mardi 18 février 2020

Bambara : Stray

Stray, c'est le croisement entre Protomartyr et Iceage. Forcément, que c'est super beau gosse ! Mais hélas, c'est aussi, forcément, super beau gosse...

Vocalement surtout, je ne devrais pas le dire de crainte d'être taxé de sexisme mais après tout j'ai bien assez, dans le temps, été injustement accusé d'aduler Monarch! pour de crasses raisons - il faut bien reconnaître que c'est PARTICULIÈREMENT beau gosse. Ce n'est même pas un propos sexiste, du reste : moi-même, je dois m'avouer presque troublé - tellement ça envoie, de ce côté-là.
A vous de voir, selon le degré de votre goût pour les petites gouapes super bien sapées.

lundi 17 février 2020

Algiers : The Underside of Power

Comme ça, pépax, on te fait la synthèse de Lucifuge et Agapes.
Entre ça et le nouveau disque de Sick Steve de retour des enfers avec les dents de Cerbère en porte-clés, comme qui dirait que le blues est bien vivant, en cette époque de merde, car les pactes avec le diable sont plus tentants que jamais - tu m'étonnes... Entre ces chansons grandes ouvertes sur la nuit et à ses vents qui vous soufflent directement entre les os, et les murs de vos réseaux globaux et la chiasse qui s'affiche dessus en grand...
Alors, quand en sus on sent çà ou là, fantomatiques (... parfois un peu plus, pour être honnête), des traces de ce que The Downward Spiral et Hesitation Marks avaient de plus sauvage, imprévisible, nu, libre : l'incertitude n'est pas permise. On est en face de quelque chose de sérieux. "Le vrai truc". Le genre de disque qui vous met les nerfs en pelote à en avoir de brusques sursauts de rage, en semblant vous maintenir en permanence sur la crête aigüe précédant l'orgasme.
Je ne sais pas trop, en l'état actuel, pour le reste de leur discographie qui m'inspire toujours autant de méfiance - mais pour ce qui est de cette bande-son new-wave vaudoue d'une version de The Preacher blafarde, où les personnages possèdent tous des silhouettes de lames de couteau (mais seulement certains le chapeau de MJ) et où la Bible Belt est connue pour ses nuits glacées, aussi sensible et fragile que létale : c'est oui oui oui.
Un coup de foudre, ça laisse électrocuté et ce n'est pas qu'agréable.

dimanche 16 février 2020

Stolearm, Animal, 14/02/2020, Black Sheep, Montpellier

Animal : ne possédant pas l'équipement esthétique nécessaire pour apprécier, comme sied, ce sémillant mélange de Pretty Hate Machine et M.Pokora, je préfère me dispenser de commenter.

Stolearm : ça faisait longtemps ; et on peut maintenant l'affirmer : ça manquait. Alors bien sûr Nine Inch Nails, évidemment Bowie, naturellement The Cure et New Order... mais putain, Skinny Puppy ! Et pour tout sauf les tics que tant leur ont volé pour rien. Pour la démence furieuse, sévère, éblouissante. Un set renversant, comme on en avait perdu l'habitude.
Faut plus rester si longtemps absent, Lucien.

Adult. : Detroit House Guests

Il aura fallu le temps, mais on l'avait, on le savait d'entrée - ou du moins on le prendrait, ce qui revient au même - mais on aura fini par le goûter ce disque dont la sortie avait été tellement grevée d'anticipations - songez donc : les auteurs de The Way Things Fall, recevant des visites de Michael Gira et, attendez voir, Monsieur Douglas McCarthy, ouais mon gars.
Il avait un peu désappointé à sa parution, avec ses dehors trop artistiques, pas assez explicites... mais il suffisait d'attendre ; pour voir se dégager ses atmosphères si saisissantes, où évidemment, çà ou là, en passant l'on pensera à Siouxsie and the Banshees, The Horrorist ou The Knife, mais où le ton dominant est plutôt celui, étrange, rituel, d'un mi-chemin entre Die Form (celui de Duality et Ukiyo), Hybryds et The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud, un paysage nocturne de garrigue hantée autour du temple de quelque Pythie, que le disque traverse en flottant ainsi qu'on danse sans poids, sans se départir jamais de sa gracieuse élégance coupante ; Nicola Kuperus parcourt les paysages gazeux, légers, délétères du disque comme une sorte de fée-spectre née de réactions chimiques en laboratoire. Jusqu'à s'en aller réveiller les souvenirs, précieusement chéris, de Fetisch Park.
Adult., tranquille comme une fleur - toxique évidemment - invente l'EBM d'un temps futur où le mâle est une espèce aussi dominante et dangereuse que, mettons, le flamand rose, ou peut-être de superbes bonsaï, cultivés avec beaucoup de soin et de respect comme il se doit pour de belles essences comme McCarty et Gira ; où l'on ferait écouter aux nourrissons Chrome Hoof et Spektrum, afin de les préparer au monde alcaloïde tranchant qui les attend, tout en arêtes d'ailes de papillons bleus comme des orchidées carnivores. L'EBM école Bene Gesserit, voire Honorées Matriarches, en fait.


samedi 15 février 2020

Former Worlds : Iterations of Time

Qu'est-ce que j'y peux, moi, si je fais des connexions entre toutes les choses qui me passent par les oreilles : c'est plutôt un signe de bonne santé cérébrale, non ? N'y voyez jamais aucune réelle volonté de mise en concurrence des groupes ou des disques, qui n'aurait aucun sens, malgré des formulations qui parfois (souvent) en ont l'air.
Et donc, le disque de Thou quasi-industriel dont j'ai oublié le nom, dans la série des petites expérimentations pré-Magus, il m'avait frustré de quelque chose dont je ne soupçonnais pas la possibilité d'exister avant lui - et c'est Former Worlds qui me le donne.
Soit une sorte de neuro-sludge, tellement accordé bas et saturé qu'il sonne entre noise et industriel (un peu comme le nettement moins frustrant (quoique...) split Thou/The Body, me direz vous ?), mais justement, où Thou s'arrêtait là, ce qui en passant était d'autant moins acceptable qu'on parlait d'eux, pas les premiers venus des bûcherons, Iterations of Time habite ce champ de bataille vitrifié aux riffs irradiés de ce qui en constitue l'indispensable contrepoint : un ciel, en forme de lourde voûte d'humeur curisto-amberasylumienne ; à la fois de façon explicite, dans des effets synthétiques qui rappelleront les années Faith et Charlotte Sometimes, et implicite de par l'utilisation d'une voix féminine crust, avec tout l'héritage esthétique que la chose charrie, du moins ainsi éclairée - de gris.
Il est permis de s'imaginer Ides of Gemini (la pochette incite, probablement, en ce sens) invitant Dave Edwardson et Ben C. Green à la maison, si cela vous facilite les choses. Du sludge horriblement corrosif, pollué et polluant (on se permettra de citer carrément Idlegod, pour faire dans la précision), dont pourtant s'exhale un râle saturnien, charriant des fantômes cousins de ceux qu'on aperçoit chez Chrch ou Atriarch, reflétant la lumière de la Lune... Et justement, parmi toutes ces références, Former Worlds prend discrètement, humblement mais fermement sa place d'emblée, dès un premier morceau qui justement convoque l'éclairage blafard de l'astre, pour jeter sur son tableau un nimbe d'hallucination grise qui fait merveille, comme aux limites du champ de vision, hors de portée mais prégnant (désolé, pas fait exprès), propice aux appels que Former Worlds lance comme un loup sans meute.
Comme on dit dans le jargon, "tout n'est pas encore parfait, loin de là" - à commencer par le format de parution - mais on va garder un oeil sur ces drôles.

vendredi 14 février 2020

Human Impact "E605"


D'ores et déjà une des obsessions majeures de 2020 - et fort possiblement d'encore celles d'après.
Lorsque le noise-rock à tête de James Woods se rappelle qu'il aimait bien Pornography, dans le temps, voilà de quoi ç'a l'air.
Je crois entendre que les fadas d'Unsane sont, en nombre, au désespoir à entendre ce morceau, et ce qu'il présage de l'album : ils ont raison. Car "E605" est bien représentatif de ce que ce rock industriel grande classse a de cinématographique, dans ses évocations et ses cadences, et d'indifférent à toute notion d'envoyer le bois "en live". Tout en simplicité, tout en ambiance discrètement swinguante, tout en menace svelte. Lorsqu'on sait y faire, on n'a pas besoin de cogner. Même si on sait le faire.
Et moi, j'ai 18 ans à nouveau.


PS : oui, petits malins, dans le clip Spencer a l'air de Billy Corgan croisé avec le Juge Demort pour embaucher dans Joy Division

Today is the Day : No Good to Anyone

Le foutu disque est fléché, pire que Saint Sébastien : les serpents de Supernova, de retour pour la première fois sur la pochette, la signature de celle-ci par Jef Whitehead, les deux extraits judicieusement choisi et leur production puant l'alcaloïde à la façon d'Axis of Eden, le titre à lui seul : No Good to Anyone est l'album du retour de Monsieur Austin le super tordu, le venin humain, le démon. Il y avait donc matière autant à un hold-up cuisant qu'à un gadin catastrophique.
Mais comme un Pop. 1280 de récente mémoire nous l'a rappelé fort à propos, il n'y a parfois aucun mal à se laisser faire plutôt que jouer les esprits forts, et ce n'est pas parce qu'on a été prévenu de la direction qu'on connaît la destination.
Tout y est, tout est là pour que le venin foudroie, le noise rock, le metal, la batterie qui semble déjà avoir été mordue par une araignée particulièrement méchante, la voix qui de nouveau paraît partie prier des dieux nouveaux et vierges, à travers des jungles qu'elle traverse en se fredonnant d'étranges chansons de marche. De toutes les manières il était une image qui mieux que cette pochette un brin convenue fascinait et excitait : les photos d'Austin aujourd'hui, avec ce visage paré à aspirer toute lumière dans un Werner Herzog ; l'homme était déjà loin à l'époque, mais il n'est pas revenu parmi les vivants semble-t-il.
Non, voilà le malaise avec No Good to Anyone : n'était son titre, on aurait le désagréable sentiment sans partage de se trouver en train d'écouter quelqu'un qui en a plus que rien à foutre de qui que ce soit : qui n'est entouré, dans son esprit, par qui que ce soit. Le sentiment de suivre un genre d'ermite survivaliste parti s'enfoncer dans la forêt infinie d'une planète dépeuplée ; de quelqu'un pour qui plus personne n'est vivant, d'une sorte de fantôme qui voit à travers nous - voyez donc ce regard qu'il a, dans ce visage buriné à la Brian Cranston, c'est le même voile et le même vide que dans ces guitares, et dans ces incantations plus virginprunesiennes que jamais, ces berceuses religieuses qu'il se chante tandis qu'il se fraie un chemin toujours plus loin, à travers les ronces et les troncs, son couteau de survie à la hanche dont une main ne s'éloigne jamais, le caressant ainsi qu'un animal de compagnie à la chaude présence. Le monde des hommes n'est plus l'affaire de Steve Austin, on l'entend sur un "Son of Man" qui n'évoque qu'une sorte de blues horriblement défiguré du troisième millénaire, d'après toutes les catastrophes climatiques et les guerres civiles en découlant, le blues et tous ses Johnny Favorite, ses Dax Riggs, ses Meyhna'ch, ses bras de fer et ses parlementations qui ne se font qu'avec Lui, personne d'autre.
On ne sait pas bien, on ne peut pas savoir, quel voyage a entrepris cet homme-là, ni de quoi lui sert ce fusil qu'il a sanglé sur le dos, dans son monde décimé, mais le périple d'évidence est capital, et il a son regard fixé sur les nuages, plissé, soucieux, jaugeant. En réalité (rires) ce blues-là est celui d'un homme enfermé profondément en soi-même et s'y enfonçant de plus en plus, loin de tout et tous, perdant peu à peu et en conscience quoique brouillée, tout contact ou notion de ses semblables et de la vie ; au milieu même des rafales de sulfateuses qui viennent rythmer un thrène beumeu, on ne quitte pas le registre de la complainte étouffée de la pierre qui coule sous des lieues et des lieues ; celle dont relèvent des choses comme Crève-Coeur ou The Downward Spiral, dans les intimités prostrées de qui il paraît introduire un mauvais chat nommé Sammy Pierre Duet.
A moins qu'on n'ait trouvé là - pendant qu'on est dans le trivial - tout simplement, le (noisy) grunge le plus vicié, vicieux et infernal du monde : ça collerait après tout assez bien, avec le fait par exemple qu'une "You're all gonna die" passerait aussi bien sur Filth Pig que sur When the Kite String Pops... ou Days of Fire ? ou The Spoils ? Ou encore la bande originale d'un Natural Born Killers satanique et chamanique, avec des cameo de Mike Scheidt et Scott Kelly, pour "Mexico"... Pourvu que l'on arrive à la considérer extirpée de cet autre monde qu'est ce disque halluciné, c'est à dire.
Enfin, bref : entre No Good to Anyone et Human Impact, on est au parfum pour 2020 : les plus sinistres affranchis des années 90 sont de retour en charge des opérations, et ils ont deux-trois nouvelles moyennement agréables à nous annoncer sur le futur, qu'ils ont inspecté et qui ne les a pas convaincus.

jeudi 13 février 2020

Human Impact : Human Impact

Human Impact inspire des entames aussi convenues que "Qu'est-ce qui arrive quand des vieux briscards ayant fait leurs armes dans Cop Shoot Cop et Unsane décident de taper le boeuf ensemble ?" ; car Human Impact déroule, et Human Impact est aussi bateau que cela. On n'aurait sans doute pas dû être surpris, à se rappeler tant le consternant Wreck que le fabuleux Release, d'ainsi entendre que tous ces mecs-là aient envie de jouer du rock, sans se faire chier la bite. Mais le rock n'est pas le souci qui se pose avec Human Impact.
Le souci est que l'album sonne beaucoup comme Cop Shoot Cop sans la folie, et un peu comme Unsane sans la furie. Du rock urbain et mélodique, mais sans la flamboyance qui faisait de Release un feu d'artifices autant qu'un polar mené en quatrième au ras du bitume, à travers les rues endormies où la pluie réveille l'odeur de pisse et de sang, enivrant le passant qui vaque à ses louches occupations.
Le mauvais esprit pousse à saquer le disque en remarquant qu'était tout aussi prévisible un résultat en forme de Cop Shoot Cop hébété sous opiacés - et l'incurable optimisme à derechef s'emparer de ce point de vue pour tenter d'y trouver un angle de vue valorisant pour le disque ; mais il est des choses plus concrètes qui s'y prêtent, et surtout une, qui se désigne sous le terme "E605".
Rien d'étonnant ou si peu - à la rigueur l'habillage dans les tons "cold-wave du futur" qui caractérise tout le disque, et le différencie vaguement d'un Cop Shoot Cop d'époque - dans ce morceau ; mais simplement une inspiration cette fois digne des suspects en cause, c'est peu de le dire ; une ambiance lourde, menaçante, non résolue malgré un refrain claironnant une certaine forme de déchaînement théâtral caractéristique - de Cop Shot Cop, Foetus, et toute la familia.
Alors on s'accroche ; à ces deux choses qui font comme une sorte de fil conducteur, à une veine mélodique qu'on retrouve de morceau en morceau (celle de "Portrait" semblant une version diluée de celle de "E605", on décide de ne plus voir le verre à moitié vide - à savoir que Chris Spencer est, de toute évidence, un imitateur correct mais sans génie ni magnétisme, de Tod A. - et de laisser Human Impact installer son paysage futuriste un brin dépressif, son Joy Division à casquette de chauffeur-livreur. On trouvera la chose amusante ou pas, rapport à ce qui se disait un instant plus tôt, mais ce sont donc là choses subtiles, qui font de Human Impact un album qui supporte mal une écoute au volant. Un album de rock fourbe, pas franc du collier, infectieux sous l'évidence de son groove éprouvé par les années de pratique de ses enculés vétérans et assermentés de musiciens.
Alors on l'imagine volontiers se glisser bientôt sans trop se faire remarquer ni excessive difficulté, avec sa carrure étroite, dans nos étagères, s'y faire bien vite presque oublier, avec ces airs qu'on a dit de pas-tout-à-fait-redite-mais-tout-comme - et y tisser une toile de racines avec les années, pour nous laisser découvrir dans l'avenir qu'il n'a fait que prospérer et épaissir naturellement, avec son rock de vieux salauds qui dans le futur n'ont fait que devenir encore plus durs-à-cuire, au sens propre. Qu'on a fini par mieux que s'habituer à la diction pâteuse de Spencer, qu'on aime peut-être même bien mieux ici que sur pas mal de disques d'Unsane ; et à peu à peu se montrer capable d'entendre d'autres moments de bravoure certifiés, comme "Cause", quoiqu'ils ne l'étalent pas ni n'en fassent un fromage, ce qui après tout est bien toujours la manière Cop Shoot Cop, et aussi un groove non moins discret et rase-les-murs, mais lui aussi toujours aussi indécent depuis les jeunes années de Cop Shoot Cop : sapristi "Consequences", bougre de bougre cette basse sur "Respirator", mon Dieu en fait la batterie dès le "November" d'ouverture - et sur "Cause" ! -, crénom la basse de robot névrosé sur le refrain de "Respirator"... et le groove mutant, industriel, tueur du "This Dead Sea" de conclusion ! La messe est dite.
Ce petit disque de rock en est bien un, et c'est tout autant un faux film d'action fourbe, un de ces films traversés de généreux trous d'air métaphysiques et autres moments dispensateurs de troubles inépuisables. D'ailleurs la façon, sus-mentionnée, dont "Portrait" semble reprendre le thème de "E605" mais en beaucoup plus calme, juste après l'emballement de fureur de "Protester", a précisément l'air d'un changement de rythme de cinéma, d'une scène brusquement calme après un crescendo de tension secoué d'éruptions de violence (mais pourquoi je pense à Terminator 2, moi ?).
Et finalement cette pochette qui paye aussi peu de mine que son nom, elle le représente bien, Human Impact, avec sa zone d'ombre en plein centre, où l'attention voudrait bien se fixer mais n'accroche à rien de distinct ou palpable, malgré un trop commode logo placé juste là. En vérité c'est comme pour le disque de Silvertomb : ça fait tellement plaisir d'entendre ces vieux mecs-là sortir pareil disque, fait tranquillement à partir de la musique de leurs années à eux, qui fera date et poids pour ces années-ci ; parce qu'il n'en faut pas douter : on parle d'un PUTAIN de disque ; hanté et hanteur. Bateau ? Comme un coup de genou dans les parties, mon gars !

mercredi 12 février 2020

Bohren & Der Club of Gore : Piano Nights

Selon les termes d'une malédiction déjà largement attestée et documentée, il aura donc suffit qu'enfin je prononce officiellement un avis négatif et aussi péremptoire qu'il était désinvolte, sur Piano Nights, pour qu'à son tour enfin son objet s'ouvre à moi, ou moi à lui, faites avec ça la psychanalyse de comptoir qu'il vous siéra, doit y avoir de quoi s'occuper.
Si un album de Bohren & der Club of Gore est dépressif, le voilà. De façon, pourtant, peut-être un peu plus subtile que ne le laisse penser sa pochette, quoiqu'il ne démente pas celle-ci non plus : le disque, assurément, n'est pas abîme de noirceur, et d'ailleurs c'est normal parce que le noir chez Bohren c'est tout sauf la déprime, retournez donc m'écouter Black Earth. Voilà comment est la nuit noire chez Bohren & der Club of Gore.
Non, Piano Nights est gris, de toute évidence, et de sa grisaille irradie une lumière du même tonneau, qui étrangement vous désaltère et vous délasse, mais pas à la façon dont le faisait la lumière blanche de Dolores. Car Piano Nights est gris comme une nuit blanche - et je réalise ce disant qu'en vérité, j'ai toujours trouvé que ce qu'on appelait nuit blanche n'était certainement pas blanc, mais assurément gris. Gris comme les dents dévitalisées dont semblent faites les touches de ce piano, pour ainsi délaver même les pastels lynchéens fameux, leur ôter le fantôme de force qu'ils recèlent. Dépressif et indifférent.
Et ? Et que voulez vous qu'on vous raconte de plus, pardi ! Raconter une nuit blanche ? Par définition il n'y a là rien à raconter, et pourtant tout s'y joue, ou du moins le semble-t-il, toutes proportions gardées dans la mesure où l'on est tout seul et sans lien à rien de ce que les gens qui passent leur nuit normalement appellent la vie, dont on s'éloigne encore un peu plus si possible du monde à chaque minute supplémentaire à ne pas s'endormir. La dépression comme une bulle, en quoi elle vous change pour vous faire envoler, une parenthèse féérique.

mardi 11 février 2020

Magazine : The Correct Use of Soap

Moins goth, The Correct Use of Soap, que Secondhand Daylight, que cet A Clockwork Orange camouflé en épisode de Daffy Duck ? Moins noir que le dernier individu cité pour sûr, puisque Soap paraît aussi blanc que la savonnette invoquée, avec ses envies de funk qui lui montent partout comme une... montée, et sa voix évoquant toujours Roger Waters mais cette fois un dont la folie (et les abîmes célestes blancs, précisément, évoqués dans The Wall) l'ont emmené se prendre pour David Byrne, lui aussi sociétaire de la Lumière ; aussi blanc que, voyons, des Virgin Prunes ou des Sex Gang Children sapés comme pour aller, la bouche en cœur, à une soirée d'Eddie Barclay : en pensant ingénument y entendre ce qu'ils considèrenet comme de la musique de fête, à savoir une sorte de collision entre Outkast et Public Image Ltd.
Voilà le genre. The Correct Use of Soap, ne songez même pas en discuter une seule seconde, est bien plus assurément de la trempe de Secondhand Daylight, niveau pH, que ne l'est le gauche Real Life. Howard Devoto y confirme sa qualité de chanteur impossible, de voix d'exception ; "I've been swimming in poisons", ben tiens, tu m'étonnes : ils ont dû s'écarter à respectueuse distance de sécurité à chaque brasse qu'il a fait, avec ces laiteuses et prévenantes manières qu'on lui entend ici : pas fous, les poisons.
Tout à la fois, soul, crémeux, enrhumé, cartoonesque - et caustique à t'en décaper l'émail des dents. Tellement crémeux, caressant même, et pour autant tellement froid : il paraîtrait comme ça que Magazine n'a rien de goth, parce que le goth voyez vous, c'est excessif : j'imagine qu'il faut entendre par là que Magazine ce n'est pas excessif et dramatique ? J'ai le droit d'éclater de rire, ou c'est malvenu ? Tandis que de dire que c'est du progressif mais avec des mini-morceaux, ou du proto, parce que les morceaux n'ont pas la bêtise supposée inhérente au punk, post ou pas, là c'est OK... Je sais, je devrais vraiment cesser de lire la critique sérieuse.
The Correct Use of Soap, de façon assez appropriée, est un Secondhand Daylight baigné, rasé, pomponné, manucuré, et tout ceci ne le fait que resplendir. Il en a presque une pur allure de beau gosse grade princier... sauf que ; on a beau penser à Outkast, on n'est pas chez Outkast ; le funk grince comme une girouette sur un asile psychiatrique, aux entournures, et quelqu'un a versé de la bile dans la crème qui est servie dans des coupes.

lundi 10 février 2020

Bohren & der Club of Gore : Black Earth

Le Bohren lynchéen par excellence, au sens le plus cliché du terme - au sens où les clichés sont parfois bons ; très. Le sommet d'un trouble où Twin Peaks, Blue Velvet et Lost Highway mêmes se confondent, de même que le font le jazz et Lustmord.
Si la nuit, la fumée bleue des clopes et le glamour de tout cela, sans but aucun que ressentir pour eux-mêmes une sorte de tension nerveuse et d'anxiété permanente au point qu'elle en devient une forme de sexualité, d'attente sans objet, de palpitance immobile, d'écarquillement de peur extatique et catatonique, veulent dire quelque chose pour vous, alors vous refuser à Black Earth ne veut rien dire.
La menace comme caresse, tout ça ; faites donc pas vos mijaurées, vous adorez cela comme tout le monde, et aussi avoir l'occasion d'être à la fois Lauren Bacall et Sherilyn Fenn dedans vous, un peu davantage à chaque bouffée têtée sur la millième tige de la nuit ; oui j'ai déjà dit nuit, et j'ai déjà dit clope ; et je les redirai encore toutes les deux si je dois continuer ce texte, parce que Black Earth est ce disque trop beau pour être vrai, cet album qu'on n'osait même pas rêver avant de le connaître tant il est abusé, par excellence le disque qui vous donne envie de descendre langoureusement tout un paquet de clopes - j'avais prévenu - tandis que la nuit s'appesantit, s'approfondit, en savourant la sensation anticipée que chacune sera plus soyeuse qu'un verre de Port Charlotte ou de Nikka.
Faites donc de votre vie le plus calme et le plus excitant des films noirs, rien qu'une heure ; vous le valez bien.

dimanche 9 février 2020

Indian : The Unquiet Sky

Le premier Indian, quoi. Ça part d'un riff atmo-stoner, genre Jesu en si possible encore un peu plus souffreteubé, une casquette de camionneur sur le chef, et... ça ne traîne pas : le passage à tabac ; on ne sait pas si c'est nous qui sommes visés ou bien eux-mêmes, en une étrange forme d'ablution quotidienne à base de coups de gourdin cloutés - mais ce qui est certain c'est qu'on mange aussi dans la manœuvre.
La méthode à l'époque ne fait intervenir aucun degré de black metal (essayez donc d'imaginer ça, les jeunes : une époque où il n'y en avait pas partout, du dentifrice aux céréales du matin), car cette voix n'en est même pas non plus, mais une pure sécrétion sludge, du Bongzilla versant hardcore par nuit de pleine Lune. Et d'ailleurs si l'on regarde bien, il s'agit effectivement de cela - entre autres : Indian inventait alors sans paraître s'en rendre compte le stoner le plus méchant du monde ; une chose massive comme Eagle Twin dont il a le tempérament mystique et rêveur, et teigneuse comme -(16)- dont il a les pulsions sociopathes, une sorte de gros machin volant qui bat lourdement d'ailes un peu amochées, pisse le sang par les narines, l'œil un peu perdu au loin sur on ne sait quoi - mais gare aux coups de ce putain de bec d'une taille obscène, et à ces serres de harpie amazonienne. Et c'est cela qui fait à la fois la fraîcheur (si !) d'Indian et en particulier The Unquiet Sky, qui jamais ne fut de l'ultrasick sludge, mais aussi sa terrifiante offensivité : cet air de ne jamais vraiment le faire exprès (cela changera un brin, de mémoire, avec Guiltless), mais simplement d'être occupé à opiniâtrement chercher à mettre le doigt sur la réponse à une question obsédante, à moins que ce ne soit simplement se gratter cette FOUTUE démangeaison au milieu du dos. Avec une pioche.
Non, soyons sérieux ou du moins honnête, il y a davantage à se jouer ici, aussi naïvement et gauchement soit-il, avec tous ces sifflements space rock présent dès le début et tout le long du disque : Indian est un primate enragé mais qui se pose des questions brûlantes ; The Unquiet Sky est un peu le seul disque de sludge connu qui se repasse en boucle l'introduction du 2001 de Kubrick ; et qui en tire, en plissant un maximum son front soucieux de brute meurtrière torturée par le frémissement du doute existentiel, une sorte de version "décennie du stoner" de Streetcleaner en plein Grand Canyon, mais si, regardez bien : après tous les couleurs sont assez compatibles, non ? Le stoner perché au napalm ; celui qui se fiche lui-même le feu en célébration de cette chose qu'il sent en lui, qui le dépasse et l'enfurie - et une fois qu'il a pris son vol en plein ciel, bien sûr.
Enfin bref : s'il est à peu près sûr qu'Indian, que ce soit par cet album pour les plus éveillés ou par Guiltless pour les durs d'oreille, engendra une entière génération de groupes qu'on pourrait appeler (de façon immodérément flatteuse ?) les nouveaux sauvages, et qui tirera de tout cela une façon de faire plus maîtrisée, voire une méthode (mais aussi, soyons pas vache, des talents surnaturels comme Thou), The Unquiet Sky en tous les cas reste toujours, après tout ce temps et ces déluges de barbarie, le même casse-tête à identifier ; et bien sûr, le même casse-tête tout court.
Worshipper of Sores, tiens : ce sont encore eux-mêmes qui se présentent le mieux.

samedi 8 février 2020

Bohren & Der Club of Gore : Dolores

La musique de Bohren, vous n'êtes je l'espère pas sans le savoir, est une de celles - la seule que je sache, en terre jazz - qui semblent faites exprès pour les états MDMA. Et figurez vous que Dolores est plus spécifiquement l'album destiné au matin, aux heures entre fin des dernières braises et début de la redescente, quand la lumière du soleil commence à menacer, plus terrifiante encore que les affres du trou dans la sérotonine.
Dolores est blanc comme la lumière apparaît à ces heures-là, qu'il donne une sourde, lancinante, à peine soutenable envie de passer à déambuler sur les trottoirs déserts de Manhattan, titubant au gré d'un doux vague à l'âme d'un réverbère à l'autre, un peu comme si David Lynch faisait le remastering d'un Woody Allen.
Dolores est bien à sa façon le plus doux album de Bohren, il n'en est pour autant pas un album insipide ou indolore - avouons que ça tombe bien - mais chacun sait que ce blanc-là et cette lumière le sont, douloureuses, et même d'autant plus qu'elles sont sublimes, que le sublime est un douleur supérieure à cette heure-là du matin et du trafic hormonal ; que cette paix-là, qui n'est pas mortuaire comme peut l'être le blanc d'ascenseur pour les limbes de Geisterfaust (ce qui est une évidence du reste, tant Dolores est peut-être, avec Patchouli Blue, l'album le plus du côté du vivant), est une torture ; excessivement suave et sensuelle, et excessivement aiguë.
Dolores ne vous étreint pas le cœur du sentiment fataliste de la tragédie ayant ses serres posées sur l"épaule de chacun depuis sa naissance, comme Black Earth, ne vous le perce pas d'une sorte de dernier fourmillement avant cryogénisation comme Geisterfaust - mais vous le serre à le faire exploser, avec une lenteur et un amour infinis, doux comme un dimanche matin.

vendredi 7 février 2020

Indian : From All Purity

Il faudra penser à également remercier Lord Mantis pour cela : ils nous auront épargné pour une fois d'aborder une chronique d'Indian sous le sempiternel et stérile angle "Indian, His Hero is Gone, et la lassitude éprouvée devant les leaders à cause de leurs trop nombreux followers" ; puisque aujourd'hui, on peut voir From All Purity sous l'angle, beaucoup plus frais, de la version cérémonielle et cérémonieuse de Death Mask.
Et il faut avouer que dans le rôle, il se défend presque encore mieux que dans celui d'album tragique d'Indian - dans lequel force est de constater une forme de montée en puissance puisque, de groupe dont tous les morceaux semblaient échafaudés sur des riffs de fins de morceaux post-hardcore-sludge (ces caractéristiques riffs d'exécuteur commuté sur le mode répétition obsessionnelle jusqu'à ce que mort et/ou épuisement s'ensuive), Indian semble ici passer à groupe dont tous les morceaux semblent échafaudés sur des riffs de fins de morceaux de Neurosis et Esoteric jammant ensemble : le grandiose fait désormais partie de la palette d'Indian, et cela leur va bien ; pour ne rien gâter, cela ne détonne même pas, au contraire, avec leur art non pareil d'écumer comme des roquets enragés, ni avec le toujours aussi copieux volume de postillons afférent.
Lord Mantis, donc, puisque après tout et blague à part les deux groupes sont devenus avec les années une vraie (horrible) bête siamoise, mais dont le seul vice pour le coup qu'il s'autoriserait, dans sa sévère façon de pratiquer la religion commune (celle vouée à l'apocalypse du corps), serait la vierge de fer ; et encore, uniquement parce qu'en sus du plaisir collatéral, il y a dans la pratique, à trouver, l'élévation de l'âme vers les couches de l'atmosphère les plus raréfiées, là-haut parmi les colossales masses nuageuses infectées par les acides et la pollution universelle.
On n'est guère loin d'un Thou qui en lieu et place de l'empathie dévoratrice aurait opté, devant le constat de l'état du monde autour de lui, pour l'intransigeance fanatique, sans nuance aucune ni commisération, qui se serait arraché sa propre humanité de la poitrine à mains nues ; autant que, étrangement, d'un Rorcal dont on pourrait penser à un cousin du black metal de haute altitude et de pentes abruptes - si ce n'est que celles d'Indian ne sont pas du verglas dont on fait les Világvége mais, évidemment, du plus bel orange torride qui soit, évocateur aussi bien de canyons du Nevada vus, avec l'aide du peyotl, comme les vestibules de l'enfer qu'ils sont, que d'une Mars qui fera tout aussi bien l'affaire pour la même utilité.
Le dénominateur commun à toutes ces tentatives de décrire la forme de From All Purity étant de toute évidence l'altitude, et le disque assurément en est un d'ascension, de celles durant le processus desquelles vous laissez non seulement les plumes mais à peu près tout ce que vous avez de viande sur la carcasse, et aussi une traînée de sang dans le ciel, de celles qui sont aériennes comme se frayer un chemin à la surface à travers des tonnes de terre et de roche, de celles où Icare est une flèche se propulsant elle-même avec rage dans l'œil du soleil, comme une malédiction fervente. Peut-être plutôt un tomahawk, tenez.
Ils ont l'air comme ça d'avoir pris en rang social, en hygiène corporelle et pileuse et en poli dialectal depuis - mais ce sont toujours les mêmes barbares insanes qui ont atterri sur notre planète avec la délicatesse d'une grappe de primates sur un météorite, avec The Unquiet Sky ; n'en doutez pas. La trajectoire est toujours aussi abrupte (et le morceau qui commence, comme j'écris ces mots, s'intitule "Directional", karma quand tu nous tiens), l'angle de jet létal (voire plus), et l'intention  ? Sanguinaire. Ennemi du soleil, qu'ils disaient, uh ? Ceux-ci ne s'embarrassent pas de se demander pourquoi : ils mordent la jugulaire et serrent jusqu'à vidange complète, rien d'autre.
Bref, ""Indian [...] et la lassitude éprouvée devant les leaders à cause de leurs trop nombreux followers" tant ce qu'on voudra, car c'est vrai - mais il ne faudrait pas oublier qu'Indian est un putain de groupe, et From All Purity un putain de disque.

jeudi 6 février 2020

Korn : Issues

C'est drôle tout de même comme ces pochettes alternatives, toutes les trois sans exception, conviennent mieux à Issues que celle qui finalement constitue son seul gros défaut, même s'il n'arrive pas à occulter un instant l'aura balaise de l'album. Enfin, drôle ou désespérant, selon qu'on non l'on se rappelle qu'elles partaient toutes les quatre avec leurs chances, et qu'il faut donc concevoir que l'officielle a prévalu sur les autres...
Mais enfin bref : chacune des trois autres, donc, met en valeur une facette particulière du caractère d'Issues, voire jette dessus lui une lumière fascinante. Celle-là sa couleur fauve et la braise sombre couvant dessous, cette autre son côté cartoon des ombres peuplées de surnaturel post-chimique ; et celle-ci enfin paraît parfaitement proportionnée avec sa part "in da hood" : le grain playground et son bitume, sur lequel au choix l'on se colle les arpions ou se rabote le museau, le relent d'homicide récent, qui remplace Télé Toons dans le tiéquar, les tâches de gras, de merde de pigeon de sang qui font les couches sédimentaires d'une sorte de jungle sauvage et morose... La lourdeur bétonnée d'un album godfleshien entre tous, avec les petites touches de couleur juvéniles - et néanmoins dépressives - qui sont propres à cet album de fusion névrosée.
C'est drôle, hein ? comment il supporte admirablement bien trois pochettes différentes, cet album aux teintes ton-sur-ton pourtant si denses et chargées, comment ses goufres ogresques sont accommodants pour l'ambiguïté, qui se rappelle ici à notre bon souvenir comme le caractère intrinsèque majeur de Korn (et que la pochette retenue dans le concours balaie sans talent), avec un naturel qu'on n'avait pas entendu aussi cru et gênant depuis... Korn.

mercredi 5 février 2020

Tool : 10,000 Days

En y regardant bien, 10,000 Days présente une forte similitude avec Paragon of Dissonance : en ceci que comme lui, il est l'œuvre décontractée, nature, d'hommes qui n'ont plus l'âge, le temps ou l'énergie à perdre à se déguiser, et encore moins à se déguiser pour, quoi ? entreprendre les équipées chamaniques auxquelles, en revanche, il n'auront jamais passé l'âge et le caractère à s'adonner, tout au contraire ? Et - magie ! - voyez comment les pochettes des deux prévenus se ressemblent...
C'est même le grand charme qui vient encore exhausser la valeur intrinsèque de ce Tool, et s'étroitement intriquer à elle (à l'instar de toutes les formules hélicoïdales et mystico-algébriques que vous voudrez, tenez, je suis de bonne humeur) : la façon dont, ramenant à la mémoire certaine fameuse session photo du groupe autour d'un barbecue, il tourne les steaks de ses riffs et assume, dans une mise à l'élégance digne de Tony Soprano le matin, toute la part metal que paraîtrait-il Tool n'a pas toujours assumée, dans sa façon de jouer, comme on l'a dit déjà, du gros Led Zep injecté de gros funk de proggeux à double pédale - et n'en décolle pas moins du plancher des vaches comme qui rigole, avec une insolence et une virevoltante grâce dont bien peu sont capables, teintées qu'elles sont d'une candeur enfantine et d'une faculté à afficher sa fragilité aussi mièvre soit-elle, plus resplendissante et hilare que jamais. Hâve et radieux est 10,000 Days, et c'est plus éblouissant que toutes les mignonnes merveilles qu'on peut contempler à travers le joujou rigolo qui est vendu avec.

Bohren & Der Club of Gore : Patchouli Blue

Vous n'avez jamais rêvé de partir en vraie grande croisière ? Moi non plus. Mais Patchouli Blue vous en chatouillerait de l'envie, tant il paraît ménager et aménager, au cœur de quelque immense paquebot, une petite vie nocturne secrète, en forme d'alcôve, de bulle de désert et de solitude au milieu du brouhaha, qu'elle annule, de la ruche mondaine ; une croisière parallèle, contemplative évidemment, et ouatée et trempée dans un minuit permanent, à l'image du tempérament et du teint naturels à Bohren & der Club of Gore - mais merveilleusement sans pré-conçu aucun sur la teneur que réservera le voyage, sa couleur, son issue... Divinement dédiée à ce que le jazz réussit mieux que toute autre musique à part celle de chambre (dont le disque parfois se rapproche), à savoir faire de ses phrases mélodiques non pas des monologues et tout ce qu'ils ont de tristement parent avec le monotone monolithe (écueil où s'est abîmé, piégé comme par un miroir, un Piano Nights de bien triste mémoire), mais de rêveurs dialogues avec soi-même, ouverts à tous vents du possible, de l'autre, de l'émotion qui vous germe par surprise.
On n'essaye ici ni d'être "lynchien", ni d'être funèbre, sombre ou terminal ou quoi que ce soit - Black Earth et Geisterfaust ont fait le tour de la question définitivement pour tous y compris Bohren - ni même matinal comme Dolores, on n'essaye rien : la nuit est là tout autour et on la laisse entrer par tous les pores, traverser, désaltérer, baigner, ensorceler, transcender. Et peu à peu l'on voit les couleurs apparaître, du noir sans fond.
Le noir chez Bohren enfante de la couleur, et même de la lumière ; et dans celle-ci vous êtes aussi nu et fragile qu'une aile de libellule à peine éclose, exposé aux plus corrosives mélancolie et joie sans aucune protection. Alors, de peu d'importance sera ce menu détail, que parfois vous ne saurez plus durant Patchouli Blue si l'encre où vous êtes à brasser est toujours celle de l'océan sans fin, ou bien celle du ciel immense et que vous n'avez pas tout à fait rêvé - s'il se peut - cette sensation d'être élevé irrésistiblement : voilà ce qui s'appelle un bain de minuit, si je ne m'abuse.

mardi 4 février 2020

Gutgrinder : Maelstrom of a Blasted Paradox

Le death dans la façon Gutgrinder s'apparente à celui de Hate Eternal, dans cette façon commune de ne pas s'évertuer à être evil pour se concentrer sur le fait d'être sombre, de son humeur. Il est en revanche une autre chose que contrairement à Hate Eternal il ne s'évertue pas à être, c'est spectaculaire, de brutalité et de technicité.
Tout ou presque chez Gutgrinder semble au service d'une couleur, d'une saveur, tout comme peuvent le faire des Barus ou des Ulcerate - et la leur est à la fois amère et brûlante ; une certaine rageuse tristesse est palpable, de façon intermittente et assourdie, sans jamais pour autant verser dans l'épique, mais frisant parfois le black metal et son désespoir hautain, transcrit dans une langue aux accents plus minéraux. En vérité Maelstrom of a Blasted Paradox est chaque fois plus civil, laïc, voire nature que tous les noms qu'il peut faire venir à l'esprit et au cœur - y compris Asphyx, que l'on aurait bien lâché plus haut, au moment de décrire la façon dont Gutgrinder s'approprie Hate Eternal : avec une férocité animale, certes, mais là non plus sans en faire trop. Avec par-dessous une forme de discret groove boltoïde - mais sous-tendu (encore en-dessous, le death de Gutgrinder est tout affaire de troubles profondeurs) d'une nerveuse élasticité plus féline, habitée par l'anxiété. Du death metal humain, au bouillonnement d'autant plus poignant.
Bref, Gutgrinder ressemble bien plus à sa pochette qu'à son nom, et cela est bel et bon.

Magazine : Secondhand Daylight

Le genre de disque qui te rappelle le point commun entre les Stranglers et les Sex Pistols - et pourquoi l'on a toujours trouvé ceux-là menaçants et pas ceux-ci, de même qu'il te rappelle que peu de choses sont plus inquiétantes que Malcolm McDowell en redingote de velours mauve.
Les Stranglers tout à la fois de Aural Sculpture - désolé pour les fanatiques, mais je suis très attaché à ses accents lewiscarolliens - et de Black & White, conciliés sans accrocs, et resplendissants jusqu'à suggérer par endroits leur héritage transmis aux Sheep on Drugs, rien que ça messieurs-dames. Le punk rock comme on l'aime : à l'anglaise, avec les inflexions d'une morgue aussi sophistiquée que tarabiscotée, bien plus corrosive que tous les glaviots muculents.
Secondhand Daylight se présente comme une forme très élégante d'aristocratique et flegmatique ébriété extra-terrestre, de zézaiement des sens où se mélangent les pinceaux et brillamment - étincelamment même - se chevauchent en bafouillant dandy, sleazy et lysergique.
Car Secondhand Daylight possède un raffinement de sirop glam dont on retrouverait des traces chez Horrors ou Blur - mais épicé d'un jaune de bile qui lui vient en droite ligne d'autres glamouzes que sont Lou Reed et Roger Waters. Tout ce qu'enfin l'on est en titre d'attendre lorsqu'on aborde un groupe dont le cerveau répond au nom d'Howard Devoto - si ce n'est pas là un nom de cerveau, cela, le nom d'Al Capone s'il était un personnage de Lewis Caroll, Anthony Burgess ou Roald Dahl, un nom d'éminence maléfique de quelque inframonde de la perversion, d'ailleurs il paraît qu'il a pour de vrai trahi son premier groupe (mais bon, quel traître en est un qui trahit un groupe dont le nom est Bites Bourdonnantes ? moi ce que j'en dis, hein...).
Secondhand Daylight, comme on dit, "s'inscrit dans une tradition" de glamour bizarre dont la nyctalope trajectoire semble longer d'un côté le psychédélisme et de l'autre le vampirisme : The Top, Skying, The Wall  (et puis bien sûr les Stranglers déjà cités, voire Does Dark Matter ?)... et y trace son propre cheminement, sa propre diagonale à la désagréable lucidité bigleuse et la quasi-totale absence de sucre sinon en trompe-l’œil, traversant de biais un étrange dancing interlope, semblable à une sorte de cake garni de pickles, dont la moelleuse vivacité donne parfois jusqu'à de fugaces pressentiments de Skinny Puppy ou au moins Fad Gadget.
Bref : il était temps de cesser de confondre Magazine et Television - les inconvénients du nom pourri, que voulez vous...

dimanche 2 février 2020

Korn : Issues

Il n'existe qu'un disque de hip-hop gothique pour de vrai et c'est ce disque-là ; il se trouve qu'il est également massif et lourd tel un vieux sac militaire dont l'on croirait reconnaître dans le bosselé patibulaire des contours flous de Pork Soda, Songs of Love and Hate, Songs of Faith and Devotion, Bacdafucup, Antichrist Superstar... et The Downward Spiral : on y revient.
Une manière comme une autre de se rendre à l'évidence, qu'on est bien ici en face du jumeau noir, de la face cachée d'Untouchables, avec ce crew d'enclumes en baggy, de la même monstruosité de production de funk taillé pour couler à pic, mais avec ici un parti pris quelque peu opposé quoique tout aussi bien voué à vous avaler tout rond et vous emmener voir des merveilles par le fond comme ferait un calmar géant : ne rien laisser comprendre, tout environner de recoins sombres plus grands que la pièce elle-même et peuplés bien dru de chaleur brûlante, abrasive, malade, dont l'indistincte mêlée de cafards ou pire, qui à la rigeur la constitue peut-être, est rendue plus confuse et menaçante encore par la seule flaque de lumière, pisseuse, insalubre, criarde, que constitue la voix de Davis chaque fois qu'elle vient emplir le centre de la pièce et faire sa parade tragico-lascive de Buffalo Bill, sans chasser les ombres obèses pour un sou (d'ailleurs celels-ci sont son seul public, qu'elle enjôle), ne rendant qu'encore plus pressante et encerclante leur présence malgré sa couleur sourde et indistincte...
Plus lourd qu'Untouchables, plus freak que Life is Peachy, plus gimp que Korn, plus tough que Take a Look : Mesdames Messieurs, un beau bébé de prodige immonde (vous connaissez Tetsuo Shima ?) que l'on a appris à chérir sous le nom d'Issues.

vendredi 31 janvier 2020

Terra Tenebrosa : The Reverses

Alors quoi, t'en veux du black metal chelou, vraiment déglingué, périmé au fond du pot de confiote au lieu que de faire des pieds et des mains pour sonner avant-garde, ce qui n'a rien à voir ?
T'en veux, du qui sonne complètement à la ramasse de tout, comme un machin paumé de la fin des nineties qui essaierait de sonner indus, comme une saloperie qui cafouillerait entre Red Harvest et Satyricon, tout en poussant dans le noir des petits cris pour se faire peur et s'affrioler tout seul, se tâtant les intérieurs à la recherche avide de bruits d'insecte dedans lui.
Après tout c'est souvent cela aussi, les cauchemars, eux qui sont après tout la matière et le sujet de Terra Tenebrosa : n'essayez pas de me faire croire que vous rêvez toujours en qualité Lurker of Chalice ou en résolution Blut aus Nord scénarisée par The Body ; non, des fois cela ressemble justement à cela, c'est précisément cette laideur qui ajoute une couche à l'horreur ; cette sorte d'improbable truc urotsukidojiesque dans sa façon d'être ni electro ni metal tout à fait, avec sa rustrerie hardcore mais en version jeu vidéo un peu clandé, et à l'odeur d'illégal voire criminel, autant que de chimique et bricolé ; comme une sorte de disquette de Donjons et Dragons dans un univers aux airs de dérivé de Clive Barker, et qui se révèle en fait être, façon Cronenberg, un sorte de portail virtuel vers un univers-drogue où cuir et chitine se disputent votre libido, dépiautée avidement.
A telle enseigne qu'au bout du compte le seul véritable cousin que connaisse Terra Tenebrosa paraisse s'avérer, tout bonnement, Lord Mantis, mais oui, parent en cette difformité souffrante qu'ils partagent, et néanmoins percluse d'ambition hypertrophiée, d'appétit, d'amour dévoyé et dévorant pour l'univers, c'est à la fois suffisamment sournois pour qu'on éprouve quelque fierté à l'avoir débusqué, et en même temps ça crève les yeux - c'est tellement le cas de le dire qu'il serait hypocrite de se priver du plaisir de le faire. Mais quand les rêves humides de Mantis ont pour décor de prédilection des canyons brûlants et des failles ocres, ceux de Tenebrosa s'enfoncent dans les mousses enhumées par le givre, entre les longues futaies lugubres. Et tout comme les tarés qui marchent avec Charlie Fell, le Coucou finit à force d'acharnement à s'enfoncer dans le scabreux, le grotesque et l'affreux, par accéder à une authentique forme de grandiose, secondé qu'il est avec un audible enthousiasme par un Vindsval fulminant de joie avec l'orage.
Bref : Skinny Puppy ont fait un disque de beumeu sympho, et ça lave quand même assez bien le cul.

jeudi 30 janvier 2020

Fvnerals : The Light

Qui est le plus lourd, cent kilos de plumes ou cent kilos de plomb ?



Hélas pour certains, heureusement pour d'autres, je ne vais pas être capable de m'en tenir aujourd'hui à cette punchline de porc en faisant confiance à votre curiosité naturelle et capacité à manger autre chose que de la bouillie : d'une, parce que l'article écrit dans le temps pour Slow End n'est plus en ligne, de deux parce que le nom d'Andrea Parker n'est pas si souvent cité qu'il puisse être toléré de laisser passer une occasion de le glisser à l'oreille des masses (rires gras), de trois parce qu'évoquer The Light et ne pas se vautrer, avec auto-complaisance aussi morose et morbide qu'irrésistiblement masturbatoire, dans le lexique qu'il évoque de même qu'on le fait dans ses méandres écroulés de chair cadavérique, malade, évaporée, dans sa sensualité morbide, éreintée, morne, harassée et néanmoins jamais assouvie ni repue... Ca n'est tout bonnement pas possible ; ça ne se fait pas.
Il y a un peu l'intersection - molle mais non sa force, tout celle de l'invincible désir morbide qu'on commence à saisir - de Svartkonst avec Glass Candy dans The Light, en poussant juste un peu ; de l'émulsion de Denali et Sabbracadaver, de HTRK tout en coton vivant. Oh, bien sûr il y a également du Amber Asylum ; mais une alors qui ne rêverait pas d'écrire des sonnets à en faire perler un instant à l'oeil de Shakespeare une vague larme de respect, qui sait peut-être d'un rien d'admiration de poète à poète ? - non ; mais plutôt de lui faire lâcher enfin sa putain de plume et son putain de pupitre, et remarquer qu'il a là, à ses pieds étalée, quelqu'un qui demande son attention, et à lui manger tout entier, et à s'adonner de la plus vile et dépressive des façons à des caresses sans fin tout au long d'un jour farineux et malade sans issue lui non plus ; une chair blême et marbrée, malade à deux doigts de s'évaporer et pourtant lourde d'appétit comme aux instants derniers... Faute de quoi, fatalement, la Mazzy Star nécrophile dont il est question peu à peu s'enfonce inexorablement à nouveau, dans les eaux noires de ses ruminations et moroses méditations, perdant de sa substance pour s'en confondre avec les encres paresseuses, sinueuses, se perdre en suivant les volutes de ses propres ombres de sanglots, se dissoudre dans le grincement du vent étranglé par les branches sinistres des arbres cruels et néanmoins dolents.
Ah, et Andrea Parker ? Eh bien, si vous goûtez un tant soit peu The Light, vous feriez bien d'aller écouter cette perle même pas oubliée car jamais connue, qu'est Kiss My Arp ; déjà parce qu'en soi, avec sa langueur sans égale il constitue un des quelques très peu nombreux disques à préserver à tout prix de l'antique vague trip-hop, mais aussi parce qu'il présente un suffisante opulence de points communs de fond et de sensibilité avec le disque de Fvnerals, pour que celui-ci gagne au passage une aura magique de seul héritage valable dudit trip-hop, ce qui est pour le plus grand bénéfice de l'une comme de l'autre (écoutez et vous comprendrez qu'on ne parle de ces disques et de ces musiques autrement qu'au féminin), entre lesquelles il instaure un dialogue mortellement... morbidement sensuel et inexorable, j'avais prévenu qu'une fois qu'on aurait commencé l'on n'en sortirait plus, aussi en rond puisse-t-on tourner au long de ces courbes lasses, lourdes et ouateuses.
On sort de ce disque sans trop savoir pourquoi mais sans heurt non plus - bien peu de mots en vérité sont plus étrangers à The Light que "heurt" -, parce qu'il se finit, lui-même n'a pas vraiment de raison pour cela, ni certainement de conclusion, il est une sorte de permanence, finalement une bienheureuse éternité de néant rêvasseur. La stagnation, dans des eaux croupies au point du spiritueux. Venez confire comme des pruneaux.

mercredi 29 janvier 2020

SuuM : Cryptomass

Normalement, dès lors que les mots "doom" et "italien" sont présents dans la même phrase, on sait de façon presque certaine qu'il va se passer un truc ; parfois un fiasco effarant, mais bien souvent un coup fumant.
Il serait un peu facile, mais non totalement fallacieux, d'entendre dans Cryptomass quelque chose des deux derniers noms à nous avoir infligé une rouste cuisante assez pour revenir promptement en mémoire, dans cette catégorie, à savoir Night Gaunt et Caronte, ce qui tombe assez bien puisque le dernier nommé nous a tout récemment infligé une déception, certes à demi attendue, en prouvant qu'il avait comme on pouvait le craindre fait le tour de son propos.
La musique de SuuM est au moins aussi obscurantiste, dévouée à l'ombre et faite pour vous environner d'une crypte (sans blague ?) oubliée du monde, douillette alcôve pour toutes les plus patientes cruautés, que celle de l'ensorcelant The Room ; à n'en pas douter elle porte dignement le programme affiché par cette pochette et ces couleurs, que l'on voit. Quant à son chanteur, s'il éveille des échos de Glen Allen Anzalone momifié, c'est carrément avec l'Angelo Bergamini du légendaire Zentral Friedhof qu'il fait le plus de connexions ; et aux deux il ne renvoie que depuis une hiératique et sévère pose enveloppée dans une cape de chiroptère : on voit si, ceci ajouté à cela, il est question d'un disque occulte, envoûtant, empreint de religiosité désespérée... et sachant hululer à la pleine Lune sa soif de sang quand à l'occasion elle se fait sentir.
Tout ce que devrait être le doom, direz vous ? C'est où l'on en revient à notre propos premier, car en vérité je vous le dis même Ice Dragon font des cheveux blancs, à entendre Cryptomass : Italians do it better.

Memento

Je dois sans doute lire trop de Livres sur la Musique dernièrement (pensez donc, un sur la no-wave et consorts, et un sur Tool (!)), ou de Tops de la Décennie (et culpabiliser en raison d'oublis certains dans le mien, torché vite fait) mais j'ai envie d'être pompeux, un coup.
Envie de signaler formellement que, tout comme il y eut des Enemy of the Sun, des Korn, des The Unquiet Sky (même si l'honnêteté commanderait peut-être d'admettre que c'est Guiltless qui a davantage marqué son temps, ne nous en déplaise), des Buster et des I de Cursed, il y a aujourd'hui... Oh, bien sûr, la discographie de The Body, et un peu celle de Thou ; mais également des albums comme A Patient Man, et Caustic, et Death Mask, et We Love to Look at the Carnage : des disques qui malgré des influences, sources, bien réelles et identifiées, constituent tout autre chose que des suiveurs dans le vent, emportés par lui.
Des pierres de touche, des affimations au milieu de ce courant un peu vain de l'escalade permanente : des moments où celle-ci sans forcément l'avoir décidé, en précipitant sur des personnalités un peu plus relevées que la moyenne, a engendré quelque chose de profondément moderne, qui soit propre à ces temps nouveaux ; qui précisément a partir de ces formes connues - auxquelles on peut parfois se contenter de les réduire à la somme, alors que par exemple le disque de Wrekmeister n'est pas juste Swans+Nick Cave+Earth, mais créé également un troublant dialogue entre Frank Herbert, l'auteur entre autres de Preneur d'Âmes, et François Truffaut - firent acte d'appropriation, de naissance, et oeuvre de poésie. Des choses généreuses qui vous font sentir, en particulier lorsque vous êtes une chose commençant d'être vieillissante et rouspétante, que vous êtes encore connectée au présent et bienvenue dans le vivant.
On ne saurait dire d'ici si les auditeurs de musique en reconnaîtront, en sauront même simplement la trace dans l'avenir, la référence qu'ils auront constitué pour d'autres après eux comme il en fut pour des Yob et des Gaza, mais on n'en a pas moins envie de les citer, comme des héros. Et sur le monument à leur bravoure de, toute pompe assumée, ajouter le Hero de Bölzer, Banlieue Triste évidemment, Anti Life aussi mais qui fera sûrement partie des soldats inconnus, et Cranial Obsession ; et puis il ne s'agirait pas d'oublier le dernier Pop.1280, Raspberry Dawn d'Okkultokrati, In Darkness de Varials, deux Terra Tenebrosa (pas celui du milieu), et puis aussi et pour finir, vu qu'on a pas prétention à écrire l'Histoire de la Musique donc encore moins à l'exhaustivité, faisons-le sur des que ça fait un peu bander de mettre en exergue : Uniform, bien sûr.

mardi 28 janvier 2020

Tool : 10,000 Days

Laissez moi résumer voir, si j'ai bien tout compris : ce disque, c'est le groove funk-metal malabar et félin comme du Rollins Band (... avec de GROS morceaux de Led Zep dedans) d'Undertow transmuté en version lumineuse, ascensionnelle voire un peu nébuleuse - servie pour un album dont le thème est globalement noyauté par le deuil après des années et des années d'une longue maladie maternelle, et l'amertume consécutive à une élection démontrant qu'aucun message un tant soit peu subtil n'est voué à être compris par les masses innombrables de vos compatriotes ? C'est bien de ça qu'on parle ?
Une certaine mesure de respect me semble obligatoire pour ce foutu album-là, sans même parler de l'émotion sourde, mate, diffuse, mais finalement tellement puissante et odorante qui l'infuse de partout - sous ses airs modestement civil, profane, paisible... S'il faut être honnête avec sa propre méchanceté pusillanime (et heureusement passée) : sous ses faux airs de version triviale de Lateralus, de version yuppie d'Undertow, de version éduclorée d'Aenima. Peut-être bien le disque le plus émouvant, sensible et frissonnant de Tool, tout nu ainsi lavé de tout son charbon et sa fange, à en ridiculiser tout A Perfect Circle exception faite de Thirteenth Step.
Ce disque-là, il a toutes les caractéristiques qui font un désastre à la Fear Inoculum, en théorie, et il est juste son inverse en tous points - accessoirement, bien sûr, vu que bien au-delà de ça il est à la fois suprême de nineties (Rage, Jane's Addiction... Tool) et infusion de l'esprit directement dans le pâle firmament qui se dissout dans l'éther, gazéifié bien loin de toutes considérations aussi triviales qu'une époque. Terrien, 10,000 Days ? Tellement pas une seconde...

Nawaharjan : Lokabrenna

Le son de tôle froissée et les chœurs racaillo-cafardeux au papier gras juste comme chez ce groupe polac, là, Grszusjza (orthographe de mémoire, vous voyez de qui je parle, avec la pochette qui déchire), et les riffs de la période Hate Them/Sardonic Wrath de Darkthrone : oui ça fait serré mais c'est une chose très spécifique, et très qualitative ; et un petit accent à "r" roulés qui donne des airs à la fois de Khold et de Lifelover...
Banco, tout simplement. Un déluge de neige transilvanienne au milieu de laquelle se glissent des caillasses ferrugineuses et bien entendu une certaine quantité d'instruments tranchants - et où par éclairs dans l'abasourdissement, au milieu de la mitraille et sans que c'en dénature la rigueur une seconde, on croirait presque entendre Primordial : n'en jetons plus (quand bien même l'envie taraude de dans la brèche glisser Ekpyrosis ou Trelldom, pour être sûr que chacun ait bien compris de quel hivernal appel d'air on est dans les altitudes) : si un mot caractérise Lokabrenna, c'est celui de passion, au sens premier comme au plus figuré (c'est bien simple : à plusieurs reprises (la fin de "Skuwwe", bon sang de bonsoir !) on les parierait Italiens), car comme les Irlandais sus-nommés il semble que c'est ainsi que Nawaharjan éprouve l'idée du black metal ; l'amère ("Utfrusko", nom d'une pipe !), bien entendu. Et non seulement ils ont raison mais, putain : c'est beau.












Tout ce, en somme, que n'est pas cette pochette, qui pour sa part n'est que SCANDALEUSE (je suis le seul, sérieusement, à penser à Jamiroquai ?).

lundi 27 janvier 2020

Licantropy : Extrabiliante

Paraîtrait comme ça qu'ils jouent du garage, ces olibrius-là ; pour ma part je n'imagine pas cela comme ça, mais je n'y connais rien en garage, alors je fais confiance : je me permettrais juste d'ajouter comme balises Fvzz Popvli, Admiral Sir Cloudesley Shovell et le premier Horrors ; puis un peu Alien Sex Fiend et Captain Clegg, et sûrement aussi les Misfits et les Cramps.
Ce qui permet de poser de bons prémices pour aborder ce dont cet album est la preuve en immersion : si généralement les champis éveillent en nous le loup, le prédateur primordial au large sourire carnassier, il semblerait donc que chez les loups les mêmes éveillent leur bonhomie naturelle et leur lunaire amabilité. Au vu des noms invoqués plus haut, l'on se doute que l'histoire se déroule nuitamment et que de par le fait, bien entendu, l'amabilité a l'oeil allumé et les hanches un peu de travers, tandis que d'une courbette elle vous invite à la suivre dans ses fantaisies aigrelettes, dans les grillonnants chuchottis desquels les scratches se coulent aussi naturellement que les intervention de Hammond : sur la pointe des pieds, en toute décontraction, sans jamais déranger le flot continu de caresses légères et voletantes des chauves-souris.
Ou comment l'Italie se révèle à la nuit tombée la plus réjouissante et rafraîchissante hypothèse de Caraïbes des Lycanthropes. Normal.

samedi 25 janvier 2020

Saltas : Mors Salis - Opus I

Faire du CMI-metal, finalement c'est facile à ce qu'on dirait - à condition de ne parler que des bons groupes, si rares soient-ils : de toutes les manières, les autres n'ont aucun intérêt ; et bons, Saltas le sont, leurs premières démos l'ont établi sans conteste possible.
Mais réussir à en mitonner du qui ne se joue pas exclusivement dans le nappage putride et l'haleine de caveau, mais garde une capacité narrative et mélodique death metal, à l'ancienne, là, c'est de suite un peu moins brut, et plus décoiffant.
Mors Salis - Opus I sort les couleurs, huileuses, celles des souches noueuses et griffues plus menaçantes que tous les growls, et celles de la mousse goulue qui pousse dessus en masses avides, celle des feuillages violins et des spores maléfiques exhalant des prières pulvérulentes. Le regard énucléé, il s'invite à la table de Temple Nightside pour à ses teintes de l'horreur minérale répondre, affable et graseyant, par celles du blasphème végétal.
Oui, Saltas eussent pu, avec le brio dont on sait qu'ils auraient été capables, trouver moyen de simplement décliner encore (,) la même gluante formule qu'ils avaient mise au point, laquelle on aurait volontiers supportée et dégustée un disque de plus durant ; ils ont toutefois préféré faire encore mijoter et muter leur grosse soupe épaisse, la laisser caraméliser, faire des bulles obèses qui sont des mondes en soi - et devenir une forme de vie nouvelle, faisant sa petite existence au mépris des lois de la nature dans son coin, heureuse et verte, dans le Jardin de la Peste, où son vieux cabanon croulant fera tout au plus penser, en fait d'euclidien, à un carambolage entre Abelcain et Meyhna'ch (dérives possibles vers Stupéflip comprises)... Mais en réalité on est plutôt et surtout entre la scierie d'humains et la maison hantée. Il faut bien admettre qu'on s'y sent, comme de juste, immédiatement chez soi.

vendredi 24 janvier 2020

Wrekmeister Harmonies : We Love to Look at the Carnage

Le gars J.R. Robinson arbore la grosse beubar et la dégaine générale d'un émule de Daniel Higgs et Nick Cave mitigé d'americana-charclo céleste à la Dylan Carlson (les phalanges tatoués, mon gars), vocalement c'est entre Gira et Cave qu'il crèche, musicalement on lézarde quelque part entre l'agression à base de monumentalisme pastoral façon Swans, et l'emphase épico-texanique école Lift to Experience, le nom du groupe sent le concept arty metal-friendly, celui du disque le concept artypocalyptique entre The Body, Theologian et Devandra Banthruc, le disque sort sur Thrill Jockey... Dites : on aurait pas réuni un peu tout et coché toutes les cases disponibles ce millénaire-ci pour se faire détester, ici ?
Et pourtant, une fois de plus (mais au fait est-il question d'autre chose avec la musique ?) : le miracle. La grâce. Amber Asylum, Sol Invictus, tout ça ; la sobriété et le minimalisme, de bout en bout sans jamais s'échouer dans le misérabilisme ; la délicatesse (on pense parfois, fugacement, à une sorte d'anti-The Angelic Process) qui, outre les deux noms précédents déjà bien assez parlants sur la question, évoque Heavy Weather Soundsystem ; tout ce que la musique dite atmosphérique peut avoir de plus ample et suffoquant de grandeur ordinaire ; de crudité placide.
We Love to Look at the Carnage joue le blues du désert (astuce : pensez à la température de celui-ci à la tombée du jour, et non aux ocres étendues de sable brûlant) tel que l'ont joué des Mythical Beast, ou des Cavity d'après la résurrection (et avant la nouvelle mise en bière, à ce qu'il apparaît, ce qui est un peu dommage, même si After Death se suffit à lui-même, une suite plus conséquente que Wraith n'aurait pas été de refus) : froid et abrasif mais avec la douceur qu'apporte le registre spirituel, y compris le plus âpre, caressant comme peut l'être le vent, c'est à dire avec une quantité de dents toujours difficile à estimer précisément - et ce n'est pas cette occasionnelle couleur de candeur toute aussi 120% américaine, qui fait quoi que ce soit pour vous arracher à la délicieuse ambiguïté de ce disque-là...
Décidément une miraculeuse réussite, ne surlignant ni sa violence presque non-dite (le drone affleure, parfois, comme l'ombre d'un cachalot) ni même sa beaucoup plus audible douceur et sérénité qui, fût-elle désespérée, pour autant ne néglige pas un instant notre bien-être et se montre un hôte absolument exquis - l'on ne cite après tout pas Tony Wakeford pour rien, et l'on prendrait un thé chez ce Robinson-ci avec le même ravissement qu'un servi chez le gros homme au chat ; et d'ailleurs c'est probablement de là qu'on est le plus proche avec le présent album, sous ses faux airs de galerie d'art : des horriblement soyeux disques de L'Orchestre Noir, et leur détresse insondablement élégante, tant même lorsque les chansons ressemblent à celles de Steve Von Till, c'est dans un monde où ce dernier ne serait pas Robert De Niro, mais Michael Lonsdale.
Lui donnera-t-on après tout quoi que ce soit d'autre que le bon dieu sans confession, à J.R. Robinson, lorsqu'à dire vrai on n'a soi-même jamais senti la grosse différence entre Julee Cruise et Alan Vega - ce qu'il faut remercier aujourd'hui Wrekmeister Harmonies de nous faire réaliser ?

mercredi 22 janvier 2020

Schizophrenia : Voices

Un coup d'œil à la pochette suffit pour comprendre que ce n'est pas à Sonic Youth, mais à l'autre groupe auquel on pense en un quart de seconde lorsqu'on lit "Schizophrenia", que Schizophrenia vouent un culte énamouré.
Heureusement, moi qui ne supporte guère les débuts des brésiliens en question - ni d'ailleurs le milieu et la fin - le disque de Schizophrenia me fait surtout penser, par sa fureur hachée et survoltée, présente dans ce qui fait la différence à savoir évidemment la voix et la batterie, aux merveilleux Thulsa Doom (quoique le vocabulaire soit évidemment plus razorthrash).
Cool.

vendredi 17 janvier 2020

Varials : In Darkness

Bon, d'accord, reprenons : In Darkness est, tout simplement, un disque de neo - non, attendez, re-reprenons : on recommence déjà à se fourvoyer dès le démarrage.
In Darkness est un très bon album de neo ; comme à l'époque historique, où déjà le mot important dans l'appellation complète "neo-metal" était "neo", tant ni Korn ni Deftones n'ont grand chose de réellement metal, non plus que Tool, ici on pourra qualifier par son nom non-abrégé le style de Varials : "neo-beatdown" ; l'important étant que le disque soit bien perçu comme un pair d'Adrenaline et Life is Peachy. A partir de là, on est confortablement calé pour s'imaginer l'octogone où Will Haven fout sur la gueule à Suicide Silence : avec sur les côtés les deux arbitres, Chino et Anselmo.
En somme un disque de neo tel qu'il serait s'il sortait aujourd'hui - ça tombe bien... - à savoir méchamment adhésif et grotesquement patate comme du neo, cependant que compact et extrême comme le hardcore de son biotope contemporain, auquel il n'appartient pourtant pas tout à fait. Le boulot de vrais bons jeunes, qui ont compris un paquet de trucs comme les petits malins que jeunes se doivent d'être, mais qui pour autant ne se croient pas plus malins que les jeunes d'avant eux, et en conséquence s'appliquent à ce qu'ils font.
Heureusement que vous, qui nous lisez fidèlement, aviez été prévenus qu'écouter du neo était encore cool, pfiouu : vous n'êtes pas pris au dépourvu, ni sujets à de ces coquetteries mal placées qui ne font surtout de tort qu'à votre propre bonheur - n'est-ce pas ?

mardi 14 janvier 2020

Plebeian Grandstand : False Highs, True Lows

Commençons par lâcher d'emblée le fameux nom qu'on a eu la coquetterie de ne pas prononcer la première fois : Deathspell Omega.
Oui, False Highs, True Lows y fait fortement penser, pour la bonne et probablement très exacte raison qu'il lui est redevable de son orientation musicale. Pour autant, l'album de Plebeain Grandstand fait de cela une chose de bien plus personnelle que les parpadelles de beumeux dans le même cas - et, ce qui nous intéresse encore plus, d'au moins aussi fascinant que l'original.
Deathspell, donc, mais éclairé par tout ce que le hardcore peut charrier d'à la fois animal et militaire, par cet posture d'esprit à la fois instinctive, féline - et commando. Mais aussi, bien entendu, et avant toute chose, éclairé par, je vous le donne en mille ? Ce rouge démentiel, insane, toxique, tout juste. C'est lui probablement qui fait que l'on croie entendre une manière blackpunk pour un futur totalitaire où la décadence est une loi martiale faisant régner la terreur et le cannibalisme, et qu'on l'on y trouve des consonnances industrielles plus satisfaisantes qu'au disque de Neo Inferno 262, mal gré qu'on en ait ; quand bien même ce cochon de batteur n'y est pas pour rien non plus, n'est-ce pas, et encore moins l'est (innocent) le chanteur de Mourir, avec ses feulements rabiques à peine plus que subliminaux, ou bien ces riffs empalant les fameuses dissonances sur les fourches d'un stroboscope... Mais ce rouge, mes aïeux ! ce rouge...
Il dit tout et pour commencer - et finir - il dit comment vous allez voir tout au bout de quelques minutes à peine enfermé dans l'album.
On avait dit à l'époque qu'on espérait revenir vers lui à la fin de l'an 2016 ; il lui aura fallu finalement plus longtemps, pour nous ramener à lui au bout de son harpon ; mais il n'y aura pas manqué.

dimanche 12 janvier 2020

Earth and Pillars : Earth II

Le coup de l'album black metal sans metal, Earth and Pillars l'avait pour mon grand désappointement - car grandes étaient les attentes, à double titre - tenté et échoué avec le disque compagnon de leur album "Neige" (coté Pillars I, dans leur nomenclature propre), en prenant l'exercice trop au sens littéral, strict : celui où l'impétrant se frotte à Filosofem et généralement se fracasse dessus.
Ils le retentent en utilisant cette fois des guitares qu'on n'entend guère mieux que le tambourinement sur le toît d'une averse dont il suffit à dire la rigueur terrible, en gouttes plus dures que de la grêle, et qui ne servent que de toile de fond vert d'eau pour se faire trouer, ainsi qu'une dentelle, par les sourds coups de la batterie - mais surtout la majesté des claviers.
Pas de discussion possible, une autorité semblable à la sévère leur est de mise : ils sont les maîtres en ce disque, que partout tranquillement ils transpercent, comme les rayons du jour les ombrelles de feuillages. Le black metal naturiste atteint ici un sommet, pas de doute. Alors on arpente le disque sans se presser, on se laisse infuser par cette lumière non pareille et extasier par cette perfection végétale, on dérive en méditation, on laisse les pieds se poser tous seuls et les pas nous emmener nulle part, et surtout pas hors de ces bois jamais.
Green metal Natures & Découvertes ? Pas vraiment, non ; Earth II est âpre, dur, inhumain comme un raisonnement elfe chez Tolkien. Du metal gris comme les futaies de Lothlórien. Et voilà comment, d'un coup, l'on comprend - enfin ; vous pouvez croire que ça m'a tarabusté et agacé un moment - l'intersection de ce disque et ses pluies de longues lames de lumière blafarde, avec les ors de derniers feux du jour, de cette pochette fatale.

samedi 11 janvier 2020

Ordo Rosarius Equilibrio : O N A N I [Practice Makes Perfect]

C'est fou, tout de même, ce qu'une pochette bien conçue dans des couleurs bien choisies peut accomplir, pas vrai ?
Or donc, cet album, déjà décrit ici comme le disque de trip-hop-lounge que Die Form n'a jamais sorti ni Raison d'Être non plus, communique effectivement la sensation de contempler Pettersson en train de longuement, délicatement masturber : une statue de marbre blanc, pour être exact.
Ce n'en fait pas forcément, avec ses froids effleurements, le disque d'Ordo Rosarius Equilibrio le mieux indiqué pour s'émoustiller les pistils (de toutes les façons l'on a déjà CCCP pour cela, et Reaping the Fallen... The First Harvest), il est même plutôt d'une sorte d'assez effrayante beauté inhumaine (on a dit Raison d'Être après tout) - mais ce peut cependant s'avérer assez troublant ; le plaisir n'est pas toujours chose agréable.

vendredi 10 janvier 2020

Deathmaze : Eau Rouge

On pourrait presque se contenter de corriger la fort racoleuse fiche promo : oh, juste un léger rectificatif ; car plutôt que "'mi-Cure mi-Darkthrone", on aurait dit mi-Protomartyr.
Pour le reste c'est assez ça : Darkthrone pour la fière linéarité et qui a bon droit de l'être, sur le principe qu'il n'ya pas lieu de faire des morceaux progressifs lorsqu'on tient une pareille humeur, celle de sortir braver le vent qui vous crache au visage toutes ses glaires et sa mitraille, une du genre qui exige tout sauf de la flexibilité, Darkthrone qui, de même que Neurosis à propos de hardcore, est un vocable servant en peu de mots à dire beaucoup de choses, suivant le contexte, et ici en terrain néanmoins cold-wave, sous-entendra donc également les échos de Amebix voire Nightfell que l'on sent parfois affleurer (comme par hasard, sur un morceau titré "Flames Eternal", ben tiens...), bref pour tout sauf le black metal, ce qui tombe puisqu'après tout avec le temps, celui-ci s'avère presque un malentendu de l'histoire, concernant Fenriz et Culto.
Quant à la facette cold au sens plus conventionnel, si effectivement on parle le langage de la beatbox et des lignes de basse frustes et maussades, il y a là quelque chose, dans le timbre de la voix bien entendu mais aussi dans une certaine sobre élégance des intonations, qui rappellera plutôt les chats de gouttière de Protomartyr - d'ailleurs on penserait à la rigueur aux Cure, mais alors en passant par leur mariage avec les Sisters dans Sister Dolorosa...
Mais on a compris ou l'on va comprendre que, précisément, l'affaire de Deathmaze n'est pas de juxtaposer deux choses qui n'en font déjà qu'une seule - malgré la dissemblance qu'on pourrait croire, entre heavycrust des bois nordiques et gothcold à l'élégance sévère -, au moins dans leur cœur, sinon dans celui de qui l'ouvre un peu - et, au besoin, a déjà été préparé par un autre disque où participait Gregory Mertz. Mais de se lover dedans ainsi qu'en un vieux pardessus familier.
Et puis ils ont raison, les ladres : pourquoi se creuser la nénette davantage ? Eau Rouge n'est rien de plus compliqué que cela, car ce qui est simple n'est pas rien : pas le genre de disque qui vous aidera à cesser de déguster la musique comme on sirote une eau-de-vie ; du punk simple, qui file droit sous le vent aigre, mais au bouquet riche, puissant - on pensera encore aux lointains cousins du Black Hole Crew, mais qui auraient trop d'amertume contre laquelle enrouler les épaules pour faire les marioles. Une musique qui habite la simplicité d'autant d'ambiguïté que goth rock sait le faire dans sa grise et sourde complainte, son doux et pénétrant gémissement blessé ; une musique de solitaire, pour une vie de clébard, errant, incapable de s'attacher, et dont toute l'humble nature se voit résumée dans la façon dont la "Cybercrime" de la fin, dont la prometteuse beauté, que tout autre tâcheron opportuniste moderne aurait fait tirer en longueur jusqu'à l'embonpoint, pensant tenir l'idée de l'année, se voit promptement et abruptement rendue au silence.
Rideau.

Mourir : Animal Bouffe Animal

De prime abord, s'il fallait structurer le bouquet que l'on perçoit à l'écoute de ce black metal presque aussi difficile à épingler, malgré sa semblable relative orthodoxie, que celui de Plebeian Grandstand dont un membre est présent : on se devrait de jeter d'emblée en jeu les noms de Leviathan et Sordide.
Car ce black possède - loué avec de grandes louanges soit pour cela une nouvelle fois le nom du producteur qui à Modern Rituals, Pathetic Mankind ou Place Noire donna leur grain si particulier, à la fois minéral et brumeux - une qualité à la fois abrasive, féroce comme un chien des rues, et distante, altière telle l'air marin. Quelque chose en somme qui colle fort bien à ce logo sanglant sur sa pochette énigmatique et laconique, dans un esprit sourdement japonais sans avoir la grossièreté du japonisant.
Au point du reste que ce n'est pas tant le metal qui constitue la matière première, mais plutôt comme chez un Rorcal époque Vilagvege, les pentes de papier de verre des montagnes gelées - ce qui est assez raccord avec la pochette de Modern Rituals autant qu'avec l'angularité et la déclivité dudit logo : ça commence à ressembler à quelque chose, pas vrai ?
Le point commun entre ces choses dont le concours ici peut sembler incongru ? Il existe, en cette non pareille mais bien réelle façon que tous partagent de tenir un propos et des images à la fois massives, à la limite du monumental, et pourtant servies - comme éprouvées - brutes, crues, âpres, punk chez certains : c'était également où résidait toute l'insaisissabilité du dernier Plebeian Grandstand, avec sa capacité à jouer du black metal pur à 101% et de le faire sonner aussi explicitement menaçant que hardcore peut l'être ; on retrouve ce talent ici, mais exprimé sous un autre angle, davantage porté au mythologique et au dantesque, en des visions grandioses qui emmènent le réel faire un tour de l'autre côté de la Lune et catapultent le chant au royaume de l'hallucination...
Même avant "La Gueule Ouverte", encore plus saisissante sous ce regard avec ses mirages verglacés, ses effluves de Verne et Lovecraft, la moitié du travail est déjà faite par des guitares riches dont on se laisse volontiers perdre dans le grain hivernal : en vérité, aussi étonnant que le Deathspell Omeghardcore de False High, True Lows est cet amalgame de true black - légèrement sorcier même - avec des humeurs post-hardcore sans qu'un instant l'on ne se sente le moindrement en danger de s'abîmer dans le sentimentalisme et la pensivité barbue traditionnellement associées à ce dernier genre, lequel se voit plutôt en situation de se féliciter, de voir ainsi ajouté à son lexique, sur la "Animal Bouffe Animal" finale, la pierre à cathédrales sonores dont le black fait office de gisement, pour avec bâtir un de ces lents et colossaux édifices qui sont plutôt sa partie... au moins dans la première partie d'un morceau final peu avare en quoi que ce soit, et où pour ma part j'entends sans l'expliquer pourquoi Mourir me fait également penser à Verdun : une forme de sincérité presque enfantine, écorchée comme bien peu, et pourtant (vraiment ?) plus impitoyable que bien des guerriers plus patibulaires et caparaçonnés ?
Mourir brouille les frontières, et fait du monde dont il est contemporain, ainsi que son titre peut donner à penser qu'il parle, un royaume en proie aux chimères, au cauchemardesque, au fabuleux, dont aussi bien après tout son titre pourrait indiquer qu'il est son réel sujet ; Animal Bouffe Animal est en-deçà de ces considérations, et se joue au niveau du primordial, du viscéral, de la lutte à mort contre peu importe quoi, au juste, de l'hallucination ou de la triviale survie - que, on n'invoque après tout pas Sordide pour rien, il nous présente comme infestée de démons plus redoutables et mortels que tout le bestiaire de Gustave Doré. Le genre grosse bouffée d'air froid qui endolorit les poumons.