mardi 7 août 2018

KEN Mode : Loved

Oubliée, la phase temporaire pendant quoi KEN Mode se sont et nous ont fait rêver d'eux en prétendants un rien effrontés au trône du Jésus Lézard, pour mieux renouer avec la plus durable (puisque durant depuis après Mennonite) où ils s'appliquent à être les impeccables mais un peu trop impeccables héritiers de Botch ?Cela ferait une formule journalistique aussi orthodoxe que Venerable et Entrench mais les choses ne sont pas aussi simples (que ne le donnait à subodorer un premier extrait diffusé qui, ne dérogeant pas à la règle de ces sortes de choses, avait été choisi comme le moins intéressant du disque dans ce qu'il en augurait).
Joie. Car cela signifie que, en réalité, le KEN Mode qui est de retour aujourd'hui est celui de Mennonite ; soit leur meilleur album, à mon péremptoire avis. Peut-être pas aussi sensiblement étrange et caustique que celui de Success - mais justement : celui à l'étrangeté sourde, jamais tout à fait ni noise-rock ni noisecore ; celui qui tient ce truc que personne d'autre ne sait faire, joyeux drille affable autant qu'athlétique et fripon polymorphe au regard vrillé, tout à la fois, ne nous laissant jamais véritablement savoir sur quel pied danser, mais ne laissant très peu d'autre choix que de le faire... Bref : KEN Mode, ma gueule.
Mine de rien, on l'avait un peu perdu de vue, bientôt l'on en avait fait son deuil voire sa résilience (dites moi pas que le mot est déjà passé de mode ?), de ce groupe unique comme seuls les Canadiens ("Crazy fucking Canadians", a dit quelqu'un) peuvent l'être, dessous leurs faux airs de presque-cainris. Cette sorte de petit frangin, souriant et sportif, et néanmoins plus subtilement élastique et désarticulé que bien des poivrots ostentatoires - de Jesus Lizard, tiens donc : nous y revoilà. Comme qui dirait que KEN Mode a fini ses diverses expériences (le chaos acrobatique avec Venerable, la méchanceté avec Entrench, l'acidité avec Success) et revient, riche d'elles, à son fort, sa moëlle vivace, ce qu'il s'était révélé au grand jour avec Mennonite : un prodige de noise-rock insaisissable.
L'anxiété caustique, la violence carnassière, la virevoltance infaillible, tout est là, imbriqué par un miracle qui ne se dément pas, voire continue de devenir plus aigu. Avec le boa sournois qui lui sert de basse, cette guitare qui a l'air de sortir ou plutôt d'être une caisse à outils toute entière, ces jappements d'éternel freluquet toujours prêt à monter à l'assaut de deux fois plus vieux et corpulents que lui, et ce petit nouveau de saxo (oui, oui), Loved, ainsi qu'on le dit dans le jargon, impose KEN Mode comme l'égal de Daughters, en moins ostensible, en moins spasmodique - mais au moins aussi racaille et retors : ce petit air lointain mais pénétrant d'Unsane, qui affleure ici... L'égal d'à peu près n'importe quelle ponture légendaire des années 90 dont on puisse vouloir en faire l'interlocuteur.
Et toujours, bien entendu, dans un naturel et une humilité confondantes ; KEN Mode a toujours possédé cette qualité pas rare, qui n'est pas du tout la facilité à laquelle on cède, mais celle avec laquelle on accède : l'instinct de l'évidence, si vous voulez.

samedi 4 août 2018

HHY & the Macumbas : Beheaded Totem

Dans la famille des albums psychédéliques de grade élevé centrés sur les percussions, l'on peut, muni d'une certaine désinvolture, entendre dans Beheaded Totem des qualités qui furent portées au pinacle par de plus ou moins illustres autres : le vaudou de batcave de Flowers of Romance, le mystère drogué de Drum's Not Dead, la moite magie vespérale d'Afro Noise I ou Carnival of the Dead, le brouillage hallucinogène de Dante's Carnival, le tintinnabulement céleste de Black Noise... et ainsi de suite, en fait j'ai déjà la flemme de faire du travail de recensement. Allons directement à l'essentiel : en dépit de toutes les analogies qu'une oreille cultivée ne pourra manquer de faire, une chose qui n'appartient qu'à HHY & the Macumbas est, justement, ce qui lui permet de survoler, voire de voler à travers, toutes ces références : cette surnaturelle, féérique douceur et légèreté, permanente, à en presque émousser et rendre invisibles les subtils changements d'humeur entre des morceaux qui nous font voyager dans un ciel rosâtre de doux rêves toxiques, porté par ce qui semblent une union pour le meilleur et le plus vaporeux de Riou Tomita et Skull Defekts ; sans jamais, l'on s'en doute, s'appesantir sur aucun, les laissant eux-même ce faire, avec une douceur décidée toute féminine (à choisir une référence gothique distinguée, à tout prendre on aurait mieux fait, plus haut, plutôt que la séance de spiritisme déglinguée de Public Image Ltd, de citer The Creatures), sur la nôtre, d'humeur ; avec une persuasive puissance sur le métabolisme qui n'aurait d'égal à la rigueur que celle de Manorexia, mais alors traduite dans les scansions des simples de quelque médecine naturelle, œuvre d'une sorcière pâle, à la bienveillance aussi inquiétante qu'elle est - encore une fois - douce, à la façon d'une pluie sur les feuilles de la forêt tropicale (permission d'ajouter à la liste ci-dessus Evanescence, et ses rêveries cold pour siestes en période de mousson, accordée), à la façon de l'effet toxique d'une plante inconnue, qui infuserait tout le corps d'une langueur semblable à une sorte de vaudou-jazz végétal... A nous faire presque totalement passer à côté de la propre angoisse de Beheaded Totem, qui l'étreint délicatement pendant toute sa durée, qui tend les accents de ses vents, anime la fièvre de ses rythmes, et qu'il déguise avec pudeur en une hypnotique danse rosâtre.
Une chose est certaine, voire deux : Beheaded Totem est bien plus sybillin et peu destiné à être déchiffré que la plupart des disques psychédéliques, même percussifs ; et il compte parmi, de ces derniers, les plus à chérir. Allez, disons le net : le seul autre exemple d'une pareille confusion divine entre lancinante peur et moite délice, s'appelle Fetisch Park. Oui.

samedi 28 juillet 2018

Statiqbloom : Infinite Spectre

Luxueux. Comme vous l'imaginerez d'emblée si je parle d'intersection entre Mentallo & the Fixer et Pain Station.
Avec sa courte durée, Infinite Spectre, mécaniquement, souffre moins que Blue Moon Blood de sensations de délayage, redite, camaïeu de noir velours sur noir soie - mais grouille d'idées brillantes, donnant à échafauder mentalement pour chaque morceau, bien plus qu'un clip, son propre petit film sensoriel, tant la musique de Statiqbloom s'avère toujours plus visuelle, évocatrice, hallucinogène.
Ou bien sont-ce vraiment des idées, proprement dites ? Sur le fond, Kainer ne prend pas de risques - et aussi pourquoi le faire, lorsqu'on montre pareille maîtrise ? - continuant d'ouvrer son Mentallo calligraphié à l'encre de Chine de marque Skinny Puppy "plus noir que noir", mais sapé en smoking sur mesure - et c'est précisément là qu'entre en jeu son talent à nul autre pareil ; celui du détail, dans le sens noble du terme ; du soin extrême, et d'un goût exquis, apporté au plus petit détail, dans le respect artisanal de ce que celui-ci apporte au bouquet général, et partant à l'effet qu'il produit sur l'imaginaire.
Pas à dire, Fade s'est fendu ici de ce qu'il avait de meilleur comme étoffes en magasin, niveau texture de voix plus ou moins putréfiées dans la matrice, niveau stratification des perceptions illustrée ; il parvient également à trouver le juste équilibre, le juste degré de mémorable, grâce justement à ces dites idées et couleurs aisément identifiables, assorti à chaque morceau sans aller jusqu'au trop encombrant gabarit de tube, afin que chacun ne soit, une fois encore, que pièce, composant, dans le tableau et la mécanique d'ensemble d'un petit film (le premier Ministry transposé dans une ambiance sci-fi crépusculaire, une traduction clocharde et solitaire de Calling ov the Dead ?) dont, il faut bien le reconnaître, le seul défaut devient justement, et paradoxalement, son format aussi rafraîchissant que frustrant. On appelle ça "percutant", j'imagine.

Slidhr : Spit of the Apostate

Alors là, si l'on s'était retenu au moment de The Futile Fires of Man de lâcher le nom pour ne pas surcharger de références un disque unique en son genre, il va s'avérer difficile pour le coup de ne pas s'extasier : on n'avait pas entendu aussi spectral depuis Glorification of Pain, ou même à remonter jusqu'à la lecture du fameux passage sur les hauts des Galgals et toutes les allusions au lugubre Angmar, chez Tolkien.
Pour autant, il ne s'agirait pas d'ailler faire l'erreur de croire que Spit of the Apostate se puisse cantonner à un seul registre esthétique, et que celui-ci soit l'heroic fantasy, l'archaïque, le médiéval, le naturiste. Le spectre dont on est la proie terrorisée autant que grisée, ici, dérive à l'aise aussi bien dans la forêt que dans la matrice des réalités dégradées du futur ; comme qui dirait, mais surtout au sens figuré et analytique, que l'on penserait autant à Blut aus Nord, celui de Ultima Thule, qu'à Blut aus Nord, celui de The Work et Thematical Emanations. Ce spectre-là ne connaît pas de frontières, de cloisons, tout est limbe et tout est son domaine ; le black metal de Slidhr n'est ancré nulle part, prisonnier nulle part, ni dans le passéisme ni dans le progressisme, ni true ni post, c'est une part de sa grande beauté étrangère.
Le reste est insubstantiel, et dépend de votre disponibilité d'esprit.

mercredi 25 juillet 2018

Nothing : Dance on the Blacktop

On continue, par tranches d'un ou plusieurs morceaux sur Dance on the Blacktop, d'avoir la réconfortante mais ronronnante sensation de se tenir devant, si peut-être pas le même type d'exercice extrême que Wrong, du moins la même espèce de groupe hommage à une époque, respectueusement et solidement appliqué à pondre de nouveaux morceaux d'un genre clos, dans un périmètre clos, dont il met un sérieux tout Américain à ne surtout pas sortir - la sensation que les riffs et les déroulements des morceaux sont pas tout à fait déjà entendus mais presque, cette délicieusement, doucereuse fuyante sensation de déjà vu ; un truc bobo, cousu main avec exclusivement des ingrédients certifiés d'époque, recyclés ; un doudou.
C'est tout ce qui empêche le disque de s'arracher tout à fait au sol, à la boue, et que s'avance un Grand Album, sous cette Catwoman incarnée par Valérie Lemercier. Parce que glissés entre ces morceaux, il y a les autres ; ceux où Nothing, divinement, douloureusement, cesse d'être le groupe de metal qui s'essaie à la musique mièvre, le groupe pop de Relapse, pour faire ce qui lui pendait au nez : oser des chansons plus riches en dynamiques, en humeurs autres que ce bulldozer mélancolique et cette molle maladivité qu'ils maîtrisent comme des routiers ; sortir de ces deux fois quatre voies calé sur le régulateur de vitesse, pour emprunter les départementales, sans peur des lacets, en faisant confiance - pour découvrir qu'ils tiennent un vrai truc, et que leur si puissant pouvoir de mal de vivre ne se résume pas à cela, ne se réduit pas à ce permanent mur de guitare indolent, et que leur pénétrante somnolence y trouvera tout de même l'espace de s'y insinuer et manifester.
Pour devenir un véritable groupe de pop aqueuse ; et s'y révéler doué d'un palpable talent pour les mélodies vocales aussi magnifiques que peu assignées à résidence dans le susdit champ clos de la permanente référence à des morceaux canoniques du shoegaze nineties, bien reconnaissables ; pour évoquer plutôt des cousins éloignés et baléariques des Cranes, à l'ambiguïté digne de ces derniers - plutôt que le point d'équilibre figé entre My Bloody Amandine et Nirvanouille, ou des Radiohead pétrifiés pour l'éternité dans un cliché, un instant de leur vie ; pour démontrer un art bien à eux (quoique parent de celui de Cure sur Wish) pour la fragilité cachetonnarde et la délicatesse viscérale authentiques nichées au cœur de vastes envolées de sensiblerie d'apparence épique, donc épaisse.
Dommage, donc, que Dance on the Blacktop n'aligne pas morceau sur morceau de cette eau-là, et continue la moitié du temps à être une sorte de mi-chemin entre Interpol et Helmet - lorsqu'ils pourraient être à plein temps celui des Warlocks et -(16)-, quelque part sur une mer de jade (ou un In Utero noyé béat dans l'eau de Cologne) : "pfff", je ne vous le fais pas dire. Enfin, en l'état, le disque parvient tout de même à presque nous faire envie d'avoir quinze ans à nouveau, et la vie émotionnelle épuisante qui s'y assortit.

mardi 24 juillet 2018

Uniform : The Long Walk

Ce qui a changé entre le premier et le second Uniform ? Tout et rien. Ce rien qui change tout. Uniform a choisi, consciemment ou pas peu importe, de moins appuyer sur le côté démonstratif et volontaire de la violence en lui ; moins sur le côté Ministry, que sur le côté Joy Division, lesquels sont deux faces de la même pièce, évidemment, je vous renvoie à la reprise de "The light pours out of me" sur Animositisomina, et à Pailhead. Pourquoi aller chercher la violence chez ce qu'il y a de plus mécanisé chez Ministry, lorsque la violence dans les mouvements de pantin qui secouent la musique de Joy Division est telle, lorsqu'elle est cette chose qui semble chercher à désarticuler et démantibuler, on ne sait bien qui de nous ou d'elle-même, mais avec la dernière des fureurs désespérées et terrorisées ? Comme Joy Division ou encore Godflesh, pourquoi s'appliquer à toute force à causer la peur, lorsque le simple aveu cru et l'exhibition de son propre état de terreur, est le plus glaçant des spectacles à offrir ? Pourquoi découper méthodiquement sa musique en tranches lorsqu'on ne sait déjà de naissance plus s'exprimer que par saccades heurtées, comme l'on trébuche vers le fossé et le peloton, lorsque son propre pouls a déjà la cadence d'un stroboscope calme comme le cour d'un mourant ?

The Long Walk revêt cette incandescente élémentarité-là, celle de Curtis et Sumner dont le premier concert aurait été Unsane plutôt que les Sex Pistols ; celle d'un Big Black dont on aurait amputé, sans anesthésie, tout sens de l'humour pour ne garder que le côté écorché qui, en un quiproquo à faire tomber les bras d'Albini, est ce que j'apprécie le plus en eux ; celle d'un Pop.1280 dénudé de toute forme de morgue dandy ; celle d'un Amebix changé en petit tas de charbon par les radiations en taux indécent. C'est qu'on en concevrait presque encore plus de frustration à l'endroit de Mental Wounds not Healing, sinon de la rancœur carrément envers King et Buford, qu'y soit bridée cette sensibilité new-wave (en fait, ils sont presque tout simplement les jumeaux new-wave de The Body) excessive, univoque et sans aucune barrière que l'on sent, aujourd'hui devant The Long Walk, chez Uniform - quasiment du même calibre que celle qui coûta la vie à Ian C. : on en revient encore et toujours là. The Long Walk semble un Unknown Pleasures (on en reste toujours, là, aussi, hein : pour donner un frère à Closer, les candidats ne se bousculent pas encore à l'intimidant portillon ; quoique... Post Self ?) endurci - et armé d'un cran d'arrêt, acheté au gang Corrections House  - pour affronter pour les années d'aujourd'hui, les émeutes et la massification, l'abattoir qui sert de société globale, et plus encore que Place Noire il paraît les crocs découverts et les yeux fous, devenu incapable de toute écoute, rendu sourd par le tintement alarmant de sa propre souffrance. Pour affronter l'asphyxie où sa propre révolte de toutes les cellules le jette, aussi.

dimanche 22 juillet 2018

High on Fire : The Art of Self Defense

Les racines de High on Fire ; discrètes comme une montagne - non : comme La Montagne - au milieu du désert. Sleep, et au-delà, sommet encore plus écrasant dans le lointain poussiéreux, fantôme impossible à méconnaître pesant sur l'horizon écrasé de chaleur et les vermisseaux de ses mirages : Black Sabbath.
Et malgré la taille imposante de tout cela, qui s'expose ainsi sans détour, avec l'ingénuité de la jeunesse : déjà une personnalité impossible à ignorer, crue itou, et sauvage, et imposante à égalité malgré son caractère impulsif, peu consciente encore d'elle-même ; une putain de personnalité. Celle du barbare qu'on va rapidement apprendre à connaître, redouter et admirer, bien entendu. High on Fire tout pataud, le sang épaissi et ralenti par le hashish du Vieux, c'est déjà du High on Fire.
Sans compter que - je l'ai déjà dit, ou pas ? - The Art of Self Defense est, en regard des albums à suivre, d'une crudité incomparable ; lenteur ou pas, voici leur disque le plus poussiéreux, le plus Hun, le plus riche en odeurs de cuir bouilli, de fumier et autres couleurs âpres de la steppe originelle (oui, plus encore que le rêveur album de Kalas) : c'est au point que, par endroits, on a qui vient à l'esprit l'image et les sensations éprouvées devant Superjudge, et plus généralement ses premières fois avec les musiques doom et bien lourdes du zen, l'époque où devant Eyehategod, Acid Bath ou Clutch l'on découvrait béat que le riff sabbathien était le plus badass du monde. On parle ici d'un album de la race des vandales qui chargent à l'assaut cul nu comme au premier jour, hilares autant de joie anticipée du meurtre et du coït que de brouillage alcaloïde des synapses.
Quoi de plus logique, tous comptes ainsi faits, que de constater que cet album vierge de toutes pulsions thrash montre, aussi bien que n'importe lequel des ultérieurs avec leurs gènes Fischer et Kilmister qui commencent de s'y manifester, Matt Pike disposé à vous fendre d'une oreille à l'autre un sourire aussi large que le sien. Et pour un peu on se laisserait aller à la même benoîte et rustre allégresse - n'eût-on été si affairé à réprimer l'effet des basses opiacées à en faire dégueuler un yak.

samedi 21 juillet 2018

Jesus Piece : Only Self

Que l'on y songe un instant honnêtement : si l'on continue, malgré une blase justifiée, à mollement mais maladivement "checker" régulièrement, disons, un groupe sur trois dans cette dérive sans fin que suit le hardcore depuis on ne sait plus quand au juste, où se situe le commencement de l'escalade sans fin vers la stérile absence de conclusion, Cursed ? His Hero is Gone ? This Gift is a Curse ? Celeste ? Black Sheep Wall ? - bref, si l'on continue à suivre à demi-machinalement, comme on télécharge la nouvelle saison de Game of Thrones alors même qu'on n'est pas foutu de se rappeler qui veut buter qui, ou qui l'a d'ailleurs déjà fait depuis deux saisons, l'oiseuse et indécise errance de ce qu'on appelle chaque fois d'un nom différent, lequel sera, pour aujourd'hui, "gros chaoticrust qui tâche" : ne serait-ce pas parce que, tout simplement, plutôt qu'un n-ième changejeu, on attend toujours avec espoir un nouveau chien enragé ? un nouveau taré qui n'invente rien, mais fout le feu compulsivement à tout ce qu'il approche, à commencer, lorsqu'il est forcé à l'immobilité trop longtemps, son propre soi ? Un nouveau Early Graves ? Un nouveau Blessing the Hogs ?
Jesus Piece, leur nom l'annonce un peu, sont des porcs. On lit leur nom on a envie d'entendre leurs morceaux, en dépit même de l'annonce d'une sortie chez Southern Lord - soit la quasi garantie précisément du résultat inverse : Black Breath, Baptists, Centuries... j'en cite d'autres ou bien on a compris ? - et on entend leurs morceaux on a envie d'y croire ; ce dès les deux lâchés en apéritif par l'appareil promo. La suite confirme ; l'on va procéder en creux pour la décrire mais ce sera plutôt approprié - car il y a une ombre dans Only Self, et c'est elle qui fait tout son prix. L'ombre, le gouffre laissé là où l'on ne trouve ni l'hystérie d'un Gaza, ni la brutalité extrême et efficiente d'un  Weekend Nachos et ses satellites encore plus méthodiquement extrêmes, ni la saine condition athlétique d'un Disgrace ou d'un Nails, ni la minéralité d'un Primitive Man, ni les contours cartoon de The Acacia Strain, ni ceux plus Roland Emmerich de Harm's Way, ni la froideur maniaco-culturiste d'un Burnt by the Sun, d'un Ion Dissonance ou d'un Indecision, ni la droiture d'un Blood Has Been Shed ; une ombre de malveillance que même Xibalba ont perdue à force de trop chercher à la creuser à coups de spots, de donner dans le grand-guignol, metal et chicano ; et qu'on ne rencontre guère que parfois chez Disembodied.
Une chose sourde, fuyante, qui échappe à l'appréhension mais laisse partout sa trace qui rend la réalité visqueuse, trouble, la ralentit d'un rien, toujours d'un rien, d'un instant, celui où les choses sont sur le fil et prêtes à basculer, de n'importe quel côté, nourrissant l'angoisse. Non, Jesus Piece ne se laisse pas immobiliser, fixer, identifier, reste mobile et flou, pas tout à fait abstrait mais pas tout à fait explicite, pas tout à fait mécanique mais pas tout à fait humain ; à l'image de son nom et du titre de son album, dont je ne vous fais pas l'injure de vous indiquer à quoi d'autre que du hardcore ils pourraient aussi bien faire penser (même la pochette, à bien y regarder) ; la couleur de son Only Self paraît vitreuse, malaisée à dire exactement, parce qu' Only Self n'est pas un album de hardcore efficacement conçu pour s'insérer sur le marché du hardcore de son année de sortie, mais un album qui dit le monde dans quoi il vit. Un groupe pour qui son époque n'est que l'endroit où il est né, et à quoi il réagit, tel qu'il est lui.
Pas de doute, Jesus Piece tient ses promesses, à commencer par celle ne de garantir aucun chemin sûr où poser le pied.

vendredi 20 juillet 2018

Lurk : Fringe

Lurk a toujours été un monstre, un truc difforme qui ressemble à rien ; simplement, où les deux disques précédents l'étaient en creux, en négatif, toujours indécis entre dépression et death'n'roll (au ralenti), entre Pungent Stench et Indesinence, entre Entombed et Paradise Lost... stagnant dans un terne plein de promesses que cependant ils ne parvenaient pas à concrétiser, irrépressiblement fascinant mais qu'ils ne parvenaient pas à rendre grisant ; ni sludgedoom ni deathdoom et donc nulle part malgré une palpable ambiance aussi prometteuse que frustrante, malgré une singularité sensible dès leurs pochettes étranges - Fringe, enfin, l'est de façon positive, assumée, conquérante, affirmée, extravagante, extravertie, toute timidité mise de côté... Un bel et vigoureux monstre. On pense d'emblée à Sludge, qui mélangeaient Celtic Frost, Samael et Alice in Chains, ou à Hooded Menace, qui eux touillent ensemble Katatonia et Winter ; voire à Herem et leur stoner-deathdoom-psyché : on pense avant tout et surtout aux monstres, à tous les machins grotesques même dans la disposition incongrue de leurs gibbosités, et qui les exhibent sans fausse honte ni considération aucune pour les canons de la beauté fût-elle metal.
Fringe - nouvelle œuvre d'un groupe qui du reste, après Totalrust et Doomentia, continue chez Transcending Obscurity d'écumer tous les havres possibles qui s'offrent à son genre de hors gabarit - mélange tous les registres du fantastique, les gabarits grandioses comme les sordides, le pathétique et l'exalté, dans une orgie de couleurs tonitruantes, la lumière dorée du soleil dentelée à travers les hautes futaies et l'encre dont sont faites les abysses, chant noirsuicide et mucocrooning petrovien (on pourrait d'ailleurs également parler ici d'une exponentielle libération du potentiel baroque timidement entrevu, à travers le perfecto dégueulasse, sur Inferno/Averno) - mais surtout, coordonne tout cela, car de toute évidence l'on n'est pas en train de parler d'une chose décousue, on n'est pas chez Graves at Sea, ni portée au coq-à-l'âne - et parvient, partant, à ce qui s'appelle la beauté tout court ; celle des animaux, celle de la cohérence de l'être avec sa nature, de l'apparence avec l'essence. Et bien vite le monstre cesse d'en être un, chacune de ses formes tombant sous le sens, pour devenir un superbe et redoutable prédateur, trapu et affuté.
Lurk ainsi achève cette fois de se révéler faire partie du nombre de ceux, qui font du metal, au-delà même du peplum, cet animal, tel Celtic Frost et ses fils de Valborg, insoucieux du monde, de ses usages, de ses pudeurs, de ses révulsions et aversions, n'obéissant qu'à ses propres appétits, courant nuitamment truffe au vent par la forêt, haletant où le mènent les odeurs que cueille son groin subtil et les angoisses qu'imprègnent son esprit assoiffé ; prouvant également, au passage, que l'on peut bien avoir de gros os, avec la mâchoire inférieure gaulée comme une benne à gravats, et tanguer avec la plus grande grâce sous le clair de Lune ; posséder une silhouette à la Lobo, Hellboy ou Blanka, et n'en être pas moins hanté à plein temps par les tourments existentiels. Ayant enfin trouvé les matières chaudes et cossues - les velours, les cuirs, les bois, les cuivres... - pour accueillir les riches heures de leurs tragédies intimes de barons-garous, Lurk ont pris, ma foi : du coffre, de la voilure, du souffle, des couleurs, de l'encolure... Tel qui a pris soin, au début de chaque répétition, de jouer trois ou quatre fois une reprise de "God of Thunder". De la cuisson, en somme : tout ce qui leur manquait, cruellement, pour faire dégouliner le jus succulent qui sur le premier album restait hélas prisonnier à l'intérieur, se laissant seulement deviner. Et brasoyer à qui mieux-mieux.

P.H.O.B.O.S : Phlogiston Catharsis

Les teasers et autres avant-premières, surtout pour les musiques pas spécialement taillées pour cartonner au format tube : la plupart du temps, cela ne sert au mieux à rien, au pire à se faire une fausse idée du disque qu'elles annoncent mais ne présagent, justement, pas : combien d'albums me paraissaient fumants (Ilsa, si tu m'entends : je pleure encore, un peu, les fois où je pense à Corpse Fortress) avant de les entendre entiers, combien d'autres m'ennuyaient poliment extrait après extrait avant de me faire cueillir comme une midinette par leur matière complète...
Mais des fois, non. L'extrait de Phlogiston Catharsis, on le sentait d'instinct, annonçait pour le meilleur ce que montrerait le disque, de P.H.O.B.O.S ; un groupe qui, pour autant que son Atonal Hypermnesia avait pu brillamment faire penser à un Blut aus Nord dévoré par l'extase de quelque ignoble dégénérescence tombée des étoiles, n'avait pas cédé à la tentation de l'escalade dans l'autreté, dans laquelle précisément Blut aus Nord s'est parfois partiellement égaré. P.H.O.B.O.S pour sa part assumerait parfaitement, fièrement, la part primitivement metal de son identité, aussi mutante soit-elle, et l'héritage de Celtic Frost : dans la ligne, au fond, de ce que dessinait déjà une certaine reprise de Bathory, publiée voici quelques mois...
Mais le "aussi mutante soit-elle" a son importance : car ce qui fait la saveur, que l'on devinait donc, de Phlogiston Catharsis, est la parfaite harmonie et coexistence entre cette maligne animalité metal et l'altérité extra-terrestre que l'on connaît et qui va florissante. P.H.O.B.O.S est non pas adulte (sans blague ?) mais vieux, mûr, et comme tous les gens atteints de cela, approche peu à peu de sa plénitude, sans complexes inutiles pour encombrer ses mouvements, assumant tout le terreau dont il germe et parvenant - vous me voyez venir - à sa propre forme : de psychédélisme lourd, en l'espèce et de toute évidence, si jamais on ne l'avait pas encore su deviner dans leurs méandres antérieurs - et voilà lâché un autre mot qui, s'il pouvait déjà l'être à bon droit les fois précédents, les choses même les plus mystiques ne germant pas de rien, devait cette fois à coup sûr être énoncé (c'est là une chose qui a son importance, ne l'oublions pas). Je parle bien sûr de "méandre" ; la reptation, de la variété épaisse, sournoise, sensuelle, a toujours caractérisé P.H.O.B.O.S, et elle fait merveille plus grande que jamais sur Phlogiston Catharsis ; quant à celui de "psychédélisme", si jamais les annotations hindouisantes déjà semées jusqu'à aujourd'hui vous avaient échappé, il va devenir difficile désormais d'ignorer cette dimension-là, dans une musique qui de plus en plus s'affranchit de la pesanteur, pour resplendir dans la radieuse lumière d'influences qu'il n'est pas nécessaire de dissimuler ou travestir, puisqu'elles sont transcendées. L'on voudrait faire le bel esprit, l'on aurait tôt fait de dire que Frédéric Sacri peu à peu donne corps et existence à son propre sanskrit.
Beaucoup de verbiage, en somme, pour dire ce qui n'a besoin que d'yeux pour se voir, tant la pochette de Phlogiston Catharsis illustre à merveille à la fois ce que l'album a de caractéristiquement P.H.O.B.O.S, et ce qu'il a de propre à lui seul : n'avez-vous pas déjà envie de passer vos prochaines vacances - illimitées - dans ce Bengale cyberpunk post-irradié dont il fait miroiter l'existence, dans cette canicule spirituelle où confondre Bouddha et Kali-Yuga ? Pour sûr, l'album est de la race de ceux qui délient la langue de l'imaginaire, enivrent sa muse et font les mots couler comme le miel et l'ambroisie : désaltérant déluge de feu sur le Valhalla en période de la mousson, par exemple, est une mot-image-expérience qui peut s'imposer à l'esprit réceptif ; Grötüs en est un autre, ou la Trilogie du Feu par Neurosis ; tous sont au moins aussi pertinents, que de dire que le disque constitue - entre autres luxuriantes choses végétalement malignes - les noces de Mayhem avec les tropiques de Bloodlet et Starkweather ; ou bien un cousin flamboyant du dernier Drug Honkey, ou encore la collision entre Re-Entry et Arisen from the Ashes ; ou la suite ecstatique de Defiance of the Ugly by the Merely Repulsive ; le croisement de God - "sans" le flesh, oui - avec une espèce de batracien inconnue et redoutablement luxurieuse, que l'on nommera par exemple Fausten...
Tout cela est plausible et de mise - et même les éventuelles passerelles vers le blues niché au cœur du psychédélisme le plus rustique, subliminalement facilitées qu'elles sont par une palette de couleurs somme toute proche de celle choisie par Another Perfect Day -, vue la culture musicale omnivore dont l'on peut suspecter Sacri, mais encore vu le bouillon de culture doué de sa propre vie, qu'est le disque. Il va sans le dire - mais va toujours d'autant mieux en le disant, qu'on est, donc, ici dans le langage du beau - que Phlogiston Catharsis n'appartient à aucune des catégories communément associées à tous ces pairs cités ici, lesquels sont déjà pour commencer eux-mêmes peu sujets à catégorisation. Necrodub vegevil metal serait plus approprié, puisque "black" devra assurément venir s'ajouter, à votre liste des termes à ne pas oublier (au contraire de "metal", ce qui n'est pas un mince exploit pour un album vagissant ainsi son amour pour Bathroy) : la voix sur ce disque sinue et insinue entre black et electro-indus (on croira deviner des spectres de The Eternal Afflict, Morgue Mechanism ou Mortal Constraint), que ce soit dans ses phrasés, sa texture ou sa viscosité, conjuguant pour le meilleur la sensualité des deux, ce qui nous fournit fort aimablement le suivant, des termes que l'on ne pourra pas contourner : on l'a peut-être déjà dit plus haut, ne serait-ce qu'à mots détournés, mais la musique de P.H.O.B.O.S, pour autant qu'elle l'a toujours été ne l'avait jamais été si florissamment, ruisselante telle l'orage d'été d'une autorité sacrée - sensuelle, bien sûr, quoi d'autre ?
Froid, chaud, metal, dub, industriel, pagan, or, corrosion... Il y a un fichu paquet de catégories non pertinentes, qu'il va falloir vite oublier plongé dans Phlogiston Catharsis, afin de ne pas boire la tasse et profiter d'une unique occasion de brasser parmi la matière ; celle, tellurique et fondamentale, feu sous la glace, qui après tout constitue depuis bien longtemps l'élément naturel, l'aliment, la matière même de P.H.O.B.O.S., cet élément transversal pour lequel trinité serait un tantinet mesquin voire petit bras, et qui se révèle ici sous son avatar de Grand Dragon. Magma tu es, magma tu retourneras. L'écoute du disque s'apparente à un geste d'hygiène solennelle, une ablution aussi salutaire qu'un bon bain annuel, d'ailleurs c'est un peu de votre bain confessionnel dans la soupe primordiale et les essences de proto-histoire, qu'on parle là.
Pour ascendant, religieux et extatique que soit le périple, n'allez pas toutefois vous mettre en tête qu'il soit le moins du monde délassant, reposant, ni même doux en aucune façon : vous y laisserez, longuement et méthodiquement, toutes vos propres couches d'écorce en le suivant de gré ou de force, jusqu'à n'être à l'arrivée que pulpe frissonnante d'épuisement, harassée et sanguinolente de plaisir. C'est tout juste si l'on garde l'esprit assez clair pour percuter comment l'album est brillant à la façon presque d'une leçon de metal depuis les origines, jusqu'à ce qui vient après - et l'on entend pas par là ce post-metal qui n'est qu'une nouvelle forme, au sens du façonnage, de la même éternelle chose ; mais bien l'espèce d'après, la mutation suivante dans ce qui est avant tout un cheminement mystique et transcendental personnel, individuel, un voyage initiatique propre à Monsieur Sacri, depuis le hard et Bathory en passant par Godflesh, peu importe l'ordre, puis Muslimgauze, Dälek, l'illbient, le dub... Jusque bien au-delà de tout cela, jusqu'au soi, à la fois source de tout, et éternel possible en germe qui toujours caracole plus loin devant.

(De là à dire que Phlogiston Catharsis est un pair de Post Self, vous avouerez que la perche est plus que tentante, mais ce serait là, matière à repartir encore pour des heures de spéculation cosmique et poétique... On préfèrera retourner se baigner dans l'album)

dimanche 15 juillet 2018

Nuisible : Slaves and Snakes

Jouer Entombed (car, d'évidence, Nuisible est du nombre de ces groupes dont on ne peut parler sans citer l'influence majeure qui saute aux oreilles à chaque instant, et n'en souffrent pas un (instant), tant ils y ressemblent plutôt par les gènes assumés qui sont l'apanage des enfants aimants, que par l'ostentation qui est le chancre des idolâtres), comme si c'était là le nom d'un des hirsutes fondateurs du black metal norvégien : voici Nuisible, en simplifiant juste un peu. On pourrait presque y voir, en quelque sorte, une forme inédite de crossover.
On l'a déjà dit probablement mais il est des choses qu'on a toujours un plaisir sans chichis à répéter : Nuisible, leur tour de passe-passe éminemment chérissable, c'est qu'ils te font reluire le punk dans Entombed sans passer, comme les ricains n'arrivent jamais à l'éviter, par la case hardcore moderne ; tout juste à la rigueur celui, moins frais sorti du barbier, de Biohazard, All Out War et autres esthètes de l'émotion délicate.
C'est sans doute la raison pour laquelle on ne peut s'empêcher, comme ci-dessus, de les rattacher au black metal le plus allumé, Aura Noir en tête. Parce qu'autrement, il faut bien le concéder une fois n'est pas coutume à l'objectivité : c'est la furie death metal. Cela, et la sensation de se faire mitrailler et dévorer par le bel appétit d'un blizzard aussi goguenard qu'il est sans merci : faut avouer que ce n'est pas rien, avec un pareil son de tronçonneuse sans aucune place pour l'ambiguïté ; c'est ça le charisme, que voulez vous ; le global, et tout particulièrement celui exhibé au rayon vocalises du bouzin. Là-dessus, encore plus que sur Inter Feces, les Nuisible font des merveilles. Et ils portent toujours mieux leur nom, eux qui pour sûr font des ragondins de belle taille, et tout hérissés de barbes de glace. Voire des ratels du Nord.
Tout ça pour vous dire que pour ce qui est du death metal de vandales venus du froid, moi qui reste toujours sur ma fin avec Unleashed, pour le coup je suis servi, et avec générosité. Alors bon, je ne sais pas si les loups sont entrés dans Paris comme le disait ce cher Serge, mais avec Nuisible ils sont entrés dans mon salon, et ensemble on s'est fort réjouis. Après cela ne restaient que ruine et saccage.

jeudi 12 juillet 2018

Buñuel : The Easy Way Out

Voilà donc ce qui, on n'osait se l'avouer mais le corps lui savait - manquait au dernier Oxbow, l'un peu trop auguste, un peu trop intelligent, et légèrement chiant Thin Black Duke : ce que le noise rock peut avoir d'un peu con - d'un peu cul.
Heureusement, les Italiens sont là. Ce n'est pas tout à fait le premier Todd, peut-être sont-ce un peu davantage les Jesus Lizard tardifs qui ressuscitent, ou bien, en filigrane, le mariage clandestin de Cop Shoot Cop et Dazzling Killmen qui se dessine - parce que, ne vous y trompez pas, l'Eugene ne se commet pour autant ici dans le jeunisme, et Buñuel n'est pas son embarrassante décapotable rouge. On reste dans un noise rock qui ne renie pas sa part intello, non plus que sa part d'alcoolisme jouisseur, s'entend.
La jouissance inclut la méditation, une certaine forme de celle-ci, du moins, lorsqu'elle se pratiques dans des les flottements de rythmiques ainsi légèrement détachées des strictes bornes de la marche au pas, du moins. Et Buñuel manifestement maîtrisent ces cadences-là. Quant à Robinson, on n'en avait jamais douté : on ne fait pas plus malandrin ni sinueux pour se couler n'importe où, que ce gredin-ci. Il oublie donc pour notre plus grande joie son rôle de distingué clochard céleste juste précédent, et redevient halètement à l'état brut ; il renonce à ses prétentions de Prince Déglingué du Caniveau des Amours - et trouve le Glen en lui, mais oui : rien que ça. Oui aussi : je parle toujours d'un disque de noise-rock ; de celui qui s'entame sur un "Boys to Men" dont on doit plusieurs fois se frotter les yeux pour se convaincre que ce n'est pas "Godless" qui joue, ou un vibrant hommage à celle-ci. De toutes manières - ôtez moi par pitié ce doute affreux qui m'étreint soudain - Eagle Twin et Big Business sont bien classés dans le noise rock, exact ?
Voilà, pour être cru, la source de vie à laquelle The Easy Way Out va puiser : le feu où pareillement noiseux, howlers et chamans peaux-rouges vont abreuver leur noeud poétique, nourrir leur transe, aspirer le venin de tarentule pour leur affoler les genoux et les lombes.
Accessoirement, son Anzalone intérieur n'est pas le seul que trouve dans les profondeurs de son vaste buffet Mr Robinson ; le Gira des eighties et Riton Danssatête (parce que bon, les howlers, c'est pas que David Yow, Danzig et une vaste bande de renois), à ce qu'il apparaît, y ont également une résidence secondaire. Si jamais l'on était porté aux traits d'esprits vaseux, l'on dirait qu'Eugene a surtout trouvé son Big Sexy Noise dans ce noise-rock-là - tant on pense davantage à Gallon Drunk qu'à n'importe quel disque de Lightning Bolt, quand bien même de trompeuses passerelles s'offrent çà et là ; tant, aussi, l'homme n'a pas son pareil excepté Rennie Resmini pour sonner ainsi comme une sorcière concupiscente enfermée dans le corps d'un coreux trapu...
Enfin, bref : on a compris, l'on ne va pas se trouver en mauvaise compagnie pour cette petite promenade solitaire dans les rues mal famées sous la Lune. Et Buñuel est un nom qui appliqué à la musique n'a pas mais du tout la même connotation excessivement cérébrale qu'au cinéma. Dommage, simplement, qu'il ne le soit par endroits (les passages avec Kasia Meow, plus difficiles à avaler) un peu trop pas du tout, en ces quelques accès con-cons, où l'Italie succombe un rien à sa pitrerie innée, qui viennent regrettablement aérer l'album, et lui interdire d'être un glorieux ensemble cuisant dans tous les sens possibles ; quelque chose comme le cousin mastar et maquereau du dangereux hermaphrodite An Evil Heat... Tant pis pour nous qui attendons toujours un peu trop plutôt que de prendre. On n'oubliera tout de même pas (de prendre) ces quelques - assez nombreux - moments grandioses et affriolants où Buñuel et son chanteur ne sont personne d'autre que Buñuel, ce qui n'est pas rien et secoue bien suffisamment en soi, ni cette nuit de rugueuse maraude dans les ombres accortes.

Malthusian : Across Deaths

Portal, oui, bien sûr. Mais Portal avec en soubassement une sensualité - les lignes de basse... - digne du noise-rock math/chaotique le plus fiévreux, et le surplombant une migraine à tout casser ; pour sûr, ceux qui restent sur leur faim avec la tournure froide et électrique prise par les horlogers, sournoisement, depuis Swarth, et carrément embrassée sur Ion, vont retrouver ici l'oppressante chaleur de ruche où nous momifiait Outre dans son bourdonnement insane.
Et d'insanité aussi il va être question du reste, avec Across Deaths, puisque Malthusian ne vivent pas en creux, en négatif, ce qu'ils peuvent avoir de nettement moins insectoïde (malgré tout) que l'illustre modèle, mais à bras le corps, et qu'ils font resplendir bien haut - façon de parler, vue l'huileuse et reptile brume qu'est cette musique - l'humaine démence qui est leur lot : un peu comme Imperial Triumphant sur Inceste, si l'on veut, mais d'une façon ici plus rustre, agreste, médiévale. Disons que vous seriez à bon droit d'imaginer Chris Reifert dans Portal, voilà un peu de quel type de folie on parle : pas d'une docte et rigoureuse démence qui tient de la philosophie, de la religion et l'alchimie ; mais d'une forme bien plus sensuelle, subie comme une gueule de bois des plus redoutables et néanmoins ordinaire, naturelle, animale : on est après tout en présence entre autres d'un membre de Wreck of the Hesperus.
La sensualité et l'animalité : voilà bien ce qui fait qu'avec le plus grand naturel et sans la moindre rupture de cohérence Malthusian peut d'un instant voire d'un quart d'instant à l'autre évoquer Crowpath ou Destroyer Destroyer, qu'Autopsy, Abscess ou The Ravenous ; s'avérer bien plus interlope, fourbe, traîtreux, carnivore et dangereux que des Diskord ou des Chaos Echoes dont on pourrait à première vue le croire le sage cousin, et ce sans avoir jamais le moindre besoin de se dissimuler sous la moindre obscurité d'aucun type - sans rien souligner à vrai dire, pas plus l'occultitude de sa matière que la oufdinguerie de ses criaillements - se contentant de son aura de braise rougeoyante, son odeur de tourbe et de fumée omniprésente, qui ne fait que rendre plus visible la maussade majesté râblée de ses riffs grésillants, grondants, sorciers en toute bestialité. Que celui qui aurait vu venir les violons, ces doux fantômes, envoûtant la fin de "Primal Attunement - The Gloom Epoch", toute frissonnant de zeuhl brusquement virée femelle, se lève, un peu, qu'on se bidonne. En vérité ces types-là, même si encore une fois il est scientifiquement irréfutable qu'ils ont écouté - boulotté ? - Portal, sont surtout aussi frappés, dégénérés et ingérables que Wreck of the Hesperus.
En fait d'humanité, Across Deaths est une randonnée sur les rapides et les bouillons canailles de la plus torride des migraines. Sourd et grêle, acide et grondant, une bourbeuse gigue, d'une redoutable sensualité à quoi seuls ont accès des druides repris de justice qui s'adonnent pleinement à l'ivresse mystique de s'ouvrir mutuellement le crâne à coups de bûches. Un truc de viveurs.

mercredi 11 juillet 2018

The Secret : Lux Tenebris

The Secret n'ont assurément pas inventé le principe du safari bûcheron en Norvège avec une tronçonneuse suédoise. Mais avec leur nouveau court, ils s'essaient aux formats longs, et un peu comme peut le faire Hexis - avec, eux, des formats généralement très courts - ils en font l'occasion de pour le coup brouiller assez réellement - si l'on peut dire - les pistes, s'éloignant insidieusement mais sensiblement du blackballou-core, entre hardcore post-Cursed et black post-orthodox, les parties de dialogue entre stroboscopes et symphonies forestières dans le froid nocturne étincelant...
Mais enfin, bon, ce que prouve Lux Tenebris (on aurait pu d'ailleurs, cyniquement, s'en douter dès ce titre), c'est une énième fois que si les Italiens ont assurément du vice à revendre, ce n'est du moins pas au rayon black metal. Lux Tenebris n'est pas véritablement mauvais ; il est un peu désuet, un peu naïf : profondément attendrissant.
On n'ira pas, en revanche, jusqu'à "attachant".

lundi 9 juillet 2018

Saltas : Currents / Parasites

Dû, je ne saurais me permettre de le dire, mais voici en tout état de cause ce qu'aurait pu être le second Grave Upheaval - n'eût-il, étrangement, choisi de donner dans le "plus de métal" (à entendre au sens de "beaux longs cheveux virils"). Sale, sale, sale ; à vous en fiche des encéphalites spongiformes à chaque fétide soupir morne ; bourbeux, également, comme bien peu. Ainsi que, évidemment, sordide, pathétique, misérable, bon marché, désespéré comme une production Bunkur (quand vous voulez, la suite), ou la plate hideur d'un Moss ; ou peut-être plutôt, afin que l'on aille point, de façon tout à fait malencontreuse, s'attendre chez Saltas à du torture-doom en grosses entrecôtes bouchères avariées à 1300g par assiette - Ride for Revenge, ce qui sera peut-être plus saillant sur un  Parasites légèrement plus metal - ceci à entendre avec toutes les pincettes qui se peuvent trouver. Pensez encore aux albums ambient, immondes de souillure, par Beherit, et n'en parlons plus.
La batterie est divinement sourde, les riffs ont tous l'air d'avoir été joués directement sur le clavier d'un Amiga, la voix colle aux parois, en somme rien ici n'a de puissance physique et tout vous flanquerait des accès d'hilarité à essayer d'imaginer en résultant la vieille querelle des hardos devant ce genre de rendu - vous savez, la Guerre Eternelle entre l'Ambiance et le Foutage de la Sainte Gueule des Fans, alors que dans un contexte death industrial au bout du compte bien plus nature, tout tombe sous le sens - celui du ravissement des sens. Saltas sans doute possible font partie de cette famille distinguée, qui hisse le metal au rang des intoxications alimentaires, et sa variété doom-death à celui des machins les plus maudits qui se puissent.
Et donc il appert que : non, Ancient Meat Revived n'était pas le bouquet final et le point culminant du Cold Metalmeat - à moins qu'on ne soit passé pour le coup dans carrément le Slaughter Productions metal (son "Interluder" final voit carrément Parasites virer au vieux Megaptera, rien que ça) ? Currents vous propose rien moins que le mélange (dégueulasse, bien entendu) de The Slaughterhouse et Macht durch Stimme, touillé à la guitare : je vois même pas pourquoi je devrais continuer à me casser la nénette une seconde de plus pour vous convaincre de quoi que ce soit. Et certainement pas d'expliciter le corollaire - lourdement - sous-entendu en miroir de "aucune puissance physique", pas vrai ?
Les deux ci-devant petites ignominies (initialement des cassettes) vont se voir prochainement déterrées et réanimées au format silicone par Atavism Records, sous l'intitulé Death·Spirit·Continuum. Guettez.

lundi 2 juillet 2018

Slidhr : The Futile Fires of Man

Sapristi, c'est pas pour rien que ceux-là ont partagé un disque avec les auteurs de Tabernaculum. Hermétique, mystique, occulte, choisissez votre terme de prédilection... ou pas. Le nouveau Slidhr les porte tous, respire les secrets alchimiques comme bien peu : Rebirth of Nefast, Head of the Demon, et puis ? L'album est forestier de type éveillé, à l'égal d'une version savante de l'Ondskapt du second album ; la capacité de Slidhr à y tisser des cathédrales, elle, n'en rend qu'à Earth & Pillars ou Negative Plane ; mais à la différence justement d'un Earth & Pillars, Slidhr pour sa part, s'il nous en emplit massivement, ne semble pas se contenter du simple et brut sentiment de la religiosité, à éprouver devant l'inquiétante verdeur des futaies - mais se vouer à l'ascension de leurs perspectives sacrées. Plutôt, du coup, comme Negative Plane.
Car l'affaire de Slidhr n'est certainement pas l'héroïsme, ni davantage la profanation de quoi que ce soit, n'en déplaise aux conceptions les mieux enracinées sur le black. Non, elle est d'explorer et connaître la trame du réel, et de transmuter la matière en quelque chose de plus beau, l'enluminer, la sublimer... un peu à la façon d'un certain The Acausal Mass ?
Du coup, peut-être est-il seulement logique que je rechigne à décrire davantage The Futile Fires of Man et à disserter, ainsi qu'un collectionneur de papillon plante ses banderilles, sur son obsédante étrangeté et ses vitraux de feuillages arachnides et argentés - fût-ce pour vous.

mardi 26 juin 2018

Embrace of Thorns : Scorn Aesthetics

Ou : comment la vie de mange-disques n'est pas question uniquement d'attentes, mais encore de moment.
La raison de mes successifs rendez-vous manqués avec Embrace of Thorns était l'attente chaque fois, a priori, de quelque chose de plus sale que ce que j'entendais, née d'une confusion-approximation entre eux, Undergang (je n'avais pas encore eu le crush pour ceux-ci) et Witchrist, en gros. La raison du succès enfin de ce présent dernier rencard en date est la prise de conscience de cette attente parfaitement indépendante de ce qu'ils sont réellement, et la rencontre pleine et entière, précisément, de ce qu'ils sont - et le fait que cette nature tombe à point nommé lors que, il faut se l'avouer, on a un peu fait le tour de toute cette vogue du sale et de l'infra-death sub-occulte, avec tous ses séides sulfureusement interchangeables, ses fastidieuses processions tournoyantes en rond où rien ne ressemble plus à un riff fuligineux qu'un autre riff fuligineux - et même ses valeurs sûres qui s'affaissent un brin (Grave Upheaval, quelle peine...).
Ce qu'il y a, réellement, dans Embrace of Thorns, c'est cela : de la fraîcheur. Une née de cette emphase et ferveur qu'on a envie de dire typiquement hellénique, puisqu'on ne sait si c'est plutôt à Horrified, à Septic Flesh ou encore à Dead Congregation qu'on pense le plus fort - et pourtant d'une grande et palpable modestie (vous pouvez donc après tout rayer Septic Flesh ; et Dead Congregation aussi pendant que vous y êtes) ; alors même que ce disque, de leur propre aveu, est leur plus emphatique, tout pétri qu'il est d'intentions de requiem. Une simplicité barbare qui est une grandeur, qui fatalement fait brûler les lèvres le nom de Bölzer, une sévère et sincère rusticité mélodique évocatrice du vieux Paradise Lost, parcourent de bout en bout ce qui ressemble furieusement à une symphonie... furieuse, paraissant presque entièrement dirigée par une batterie prodigieuse, virevoltante dans sa bestialité, renfrognée et exultante à la fois. L'album est invraisemblable d'absence de chichis et de salamalecs, pour une chose aussi grandiloquente que lui et l'esthétique où il s'inscrit, mais uniquement selon ses propres termes ; un manifeste brillant - d'une brillance de ténèbres vineuses, bien entendu - de toute la crudité que peut convoquer le black/death, lorsqu'il n'est pas joué à l'envers de tout bon sens et pour maximiser le potentiel intolérablement pompeux des deux composantes, c'est à dire.
Alors oui, pour sûr, on n'est pas ici dans les beautés ostensiblement, ostentatoirement, outrancièrement intoxiquées et sur-surnaturelles du metal post-néo-zélandais qui a fleuri au-delà de l’écœurement agréable ces dernières années  (à la rigueur, Weapon et Rites of Thy Degringolade, dans cette famille-là) ; plutôt, nettement, solidement, farouchement, sur un registre très XIXème ; l'occultisme païen bien épais barbouillé à la peinture de sang sur les parois de la caverne, en sus. Un condensé à la fois de ce que le metal, et sa quintessence le heavy, peut avoir d'exubérant, et de ce que sa version extrême peut apporter de sévérité focalisée et affutée. De l'authentique tartare de metal au couteau, musqué comme de la bavette de percheron enragé. Réservé à ceux qui savent goûter une large rasade de bon vin rouge, sans négliger la lie qui descend avec.

dimanche 24 juin 2018

Craft : White Noise and Black Metal

La première chose qui saute au visage en présence de White Noise and Black Metal et ses poussées mélodiques escarpées et stellaires, à la façon d'un chat de gouttière borgne au pelage violet, l’œil larmoyant de vice, c'est que Craft a suivi la voie qu'on rêvait de le voir prendre, enchaîné dans la même foulée que sur Void, et confirmé qu'il existe bien une esthétique du black astral et lunaire.
Ce qui finit par venir s'y ajouter avec une délectation encore plus grande, c'est le constat qu'on avait bien fait de ranger les représentants de cette dernière - Void, donc, et Defunct Pluto Myhtology, pour les plus évidents - non loin de ceux du black dit gluant, et rampant : Obscurus Advocam, Nunfuck Ritual, Mortuus... Car le nouveau Craft, ce n'est pas là le moindre de ses mérites, évoque furieusement Hell Militia, et s'en vient donc consoler le chagrin qu'on avait éprouvé le jour où l'on s'aperçut que le line-up responsable de Last Station on the Road to Death et Jacob's Ladder était dissout ; ce qui est déjà beau - en sus d'être inespéré ; mais ça n'est pas tout.
Car à côté du fait de fermement s'affilier à une famille, ce que fait ici Craft c'est surtout d'affirmer, de façon on ne peut plus tangible malgré la dimension surréelle et onirique du propos, son riffing à lui, son atmosphère à lui, faite d'autant de rock'n'roll primal (Khold ou Unsane sont des noms auxquels on n'échappera pas davantage qu'à celui de Darkthrone, et d'Aura Noir) que de vitreuses hallucinations, résineuses et raisinées. Car le pire de toute l'affaire est probablement que son caractère fermement tourné vers l'inhumanité des cieux n'empêche pas que White Noise and Black Metal soit, contrairement à Void (qui était, qu'on n'aille pas se méprendre, attachant aussi pour cette raison précise), odieusement groovy ; on y verra une contradiction si on le souhaite (ou que l'on comprend mal le mot "paradoxe") avec l'épithète "gluant" lâché plus haut, mais White Noise and Black Metal glisse à la façon d'une mauvaise plaque de verglas nocturne, sur laquelle sans fin on croirait se viander au ralenti, et à plaisir, en contemplant par avance, le temps étant lui aussi tout fracturé par l'état psychédélique infernal sous le régime surnaturel duquel est placé tout le disque, la ruine de ses propres dents, en un tableau réjouissant au-delà de toute mesure, car la connerie elle non plus n'a certainement pas déserté Craft.
Et de s'apercevoir au bout du compte que Craft sont plus proches que jamais de Darkthrone... mais alors d'un Sardonic Wrath viré, voire tourné, complètement sous l'influence de la lune mexicaine.
L'astre est plein, et le true black en a profité pour changer de planète ; ciao les corniauds.

mardi 19 juin 2018

Marduk : Viktoria

Du diable si je m'attendais... Se prendre une telle tarte d'un album de Marduk, diantre ; j'ai beau nourrir pour le groupe une sympathie certaine quoique mesurée et teintée d'un rien de condescendance, en sus d'être circonscrite aux albums ultérieurs à l'embauche d'Arioch (et encore : Frontschwein, dur dur, hormis le coup de génie "The Blond Beast"), j'ai beau avoir tout récemment renouvelé mon affection à Plague Angel et sa cruauté orageuse et sournoise, ma tendresse à Wormwood avec son Maranatha sous Redbull, et enfin succombé fougueusement au charme de Serpent Sermon : Viktoria paraît bien parti pour prendre en caracolant la tête de mon petit classement personnel. Pas rien, quoique non dénué d'une certaine logique (celle des attentes), pour un disque dont le thème guerrier dans la lignée du précédent laissait à prévoir un album inscrit dans une certaine tradition de Marduk (le mauvais), et imaginer une trajectoire globale qui aurait vu leur volcan humain de dernier chanteur en date, peu à peu se fondre dans un moule fatidique de la bovine médiocrité inertielle du groupe ; mais il était également permis, au moins pour rire, d'à entendre ce ronron bourgeois voire bavarois qu'était le Funeral Mist en face, caresser l'éventualité que ledit furoncle vocal ait réservé toute sa verve, son inspiration et son envie à ce disque-ci, celui du groupe supposé remplir le rôle du crassement bourgeois.
Dans le mille, Emil.
En caracolant, et en vitupérant ainsi qu'une vipère enragée. Le rouge, sobre et explicite, sur le noir de cette minimale pochette ? Arioch. C'est lui. Il réussit cette fois ce qu'il n'avait qu'à moitié accompli avec Frontschwein, à savoir cesser de servir pour Marduk une prestation méritoire ô combien mais potentiellement transposable à un disque de Funeral Mist sans la moindre retouche, à changer de registre - tout en restant dans un niveau d'intensité et de rage démente qui n'appartient qu'à lui pour sûr. A inventer le Mortuus Panzer. Viktoria est un récital de rafales de crachats sanglants, un crépitement intarissable de furie sous forme d'hémoglobine haineuse, un blizzard de sang. Le gars est saisissant, frappant, terrifiant dès la première écoute, et l'effet ne fait plus ensuite que s'affirmer encore ; sauf qu'il ne suffit pas à porter un disque de Marduk seul, même en grande forme, Frontschwein en est bien la preuve - et que cette fois il n'est pas seul.
Les riffs de Viktoria sont à la fois caractéristiquement marduks, tout en se permettant de convoquer, dans l'univoque teinte rouge baignant le disque, ce qu'il y a de plus rouge chez Satyricon, Thorns, Repvblikka ou 1349 - pour le piétiner dans une bouillie bien moins froide que ne le sont tous ceux-là dans leur forme de brutalité, et le transformer en une longue, bouillante et pure crise de fureur charnelle qui ne sent rien tant que son Motörhead (époque Sacrifice), son Slayer, son Monumental Possession et son Blood Angel (ce n'est ni un groupe ni un album). Ah pour sûr, on n'est pas ici dans la lumière, et malgré la simplicité univoque et minimale de son intention, on ne qualifiera pas ce disque de Marduk le plus limpide : leur plus torride et corrosif, en revanche, sans l'ombre d'un doute. N'eussé-je si peur de la fatwa, j'aurais tôt fait de le bombarder jumeau razor-punk de VVorld VVithout End. Rarement aura-t-on à ce point, riff, batterie et chant à l'unisson dans une crise à la fois déchaînée et sévèrement concentrée, incarné le rouge et le cru, et ceux qui ne voient d'horizon que lui ; à commencer par vous, très bientôt.

Marduk : Serpent Sermon

Si Serpent Sermon, dans la catégorie de poids "Maranatha du dimanche matin, y fait beau, enfile un short Le Coq Sportif et va donc acheter des chipos, je fous un rosé au frais", n'égale pas tout à fait Wormwood, qui justement est un peu mois ensoleillé - et pour tout dire mériterait peut-être la catégorisation "Maranatha de petite frappe parvenue en Armani", ou en tous les cas sur un registre moins poétique le mètre-étalon de ce que produire le Arioch-Marduk dans le genre extravagance gominée et râblée - en revanche à côté d' Hekatomb (qui joue exactement dans la même catégorie, soyons factuels), la comparaison est douloureuse.
Ça reste du Marduk, c'est à dire au moins aussi gentil que du early-Gorogoroth mais qui fait plus de fitness - mais alors, v'là l'ambiance de film d'heroic fantasy pseudo-dark et tout gorgé de vicelardise eighties... Imaginez Highlander ou Willow, mais avec que des scènes avec des méchants - des Michael Ironside, des Clancy Brown...
Festif, sautillant, exubérant, plein d'idées - presque trop, "M.A.M.M.O.N." ou Marduk qui tente de se faire aussi son petit moment d'orthodoxie dissonante à la limite du DsO, est-ce bien raisonnable ? n'empêche que c'est plus réussi que sur le dernier Satyricon, disons moins foireux ; mais ne laissons pas subsister de regrettable ambiguïté : Serpent Sermon tente des trucs, mais surtout il en réussit - ce "World of Blades", avec au début ses relents sulfureux d'apocalypse militaire, qui virent au Primordial ou Drudkh sur la fin, c'est brillant, disons le tout net.
En fait, c'est plus simple que cela. Serpent Sermon est le plus limpide des albums de Marduk ; et comme toutes les choses limpides, il est plus aisé d'y lire un bon nombre de choses ; d'une, que Marduk est une sorte de version black de Slayer : quelque chose de massif, d'une méchanceté monstrueusement athlétique voire légèrement, mais toujours ou presque (d'accord : disons quand ils veulent bien s'en donner vraiment la peine) infesté d'un venin sourd mais profond, qui vous souille ; de deux, cet album entièrement dédié au thème sataniste se trouve également leur plus limpide, donc - encore un peu davantage, même, que ne peut uniquement s'imputer à ses puissants accents true black et d'un amour de Bathory déjà aperçu çà ou là par le passé mais jamais de façon aussi grisée qu'ici - et lumineux : ainsi qu'une version toute exultante de joie gladiatrice de Funeral Mist. Il en découlera bientôt pour vous, comme ce fut le cas pour moi, que vous tenez là devant vous le disque le plus maranathesque de Marduk. A bon entendeur (forcément, donc) déçu par un musculeux mais borné Hekatomb, salut.

vendredi 15 juin 2018

Imperial Triumphant : Vile Luxury

On pourrait partir sur l'angle Portal : Imperial Triumphant pour sûr les connaissent et vénèrent, et Vile Luxury sous certains aspects joue encore plus jazz (vous l'avez ? elle est nulle, hein ?). On pourrait choisir aussi l'angle New-York, comme le fait l'appareil promotionnel, à juste titre : Vile Luxury réhabilite, en passant, les cuivres synthétiques bon marché déjà utilisé chez Swans ou Extra Life, toujours délicieux et parfaits pour induire une ambiance parano droguée.
Mais Vile Luxury est surtout du cinéma death metal ; surréaliste, bien entendu : vous avez vu la pochette ? Vous n'avez qu'à aller voir les nouveaux masques qu'exhibent Imperial Triumphant pour compléter l'idée qu'il convent de vous faire : on pensera à Portal et à leur bande-son imaginaire pour un Eyes Wide Shut remanié par David Cronenberg. Vile Luxury est un film avec son onirisme, ses ambiguïtés - Imperial Triumphant, s'il faut encore à tout prix citer Portal, contrairement à ces derniers ne choisit pas particulièrement la brutalité (ni le death metal) ; tout au plus est-ce elle qui le choisit parfois, pour le quitter l'instant d'après, le laissant libre de poursuivre le fil erratique et fantasque de sa dérive nocturne, de son jazz de carnassier sous délirogènes, de sa comédie grinçante de la barbarie géométrique, où un molossoïde éveillé à la torture de la conscience se voit lâché dans une sorte de carnaval de Venise pour y découvrir qu'il tient le rôle de l'agneau. Le grotesque et l'élégance se mêlent comme rarement dans Vile Luxury, tout comme le font l'Italie et Metropolis, et Portal avec Zs - tiens, revoilà New York capitale du barbare bizarre.
Vile Luxury paraît la chitineuse naissance d'un death baroque et insectoïde que l'on ne faisait jusque-là que deviner sous la chrysalide grouillante et frémissante d'Imperial Triumphant, et qui cette fois étend libres, avec grâce et délicatesse, ses membres garnis d'horribles crocs effilés, et ses incompréhensibles autant que longilignes appendices aux articulations en trop grand nombre, dans une irréelle symphonie de stridulations et de grondements gargouillés ; par endroits, ses exquises qualités de danseur rappelleraient presque lointainement Hail Spirit Noir, qui s'inviteraient au cœur de la ruche de Howls of Ebb y esquisser quelques entrechats, avant d'opérer un virevoltant et létal changement de trajectoire avec une intelligence instinctive que Deathspell Omega n'a fait qu'effleurer sur Fas. Mais cette chose-ci suit sa propre horloge, au balancement souple, ample, avide d'emporter la chair dans sa toupie ivre, et sur ses vagues et ses crêtes de glisser, à cru, grisée, insatiablement. Et vous la suivrez, aussi facilement qu'on écoute 400 The Cat ou qu'on s'enfonce dans un polar tout habillé de jazz salissant, et se fait emporter plus loin que prévu.

mercredi 13 juin 2018

Statiqbloom : Blue Moon Blood

Bon, c'est certain : cette musique-ci est très - très - référencée (dites balisée si vous êtes acide). Vieux Front Line, Skinny Puppy vieux mais pas que, et élégante anxiété typée Mentallo & the Fixer. Le résultat eût pu ressembler simplement au premier Decoded Feedback, ce qui est en partie le cas, et déjà beau : Decoded Feedback eux-mêmes feraient mieux de ressembler à leur Overdosing, qu'à leurs disques suivants.
Mais Fade Kainer est un métallicoreux : c'est sans doute la cause qu'il ne sait pas forcément très bien écrire une bonne chanson electro-indus, mais sait en revanche très bien composer un album soigné et fort sur tout ce qui concerne la texture et l'élasticité. Ceci venant s'ajouter à ce que, concernant ses disques de chevet qui sont les mêmes que les miens, Kainer a non seulement un très bon goût mais sais le mettre en pratique dans ses propres mijotés. Et puis malgré les apparences, et un art consommé, admirable d'utiliser les samples de ce qui semble exactement la même façon (et la même provenance) que Skinny Puppy, Statiqbloom possède une façon bien à lui d'agencer les couches et perspectives, et d'y glisser celle de sa voix - à la fois bien présente, en retrait, fuyante en permanence et tranchante comme une plume - pour un mieux-disant trouble, onirique et infectieux.
Ce qui fait que Blue Moon Blood est un très goûtu album d'electro à la façon metal mais sans une goutte de metal dedans. En gros, imaginez un Skinny Puppy paumé quelque part entre les brushings époque Remission/Bites et les errances funambules de Too Dark Park, à chercher l'entrée d'une discothèque pour laquelle il a tout exprès mis sur son 31 sa dégaine de Predator rongé par l'anorexie, la lèpre mentale et les pluies acides. En un mot comme en cent, un album taillé avec distinction dans la soie même de la nuit cyberpunk.
Pas un classique, mais un disque de tastevins pour sûr.

Funeral Mist : Hekatomb

On pourra avoir les aussi longs et sûrement passionnants débats qu'on veut à base de "Maranatha bis", "Maranatha II", les attentes et les subséquents "pouvait-il faire autrement que décevoir ?"... Dieu bénisse.
Quant à moi je sais une chose pour certaine : lorsqu'on est l'auteur de Maranatha, lorsqu'on est capable de cette extravagance-là, on se verra difficilement pardonner pareille courtaude stature que celle dans laquelle croit fanfaronner Hekatomb. "Plat", "petit bras" et tous leurs corollaires : fourbissez les, ils sont de mise, assortis de l'adverbe "redoutablement". Lorsque je veux écouter un album de beumeu rock, épais, maussade et décapsuleur de taupes, j'ai Khold, merci ; et lorsque je veux écouter des brutasses qui rêvent de décadence, j'écoute un Marduk avec leur nouveau chanteur, là, le type un peu loufdingue, j'ai mangé son nom... Pas ce Maranatha re-carrossé chez BMW.
Et je n'ai qu'un mot à dire pour clore vos débats passionnants : Dodheimsgard.

Maintenant, que les amateurs authentiques de black metal disposent de ce disque ; quant à moi, Funeral Mist ne m'intéressait pas parce qu'il était auteur de disques de black metal de sa profession.

samedi 9 juin 2018

True Widow : Avvolgere

En voilà un, de genre transversal, pour lequel le bel esprit trouvera difficilement où donner de la tête. Sonic Youth, The Kills, Robedoor, Liar, Queens of the Stone Age, My Bloody Valentine, Bardo Pond, Nothing... Vous l'avez ?
Narco-rock, pharmarock, médoc-rock, faut avouer qu'on ne sait quel terme choisir. Certains des adeptes ou des albums visés sont plus ou moins rock, c'est assez le cas de cet Avvolgere - je dois confesser que je ne sais pas bien après combien de guerres j'arrive concernant True Widow, je crois les avoir longtemps un peu peu confondu avec justement Robedoor, et serais bien en peine de vous dire s'ils ont déjà fait ce disque combien de fois, ni si en mieux ou moins bien - bref : je voyais ça plus invertébré et saisissant de toxicité médicamenteuse, surtout au vu de la ci-devant pochette - mais tous se doivent pour être éligibles au label d'être groggy, K.O. debouts, demi-morts par boulimie de coton imbibé de pharmacopée.
Et True Widow fait ici partie de ceux qui prouvent une nouvelle fois que c'est possible dans un format rock ; de faire des chansons qui tournent en rond, ne vont nulle part, et s'en branlent comme elles se branlent de tout. Le cool qu'il y a à être un déchet, quand on y réfléchit on ne fait pas plus rock, et Avvolgere là-dessus est encore plus rock que Raw Power et Penance Soirée réunis. L'art de tâtonner, tituber sur place et bégayer sans issue, l'art de mettre la fluidité animale dans les gestes saccadés, mécaniques, du tox hébété.
Hélas, le disque à force de funambulisme gracieux sur la lisière avec la pop, finit par y verser un peu trop, sur sa fin, l'inverse d'une chute de tension qui le libère un rien - de trop - de la sublime molle nausée qu'il échafaudait jusque-là avec une impeccable morosité fiévreuse, un infaillible rien-à-branler juste infusé de ce qu'il faut de mièvrerie délavée jusqu'à l'état de trace de rouille, de sentimentalisme à la consistance de grade amibe, une parfaite succession de chansons qui paraissent toutes déjà entendues, douillettement rebattues et banales dans leur douloureuse beauté lancinante ; comme une dent creuse ou les sensations familières d'un bad récurrent et rassurant.
C'est que c'est pas rien, l'art des petits riens.

vendredi 8 juin 2018

Dark Buddha Rising : II

Vraiment étrange, ce disque. L'impression de tenir un extrait découpé dans le tableau plus vaste d'un album beaucoup plus long (tel que Dark Buddha Rising ou tout autre groupe officiant dans le registre du gros doom de drogués en rendent presque systématiquement, contractuellement, avec parfois d'ailleurs une grande réussite (surtout pour les autres groupes)... mais toujours une part incompressible d'épuisement), pas forcément moins bon pour en être probablement plus dilué, mais pas nécessairement non leur utopique meilleur album - mais véritablement comme une irruption in medias res directement quelques secondes avant le meilleur moment de quelque chose de plus grand, celui où soudain tout précipite et notre attention avec...
Et une nouvelle fois, difficile de ne pas recourir à la comparaison cinématographique : II serait une sorte de petit film, de science-fiction bien entendu, droguée et cauchemardesque évidemment, bizarrement compact et qui dès la première image nous catapulterait et immergerait au plus fort d'une action déjà entamée avant notre arrivée, sans prendre la peine de nous expliquer ou poser le contexte, les tenants, aboutissants et autres emmerdements dont la raison principale est de vous montrer qu'il y a un travail de bête derrière - et grand bien lui en prendrait, puisque rapidement voire très rapidement l'on serait bien assez emporté par l'action et son bouillonnement tempêtueux pour en savoir autant que n'importe qui dans ce merdier (imaginez quelque chose faisant intervenir des tyranides, de l'ayahuasca en doses déraisonnables, et des démons antédiluviens, quelque part perdu dans le ventre d'un vaisseau aux couloirs pris dans des températures et hygrométries tropicales), d'autant que bien vite il s'avèrerait que l'on est arrivés juste à point pour l'instant de la manifestation de... quelque chose ; et le logiquement consécutif basculement intégral dans le psychique sans barrières.
Limite on se poserait des questions techniques, intrigués quant à savoir si ces ladres n'auraient pas par hasard eu pour de bon la grandiose extravagance de composer et exécuter tout ce bloc de matière qu'on imagine autour, dans le seul but d'y tailler cette portion de viande quintessentielle - mais en fait on s'en fout, et on se contente surtout de lécher un peu plus le jus qui nous dégouline sur le menton, concentré mais parcimonieux, pour n'en rien perdre.

mercredi 6 juin 2018

Treedeon : Under the Manchineel

Point ne vous enduirai de caca de taureau : cette chronique est sous influence d'une autre, celle d'Elodie Denis pour Noise Mag ; sans cette dernière, peut-être aurais-je continué de me débattre dans l'impuissance de me raccrocher à quoi que ce soit concernant Treedeon ; hormis, assez probablement quand même, des ponts, mais des très branlants et périlleux, façon Indiana Jones, avec Babes in Toyland version cauchemar goudronneux. Mais après cette dernière, je disposai d'une clé précieuse, avec la traduction (et la définition) de "manchineel", que dans ma cossardise et préférant rêver (faut avouer que voilà un substantif qui a du cachet), je ne serais probablement jamais allé chercher : car en vérité, si la musique de Treedeon (que le groupe lui-même choisit de laisser catégorisé avec un point d'interrogation) est quelque chose, c'est de la forêt. La forêt où l'on se perd, et justement au fil de l'album on a tôt fait de s'apercevoir que déjà MoE (tiens, d'ailleurs, qui l'avait chroniqué dans Noise Mag, le 3 ?) et les Swans s'y sont paumés, sans espoir de retour.
D'ailleurs, quoiqu'on pourrait sans trop se forcer trouver un paquet d'autres noms auxquels penser, ces deux-là résument assez bien (en y ajoutant celui des Melvins des moments les plus sacrificiels, pour les passages où Treedeon devient explicite), non pas à quoi ressemble l'ombre inquiétante qui est le son Treedeon, mais où réside le malaise : une sorte, donc, de blues industriel (on parle des Swans qui sont de la même famille qu'Unsane, bien sûr, voire d'une fusion des deux)... des bois. Car enfin : oui, on pense fort à Unsane ; mais pour se rappeler qu'ils ont prêté un batteur à Swans, et aussi qu'ils aiment à finir leurs disques ou leurs concerts - ou ceux des autres, comme j'ai pu en être témoins dans une MJC des quartiers Nord de Marseille vers 95 - en bacchanale industrielle.
Et justement c'est ce dont il s'agit ici : une sorte de rituel d'intoxication au but mal défini, mais dont il paraît clair, si l'on ose dire, qu'elle transporte loin ses adeptes, sous l'ombre de l'arbre malveillant. Un sinistre état de transe, de perte du sens obtenu au cœur d'une casserolade  infernale, moisie de malveillance. Le mal n'a pas besoin au bout du compte de panthéon si exotique ou carnavalesque qu'on le voit le plus souvent, pour s'inviter dans l'existence ; un arbre peut suffire, lorsqu'il est suffisamment mal intentionné.
Et peu à peu de même l'on s'éloigne, des impressions de terrain familier du début (Unsane, Made out of Babies), vers l'inconnu où nous attendent, pour nous y traîner avec elles dans leur pesante boue d'hystérie, ces étranges mélopées : pour un peu, on se sentirait soulagé d'une part de malaise, lorsque, avec une culminance sur le "Wasicu" final, les choses deviennent, si l'on ose dire, plus claires, plus nettement et indubitablement ancrées dans le surnaturel, la magie et la nuit, qu'enfin on met le doigt sur ce qui clochait depuis le début, ce qui paraissait gauchi, la sensation de roue voilée, au cœur même de la dissonance parfois si confortablement codifiée, de cordes désaccordées, sur laquelle brinquebalait cette musique et avec elle la réalité ; voyant ainsi ses soupçons confirmés - et le doigt en question rester collé, par la maléfique résine ou alors autre chose. Le soulagement est, on le devine, relatif.

Limbo : My Whip, your Flesh

Bien sûr, que joue le facteur "ça fait du bien sacré bon sang, de retrouver le vrai truc" - en l'occurrence la dark-wave, dont le ci-devant album de Limbo est un fleuron et un paradigme à l'égal des The Eternal Afflict, Il Giardino Violetto et das Ich : cette même sensation de ridicule et de peur mêlée, devant ces maléfices fiévreux et cette religiosité dans le vampirisme, qui même si c'est peut-être une question d'histoire esthétique personnel, paraît autrement plus habitée et inquiétante que tout l'occultisme déchaîné par les disques de tout le metal qu'on voudra.
Mais une chose s'y ajoute, à savoir qu'à côté de cela, Limbo n'est semblable à nul autre que Limbo ; avec son amour de la reprise tordue - il est permis de se demander lequel est le plus flippant, d'un premier morceau ouvertement rituel qui psalmodie de longues minutes durant "Meo penis in tua vulva" d'une voix de goule cadavérique, ou bien de la "Venus in Furs", croassée par un Quasimodo que l'on entend distinctement, dans sa poussiéreuse croonerie énamourée, se frotter des mains obséquieuses, aussi fripées que moites d'une dévotion caquetante de concupiscence - et puis sa façon sans pareil de marier avec une gourmandise réjouissante et contagieuse Diamanda Galas et Calva y Nada dans les matériaux pour la confection de ses chansonnettes perverses, Mynox Layh et Kirlian Camera, Kraftwerk et Sigillum S... L'appétit ne connaît pas les barrières, pas vrai ?
Difficile, en vérité, de décider ce qui est le plus inquiétant chez Limbo (ou plus globalement si c'est My Whip Your Flesh ou bien plutôt le tératologiquement potache Siliciolatra) - à moins que ce ne soit, précisément, cette incertitude permanente.

mardi 5 juin 2018

Bloody Hammers : Lovely Sort of Death

Cette fois le compte est bon. Si vous croyez aimer le goth mais qu'en fait, ce que vous aimez c'est le bon goût et la réserve, vous ne survivrez pas à Lovely Sort of Death.
Sinon, foncez, c'est le bonheur qui vous attend. Les arrangements qui changent Glen Danzig en Albator sur fond de galaxies mauves, les riffs qui jettent de solides ponts entre London After Midnight et Bon Jovi... L'album ne possède pas la perfection à laquelle il mérite pourtant d'atteindre, parce que sur sa fin - "Ether" - il se laisse aller à être trop doom metal, trop pur dans un genre et ses bottes (toutes proportions bien sûr gardées), il perd sa substance magique : ce n'est pas que "Ether" soit foncièrement mauvaise, mais il y a tellement mieux à faire, et de quoi sert-elle - lorsqu'il y aurait eu matière à encore de mille façons plus délicieuses les unes que les autres, confondre grunge avec une sorte de variété électro-glam-wave de Type O Negative, Soundgarden et Project Pitchfork, que sais-je encore - avec tout l'équipement cossu à disposition dans les accueillantes ombres des salles de torture aux parois satinées sous un château rococo ? Qu'est-ce qui est interdit, qu'est-ce qui est impossible, je vous le demande, à un groupe capable d'improbables joyaux de guimauve tels que "Lights Come Alive" (c'est U2, que j'entends se convertir au cuir, ou bien ? accrochez vous cependant, la première j'ai cru vomir, devant sa douceur), de roustes héroïques du gabarit de "Messalina" - ou encore tout simplement, comme sur The Horrific Case of, des refrains glam aussi impitoyables, au musc aussi inoubliable que celui d' "Infinite Gaze to the Sun" ?
A partir de là, du reste - "Ether", donc, en septième position sur dix chansons - le charme fatalement est rompu, et plus rien ne viendra nous renverser, comme tout ou presque le faisait jusque là. Tout le reste se cantonnera dans le règne de l'ordinaire, du matériel, du naturel, du bon (bien des groupes de heavy feraient encore volontiers les yeux de poisson mort pour avoir les poubelles de "The Astral Traveller"). La tristesse est grande, très grande ; ce ne sont pas là des façons de finir un album, non messieurs dames ; pas lorsque l'on s'est soi-même condamné à l'impeccable.

jeudi 31 mai 2018

Bloody Hammers : The Horrific Case of Bloody Hammers


Olivier Drago s'est auto-proclamé bâtard et héraut en chef des bienheureuses musiques bâtardes, quant à nous d'aucuns nous qualifient de seul blog où l'on peut lire une référence à Pulp dans une chronique sur The Body ; vous pouvez aussi appeler cela synesthésie : c'est strictement la même chose.
Le style (et les notations s'y référant) est accessoire, lorsque le thème, la sensation - ou à défaut tout simplement le groupe (voire encore plus simplement le disque, tout seul comme un grand), et sa personnalité - jouent le rôle du point commun.
Vous voyez celui entre Bauhaus, Nine Inch Nails, Mötley Crüe, Type O(ctober Rust), White Zombie, Revolting Cocks et Sopor Aeternus  ? La fesse blafarde à penchants vampiriques, tout à fait.
The Horrific Case of Bloody Hammers, c'est si vous voulez du doom penchant rock occult, tel qu'il est de bon ton depuis déjà plusieurs années d'en ouvrer - mais alors penchant franco, tel le décolleté plongeant d'Elvira Mistress of Dark, vers le strip-doom. Un peu comme si Une Nuit en Enfer était un film de boule - et de préférence un bon - plutôt qu'un film de bastos-bonanza. Les beats sont trapus et félins à la semblance de Glen Allen Anzalone et, comme en matière de fesse, il ne revêt aucune importance de savoir comment exactement ils sont générés pour en jouir sans entraves ni mesure, de même qu'il n'est d'aucune incongruité d'y voir se mélanger des images du vieux Tool (quand ils étaient... vous avez deviné) et l'impression fugace mais quasi permanente d'être en présence d'un de ces obscurs groupes de dark-electro aussi nanardeuse que scabreuse (amGod, Terminal Choice, Psychopomps et autres dont les noms à mon grand dam ne me reviennent pas) : le graveleux après tout y est-il si différent de nature, que dans une balade de Guns'n'Roses, ou une d'Acid Bath ? Bloody Hammers saute en selle de l'un à l'autre lestement à vous en confondre et faire fondre de toute votre fluidité, Bloody Hammers n'est nulle part si bien qu'à cheval, avec un concept transgenre (je deviens lourd, juste un peu, ou bien ça passe encore ?) qui s'appelle, peut-être, tout simplement, "glam" ? Si par là vous entendez comme bibi une manière de demi-synonyme de "goth" (vocable du reste tout aussi transversal, comme l'est encore celui de "horny", qui ne décrit pas seulement le crâne de la pochette), alors probablement. Le terme de "trangenre" d'ailleurs n'est même pas tombé dans l'inconscient par hasard, puisqu'on pense bel et bien à Keith Caputo devant certaines intonations vocales dévoilées ici, à son groupe devant l'épaisseur impressionnante du groove, et à Demon Lung devant l'ambiance lourde d'ambiguïté infusée d'occultisme.
Mais on pourrait résumer et synthétiser cette enfilade de noms, qui commence à s'allonger, en vous campant The Horrific Case of Bloody Hammers à cheval entre Alan Woxx et Glen Danzig : oui, c'est exactement le genre de machin dont on se dit en le voyant que ça ne va jamais rentrer, mais vous savez bien comment ça finit dans ces cas-là, pas vrai ? Bloody Hammers sait parfaitement ce qu'il fait, et le font avec l'implacable assurance qui fait toute la subtile mais profonde différence, et qui rend les choses aussi simplement irrésistibles que renversantes. Préparez vous pour la fessée.