mardi 19 juin 2018

Marduk : Viktoria

Du diable si je m'attendais... Se prendre une telle tarte d'un album de Marduk, diantre ; j'ai beau nourrir pour le groupe une sympathie certaine quoique mesurée et teintée d'un rien de condescendance, en sus d'être circonscrite aux albums ultérieurs à l'embauche d'Arioch (et encore : Frontschwein, dur dur, hormis le coup de génie "The Blond Beast"), j'ai beau avoir tout récemment renouvelé mon affection à Plague Angel et sa cruauté orageuse et sournoise, ma tendresse à Wormwood avec son Maranatha sous Redbull, et enfin succombé fougueusement au charme de Serpent Sermon : Viktoria paraît bien parti pour prendre en caracolant la tête de mon petit classement personnel. Pas rien, quoique non dénué d'une certaine logique (celle des attentes), pour un disque dont le thème guerrier dans la lignée du précédent laissait à prévoir un album inscrit dans une certaine tradition de Marduk (le mauvais), et imaginer une trajectoire globale qui aurait vu leur volcan humain de dernier chanteur en date, peu à peu se fondre dans un moule fatidique de la bovine médiocrité inertielle du groupe ; mais il était également permis, au moins pour rire, d'à entendre ce ronron bourgeois voire bavarois qu'était le Funeral Mist en face, caresser l'éventualité que ledit furoncle vocal ait réservé toute sa verve, son inspiration et son envie à ce disque-ci, celui du groupe supposé remplir le rôle du crassement bourgeois.
Dans le mille, Emil.
En caracolant, et en vitupérant ainsi qu'une vipère enragée. Le rouge, sobre et explicite, sur le noir de cette minimale pochette ? Arioch. C'est lui. Il réussit cette fois ce qu'il n'avait qu'à moitié accompli avec Frontschwein, à savoir cesser de servir pour Marduk une prestation méritoire ô combien mais potentiellement transposable à un disque de Funeral Mist sans la moindre retouche, à changer de registre - tout en restant dans un niveau d'intensité et de rage démente qui n'appartient qu'à lui pour sûr. A inventer le Mortuus Panzer. Viktoria est un récital de rafales de crachats sanglants, un crépitement intarissable de furie sous forme d'hémoglobine haineuse, un blizzard de sang. Le gars est saisissant, frappant, terrifiant dès la première écoute, et l'effet ne fait plus ensuite que s'affirmer encore ; sauf qu'il ne suffit pas à porter un disque de Marduk seul, même en grande forme, Frontschwein en est bien la preuve - et que cette fois il n'est pas seul.
Les riffs de Viktoria sont à la fois caractéristiquement marduks, tout en se permettant de convoquer, dans l'univoque teinte rouge baignant le disque, ce qu'il y a de plus rouge chez Satyricon, Thorns, Repvblikka ou 1349 - pour le piétiner dans une bouillie bien moins froide que ne le sont tous ceux-là dans leur forme de brutalité, et le transformer en une longue, bouillante et pure crise de fureur charnelle qui ne sent rien tant que son Motörhead (époque Sacrifice), son Slayer, son Monumental Possession et son Blood Angel (ce n'est ni un groupe ni un album). Ah pour sûr, on n'est pas ici dans la lumière, et malgré la simplicité univoque et minimale de son intention, on ne qualifiera pas ce disque de Marduk le plus limpide : leur plus torride et corrosif, en revanche, sans l'ombre d'un doute. N'eussé-je si peur de la fatwa, j'aurais tôt fait de le bombarder jumeau razor-punk de VVorld VVithout End. Rarement aura-t-on à ce point, riff, batterie et chant à l'unisson dans une crise à la fois déchaînée et sévèrement concentrée, incarné le rouge et le cru, et ceux qui ne voient d'horizon que lui ; à commencer par vous, très bientôt.

Marduk : Serpent Sermon

Si Serpent Sermon, dans la catégorie de poids "Maranatha du dimanche matin, y fait beau, enfile un short Le Coq Sportif et va donc acheter des chipos, je fous un rosé au frais", n'égale pas tout à fait Wormwood, qui justement est un peu mois ensoleillé - et pour tout dire mériterait peut-être la catégorisation "Maranatha de petite frappe parvenue en Armani", ou en tous les cas sur un registre moins poétique le mètre-étalon de ce que produire le Arioch-Marduk dans le genre extravagance gominée et râblée - en revanche à côté d' Hekatomb (qui joue exactement dans la même catégorie, soyons factuels), la comparaison est douloureuse.
Ça reste du Marduk, c'est à dire au moins aussi gentil que du early-Gorogoroth mais qui fait plus de fitness - mais alors, v'là l'ambiance de film d'heroic fantasy pseudo-dark et tout gorgé de vicelardise eighties... Imaginez Highlander ou Willow, mais avec que des scènes avec des méchants - des Michael Ironside, des Clancy Brown...
Festif, sautillant, exubérant, plein d'idées - presque trop, "M.A.M.M.O.N." ou Marduk qui tente de se faire aussi son petit moment d'orthodoxie dissonante à la limite du DsO, est-ce bien raisonnable ? n'empêche que c'est plus réussi que sur le dernier Satyricon, disons moins foireux ; mais ne laissons pas subsister de regrettable ambiguïté : Serpent Sermon tente des trucs, mais surtout il en réussit - ce "World of Blades", avec au début ses relents sulfureux d'apocalypse militaire, qui virent au Primordial ou Drudkh sur la fin, c'est brillant, disons le tout net.
En fait, c'est plus simple que cela. Serpent Sermon est le plus limpide des albums de Marduk ; et comme toutes les choses limpides, il est plus aisé d'y lire un bon nombre de choses ; d'une, que Marduk est une sorte de version black de Slayer : quelque chose de massif, d'une méchanceté monstrueusement athlétique voire légèrement, mais toujours ou presque (d'accord : disons quand ils veulent bien s'en donner vraiment la peine) infesté d'un venin sourd mais profond, qui vous souille ; de deux, cet album entièrement dédié au thème sataniste se trouve également leur plus limpide, donc - encore un peu davantage, même, que ne peut uniquement s'imputer à ses puissants accents true black et d'un amour de Bathory déjà aperçu çà ou là par le passé mais jamais de façon aussi grisée qu'ici - et lumineux : ainsi qu'une version toute exultante de joie gladiatrice de Funeral Mist. Il en découlera bientôt pour vous, comme ce fut le cas pour moi, que vous tenez là devant vous le disque le plus maranathesque de Marduk. A bon entendeur (forcément, donc) déçu par un musculeux mais borné Hekatomb, salut.

vendredi 15 juin 2018

Imperial Triumphant : Vile Luxury

On pourrait partir sur l'angle Portal : Imperial Triumphant pour sûr les connaissent et vénèrent, et Vile Luxury sous certains aspects joue encore plus jazz (vous l'avez ? elle est nulle, hein ?). On pourrait choisir aussi l'angle New-York, comme le fait l'appareil promotionnel, à juste titre : Vile Luxury réhabilite, en passant, les cuivres synthétiques bon marché déjà utilisé chez Swans ou Extra Life, toujours délicieux et parfaits pour induire une ambiance parano droguée.
Mais Vile Luxury est surtout du cinéma death metal ; surréaliste, bien entendu : vous avez vu la pochette ? Vous n'avez qu'à aller voir les nouveaux masques qu'exhibent Imperial Triumphant pour compléter l'idée qu'il convent de vous faire : on pensera à Portal et à leur bande-son imaginaire pour un Eyes Wide Shut remanié par David Cronenberg. Vile Luxury est un film avec son onirisme, ses ambiguïtés - Imperial Triumphant, s'il faut encore à tout prix citer Portal, contrairement à ces derniers ne choisit pas particulièrement la brutalité (ni le death metal) ; tout au plus est-ce elle qui le choisit parfois, pour le quitter l'instant d'après, le laissant libre de poursuivre le fil erratique et fantasque de sa dérive nocturne, de son jazz de carnassier sous délirogènes, de sa comédie grinçante de la barbarie géométrique, où un molossoïde éveillé à la torture de la conscience se voit lâché dans une sorte de carnaval de Venise pour y découvrir qu'il tient le rôle de l'agneau. Le grotesque et l'élégance se mêlent comme rarement dans Vile Luxury, tout comme le font l'Italie et Metropolis, et Portal avec Zs - tiens, revoilà New York capitale du barbare bizarre.
Vile Luxury paraît la chitineuse naissance d'un death baroque et insectoïde que l'on ne faisait jusque-là que deviner sous la chrysalide grouillante et frémissante d'Imperial Triumphant, et qui cette fois étend libres, avec grâce et délicatesse, ses membres garnis d'horribles crocs effilés, et ses incompréhensibles autant que longilignes appendices aux articulations en trop grand nombre, dans une irréelle symphonie de stridulations et de grondements gargouillés ; par endroits, ses exquises qualités de danseur rappelleraient presque lointainement Hail Spirit Noir, qui s'inviteraient au cœur de la ruche de Howls of Ebb y esquisser quelques entrechats, avant d'opérer un virevoltant et létal changement de trajectoire avec une intelligence instinctive que Deathspell Omega n'a fait qu'effleurer sur Fas. Mais cette chose-ci suit sa propre horloge, au balancement souple, ample, avide d'emporter la chair dans sa toupie ivre, et sur ses vagues et ses crêtes de glisser, à cru, grisée, insatiablement. Et vous la suivrez, aussi facilement qu'on écoute 400 The Cat ou qu'on s'enfonce dans un polar tout habillé de jazz salissant, et se fait emporter plus loin que prévu.

mercredi 13 juin 2018

Statiqbloom : Blue Moon Blood

Bon, c'est certain : cette musique-ci est très - très - référencée (dites balisée si vous êtes acide). Vieux Front Line, Skinny Puppy vieux mais pas que, et élégante anxiété typée Mentallo & the Fixer. Le résultat eût pu ressembler simplement au premier Decoded Feedback, ce qui est en partie le cas, et déjà beau : Decoded Feedback eux-mêmes feraient mieux de ressembler à leur Overdosing, qu'à leurs disques suivants.
Mais Fade Kainer est un métallicoreux : c'est sans doute la cause qu'il ne sait pas forcément très bien écrire une bonne chanson electro-indus, mais sait en revanche très bien composer un album soigné et fort sur tout ce qui concerne la texture et l'élasticité. Ceci venant s'ajouter à ce que, concernant ses disques de chevet qui sont les mêmes que les miens, Kainer a non seulement un très bon goût mais sais le mettre en pratique dans ses propres mijotés. Et puis malgré les apparences, et un art consommé, admirable d'utiliser les samples de ce qui semble exactement la même façon (et la même provenance) que Skinny Puppy, Statiqbloom possède une façon bien à lui d'agencer les couches et perspectives, et d'y glisser celle de sa voix - à la fois bien présente, en retrait, fuyante en permanence et tranchante comme une plume - pour un mieux-disant trouble, onirique et infectieux.
Ce qui fait que Blue Moon Blood est un très goûtu album d'electro à la façon metal mais sans une goutte de metal dedans. En gros, imaginez un Skinny Puppy paumé quelque part entre les brushings époque Remission/Bites et les errances funambules de Too Dark Park, à chercher l'entrée d'une discothèque pour laquelle il a tout exprès mis sur son 31 sa dégaine de Predator rongé par l'anorexie, la lèpre mentale et les pluies acides. En un mot comme en cent, un album taillé avec distinction dans la soie même de la nuit cyberpunk.
Pas un classique, mais un disque de tastevins pour sûr.

Funeral Mist : Hekatomb

On pourra avoir les aussi longs et sûrement passionnants débats qu'on veut à base de "Maranatha bis", "Maranatha II", les attentes et les subséquents "pouvait-il faire autrement que décevoir ?"... Dieu bénisse.
Quant à moi je sais une chose pour certaine : lorsqu'on est l'auteur de Maranatha, lorsqu'on est capable de cette extravagance-là, on se verra difficilement pardonner pareille courtaude stature que celle dans laquelle croit fanfaronner Hekatomb. "Plat", "petit bras" et tous leurs corollaires : fourbissez les, ils sont de mise, assortis de l'adverbe "redoutablement". Lorsque je veux écouter un album de beumeu rock, épais, maussade et décapsuleur de taupes, j'ai Khold, merci ; et lorsque je veux écouter des brutasses qui rêvent de décadence, j'écoute un Marduk avec leur nouveau chanteur, là, le type un peu loufdingue, j'ai mangé son nom... Pas ce Maranatha re-carrossé chez BMW.
Et je n'ai qu'un mot à dire pour clore vos débats passionnants : Dodheimsgard.

Maintenant, que les amateurs authentiques de black metal disposent de ce disque ; quant à moi, Funeral Mist ne m'intéressait pas parce qu'il était auteur de disques de black metal de sa profession.

samedi 9 juin 2018

True Widow : Avvolgere

En voilà un, de genre transversal, pour lequel le bel esprit trouvera difficilement où donner de la tête. Sonic Youth, The Kills, Robedoor, Liar, Queens of the Stone Age, My Bloody Valentine, Bardo Pond, Nothing... Vous l'avez ?
Narco-rock, pharmarock, médoc-rock, faut avouer qu'on ne sait quel terme choisir. Certains des adeptes ou des albums visés sont plus ou moins rock, c'est assez le cas de cet Avvolgere - je dois confesser que je ne sais pas bien après combien de guerres j'arrive concernant True Widow, je crois les avoir longtemps un peu peu confondu avec justement Robedoor, et serais bien en peine de vous dire s'ils ont déjà fait ce disque combien de fois, ni si en mieux ou moins bien - bref : je voyais ça plus invertébré et saisissant de toxicité médicamenteuse, surtout au vu de la ci-devant pochette - mais tous se doivent pour être éligibles au label d'être groggy, K.O. debouts, demi-morts par boulimie de coton imbibé de pharmacopée.
Et True Widow fait ici partie de ceux qui prouvent une nouvelle fois que c'est possible dans un format rock ; de faire des chansons qui tournent en rond, ne vont nulle part, et s'en branlent comme elles se branlent de tout. Le cool qu'il y a à être un déchet, quand on y réfléchit on ne fait pas plus rock, et Avvolgere là-dessus est encore plus rock que Raw Power et Penance Soirée réunis. L'art de tâtonner, tituber sur place et bégayer sans issue, l'art de mettre la fluidité animale dans les gestes saccadés, mécaniques, du tox hébété.
Hélas, le disque à force de funambulisme gracieux sur la lisière avec la pop, finit par y verser un peu trop, sur sa fin, l'inverse d'une chute de tension qui le libère un rien - de trop - de la sublime molle nausée qu'il échafaudait jusque-là avec une impeccable morosité fiévreuse, un infaillible rien-à-branler juste infusé de ce qu'il faut de mièvrerie délavée jusqu'à l'état de trace de rouille, de sentimentalisme à la consistance de grade amibe, une parfaite succession de chansons qui paraissent toutes déjà entendues, douillettement rebattues et banales dans leur douloureuse beauté lancinante ; comme une dent creuse ou les sensations familières d'un bad récurrent et rassurant.
C'est que c'est pas rien, l'art des petits riens.

vendredi 8 juin 2018

Dark Buddha Rising : II

Vraiment étrange, ce disque. L'impression de tenir un extrait découpé dans le tableau plus vaste d'un album beaucoup plus long (tel que Dark Buddha Rising ou tout autre groupe officiant dans le registre du gros doom de drogués en rendent presque systématiquement, contractuellement, avec parfois d'ailleurs une grande réussite (surtout pour les autres groupes)... mais toujours une part incompressible d'épuisement), pas forcément moins bon pour en être probablement plus dilué, mais pas nécessairement non leur utopique meilleur album - mais véritablement comme une irruption in medias res directement quelques secondes avant le meilleur moment de quelque chose de plus grand, celui où soudain tout précipite et notre attention avec...
Et une nouvelle fois, difficile de ne pas recourir à la comparaison cinématographique : II serait une sorte de petit film, de science-fiction bien entendu, droguée et cauchemardesque évidemment, bizarrement compact et qui dès la première image nous catapulterait et immergerait au plus fort d'une action déjà entamée avant notre arrivée, sans prendre la peine de nous expliquer ou poser le contexte, les tenants, aboutissants et autres emmerdements dont la raison principale est de vous montrer qu'il y a un travail de bête derrière - et grand bien lui en prendrait, puisque rapidement voire très rapidement l'on serait bien assez emporté par l'action et son bouillonnement tempêtueux pour en savoir autant que n'importe qui dans ce merdier (imaginez quelque chose faisant intervenir des tyranides, de l'ayahuasca en doses déraisonnables, et des démons antédiluviens, quelque part perdu dans le ventre d'un vaisseau aux couloirs pris dans des températures et hygrométries tropicales), d'autant que bien vite il s'avèrerait que l'on est arrivés juste à point pour l'instant de la manifestation de... quelque chose ; et le logiquement consécutif basculement intégral dans le psychique sans barrières.
Limite on se poserait des questions techniques, intrigués quant à savoir si ces ladres n'auraient pas par hasard eu pour de bon la grandiose extravagance de composer et exécuter tout ce bloc de matière qu'on imagine autour, dans le seul but d'y tailler cette portion de viande quintessentielle - mais en fait on s'en fout, et on se contente surtout de lécher un peu plus le jus qui nous dégouline sur le menton, concentré mais parcimonieux, pour n'en rien perdre.

mercredi 6 juin 2018

Treedeon : Under the Manchineel

Point ne vous enduirai de caca de taureau : cette chronique est sous influence d'une autre, celle d'Elodie Denis pour Noise Mag ; sans cette dernière, peut-être aurais-je continué de me débattre dans l'impuissance de me raccrocher à quoi que ce soit concernant Treedeon ; hormis, assez probablement quand même, des ponts, mais des très branlants et périlleux, façon Indiana Jones, avec Babes in Toyland version cauchemar goudronneux. Mais après cette dernière, je disposai d'une clé précieuse, avec la traduction (et la définition) de "manchineel", que dans ma cossardise et préférant rêver (faut avouer que voilà un substantif qui a du cachet), je ne serais probablement jamais allé chercher : car en vérité, si la musique de Treedeon (que le groupe lui-même choisit de laisser catégorisé avec un point d'interrogation) est quelque chose, c'est de la forêt. La forêt où l'on se perd, et justement au fil de l'album on a tôt fait de s'apercevoir que déjà MoE (tiens, d'ailleurs, qui l'avait chroniqué dans Noise Mag, le 3 ?) et les Swans s'y sont paumés, sans espoir de retour.
D'ailleurs, quoiqu'on pourrait sans trop se forcer trouver un paquet d'autres noms auxquels penser, ces deux-là résument assez bien (en y ajoutant celui des Melvins des moments les plus sacrificiels, pour les passages où Treedeon devient explicite), non pas à quoi ressemble l'ombre inquiétante qui est le son Treedeon, mais où réside le malaise : une sorte, donc, de blues industriel (on parle des Swans qui sont de la même famille qu'Unsane, bien sûr, voire d'une fusion des deux)... des bois. Car enfin : oui, on pense fort à Unsane ; mais pour se rappeler qu'ils ont prêté un batteur à Swans, et aussi qu'ils aiment à finir leurs disques ou leurs concerts - ou ceux des autres, comme j'ai pu en être témoins dans une MJC des quartiers Nord de Marseille vers 95 - en bacchanale industrielle.
Et justement c'est ce dont il s'agit ici : une sorte de rituel d'intoxication au but mal défini, mais dont il paraît clair, si l'on ose dire, qu'elle transporte loin ses adeptes, sous l'ombre de l'arbre malveillant. Un sinistre état de transe, de perte du sens obtenu au cœur d'une casserolade  infernale, moisie de malveillance. Le mal n'a pas besoin au bout du compte de panthéon si exotique ou carnavalesque qu'on le voit le plus souvent, pour s'inviter dans l'existence ; un arbre peut suffire, lorsqu'il est suffisamment mal intentionné.
Et peu à peu de même l'on s'éloigne, des impressions de terrain familier du début (Unsane, Made out of Babies), vers l'inconnu où nous attendent, pour nous y traîner avec elles dans leur pesante boue d'hystérie, ces étranges mélopées : pour un peu, on se sentirait soulagé d'une part de malaise, lorsque, avec une culminance sur le "Wasicu" final, les choses deviennent, si l'on ose dire, plus claires, plus nettement et indubitablement ancrées dans le surnaturel, la magie et la nuit, qu'enfin on met le doigt sur ce qui clochait depuis le début, ce qui paraissait gauchi, la sensation de roue voilée, au cœur même de la dissonance parfois si confortablement codifiée, de cordes désaccordées, sur laquelle brinquebalait cette musique et avec elle la réalité ; voyant ainsi ses soupçons confirmés - et le doigt en question rester collé, par la maléfique résine ou alors autre chose. Le soulagement est, on le devine, relatif.

Limbo : My Whip, your Flesh

Bien sûr, que joue le facteur "ça fait du bien sacré bon sang, de retrouver le vrai truc" - en l'occurrence la dark-wave, dont le ci-devant album de Limbo est un fleuron et un paradigme à l'égal des The Eternal Afflict, Il Giardino Violetto et das Ich : cette même sensation de ridicule et de peur mêlée, devant ces maléfices fiévreux et cette religiosité dans le vampirisme, qui même si c'est peut-être une question d'histoire esthétique personnel, paraît autrement plus habitée et inquiétante que tout l'occultisme déchaîné par les disques de tout le metal qu'on voudra.
Mais une chose s'y ajoute, à savoir qu'à côté de cela, Limbo n'est semblable à nul autre que Limbo ; avec son amour de la reprise tordue - il est permis de se demander lequel est le plus flippant, d'un premier morceau ouvertement rituel qui psalmodie de longues minutes durant "Meo penis in tua vulva" d'une voix de goule cadavérique, ou bien de la "Venus in Furs", croassée par un Quasimodo que l'on entend distinctement, dans sa poussiéreuse croonerie énamourée, se frotter des mains obséquieuses, aussi fripées que moites d'une dévotion caquetante de concupiscence - et puis sa façon sans pareil de marier avec une gourmandise réjouissante et contagieuse Diamanda Galas et Calva y Nada dans les matériaux pour la confection de ses chansonnettes perverses, Mynox Layh et Kirlian Camera, Kraftwerk et Sigillum S... L'appétit ne connaît pas les barrières, pas vrai ?
Difficile, en vérité, de décider ce qui est le plus inquiétant chez Limbo (ou plus globalement si c'est My Whip Your Flesh ou bien plutôt le tératologiquement potache Siliciolatra) - à moins que ce ne soit, précisément, cette incertitude permanente.

mardi 5 juin 2018

Bloody Hammers : Lovely Sort of Death

Cette fois le compte est bon. Si vous croyez aimer le goth mais qu'en fait, ce que vous aimez c'est le bon goût et la réserve, vous ne survivrez pas à Lovely Sort of Death.
Sinon, foncez, c'est le bonheur qui vous attend. Les arrangements qui changent Glen Danzig en Albator sur fond de galaxies mauves, les riffs qui jettent de solides ponts entre London After Midnight et Bon Jovi... L'album ne possède pas la perfection à laquelle il mérite pourtant d'atteindre, parce que sur sa fin - "Ether" - il se laisse aller à être trop doom metal, trop pur dans un genre et ses bottes (toutes proportions bien sûr gardées), il perd sa substance magique : ce n'est pas que "Ether" soit foncièrement mauvaise, mais il y a tellement mieux à faire, et de quoi sert-elle - lorsqu'il y aurait eu matière à encore de mille façons plus délicieuses les unes que les autres, confondre grunge avec une sorte de variété électro-glam-wave de Type O Negative, Soundgarden et Project Pitchfork, que sais-je encore - avec tout l'équipement cossu à disposition dans les accueillantes ombres des salles de torture aux parois satinées sous un château rococo ? Qu'est-ce qui est interdit, qu'est-ce qui est impossible, je vous le demande, à un groupe capable d'improbables joyaux de guimauve tels que "Lights Come Alive" (c'est U2, que j'entends se convertir au cuir, ou bien ? accrochez vous cependant, la première j'ai cru vomir, devant sa douceur), de roustes héroïques du gabarit de "Messalina" - ou encore tout simplement, comme sur The Horrific Case of, des refrains glam aussi impitoyables, au musc aussi inoubliable que celui d' "Infinite Gaze to the Sun" ?
A partir de là, du reste - "Ether", donc, en septième position sur dix chansons - le charme fatalement est rompu, et plus rien ne viendra nous renverser, comme tout ou presque le faisait jusque là. Tout le reste se cantonnera dans le règne de l'ordinaire, du matériel, du naturel, du bon (bien des groupes de heavy feraient encore volontiers les yeux de poisson mort pour avoir les poubelles de "The Astral Traveller"). La tristesse est grande, très grande ; ce ne sont pas là des façons de finir un album, non messieurs dames ; pas lorsque l'on s'est soi-même condamné à l'impeccable.

jeudi 31 mai 2018

Bloody Hammers : The Horrific Case of Bloody Hammers


Olivier Drago s'est auto-proclamé bâtard et héraut en chef des bienheureuses musiques bâtardes, quant à nous d'aucuns nous qualifient de seul blog où l'on peut lire une référence à Pulp dans une chronique sur The Body ; vous pouvez aussi appeler cela synesthésie : c'est strictement la même chose.
Le style (et les notations s'y référant) est accessoire, lorsque le thème, la sensation - ou à défaut tout simplement le groupe (voire encore plus simplement le disque, tout seul comme un grand), et sa personnalité - jouent le rôle du point commun.
Vous voyez celui entre Bauhaus, Nine Inch Nails, Mötley Crüe, Type O(ctober Rust), White Zombie, Revolting Cocks et Sopor Aeternus  ? La fesse blafarde à penchants vampiriques, tout à fait.
The Horrific Case of Bloody Hammers, c'est si vous voulez du doom penchant rock occult, tel qu'il est de bon ton depuis déjà plusieurs années d'en ouvrer - mais alors penchant franco, tel le décolleté plongeant d'Elvira Mistress of Dark, vers le strip-doom. Un peu comme si Une Nuit en Enfer était un film de boule - et de préférence un bon - plutôt qu'un film de bastos-bonanza. Les beats sont trapus et félins à la semblance de Glen Allen Anzalone et, comme en matière de fesse, il ne revêt aucune importance de savoir comment exactement ils sont générés pour en jouir sans entraves ni mesure, de même qu'il n'est d'aucune incongruité d'y voir se mélanger des images du vieux Tool (quand ils étaient... vous avez deviné) et l'impression fugace mais quasi permanente d'être en présence d'un de ces obscurs groupes de dark-electro aussi nanardeuse que scabreuse (amGod, Terminal Choice, Psychopomps et autres dont les noms à mon grand dam ne me reviennent pas) : le graveleux après tout y est-il si différent de nature, que dans une balade de Guns'n'Roses, ou une d'Acid Bath ? Bloody Hammers saute en selle de l'un à l'autre lestement à vous en confondre et faire fondre de toute votre fluidité, Bloody Hammers n'est nulle part si bien qu'à cheval, avec un concept transgenre (je deviens lourd, juste un peu, ou bien ça passe encore ?) qui s'appelle, peut-être, tout simplement, "glam" ? Si par là vous entendez comme bibi une manière de demi-synonyme de "goth" (vocable du reste tout aussi transversal, comme l'est encore celui de "horny", qui ne décrit pas seulement le crâne de la pochette), alors probablement. Le terme de "trangenre" d'ailleurs n'est même pas tombé dans l'inconscient par hasard, puisqu'on pense bel et bien à Keith Caputo devant certaines intonations vocales dévoilées ici, à son groupe devant l'épaisseur impressionnante du groove, et à Demon Lung devant l'ambiance lourde d'ambiguïté infusée d'occultisme.
Mais on pourrait résumer et synthétiser cette enfilade de noms, qui commence à s'allonger, en vous campant The Horrific Case of Bloody Hammers à cheval entre Alan Woxx et Glen Danzig : oui, c'est exactement le genre de machin dont on se dit en le voyant que ça ne va jamais rentrer, mais vous savez bien comment ça finit dans ces cas-là, pas vrai ? Bloody Hammers sait parfaitement ce qu'il fait, et le font avec l'implacable assurance qui fait toute la subtile mais profonde différence, et qui rend les choses aussi simplement irrésistibles que renversantes. Préparez vous pour la fessée.

mercredi 30 mai 2018

In Blind Embrace : Songs from the Shadows

"Chercher le bon album de Controlled Bleeding", il en a de bonnes, l'autre... Tu l'as eu entre les mains il y a déjà une vingtaine d'années, corniaud, et tu n'es même pas foutu de te rappeler pourquoi tu l'as revendu !
Songs from the Shadows est la suite de Music for Stolen Icon, mieux que Music for Stolen Icon II dont il reprend les deux bons extraits ; certes moins saturé par la démence, la foi brute que le premier cité, mais plus long en bouche, plus charpenté, plus insidieux...
L'album qui offre enfin écrin à la hauteur à cette voix chargée d'un tel potentiel tragique, certifié mater dolorosa ; tout tissé de fééries dans le goût de Morthound, hanté par une menace cousine de celle d'In Slaughter Natives et Raison d'Être, et entièrement baigné par une froideur sacrée n'ayant rien à envier à Dead Can Dance et Kirlian Camera. Un parent du Germ d'Omala, rien que ça.
Un putain d'album de dark-wave au lourd et vénéneux souffle mythologique, plus qu'à la hauteur des racines grecques qu'on soupçonnait avec appétit derrière les patronymes de Paul et Joe, avec en prime Tonton Rozz qui passe faire le bonjour de la goule amoureuse, traversant comme un spectre égaré ce paysage venteux, ses arbres torturés par l'hiver et ses regrets d'odeurs de fruits pourrissants : l'ordinaire, en somme, de l'errance languissante de la chose humaine à travers les jardins d'Eden après l'horaire de fermeture ; et pour faire bonne mesure quelques interventions d'orgue de la terreur - le souvenir de la faute, et de son horreur - laquelle accessoirement au fait de bien assurer au disque sa place parmi les, de mémoire, trois références de Death Factory l'éphémère succursale de Cold Meat Industry (une manière de juste retour des choses, quand on y pense et surtout qu'on entend, ici, comment la veine "sacrée" de Lemos et Papa ferait un assez probable ancêtre de Raison d'Être, Necrophorus et Atomine Electrine), le garnissent d'une profondeur supplémentaire, d'une couche de mystère plus directement menaçant, par accès qui lui seyent fort bien ; lui pourvoyant cette petite odeur italienne (les pairs de ce disque, à n'en pas douter, sont aussi les Leutha, les vieux Lustmord et les vieux Sigillum S) et mangeuse de caillots de sang quasi-indispensable, si non constitutive, à tout bon album de dark-wave religieuse vouée à raconter la chute de l'homme. La suite du programme qui vous attend, vous la connaissez : enfer ou ciel, qu'importe...

mardi 29 mai 2018

Coroner : Grin

Je sais bien que tout le monde sait, et que ça fait des années que ça dure ; mais pour ceux, ils existent sûrement peu importe leur nombre, à qui comme moi l'on n'a jamais daigné expliquer avec les bons mots pour qu'ils percutent de quel machin fumant on parle, avec Coroner, et cette aguicheuse pochette en particulier (qui en ce qui me concerne fait, avec celles de Pungent Stench et Mercyless, partie de celles qui m'ont obsédé des décennies durant, vues dans les magazines de hard, sans que je me décide à soulever le rideau) : Grin, c'est Celtic Frost mais dont on aurait excisé (le vocabulaire laiteux et chirurgical s'impose, vous le découvrirez si ce n'est fait depuis des lustres) tous les penchants légèrement Manowar, Frazetta et compagnie. Ce qui aurait permis de laisser libre de prendre tout le champ le potentiel sci-fi de leur musique.
Une science-fiction interlope, interzone, plutôt Cronenberg, Burroughs et K. Dick que Giger (ou bien alors, de ce dernier, la seule pochette de Heartwork, et son menaçant mystère) : toute en pénombres troubles, en doubles-jeux, tâtonnant dans une manière de scénario d'espionnage noyauté par la parano et l'hallucination ; les seuls accès de fièvre, en fait de thrash, se présentant assez mal partis pour faire retomber la tension paranoïaque puisqu'ils n'évoqueront tout au plus que Voivod - mais plutôt carrément les vieux Therapy?. Stridences industrielles, swing jazz musclé et délié digne du Rollins Band, préscience du black metal torve et anxieux d'Aura Noir, Virus et Khold, cousin matheux de Treponem Pal, crises d'aigreur guitaristiques dignes quant à elles de Greg Ginn sur In My Head, lorsqu'elles ne paraissent pas un cri d'angoisse angélique poussé par un Joe Satriani au bord de succomber à la terreur glacée, croisement non moins glacial et ricanant du plus vitreux Megadeth avec Killing Joke, à moins que ce ne soit entre Selfless et un scorpion, lignes de basse loungey à faire crisser les dents dans le style du futur Blind Juggler, stroboscopies quasi-techno préfigurant les ambiances de Depth Charged... On ne sait jamais pour de bon sur quel pied danser pendant Grin, en quelles eaux troubles exactes on marine à attendre de se faire gober par on ne sait quelle baudroie mentale, ou quel squale électro-magnétique. Société carcérale, à ciel ouvert sous son couvercle de nuit, visages de cire entr'aperçus dans des rues désertes entre les immeubles lugubres d'une Chicago du futur, seulement hantées çà ou là de faméliques hyènes porteuses de l'ADN qui sera recombiné pour créer Red Harvest, entre deux échos du passage demi-rêvé des milices prongiennes.
Une chose est sûre : il s'agit là d'un disque dont l'influence, consciente ou pas, à travers le temps et dans toutes les directions, étend ses cercles concentriques, s'élargissant comme autour de la chute de quelque chose de non-identifié dans l'encre d'un lac la nuit - bien au-delà des pauvres Death et autres machins diversement doctes ou prog (Atheist ?) auxquels on veut le cantonner ; Grin est un horrible prédateur froid, un carnassier calculateur et aussi souple que redoutablement anguleux, au cœur d'un réseau occulte aussi sinistre et inquiétant que le laisse à pressentir ce rictus fameux ; une araignée sur une toile particulièrement mal famée.
Ça, et le fait que rien ici ne vous veut du bien.

dimanche 27 mai 2018

Necros Christos : Domedon Doxomedon

Le peplum de l'année se tient là devant vous : ôtez donc votre chapeau, malotru.
Domedon Doxomedon est fait de metal, pas de doute : de la sorte qui transpire, à foison ; une forte, huileuse sueur, chargée d'une puissante et persuasive odeur de prédateur, gorgée de phéromones pêle-mêle ; l'espèce où se classent déjà, voyons voir... Rites of Thy Degringolade, Sonne Adam, Dream Death, Morbid Angel, Root, Master's Hammer, Vastum, Acephalix...
Élocution hachée du sorcier dont la puissance qu'il invoque en son sein bouscule les organes et lubrifie le métabolisme, riffing gluant et infesté d'expressions orientales, saccades religieuses, images qui reviennent, subrepticement, du premier Choc des Titans...
Oh, et puis à quoi bon tourner autour du pot ? On a cité Dream Death, on pourrait ajouter Totengott, et c'est bien à eux de préférence que (lointainement) l'on pensera, mais le mot doit être lâché, qu'on avait soigneusement évité de faire figurer dans la photo de famille plus haut : Celtic Frost ; et la forme plus grandiose et redoutable de son évolution, Triptykon. C'est probablement la raison pour laquelle, à mes oreilles, les riffs et plus globalement la musique de Necros Christos ont cessé d'être soporifiques : ce supplément en quelque chose que l'on n'ira pas jusqu'à nommer groove, cette énergie sexuelle féline qui alourdit les motifs de guitares lorsqu'ils ne s'envolent pas en mélodies, et leur donne cette inertie irrésistible, invincible ; Domedon Doxomedon ne ressemble jamais franchement à la bête suisse antique, mais l'aura assortie à cette indéniable filiation lui fait comme une huile de gladiateur, qui l'oindrait généreusement dans tous ses plis, mettant ses courbes en valeur, faisant reluire son onduleuse puissance, ainsi ajoutant à un magnétisme séducteur, plus cryptique, qui n'appartient qu'à Necros Christos - les leads doom majestueuses, les caractéristiques interludes, principalement orientaux mais aussi parfois somptueusement romantiques... Interludes qui du reste n'en ont que le nom, tant ils se fondent harmonieusement dans le reste, à en paraître simples nouvelles divagations instrumentales de morceaux déjà généreux en pérégrinations et péripéties mystiques, tant la couleur et l'éclairage qu'ils peuvent apporter le fait dans la subtilité, de façon juste un rien plus marquée que le reste de la matière composant un album après tout partout émaillé de cavalcades de satyres, diablotins et autres petits boucs qui traversent la profondeur de champ... Des interludes ? Des scènes sans dialogue qui viennent changer un brin le rythme, oui ! Un film, on vous dit ; un au montage particulièrement soyeux et odorifère ; qui vous transporte à la frontière que les rituels oniromanciens brouillent entre les forêts grecques et les palais ottomans, dans une chaude lumière d'or à son crépuscule chargé de promesses.
Rarement triple album aura ainsi passé comme un charme, c'est peu de le dire.

vendredi 25 mai 2018

Uniform & The Body : Mental Wounds not Healing

The Body - si l'on choisit de centrer la vision du disque sur eux - se mettent à leur tout à la new-wave, c'est après tout relativement logique après le virage pop qu'ils prennent doucement depuis deux disques : oui, mais en se faisant chaperonner par pas n'importe qui, puisque Uniform avaient déjà prouvé, sinon un talent extravagant, du moins un solide potentiel qui attendait d'exploser, catégorie punk rock radical : The Body alors leur donneraient céans le coup de pouce, ou de pied au séant, qui leur manquait pour atteindre les étoiles ?
Comme toute bonne collaboration - et en particulier celle de The Body avec Thou - Mental Wounds not Healing est plutôt l’œuvre d'une nouvelle entité. Une sorte de groupe new-wave - donc - d'après la bombe : des relents d'ATR, de Contagious Orgasm, de Converter viennent ainsi bombarder et vitrifier des morceaux à l'émotivité bourgeonnante et frissonnante, vous voyez le genre, de cet entre-deux de cold et de shoegaze dont les anglais - The Cure et Jesu, au hasard - ont le secret : cette béatitude d'un gris éblouissant, cette griserie du gris et de la pluie, laquelle ici est chargée de retombées acides particulièrement rigoureuses ; une sorte de post-punk industriel, donc, qui fait logiquement penser à un Correction House étrangement contemplatif, à un Place Noire, paradoxalement apaisé : à la fois sur-armé et sur-marshmallow de son humeur - toutes proportions gardées, mais quand même : "Empty Comforts", la mélodie, c'est aux Horrors ou à Pulp, qu'ils l'ont chipée ? A moins que carrément Weatherall soit parmi nous en esprit...
Oui, on se situe presque avec certitude en eaux où l'on peut citer de tels noms. Lorsqu'il s'y met, et il le fait plusieurs fois, le disque est rigoureusement imparable et irrésistible, par endroits étourdissant de promesses de choses encore à découvrir en leur puissance - "The boy with death in his eyes", et ses fugaces impressions d'Internationale Intertemporelle de l'Industriel où fraterniseraient Public Image Ltd., Alec Empire et NIN ; ou bien Ministry et Bauhaus, difficile à dire avec certitude : on parle d'une osmose instinctive qui touche au surnaturel, du même ordre et générant le même ordre de frustration, que le Desire de White Hills et Der Blutharsch - lui aussi, comme Mental Wounds not Healing ou le Death Engine (ou Post Self, ou Heartache...), paraissant mettre au jour une sorte de résurgence cold-indus-whatever mutante d'aujourd'hui -, vu la courte durée du machin, qui fait qu'on pardonne d'autant moins des pertes d'un précieux temps qui file, telles que "We have always lived in the castle" (essayons de ne pas imaginer ce qu'aurait pu accomplir un enchaînement direct entre deux choses telles qu' "In my skin" et "Empty comforts", sans ce regrettable, inconvenant mol borborygme au milieu, pour ne pas se faire du mal) ou "Dead river", quand bien même ils ont sûrement un rôle dans l'établissement d'un décor, d'un horizon esthétique et émotionnel sur lequel faire saillir les éclats de style, aussi éblouissants qu'eux aussi trop vite enfuis dans les nuées.
Faut dire, à notre décharge, que la pochette simplement minable n'aide pas des masses, à laisser derrière soi comme des nippes toutes réserves, et à là-dedans s'immerger avec passion. Un disque qui laisse avec l'esprit sans repos et la faim au ventre. Très punk.

mercredi 23 mai 2018

Ondskapt : Arisen from the Ashes

On vous dira - et l'on aura sûrement raison, car l'on fera, à coup sûr, davantage autorité - qu'il est infiniment et strictement redevable à De Mysteriis Dom Sathanas (le seul album de Mayhem qui ne m'enflamme pas, quant à moi) ; mais en ce qui me concerne, le black d'Ondskapt, il n'existe pas grand chose qui lui ressemble.
Ici, il paraît calé, tel une Ungoliant au fond de son trou, quelque part entre Rebirth of Nefast et Mortuus : à la fois habitant de la noire, aride et cruelle intimité de la Terre, et vampire toujours errant à la recherche des litres de sang humain qui le font vivre. Le black du dragon, ils n'auraient pu plus judicieusement choisir leur totem.
Infra-terrestre et membraneux, d'un violin vascularisé comme les ailes d'une chauve-souris aux drapés obscènes et d'un grain râpeux, sorcier (à en couper le souffle) et souffreteux : pas de doute, la musique que joue Ondskapt ne prête allégeance ni à la forêt, ni au permafrost, ni à Mère Nature ni au Grand Cornu, ni à tonton Adolf ni à papi Wotan... Elle ne semble même pas connaître l'existence de quelque chose comme la forêt, pas même celle violette, souillée, damnée de Dödens Evangelium, tout comme elle est absolument ignorante de telles choses que le ciel, ou le soleil. Leur black à eux est autre ; étranger farouchement, par choix, à ce monde, voué entier aux puissances occultes et au monde souterrain, avec ses sonorités ferrugineuses paraissant brutes excrétions du mal ancien qui constitue la roche-même de la vaste crypte environnante, cultivé pour lui-même dans une malveillance qui ne se soucie même pas de la réalité et de ses adeptes, qui ne reconnaît pas même l'existence de ce nourrisson qu'est le christianisme, pour le profaner, ni le nom d'aucun dieu pour le blasphémer.
Ondskapt vous propose comme unique idéal de faire de votre être une chose qui possède l'état de santé général du gus de la pochette de Purging Tongues, dans la lumière majestueuse d'une messe de Reverorum Ib Malacht (d'ailleurs ces derniers associé à Teitanblood donnent une autre assez bonne triangulation du degré de mysticisme d'Arisen fom the Ashes).
Appelez le Grand Dragon, Nurgle, Annihilateur Primordial, Ennemi du Soleil, Puissances, En-Bas, entropie ou que sais-je d'autre encore, mais n'en doutez pas : Ondskapt n'est voué qu'à lui et lui seul, et vit en offrande à son appétit insondable ; en rampant, en se désagégeant en grumeaux lépreux, en expectorant moult phlegmon purulent, en se traînant sur les genoux, avec délices du reste, tout le long d'un album entrelardé de moments de langoureux tangage du corps dans les affres et les exquises nausées d'une décomposition subie par ressac, avant et arrière, en une conscience qui se fait velours visqueux aux relents âcres et aux multiples sensations confuses mais toutes doucereusement incarnées - car pour sûr Ondskapt n'a jamais sonné aussi humain, sa valse prenant cette fois des inclinaisons et embardées paraissant presque françaises, évoquant ce que font de cette musique, là-haut à la surface, d'autres aux cerveaux plus tourmentés par d'existentielles macérations, aux articulations moins grippées par la poussière millénaire, à la prestance mieux faite pour la redingote, si louche soit-elle. Car Ondskapt, eux, jouent une musique qui remonte le temps à contre-courant, vers la majesté de la vie des cavernes.

lundi 21 mai 2018

Cult of Occult : Anti Life

Cult of Occult goes to hell. C'est évidemment un peu ce qu'on s'attend à entendre lorsqu'on voit cette pochette ; mais c'est effectivement ce qu'on entend : un pèlerinage au cœur d'un monde de goudron, au long de corniches déchiquetées de roche noire et humide descendant au centre de la Terre (difficile, dès les premières secondes d'Anti Life, de ne pas penser aux seuls noms capables de convoquer cette sensation de s'enfoncer dans la croûte terrestre, à savoir Whitehorse, et parfois plus lointainement Horse Latitudes : tout va bien, on reste entre bourrins).
Au début on raille, on se gausse, on fait la moue : tiens, Cult of Occult ont viré sérieux, comme on le sentait venir sur le disque précédent ; ont-ils les épaules pour, pèteraient-ils pas un peu plus haut que leur cul, se seraient-ils pas pris pour ce qu'ils ne sont pas, auraient-ils pas perdu ce qui les sauvait de la banalité d'un groupe too extreme nihiltruc de plus, aussi périssable que du Indian ?
Non. Il faut bien finir par se rappeler que, depuis le début, on avait senti ce qu'on n'ira pas jusqu'à appeler une politesse ou une pudeur - mais presque - dans cet humour lamentable et lourdingue dont ils s'auréolent au-dessous des bras (j'essaie d'être dans le ton, merci de comprendre) en permanence ; et qu'en-dessous rampait une réelle... horreur ; dégoût de tout ; noirceur. Il faut à un moment se défaire d'un principe de précaution, talisman contre le ridicule de l'implication émotionnelle, qui est la marque des pisse-froid et des peigne-cul, et cesser d'avoir peur de certains mots : Cult of Occult eux, lorsqu'il s'agit du moins de jouer, ne le font pas, ne trichent pas, et livrent tout ce qu'ils ont dans le buffet, sans retenue ni réserve aucunes.
Et il apparaît qu'ils en ont pas mal. De quoi démouler et déployer, avec le sérieux qui sied, l'immondice monumentale de cet hybride de black et de drone qu'ils vous chient dans le cerveau, cette manière de Neurosis calciné, nécrosé, pétrifié par le sludge, de quoi conduire avec une conviction saisissante cette procession qu'ils émaillent, sans fausses pudeurs timorées, de ferventes mélodies dénudées (enfin... disons des leads misérables, qui sont pourtant l'élément d'horrible splendeur saillant du disque, ce qui lui donne son envergure mystique, à égalité avec le boulot du batteur : le reste des officiants se chargeant, impeccablement, des fondations dans leur discrétion non moins indispensables), odes à la décrépitude et à la retraite loin de tout, au fin fond de la hideur. Vous ne pensez pas à Dorian Gray, Octave Mirbeau ou à ce genre de choses, vous, en voyant cette illustration ?
La pourriture, la tragédie, le sarcasme : finalement, tout ça, et surtout ensemble, va très bien à Cult of Occult, presque une définition, pour ce que ça vaille de définir de la musique par écrit. La détresse, plus abyssale, sordide et amère que dans n'importe quel album de beumeu, dépressif ou agressif, le fin fond d'une sorte de k-hole choisi comme une retraite spirituelle à la nécessité impérieuse, comme on prend la robe de moine, et le noir. Cult of Occult sont, comme a dit quelqu'un qui avait les mêmes initiales de prénom que Broadrick, sur la route, et poursuivent avec Anti Life un cheminement... dont il est difficile de dire s'il est toujours une initiation pour notre bénéfice, ou une exploration pour eux seuls ; ils portent en tous les cas leur nom avec une acuité qui s'éclaire (dois-je rappeler le sens de "occulte" ?) ici, et peu à peu un plan ou du moins une direction semble se révéler, où leurs disques un après l'autre nous emmènent, de gré ou de force, quoi qu'il puisse en coûter.
D'ailleurs la démarche du groupe apparaît tout bien considéré d'une austérité sincère, d'une rigueur sacerdotale bien étrangères au véritable excès de dilettante, à l'extrême pour l'extrême, à la pratique épicurienne de l'escalade dans l'emphase, lesquels aujourd'hui ont plutôt le visage grotesque de LLNN, Primitive Man ou Phantom Winter, que celui de ce bon vieil ultrasick doom, finalement genre bien sage. De toutes façons y a pas à tortiller, rien à prouver, pas de secret : pour impressionner en jouant de l'utrasick doom en 2018, faut être sincère comme Dillinger, comme pour toute musique traditionnelle. Il ne faut même que ça : pour jouer la musique avec l'intention la plus pure qui soit - à la façon du minerai du même nom, et justement la musique d'Anti Life est pure et brute comme la roche noire, débarrassée de coquetteries de l'ego, concentrée sur sa nécessité...
Enfin, en plus clair : Cult of Occult n'ont jamais eu peur d'être couillons, et finalement il n'y a pas de différence là-dessus entre leur attitude de personnages publics et leur musique ; rien à faire de la dignité, c'est une chose hors de propos ; on est là pour creuser le noir ; Neurosis, Whitehorse, Craft, Kickback, Funeralium, Rebirth of Nefast : on est dans la crudité de l'intime, pas dans la façade. L'heure n'est plus cette fois à la punition, à la mortification comme sur un Five Degrees dont on retrouve ici bien des relents de la dureté impitoyable - ou alors seulement à l'élévation qui est le but de la pénitence, l'heure est à la main tendue, à la communion, au recueillement : des fois qu'on l'aurait pas compris, Cult of Occult contrairement à maints groupes n'a pas de religieux que l'arôme, l'emballage, l'habit : le religieux est au cœur de sa musique, et aux noms cités juste au-dessus (déjà bien spirituels en eux-mêmes) vous m'ajouterez Mz.412 (que vous pourrez d'ailleurs trouver déjà en filigrane sur Five Degrees), Mental Destruction et In Slaughter Natives, merci. Une descente en procession aux enfers, et une ascension de la roche noire la plus pure pour tout dévorer : Anti Life est une beauté comme seuls le death industrial, le drone doom ou le black totalement liquéfié dans le sentiment mystique, peuvent prétendre en faire naître.
Osera-t-on prononcer le mot "sobriété" dans une chronique de Cult of Occult ? Il le faudrait presque, pour rendre compte de la magie qu'accomplissent ces quelques presque-leads, pour achever avec la juste touche et rien de plus la transmutation de leur musique ; elles ne sont pas une authentique nouveauté chez le groupe, mais cette fois elles trouvent cette sensation auguste de chaude-pisse qui vous élève dans d'autres sphères que la triste geôle de vos perceptions ordinaires ; elles témoignent sans l'ombre d'un doute que Cult of Occult se sont transfigurés, et on eux-mêmes atteint l'élévation, en choisissant ce repli loin du monde, dans la glorieuse lumière d'or malade qui peuple le sous-monde sans l'éclairer, loin de la réalité et du siècle, résolument vers les profondeurs de l'immatériel et du transcendant ; l'occultation de soi, la mise en terre de l'ego (et en bière, bien entendu).
En elles se matérialise l'irruption de l'émotion dans Cult of Occult - c'en est une simple et solitaire, elle s'appelle Anti Life. L'amertume sous sa forme la plus rugueuse. Alors, voilà ; comme ça, Cult of Occult ont décidé d'aller en enfer.

samedi 19 mai 2018

Korn : III - Remember Who You Are

Je dois bien vous avouer en toute honnêteté que je me suis posé la question : de savoir si je ne m'étais pas un peu laissé emballer, par la grisante vivacité d'une impression fugace, et par la presque aussi grisante sirène snob de débusquer un lièvre dont personne n'avait soupçonné le début de la queue - lorsque j'ai repensé après coup au plus saillant de mon propos la première fois.
Mais non ; plus je l'écoute, plus vigoureusement - et extatiquement - je maintiens : Remember Who You Are est un cousin de Disintegration. On éprouve devant exactement la même sensation saisissante de se trouver face à des musiciens bouffis par l'âge - et l'amertume sourde - et paradoxalement d'autant plus en apesanteur, libérés de toutes hésitations et autres excédents bagagiers de considérations parasites : au sommet de leur aérienne grâce ; exactement comme l'album des trente ans de Robert, à la fois douloureusement congestionné, et surnaturellement fluide... Korn III est le caillot de sang dans la sauce chocolat noir à 85% de cacao.
Dessus, on pourrait dégorger presque autant de litres de copie que sur Untouchables, car les deux ont la même haute teneur en beauté pop et, partant, nature propice en détails raffinés sur lesquels s'émerveiller ; mais pas la même concentration, la même façon de se distiller ; où Untouchables est une permanente floraison, un bourgeonnement exubérant, dément, Remember Who You Are est une épure, une plainte aérienne et pourtant drue, concentrée comme en un point, un poinçon, un noyau de l'émotion, cette amertume, dont il naît.
Et je peux vous dire que les guitares n'ont pas peu de mérite, là-dessus, d'une, de parvenir à s'arracher, comme qui rigole, à un son caractéristiquement sous-accordé et un riffing plus nauséeux et nauséogènes que jamais, de deux, de réussir à peu près à ne pas trop se faire semer par les envolées plein ciel d'un Davis qui paraît, on peut le répéter sans se lasser tellement c'est sidérant, totalement libéré des lois de la gravité et des contraintes de la chair, alors même que la sienne commence probablement à gentiment nécroser et péricliter. Affranchi aussi de toutes références, à tel point qu'au début ses envolées sur les refrains paraîtraient fades, alors qu'elles sont simplement magiques, mais pour une fois comme jamais libérées de toutes images parasites, qu'elles se nomment Manson, Gahan (bon, d'ac : y a un passage sur "Never around" ; mais alors ce que c'est beau, inspiré, brillant...) ou Moreno : ces mélodies-ci sont peut-être les plus purement Korn, et y a pas de quoi avoir honte. Comme quoi, on peut avoir contracté l'adolescence comme maladie incurable, et néanmoins devenir adultes.
En vérité, tous les morceaux ici, comme sur Untouchables, mériteraient qu'on leur tresse des odyssées individuelles ; sauf qu'ici ce ne serait jamais pour de luxueux détails de production joaillère ; tout au plus pour une maîtrise instrumentale invraisemblable, que ce soit sur l'instinct rythmique, ou pour ce son de guitares si reconnaissable qui se permet d'aller parfois taquiner Aosoth (!) - mais avant tout pour une inspiration simplement en état de grâce ; en somme une virtuosité dans le maniement expressif de son propre vocabulaire, proprement à tomber par terre : "Lead the Parade" et ses aigreurs de clown flippant devenu tragique, pathétique, le cerveau fragmenté à retardement par toute la ké prisée à l'époque de Life is Peachy, et à qui les enfants devenus adultes jettent des pierres sur le passage, la cruauté comme seul reste de leur âge tendre ; le break insolent de glorieuse dépression nerveuse de "Let the guilt go" ; le riff de "Move on" qui propulse Deftones sur orbite avec le moteur d'un Hummer pimpé et surabaissé façon hotrod ; "Are you ready to live ?" qui est à la fois la revanche du clown aigri, qui se met brusquement à démembrer et manger les enfants, et sa grande complainte de Stella Spotlight, fragile comme un oiseau de verre ; "My name is Mud mais j'ai les dents à Joey Starr coco" aka "Pop a pill"... Et ainsi de suite ; peut-être à la rigueur le refrain de "Never around", est-il tellement infusé dans la rancœur qu'il en est un rien trop lourd ?
D'accord, laissez moi le mettre de cette façon, comme on dit chez eux : Korn est un grand groupe, par le talent et l'importance contextuelle (dites "historique" si vous êtes encore plus pompeux que moi) : c'est acquit ; et au milieu de la tripotée d'albums bons, très bons et excellents qu'ils ont sortis, pendant leur enfance ou après, il s'en trouve deux qui sont simplement grands. L'un est une éponge de son époque, sociale et culturelle, et gorgée à dégueuler de ce que l'identité du groupe peut avoir, elle-même, de sublimation magique d'une époque, il s'appelle Untouchables ; l'autre est, non pas son contraire, mais son frère jumeau - mêmement ultra-concentrée en leur identité - sous la forme de son épure : le même sans le maximalisme, sans la mégalomanie malade, sans l'enivrante débauche de show-off : tout y est exécuté dans la sobriété et la modestie, toute sa richesse qui n'a rien à envier à celle d'Untouchables, qu'elle soit dans les influences ou l'identité brillante qui en fleurit, les arrangements électro uniquement venant survoler et rendre plus impitoyable encore la rouste rythmique, les sonorités vrillées comme traduction de névroses intoxiquées, la cornemuse uniquement de passage sous forme d'interlude dissonant, bref allez écouter "Are you ready to live ?", elle est exemplaire de ce brio ahurissant - tout y est au service de l'homogénéité d'un album uniquement tourné, contrairement à l'autre, vers l'intérieur, vers, comme je dirais si j'étais quelque biographe de Joy Division, le cœur (chocolat) noir du groupe.
Ce disque s'appelle Remember Who You Are et il est devant vous. C'est comme ça et pas autrement. Rompez.

jeudi 17 mai 2018

400 The Cat : Now Secure

On pourrait se contenter de constater que 400 The Cat ont viré au blackened-core canal This Gift/Hexis : ce ne serait après tout que logique, puisque ces derniers sont les descendants de Breach, et que la musique de 400 The Cat n'a jamais paru vouloir dissimuler l'amour de Breach qui l'habitait.
Mais après tout ils en sont autant héritiers que les deux autres, et tenus par nulle préséance de suivre le chemin que ceux-ci montreraient - et puis surtout, ils ont toujours eu leur propre agenda, leur propre façon de faire, leurs propres rythmes biologiques, leurs propres cadences prédatrices. On ne parle pas là d'un groupe de petits jeunes impressionnables - quand bien même ils ont sûrement été (qui ne le serait pas ?) impressionnés par ce hardcore scandinave là ; non, on parle de vieux brigands dont presque tous jouent dans rien moins que, eh ! Morgue, mon bon monsieur.
Les deux groupes ont toujours partagé un sens bien à eux du swing, du surf sur une onde de violence qui vous rend aveuglante cette vérité simple, qu'une lame est une lame ; les vagues qui parcourent Now Secure, plus clairement encore qu'auparavant, sont des rasoirs ; plus affûtés encore que sur Stf Helix Nebula puis que Doors of No Return. On pourrait d'ailleurs, là encore, se simplifier la vie en embrassant cette autre évidence qui nous tend les bras, et voir en Now Secure l'intersection de ces deux-là : ne nous y incitent-ils pas, avec ces line-up de plus en plus consanguins et farceurs - et n'y mettent-ils pas une certaine forme de réalité, avec cette musique qui semble progresser par godilles imprimées alternativement sur les albums d'un ou l'autre groupe ? Godilles, insistons un brin, effectuées sur les carres les plus redoutablement aiguisées qui soient. Se fier à la première impression et s'y accrocher ? Elle ne tient pas longtemps, croyez moi ; peu de choses tiennent bien longtemps, face à cette bourrasque de rasoirs - amusez vous un peu à vous accrocher, une fois tous vos doigts coupés ?
On l'a compris, 400 The Cat est devenu très evil. Peut-être que Dazzling Killmen qui la nuit sur une route de forêt perdue emboutirait un Aosoth qui traverse, les yeux rouges furieux, serait plus proche de la vérité ? Peut-être que plutôt que Dazzling, on pourrait mettre Carne : ils sont amoureux de Breach aussi, et ils sont français aussi, surtout : on n'est clairement pas en Scandinavie, ici, ce quand bien même l'humeur fait plus qu'avoisiner avec gourmandise le black metal le plus saignant - puisqu'elle lui taille des croupières ; mais on garde toujours cette sensibilité à fleur de peau, qui fait qu'on est à plusieurs reprises au bord de dégainer le terme "emo" : emo comme peut justement l'être Carne, à en rappeler les années Hems et Thugs ; emo comme le point commun qui me les avait fait élire, les Gardois, seuls candidats possibles, dans mon patelin, à ouvrir pour Kill the Thrill : ce genre d'emo là ; le genre Quicksand du brutal et sulfurique premier album, pas celui des doux-amers suivants ; le genre papier de verre.
"Abrasif" est une telle évidence, une telle propriété fondamentale chez 400 The Cat qu'on en oublie de le préciser. 400 The Cat est l'abrasion, la sensation et l'émotion qui y sont intimement liées. Cela tient évidemment au chant, mais pas uniquement ; peut-être au remplacement du swing brutal et extra-terrestre de l'ancien batteur par un nouveau, plus humain, plus sauvage et prédateur ; et à tout le reste de ce qui fait qu'on sent, d'emblée, depuis toujours, qu'il n'y a pas plus nature que ces mecs-là. Cela tient surtout à ce que 400 The Cat ne ressemble au fond à personne - sinon à la rigueur, dans l'essence et en vertu du vieux principe selon lequel mieux vaut s'adresser à Dieu qu'à ses saints, Terra Tenebrosa - ne sont ni authentiquement hardcore ni viscéralement metal, ni pitbull ni mâtin - mais plutôt diable de Tasmanie. Et que très rapidement on se coule avec le plus grand naturel, celui de l'instinct, dans l'élégance primale, limpide, de leur danse de la toupie sanglante.

dimanche 13 mai 2018

Dopethrone : Transcanadian Anger

Le son : ça n'est pas cosmétique, et ça ne fait pas tout.
Dopethrone en sont presque la démonstration. Pendant au moins deux albums, ils n'ont eu que ça. Puis ils ont comme par magie chopé le reste, le temps d'un album touché par la grâce, la même qui constitue pas loin de la routine pour Dixie Collins ; pour la reperdre le disque d'après. On s'en serait contenté, ici, hein : un groupe n'ayant qu'un album qui fasse vraiment se relever la nuit, pour moi, ça n'a rien voire tout le contraire de honteux, qu'on y songe une seconde : c'est pas donné à tout le monde, tellement de groupes n'en ont même pas un à mettre à leur compte, et puis ça ne fait que rendre le plaisir d'écouter la pièce unique plus vif et poignant. Mais, avec une placidité ouverte égale, on était tout à fait prêt à les entendre toucher le ciel une seconde fois.
Ce qui tombe bien : ils l'ont fait. Le son de Transcanadian Anger est parfait, à la fois rondouillard et douillet comme l'utérus de Maman Beuher où l'on soupire à retourner sitôt qu'on lance un disque de stoner-doom - là, d'entrée on y est, c'est plié, c'est la béatitude - et pour autant obèse à en coller tout aussi instantanément la bonne vieille, solide, torpide, tropicale et dominatrice nausée opioïde ; bon. Et dessous cette extase à sniffer par les oreilles, on ne trouve que du riff garanti 300% no-neurone-blues-metal.
S'ils n'étaient pas si cons (vous avez vu un peu ce titre ?) on pourrait presque jurer qu'ils s'en sont rendu compte, tant l'album paraîtrait presque effacer devant eux (leurs majestés les riffs, qui sont authentiquement des distillations d'huile essentielle de stoner-doom) ce que Hochelaga pouvait démontrer de talent insolent pour la punchline - vous vous rappelez, j'espère, "Scum Fuck Blues" ? La voix parvient peu à peu à la même modestie que, précisément, le junkbuddha de Weedeater... Mais pas tout à fait ; puisqu'elle orbite autour de sa propre planète, où pourraient s'acclimater, semble-t-il, aussi bien Warhorse que Darkspace : n'allez pas vérifier les similitudes, c'est à l'instinct qu'on parle.
Dites vous que cela traduit à quel point Dopethrone sont devenus grands et partis pour de bon dans le cosmos (tout en dansant toujours plus béatment et se vomissant sur les pieds durant le processus), aidés justement par l'importance et la singularité de cette voix, qui malgré sa présente discrétion s'affirme de plus en plus comme un élément primordial dans l'osmose qui propulse Dopethrone sur ces autres sphères qui sont les siennes propres ; peut-être au lieu de Darkspace devrais-je citer des groupes dark-electro brésiliens de chez Le Cri du Chat, ou yelworC : pour traduire la façon dont le disque peu à peu se révèle à la hauteur de l'horrible incongruité de sa pochette, peu à peu échafaude son atmosphère hallucinée de polar-western cyberpunk, cyberpunk, ultrajunkie évidemment, teinté de Burroughs et de K. Dick autant que de Weedeater canonique : pour sûr, pas tout à fait votre album de weedoom ordinaire.
Pour sûr Bongzilla est loin derrière, merci pour tout, laissé à marner et clapoter sur Terre, pendant que Dopethrone emmène cette musique tout droit dans la dimension K, où Innsmouth est en banlieue de Tau Ceti et où les pécos brûlent d'une fumée verte telle la brume dans un cimetière filmé par Mario Bava. Ces mecs-là avaient depuis le début quelque chose en plus, je l'ai toujours senti et suis fort aise de les voir le faire fleurir, si vous permettez que je me rengorge. Et l'on finit par percuter - un peu aidé par le titre - que "Dopethrone" n'a jamais été simplement un hommage au Wizard, qu'il existe bien en eux quelque chose de la grandeur et la pureté sauvages d'un certain groupe norvégien, un jusqu'au-boutisme farouche qui les rend rigoureusement dignes du sens que porte ce nom.
Bref : si les films d'épouvante absurdes et les couleurs de la pochette vous bottent, vous avez peu de chance de ne pas prendre un gros panard dans Transcanadian Anger.

samedi 12 mai 2018

Idlegod : Idlegod

Neurosis, à ce qu'il apparaît, ont traversé une passe difficile, à un moment donné entre Enemy et Silver ; ils étaient SDF, sans but ni cause non plus, et zonaient de trou en trou l'échine courbée, demandant simplement la permission de passer la nuit à même le sol dans les arrière-salles de bouclards enfouis sous la croûte de la ville irradiée, où périodiquement étaient hébergées des séances de fight-club, mais où sur une base plus régulière l'on donnait des concerts de beatdown dépressif, voyant défiler toutes sortes de groupes solennellement payant hommage au souvenir cancécrigène des premiers disques de Crowbar.

C'est beau. Croyez moi ; vous finirez par vous en apercevoir.

mercredi 9 mai 2018

The House of Capricorn : Morning Star Rise

Qu'est-ce que c'est, finalement, Some Girls Wander by Mistake, sinon du stoner - hivernal, en noir et blanc et à pied ?
Provocation ? Pas tant que ça. Pas lorsque - enfin - l'on a entendu Morning Star Rise, le vrai le seul, pas celui d'Entombed ; là non plus, nulle provocation, si vous plissez bien les yeux (et libérez votre cul), vous l'apercevrez, justement, le groupe qui est l'auteur, après tout, des deux meilleurs albums de stoner du monde, à savoir bien entendu Wolverine Blues et To Ride, Shoot Straight and Speak the Truth. Et comme ces deux derniers sont deux boucheries innommables à l'encontre de qui jamais ne nous viendrait l'idée d'être désagréable plus que nécessaire, on essaiera de le dire de la façon la moins désobligeante possible, pour une fois, mais... The House of Capricorn, c'est forcément mieux, vu que pour le même prix, c'est goth. Du goth viril (cette batterie de brigand...) comme du Entombed, donc. Ça fait rêver, pas vrai ?
Après tout, les quatre canassons squelettiques de l'Apocalypse remplacent très bien les grosses bécanes poussiéreuses, et quant au MC5 : y a pas justement une reprise d'un autre groupe de Detroit vaguement connu, sur Some Girls ? Morning Star Rise, c'est Wolverine Blues, Some Girls ET First and Last and Always. Me demandez pas comment il fait.
Bon, bien sûr, je ne vous refais pas le topo sur Mortuus, les spectres, et tout ce qui s'ensuit... L'album comporte, en embuscade au milieu de ses bastonnades sans merci, les inévitables moments où vous vous ferez tirer dans un maquis et vider de votre raisiné : vous vous en doutez, pas vrai ? Tout disque où officie Marko Pavlovic, de toutes les manières, est œuvre de banditisme : rien que pour cette faculté à aligner en récidiviste des refrains de la trempe (grade : hymne ; pas celui qu'on chante au stade) de celui de "Ivory Crown", cet homme devrait être derrière des barreaux, je vous le dis tout net. Rien que pour cela, pour "Ashlands", il mériterait - si je n'étais pas, contrairement à lui, un honnête homme, moi - que je rompe l'anonymat sous lequel depuis il dissimule ses crapules menées pour, justement, se payer une virginité critique où ne plus être rattaché à une quelconque scène stoner-doom - tiens ! ça lui fera les pieds. Gredin.

mardi 8 mai 2018

The House of Capricorn : In the Devil's Days

Paraît qu'il existe des films où c'que les vampires et les loups-garous se foutent sur la gueule. Quelle foutaise. Indépendamment du fait qu'ils sont probablement nuls, vous faites pas chier à les voir, vu que moi je vous recommande chaudement cette toile-ci : dedans, les vampires et les loups-garous sont exactement les mêmes personnes. Des types qui ont la dalle. Les putain de crocs.
In the Devil's Days, c'est comme qui dirait Entretien avec un Vampire, mais au lieu que de faire un trucs précieux où même le Banderas a l'air plus inverti que Daniel Craig dans son petit duffle-coat cintré de Quantum of Solace, tu prends Tom Sizemore, Michael Madsen, Nick Nolte, Nick Holmes et Peter Steele au casting : comme qui dirait que tu prends pas de risque, concernant la fiottasserie éventuelle du résultat. Mais si jamais au cas où, tu leur fous à tous sur le paletot des soutanes ou des cache-poussière, de toutes manières ça a l'air exactement de la même chose dans la lumière crépusculaire et le contre-jour où tu vas les filmer : une putain de bande de peaux-de-vaches de tout premier ordre.
Avec ça, même pas besoin de leur donner forcément des scènes où ils font pisser le sang à gogo : tu peux même leur faire chanter du gospel, tiens, où du semi-stoner ; ça sonnera toujours gothique et patibulaire par tous les pores. Les cantiques des Badlands, en quelque sorte, et de la nuit qui n'en finit pas de tomber dessus, en un soir couleur de l'étain et de la cendre.
Les Sisters ? Bien sûr, qu'ils sont là ; avec Eldritch joué, donc, par Michael Madsen ; mais contrairement au disque suivant, la dimension religieuse de The House of Capricorn (que normalement vous avez déjà devinée de proportions conséquentes) ne s'exprime pas tant dans cette fédératrice, anthémique direction-là, que dans celle que lui ouvre une autre des nombreuses formes de distinction esthétique dont peut se targuer l'inénarrable Monsieur Pavlovic : Mortuus. Oui oui, parfaitement, ce n'est pas là l'effet d'une information que je connais et projette, scrutez bien et vous l'entendrez rôder, ce spectre vitreux et glaçant, pareil à un maléfice très ancien, très narcotique et très puissant, vous buvant le sang d'un simple regard jeté sur vous derrière des paupières closes, vous polluant tous les organes avec le venin de l'araignée.
Un disque ras la gueule, c'est le cas de le dire, d'amour âpre et sacré. Alors bon : si vous voulez continuer à écouter vos fichus Fields of the Nephilim, grand bien vous fasse - mais que je n'en entende pas parler, où je vais vraiment me fâcher.

dimanche 6 mai 2018

Siouxsie & the Banshees : Voices on the Air - The Peel Sessions

A l'heure où la première grue venue, qu'elle soit grue à cartouchière ou grue à frange, se sent pousser les ailes de grues et les skills - des trucs grossiers de faiseuses - qui suffisent pour s'attirer la comparaison à Siouxsie en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, et attendu que des fois la patronne, sur certains albums pâtissiers comme du Tim Burton, a parfois elle-même semblé chercher à se faire comparer à Siouxsie, il est bon, parfois de se rappeler que quand même, PUTAIN QUELLE VOIX.
Elle se livre ici dans toute sa pureté de glace, nerveuse, flexible, coupante, volatile, crue, et si le disque est une compilation de plusieurs passages chez Jean Épluche, tous les morceaux qui s'y alignent paraissent avoir été enregistré à la même époque : lorsque Susan, vêtue d'une chapka et d'un manteau de la Marine, crachait à la face du monde l'impérial et aérien mépris dont elle écrasait toute personne croisant son regard, à l'âge de quatorze ans ; ses musiciens n'en paraissent guère plus, pour jouer aussi grêle et aiguisé ; ils donnent apparemment ici concert - d'une maîtrise chirurgicale, impitoyablement minimale et précise - sur la plaine de Sibérie. Jamais même chez les vieux Killing Joke ou Public Image Ltd. le punk n'aura été si dangereusement gracile et cristallin. La danse virevoltante du stylet.
Ce qui vient confirmer - au bout de trois fois, le doute n'est plus permis - que les albums live de Siouxsie & the Banshees portent haut la partie "album" de leur classification. Aussi précieux que Nocturne et The Seven Year Itch, le ci-devant, c'est un peu comme regarder une bande de délinquants juvéniles de quatorze ans, donc, avec la morgue invraisemblable qui s'ensuit et une mise d'une élégance impeccable à faire peur, tailler un costard à Joy Division ; à coups de machette et à même le chaland ; glaçant et hypnotisant. Des peel sessions qui portent bien leur nom en vérité.

samedi 5 mai 2018

Paul Lemos & Joe Papa : Music for Stolen Icon

J'aime avoir raison : presque autant que j'aime l'alignement des étoiles, et aussi les fusils à tirer dans les coins.
Et le disque ci-contre, c'est tout cela à la fois. Je voulais vous persuader d'un rapport entre Urfaust, au moins celui d'Apparitions, et Omala ? Voici le disque qui le confirme, en venant se lover pile entre les deux, confirmant la jonction qui attendait d'être matérialisée.
Accessoirement, j'aime également beaucoup, à la force d'un méritoire acharnement, finir par démasquer le fichu bon disque dans l’œuvre d'un groupe où longtemps je ne trouve jamais tout à fait de quoi m'enthousiasmer pour de bon, mais dont le potentiel certain pour ce faire m'obsède ; et concernant en l'occurrence Controlled Bleeding, je crois qu'on le tient cette fois, à devant nous..
La chose confirme en beauté, l'expression est on ne peut plus approprié, tout le rôle historique attribué au groupe, puisqu'on y entendra autant leur pairs de Coil - et particulièrement leur moment de grâce à eux : la reprise de "Tainted Love" -, les moments les plus grelottants de Virgin Prunes, ou les polaires débuts de Dead Can Dance, qu'une prescience des travaux ambient de Richard D. James et son petit neveu Aaron Funk ; et, donc, une merveille de psalmodie dont on aura du mal à se dire que le gonze d'Urfaust ne l'a jamais entendue. Toutes choses qui partagent une même sensibilité, et concourent à invoquer un décor fait de statues grecques aux joues dévorées par l'acide de leurs propres larmes (vous la remettez, cette pochette de Megaptera ? je crois ne m'en être jamais remis), et une atmosphère rigoureusement grandiose de tristesse antique.

vendredi 4 mai 2018

The Mark of Cain : Songs of the Third and the Fifth

Tout a commencé par une discussion, sur "les réseaux sociaux", à propos de Wrong et l'existence d'une frange de la population nostalgique de l'époque Strap it On/Meantime de Helmet - minorité invisible à laquelle le rédacteur en chef du dernier Mohican des magazines français dédiés au bon rock, n'écoutant que son grand cœur, conseilla plutôt que Wrong d'écouter The Mark of Cain, formation où avait trouvé asile un certain Stanier, John de son prénom, dont vous avez peut-être entendu parler.
Et on se retrouve, au bout du compte, avec cette chose que, une fois réordonnés, quelques mots de description sur une célèbre base de données en ligne résument mieux à mon sens (auditif) : un groupe de cold wave/post punk qui emprunte une grande part de son vocabulaire à Helmet, certes, et aussi pas mal à Rollins Band. Oui, oui.
L'élégance vocale - entre autres - rappellerait presque Mark Sandman, au passage - un type qui jouait dans un autre groupe avec une belle basse - et finalement on finit par se rendre compte que l'étrangeté (en même temps, en est-ce une ? qui a le plus long balai dans le cul, Ian Curtis ou Page Hamilton ?) qui résulte des deux choses dites plus haut ensemble, on ne l'avait pas entendue depuis... Therapy?. Oui, oui.
Une étrangeté qui - même si The Mark of Cain existe depuis bien avant l'intégration de Stanier dans l'effectif et n'est originellement pas du tout la même chose que Wrong, à savoir un hommage revendiqué à l'ancien employeur de ce dernier - se résout très simplement pourvu que, se laissant guider par le groove du groupe et  la pochette du disque, l'on décide d'y voir, comme chez Wrong récemment, un personnage de marine retiré du service : celui-ci campe alors, en face du dur-à-cuire avachi de Wrong, une lame-de-rasoir sur pattes devenu, dans le monde des civils, un genre de beau gosse ténébreux, bien mis, sourire glacé, regard hanté, mèche gominée impeccablement  échappée en accroche-cœur. Reconnaissez que des monologues tels que "I feel the pain I feel the pain I feel the pain, it makes me feel real", ou "I'm coming home [...] The things I've seen [...] I'm a stranger in your eyes" ne nous détrompent pas des masses sur le genre de film qu'on a le droit de se faire sur fond de Songs of the Third and the Fifth. Un genre de Taxi Driver cold-wave filmé par Michael Mann avec dans le rôle principal... Andy Cairns mais élancé et les joues creuses, tiens. Toutes les scènes ne sont peut-être pas aussi marquantes qu'on se prend sourdement à le rêver pendant celles qui le sont ; mais aussi s'agit-il forcément avant tout d'un film d'ambiances.
Faut avouer, sans vouloir faire dans la discrimination sexuelle : c'est autrement plus viril que la grande majorité des groupes d'aujourd'hui qui veulent absolument faire savoir au monde qu'ils écoutent Joydiv'. Hank - et son band, avec son groove jazz-metal frisant le RATM derrière, hein - en pantalon cigarette et petit perfecto cintré, merde, quoi ! Qui eût cru que ce pût sonner aussi classe - que ce pût sonner tout court, du reste ?

jeudi 3 mai 2018

Cult of Occult : Five Degrees of Insanity

Five Degrees, vu d'aujourd'hui, manifestait déjà quelque chose qui prendra une luminescence d'un noir aveuglant (normal, vous me direz) avec Anti Life, à savoir que plutôt que des épigones (des Lyonnais avec des mauvaises coiffures) du Wizard ou de Burning Witch, Cult of Occult sont plutôt de l'obédience Funeralium ; mais alors des frères séparés à la naissance, de Funeralium, et qui auraient emprunté une voie beaucoup moins farfelue (oui), beaucoup moins disserte et fleurie (oui oui), beaucoup moins portée sur l'humour (si, si), les belles lettres, la philosophie et autres plaisirs décadents qui sont l'apanage des gens vivant dans le siècle.
Cult of Occult, on le répétera jusqu'à ce que ça rentre et même après (imitant ce faisant leur façon de riffer et de jouer de la batterie (lesquelles d'ailleurs auraient fait merveille, en certaine lointaine année, en banlieue de Jérusalem (d'ailleurs à écouter ce disque j'ai brusquement l'image d'une pochette de Vital Remains qui me surgit en tête))) : Cult of Occult, c'est de la musique religieuse. Et on ne rigole pas avec ça. Écoutez donc la fin de "Psychotic", avec sa petite enluminure décharnée, son pauvre bout de vitrail sale, et revenez me dire le contraire.
Le mysticisme du caniveau, de la chute et de l'équarrissage des carcasses. Peu importe que, si vous les interrogez là-dessus, ils vous répondront probablement "Doume sur vou tousse" en faisant leur plus belle bouche en cœur - pardon : en keur - ourlée de mousse ; Cult of Occult sont des dévots au sens le plus admirable de la chose, mettant à leur pratique spirituelle un cœur, justement, entier et qui compense largement un physique pouvant paraître parfois, comme sur le ci-devant album et son programme sévère et rigoureux, légèrement ingrat : écoutez simplement pour vous en convaincre la harangue de "Satanist", qui peut paraître une sorte de (lointaine) cousine moins flamboyante du sermon de Joe Coleman, qui referme Hope///Dope///Rope, mais compense largement ce qui lui manque en lyrisme (mais est-ce vraiment un manque, ou bien plutôt un choix assumé, dictée par l'austérité choisie ?) par sa ferveur et conviction... massives tel le maillet de charpentier vu un peu plus haut.
Quel rapport entre les deux groupes, me direz-vous ? A part une certaine forme d'espoir assez modérée en ses congénères, et un amour autrement plus solide pour le spectacle de leur ruine accélérée ? Pas grand chose en effet : encore une fois, Cult of Occult sont des gens qui ont pris les ordres et portent robe de bure, alors que Hangman's Chair sont des dandys. Pas de distance ici, aucune (on glosera autant qu'on voudra sur la frustration que cela génère, et la démangeaison consécutive de se défouler ensuite, "dehors", en ne s'exprimant qu'au quatorzième degré, partout, tout le temps... mais une autre fois, alors), aucun écart n'est permis lorsqu'il s'agit ainsi de délivrer cette sorte de version sacrée du sludge le plus débile, navrant, complaisant et pathétique qui soit - et qui la plupart du temps se voit donc joué à moitié sérieusement, par des gens eux-mêmes convaincus d'avance de leur impuissance ; on peut trouver Cult of Occult pour cette raison précise parfaitement pathétiques et ridicules, d'être aussi sérieux dans ce qu'ils font, et d'y mettre leur cœur et leur intention sans mélange : si soi-même on chérit avant tout le décalage, la distance, et l'hygiène personnelle impeccable que ceux-ci permettent (on commence à sentir juste un peu mon avis sur la question, là ?) - mais il serait tout aussi parfaitement ridicule et pathétique de ne pas voir et admirer l'impeccabilité, justement, de leur démarche, la rigueur effroyable qu'il faut pour ne pas commettre le moindre impair ni laisser retomber la moindre seconde la tension qu'il faut à l'accomplissement de cette tâche effroyablement simple (voir doublement simple, qu'on en juge : le sludge monastique), et à la fois très compliquée, comme toutes les choses très simples (d'où probablement mon éternelle incapacité, du temps que j'exerçais dans l'institutionnel, à savoir les classer, en sludge ou bien en doom death) dans laquelle le moindre esprit fort un peu trop fort finit forcément par faire une fioriture, pour tromper l'ennui qu'éprouve son ego.
Bref, je me comprends. Cult of Occult, c'est des bons ; vous ? Vous êtes des pas bons. Mais c'est pas grave : ils vont vous en guérir. Suivez ce frère qui sent la bière, il va vous conduire à votre cellule, et vous extirper cet ego à coups de gourdin.

mardi 1 mai 2018

Cult of Occult : Hic Est Domus Diaboli

Si Five Degrees of Insanity est la flagellation et Anti Life la procession, Hic Est Domus Diaboli est la messe du matin ; celui de l'étoile du même nom. La séance de dévotion, au sens performatif de la chose, la dédication si vous voulez ; à Lui, bien entendu. Celle qui fortifie, dans l'intimité d'avant le lever du soleil, les résolutions.
Il est d'ailleurs amusant d'entendre comment ce premier album montre un groupe issu d'une forme d'occultisme à la Electric Wizard, encore, mais déjà tout à fait exilé dans une autre dimension par son extrémisme, lequel n'est pas du tout celui, branleur, mateur de films de fesses dans son canapé mitraillé de trous de boulettes, du sus-nommé ; déjà portant de façon bien plus aigüe l'amour pour l'occulte professé par son nom, et la démarche chez eux proprement religieuse qui le justifie.
De fait, bien des choses, qui seront peu à peu portées jusqu'à l'incandescence grandiose du sacré sur Anti Life, sont déjà là, ne demandant plus qu'à être cultivées, aiguisées, enluminées : à commencer par quelques leads étiques, misérables, et largement suffisantes à exprimer l'ampleur de la foi pratiquée ; puis le talent incomparable, et non moins humble, d'une batterie toute dédiée à aligner les âmes dans le bon ordre de l'ignominie, pour paraphraser d'autres apôtres assumés, équarrir les volontés, ces parasites balourds, et faire au bon moment flotter la musique pour qu'elle atteigne d'autres dimensions ; et, découlant de ces deux savoir-faire, la capacité, que peu partagent, à déclencher, à invoquer, à faire basculer un album dans le paranormal.
Capacité que pour sa part Hic Est Domus Diaboli met au profit de l'exécution d'un rituel à vous rôtir sur pied (la température infernale qui règne ici ferait suer même Witchthroat Serpent), suffocant de satanisme fervent, tendu comme un câble par un vice obsessionnel, farouche... La dépravation est une chose qui se peut pratiquer avec un sérieux monacal, apprendrez vous. Le Mal est une chose réelle : on a parfaitement le droit d'en plaisanter parfois, pendant les entractes que nous ménage la vie entre ses épiphanies, mais il faut bien qu'à un moment certains au moins le prennent au sérieux. Darvulia, Kickback, Cult of Occult - d'ailleurs, ces derniers sont un peu les Kickback du doom si on y réfléchit : une poignée de disques où l'événement précipite dans un creuset de cruauté, devient horriblement compact, où les choses se matérialisent, et entre ceux-ci beaucoup de bouffonnerie pour faire passer le temps plaisamment.
En somme Hic est un de ces débuts qui prennent plus de lustre encore à la lumière (vous saisirez ce que le terme a de drôle lorsque vous entendrez Anti Life) de ce dont ils ont été la jeunesse, qui se voient en elle confirmer ce qu'ils avaient de solide, plein de promesses, et certainement pas le fait d'un heureux hasard : j'entends déjà les rires gras et le nom de "masturbateur", qu'on me décernera à n'en pas douter, mais au dos de son livret il y a une clé. Et il s'écoute encore avec une pieuse jouissance.