lundi 17 septembre 2018

Burial Hordes : Θανατος αιωνιος

Ceux-là, ce sont presque les plus faciles... mais pas tout à fait loin d'être les plus difficiles. Je parle, bien entendu, des disques avec ce genre de pochette.
Le genre qui fait tout le travail, au point qu'il n'y a presque que le minimum à faire, histoire de juste s'assurer que personne n'aille mal interpréter, par hasard, les puissants stimuli de l'imaginaire qu'elle fournit généreusement... En ne franchissant jamais le pas de trop dans le descriptif émerveillé, qui sera de toutes les manières toujours en-dessous de la qualité non verbale d'évocation qu'elle démontre.
En l'occurrence, la mission est juste d'aiguiller un peu si nécessaire l'imaginaire, en précisant que Burial Hordes sont de la nationalité d'Embrace of Thorns. Car en vérité, The Termination Thesis est de la famille de The Scorn Aesthetics, dont il est le cousin plus sévère dans sa semblable grandiloquence pro-apocalyptique ; à part ça, que voulez-vous dire ? Que cette pochette est grise comme le ciel de l'Orage Dernier, qu'elle tourbillonne telle le vortex au bout du temps, et l'heure du jugement ? Quant à la procession, et au centipède : voilà le point dont je vous parlais tantôt, et où il ne faut pas aller flanquer ses gros sabots à expliciter les fantasmes grisants que l'esprit nourrit bien mieux sans mots. Et pourtant ; qu'il est difficile, autant que de ne pas se resservir ce verre de trop lorsque la bouteille est bonne et l'ivresse de même, de ne pas se laisser aller à déverser les mots qui viennent, se bousculant, avec l'emballement, le tournis de l'imaginaire confronté à des disques de cette trempe...
Burial Hordes donne à savourer ce que force est de reconnaître comme la sensibilité grecque en metal - puisque même Dead Congregation, à leur légèrement gauche façon de preux, la reflètent - cette sinistre emphase, faite de noir de tonnerre et de vin couleur de sang. Tout comme dans The Scorn Aesthetics on songe parfois au sens esthétique de Paradise Lost ère Icon ; à la différence de The Scorn Aesthetics, on n'est pas en ces parages éberlué par un batteur qui soit un carnaval à lui tout seul, on est davantage absorbé par les délices qu'offrent de nombreux passages dans la tourbe ferrugineuse, la boue imbibée de sang. En fait, The Termination Thesis est à ce point moins dynamique et fougueux que son cousin, qu'il est la terre où l'autre est le feu (noir) ; il est un énorme caillou, dont les riffs ne servent qu'à le faire rouler sur davantage du monde pour le broyer.
Si un seul autre nom devait être évoqué pour donner une idée de l'humeur particulière à l'album, que ce soit celui de The Destroyers of All ; qui, oh coïncidence, mêlait dès la pochette orage et sang, et dans l'imaginaire soulevé massacre et monstres des mythes hellènes... A moins que tout compte fait, ce ne soit celui de Bölzer ? qui s'en sortirait mieux pour traduire cette étrange interzone où maraude le disque, entre old-school blasphématoire, fuligineux et désécrateur à tout crin, et maladive barbouillade moderne de dévotion, de fièvre charnelle et d'inquiétude, entre sauvagerie primale et décadence terminale... Neurosis autant que Rebirth of Nefast sont des mirages qui traversent la vision périphérique pendant le déroulement de l'ombrageux album, qui hante les paysages de fin du monde comme l'écho du lointain appel d'un migou.
Oui, en fait The Termination Thesis tient davantage de l'ours des cavernes que de tout autre chose ; ou du grondement d'une meute de loups sur la steppe des rêves agités de l'ermite. Et l'on fait toujours bien de ne pas se fier aux apparences de sa distance.

samedi 15 septembre 2018

Witchthroat Serpent : Swallow the Venom

Electric Wizard ? Oui : on continue, une troisième fois, à ne pas mettre un bœuf sur sa langue au moment que survient la démangeaison de prononcer le nom trop illustre, pour parler des Toulousains les plus maléfiques du monde (davantage que Sektarism, oui). Principalement,  uniquement même, cette fois, parce que cela permet de facilement et promptement situer certaines caractéristiques saillantes de leur musique (le type de chant et de riff), certaines en tous cas, qui s'attachent à la partie émergée dans le réel de celle-ci ; partie qui, on le comprend vite, plus vite encore cette fois que lors de leur concert à Châteauneuf de Gadagne, n'est que d'assez peu d'importance.
Parce que la musique de Witchthroat Serpent, qui paraît avec Swallow the Venom parvenir à maturation plutôt que maturité - la patience n'est pas la moindre vertu de qui se mêle de sorcellerie -, constitue sur la base ainsi constatée des mêmes matériaux, l'à peu près exacte antithèse de celle d'Electric Wizard et son doomxploitation ; à commencer (sans même parler de cette capacité à accrocher violemment et d'emblée avec, au contraire de l'autre, du tout sauf accrocheur) par le terme même de wizard, qui paraît de toute évidence une métaphore, une hyperbole rock'n'roll chez Oborn et son gang de motards cossards, lors que celui de witch paraît parfaitement littéral, à appliquer au doom de Bolzann et ses deux affreux sbires. De même les riffs, qui peuvent sembler se parer de la même limpidité chez l'un que chez l'autre, sont chez Witchthroat autant l'expression de la grâce, qu'ils ne sont pas celle d'une nature pop, ou blues, dans l'intention. La grâce du démon, voilà, c'est parfaitement cela. Celle qui se révèle ici - aux initiés, donc, aucune exhibition dans la lumière aux yeux de l'univers n'est de mise  chez Bolzann & Associés - plus que jamais encore à la hauteur de tout ce lexique de la serpentesque, tant dans ces basses pourtant toujours plus râclantes à l'image du tranchant d'une pelle, que dans les souples, envoûtantes, malfaisantes inflexions du chant, dont l'intention sacrée n'est pas à souligner - ou même du reste que dans la batterie tout simplement et effroyablement patibulaire.
Alors, Electric Wizard ? Soyons honnête : on y a pensé ; au moins le temps de la première écoute où, pas la peine de le nier, comme chaque rencontre avec eux sur disque ou sur planches, l'on est comme déçu, sur sa faim : l'impression d'entendre du EW, disons le tel que bêtement on le ressent, en moins bien. C'est, pour simplifier grossièrement, cela l'effet Witchthroat Serpent, écouté distraitement, du Electric Wizard en moins bien ; écouté attentivement - ce qui ne veut pas dire avec l'intellect, mais avec tout son être, en dévotion, en dédication - c'est du Electric Wizard en tellement, infiniment... plus profond. Élégant. Lascif.
Entendez le plutôt comme le nom d'un style que d'un groupe, car c'en est devenu un au même titre que Black Sabbath ; style où du reste Witchthroat Serpent serait plus à rapprocher de Wounded Kings, pour le côté dandy, et surtout du dangereux dandy de Visions in Bone - sauf qu'encore une fois ce n'est pas cela, qu'une fois encore Witchthroat Serpent marche seul, en prédateur et redoutable, quoique longiligne et altier, loubard des bois, ombre dans le sein de l'ombre, lame dansant comme flamme blême ; le gros son pour sûr n'est pas leur affaire, mais celui qui tranche ; et celui qui garrotte et strangule, mieux qu'un fil de fer particulièrement robuste. Un morceau tel que "Pauper's Grave", sans aucun doute, n'invente rien - d'autre qu'une porte, qu'il ouvre à la façon dont on taille une cruelle boutonnière dans une panse, vers une réalité parallèle, chatoyante comme des chapelets de boyaux. Witchthroat Serpent, c'est le doom, l'evil doom, celui qui a la beauté du Mal ancestral. Le poison. Le lait du serpent. Celui qui dans le rituel ouvre les voiles vers le monde vrai, celui où les possibles révèlent leur vrai visage, la nudité majestueuse de leurs appétits : il est un nom qui doit être prononcé aussi souvent que l'autre, à leur sujet, et c'est celui de danger. Swallow the Venom en exhibe une nouvelle facette, une nouvelle région, une nouvelle profondeur ; la définir, la décrire en termes géométriques ou en mesurer en botaniste la consistance (une cérémonie ? une danse ? une dégelée ? un voyage ?), est plus hasardeux que jamais, car par définition tout peut y arriver.
Rendez-vous de l'autre côté de la forêt, loin, si loin - si vous y parvenez jamais.

lundi 10 septembre 2018

Mirrors for Psychic Warfare : I See What I Became

Bon, on va procéder comme suit, ce sera plus rapide : y a-t-il quelqu'un dans la salle, n'importe qui, qui n'a pas encore fait son coming-out new-wave et souhaite le faire devant le groupe ? Allez y, c'est le moment.
Ce petit coup de gueule amusé poussé, force est de reconnaître que Scott, indépendamment de la tendresse que l'on éprouve forcément devant toutes ses aventures et expériences, lui il se contente de le faire au chant, et que du reste il s'y débrouille ma foi fort bien, et sans pomper personne ni se renier dans un quelconque bal masqué. En fait, allons même jusqu'à pour une fois l'admettre : j'exagère ; c'est surtout frappant le premier morceau ; ensuite, c'est juste mon Scott qui chante mélodique, quoi : faut bien avouer que ça a de quoi saisir, de surprise et d'admiration ; d'autant plus sur le fond industriel coupant et psychédélique qui est celui de I See What I Became. Car derrière lui - et probablement un peu avec lui - Parker fait un peu du Lash Back, ce qui est très très bien en soi, et offre de nouveaux horizons à la bête qu'avait dévoilée le premier disque.
Sur "Crooked Teeth" (mais le titre n'en est-il pas déjà un indice ?) on a même la surprise - assez divine d'ailleurs - de l'entendre se muer en une sorte de rappeur - terrain où là encore le dévoué et décidément fort efficace Parker le suit - pour abstract hip-hop, axe Dälek-Bigg Jus... Kelly bientôt prêt pour venir poser des lyrics sur le disque de la renaissance de Techno Animal ? à condition, alors, que Justin y mette à profit tous les trucs qu'il a appris en enfantant Post Self. D'ailleurs, en passant, "Body Ash", c'est une instru de guitare volée aux sessions de Absence ?
Ou bien au fait ne serait-il pas déjà en train de le faire - représenter sur son propre disque de, a-hem voyons, wavish kosmischamanic illbient ? Pour sûr, on n'avait pas entendu aussi gentiment chelou et perché depuis, au bas mot, Morthound et son doublé Spindrift - The Goddess. On ne part pas dans tous les sens, non : on survole ; tout ; de très haut ; à quoi vous apparentez une chose comme "Death Cart", vous ? Somatic Responses et Nick Cave ?
On regretterait presque que le disque se terminât, de façon toutes proportions gardées plus triviale et euclidienne, sur la prépondérance de ses relents de Nadja (Nadja qui, dois-je le rappeler, a repris sur son meilleur disque "The sun always shine on TV" ?) ; de même qu'il est, probablement, permis de douter ne fût-ce qu'un brin, du bon goût des atours orientaux sur "Flat Rats in the Alley", si pudiques soient-ils ; mais à un album qui révèle ce qu'il y a de Michael Hutchence dans le chant dont est capable Scott Kelly (voilà, quant à moi, où je raccroche "Death Cart", parmi les étoiles), il sera beaucoup pardonné. Ou tout autant, du reste, un qui le montre - "Tomb Puncher"... - en train de donner une leçon de sa façon à Nick Holmes, sur la bonne façon de chanter bellâtre ténébreux, sans un instant se départir d'une bouche pâteuse qui donne direct à l'imaginer tel qu'on l'a vu sur scène grattouiller sa guitare en ânonnant sa country dépressive : paraissant en bonne voie de subclaquer de quelque longue maladie particulièrement épuisante, et qui le blanchit à tous points de vue, plus détaché et végétatif chaque lente seconde qui passe... Survoler, vous dis-je, est le mot. Scott est haut, très haut. Dans des sphères mentales dont la dolente indifférence au tumulte tourmenté du temps qui va, évoque finalement Frank Herbert plus que toute autre chose ; comme une intuition d'indigo qui n'aurait jamais la balourdise de se manifester et de briser la laiteuse âpreté du décor élémental; l'étape d'après la neurocountry crépusculaire et post-mortem, pour Kelly qui me confirme tranquillement, après le premier Mirrors for Psychic Warfare et le second Corrections House, que quand bien même j'ai fini, à la grâce d'A Life Unto Itself, par me réconcilier copieusement avec son De Niro de faux-jumeau, j'ai ma petite prédilection affinitaire entre les deux, et qu'elle s'affirme en profondeur.

vendredi 7 septembre 2018

Givoldi Fossa : De Marées en Oubli

Lorsque des gadjo en paraboots se mettent à l'ouvrage sur un disque de new-wave, cela peut donner Doktryn si ce sont des beumeux parisiens, avec la fascination-répulsion assortie pour la discothèque. Ou bien, si ce sont deux rêveurs rugueux, amoureux de leur terroir et des rivages de l'océan, Givoldi Fossa.
Dès l'intitulé, on est dans le mystère, la rêverie, l'inconnu. D'entrée, ensuite, on est frappé ; de comment la stratification, compacte et brumeuse à la fois, de tout ce qui constitue cette musique iodée, des scansions aux beats en passant par les spectres synthétiques, est à tel point dans l'ordre du vrai et du juste, que c'en est douloureux ; nous ne citerons pas toutes les références qui viennent immédiatement en tête, on irait croire que je les flatte, mais comment ne pas accueillir avec la plus fondamentale des logiques ces bruits du littoral farouche, ressac et pas dans les galets mouillés, lorsqu'on a comme toute personne douée d'émotions été, en esprit, arpenter hagard une plage avant l'orage d'hiver, en écoutant Pornography ?
Les deux carnes amères de Givoldi Fossa viennent à point nommé nous rappeler que la différence entre cold-wave et EBM n'en a jamais été une, depuis les vieux Absolute Body Control, The Klinik et Insekt jusqu'aux parties de Lol sur, précisément, Pornography (qui d'ailleurs n'a jamais trouvé que le ladre y battait comme la plus féroce des boîtes à rythmes (celle de Godflesh ?) ?) en passant par  la présence de Systema sur In the Butchers Backyard, ou encore par Self Non Self (ouais, d'accord : voilà des références ; et vous avez remarqué quoi ? Elles sont toutes vieilles. Parce que De Marées en Oubli, à sa propre façon et sans repomper personne dans des gimmicks, sonne avec la même simplicité, rusticité, que tous ces trucs produits bien cru avec deux bouts de ficelle, et que cela n'a pas empêché, bien au contraire, de passer dans la catégorie des intemporels et des classiques ; me chauffez pas ou j'ajoute Daemonolatreia et Killing Joke, pour vous faire les pieds). Jamais été une différence, ni une cloison, jamais été autre chose qu'une membrane poreuse, vivante et iodée.
Tout juste comme d'entrée dans le disque n'existe aucune cloison, aucune barrière de sécurité pour protéger l'un de l'autre et qui que ce soit d'aucun des deux, ni lui laisser de passage à gué, entre la vulnérabilité des sentiments et la dureté martiale de l'action : cela commence aussi bien dans la cohabitation de ce beat-ci avec ces nappes-là, que dans la scansion même d' I Luciferia, ambigüe, équivoque, versatile comme elle est (sans même parler de son timbre, dérivant à plaisir entre dandysme sévère, morgue à la Casio Judiciaire et feulements lycanthropes : ces rugissements sur"Charnier d'océan"...) : tout fait partie de la même unique intention, indicible autrement que par cette musique (qui, déjà, disait "Universe is a sensation" ?) ; comme qui dirait que ces deux gars-là ont tout compris à beaucoup de choses (ira-t-on jusqu'à risquer que Givoldi Fossa éclaire jusqu'à la rendre purement logique, la cohérence qu'il y avait pour Blut aus Nord à dériver comme ils l'ont fait vers la wave sur Cosmosophy ? on ira, oui) ; ou encore : la new-wave comme illustration de l'indivision obligée d'une perception du monde, d'un rapport direct aux éléments : je ne vous le fais pas dire, c'est inattendu, a fortiori dans une variante aussi austère de celle-ci.
Et pourtant - parole ! même la construction, la dynamique du disque semble creuser cette idée, cette sensation, avec sa façon de paraître utiliser le même beat et les mêmes thèmes pendant ses quatre morceaux - à l'exception notable, toutefois, de "Le havre de la fosse", prévu initialement pour accueillir l'intervention d'un autre chanteur, qui ne put finalement se libérer, mais c'est aussi bien, se dira-t-on, le morceau aurait peut-être été trop différent, vu comme il l'est déjà (juste) assez ; quand bien même on voit comme elle se tient prête à voir se lover dedans une voix, telle quelle elle ouvre à merveille le bouquet aux saveurs pornographyques de De Marées en Oubli, en même temps que le ciel à l'imaginaire, et qu'elle prépare l'esprit, le lavant au vent de la tragédie qui vient, avant la sanction qui suit, la conclusion dans la cathédrale à ciel ouvert. Et ce sans pourtant le moindre sentiment de redite ni d'émoussement - puisque c'est tout le contraire qui se produit, avec en apothéose la presque insoutenable incisivité de "Jamais revenir, jamais devenir", avec son air à la fois de s'élever invinciblement, irrésistiblement, et pourtant d'aller encore plus à l'os, concentré droit au but tel un rayon, du synthé jusqu'à la voix qui (encore une fois) à l'unisson semblent, dans un premier temps, viser vers le bas pour ratiboiser tout ce qui traîne, vaporiser pour mieux ensuite élever... en veux-tu des équivalence termes-à-termes, en v'là : dépouillement et dépeçage ; imaginez donc ce morceau, et l'effet de dévastation sans merci, sur un dancefloor goth, en n'importe quelle année entre 1979 et 2029. Et puisqu'on parlait plus haut de Cosmosophy, le petit gars de Reverence se montre, sur le morceau en question, largement, facilement à ce niveau-là au moins de sublime, sur le registre des entrelacs vocaux dont on ne sait jamais s'ils montent ou s'ils descendent...
... On ressort, en toute impitoyable logique, avec une sensation de profond assouvissement et de violente frustration étroitement mêlées, de ces courtes et cuisantes minutes que du coup vous allez vous repasser, encore, et encore (vous l'avez ?) - ah, çà ! mes drôles, vous avez bien fait de laisser la parole au bruit des galets en conclusion, quelle dérouillée : recraché par la vague, après un bon essorage dans les rouleaux, voilà ce qu'on est après De Marées en Oubli. Rarement la beauté terrible de la mer en hiver aura-t-elle été si bien enluminée, Messieurs, elle vous en remercie.





P.S : J'ajouterai à titre personnel que cet E.P de Givoldi Fossa me rappelle, ce que je fais toujours avec délices, comment la cassette où je commençai d'incuber le virus dont il est question mêlait sans rupture de ton extraits de Some Girls Wander by Mistake et Up Evil, et rien que pour ça, merci Messieurs.

mardi 4 septembre 2018

Moto Toscana : Moto Toscana

Comme toutes choses minimales, et comme toutes choses extrêmement impliquées émotionnellement - ou plutôt, mieux : sensuellement - Moto Toscana épuise sur la longueur. Impliquées de leur côté, s'entend, autant que du vôtre, accroché que vous êtes dès le début. Il épuise comme tout ce qui est excessivement concentré, peu propice à la distraction. Mais il fascine non moins (si non d'autant plus) violemment. Au casque, l'album est tout bonnement insupportable.
Or donc, imaginez un monde alternatif, où vous rencontrez ici le jeune Trent R. enfermé avec ses machines dans sa chambre d'adolescent, s'apprêtant à lâcher sur le monde extérieur à Mercer, en guise de revanche, son Pretty Hate Machine ; mais n'ayant au préalable macéré dans rien d'autre que du funk : Korn, Sausage, et à la rigueur juste un peu de Rage Against the Machine pour ne pas écouter que du claustrophile ; ce qui est du reste un échec, qu'on en juge puisque l'autre groupe auquel on pensera est les Queens of the Stone Age à volets tirés pharmacoholiques du premier album. Ce qui à son tour, une séquelle fatale en entraînant une autre, nous amène à notre dernière référence importante : Dope Smoker : tout ceci, vous en conviendrez aisément, n'est que de la plus stricte logique, comme celle d'une surinfection ; car peu importent les "disco-doom" et "sludge-funk" que le groupe s'est  - espièglement, on n'en doute pas - décernés, Moto Toscana joue surtout du grunge intoxiqué très très chimique.
Maintenant, vous n'avez plus qu'à imaginer tout cela engoncé de force, façon combinaison intégrale d'esclave en latex, celle sans les trous pour les yeux, juste une narine, dans la forme d'un truc probablement joué par une foule de deux personnes grand maximum et encore, on a du mal à imaginer autre chose qu'un gonze tout seul, dans sa chambre elle aussi volets tirés, à programmer cette saloperie reposant uniquement - mais lourdement - sur une batterie au pouls chimique, une basse progressive comme reptation peut l'être, et une voix qui ne la boucle pour ainsi dire jamais - je vous avais prévenu d'emblée que le disque était éreintant - rivalisant avec l'autre (la basse, donc) quant à savoir le plus saurien et retors des deux, en une sorte de partouze au ralenti - harassant, je vous dis - où l'on croit reconnaître, mais sans certitude, çà ou là une jambe de Layne Staley ou une épaule de Keith Caputo, au milieu de sa mélasse de Reznor fondu.
Pas tout à fait donné à tout le monde d'ainsi parvenir à créer une masse organique qui ne ressemble à rien d'identifié, paraissant d'un instant à l'autre d'une nature tout autre que le précédent, et faisant tourner la tête dans l'autre sens pour distinguer le haut du bas - avec si peu de matériaux (pas même un slip), plutôt qu'avec la profusion insane qui en est plus communément la recette. Bref, si votre conception du funk tel qu'il doit être fait se circonscrit à peu près scrupuleusement à Nine Inch Nails (The Downward Spiral et Hesitation Marks, plus précisément encore) et Super_Collider, comme bibi (qui, confidence pour confidence, y ajoute également Tha Last Meal mais c'est hors de propos ici), vous allez ronronner.

Mark Lanegan & Duke Garwood : With Animals

Trois one-man-gangs se partagent, sans heurts, pas un coup de flingue intempestif, le territoire du wasteland des spectres.
L'un s'appelle Wolfkind, il règne sur les bas-fonds et tout lieu où le vice est loi ; le second se nomme Cowgill, et les âmes sont toutes ses vierges consacrées, pour en faire ses repas ; et le troisième est Lanegan ; en son sein dans le sifflement sans fin d'un vent creux et chaud, dans ses échos de cendre, il recueille ceux qui perdus sur cette lande cherchent un peu de bienveillance.
Comme Mark ne nous est pas tout à fait étranger, on se retient difficilement d'écouter With Animals en tastevin : ainsi détectera-t-on des notes du trip-hop de It's Not How Far You Fall, It's The Way You Land et de la folk-country funéraire et zazen de Field Songs. Ce qui du reste dit assez bien ce qu'est le disque, musicologiquement tant que spirituellement : comme si Lanegan était parvenu à se détacher, tant de ses racines traditionnelles que de ses plus récentes aventures en terres plus modernes et technologiques, trouvant ici dans ce minimalisme où l'on a du mal à dire s'il relève davantage du souvenir de l'un ou de l'autre, la forme fantomatique la plus pure et à même de laisser se développer les esprits de sa fantomatique présence et nature.
C'est bien de cela qu'il s'agit, tant à côté de With Animals le résultat, objectivement proche, qu'obtient un Timber Timbre, paraît un complexe et fragile appareillage d'horloger, enraciné dans ses méticuleuses fabrications. Mark Lanegan, lui, a toujours été un spiritueux. De toutes les manières vous comprendrez bien vite à l'écoute du morceau-titre, pourquoi il est inenvisageable d'employer d'autre vocabulaire, à son endroit, que tout ce registre de la subtilité et simplicité élémentaire et fondamentale. Ainsi, bien sûr, que celui de l'apesanteur.
Du coup, si vous voulez en déduire que voici du vieux (c'est un terme d'affection, du reste il est toujours capable, sans prévenir, d'inflexions rappelant le meilleur des Screaming Trees et qu'il est un immortel beau gosse maudit mais vivant du grunge, ce faux-jumeau sauvage, plus doux et plus ténébreux, de Morrison ; bref Mark est sans âge), le meilleur album depuis un bon bout de temps, qui suis-je donc, moi, pour vous l'interdire, et au nom de quoi ?

lundi 3 septembre 2018

Fvzz Popvli : Magna Fvzz

Rudimentary fuzzy... Ce serait tellement tentant de vous les pitcher, de vous les vendre comme cela. Tellement faux, aussi. Oh, concrètement, platement, sur un graphique, cela fait sens : le son "gavé de fuzz" (enfin j'imagine, ne jouant pas de guitare je n'ai jamais réussi à me mettre dans la tête le nom des différentes sonorités à pédales), la voix anarcho-archaïsante.
Mais cela ferait de l'identité Fvzz Popvli un "son", une recette, ce qu'ils ne sont pas. Ni juste proto-hard (fuzz, proto-doom, garage, sixties... vous savez mieux que moi) malgré le son et les riffs, ni juste punk malgré la scansion et la gouaille, ni juste batcave malgré l'ambiance de carnaval des goules ; et ni  non plus la simple juxtaposition expertement dosée de tous ces ingrédients pour cartonner : Fvzz Popvli sont uniques, pour de bon, et comme tous leurs pairs non pareils, ils sont généreusement ignorés par la populace. Peu importe, Fvzz Popvli ne vivent pas dans une dimension où règnent de telles préoccupations, Fvzz Popvli sont créatures fantastiques, créature du royaume de l'incertitude, de celui où tous les chats sont gris.
Magna Fvzz, plus encore que Fvzz Dei, s'adonne à l'amour des cimetières, à l'amour dans les cimetières, et à tout ce qu'il peut y avoir de très adéquat dans leurs intitulés dans le goût d'Asterix, et surtout leurs pochettes doucereusement inquiétantes : d'approprié à une musique - sorte d'étrange rock incandescent et cependant paisible comme une souriante et polissonne berceuse - toute peuplée de satyres, gnomes, griffons, dryades et autres lutins aussi diversement difformes qu'ils sont égrillards, babillant partout leurs lazzis au milieu des grillons, menant sarabande infernale dans une joie et une bonhomie enfantines, en une manière de sabbat cold-wave claudiquant et ricanant de bon cœur, émaillé de lunaires échos des Trois Garçons Imaginaires et du juvénile Sorcier Électrique bras dessus bras dessous titubant, et chantant le vin des sorcières.
Fvzz Dei comportait son lot - léger, mais tout de même - de moments d'angoisse - disons, presque - indubitable, tandis qu'il vous emmenait par la forêt sur le chemin de son monde parallèle ; c'en est fini de ces sortes de choses avec Magna Fvzz, on est entre soi, en un autre temps, de l'autre côté de la frontière avec le merveilleux, et une joie douce et paisible comme toutes choses nocturnes (jamais n'aura été aussi clair pour quoi l'on dit "trois heures du matin") nimbe tout ce qui vous entoure, ne vous laissant que le fantôme d'un doute pour flotter en périphérie imperceptible de vos sensations, quant à la réellement parfaite innocuité de toutes ces farandoles et ces mets, dont peut-être c'est bien à raison que l'on ne s'y sentit jamais tant chez soi qu'à l'époque la plus psychopathe de notre vie, à savoir l'enfance. Mais une mesure de crainte n'a jamais fait que renforcer le pouvoir de la séduction.

dimanche 2 septembre 2018

King Dude : Music to Make War to

Deux choses se déduisent, ou plutôt s'imposent à la vérité des sens, à la rencontre du nouveau King Dude : d'une, King Dude est désormais sociétaires de l'académie des goths de grande classe, et plus aucun débat là-dessus ne sera souffert ; de deux King Dude n'est pas un sot.
Car deux choses s'entendent d'emblée en pénétrant dans Music to Make War to : d'une, King Dude possède un sacré putain de grain de grande voix new-wave, où la fragilité gracile propre à Ian Curtis se marie gracieusement à la gracile fragilité propre à Bernard Sumner : une voix de spectre, et une voix de survivant, tout à la fois, une voix qui n'est pas sûre elle-même d'avoir réellement survécu, ou bien si c'est dans l'au-delà qu'ainsi elle se promène, avec juste le rien qu'il faut de Weatherall pour d'un petit ricanement flegmatique hausser les épaules et suivre sa squelettique route ; de deux, évidemment mais quand même, on a eu peur ne fût-ce qu'un peu : King Dude n'a pas commis ce qui eût été la dernière connerie à faire, à savoir refaire Sex, ou plutôt tenter, car ça n'aurait jamais marché.
Il fait même encore mieux : il fait la suite ; la suite du film, s'il faut tout dire clairement, ce qui se passe après les événements de Sex ; musicalement la continuité glisse comme de la soie avec la tonalité des morceaux sur quoi se finissait le disque précédent, leur feutre jazzy, leur humeur au lounge du désespoir, leur ton de confidence et de porcelaine. Non assurément, l'ambiance n'est plus cette fois au rock comme sur Sex, même les rares morceaux qui en paraissent des rappels sonnent ailleurs, altiers, lointains, rincés par les vagues du temps, tout le soufre éteint dans ce froid qui étreint l'album entier ; celui de la nuit qui est tombé après les agapes enragées de Sex, celui de funérailles aussi glaciales que les put filmer jadis Abel Ferrara, ou que le désespoir cintré dans un complet aristocratique, de quelque chanson des Tindersticks.
Ce qui nous ramène à celui dont incidemment l'on a glissé plus haut le patronage, et dont le prénom est Andrew : le disque est court, et témoigne en cela comme en à peu près tous points d'une modestie qui serait déjà admirable vu le registre, en plan large comme en plan rapproché, pratiqué - ne le fût-elle avant tout en soi, pour la beauté distinguée, pudique, flegmatique, dont elle touche le disque, et ses manières de chanteur pour dames malheureux en commerce, un peu seul sur scène et dont tout le monde au mieux se moque, au pire se fiche - personnage que l'on reconnaît, donc, de la fin de Sex, et dont on assiste ici à la discrète ascension vers un au-delà semblant se situer tour à tour dans les cieux d'un blanc crémeux douloureux, ou dans l'Hadès au fond de la nuit sur une route perdue dans l'Ouest Sauvage ; ce qui devrait être sidérant, et l'est d'ailleurs, mais seulement pour peu qu'on se frotte les yeux pour bien croire à ce que l'on est en train de voir ; parce qu'encore une fois, le disque se présente avec beaucoup de délicatesse sous des dehors surannés de camelot représentant en une sorte de muzak-country-swing laquée-guindée à quatre épingles, d'une sorte de Sinatra de sous-province aux manières effacées.
Bref, la rédemption, c'est pas tout à fait comme on l'imaginait. Pas pour les bad cowboys du moins, ça ne ressemble pas à la retraite ou quelque autre forme de vacances ; plutôt une croisade dans l'oubli et le désert. Parce qu'après la mort ? Bien sûr que la route continue ; et qu'après cette église à la porte du désert, qu'est-ce qu'on a cru qu'il y avait ? Le désert.
Quant à vous, n'allez pas vous amuser à croire que, parce qu'il porte maintenant un costume de pasteur ou qu'il est mort - ou même que par un effet de cette modestie et discrétion dite plus haut, il se dégourdit bientôt les jambes à faire le pitre distingué - il n'est plus le Loup, plus à éviter lorsqu'il croise la vôtre, de route. Il vous emportera.

jeudi 30 août 2018

Vive la Void : Vive la Void

Figurez vous que Vive la Void, avec son nom qui fleure bon la dépression joyeuse, avec la même douceur que l'accent dans lequel on est obligé de l'entendre prononcé, ce milk-shake, facile comme un lait-menthe mais nonobstant toujours prêt à vous filer un déplaisant coup de fréon dans les sinus, mêlant de subtils (au sens chimique) arômes de Carpenter, Vangelis, Lynch, résultant en une manière de voyage en aéroglisseur psychique semblant propulsé par une version krautechno des Chromatics... est mon "disque qui s'écoute tout seul à n'importe quel moment et quel endroit" de ces derniers temps.
Il s'est glissé à cette place tout en douceur, sans donner aucun moment l'envie de faire des Phrases à son endroit, d'en faire un phénomène ou du sensationnalisme - car il n'est que pure sensation, et une infiniment douce, immédiatement familière, une glaciale bienveillance qui précède les mots ; ne nécessitant pas pour être apprécié de se donner aucunes raisons.
On ne va donc pas le mettre dans l'embarras plus longtemps.

mardi 28 août 2018

Nordvargr : Metempsychosis

Au début, on passe légèrement à côté du disque, parce que peu importe que telle soit effectivement ou pas son intention, Metempsychosis sonne (ou s'entend) comme s'il voulait nous faire peur, et que ce genre de frisson, que ce soit dans le death industrial en général ou le boulot de Rico en particulier, on s'en est rempli la panse à s'en péter la sous-ventrière il y a beau temps : même si c'est précisément la raison pour laquelle j'aimais en écouter pour m'endormir, le death industrial m'a fait jadis un peu peur, lorsque je le découvrais, dans les marges de l'effroi confortable et délectable en tous les cas, et particulièrement celui ouvré par le très soigneux et très soyeux officiant en chef de Maschinenzimmer 412, qui est un peu le tenant de la version haute couture du death industrial et du dark ambient
Mais on y revient, fatalement, harponné et pris au piège qu'on avait été dès le premier contact ; par l'étrange ambiance, la bizarre matière du disque : à la fois remarquablement calme, posé, raffiné, laqué comme un Infernal Affairs ou un solo de Nordvargr, et pourtant brutalement concret, primitif, rugueux, râpeux - effet en ce qui me concerne encore renforcé par le fait que, sur un malentendu initial, j'ai commencé par croire que ces vocaux proéminents et articulés ainsi que le ferait une bête aux mâchoires peu faites naturellement pour les langages humains, qui s'y entendent, étaient l'œuvre du gonze de Trepaningsmachin, chouchou actuel de la scène - avant de découvrir que ce n'était nul autre que Riton soi-même, que j'entendais là ; se montrant, c'est le cas de le dire, à ma connaissance (il sort beaucoup de disques, le ladre, hein ?) pour la première fois aussi frontal, distinctement articulé, manifeste, ce qui n'est pour rassurer personne, on en conviendra.
Oh, il y a bien cette brusque et assez figeante montée en tension sur le dernier morceau, mais finalement elle ne se résout pas en l'infernale procession ou l'apocalyptique et sanglante mise à mort qui auraient logiquement conclu un disque de ce type respectueux des procédures ; et globalement Metempsychosis ne rentre pas dans les schémas attendus, pour la musique qu'il joue, lui qui paraît le plus gros de sa durée un monologue, une retraite méditative - avant d'avec une animale et féroce brusquerie s'adresser à vous, vous saisissant d'une griffe sale par le collet, comme prêt à vous suspendre au croc de boucher dans la minute qui suit, pour les besoins d'un rituel cannibale qu'on n'avait pas identifié... puis, on l'a dit, se détourner de vous, à en douter qu'il vous ait jamais seulement vu ; son titre religieux, il le porte, et forte est la conviction qu'il s'agit bien d'une démarche spirituelle individuelle, à quoi l'on assiste, d'une sorte de prière rituelle de transformation intérieure. Mais un doute s'attarde, çà, là, et c'est bien connu, ce qui est imprévisible est plus fondé à inspirer la crainte.
Car le disque persiste au fil des écoute à troubler, à ainsi moduler, dans ce qui semble quelque grotte reculée du fin fond de la Norvège, quiétude quasi-bouddhique voire zen, mâchoire pendant mollement dans la contemplation y comprise, et bestialité particulièrement dégoulinante de la babine (on remarquera que la position des maxillaires n'est pas inconciliable, entre les deux) ; ladite placidité méditative semblant aller dans le sens du titre de l'album, mais la seconde lui donnant un âcre avant-goût de processus particulièrement concret et carné ; les bols chantent mais remplis de sang coagulant, si vous voyez ce que je veux dire. L'on peut probablement s'adonner à de très riches méditations en rongeant sans fin le moignon de la jambe de son dernier repas. Et il faut bien après tout que les osselets viennent de quelque part, n'est-ce pas ?
On aventurerait bien un "équivalent ambient de Whitehorse", si Whitehorse n'était pas déjà du war-neurocore étrangement proche de la stase ambient, d'une, puis il conviendrait d'établir clairement que contrairement à tant d'autres, Henrik n'oublie qu'ambient ne veut pas dire qu'il ne se passe rien, certainement pas, non plus qu'on a nécessairement besoin de savoir quoi ; simplement la sensation que... Et de ce côté là pas de doute : on est servi. Mais est-on seulement, à la fin, dans le domaine de l'ambient ? D'un point de vue plus garagiste, on pourrait facilement se laisser tenter à dire que l'ogre suédois accomplit ici une sorte de grand oeuvre, à mettre à contributions ainsi toutes les cordes de son arc, les paysages religieux, chamaniques d'In Nomine Dei Nostri Satanas Luciferi Excelsi, le luxe cérémoniel d'Infernal Affairs, les océans d'encre de Chine de ses disques ambient, et même un peu de la barbarie explicite de Pouppée Fabrikk : osez un peu me soutenir que "Salve Teragmon" ne fait pas un vestige archéologique mieux que crédible, pour prouver la pratique de l'EBM chez les plus féroces pithécanthropes des confins septentrionaux de la Pangée ?
Il y a bien un nom, tenez, qui finit par venir en tête, d'un précédent vaguement approchant, dans la famille, à ce que l'on rencontre avec Metempsychosis, et il n'est pas des moindres : c'est Un-Core, et depuis 1993 il avait toujours été, à notre infini chagrin, attaché à un seul et unique morceau de musique. Pour avoir mis fin à cet état de fait l'auteur du présent disque ne sera jamais assez remercié.
Mais surtout, on a vu plus haut si Metempsychosis était une bête en cage ; ou alors, si vous tenez à la voir ainsi, demandez vous si vraiment elle est enfermée avec vous, ou bien si c'est vous, qui êtes enfermé avec elle. On a, après tout, ses restes d'instinct ; et les mots "piège" et "mâchoires" ne viennent pas à un esprit par hasard. Bienvenue chez Henri, entrez.

Adult. : This Behavior

On le sait bien, que c'est un triste et sordide penchant à combattre, que ce tic d'opposer les groupes ou les disques comme s'ils étaient des concurrents dans quelque discipline sportive...
Mais que voulez-vous, elle est si forte à l'écoute de This Behavior, la tentation de claironner "Salut les nullos ! oui vous, November Növelet, Chicks on Speed, Miss Kittin, Karyn Dreyer en double : voilà comment c'est que c'est, qu'on fait de la new-wave dérangeante et nonobstant vertigineusement enivrante".
Dans la série c'était une évidence mais encore fallait-il primo s'en rendre compte, secundo savoir le faire de façon assez brillante pour que cela devienne réalité, visible aux yeux de tous : la gémellité entre le rythme tribal de l'electro, la dance, l'acid-house - et celui du "post-punk". Voilà, c'est fait, c'est parfait, et c'est irrésistible.
Vous me direz, c'est ce qu'ils sont : un groupe electro-wave de Detroit ; oui, mais quand même, la vache... A la fois désuet avec morgue, et moderne avec le tranchant d'un scalpel, avec un peu la même redoutable fraîcheur brut, la même effronterie d'enfant sauvage que Björk Godmunsdottir dégageait - et dégage toujours - sur Debut : Adult. fait le pont, accrochez vous au pinceau j'enlève l'échelle, entre proto-EBM minimale et hardtechno de pure obédience DJ Rush, vous me direz que c'était déjà un peu - beaucoup - ce que faisait Oliver Chessler, c'est vrai mais d'une ça ne rend pas le disque moins orgasmique au contraire, de deux ce n'est pas tout à fait le même angle d'attaque, normal car celui de Horrorist est unique, et celui d'Adult. aussi : vous vous rappelez, les albums no-wavisants, méticuleusement dissonants, un brin fastidieux, qu'ils sortaient à leurs débuts ? Ils ont bien fait, ils ont trouvé le juste dosage, avec ce spectre qu'il en subsiste aujourd'hui dans leur EBM acide et électrocutée, dans une wave impitoyable comme du Siouxsie & the Banshees, qui paraîtra moins doucement mélancolique qu'à l'époque Resuscitation, ou même sur le lisse et délétère The Way Things Fall - et l'est du reste : on n'est pas trop ici dans le vague à l'âme, même celui au vitriol du dernier cité ; mais dans l'eau-forte, la bénédiction du dancefloor aux mouvements d'un goupillon plein de produits caustiques divers, afin de dispenser l'accès à un nouveau stade de béatitude communiste et ostalgique, dans cette discothèque où l'on pourrait se retrouver à emballer aussi bien Catherine Ringer ou Nina Hagen, que Steve Law ou Karl Hyde, et traversée de fantômes de poésie froide - où une fois encore, la frontière se brouille : cold lunaire à la Naja Naja, ou bien avant-techno vénusienne à la Black Lung ?
Je vous le disais en entame, mais on va le redire autrement, afin qu'il n'y ait pas de méprise sur une acrimonie qui n'était due qu'à la cruauté de la déception : ils ne sont pas nombreux, les disques de dance-music à vous entraîner dans des contrées surnaturelles, ainsi qu'ont pu le faire des Magic et des Silent Shout. Celui-ci est d'une fureur congelée à la fois épuisante et grisante, et une authentique splendeur. L'autre plus grande réussite d'Adult., en miroir de cet horrible descente qu'était The Way Things Fall. Est-il vivant, est-il porteur sain ? Est-ce ici le haut lieu de la branchitude underground du futur, où l'on célèbre ainsi le sabbat chimique, ou bien la discothèque d'entreprise sous une centrale nucléaire dont on a soigneusement ôté aux salariés tout motif de sortir au contact de la civilisation ? Vous verrez bien.

dimanche 26 août 2018

Mental Destruction : The Intensity of Darkness

On porte à mon attention le fait que d'aucuns ne connaissent pas Mental Destruction et The Intensity of Darkness : je me sens forcément en partie responsable, puisque je n'en ai jamais parlé ici. Pas faute d'y avoir pensé, plusieurs fois, pourtant ; comment faire autrement ? Que d'y penser, c'est à dire ; car comment faire tout court ? Surtout lorsque certes il y a eu des précédents, concernant votre initiation aux musiques industrielles tout court - Strategies Against Architecture, Tiddles, Enemy of the Sun... - mais que l'on peut affirmer que le ci-devant album, avant même le premier Dive, constitua votre introduction dans les cercles de l'industriel pas cool, non organique, plus particulièrement à la scandinave, et d'une certaine manière, au fond, au black metal, avant même In Nomine Dei Nostri Satanas Luciferi Excelsi ?
De quoi parle-t-on donc ? De la banquise, sur laquelle face au sifflement abrasif comme la pierre d'un vent sans fin ni pitié qui s'appelle Dieu, nul ne vous entendra crier, surtout au milieu du fracas de l'Univers en train de vous dégringoler sur le coin de la gueule ? Se rabat-on plutôt sur les valeurs éprouvées, et la brillante, si expressive et si explicite formule de Laurent "Lol" Chevaux, sur le catalogue Ombre Sonore, à savoir "la musique de l'effondrement et du chaos biblique" ? Saura-t-on faire autre chose que paraphraser celle-ci, quand elle a matérialisé presque au même titre que le disque la définition d'une nouvelle perspective esthétique, qui s'ouvrit ce jour-là où l'on entendit le cataclysme pour la première fois - passées bien sûres les premières minutes de sourire béat de jeune con, devant l'introductif "Without Form" - lequel à lui seul, au rayon naissance d'horizons insoupçonnés, se pose juste un peu là...
Dans la famille death industrial même, Mental Destruction constitue une bête rigoureusement solitaire et sans descendance, ainsi qu'en toutes choses y compris la vie de ses auteurs (l'on me permettra de ne pas compter Azure Skies, qui n'est au fond que la suite en pente douce de l'album final de Mental Destruction, le souvenir d'une envie mélancolique de ne pas partir tout de suite, de disparaître doucement sur les ailes des éléments), lesquels avant et après cela semblent n'avoir eu rien à dire au monde et en musique, qui importât suffisamment, qui poussât plus loin : seulement cette unique vision de tonnerre. Une hallucination sur les étendues désolées d'un Arctique de cauchemar entre Druillet et Lovecraft, une révélation divine en forme d'In Slaughter Natives chutant dans le ciel à travers l'Enfer Géométrique. Des mille et des mille encore après ce que Christian Vikernes prit pour le bout du monde, il se trouve encore autre chose, de bien plus terrible que ce cotonneux engourdissement, au bout de la blancheur une blancheur encore plus grande, celle d'une nuit qui ne se lève jamais, de l'envers du monde. Un prodige œuvre de trois chevelus, dont malgré des doutes récurrents je n'ai jamais eu la preuve qu'ils étaient, tels ceux d'Unveiled ou de Puissance, des métalleux et dont deux étaient frères, au cœur empli de la croyance en un Dieu dont ils sont en vérité, je vous le dis, parvenus à la perfection à rendre compte de la terrifiante nature. Une mise en musique de l'inhumanité du Verbe, de l'horreur et la démence qui ne peuvent que résulter de la contemplation de Sa face, et de la caresse de Sa pensée en rouages cyclopéens creusant leur tranchée de Chemin en travers des vallées de larmes désertées de toute autre vie.
Enfin bref, tout cela ou d'autres choses, vous le verrez par vous même... ou pas, car The Intensity of Darkness brûle les rétines de sa blancheur impitoyable, et davantage encore cautérise le cerveau, le tétanise, l'abrutit, le réduit à l'état de Sodome et Gomorrhe - en veux-tu de la blancheur ? en v'là. Vous apprendrez que la foi n'est pas donnée à tout le monde, et c'est là le seul effet de la clémence de l'Individu dont il est question. Vous pouvez au choix profiter de cette chance, ou bien la mesurer en écoutant le disque.

samedi 25 août 2018

Jain : Zanaka

Oui, j'ai tenu à partager avec vous cette découverte, faite par le truchement de ce petit webzine appelé JT de France 2.
A sa juste place, me répondra-t-on probablement. Il est vrai que les marchands de camelote hi-tech et lifestyle se sont emparés, jusqu'à en faire un courant musical à part entière, "la musique de pub des années 2000", de tous ces trucs éco-conscients à la Ayo, Sia, Manu Chao et ainsi de suite ; il est également vrai que la demoiselle arbore le bon sourire plein d'exquises bonnes manières, d'ouverture d'esprit et de bonté d'une fille, d'une Pauline, d'une fille de bonne famille à la Virginie Ledoyen, qui viendrait telle Camille Dalmais de tomber amoureuse de l'Afrique (pour la Jamaïque, on est moins sûr, peut-être n'est-elle même pas au courant et a-t-elle seulement découvert Sia, et eu le crush comme toute personne normalement constituée) parce qu'elle a un keubla dans sa terminale L, et s'est inscrite à un cours de danse afro. A peu près aussi crédible que Matthieu Chédid sur la savane. Et que dire de cette loi qui depuis plus d'une dizaine d'années ne semble plus devoir être abrogée, et veut que la moindre nénette pâlote de Nogent-sur-Marne chante comme si elle s'était tanné le cuir au soleil des faubourgs de Kingston ?
Oui, on peut se gausser tout son soûl, de Jeanne Galice et de bibi ; peut-être même ne serais-je pas si indulgent, l'eussé-je découverte chez Yann Barthès, où fort probablement elle a dû passer il y a déjà deux ans. Mais comme rien ne m'est plus étranger que le statut de true, quel que soit le terrain, peu me chaut tout cela, et toutes considérations d'authenticité, et je suis bien content de l'avoir rencontrée par l'entremise de l'audiovisuel de service public. Et d'ailleurs, cette revendication de l'Afrique, qui s'ajoute aux héritages plutôt anglo-saxons que l'on va voir dans un instant, tient plutôt d'une tradition française (remords colonial ?) qui remonte au bas mot à Daniel Balavoine et Rose Laurens, ce qui me convient parfaitement, Sauver l'Amour étant le premier album que je me suis acheté de ma vie - sauf si c'était Femmes d'Aujourd'hui.
Alors bien sûr, comme toujours en pareil cas, l'impression à plusieurs reprises de se fader au milieu de son disque des réclames pour des smartphones à 137 milliards de pixels ou des voitures à caméra de recul, est un peu irritante ; pas assez , cependant, pour gâcher le plaisir de rencontrer une fille émancipée de Camille un peu, certes, mais en moins arty-farty-quai-de-Valmy, de Björk un peu aussi, mais quand elle était pertinente et pas encore dématérialisée...et de Sia, surtout, beaucoup, plein, avec adoration du fond du cœur mais aussi liberté, d'un caractère doux et bien élevé mais certain ; mais de celle d'avant le virage "torche songs à la chaîne" (déchirantes mais épuisantes rapidement, pour cette raison précise, d'autant qu'elle pour sa part a été pillée par M6 du soir au matin et de Pâques aux rabannes), celle qui était insolente, fraîche, inventive.
Une généreuse petite babtou qui chante son amour sincère pour Outkast, Michael Jackson, Lady Saw, les Fugees, Otis Redding et tout ce que vous voudrez de classique, mais aussi un peu de folk à la Feist, et puis de vieux blues à la Janis, parce que tout ça c'est - comme Sia Furler, parfaitement, et ? - de la soul. Qui s'accommode parfaitement d'ainsi se moderniser, mi par les nouvelles technologies tel le dancehall, l'electro ou la house, mi par la reprise des trouvailles des modernes précédents abreuvés aux même sources - et de rester toujours, pour le meilleur, une floraison de la même racine originelle, primordiale... Parce que la soul, chacun le sait, est éternelle.

mercredi 22 août 2018

A Storm of Light : Anthroscene

Oui. Vous avez bien lu le nom du groupe - avec le peu de vision qu'a laissé à vos rétines la jaquette correspondante ci-contre, c'est à dire.
Bon : on ne va pas faire des prouesses littéraires aujourd'hui : eh, oh, c'est quand même le groupe à Josh Graham. Mais il va falloir en parler, ce qui s'appelle falloir.
Rien ici ne devrait fonctionner, Anthroscene a tout pour être dégueulasse. D'une, c'est A Storm of Light, la pochette est là pour en attester. De deux c'est A Storm of Light (si, si, recomptez). De trois, mon Josh il a dégainé la tartine de références en amont, suiveur jusqu'à la mort il fait son coming out postpunk/indus/cold/quivabien, après tous les autres, que rien qu'à lire la liste tu imagines l'huile de palme qui se sépare de la pâte de noisette, tranquillement, dans le pot coupablement oublié au fond du placard.
Eh ben figurez vous que mon Josh, il a pas menti ; oh, il aurait bien pu la dégraisser, la liste, mais on ne va même pas lui faire le procès de se demander si ladite longueur est pathétique ou juste débordante de sincérité, ce qui revient au même. Et puis après tout on se dit que ça se voyait d'emblée, que Graham avait fait des efforts de sobriété, regardez (si, je vous le demande) : il n'y a qu'un seul animal sur la pochette, et au jugé moins d'une demi-douzaine de teintes différentes.
Alors peu importe qu'à force d'écouter le disque, l'on finisse par entendre aussi Tool, Nine Inch Nails et Pink Floyd (ce qui revient au même, pour un chevelu enragé), qui rendaient le namedropping programmatique un peu trop tutti frutti. Parce que lesdites influences gogoth, qu'elles soient réelles, ou disons de jeunesse comme prétendu - ou pas : on s'en fout, elles s'entendent. Anthroscene fait penser à Ministry, à Killing Joke, à Ministry qui se prend pour Killing Joke ; à Neurosis aussi, par échos de plutôt bon goût ; en fait, nonobstant le fait qu'A Storm of Light ne pourrait jamais sonner aussi authentique et briton qu'Amebix, on pense à une sorte de cousin ricain d'Amebix - et on pense même qu'incidemment cette sorte de crust du futur, de Prong - mâtiné de Soundgarden, tenez, tout ça fonctionne avec un ensemble remarquable, figurez vous - en tribu d'une sorte de Mad Max venu du froid, sonne carrément mieux que Sonic Mass.
Ou si vous préférez, tout simplement et directement, un genre de film sur les frères séparés à la naissance Alain Jourgensen et Steve Von Till, filmé par Kathryn Bigelow ; à moins que plutôt, Jumeaux, d'Ivan Reitman, avec Flowering Blight dans le rôle du frère dont A Storm of Light est l'inverse en à peu près tout, sur la base du même génôme ; c'est, en fait, au fond, en vérité, le plus puissant charme d' Anthroscene : ce caractère profondément nineties mais pas au sens classe de la chose, plutôt obsolète avec idéalisme comme du Disbelief : je vous jure, c'est comme je vous dis : ce disque a des dreadlocks, et l'arcade piercée ; cette nature profondément, naturellement, débonnairement ringarde, avec son futur écolo has been, pétri d'espérance has been. Furieusement nouille, tarte, nunuche et tout ce que vous voudrez dans ces aux-là (les paroles ont l'air d'être à l'avenant). Ça tape gentiment sur le système, et c'est méchamment attachant.

dimanche 19 août 2018

Thou : Magus

Enfin les revoilà. Mes Thou... Ils sont tellement plus pertinents, singuliers, et pour tout dire eux-mêmes, lorsqu'ils ne cherchent pas à surligner quoi que ce soit de leur complexité de nature - comme ce fut le cas pour les trois scolaires mini-albums sortis en préambule à ce Magus : pourquoi faire, par exemple, celui qui surligne pour les idiots, et donc de façon idiote, pleine d'idiote révérence envers le plus embarrassant disque d'Alice in Chains (première vie, s'entend) - que Thou est un groupe de grunge, quelque part voyez vous ? Leurs albums courants sont tellement plus grunge, ou plutôt le sont de façon tellement plus vicieuse, ambigüe, trouble... Et ainsi de suite, et c'est le même tarif en ce qui concerne leur part indie rock (et on ne dit pas ça pour la pochette façon Virgin Prunes photoshootés par Sofia Coppola), et la grim harsh noise pareil.
Comme, cependant, un peu espéré (quand bien même la logique de toute la manœuvre nous échappe d'autant plus, par le fait), tout ceci (le grunge, l'indie, l'indus) se retrouve synthétisé dans Magus, sous la forme alchimique de cette chose indéfinissable qu'est Thou, où à la rigueur dans sa perte de repères totale l'on peut en venir à croire reconnaître des fantômes d'Enslaved, Intronaut, Crowbar, Altar of Plague, du shoegaze - à moins que du The Cure époque Seconds/Faith mêlé à du The Body... Si Hangman's Chair faisaient du black metal, à la limite - mais dans l'intention de décoller pour une glorieuse épopée dans l'espace, livrer les étoiles à la marée noire, et sans avoir jamais trouvé, ni d'ailleurs jamais cherché, la pédale d'accélération pour dépasser le 20 à l'heure auquel ils tracent amoureusement leur tranchée dans la pulpe d'un monde de douleur langoureux ; Indian inscrit à un Cercle de Prospective Poétique ? ou encore tout simplement quelque monstrueuse mutation d'Alice in Chains pour un millénaire devenu fou de radicalité - "Extreme condition demand extreme responses", qu'ils disaient ? Thou est extrême, en vérité, du grunge-shoegaze extreme, du black-grunge, et Magus un "Go Spread your Wings" étiré, dilaté aux dimensions mégalomanes d'un Jardin de la Peste jaune et luxuriant, dans un caniculaire et glaçant 4 Juillet qui n'en finit pas...
Toutes ces gauches associations d'idées, pour tentantes qu'elles soient, doivent être ignorées, car aucune ne rend justice à la nature monstrueuse de Magus le bien nommé, et toutes elles sont des leurres qui nous feront échapper à la profonde, dérangeante, hideuse beauté de Thou, cette araignée obèse dont la panse sanglotante emplit et illumine le ciel de sa diffuse et chaude palpitation ; cet énorme loukoum toxique, gorgé de poison à en exploser d'amour ; ce sludge (ces basses à raboter le sol, dans lesquelles on n'avait pas souvenance, d'entre aussi bien qu'ici la profonde, juteuse, gourmande ascendance louisianaise...) de la pourriture pastel, fait d'autant d'eau de rose que de vitriol ; ce spleen élevé au rang de prédateur, voire de Predator ; devenu bête mythologique aux griffes creusant la Terre telles le pied de tornades immobiles, figées dans une éternité rosâtre.
C'était déjà là le paysage dans lequel on nageait la brasse avec Heathen ; cette fois le soir tombe, dessus, le ciel se couvre de nuages d'une pluie de larmes corrosives et purificatrices ; le temps est sujet à changer à tout moment, quand bien même l'horloge interne à ses méandres est lente, et d'un instant à l'autre l'ombre et la menace devient trouée de lumière, rasade d'espérance qui désaltère ; mais parfois encore même la majesté de la malveillance torpide, qui rôde en permanence à travers le disque, comme en son territoire un fauve, succombe à la laideur grinçante des hideuses catastrophes logiques du moderne, ou c'est en tous cas tout ce que vous serez capable de voir dans ces nuages ferrugineux ; c'est aussi la magie Thou, faire surgir - aller, et retour - la beauté épique, la grandeur, dans toute la gracile essence où elle prend racine, au milieu du fumier d'un monde irradié à perte de vue, qui est le nôtre et le sien ; incarner les deux, leur étroite dépendance, leur gémellité, dans sa musique à la fois grande comme le ciel terrifiant, et toute entière contenue dans l'espace de deux ventricules et deux oreillettes, seul baluchon dont on ait besoin pour domicile.
Ah, ça, vous allez en sentir perler des larmes de plaisir salé, lorsque vous entendrez l'irréelle beauté ferrugineuse de bon nombre de choses qui se croisent, ainsi qu'en un rêve palpable comme pareilles choses peuvent l'être, en ce disque qui s'écoute avec la langue, en ce jardin carnivore. Et comme ce n'est manifestement pas le jour où je parviendrai à ne pas désastreusement m'ensabler à tenter de les décrire (en voilà une drôle d'idée), j'abdique toute prétention à en dire quoi que ce soit de docte ou pertinent, et retourne m'y perdre, m'émerveiller de la saveur brouillée de ses étranges fruits.

vendredi 17 août 2018

Decree : Wake of Devastation


On fait tout un plat, sentimental, nostalgique et en tous points mal avenu, lorsqu'on pense à l'époque où l'on avait pour toute sensibilité esthétique une page encore vierge, et tendre pour pouvoir recevoir de profondes marques, qui ne fussent pas encore palimpsestes délectés dans la morosité, toujours coupable ; où l'on ne donnait pas pour tout dire dans les associations d'idées compulsives comme un prurit.
On a tort. Par exemple, ce premier Decree, je sais fort bien ce que j'en avais pensé à sa sortie : "une drôle de bâtard de bite de truc qui ressemble à rien de clairement défini, mais très attachant", une sorte (si je reconstitue, du coup) de mi-chemin biscornu entre Second Disease et Will en moins tarte, et d'ailleurs j'avais fini - un de plus - par le revendre.
Je n'avais certainement pas entendu, autant qu'aujourd'hui je peux le faire, ce qu'il y avait de jungle et de proto-breakcore, dans ses bizarres rythmiques harsh et fiévreuses, entre l'industriel percussif école Dive ou Blackhouse et le tribal-orchestral école In  Slaughter Natives que promettait sur le papier son affiliation au gang Leeb-Fulber. Non plus que je n'avais entendu les ponts, ou plutôt les toiles d'araignées, que l'insaisissable album jetait entre Mental Destruction et Pain Station, entre Mz.412 et Abelcain, entre Scott Sturgis et Scott Kelly.
Groupe unique et infiniment précieux en vérité que Decree, tellement affirmé qu'on le reconnaît d'entrée à chaque album au point de croire, la discrétion qui est leur autre caractéristique oblige, qu'ils sont vaguement interchangeables, alors qu'on s'arrachera vite les cheveux au petit jeu de déterminer lequel des trois disques est le plus chelou et unique dans son style ; précurseur d'Author & Punisher, de Corrections House et de P.H.O.B.O.S, selon les moments et entre autres choses (méritoires, n'en doutons pas) qui aujourd'hui suscitent un bruit plus grand que Decree jamais ne parvint ; méticuleusement ignoré par le public spécialisé, au fil d'une trajectoire beaucoup moins illustre qu'au hasard des Orphx et Imminent Starvation, pour ne prendre que les moins honteux des gagnants dans cette petite course à l'échalote, ou que des Winterkälte, sans commentaire car on ne tire pas sur les ambulances.
Mais dans le temps parfois la justice finit par se faire jour et un chemin, à ce qu'il paraît, puisque les trois disques sont actuellement réédités, avec en ce qui concerne le ci-devant deux inédits.
Oui, ils valent le coup. Et oui, Wake of Devastation est toujours aussi étrangement exaltant, dans son unique et pourtant si naturel mélange de décapage technologique pur et dur et mystique guerrière primordiale.

mercredi 15 août 2018

Bain Wolfkind : Hand of Death

Bain Wolfkind, c'est King Dude qui... Non.
Sans même parler du fait que le personnage de crooner martial dépravé de Bain, en solo ou bien dans Der Blutharsch, a probablement donné à T.J. Cowgill des idées, de laisser un peu tomber la musique de chevelus pour se lancer dans celle de garou qui inonde les culottes des minettes, Bain Wolfkind s'il faut à tout prix faire de l'anachronisme afin d'évoquer ce qu'il inspire, dégage, suinte... C'est la syphilis de King Dude, c'est la douche dorée de King Dude, c'est le rictus mauvais de King Dude ; c'est le slip en cuir dans lequel on a retrouvé King Dude, confit en plein coma éthylique et charnel, au petit matin dans un caniveau de Tijuana.
Bain Wolfkind est le croisement épouvantable de Doug McCarthy, Can Oral, Arnaud Rebotini, Olivier Chessler, Dirk Ivens, Nick Cave, William Benett... avec un autrichien ventripotent à la barbe naissante mais déjà sale comme le monde, et trois jours de transpiration. Le seul odieux superhéros capable - ici - de faire s'unir surf music de western crépusculaire (son registre habituel, moins éblouissant), et EBM de peep show bon marché - dans la soue. Où l'on s'avoue enfin qu'il s'est toujours agi de la même primale envie instinctive, derrière les Stooges et Plastic Noise Experience. Après tout, ne dit-on pas qu'il fait un froid de canard, la nuit dans le désert ? Les moments les plus troublants et tragiques du disque sont d'ailleurs, à titre tout à fait personnel, ceux où l'on frôle Dive ou The Klinik, et où toute la synthwave à (gros) moyens en prend salement pour son grade, dans ce qui semblent des saynètes choisies et saillantes d'une sorte de Miami Vice prolétaire particulièrement ignoble, aux chromes désespérés, dans un futur abandonné de Dieu.
Bain Wolfkind est le doppelganger inversé cauchemardesque du solaire Alan Vega ; la collision fatale entre l'Elvis de la fin et Miro Pajic. Tel le Sex de King Dude, Hand of Death est un putain de film ; un western ; en noir, en blanc, en sueur. Glacée, brûlante, tiède, toute la palette, vous allez en connaître sur le bout de la langue toutes les différentes fragrances. Les mouches seront vos amantes insatiables tout le temps que le disque va durer, et les mégots froids vos plus intimes confidents.
L'album patauge parfois dans le ridicule, comme tout ce qui est trop cru, ainsi lorsque Wolfkind répète à l'envi "I'm a dirty man" - oh, par exemple ! sapristi, vous m'en direz tant, mon cher ! - d'autant qu'il le fait rimer avec "garbage can" ; c'étais d'ailleurs je crois la réaction que j'avais eue, lorsque je l'avais vu  en première partie d'Albin Julius ; et, comme tout ce qui est cru, en particulier la bidoche, vous finirez le cœur au bord des lèvres par abdiquer toute résistance.

mardi 7 août 2018

KEN Mode : Loved

Oubliée, la phase temporaire pendant quoi KEN Mode se sont et nous ont fait rêver d'eux en prétendants un rien effrontés au trône du Jésus Lézard, pour mieux renouer avec la plus durable (puisque durant depuis après Mennonite) où ils s'appliquent à être les impeccables mais un peu trop impeccables héritiers de Botch ?Cela ferait une formule journalistique aussi orthodoxe que Venerable et Entrench mais les choses ne sont pas aussi simples (que ne le donnait à subodorer un premier extrait diffusé qui, ne dérogeant pas à la règle de ces sortes de choses, avait été choisi comme le moins intéressant du disque dans ce qu'il en augurait).
Joie. Car cela signifie que, en réalité, le KEN Mode qui est de retour aujourd'hui est celui de Mennonite ; soit leur meilleur album, à mon péremptoire avis. Peut-être pas aussi sensiblement étrange et caustique que celui de Success - mais justement : celui à l'étrangeté sourde, jamais tout à fait ni noise-rock ni noisecore ; celui qui tient ce truc que personne d'autre ne sait faire, joyeux drille affable autant qu'athlétique et fripon polymorphe au regard vrillé, tout à la fois, ne nous laissant jamais véritablement savoir sur quel pied danser, mais ne laissant très peu d'autre choix que de le faire... Bref : KEN Mode, ma gueule.
Mine de rien, on l'avait un peu perdu de vue, bientôt l'on en avait fait son deuil voire sa résilience (dites moi pas que le mot est déjà passé de mode ?), de ce groupe unique comme seuls les Canadiens ("Crazy fucking Canadians", a dit quelqu'un) peuvent l'être, dessous leurs faux airs de presque-cainris. Cette sorte de petit frangin, souriant et sportif, et néanmoins plus subtilement élastique et désarticulé que bien des poivrots ostentatoires - de Jesus Lizard, tiens donc : nous y revoilà. Comme qui dirait que KEN Mode a fini ses diverses expériences (le chaos acrobatique avec Venerable, la méchanceté avec Entrench, l'acidité avec Success) et revient, riche d'elles, à son fort, sa moëlle vivace, ce qu'il s'était révélé au grand jour avec Mennonite : un prodige de noise-rock insaisissable.
L'anxiété caustique, la violence carnassière, la virevoltance infaillible, tout est là, imbriqué par un miracle qui ne se dément pas, voire continue de devenir plus aigu. Avec le boa sournois qui lui sert de basse, cette guitare qui a l'air de sortir ou plutôt d'être une caisse à outils toute entière, ces jappements d'éternel freluquet toujours prêt à monter à l'assaut de deux fois plus vieux et corpulents que lui, et ce petit nouveau de saxo (oui, oui), Loved, ainsi qu'on le dit dans le jargon, impose KEN Mode comme l'égal de Daughters, en moins ostensible, en moins spasmodique - mais au moins aussi racaille et retors : ce petit air lointain mais pénétrant d'Unsane, qui affleure ici... L'égal d'à peu près n'importe quelle ponture légendaire des années 90 dont on puisse vouloir en faire l'interlocuteur.
Et toujours, bien entendu, dans un naturel et une humilité confondantes ; KEN Mode a toujours possédé cette qualité pas rare, qui n'est pas du tout la facilité à laquelle on cède, mais celle avec laquelle on accède : l'instinct de l'évidence, si vous voulez.

samedi 4 août 2018

HHY & the Macumbas : Beheaded Totem

Dans la famille des albums psychédéliques de grade élevé centrés sur les percussions, l'on peut, muni d'une certaine désinvolture, entendre dans Beheaded Totem des qualités qui furent portées au pinacle par de plus ou moins illustres autres : le vaudou de batcave de Flowers of Romance, le mystère drogué de Drum's Not Dead, la moite magie vespérale d'Afro Noise I ou Carnival of the Dead, le brouillage hallucinogène de Dante's Carnival, le tintinnabulement céleste de Black Noise... et ainsi de suite, en fait j'ai déjà la flemme de faire du travail de recensement. Allons directement à l'essentiel : en dépit de toutes les analogies qu'une oreille cultivée ne pourra manquer de faire, une chose qui n'appartient qu'à HHY & the Macumbas est, justement, ce qui lui permet de survoler, voire de voler à travers, toutes ces références : cette surnaturelle, féérique douceur et légèreté, permanente, à en presque émousser et rendre invisibles les subtils changements d'humeur entre des morceaux qui nous font voyager dans un ciel rosâtre de doux rêves toxiques, porté par ce qui semblent une union pour le meilleur et le plus vaporeux de Riou Tomita et Skull Defekts ; sans jamais, l'on s'en doute, s'appesantir sur aucun, les laissant eux-même ce faire, avec une douceur décidée toute féminine (à choisir une référence gothique distinguée, à tout prendre on aurait mieux fait, plus haut, plutôt que la séance de spiritisme déglinguée de Public Image Ltd, de citer The Creatures), sur la nôtre, d'humeur ; avec une persuasive puissance sur le métabolisme qui n'aurait d'égal à la rigueur que celle de Manorexia, mais alors traduite dans les scansions des simples de quelque médecine naturelle, œuvre d'une sorcière pâle, à la bienveillance aussi inquiétante qu'elle est - encore une fois - douce, à la façon d'une pluie sur les feuilles de la forêt tropicale (permission d'ajouter à la liste ci-dessus Evanescence, et ses rêveries cold pour siestes en période de mousson, accordée), à la façon de l'effet toxique d'une plante inconnue, qui infuserait tout le corps d'une langueur semblable à une sorte de vaudou-jazz végétal... A nous faire presque totalement passer à côté de la propre angoisse de Beheaded Totem, qui l'étreint délicatement pendant toute sa durée, qui tend les accents de ses vents, anime la fièvre de ses rythmes, et qu'il déguise avec pudeur en une hypnotique danse rosâtre.
Une chose est certaine, voire deux : Beheaded Totem est bien plus sybillin et peu destiné à être déchiffré que la plupart des disques psychédéliques, même percussifs ; et il compte parmi, de ces derniers, les plus à chérir. Allez, disons le net : le seul autre exemple d'une pareille confusion divine entre lancinante peur et moite délice, s'appelle Fetisch Park. Oui.

samedi 28 juillet 2018

Statiqbloom : Infinite Spectre

Luxueux. Comme vous l'imaginerez d'emblée si je parle d'intersection entre Mentallo & the Fixer et Pain Station.
Avec sa courte durée, Infinite Spectre, mécaniquement, souffre moins que Blue Moon Blood de sensations de délayage, redite, camaïeu de noir velours sur noir soie - mais grouille d'idées brillantes, donnant à échafauder mentalement pour chaque morceau, bien plus qu'un clip, son propre petit film sensoriel, tant la musique de Statiqbloom s'avère toujours plus visuelle, évocatrice, hallucinogène.
Ou bien sont-ce vraiment des idées, proprement dites ? Sur le fond, Kainer ne prend pas de risques - et aussi pourquoi le faire, lorsqu'on montre pareille maîtrise ? - continuant d'ouvrer son Mentallo calligraphié à l'encre de Chine de marque Skinny Puppy "plus noir que noir", mais sapé en smoking sur mesure - et c'est précisément là qu'entre en jeu son talent à nul autre pareil ; celui du détail, dans le sens noble du terme ; du soin extrême, et d'un goût exquis, apporté au plus petit détail, dans le respect artisanal de ce que celui-ci apporte au bouquet général, et partant à l'effet qu'il produit sur l'imaginaire.
Pas à dire, Fade s'est fendu ici de ce qu'il avait de meilleur comme étoffes en magasin, niveau texture de voix plus ou moins putréfiées dans la matrice, niveau stratification des perceptions illustrée ; il parvient également à trouver le juste équilibre, le juste degré de mémorable, grâce justement à ces dites idées et couleurs aisément identifiables, assorti à chaque morceau sans aller jusqu'au trop encombrant gabarit de tube, afin que chacun ne soit, une fois encore, que pièce, composant, dans le tableau et la mécanique d'ensemble d'un petit film (le premier Ministry transposé dans une ambiance sci-fi crépusculaire, une traduction clocharde et solitaire de Calling ov the Dead ?) dont, il faut bien le reconnaître, le seul défaut devient justement, et paradoxalement, son format aussi rafraîchissant que frustrant. On appelle ça "percutant", j'imagine.

Slidhr : Spit of the Apostate

Alors là, si l'on s'était retenu au moment de The Futile Fires of Man de lâcher le nom pour ne pas surcharger de références un disque unique en son genre, il va s'avérer difficile pour le coup de ne pas s'extasier : on n'avait pas entendu aussi spectral depuis Glorification of Pain, ou même à remonter jusqu'à la lecture du fameux passage sur les hauts des Galgals et toutes les allusions au lugubre Angmar, chez Tolkien.
Pour autant, il ne s'agirait pas d'ailler faire l'erreur de croire que Spit of the Apostate se puisse cantonner à un seul registre esthétique, et que celui-ci soit l'heroic fantasy, l'archaïque, le médiéval, le naturiste. Le spectre dont on est la proie terrorisée autant que grisée, ici, dérive à l'aise aussi bien dans la forêt que dans la matrice des réalités dégradées du futur ; comme qui dirait, mais surtout au sens figuré et analytique, que l'on penserait autant à Blut aus Nord, celui de Ultima Thule, qu'à Blut aus Nord, celui de The Work et Thematical Emanations. Ce spectre-là ne connaît pas de frontières, de cloisons, tout est limbe et tout est son domaine ; le black metal de Slidhr n'est ancré nulle part, prisonnier nulle part, ni dans le passéisme ni dans le progressisme, ni true ni post, c'est une part de sa grande beauté étrangère.
Le reste est insubstantiel, et dépend de votre disponibilité d'esprit.

mercredi 25 juillet 2018

Nothing : Dance on the Blacktop

On continue, par tranches d'un ou plusieurs morceaux sur Dance on the Blacktop, d'avoir la réconfortante mais ronronnante sensation de se tenir devant, si peut-être pas le même type d'exercice extrême que Wrong, du moins la même espèce de groupe hommage à une époque, respectueusement et solidement appliqué à pondre de nouveaux morceaux d'un genre clos, dans un périmètre clos, dont il met un sérieux tout Américain à ne surtout pas sortir - la sensation que les riffs et les déroulements des morceaux sont pas tout à fait déjà entendus mais presque, cette délicieusement, doucereuse fuyante sensation de déjà vu ; un truc bobo, cousu main avec exclusivement des ingrédients certifiés d'époque, recyclés ; un doudou.
C'est tout ce qui empêche le disque de s'arracher tout à fait au sol, à la boue, et que s'avance un Grand Album, sous cette Catwoman incarnée par Valérie Lemercier. Parce que glissés entre ces morceaux, il y a les autres ; ceux où Nothing, divinement, douloureusement, cesse d'être le groupe de metal qui s'essaie à la musique mièvre, le groupe pop de Relapse, pour faire ce qui lui pendait au nez : oser des chansons plus riches en dynamiques, en humeurs autres que ce bulldozer mélancolique et cette molle maladivité qu'ils maîtrisent comme des routiers ; sortir de ces deux fois quatre voies calé sur le régulateur de vitesse, pour emprunter les départementales, sans peur des lacets, en faisant confiance - pour découvrir qu'ils tiennent un vrai truc, et que leur si puissant pouvoir de mal de vivre ne se résume pas à cela, ne se réduit pas à ce permanent mur de guitare indolent, et que leur pénétrante somnolence y trouvera tout de même l'espace de s'y insinuer et manifester.
Pour devenir un véritable groupe de pop aqueuse ; et s'y révéler doué d'un palpable talent pour les mélodies vocales aussi magnifiques que peu assignées à résidence dans le susdit champ clos de la permanente référence à des morceaux canoniques du shoegaze nineties, bien reconnaissables ; pour évoquer plutôt des cousins éloignés et baléariques des Cranes, à l'ambiguïté digne de ces derniers - plutôt que le point d'équilibre figé entre My Bloody Amandine et Nirvanouille, ou des Radiohead pétrifiés pour l'éternité dans un cliché, un instant de leur vie ; pour démontrer un art bien à eux (quoique parent de celui de Cure sur Wish) pour la fragilité cachetonnarde et la délicatesse viscérale authentiques nichées au cœur de vastes envolées de sensiblerie d'apparence épique, donc épaisse.
Dommage, donc, que Dance on the Blacktop n'aligne pas morceau sur morceau de cette eau-là, et continue la moitié du temps à être une sorte de mi-chemin entre Interpol et Helmet - lorsqu'ils pourraient être à plein temps celui des Warlocks et -(16)-, quelque part sur une mer de jade (ou un In Utero noyé béat dans l'eau de Cologne) : "pfff", je ne vous le fais pas dire. Enfin, en l'état, le disque parvient tout de même à presque nous faire envie d'avoir quinze ans à nouveau, et la vie émotionnelle épuisante qui s'y assortit.

mardi 24 juillet 2018

Uniform : The Long Walk

Ce qui a changé entre le premier et le second Uniform ? Tout et rien. Ce rien qui change tout. Uniform a choisi, consciemment ou pas peu importe, de moins appuyer sur le côté démonstratif et volontaire de la violence en lui ; moins sur le côté Ministry, que sur le côté Joy Division, lesquels sont deux faces de la même pièce, évidemment, je vous renvoie à la reprise de "The light pours out of me" sur Animositisomina, et à Pailhead. Pourquoi aller chercher la violence chez ce qu'il y a de plus mécanisé chez Ministry, lorsque la violence dans les mouvements de pantin qui secouent la musique de Joy Division est telle, lorsqu'elle est cette chose qui semble chercher à désarticuler et démantibuler, on ne sait bien qui de nous ou d'elle-même, mais avec la dernière des fureurs désespérées et terrorisées ? Comme Joy Division ou encore Godflesh, pourquoi s'appliquer à toute force à causer la peur, lorsque le simple aveu cru et l'exhibition de son propre état de terreur, est le plus glaçant des spectacles à offrir ? Pourquoi découper méthodiquement sa musique en tranches lorsqu'on ne sait déjà de naissance plus s'exprimer que par saccades heurtées, comme l'on trébuche vers le fossé et le peloton, lorsque son propre pouls a déjà la cadence d'un stroboscope calme comme le cour d'un mourant ?

The Long Walk revêt cette incandescente élémentarité-là, celle de Curtis et Sumner dont le premier concert aurait été Unsane plutôt que les Sex Pistols ; celle d'un Big Black dont on aurait amputé, sans anesthésie, tout sens de l'humour pour ne garder que le côté écorché qui, en un quiproquo à faire tomber les bras d'Albini, est ce que j'apprécie le plus en eux ; celle d'un Pop.1280 dénudé de toute forme de morgue dandy ; celle d'un Amebix changé en petit tas de charbon par les radiations en taux indécent. C'est qu'on en concevrait presque encore plus de frustration à l'endroit de Mental Wounds not Healing, sinon de la rancœur carrément envers King et Buford, qu'y soit bridée cette sensibilité new-wave (en fait, ils sont presque tout simplement les jumeaux new-wave de The Body) excessive, univoque et sans aucune barrière que l'on sent, aujourd'hui devant The Long Walk, chez Uniform - quasiment du même calibre que celle qui coûta la vie à Ian C. : on en revient encore et toujours là. The Long Walk semble un Unknown Pleasures (on en reste toujours, là, aussi, hein : pour donner un frère à Closer, les candidats ne se bousculent pas encore à l'intimidant portillon ; quoique... Post Self ?) endurci - et armé d'un cran d'arrêt, acheté au gang Corrections House  - pour affronter pour les années d'aujourd'hui, les émeutes et la massification, l'abattoir qui sert de société globale, et plus encore que Place Noire il paraît les crocs découverts et les yeux fous, devenu incapable de toute écoute, rendu sourd par le tintement alarmant de sa propre souffrance. Pour affronter l'asphyxie où sa propre révolte de toutes les cellules le jette, aussi.

dimanche 22 juillet 2018

High on Fire : The Art of Self Defense

Les racines de High on Fire ; discrètes comme une montagne - non : comme La Montagne - au milieu du désert. Sleep, et au-delà, sommet encore plus écrasant dans le lointain poussiéreux, fantôme impossible à méconnaître pesant sur l'horizon écrasé de chaleur et les vermisseaux de ses mirages : Black Sabbath.
Et malgré la taille imposante de tout cela, qui s'expose ainsi sans détour, avec l'ingénuité de la jeunesse : déjà une personnalité impossible à ignorer, crue itou, et sauvage, et imposante à égalité malgré son caractère impulsif, peu consciente encore d'elle-même ; une putain de personnalité. Celle du barbare qu'on va rapidement apprendre à connaître, redouter et admirer, bien entendu. High on Fire tout pataud, le sang épaissi et ralenti par le hashish du Vieux, c'est déjà du High on Fire.
Sans compter que - je l'ai déjà dit, ou pas ? - The Art of Self Defense est, en regard des albums à suivre, d'une crudité incomparable ; lenteur ou pas, voici leur disque le plus poussiéreux, le plus Hun, le plus riche en odeurs de cuir bouilli, de fumier et autres couleurs âpres de la steppe originelle (oui, plus encore que le rêveur album de Kalas) : c'est au point que, par endroits, on a qui vient à l'esprit l'image et les sensations éprouvées devant Superjudge, et plus généralement ses premières fois avec les musiques doom et bien lourdes du zen, l'époque où devant Eyehategod, Acid Bath ou Clutch l'on découvrait béat que le riff sabbathien était le plus badass du monde. On parle ici d'un album de la race des vandales qui chargent à l'assaut cul nu comme au premier jour, hilares autant de joie anticipée du meurtre et du coït que de brouillage alcaloïde des synapses.
Quoi de plus logique, tous comptes ainsi faits, que de constater que cet album vierge de toutes pulsions thrash montre, aussi bien que n'importe lequel des ultérieurs avec leurs gènes Fischer et Kilmister qui commencent de s'y manifester, Matt Pike disposé à vous fendre d'une oreille à l'autre un sourire aussi large que le sien. Et pour un peu on se laisserait aller à la même benoîte et rustre allégresse - n'eût-on été si affairé à réprimer l'effet des basses opiacées à en faire dégueuler un yak.

samedi 21 juillet 2018

Jesus Piece : Only Self

Que l'on y songe un instant honnêtement : si l'on continue, malgré une blase justifiée, à mollement mais maladivement "checker" régulièrement, disons, un groupe sur trois dans cette dérive sans fin que suit le hardcore depuis on ne sait plus quand au juste, où se situe le commencement de l'escalade sans fin vers la stérile absence de conclusion, Cursed ? His Hero is Gone ? This Gift is a Curse ? Celeste ? Black Sheep Wall ? - bref, si l'on continue à suivre à demi-machinalement, comme on télécharge la nouvelle saison de Game of Thrones alors même qu'on n'est pas foutu de se rappeler qui veut buter qui, ou qui l'a d'ailleurs déjà fait depuis deux saisons, l'oiseuse et indécise errance de ce qu'on appelle chaque fois d'un nom différent, lequel sera, pour aujourd'hui, "gros chaoticrust qui tâche" : ne serait-ce pas parce que, tout simplement, plutôt qu'un n-ième changejeu, on attend toujours avec espoir un nouveau chien enragé ? un nouveau taré qui n'invente rien, mais fout le feu compulsivement à tout ce qu'il approche, à commencer, lorsqu'il est forcé à l'immobilité trop longtemps, son propre soi ? Un nouveau Early Graves ? Un nouveau Blessing the Hogs ?
Jesus Piece, leur nom l'annonce un peu, sont des porcs. On lit leur nom on a envie d'entendre leurs morceaux, en dépit même de l'annonce d'une sortie chez Southern Lord - soit la quasi garantie précisément du résultat inverse : Black Breath, Baptists, Centuries... j'en cite d'autres ou bien on a compris ? - et on entend leurs morceaux on a envie d'y croire ; ce dès les deux lâchés en apéritif par l'appareil promo. La suite confirme ; l'on va procéder en creux pour la décrire mais ce sera plutôt approprié - car il y a une ombre dans Only Self, et c'est elle qui fait tout son prix. L'ombre, le gouffre laissé là où l'on ne trouve ni l'hystérie d'un Gaza, ni la brutalité extrême et efficiente d'un  Weekend Nachos et ses satellites encore plus méthodiquement extrêmes, ni la saine condition athlétique d'un Disgrace ou d'un Nails, ni la minéralité d'un Primitive Man, ni les contours cartoon de The Acacia Strain, ni ceux plus Roland Emmerich de Harm's Way, ni la froideur maniaco-culturiste d'un Burnt by the Sun, d'un Ion Dissonance ou d'un Indecision, ni la droiture d'un Blood Has Been Shed ; une ombre de malveillance que même Xibalba ont perdue à force de trop chercher à la creuser à coups de spots, de donner dans le grand-guignol, metal et chicano ; et qu'on ne rencontre guère que parfois chez Disembodied.
Une chose sourde, fuyante, qui échappe à l'appréhension mais laisse partout sa trace qui rend la réalité visqueuse, trouble, la ralentit d'un rien, toujours d'un rien, d'un instant, celui où les choses sont sur le fil et prêtes à basculer, de n'importe quel côté, nourrissant l'angoisse. Non, Jesus Piece ne se laisse pas immobiliser, fixer, identifier, reste mobile et flou, pas tout à fait abstrait mais pas tout à fait explicite, pas tout à fait mécanique mais pas tout à fait humain ; à l'image de son nom et du titre de son album, dont je ne vous fais pas l'injure de vous indiquer à quoi d'autre que du hardcore ils pourraient aussi bien faire penser (même la pochette, à bien y regarder) ; la couleur de son Only Self paraît vitreuse, malaisée à dire exactement, parce qu' Only Self n'est pas un album de hardcore efficacement conçu pour s'insérer sur le marché du hardcore de son année de sortie, mais un album qui dit le monde dans quoi il vit. Un groupe pour qui son époque n'est que l'endroit où il est né, et à quoi il réagit, tel qu'il est lui.
Pas de doute, Jesus Piece tient ses promesses, à commencer par celle ne de garantir aucun chemin sûr où poser le pied.