga - en plus funèbre encore, que du côté du black metal le plus lugubre. Forte est la démangeaison de botter en touche vers la cold-wave piquetée d'industriel. Car passés la surprise et l'émerveillement des premières fois, la poussière une fois prise, l'album reste le même inquiétant étranger, si vous voyez ce que je veux dire.

Wreck of the Hesperus : Lights Rotting Out

On sera volontiers d'accord, même moi : combiner Godlfesh et Neurosis, depuis qu'on est passés de Neurosis, qui comptaient au nombre des rares groupes ayant bien digéré leur révérence justement pour Godflesh, à Isis, cela n'a plus rien d'excitant, mais tout du contraire.
Sauf que Wreck of the Hesperus, si l'on veut être plus spécifique puisqu'après tout le diable est dans le détails, combinent le visage le plus cauchemardesque de chacun des deux : chez Neurosis la veine Through Silver in Blood (cauchemars ophidiens, d'accord), et chez Godflesh Selfless surtout, mais on pourra trouver un peu de Streetcleaner aussi.
Sauf, surtout, que Wreck of the Hesperus jouent cette combinaison comme si elle l'était par des zombies ; car ils comptent eux aussi, au moins sur leurs albums, au nombre de groupes rares, ceux qui vous laissent une marge quasi-nulle pour imaginer des mecs qui jouent leur disque, même en bricolant une image mentale particulièrement pétée et surchargée : la suspension d'incrédulité, on appelle ça ; difficile de trouver l'espace, le sol psychologiquement stable et rationnel pour avoir des sensations autres, pendant Lights Rotting Out, que celle de la forêt pourrissante en hiver, les pieds nus, la voracité la plus vile et abrutie, l'hallucination sur une base quotidienne, à la ramasse et sans début ni fin, et la maladie - nous y voilà, vous pouvez le dire, à pieds joints dans un autre poncif, et qui là encore au lieu de nous les poncer laisse peu d'autre choix que d'en embrasser sans la moindre réflexion l'impression massive, palpable, de la respirer comme l'on se collette avec un fruit farineux et blet enfoncé entier au fond du bec.
Enfin, la partie Neurosis-Godflesh, ça vaut surtout pour "Cess Pit People" ; parce que "Kill Monument", ce serait plutôt quelque chose entre Stream from the Heavens et Mental Funeral, touillé avec pas mal de Toadliquor mais surtout de Skitliv, pour un résultat étonnamment (tant que ça ?) homogène de pornographie dégueulasse et pathétique.
ce n'est d'ailleurs pas la moindre des bizarreries, d'un disque d'un style adorateur du bizarre au demeurant, mais qui généralement en adore une forme, et servir quatre fois peu ou prou le même morceau de diarrhée d'un quart d'heure, histoire d'être sûr qu'on a bien appris à reconnaître sa bizarrerie et son univers trop bizarre et obsessionnel - que cette façon de présenter chaque morceau des visages assez différents, comme d'étranges grimaces, aux finalités rien qu'un peu obscures et un peu embarrassantes bien entendu ; d'ailleurs, quant au "The Holy Rheum", cette fois c'est Bloody Panda qui s'y fait tripoter par l'infâme Skitliv (à bien y regarder, il était déjà là à fureter un peu tous les scrotums sur "Cess Pit People"), qui aimerait bien jouer au docteur à la Eyehategod, mais a le cerveau tellement carbonisé par la colle qu'il ne parvient jamais à se montrer aussi, a-hem, tonique et créatif que les sémillants Louisianais ; à la fin, n'importe quoi pour n'importe quoi, débarque S.A.S Sami Albert Hyninen, qui traverse la scène obscène comme une sorte de Don Quichotte new-wave somnambule demi-fantôme : ne cherchez pas à comprendre, vous n'y arriverez pas et ça ne gêne pas le plaisir, dans la façon dont Wreck of the Hesperus le propose en tous les cas.
Ce sont probablement toutes ces qualités qui font de Lights Rotting Out un disque fait à la guitare-basse-batterie qu'on ne peut s'empêcher de voir comme... de l'industriel, y a guère d'autres mots pour ce type de bâtard difforme, fait de rituel, d'horrifique, de gothique, de nô, de torture, de hideur, de chambre froide...

mardi 12 juillet 2016

Inter Arma : Paradise Gallows

Post ? Un peu, mon neveu - ça veut bien dire au-delà ? L'Encyclopedia Metallum dit "blackened" à leur sujet mais ce que trouverez de plus noiraud ici sera au minimum une ressemblance avec un disque produit par Colin Marston, au maximum un joué par Colin Marston ; post-hardcore bien au-delà de cette absurde idée de se croire hardcore - Neurosis, blablabla, vous connaissez mes rengaines - et ayant embrassé avec fougue sa nature metal, voire heavy metal, voire Zakk Wylde full throttle, post-heavy à fond les bananes, album tenant autant de Voices of Omens que de Luminiferous, post-High on Fire (qui d'autre, évidemment ? qui d'autre pour savoir jouer cette espèce de metal total, capable de tout y compris d'évoquer Morbid Angel à la bande-son d'un Terry Gilliam ?) incandescent qui se déguste en le laissant ruisseler partout sur les babines, les doigts et la table, comme le plus succulent des hamburgers Guy & Sons - saveurs fumées, cheddar vieux et pain brioché. Paradise Gallows est bien au-delà d'un sacré foutu paquet de trucs, mon petit pote, le "bon goût" (il est bien question de lui, tiens : goûte-moi donc ça, et reviens qu'on discute du post-expressions obsolètes jusqu'au contresens) et ta blase au tout premier rang.
Énorme au sens propre comme au figuré. Pisse-froid s'abstenir. Amateurs de plaisir pur et d'or en barres de préférence aux chocolatées, venez à nous.

samedi 9 juillet 2016

Huren & Kareem : 1995 - 2000

Apparemment, Miro Pajic a été approché pour concevoir une nouvelle bande-son à une nouvelle version, ambient et encore plus en tension, du premier Terminator ; comme il avait un peu peur de faire quelque chose de trop four-to-the-floor (sérieusement, Miro ? qui crois-tu qui peut danser sur tes morceaux, à part des zombis au cerveau vitrifié par le spécial K ?), il a discrètement passé quelques coups de fil à Dirk Ivens et Scott Sturgis pour se faire aiguiller, et devant le résultat final la confusion entre les trois est parfaite.

mardi 5 juillet 2016

Godlesstate : Godlesstate

Pour faire directement dans le sensationnalisme : un terrain de dialogue entre Memorandum, 69dB, et les musiques venues de pays plus ordinairement associés au terme de "brousse". D'ailleurs, en passant, est-on si éloigné des disques de Cut Hands - l'intention franche de nuire mise à part ?
Patrick nous donne la suite de ses pérégrinations dans les brousses de l'imaginaire, donc, et de Headless/Let the Moon Speak. en terres cette fois quelque peu plus obscures.
L'impression d'être de nouveau dans les années 90, lorsqu'on découvrait Mercantan, Inanna, Memorandum, Deutsch Nepal, lorsque ce qu'on se mit ensuite à appeler les groupes Cold Meat Industry, en levant un peu les yeux au ciel pour partager une complicité un peu embarrassée, ne désignait encore qu'une grosse dizaine de disques tous uniques en leurs genres respectifs, et aussi les Hybryds, Orphx et Sigillum S... Ou presque, puisque rien ici ne sonne comme une répétition du passé mais bien, ainsi qu'accoutumé avec Pat O'Kill, comme un présent vivace, bien aiguisé, haletant, et puis aussi que depuis longtemps Monsieur suit sa propre voie, tissée d'essences assez peu usitées à Linköping, et que son mystérieux indus-rituel (il n'y a qu'à intervertir quelques lettres, après tout, et comme au bon vieux temps industriel et occultisme marchent main dans la main vers l'autel d'ossements) à lui se confond sans jamais aucune couture visible ni surimpression, avec la plus fine et aventureuse ambient-techno - on en chercherait presque des figures de style où placer l'Atlantide et des formes de technologies païennes avancées, ou un truc du genre, si ce n'était légèrement ringard et donc du dernier hors-sujet concernant un disque de Leagas.
Quelque part entre d'autres maîtres qui ont pour nom Dirk Ivens, Bryn Jones, Mikael Stavöstrand, Peter Andersson et Peter Andersson, Patrick Leagas est tout simplement un grand sculpteur sur bruit.

mercredi 22 juin 2016

Suicide Commando : Black Flowers

Encore un, à ce qu'il semblerait (je crois que cela faisait des années que je l'entendais dire sans avoir jamais pris le temps de vérifier) qui a connu son pinacle créatif dans ses démos. Les eussé-je acquises alors, que je serais probablement parfaitement heureux de continuer d'en user la bande magnétique, hein ; mais aujourd'hui il est à la fois encore plus savoureux, et un peu déprimant, de voir quelle renommée imméritément boursouflée Johann Van Roy le fâcheux a dû d'abord acquérir, et quelles quantités d'albums effarants il aura fallu qu'il nous inflige, pour enfin parvenir au statut où il est un Artiste qui mérite qu'on réédite dans un luxueux format compact disc ses supposées œuvres des années vertes - lesquelles, on l'a compris, méritent à  nos yeux bien mieux ledit luxe, que ces purges d'albums évoquées.
Oui, ce sacré Van Roy chipait alors tout chez Dive et The Klinik, en y rajoutant juste un peu de cette mufflerie dark-schleu à la Rudy Ratzinger (qui lui-même l'avait volée à Leaether Strip, c'était sa façon à lui de rendre son vil détroussage du travail de Dirk Ivens moins patent) - mais cela suffisait, et du coup le format démo lui aussi suffisait, voire sublimait le sinistre minimalisme désespéré et hyperglauquophile inhérent au style : double ration de misérabilisme ; c'est bien ce qui coince dans la carrière album de Suicide Commando (tout comme, tenez, chez Shining) : les effets spéciaux, les finitions glacées (mais comme le papier et non comme la morgue abandonnée), le luxe de détail, appliqués à une musique en soi simpliste, dont le propos même est le dépouillement, et qu'en particulier le patibulaire Johan Van R. a capacité pour ainsi dire nulle à interpréter en compositions subtiles. C'est ce qui fait le peu de qualité qui survit encore péniblement dans Critical Stage : la candeur de morceaux simplistes, même si déjà plus emo et donc gonflés de prétentions.
Poursuivons même dans la générosité : on pense ça ou là à la période - dépouillée et succulente, elle aussi - Tchernobyl de Front Line Assembly, nommément Gashed Senses & Crossfire, ou a des machineries bien affreuses et sordides de chez Philippe Fichot. Et on salive à l'idée, difficilement répressible en écoutant Black Flowers, du pauvre James Kent se retrouvant coincé au fond d'une impasse déserte et pisseuse, et se retournant pour entendre ces morceaux-ci qui clopinent, clapotent et rampent vers ses mollets frais et tendres.
Bon, après, ce n'est pas parce qu'on nage ici à distance des eaux de l'effarante nullité-vacuité que la suite de Suicide Commando ne partage guère qu'avec Hocico, que pour autant plutôt que ce disque on ne préfèrera pas sdégainer, dans le genre d'une musique factuellement proche et qui pourtant pour sa part ne laisse jamais songer à ses influences plutôt qu'à elle-même, un album de Second Disease, ou carrément, si l'on est déloyal et pour l'emploi excessif de la force, Putrefy Factor 7 ou Mortal Constraint.
Mignon reste, encore et toujours, l'épithète la mieux appropriée à Johann Van Roy.

samedi 18 juin 2016

202 Project, 16/06/16, Up & Down, Montpellier

Musicalement : ce n'est pas réel, ce que cet homme fait avec sa guitare,  et trois pauvres pédales en plus - quand on pense au tapis d'un Greg Chandler...
Vocalement - et physiquement - lunaire, pensez à Jacques Brel et Jimmy Scott, mais aperçus en train de grimper les contreforts de l' Anapurna, depuis plusieurs centaines de mètres de distance. Une exécution qui ressemble à une électrocution d'une lassitude infinie et sensuelle.
Binaire, Pornography, le blues, par moments presque une forme de Kill the Thrill de pèlerin famélique du désert septentrional  : on le sait. Si vous ne le savez pas, si vous n'avez toujours  pas au moins essayé de voir 202 Project en concert, votre vie est un large mais triste gâchis. Vous vous démerdez avec le reste. C'est qu'en plus ce fichu escogriffe par-dessus le marché vous vendrait des consoles d'enregistrements à lampe (la moitié de la Bretagne sous forme d'écoles désaffectées, aussi), et l'idée que sa musique n'est l'oeuvre que d'un gaga du son et du matos - modestie quand tu nous tiens... Le son de 202 Project est magique, ça ne se discute même pas, sacré foutu bandit d'alchimiste (en conclusion, il m'a refait l'hallucinant tour de l'autre fois, à m'avaler sans prévenir dans le trou noir le plus réconfortant et fœtal de l'univers)... mais ses chansons et sa voix, excusez !
Ne pense même pas une seconde à te demander ce qu'il fait sur une affiche avec Sink - en vérité ces deux machins-là sont bien les seuls à pouvoir se parler - et ne t'avise pas de la louper si elle passe près de chez toi.

vendredi 17 juin 2016

Haust : Bodies

Bodies, c'est l'histoire d'un groupe de black metal, qui n'existe déjà pas tellement il est ravagé, mais un croisement, avec un bon patrimoine de vainqueur, qui cumule tout ce qu'il y a de plus dégénéré chez Absu, Mayhem, Ride for Revenge, Khold, Carpathian Forest : vous situez le genre - et qui tombe au coin d'un bois, pendant une maraude l’œil allumé et l'estomac en bandoulière, sur les Virgin Prunes, tout affairés à répéter If I Die I Die.
Comme on fait son lit on se couche, ou un truc du style, et à l'image du loup dans les comptines, les pandas se frottent les mains, se pourlèchent les babines, et s'apprêtent, en gloussant de vilains ricanement de vargs norvégiens, à tomber à bras raccourcis sur l'autre bande de travelos pour les boulotter tout crus.
Plusieurs heures plus tard, c'est épuisés qu'on les retrouvera, mais incapables de s'arracher à une partouze cannibale plus infâme que n'importe quoi qu'ils aient jamais pu rencontrer dans leurs vies de chevelus convaincus d'être au top de la dépravation et de l'ordure ; ébouriffés de découvrir à quel point "païen" est un truc encore mieux même que ce qu'on leur avait toujours raconté, bien moins encombré d'obligations de médiévisme et autres fétichismes un peu ridicules, et bien plus toxique et décapant, aussi.
Les yeux leur sortent du crâne, le cœur des lèvres, et tout ce qu'ils ont de meilleur comme passion et feu essentiel au fond d'eux de leur dégouliner en purée scintillante par les oreilles, tout naturellement, tandis qu'ils dansent comme des derviches cul-de-jatte avec les enfants-loups en pleine célébration du Grand Crotalito.

Si tout ceci est trop ésotérique pour vous, dites vous que, sous le cruel et impitoyable regard des sciences exactes, Bodies est à l'intersection de Songs about Fucking, Monumental Possession et Iron Fist.

dimanche 12 juin 2016

Sanford Parker : Lash Back

Toutes ces années à baver sur le pauvre Sanford, le mal qu'il fait partout où il passe... pour enfin réaliser, à l'annonce de cet album solo, qu'en dehors de Buried at Sea, dont les disques d'avant la reformation ne sont tout de même pas à passer par l'inventaire à la Jospin, quels sont-ils, au bout du compte, les groupes auxquels on peut réellement l'affilier comme membre central, et non plutôt comme producteur-instrumentiste-consultant, en CDD ? D'où l'on commence rien qu'un peu, avant d'avoir entendu le disque, à se sentir intrigué, et se dire que Monsieur n'a peut-être toujours pas dévoilé son jeu après tout.
Banco, coco. Il s'avère donc que le truc de Sanford, c'est la techno (aujourd'hui vous dites "electro", car d'après ce que j'ai fini par mettre bout à bout, pour vous "techno" cela désigne le caca commercial kilométrique pour clubbing plus ou moins estival et non-mélomane... bref : pour moi le terme n'est pas un jugement de valeur, mais il suffit de se mettre d'accord sur les mots, ne nous fâchons pas). Et qu'il n'est - on commençait aussi un peu à être capable de se l'avouer, au vu de certaines réussites successives) - pas pour rien ni par erreur présent sur certains albums particulièrement précieux de Scott Kelly. Oui, Monsieur Parker est peuplé de visions de ce qu'on appelait techno industrielle vers la fin des années 90, quelque chose comme du Ant-Zen onirique - courant où Ant-Zen eux-mêmes ne m'ont jamais convaincu, mais probablement pourrait-on à juste titre ici se remémorer plutôt l'album final de Mental Destruction (et  non pas la suite, décevante, avec Azure Skies, sortie justement chez... Ant-Zen : tenez, pendant qu'on est à solder tout ce qui nous est resté en travers avec le label au fil des années : on pense ici ou là sur Lash Back aux Scorn de la période Ant-Zen, mais qui auraient gardé la flamme dévorante au fond du ventre) ; une manière de Converter ou Pain Station discrètement infusé, par vagues lascives, de cette humeur lessivée, au visage tourné vers la blanche brûlure du ciel septentrional, comme peut seul l'être le très bon post-hardcore - le seul qui s'écoute - voire carrément Jesu lorsqu'il est (très) grand ; Monsieur Parker est un sculpteur du bruit mystique, un des rares sorciers qui me font aimer le power electronics, en font une chose délicate, raffinée, poétique, où s'abîmer dans la songerie, la contemplation, à transformer le bruit en morceau de Faultline, les émotions en paysages stratosphériques (ici on pourrait facilement glisser une amabilité à l'attention de Terminal Sound System), à faire vibrer les aventures abstraites qui sont le propre de ces musiques-là ; pour faire bonne mesure, il faudrait encore, et plutôt que Scorn, invoquer les bien plus hybrides Silk Saw, en particulier leurs surnaturels deux premiers albums, et le retors Imaginary Forces : c'est, malgré ses airs cultivés et bien élevés, la famille authentique de la musique de Sanford Parker, libre d'étiquetage et d'entraves idiomatiques, qui vaque à sa guise dans les marées du ciel comme dans les mangroves, le nez au vent, le trot souple et félin, l'attention nonchalante, doucement fuyante comme les nuages, ambiguë comme une impossible intersection entre Inade et Scar Tissue.
Allez, pour délaisser rien qu'un moment les références de vieux con : Ben Frost qui saurait être mystérieux (et non pas cryptique), ça vous parle ? Autant dans les moments de plus grand polaire minimalisme que dans les frissonnantes envolées new-waveuses, lorsqu'il se met à ressembler de loin à une manière de Mondkopf dolent, laconique et mélancolique, se faisant un rien moins abstrait - manifestant, fatalement, son génotype d'enfant de Neurosis : il reste sobre, économe, elliptique, méditatif, faisant de cette sensibilité barbue une simple richesse de plus sur sa palette, qui reste canalisée à travers une méticuleuse science du beat - non pas se conduisant comme voiture-balai mais comme explorateur - qui lui aurait parfaitement valu sa place hier sur le label Mille Plateaux ou Ad Noiseam.
Probablement tout cela explique-t-il comment Lash Back peut ainsi s'avérer un disque qui vit et va sa propre vie, à la façon d'un animal sauvage, et dans le même temps infléchit commodément ses sinuements grinçants et feulants pour vous y laisser glisser la votre, avec hospitalité, l'y couler en ses creux comme contre un sein plein d'instinctive et muette empathie, pour y dormir pelotonné, et rêver douillettement.
"Je suis le chat qui s'en va tout seul, et tous les lieux se valent pour moi", disait le poète.

vendredi 10 juin 2016

Nails : You Will Never Be One of Us

Du petit peu que j'ai entendu de leurs nombreux groupes, et dont Nails est le troisième : une musique typique des frères Machin : parfaite pour faire du sport.
Moi, comme je n'en fais pas, lorsque j'ai besoin de ce type de son - grind avec un gros CORE mais aussi un gros GRIND, ou plus poétiquement, comme l'a dit le poète : lorsque "j'ai envie de me sentir comme dans un conduit d'aération à travers lequel on enverrait de la merde de porc à 10,000 bars de pression" - je préfère écouter directement un Pig Destroyer, c'est mieux garni en cette cruauté gratuite et disproportionnée qui est, davantage que le sport, ce que je viens chercher dans le metal : la catharsis, tout ça. Et lorsque je veux du Pig Destroyer héroïque, je mets Phantom Limb ; pas le ci-devant version épileptique d'Origin.
Puis même quand je faisais du sport huit heures par semaine, je préférais Kickback.

lundi 6 juin 2016

Sumac : What One Becomes

Pour une fois, j'ai envie de trouver qu'on ne fera pas mieux, pour décrire le phénomène ci-contre, que : "post-metal". Enfin, pour être exact, deux ; la première, c'était pour Secret House de Jodis : comme on le sait, Aaron Turner était également dans le coup et c'est l'un des meilleurs disques à compter dans cette catégorie - ceux avec Aaron dans le coup.
Il faut reconnaître à cet homme une qualité autre que celle de tête de Turc toujours toute trouvée : celle d'incarner à merveille - et ce, car je vous vois venir, non comme un phénomène de société ou une victime de la mode, mais par son œuvre, au sens le plus actif - le délicat préfixe. Quoique, à y songer, "alter" soit peut-être plus approprié, ou nuitdebout-core.
En l'espèce, on est tellement dans le post- que cet album de Sumac fait tout d'abord penser à un genre de Godflesh qui nous viendrait du futur ; d'un futur apaisé comme l'un de ces films de science-fiction où les teintes blanches et fleur de lait prédominent, pleins de gratte-ciel immenses aux silhouettes de longilignes pédoncules, de véhicules individuels volant sans bruit aucun dans un écosystème gouverné en paix par l'homme - enfin, vous voyez ; un genre de version crémeuse de Greymachine, vaguement re-tonifiée par une perception typiquement hardcore new-school (voire new-new-school - post-new-school ?) des choses, qui peut paraître gâcher tout le potentiel vitrificateur attendu de cette musique supposée sans pitié - et pourtant étrangement parente, justement, de celle du premier Jodis, porteuse de la même étrange sensation de vide post-mortem (qui était un peu à l'intersection de Sink avec Troum) apaisant comme, a-hem, l'océan, tout se recoupe, vous voyez ?
Du coup, What One Becomes, avec sa façon de partir genre TRÈS haut dans une expérimentation conceptuelle disproportionnée à son metal de matériau tout en sonnant tout du long comme si c'était fait dans une totale dévotion au non-sens bourricot 200% candide, s'avère être à peu près ce que, sans aller évidemment jusqu'à se l'imaginer aussi précisément (à quoi serviraient les artistes, sinon ?), l'on a toujours attendu, disque après disque (oui : on est un peu neuneu, à ses heures) de Black Sheep Wall - d'autre qu'Admiral Angry, s'entend ; pour autant que l'on admette qu'il reste encore quelque chose à dire et une place à prendre, dans la petite fenêtre de tir émotionnelle de cette incongruité qu'est l'abstract-beatdown : celle de la version détachée, lavée (Jodis, a-t-on dit, et on en retrouvera là les effluves de baléarique drone-americana bien plus puissamment apaisants que l'éreintant Oceanic de qui l'on sait) de toute colère, de la chose.
Si on y réfléchit, d'ailleurs, c'est d'autant plus normal à la lumière de l'impression première qu'on a eue devant la chose, que cela vient confirmer : davantage qu'avec le "hardcore" des groupes dont viennent les membres de Sumac et dont on retrouve évidemment des traits, What One Becomes a des choses à discuter avec Selfless, dont il paraît un descendant d'un futur lointain mais non moins certain, sous les fleurs blondes de sa barbe éco-amicale. Un descendant qui, avec la teinte dévitalisée de ses guitares et de son éructation, semble ne chercher pas une seconde à être sombre, pas davantage qu'il ne semble pétitionner, comme tous les innombrables emmerdeurs de Rosetta, Old Man Gloom, Isis, Atlas Moth et que sais-je d'autre encore comme abjections envers l'univers, la moindre emphase épique de l'homme confronté à la sensation des éléments et tout le tremblement. Sumac paraît véritablement seul dans sa bulle imaginaire, très loin de tout, bien au-delà de toute course au désaccordage thermonucléaire - sauf à imaginer le fameux chercheur fou qui, resté trop longtemps à tripatouiller ses boutons à la recherche de la dite arme ultime, a fini par la trouver par erreur et faire péter toute la planète dans la seconde, et se retrouve là comme un nigaud le seul à pas s'être aperçu qu'il n'était plus qu'un tas de cendres même pas dispersées tant la fulgurance du machin a été aveuglante - et continue à se gratter la tête et griffonner des calculs avec le doux sourire soucieux du savant fou, à l'appétit inextinguible de questions qui va avec.

Enfin, tout ça pour dire, vous l'avez compris : encore heureux qu'ils ne m'en font pas passer à la médecine du travail, des tests de Rorschach.

Parce que le problème, évidemment, c'est que tout ce que vous venez de lire ne se rapporte qu'à quelques écoutes obsessionnellement focalisées sur Aaron Turner et à ce dont elles ont déclenché le feu d'artifices de fleurs de cerisier dans mon imagination.
Mais l'on ne peut ainsi éternellement parvenir à ignorer qu'il y a deux autres musiciens avec lui, et qu'ils ne le voient pas de cet œil ; le guitariste surtout, qui a joué dans Botch et These Arms Are Snakes, ce qui s'entend : sur du Botch ou du These Arms Are Snakes, cela ne poserait pas de problème ; sur du Black Sheep Wall, en revanche... Cette aérienne guitare a un peu l'effet d'un malencontreux courant d'air sur le sus-mentionné homme de cendres.

dimanche 5 juin 2016

Årabrot : The Gospel

J'attends à présent avec une vive impatience l'album "coming-out de mes racines goth" de Megadeth, et celui de Shellac. Au suivant, traînez donc pas Monsieur, vous ne voyez pas que vous gênez l'avancée de la file ? On a des gagas de Bauhaus de très longue date, qui souhaitent faire enregistrer leur dossier, maintenant que la chose est dépénalisée...
Après le kraut et Carpenter, le goth : qui l'eût cru, il y a encore dix ans ? Enfin, dans le cas d'Årabrot, c'est toujours mieux que l'interminable litanie de disques (mini ou maxi) uniformément braillards, sulfuriques et apoplectiques, qu'ils nous ont infligé sans aucun motif crédible, ni le moindre crime de notre part, depuis leur second album.

Vous en voulez une description moins gotho-centrée ? Allez :

"Tout en se curant distraitement le nez, le mioche relut le sinistre et barbare énoncé :
'En utilisant uniquement des citations des ouvrages de The Birthday Party et The Velvet Underground étudiés dans le programme de l'année écoulée, et en vous référant à la fiche technique ci-après, vous reconstituerez entièrement un album des Melvins, qui seront au programme de l'an prochain si vous passez en Cours Élémentaire.'
Plissant le front, le petit se mit à remplir sa copie, en commençant par le nom dans la marge en haut à gauche : Jim... G... Thirlwell."

Okkultokrati : Snakereigns / Night Jerks

Les deux albums viennent de ressortir sur un seul cd.
Le visuel est très bien, magnétique, et en impose sans ménagement, comme toujours avec eux - mais assurément pas au point de faire le deuil des deux d'origine, au moins à mon sens, et toujours selon celui-ci, sans avoir tenté l'expérience, écouter les deux à la suite doit un peu mettre la tête comme un compteur (si vous avez déjà entendu la voix de leur chanteur, et êtes capables d'imaginer des guitares hybrides de Darkthrone et Clockcleaner, vous voyez de quoi je parle).
N'empêche, joli objet.

Okkultokrati : Night Jerks

Je lui reprochais son manque de tension. L'honneur est sauf, je n'ai pas changé d'avis sur cette absence ; seulement sur ce qu'elle me fait.
Il y a quelque chose à ce disque après tout, conformément à la pochette qu'il se permet d'avoir. Pour ne pas avoir l'air ridicule et risquer de se prendre les pieds dans le tapis persan tapageur qu'on a soi-même tissé, on va laisser de côté cette fois toute considération de goth/pas goth, et de leur sous-texte Pif/Hercule toujours menaçant en germe. On remarquera juste qu'on pense à Clockcleaner, et chacun en fera ce que de droit.
Il y a quelque chose justement dans cette absence de tension d'une musique de toute évidence embourbée dans les ambiances d'alcooliques ; chose qui en fait une musique de monologue, une musique de solitaire, un dont on ne saura jamais s'il est dangereux pour ses congénères ou pas, puisqu'il n'y a aucun risque qu'il en rencontre ; le monologue d'un être nocturne au cœur d'une nuit dont on ne sait si elle est déserte parce que tout le monde dort, ou parce que toute la population a fui vers des latitudes plus méridionales et moins dégénérées depuis un an déjà, sans que ledit monologueur ait jamais suffisamment émergé de sa cuite permanente pour le remarquer ; une musique sourde et lourde, stagnante, comme un épais brouet de pas grand chose, qui rôde en grommelant des idées d'un noir terne et sanguinolent adressées à rien, que l'abîme, le trou au milieu de la pièce de son propre esprit ; une musique de vieux clébard aveugle qui se lèche les plaies, blotti au fond d'une canalisation d'égouts, à se raconter avec une passion empâtée comment il donnera à chacun son dû, enfin venu le temps de sa splendeur ; tragique soliloque auquel le quart d'heure final, instrumental et austère, donne un contexte en plan large chargé de science-fiction mystérieuse (et menaçante bien entendu).
Après, vous connaissez le topo : je vous fais pas tout le film, de toutes les manières on a compris qu'il était solidement nordique, et donc qu'il ne s'y "passait" pas grand chose, et que l'essentiel se nichait dans les ombres de la suggestion et ce qui pourrait ou aurait pu être - une réelle part d'irrésolu, après tout.

samedi 4 juin 2016

Okkultokrati : Snakereigns

Midi, la porte, l’œil et la poutre. J'ai, sans auto-dépréciation faussement modeste, dit largement plus que mon poids en conneries - et j'ai pas fini ; mais j'ai lu, sur RYM, de ces billets sur Okkultokrati, qui les décrétaient, avec un péremptoire mépris pour toute hypothèse de l'inverse, définitivement purs de toute trace d'essence de black metal "hormis bien sûr la nationalité"...

Je veux dire, Snakereigns est un cocktail, outrageusement chargé, de Darkthrone, The Stranglers et Unearthly Trance : où est-ce que vous voyez un interstice pour mettre plus de black et de sang noir, vous ?

vendredi 3 juin 2016

Horse Latitudes : Primal Gnosis

"Que de chemin parcouru !", comme on dit dans les milieux spécialisés... Que l'on songe seulement aux débuts du groupe, et de son sympathique quasimodoom plus ridicule que réellement beau dans sa difformité boiteuse ; et que l'on contemple... ceci. Cette prodigieuse et terrifiante chose.
La meilleure façon possible de s'inspirer de Reverend Bizarre, lorsqu'on ne s'appelle pas soi-même Sami ? Comme si qu'Opium Warlords, à force de chercher l’illumination et l'Esprit imprudemment tout seul sur les hauts plateaux, qui ne sont pas désertés par la vie sans raison, avait finir par faire une mauvaise rencontre - le fameux ours des cavernes-garou - et voici donc contée l'histoire de sa lente et horrible incubation. Croyez-moi, ils se sont pas inspirés du film avec Jack Nicholson. Qui dit Opium Warlords dit religieux, et pour sûr Primal Gnosis est aussi imposant rayon austère terreur sacrée, qu'une version aussi médiévale que brutale de tout ce qu'a tenté Swans depuis Soundtracks for the Blind... Joy Division, Beherit et Burzum s'y font engloutir dans l'immense nuage noir d'orage qui s'amoncelle au-dessus du sommet du monde, dans cette sorte d'aïeul mythologique de l'hiver nucléaire ; le doom qui dévore tout, dans une gaieté générale digne d'une version rituelle du Berserk de Kentaro Miura.
On va pas s'éterniser plus que nécessaire : vous l'écoutez, c'est tout.

9 Men, 5 Bands, 03/06/16, Black Out, Montpellier

Hag : pas vu, la soirée commençait tôt (voir ci-contre). Dommage, j'avais bien-bien aimé ce qu'il avait fait au Machines à Liver, y a une paire d'années.

Pedro De La Hoya : arrivé à la fin, ne se prononce pas - mais ça avait l'air potentiellement enthousiasmant. La reprise de "The Final Countdown" au trombone faisait bien plaisir.

Binaire : la vérité ? Ils m'avaient manqué.
Pour tout vous dire : suite à un changement de politique informatique au bureau, j'ai dû voilà peu faire l'acquisition de mon premier lecteur mp3 pur. Au moment de, en sus des dossiers courants, le garnir d'un matelas d'indispensables et d'infaillibles à toujours avoir sur soi, j'y ai naturellement fourré Filth Abhors Filth et Idole (pourquoi pas Bête Noire ? je ne sais plus, fichiers introuvables sur le pc probablement) ; et du coup je les ai bientôt réécoutés - ça faisait une paye - un jour en travaillant. Quelle ne fut pas mon horreur tiède, de constater qu'ils ne mettaient apparemment plus dans un état indécent instantanément, que je commençais à avoir quelque chose comme du recul sur Binaire et un regard d'inventaire - à me dire qu'ils avaient raison tout compte fait, ceux que le groupe ne sort pas de leurs gonds, lorsqu'ils disaient que ça vire de plus en plus post-hardcore...
La vérité ? Le doute est balayé. On rentre chez soi, la fête est finie, la place de meilleur groupe du monde n'est toujours pas ouverte à candidature.
Son de guitares ultra-chimique simplement ahurissant - c'est très simple, à les entendre en particulier sur "Ground Z", t'as le zen qui brûle comme si tu venais d'aspirer un mur de ké - rythmique funky acide, boîte à rythmes dont le son de gamelle synthétique caoutchoutée paraît instantanément le seul égal de celle de Godlfesh : vieux comme nouveaux morceaux, c'est le retour du Binaire de la toute première fois - Sister Iodine + Sonic Youth + Big Black + The Horrorist sous hélium - en encore rehaussé de plusieurs crans dans la dinguerie, touche de punk indochinois compris, et les textes toujours plus chlorhydriques et fresh à la fois...Que voulez-vous y faire ? Binaire en concert, y a juste rien d'autre, tu peux pas test, tu t'accroches à tes chaussettes.
Ah les petits bâtards.

Seb and the Rhâââ Dicks : one-man-band du genre qui te fait autant - et dans le même temps la plupart du temps - rire que serrer les mâchoires pour ravaler une discrète boule dans la gorge, vous voyez le genre, et il ne se décrit pas. Mention milles bravos à la chanson sur les revivals - "Je suis excité par le futur... et tu es mon futur", avec la voix du vieux rocker cinquantenaire-Gauloises abonné aux tournées sur toute la Saône-et-Loire.

Ayatollah : dur, aux premières notes qu'ils jouent - et barrissent - après tant de musique caustique et décontractée de sa propre violence, de croire qu'on va réussir à se laisser immerger par une musique paraissant aussi frontalement et belliqueusement s'inscrire dans la longue file des groupes fils de Neurosis voire d'Overmars ; on a peur, très peur...
Sauf que, cela ne semble pas dû seulement au fait qu'ils ne soient que trois sur scène, il s'entend - se percute - ici une radicalité qui finalement ne renvoie qu'à Neurosis seuls, dans cette catégorie-là, où ces derniers sont, eh bien, le seul groupe de hardcore ; et Ayatollah renvoie en dehors de cela et malgré des tempos et des dynamiques majoritairement (quelques jouissives accélérations au simplisme punk, juste çà et là ce qu'il faut) apparentées à l'apo-core susdit, surtout au noise-rock le plus acide et obsessionnel - et à Arkangel.
Arkangel meets Under the Sun (et Godflesh le temps d'un morceau assez ébouriffant), a-t-on envie de dire rien que pour, flagrante sur la longue et délétère première partie du morceau d'ouverture, cette singulière humeur aussi ulcérée que harassée, rincée jusqu'au linéaire mais impeccable d'intensité décapante, qui se tisse entre les riffs de Scotch où l'on reconnaît un peu du bruitisme effronté de Binaire, la batterie qui équarrit largement à la hauteur des attentes - on en réhabiliterait presque l'infâme "comme si sa vie en dépendait" - et la voix, donc, qui fait scintiller des liens entre Baldur et Nicolas Dick.
On a toujours peur - de ce que ça va pouvoir donner tout seul en face de la cassette, cette fois - mais on restera ahuri par le phénomène.

On rentre, toujours un peu triste, tôt et hâtivement parce qu'on avait un train à essayer de prendre - et pourtant un gros sourire agrafé quelque part.


mercredi 1 juin 2016

Nuisible : Inter Feces et Urinam Nascimur

Between Shit and Piss We are Born : avouez que, sans rien vouloir dénier à la capacité de percussion de la formule (et en mettant de côté le détail que personnellement, j'aurais mis "Urinamque"), ça prend de suite une autre dimension en latin, pas vrai ? Une, surtout, de machin qu'on ne sait pas d'emblée, quel soulagement rare, où situer, death gorish, black dévot, devise médiévale reprise à son compte par un club de hools ?
Parfait donc pour Nuisible qui ne sont : ni trop admirateurs de Kickback comme on le craint à lecture de leur nom, ni énièmes idiots qui n'ont rien compris au plus succulent dans Entombed, comme on le craint pour chaque groupe - sont-ils légion... - qui s'en réclame, ou même se contente de lancer quelques uns de ces riffs si reconnaissables de paternité - et que l'on peut certes entendre fureter de leur gros groin, dans le présent mini-album.
Non, Nuisible ne se laissent mettre à la niche nulle part, montrant, d'Entombed, le respect qui se doit pour les riffs en tuyaux d'échappement noircis de glaires d'orc, mais aussi la juste appréciation des ambiances desperado du cercle polaire, tirant à la limite du Death Breath - lesquelles ambiances, justement, se marient à merveille à leurs propres pulsions black metal à l'ancienne, punkish au point d'en confiner à du Disfear, à bien y regarder... En fait c'est simple, Nuisible ne s'interdit rien, Nuisible n'a pas de limites, c'est même à ça qu'on le reconnaît : solos stellaires (merde, les mecs ! on dirait Mourning Mist...), sifflées, gruiks brutal death, prises d'appel thrashies calibre All Out War, larsens sludge de toute beauté : tout est pitance à leur punk (eh oui, que voulez-vous : encore ! mais c'est que le hardcore dernièrement est devenu une chose tellement guindée, crispée sur son devoir de toujours plus extrême terreur inouïe dans l'histoire de l'humanité bientôt décimée...) metal de la mort, à tel point qu'on n'est guère loin de leur décerner, en maint virage négocié sur la corde, le prestigieux label "glouton" - mustélidé dont le nom anglophone, puisqu'aujourd'hui c'est un peu cours de langues, est... hé, attendez !
C'est simple - ce mot revient, ce ne saurait être fruit du hasard - il y en a tellement ici pour se régaler, qu'on n'a pas même le temps de regretter de ne faire que lointainement reconnaître - la férocité préhistorique, peut-être ? - au palais les saveurs Carnivore annoncées ; tellement de choses... et tout leur ballet grimaçant seulement gouverné par les lois naturistes de l'appétit et du plaisir, pareil à celui d'avec les copains trouver en temps de peste un rat dodu à se partager, bien juteux à déchirer. Comme qui dirait une version qui sourit à belles dents d'Early Graves, débonnaire comme un glaviot de L.G. Petrov, brillante comme un schlass soudain qui jaillit des profondeurs d'un lourd paletot de fourrure crasseuse.
Du Kickback - s'il en faut absolument, et je vous concède avec plaisir que çà et là, on meurt envie d'en placer, tant Nuisible en démontre le même coupable amour de la connarderie et du vieux deathcore - en plus égoïste qui, avant de penser à ruiner les autres et le spectacle, pense avant tout à sa gueule et à se la bourrer : après, on verra pour éventuellement mettre une raclée à ceux qui la demanderont gentiment; d'abord on assume son goût pour les blagues, Transilvanian Hunger, et toutes choses relatives à la régalade.
Avouez, tout de même, les choses sont bien faites : "frais" est justement une qualité majeure à la fois pour le punk et pour le black metal.

mardi 31 mai 2016

Bardus : Stella Porta

On va direct au cœur du sujet, ça vous va ?
Oui c'est publié chez Solar Flare, oui vous allez avoir un mot qui va vous sauter à l'esprit aussi infailliblement que la belette à la gorge du lapin dès les premières notes, et ce mot c'est "Unsane".
Soyez pas cons : faites pas comme moi la première fois, ne vous mettez pas aussitôt à survoler le disque en diagonale, en espérant trouver juché sur votre désinvolture et votre désabusement ce qui fait l’originalité, la singularité, le prix en somme de Bardus. Vous ne le trouverez pas ; et pourtant cela existe, aussi sûr que la belette se tétanise les mâchoires sur la gorge du lapin déjà mourant.
Ce qui fait le prix de Bardus est affiché sur la pochette de Stella Porta, mais il faut s'y attarder dans l'album pour l'attraper - ainsi qu'on attrape une sale maladie en se faisant piquer par une tique ou une sangsue : l'ambiance, évidemment. On parle d'Unsane oui, mais d'Unsane pour forêt sombre, pour grotte humide dans la mousse sous les racines des grands arbres mauvais coucheurs, de champignons aux lourdes odeurs pourrissantes qui vous lèvent le cœur, vous tournent l’œil, et vous gardent captif de leurs charmes torves. Vous avez les idées maîtresses, vous n'avez plus qu'à bien fixer les couleurs, là sur la jaquette ci-contre, et vous laisser l'esprit vaguer à imaginer ce qu'on pourrait croire - et espérer ne pas - apercevoir dans cette pénombre humide et glacée.

D'ambiance, pour sûr - mais aussi d'une non négligeable portion de férocité purement hardcore, et pas de la variété peinard et à l'ancienne : du hardcore de jeunes sauvages sanguinaires, machette à la main, décapés au rabot de tout vernis de civilisation - la peur abjecte, à l’œuvre, et les digues qu'elle fait tomber. J'ai déjà fait le coup pour, eh bien, un autre album édité chez Solar Flare, mais là encore, cette qualité de barbarie à elle seule suffirait à faire de Stella Porta bien meilleure dope que tout ce qu'a fait Unsane à partir de Blood Run - alors heureusement pour eux que la susdite ambiance fantastique dégagée par Bardus en fait indubitablement autre chose qu'un groupe-hommage à la Wrong : ça m'aurait obligé à me montrer désobligeant envers Chris Spencer, ce qui est très mal élevé.
Halluciné, voilà ce qu'est Bardus. Errant, titubant tout le long de Stella Porta entre hagardise terrifiée dans la moiteur de cette forêt fantasmagorique, et éruptions de violence corrosive - et défensive - comme si soudain çà et là le rideau alcaloïde à nouveau s'écartait, et lui laissait voir autour de lui la jungle urbaine où son corps est resté, somnambule à se heurter à la cruauté inhumaine du paysage. Flaques de guitares d'un noir profond de pupille dilatée, cris brusques comme des trous de peur, batterie heurtée par les vagues de panique... C'est qu'on croirait presque, à la fin, à quelque miraculeux trésor repêché dans une épave oubliée, de la scène française du début des années 90, en fait de noise-rock de cauchemar...

vendredi 27 mai 2016

Intensive Care : Pay Pig

Belle poupée russe dont vous ne constituez que la pièce minuscule, mal peinte, qui se trouve enfermée dans la série complète des autres ; celle qu’on découvre déçu lorsque toutes ont été ouvertes, la petite statuette en bois qui sonne creux et qui fait pitié parce qu’elle ne se dévisse pas. On vous stimule sans cesse jusqu’à ce que soient forcés les frayages dont les pouvoirs ont besoin pour faire pénétrer in petto leur consignes (…). Au fond vous êtes comme ces alcooliques qui, ayant trop bu, mais pas encore assez, ne peuvent plus ni boire ni dégueuler. Ils ne tiennent pas debout, ne veulent pas se coucher, marchent, s’écroulent… Et quand on veut les relever ils disent "Non, non je vais dégueuler…". Seulement ils ne dégueulent pas. Donc ils ne peuvent plus boire. Ils ne bougent plus ils n’écoutent plus rien. Vous pouvez uriner sur eux, ils ne vous feront rien.

A. Damasio - la Zone du Dehors.

jeudi 26 mai 2016

Agapes : Agapes

Comme qui dirait, entre ça et Naja Naja ci-dessous, que dans la réhabilitation, volontaire ou inconsciente, du rock à œil charbonneux, c'est ces temps-ci Bauhaus qui a le vent en poupe. Parti comme ça, vous vous dites que je vais une nouvelle fois persifler et ronchonner ? Nullement. Lorsque c'est aussi superbement fait, peu importe que les humains qui font Agapes aient "compris", "pas compris", ce genre de connerie... Musicalement, Agapes a tout chopé, vif comme le naja.
Comme qui dirait The Birthday Party qui seraient subitement devenu un groupe d'une élégance folle et squelettique, celle du coyote, un groupe dont la musique osseuse donnât envie de danser et de suer comme des vieux bluesmen cramés par le vaudou et l'héroïne dans des caves dont la poussière froide fait tousser et boire tant et plus. Comme qui dirait le Clockcleaner d' Auf Wiedersehen, mais décapé de toute sa romantique pompe, et reparti pour une saison de chasse, avec un nonchalant rictus de carnassier fatigué au ventre éternellement plein uniquement de courants d'air - ah, çà ! la réverbération n'est pas qu'un gimmick pour pétitionner un étiquetage post-punk, il fait toujours immense plaisir d'entendre, de sentir certains le "comprendre" à ce point, et le chevaucher en un tel étrange rodéo silencieux, ce pouvoir de suggestion transissant... Et vous pouvez en dire autant, en ajustant rien qu'un tout petit peu le vocabulaire, de l'utilisation du noir et blanc, qui avaient rarement été aussi tangibles, fiévreux, sensuels depuis Bauhaus et Joy Division, disons-le tout net. Du blues, également : il y en a beaucoup dans Agapes ; autant et sous la même forme que chez 202 Project ; c'est à dire surtout pas du gras et de l'épais, mais de l'entièrement voué aux fantômes - ou aux coyotes tellement émaciés par la faim qu'ils semblent en être de toutes façons.
Ce qui fait beaucoup (au moins en termes d'aura) de choses suffisamment anciennes pour être certifiées intemporelles, alors il faut noter également que tout du long Agapes respire la plus coupante et vivante modernité : sans doute est-ce cela qui fait dire à certains le mot "doom" dans leurs périphrases pour les décrire : tout comme on use du terme pour, au hasard, Alaric, et parce que, tout comme pour le dernier Alaric, le mot "hardcore", renvoyant à une violence ulcérée qu'Agapes n'emploient pas, tout en tension, en suggestion et en fluidité féline comme sont leurs méandres menaçants - ne conviendrait tout simplement pas ; quand bien même radicale, la musique d'Agapes l'est, au moins au sens étymologique de la chose. Du coup, on en reviendra, comme souvent dernièrement ici, au même terme : punk. Punk blues, ça sonne bien ; mieux que "Patrick Leagas parti s'installer dans le bayou, dans la vieille cabane où Danzig a imaginé Lucifuge" ou "Ian Curtis à Memphis" ; et ça donne un indice discret de l'étrange mais obstiné frémissement d'euphorie allégée de toutes illusions (là aussi, pensez à Auf Wiedersehen) dont l'album vous habite et fait respirer.

Light of the Morning Star : Cemetery Glow

Allons bon ; si Iron Bonehead se met à signer des groupes de pur gothic rock, à présent...
Cette première impression finit par s'estomper, car elle est puissante, mais non moins l'est cette aussi écœurante qu'enjôleuse odeur de Mortuus, que l'on sent ici presqu'en continu - comme qui dirait que l'homme-mystère derrière Light of the Morning Star en est un d'un goût particulièrement raffiné, on aura mainte occasion d'en être persuadé durant les seulement trois morceaux de Cemetery Glow, et leur rock gothique de chacals des limbes et du wasteland fouetté par un vent aride à la faim plus inextinguible encore que la leur ; le rock de Light of the Morning Star est pareil à un point, fixe au milieu du manège du ciel et des étoiles, noir et qui consume jusqu'à noircir l'os tout ce qu'il attire dans son faisceau magnétique, ce qu'il fait en utilisant à la perfection la juste dose morbide de black metal, de son venin le plus insidieux et invisible, celui du Mayhem le plus invisible, et de Mortuus encore une fois, cette toxicité sans couleur et à la saveur fuyante, se cachant derrière un arrière-goût de fer et de lymphe polluée ; ah çà ! entre envolées norvégiennes frissonnantes et maladives, et insinuations de clavecin, vous pouvez croire que le disque ne vole pas son allusion de pochette à De Mysteriis et Dodens Evangelium - ni tout simplement son violet chargé de vénériennes menaces, et à l'éclairage propice aux plus saisissantes élévations (ce finale...) ; et surtout que, si certaines idées sont encore un peu vertes, dès lors cependant que Light of the Morning Star s'affranchit d'une évidente, somme toute bien compréhensible, mais tout bêtement parfois encombrante, vénération pour certain terrible groupe de dusty-goth de desperados néo-zélandais, il démontre un don sans équivalent pour ménager dans ses morceaux des apparitions fantastiques dont il est impossible de dire si l'on y nage en plein necro-spiritual, ou bien en plein rock de corbeau. Majesté et MST, tout ça.
Ainsi qu'il paraît trop souvent chaque fois que la chose arrive et se constate, le format - trois morceaux, misère... - sied bien peu à ce type de musique, à ce type de subtile présence, qui ne se dessine pas dans les éclats de couleur ou d'humeur, dans les contrastes et les ponctuations épileptiques. On a hâte d'entendre les merveilles que peut déployer Light of the Morning Star sur le long cauchemar d'un album.

Naja Naja : Naja Naja

Comme quoi, si l'on sait chercher - i.e. en ne cherchant pas, et en se les voyant tomber dessus du dernier endroit qu'on attendrait : un label espagnol qu'on voyait en spécialiste du psyché-occulte insolatoire, et la pochette qui va avec - ça se trouve, du bon, a-hem, after-punk - ne riez pas, je l'ai lu quelque part, chez l'éditeur de Naja Naja probablement ; et finalement je me retrouve assez bien dans cette appellation, plutôt que l'autre qui me donne toujours des coliques.
On pense, comme ledit label le dit d'ailleurs, aux débuts de Killing Joke et à Bauhaus ; à la toute fin de Morthem Vlade Art mais qui aurait bloqué sur Bauhaus, encore, plutôt que Bowie ; on entend surtout une folie que The Horrors ont hélas perdue, pour eux et pour nous ; à plus généralement - et, dieu merci, vaguement - à tout ce qui comporte "folie" et "punk" quelque part dans son identité : Crass, les premiers Cure, Second Layer, limite Insekt en version dandy pop, même... tout ce que vous voulez de caustique, d'anguleux, d'entier ; songez à une sorte de new-wave acide, aussi lunaire et onirique qu'elle est acétique, aux couleurs vives et pourtant comme délavées, acidulées mais blêmes, dont les mélodies s'écoulent comme une fuite sous l'évier de la cuisine, la nuit, avec une extravagance guindée, sévère, l’œil lourd de cernes anxieux, la voix presque absente, semblant tournée ailleurs, ou regarder à travers nous, revenue qu'elle paraît de diverses révélations extra-terrestres qui laissent changé. La cold-wave comme on l'aime et l'adore.
Ou alors, très mathématiquement, Naja Naja a l'air de ce qu'il est, du Blooming Latigo qui enfin aurait cessé de s'interdire la beauté, tout simplement, sans pour autant en être moins bossu ni luminescent.

mardi 24 mai 2016

Icarus : Fijaka

Comment j'ai fait pour écouter presque exclusivement de la musique qui se déroulait en longues plages rythmées mécaniquement et dénuées de la voix humaine et de sa vie, durant ces années (1994 à 2003) où je ne souffrais plus la moindre guitare saturée, hormis un Enemy of the Sun une fois l'an : lorsque j'essaie de me mettre à Perturbator et à ses courses creuses avec leurs textures en 16 millions de couleurs qui racontent peau-de-balle, sincèrement ? je ne le comprends désespérément pas, au point d'avoisiner l'effarement et l'étrangeté à soi-même.
Lorsque, en revanche, j'écoute un disque tel que Fijaka - avec qui, des fois que vous vous poseriez la question, finauds que vous êtes, je n'ai pas de passé sentimental, ayant à sa sortie été déçu de n'y pas trouver ce que j'attendais des auteurs de Kamikaze - là je me rappelle. Très bien. Comment je pouvais m'abîmer dans la rêverie, à suivre avec enchantement les capricieuses lignes de beats dont l'élégante et filiforme nervosité semblait capable d'errer sans fin ni jamais se répéter - et pourtant parler à mes nerfs la danse fluide de leurs propres spasmes - les narquois coups de boutoir d'une basse à la sonorité abstraite plus tangible et essentielle que n'importe quoi d'autre, et des fantômes de statique qui me parlent mieux que n'importe quelle voix avinée, de ce qui parcourt  l'espace électrisé entre mes cellules, et des bulles qui pétillent entre mes synapses et mes idées...
Concrètement ? Fijaka est sûrement un peu moins Nosferatu que Kamikaze - davantage Zatoichi - et porte joliment sa nipponophilie benoîtement avouée ; il représente assez bien l'album que Photek a rêvé - sinon cru - accrocher plusieurs fois, butinant au passage, papillonnant, des moments de grâce aussi sophistiquée que limpide que Goldie n'a réussi à atteindre que de loin en loin. Tout en frisottant à plaisir sur le fin liseré qui sépare la sauvage animalité de la jungle la plus aérienne, de la poésie techno gazeuse au dernier degré.
Oh, pour sûr à tomber sur de tels disques, j'y repiquerais facilement pour dix ans, à écouter exclusivement chanter les machines...

dimanche 22 mai 2016

Icarus : Kamikaze

Ne pas dire de vanne sur ce disque d'Aaron Funk, ne pas dire de vanne sur ce disque d'...
Voilà présentement un bijou de jungle à l'ancienne, une suite d'enivrants morceaux tout en planchers qui craquent, en courants d'air glacés et grisants comme une eau-de-vie raffinés, en beats hongrois qu'on dirait, non pas joués par un batteur, ça sonnerait beaucoup trop jazz, mais par une boîte-à-rythmes douée de conscience, et d'une tarabiscotée, rien qu'un brin maniaque.
Quand on voit le destin qu'a connu ce disque, et la place que "l'histoire" a ménagé à ce peigne-cul de Photek, avec ses autoroutes en papier glacé, son minimalisme pauvre, sa nipponophilie digne d'une séance zen chez Jean Reno...
Feutré, onirique, murmurant, et pourtant au rasoir et d'une sécheresse glaçante. Cousin étrange autant de Sleazy Listening, dont il est une sorte de version moins pop-nerw-wave, et de Pantheon of Fiends, qu'il traduit en haiku de ninja psychique. Surnaturel, c'est encore plus flagrant vingt ans après son achat ; déjà alors que je n'écoutais presque que de la jungle et de la techno je sentais nettement qu'une bonne partie du disque m'échappait totalement ; aujourd'hui que je n'en écoute plus que les morts d'évêque, les choses sont bien plus claires, et toutes les saveurs en explosent comme un bouquet poussiéreux et fertile, celui d'un grand disque de musique, que je ne savais pas posséder jusqu'ici. Il faut imaginer Erich Zann heureux.

vendredi 20 mai 2016

Usé : Chien d'la Casse

Aujourd'hui, il paraît (oui : encore) qu'on appelle cela de la synthwave et je n'ai jamais compris ce mot (oui : non plus), mais peu importe, c'est sans aucun doute (si si : sans ironie) que je suis aigri, réactionnaire, et en deuil de toute forme de souplesse - et j'aurai sûrement d'autres occasions prochaines, justement, de défouler une aigreur récurrente envers toutes ces étiquettes neuves dont on veut camoufler le gothique par les temps qui courent.
Quant à moi donc, pour ce que ça vaut (c'est à dire non un débat sans utilité, mais une description de Chien d'la Casse) c'est de la dark-wave de punk ; du punk de train-fantôme si vous préférez ; du Das Ich ou du The Eternal Afflict de vieille fête foraine insalubre désaffectée - mais non dépeuplée, surtout à la nuit tombée ; du Calva Y Nada repris par les dégénérés de LoGre. Du Sexgang Children d'apache arraidi à la colle.
Tout sauf quoi que ce soit à voir avec Peturbator, donc, qui est du Leaether Strip (voire du Suicide Commando) pour les estomacs intolérants au gluten. Après, si vous tenez à tout prix à baptiser cela synthwave, synthpunk ou post-punk, comme tous ces hétéros convaincus qui n'ont jamais vu la couleur d'une autre bite que la leur... Demandez donc à Eldritch, Murphy ou Ballion, tenez, s'ils ont la moindre idée de ce que c'est que le post-punk - ou le gothique tout aussi bien, d'ailleurs. Le post-punk, que voulez vous, je trouverai toujours ça au mieux approprié pour les musiques qui manquent de sexe, et un peu tristes - comme le post-coitum, probablement.
Ceci, présentement, s'appelle du punk ; ça veut dire cru, en anglais. Puisque ça collerait au poil pour une veillée funèbre du cadavre de Stupéflip animée par les Tétines Noires en pleine débourre dans un vieux squat pisseux de la France Occupée - un peu, mon neveu ! - ça collera pour Usé.

mercredi 18 mai 2016

Nothing : Tired of Tomorrow

Du shoegaze, de toute évidence. Mais comme je n'y entends rien, j'entends plutôt midi à ma porte, soit du Deftones des moments les plus guimauves, groggy, cafardeux, empâtés, du Cure de l'époque Wish - soit la plus guimauve, en effet - du Dinosaur Jr - lequel a repris du Cure bien guimauve, justement - et un brin du peu que je connais de Radiohead ; bon, d'accord, limite du Lemonheads par endroits, mais j'aimais bien, une fois de temps en temps, dans le temps, entendre bafouiller le grand Dando.
Des guitares et une batterie mêmement lourdaudes s'accordant parfaitement à la dégaine lasse des auteurs, version routiers américains d'Oasis, ou anciens roadies de Coalesce sur le retour, et là-dessus une voix qui s'accorde à la perfection au titre (tellement shoegaze) du disque et parvient à l'incarner miraculeusement, élégiaque sans avoir besoin de se commettre dans l'effort herculéen d'un sourire, et bien entendu d'une lassitude essorée au-delà de tout, lisse d'émotion à en donner une noblesse insoupçonnée au terme, délicate à l'infini comme sans le faire exprès, plongée qu'elle est dans sa paradisiaque indifférence médicamenteuse (à côté, The Warlocks ont l'air de Twisted Sister), blanche à un degré invraisemblable sans pourtant laisser aucune place au plus infime doute sur ses couleurs naturelles.
Comment faire passer le sentiment de défaite absolue comme le dessert laiteux le plus délicatement raffiné du monde, douillet comme une couette de nuages roses d'un euphorisant crépuscule qui commencerait dès potron-minet. Le rêve.
Dream-pop, il paraît justement que cela s'appelle aussi, et je vais religieusement continuer de ne pas en écouter, parce que je ne peux croire qu'aucun autre groupe soit capable d'incarner à ce point le vocable tout en montrant une aussi belle cafardeuse épaisseur. Et puis au fait, bon sang ! le refrain de "Nineteen Ninety Heaven", si quelqu'un peut me dire à quel chanteur de variétés eighties il a été volé - Lionel Ritchie ? Michel Berger ? - d'avance merci.

vendredi 29 avril 2016

Neurosis

Je ne sais pas si je suis le seul, faisons comme si pas : j'ai l'impression que depuis un nombre douteusement croissant d'années, on a conspiré à confire les frères Labarbouze, à les travestir, en une espèce de duo de dinosaures grognons involontairement comique, incapable de faire même un demi-tour sur lui-même en moins d'une heure de temps, un truc antédiluvien et obsolète - et quand bien même le seraient-ils, obsolètes ? je vous renvoie aux propos de Jean-Louis Murat sur la musique et l'industrie du yogourt - dont l'âge d'or et de pertinence est passé et moisi au fond du frigidaire depuis des lustres... Ce que je peux comprendre : cette attitude blasée, promotionnée par tous ceux qui ont vu Neurosis sur scène quarante fois en plein soleil et désormais baillent devant la supposée ridicule ampoule du barbucore et sa grossièreté éventée, je l'ai connue, j'ai eu moi aussi ma période blasé de Neurosis, flemme de simplement écouter ce qu'ils avaient démoulé de plus frais, trop écouté tavu ; je me souviens, c'était en 96.
J'en suis revenu.
Et pour une chose supposée préhistorique, primate, ridiculement confite dans sa propre pompe disproportionnée, larguée, gauche, gâteuse, ma foi ! je trouve que Neurosis se fond et se coule de façon plutôt effarante, d'efficacité létale, dans l'electro, une forme d'EBM, d'acid-hip-hop chacal qui aurait fait le bonheur du label Mille Plateaux quand on y pense une seconde, sur How to Carry a Whip de Corrections House, ou encore dans un genre, pour faire court et terrestre, d'appalachian-illbient post-irradiation sur le Mirrors for Psychic Warfare. C'est qu'à force - de les voir comme on a dit plus haut, même en guise de pénitence je n'ai pas envie de me paraphraser encore, ce serait de la complaisance masochiste - on a juste un peu oublié, eh bien, Tribes of Neurot, ou tout simplement Enemy of the Sun, qui faut-il le rappeler ne ressemble en rien à aucune image qu'on peut se faire de Neurosis, puisqu'il ne ressemble à rien d'autre qu'un atroce cauchemar intenable. C'est normal, sans doute : cette fournée de blasés là est de la génération Times of Grace (vous vous doutiez bien qu'à un moment quelqu'un devrait trinquer, et que ce serait forcément lui ou le Metal, pas vrai ?), le disque où Neurosis eux-mêmes se sont caricaturés : lorsqu'on aime le groupe sur cette base-là, n'y a-t-il pas un malentendu pareil un ver dans un fruit ? Mais Neurosis n'a jamais été cela - attention, ampoule grossière et pompe disproportionnée imminentes - au fond. Neurosis est un groupe d'anarcho-punk-hardcore industriel des années 90. Et il est toujours aussi porté à muter à vue d’œil comme qui rigole, à piquer des colères qui s'expriment en flambées de métastases externes.
Merci, bonsoir.

jeudi 28 avril 2016

Alaric : End of Mirrors

Difficile d'avaler le nouvel Alaric dès la première gorgée. Il faut d'abord faire une certaine forme de deuil : de ce qu'un état de souffrance permanente apportait comme explicité directe et morbide à leurs chansons. Comme qui dirait un patient à qui finalement la trithérapie réussit bien, Alaric, et qui s'accoutume à une, très relative donc, forme de sérénité de vivre au quotidien. La saveur en est toujours un peu étrange.
La grâce, l'élégance naturelle, on savait depuis le précédent album qu'Alaric l'avaient ; ils peuvent désormais, débarrassés de cette permanence du goût du sang entre les dents branlantes qui vous sourd des gencives, se révéler coupables inventeurs d'un deathrock de luxe qui, il faut l'avouer, leur pendait au nez ; il prend un rien de temps pour l'admettre ; passer quelques distorsions entre la gracile sophistication de ces morceaux au mal-être devenu longiligne, et cette voix qui semble ne renvoyer qu'à Peter Spilles ou Philip Cope soit pas les organes les plus en finesse du monde corbeau ; des guitares qui malgré leur matière deathrock haute couture impeccable, qui paraît faite pour n'habiller que des morceaux imparables - mais le hic aussi est qu' End of Mirrors n'a que faire d'être parable ou pas, ailleurs qu'il est, parmi les étoiles sibyllines - semblent toujours s'apparenter à l’espèce des hirsutes arpenteurs de la steppe qui vont en horde, type Atriarch, Amebix ou Killing Joke, et en fait de finesse ne connaître que Rudimentary Peni, dont le premier Alaric donnait une manière de version hardcore américain lourd... pour recevoir en pleines gencives, justement, l'exquise fraîcheur polaire de cette musique pareille à un Killing Joke doté de toute l'élégance et la subtilité que Killing Joke ne possédera jamais, même en conjuguant ensemble Night Time , Brighter than a Thousand Suns et Extremities... On pourrait encore camper pour les décrire un Atriarch qui ne soulignerait pas lourdement chacun de ses accès de raffinement et de subtilité : en toutes choses, en somme, Alaric choisit l'ambiguïté, et bien mieux que tous les groupes, délicieux au demeurant, qui parsèment leur hardcore ou leur metal d'éruptions cold et de déclarations d'amour au rock gothique, intrique et tresse trop étroitement les fibres gothiques et hardcore de sa nature pour qu'on sache les classer exclusivement - ou même majoritairement - dans l'un ou l'autre, même lors de ses apparemment plus flagrantes charges hardcore flamberge au vent, toujours restant tortueux, indécis, rêveur, salin, porté à la dérive sentimentale, à la douce-amère cruauté, "Adore" s'offrant comme le surnaturel sommet, sélénite et gibbeux à la fois, d'un disque qui erre, en papillon ou en somnambule, entre Neurosis et Suede, entre Cure et Therapy?, Christian Death toujours à rôder en coulisses tout sanguinolent de sensualité ; aigre comme de l'anarcho-punk, et somptueusement stellaire comme bien peu... ambigu toujours, émotionnellement, sexuellement : on ne fait pas plus gothique.