mardi 24 avril 2018

Godflesh : Post Self

Je vais encore un peu raconter ma vie, ce que je ne fais, contrairement aux apparences, que dans la mesure où cela raconte également quelque chose du disque - mais une chose est presque sûre : je ne ferai pas de révisionnisme, en prenant tout soudain conscience que Post Self est encore d'un degré de plus lié à Selfless, en ce qu'il est le disque que j'attendais après Selfless (si ça ne vous dérange pas, on passe la partie calembour sur post-), qui avait marqué ma rencontre avec Godlfesh, d'autant plus suivi qu'il avait été dans la découverte par Slavestate et son au-delà du légendaire "Pefect Skin Dub" (ô combien d'écoutes béates et incrédules, englué dans une extatique torpeur cannabinique...).
Soit un disque de presque pure techno indus. Franchement, ce machin qui combine Andy Stott à Swans et Converter, mon Juju je l'en devinais capable dès 1994, c'est bien pour ça que j'ai forcément été déçu par le pourtant excellent Songs of Love and Hate, et frustré par le timide, un peu trop littéral, voire plat Us and Them : passer à cette nouvelle matière mutante, l'homme que l'on embauche pour ses fameux "biomecanical mixes" aurait dû se le permettre depuis longtemps ; la phase évolutive suivante la plus logique et, ahem, naturelle pour Godflesh, l'état mystique où l'être devient à la fois minéral, mécanique, gazeux et organique. Post Self tue et pourtant - j'allais dire : aucun morceau dessus ne tue... Tout doux, coco, ne disons pas non plus n'importe quoi : ils tuent à peu près tous, passés les trois premiers, et leur forme d'échauffement (écoutez donc comme le premier morceau balance, comme pour préparer une course d'élan, entre riff terre-à-terreux de groupe tout droit émergeant de l'album précédent, et décollages techno aussi irrépressibles qu'irrésistibles) dans son ancienne enveloppe corporelle ; mais pourtant ils s'enchaînent sans qu'on s'en aperçoive, sans saillie ou aspérité émotionnelle, affranchis du format individué des chansons, affranchis de l'impératif d'avoir de ces dernières la dynamique, la stabilité de forme, de plasticité, la syntaxe ; de façon homogène, et de façon parfaitement raccord avec la perte d'identité, de frontières, de limites entre les règnes et les états moléculaires, qui est le programme terrifiant et merveilleux de cet album qui est tout égarement ; des mouvements, des variations dans l'onde, le flot, d'un océan de l'être. Une chose qui transcende un peu tout, en particulier ce qui déjà constitue l'étoffe de mes rêves humides : Cold Meat, Mille Plateaux, Position Chrome,  Ant-Zen et Wordsound et Reload Ambient, et voyage à travers mercure, basalte, foie, azote liquide, éther ; comme ce texte présent, après tout, abolissant les compartiments et parois du temps et ses supposés sens de circulation uniques, instaurant un océan, amniotique et frigorifique, de dialogue entre les états de la vie, entre le désiré et le parfait-mort...
Certainement plus death industrial que metal-indus, mais non moins certainement le death industrial des rêves - probablement devrait-on dire des cauchemars, vu la teneur des rêves, mais non : la douceur enfantine de JKB est tellement présente, prégnante, même dans les moments les plus saturés par la terreur, qu'on ne peut s'empêcher de constater qu'on tient là le meilleur et seul exemple d'industriel doux et gorgé d'émotions (en cela, le disque va encore un peu plus loin que ne s'y étaient déjà aventuré Heartache de Jesu, et ses compléments parus sur sa réédition Hydrahead), tenant comme il le fait autant de la sourde infiltration d'une cellule mentale par un gaz aussi glacial que chimiquement létal, que du sommeil du foetus - ce en quoi Post Self est le nouveau rejeton d'une fratrie qui comporte certes, donc, Slavestate et Selfless, mais encore Ghosts, de Techno Animal. Comme lui il est un disque de techno ambient, donc par définition non cloisonné entre nocivité et contemplation, entre pulsation et stase... entre Faith et The Legend of Deformation : libre comme l'air.
Allez : on s'arrête là, ça va pas tarder à se répéter... jusqu'à la prochaine fois.
J'en reviendrai, une nouvelle fois, à cette fameuse phrase qu'avait eue un jour Mick Harris, toujours bon comme le bon pain, au sujet de son vieux copain, à savoir que Godflesh pouvait - et devait - être tellement plus, tellement plus grand... Comme qui dirait qu'enfin Justin étend ses ailes, ainsi que le titrait, y a un petit moment déjà, une chanson qui refermait, voyons, quel disque déjà ?
Comme quoi, Justin n'est après tout peut-être pas d'essence aussi divine qu'il semblerait (en vérité, on le savait très bien, c'est ce qui le fait tout son sel), puisqu'il lui aura fallu quelques années encore, après Selfless, pour en être capable, et qu'en profitent pour prendre réalité un certain nombre de choses dont il avait la prescience ; mais comme il est quand même d'essence pas mal balaise, il a fini par l'accomplir, ce dont je lui sentais la vibrante capacité : il m'arrive çà ou là d'avoir quelques intuitions pas trop nigaudes, semblerait-il ; l'empathie, probablement.

dimanche 22 avril 2018

Ancient Lights : Ancient Lights

Cela s'entend dès le début de l'album, qui commence très manifestement, et sans avoir l'air de chercher à le cacher une seule seconde, comme un groupe de types distingués qui se mettent, avec un profond, honnête et sincère respect de la tradition, ainsi que patiemment l'on effectue le geste banal et magique d'allumer un feu, avec une cordelette et deux brindilles, à faire monter dans les règles de l'art un rituel psychédélique ; les portes de la perception, la réalité qui s'irise, devient huileuse, le corps astral qui s'élève dans la musique des sphères et au milieu des galaxies... tout ça.
L'on se dit qu'on est dans un bon jour, que l'indulgence et les a priori favorables sont sûrement bien alimentés par la connaissance qu'on a, de la présence ici d'un individu nommé Adam Richardson. Cela fait long feu, pourtant, et se confirme de morceau en morceau : ce qui caractérise la musique d'Ancient Lights semble bien être l'exquise distinction et bienveillance qu'ils mettent à la jouer, et à dispenser l'illumination psychédélique. Alors que tous les groupes presque sans exception qui jouent de ce genre de rock cosmique, décennie après décennie continuent à sonner comme s'ils étaient hirsutes et sales comme une bande de motards babas tout juste débarqués des années 60, avec la subtilité qui va avec, Ancient Lights eux dégagent l'impression de types, certes barbus et chevelus assurément, mais d'un raffinement absolument soyeux ; et doucement mais fermement décidés à ne pas dissimuler, malgré leur pudeur naturelle, la finesse et la distinction dont est capable cette musique-là. C'est vrai, quoi : en a-t-on assez soupé, des poils de barbes partout et des pétarades de motocyclettes, avec les odeurs attenantes qui se mêlent à celle du mauvais chichon, partout, tout le temps ? Faites chier, avec Hawkwind (une des plus grandes escroqueries avec Black Sabbath, si vous m'en croyez)...
Je n'ai rien contre cette rustrerie débraillée - lorsque par exemple elle est porté au degré d'incandescence qui dénote le sublime, tel que sur un certain The Conjuring, pour citer le plus étincelant qui vienne immédiatement à l'esprit - mais on a rarement l'occasion de contempler rituel aussi majestueusement exécuté, avec une délicatesse de manières et de matières autant à la hauteur des profondeurs - ou altitudes - qui sont visées. Imaginez donc U.S. Christmas, un peu, mais qui seraient en même temps Oxbow ; en frac, la crinière de même que la barbe tressée et lustrée, à la barre d'une caravelle aux lignes des plus élégantes, pour monter à l'assaut des étoiles mauves, sous une lumière pailletée d'or chaud ; ladite barre a plutôt la semblance d'une harpe, et tout le bois du vaisseau semble pulser doucement de sa propre douce et odorante aura ; et sur le long pont, on danse aux sons d'accords qui semblent ceux de Bong, mais ré-arrangés pour accompagner une souple et calme valse. On n'imagine pas les gens qui jouent cette musique-là faire autre chose que caresser leurs guitares, et c'est cette caresse qu'elles vous répercutent au cœur de la conscience.
Ancient Lights pour sûr ; ces aurores-là, où ils vous baignent avec bonté, vous ont de ces airs de vous parvenir depuis une Antiquité aussi dorée que reculée, pour porter ainsi partout la marque d'une noblesse et d'une science dont le secret s'est perdu corps et biens... S'effondrer l'esprit, d'accord, mais dans la soie, si vous le permettez ; et d'ailleurs, puisqu'on y est, niveau vocal c'est de la soie aussi, du religieux pur jus, façon Bong comme on le disait plus haut, mais alors d'un flexible raffinement comme on n'avait pas idée qu'en fût capable... Adam Richardson, qui n'est pas davantage venu pour trier des lentilles, qu'il ne l'est pour simplement instaurer un climat préalable d'indulgence ou de népotisme : non, découvrir la prestance dont fait montre cette voix - que du reste on révérait déjà dans ses hirsutes égarements éthyliques chez Ramesses - une fois lavée, rasée de frais et vêtue de lumière argentée pour conduire la messe, est un ébahissement feutré - puisque, là encore, tout n'est fait qu'avec les plus exquises manières réservées, effacées, qui sont celles des hôtes authentiquement délicieux. Si en matière de psychédélisme il est avant toute chose question de sensations - et tel est le cas - alors chez Ancient Lights on vous fait retourner à l'état de feu primordial, tout en vous baignant, c'est le cas de le dire, dans le sentiment d'être une eau de roche que savamment l'on fait couler d'aiguières au long col en vasques d'argents où vous changer en miroir ; ou en lac de mercure. Le soin et le luxe apportés ici au tissu même du son affilient davantage le groupe à l'ambient qu'au rock.
Allez, comme on dit : asseyez-vous, c'est du cuir. Rarement se sera-t-on de la sorte senti accueilli comme chez soi dans un palais oriental, en pénétrant dans ce qui reste, après tout, un disque de la race de ceux qui vous dévorent des tunnels dans la conscience pour vous y faire descendre en chute libre vers les abysses du cosmos.

Moodie Black : Lucas Acid

Peu de gens le savent, mais November Növelet sont de retour cette année, enfin, avec un album de hip-hop.







Non, désolé, vraiment, mais il n'y a rien d'autre à dire.
D'accord, ça me sauve un peu la mise puisque par ailleurs j'ai toujours trouvé compliqué de mettre des mots sur la musique de Moodie Black, qui n'est ni simplement massive et radioactive que ses similitudes avec celle de Dälek pourrait faire incliner à le croire - selon la pente de la plus grande facilité, ni simplement charnelle, fragile, torturée et à fleur de peau, comme sa similitude, légèrement plus insidieuse, avec celle de Planningtorock démange de la voir - mais les deux à la fois, à sa propre manière et celle de nul autre.
Mais c'est surtout que, au sens strictement musical, c'est très exactement ce qu'est Lucas Acid - étant bien entendu qu'il constitue bien moins mince exploit de le faire que de le dire, mais je ne suis pas commentateur sportif. L'album d'industrialgazehop le plus létalement, toxiquement femelle que vous rencontrerez jamais, puisqu'également le seul, encore heureux pour notre intégrité mentale. Avec toujours cette parole non moins unique en son genre, dans les étrangetés combinées de son grain et de son flow.
Il n'y a pas non plus d'avis qualitatif à formuler, de ma part, qui ne soit sous-entendu de façon criante - hurlante, barrissante - dans cet énoncé inaugural.
Mais comme je suis bonne copine, je vous donne quand même deux définitions :
- hip-hop signifie en l’occurrence Absence
- NN, des fois que vous vivriez dans l'extrême misère de ne pas connaître, signifie ceci et cela. NN du reste peut également parfois s'écrire HA, ce qui signifie ceci et cela.
Ainsi paré, vous pouvez vous préparer à éprouver tous les frissons abominables et délicieux que tout ceci implique, tous les symptômes : ils seront tous au rendez-vous. Ce hip-hop-là est tout à la fois le cancéreux aux portes de la délivrance, et la chimiothérapie. Et les sensuelles métastases.


Voilà, comme ça j'ai réussi à boucler le lamentable billet sans dire le mot "new-wave", sans quoi on aurait pu dire qu'en ce moment je le vois partout, alors qu'il l'est - mais rarement autant qu'ici.

samedi 21 avril 2018

Snakeskin Angels : Witchchapel

Du heavy qui ne vole pas sa place sur un label black metal bien occulte, pardi !
Du heavy spectral de vampires baveux et un peu hagards. Une beauté fatiguée et translucide comme on les aime, au service d'une musique romantique comme du Danzig, chantée d'un geignement menaçant à l'égal de Roger Waters sur The Wall. Les mélopées sont douces, par endroits on confine aux Hellacopters - mais tout du long l'on sent que les officiants derrière ont les joues hâves, creusées par une ancienne et inextinguible famine, et une aussi ancienne habitude de côtoyer chaque jour la peste noire, à la façon de Tombstoned ; habitude qui les rend las autant qu'elle les rend dangereux, ainsi qu'en sourdine on le sent malgré la silhouette grêle qui est de mise partout, malgré les ritournelles enjôleuses par lesquelles ils semblent nous inviter à joindre leur innocente danse macabre.
Vous aurez été prévenus.

vendredi 20 avril 2018

Chrch : Light Will Consume Us All

Chrch, discrètement, humblement, mais farouchement - ce qui fait déjà deux bonnes qualités pour jouer du crust - se jouent des cases et les survolent ; de très haut. Crust, épique, à chanteuse : peut-être aussi n'est-il que logique, que Chrch ne soit complètement ni dans le SubRosa, ni dans l'Undersmile, ni dans l'Agrimonia, ni dans le Crowskin - tous groupes, du reste, qui sont déjà bien assez singuliers et musqués de leur personnalité, pour difficilement justifier que sur eux l'on bâtisse tout un genre de suiveurs, mais allez donc expliquer ça aux adorateurs de Neurosis tragiquement équipés d'instruments... Bref.
Puis de toutes les manières, Chrch a trouvé la parade infaillible, concernant toutes ces ornières stylistiques qui attendraient de les voir tomber : en allant jouer chez Neurot, donc jouer du Neurot, ce qui est un style en soi - un règne, disons, se déclinant dans différents styles : j'avais tout une théorie là-dessus, inspirée par l' Inversum de Dark Buddha Rising, mais elle est partie avec l'eau du bain, vu le peu qu'il y avait à dire du disque lui-même - et, cela tombe bien, un tout à fait propice à recevoir le leur, ce crust religieux (je suis d'un bon-public aux suggestions à gros sabots, moi, c'est effarant) : le groupe Neurot se devant d'être rugueux et héroïque, aérien et mystique.
Light Will Consume Us All apparaît presque comme une version sacred-crust d' Asunder, dans ses moments les plus majestueux, automnaux et stratosphériques : on reste dans les mêmes eaux, territorialement parlant, manquerait plus qu'Atriarch - d'ailleurs pourquoi pas, pour l'ambiance de tombeau en plein ciel hivernal de Forever the End, qui semble détremper le début d' "Infinite" ici - et leurs faux-jumeaux deathrock d'Alaric, mais pour le coup il faudrait tout de même un peu les tirer par les cheveux, pour les amener ici ; concernant tout ce qui est trace de new-wave dans la musique de Chrch, pour le coup on restera au niveau d'une version lugubre d'Acid King, des fantômes blafards des refrains de No Help for the Mighty Ones, ou de l'austérité monastique du premier Ides of Gemini - et hop ! nous revoilà chez Neurot, le label des moines-chasseurs préhistoriques.
Bref, on a saisi à quelle famille appartiennent Chrch, et comment il est presque fatidique, inéluctable que leur version à eux, de ce crust à rallonge qu'autrement jouent des gens tels que Morne, Agrimonia, soit quant à elle tout sauf ampoulée, même lorsqu'elle s'embarque dans le cérémonieux et le solennel : une famille d'arustaucrates, de preux templiers d'un Âge de Pierre Permanent : il n'en faut pas moins, pour donner sa grandeur et sa beauté à cette étrange sorte de musique funèbre et victorieuse à la fois, il faut toute la brusque et sévère simplicité à quoi s'affilie forcément un groupe Neurot pour déployer ces morceaux pareils au manteau des forêts sur les montagnes. La musique de Chrch est cette sorte de crust orageux, altier, cru comme du Monarch! et fait pour des décors de l'ampleur d'Evoken ; une chose faite de crêtes dures et déchiquetées en lieu et place de riffs, une chose pétrie de souffrance et de tragique, mais non pas une chose hantée : une chose qui hante, à la façon d'un puissant, d'un féroce, d'un long hurlement à la lune, comme un simple avertissement de passer son chemin, loin de ces contrées préservées, de ses falaises abruptes et nues. Aussi simple et grand que cela.
La vache, c'est beau.

mercredi 18 avril 2018

Wrong : Wrong

Peut-être vient-ce de ce que j'ai vu leurs gueules, un peu comme avec Nothing - d'ailleurs, ce sont les mêmes. Toujours est-il que, quand bien même personne n'ira dire le contraire, Wrong c'est Helmet... Eh bien Wrong, ce n'est pas tout à fait pareil qu' Helmet.
Rien que le chant le résume, ce subtil petit truc : certes, ainsi qu'il a très justement et précisément été écrit ailleurs, ici l'on aboie comme Hamilton ; mais pas tout à fait comme un caporal-chef. Ou alors, un qui une fois démobilisé et rendu à la vie civile, n'aurait pas comme Hamilton retenu la discipline de fer comme sa meilleure et seule amie - mais se serait tranquillement laissé aller et mis à boire.
Wrong est du Helmet cool ; cela se traduit tantôt par davantage d'encombrements glaireux et d'artères encrassées dans les séquences orientées "entraînement", parce qu'avec la boisson on a repris les malbacs, tantôt par des cadences légèrement plus élastiques, détendues et propices à l'exercice, en guise de tout sport, de la conduite du pick-up crasseux dans la poussière des routes de campagnes défoncées - sans avoir jamais, rassurez vous, le mauvais goût de tomber dans le carrément stoner ; mais disons qu'on délace un peu de quelques trous les paras, et qu'on se fume un gros pécos bien coupé au pneu, à l'ombre du porche, quand il fait trop chaud pour... aller bricoler le moteur du pick-up ; en résultent, donc, des solos qu'un expert ès-Helmet qualifiera sans doute d'autorité de "bruitistes" - mais pas forcément de règlementaires pour peu qu'on aille mettre le nez, ainsi qu'il convient, sur le repassage du moindre pli, car eux aussi se voient exécutés un tour plus débraillé, éraillé, déraillant, mal rasé... Comme le reste, ils sentent le cambouis, le chômage, la torpeur estivale, le bled paumé. Presque genre Blessing the Hogs, mais qui tenteraient, ces quelques écarts véniels compris, de rester dans le droit chemin (on sent passer, comme des courants d'air, des échos pâlis de Torche, comme des membres-fantômes d'une autre vie, avant la mobilisation) malgré une chienne de vie peu fréquentée par les grandes joies.
La caractéristique majeure de Page Hamilton et d'Helmet, musicalement autant que vocalement, c'est la finition "bien dégagée derrière les oreilles", au moins autant que la syncope brutale ; Wrong ont la syncope, pas le même coiffeur. Si vous voulez du trivial, du scientifique, tout vient probablement du fait, qu'un estimé confrère l'a souligné avec grande justesse, que si Wrong ont bien chopé le riffing et ne le lâchent pas au corps à corps, ils n'ont en revanche pas chopé le batteur, avec son inhumaine, swingante, stratosphérique, inimitable précision. D'un point de vue plus poétique : Helmet, c'est du Helmet d'ingénieur aéronautique ; Wrong, c'est du Helmet de garagiste. Et avant qu'on me demande d'où je sors la différence que je fais, entre celui-ci et Feeling Great : Wrong est plus brut, du coup fatalement on y touche bien mieux des papilles cette saveur bien à eux, dont la rumeur était cause qu'on se montrait si vachard avec le suivant, frustré qu'on en était.
Bref, Wrong est alright.

lundi 16 avril 2018

Starkweather & Concealment : Split album

T'en veux un autre, de nom de magicien ? Starkweather.
Présentement avec sous le bras leur morceau probablement le plus tech-death/thrash modulo-jazz, encore un petit cran même au-dessus de This Sheltering Night... Et ils te vous en font leur morceau également le plus sensuel jusqu'à nouvel ordre, le plus limpidement et lumineusement tel en tous les cas ; à cause de Resmini, bien entendu, qui délivre un récital comme on l'en savait capable depuis un bail, entre Boy George et Baba Yaga - mais aussi les guitares, elles-mêmes qui injectent à doses massives la brillance tech-death, et puis le batteur, aussi, qui accompagne de bon cœur les passages les plus krishna et vous fait fourmiller les pieds et le bassin d'envies de chalouper tout en balançant un encensoir et en distribuant les bénédictions alentour...
Une bénédiction, c'est bien ce qu'est la musique de Starkweather. Et une pluie de magie. Le morceau - oui, il n'y en a qu'un - dure trente minutes, et tu pourrais passer chacune des trente, assis béatement en tailleur devant dans le plus pur style disciple, à écouter exclusivement Rennie faire sa virtuose et torride danse des sept voiles vocale (ce gonze est cent fois plus sensuel que les trois quarts des chanteuses de female-fronted doom, ma parole) sur les ondulations de l'orchestre derrière lui : non seulement parce qu'il ne la boucle quasiment aucun moment, plus de quelques instants à ce qu'il semble, mais encore parce que ce n'est jamais ennuyeux, voire le contraire : qu'on en oublierait presque, justement, d'écouter l'orchestre - ce que, pris de remords, l'on corrige alors pour s'apercevoir que celui-ci n'est en rien moins éblouissant, de talents de conteur et d'ensorceleur. La sorcière et ses sorciers. Le morceau dure trente minutes, oui, et en paraît huit tout au plus - soit la durée idéale d'un morceau de ce type de musique, industrielle et psychédélique, et il donne envie de boire avec déraison, ce qui est plus rare, et de sortir de son corps à force de le secouer comme un prunier, comme est plutôt la règle en terrain hardcore, dont il rappelle que Starkweather n'est pas déraciné malgré les apparences. Peut-être la raison qui explique comment le disque conjugue les qualités - d'ampleur, d'envergure romanesque - d'un album et celle - de densité, d'unité de propos - d'un morceau.
Il n'y en pas trente-six, pour jouer du post-hardcore comme il doit être joué : de façon que ça ne ressemble à strictement personne d'autre qu'à leur camelote, à leur propre planète, à leur propre futur dystopique ; il y a Neurosis (même si on sait le triste tour que leur a joué la réalité, en leur collant tous ces caniches en chaleur aux mollets), il y a Palehorse, et il y a Starkweather.
Concealment ? Ils ne déméritent pas, ça non ; ce qu'il y a, c'est qu'après un "Divided by Zero", la seule chose qu'on a envie d'entendre, pendant les quarante minutes suivantes, c'est un autre morceau de Starkweather, voilà le problème. Ils n'en monopolisent que vingt, à leur décharge, et ont la salutaire idée de rapidement balancer un rythme syncopé qui rappelle sournoisement Starkweather, tout comme le chant, qui s'affilie du moins à un registre - le râpeux - de Resmini, même si, forcément, sans la dimension surnaturelle que RR instaure partout, et que l'autre remplace par une patine black metal franche et plutôt réussie. J'ai l'air du reste de mégoter bésicles au bord du blaire au ras de la copie, sur des détails mais la vue d'ensemble est au bout du compte assez à cette image : Concealment paraissent de plus que probables grands fans de Starkweather, qui connaissent admirablement bien l'enseignement de leur modèle, et le mettent en pratique aussi admirablement... que le leur permettent leurs propres capacités simplement - honnêtement - humaines ; ceci dit sans y mettre la moindre méchanceté : le résultat ressemblant après tout à une sorte de Deathspell Omega - quelque part entre Fas et Drought - en langage lycanthrope hardcore : on fait pire, comme mauvais moment à passer. Starkweather qui joue du Pestilence, un peu aussi, et Godflesh du Rites of thy Degringolade. Franchement, passées les premières minutes d'entrée dans l'eau froide - après le hammam aux essences rares, le bain à l'huile de fleurs d'oranger et ainsi de suite - on se délecte assez, jusqu'à... quelques minutes avant la fin, où ça commence quand même, comme on dit, à se voir un peu, vous voyez ce que je veux dire ? et où revient, comme en l'un de ces grands cycles dont ce genre de musique fait son petit lait, l'envie sourde et lancinante d'entendre du vrai Starkweather, du grandiose, du doré de l'aura, du sacré, du luxuriant comme la jungle de Bornéo ou d'Amazonie, du peuplé de jaguars, d'anacondas, d'arums libidineux et de blattes géantes...
Et comme, cela ne vous aura pas échappé, vous n'êtes pas ici sur un Webzine, mais sur le journal intime de mes écoutes, on ne va pas conclure sur cette tonalité de banc d'essai Auto-Journal, et on va retourner s'extasier sur "Divided by Zero" ; sur cette merveille de morceau qui à la fois se montre plus qu'à la hauteur des rêves légitimement nourris à la vue d'une pochette évoquant l'ambiance de ruines post-atomiques de mégalopole du futur où le groupe s'était déjà brillamment révélé le prédateur alpha sur le split avec Overmars, et rappelle les souvenirs aphrodisiaques de celle de Croatoan, et à quel point Starkweather est le roi de la jungle... La symbiose est totale : les dragons en guirlandes de liane-reptile toute hérissée de fleurs, les arbres bio-mécaniques aux fleurs en énormes vulves, toutes sortes de choses vous agitent sous le nez leurs immenses gueules moites de machineries aux effluves chargés de phéromones inouïs... En fait, toutes les métaphores échouent en face de "Divided by Zero", mais vous pouvez plus avantageusement tenir pour acquit que vous aurez rarement éprouvé si dévorante envie de coucher avec un extra-terrestre.

dimanche 15 avril 2018

Neurosis : Fires Within Fires

Écrire sur Fires Within Fires sans pour la énième fois faire du air-règlement de comptes avec les zélateurs de Times of Grace... Je veux bien, moi ; mais est-ce qu'ils me facilitent les choses, les vieux enculés, avec pareil album de loups ? de fauves, de carnassiers au sourire d'une plénitude terrifiante ?
Faut-il être fada, pour trouver que Neurosis radotent et gâtisent... En vérité Honor Found in Decay est déjà derrière eux, avec son presque rockin' crust hardcore ; Fires Within Fires est pratiquement du rock ; du rock psyché de vieux barbus ventripotents... avec un tranchant. Pour le coup - et même s'il subsiste toujours un fossé sur la forme - je cesserais enfin de voir la différence entre post-hardcore et post-hardcore. Car, pas loin d'indubitablement, cette manière d'avec une musique quasi-rock, lisible, fluide et affable, jouer des morceaux redoutablement soul, et à la sauvagerie sourde mais prête à jaillir à tout instant - est ce qui caractérise aussi bien Fires Within Fires que In On the Kill Taker.
Neurosis semblent reprendre ici les choses, à peu près, qu'ils ont faites sur tous leurs albums précédents - en leur donnant ensemble une forme, apparemment, simple et rectiligne, à la manière dont peut l'être un couteau. Mais on sait que de telles choses n'ont nul besoin de ressembler à un porc-épic (ou un specimen de la collec' à Maniac) pour causer les plus sévères dégâts, puisque ce qui compte dans cette optique-là est de les savoir bien tourner, pas vrai ?
Fires Within Fires est une lame impeccable, très soigneusement forgée dans l'amour de la simplicité du travail exécuté avec la plus grande perfection et concentration spirituelle dont on soit capable ; elle nous est montrée dès le début du disque, où l'on comprend instantanément, aux premiers mots prononcés, qu'on est au début d'une traque sans pitié - au cours de laquelle on connaîtra des visions somptueuses de la steppe primitive, et l'on passera même quelques moments de respiration paisible, à contempler rêveusement le crépuscule grandiose qui en est l'enivrant décor - mais dont l'inéluctable issue fatale ne laisse place à aucun doute même le plus infime.
Le fil du rasoir.

samedi 14 avril 2018

Memoriam : The Silent Vigil

A la putain d'ancienne.
La musique, c'est une bonne grosse base Bolt Thrower évidemment (je vous invite à trouver vous même l'histoire du groupe), avec de solides, roboratifs relents d'un succulent bouquet garni d'autres trucs de vieilles carnes qui ont pour nom Napalm Death, Paradise Lost, Axegrinder et Ruinebell. Le chant, c'est une distillation de Tommy Victor, Barney Greenway, Jaz Coleman et le jeune Broadrick. Ça y est, vous voyez de quel genre de musique d'ours cancéreux on parle ? Une musique qui du début à la fin paraît souffrir d'un point de côté, et néanmoins sur le point de vous sauter à la gorge pour l'arracher avec ses dents branlantes, entre deux respirations essoufflées et autres quintes de toux ensanglantées.
Le problème étant peut-être que le disque peut paraître s'avérer, justement, un peu trop littéralement court en souffle, et sembler succomber à la sévérité de ses blessures avant son terme ; la fin en paraît donc un peu trop lointaine, par endroits, à mesure qu'elle approche. Mais après tout, que ce fût là une mission suicide qu'ils se soient donné de le prouver ou pas : Memoriam ne sont pas Bolt Thrower. Et vaincre n'est pas nécessairement la seule fin acceptable ; même lorsqu'on joue du death metal (et qu'accessoirement on parle de la guerre, mais Dieu soit loué, Memoriam ne sont pas non plus Hail of Bullets) ; peut-être les choses ne sont-elles pas si imperméablement cloisonnées que cela, et de même que Napalm Death dans les esprits férus d'étiquettes jouent du grind mais dans ceux qui sont avant tout esthétiques sont les frères en sensibilité de Godflesh et Red Harvest - de même Memoriam, pour jouer souvent sur un trot allègre, et moins lourdement suinter la fin de l'espoir dans chaque riff, n'en sont pas moins un bon cran plus doom, tristes, fatalistes encore... que Bolt Thrower.
A la limite du zen, et la lumière de la plénitude dans la contemplation de la mort qui vient. Je vous laisse juger, sans quoi, si je continue, je vais finir par parler de Given to the Rising ; juger, non de ce que je projette dessus le disque - encore heureux : on parle de musique - mais de ce que vous pouvez projeter de semblable ou pas.

vendredi 13 avril 2018

Wrong : Feel Great

Disque fidèle à son programme avoué : du Helmet en acier brossé, joué par des mecs pleins de poil et de cambouis aux pattes (dégaines un peu à la Nothing, si vous voyez).
Fort honnête et sympathique, au demeurant... Leur problème ? Soit, sur cette crête où ils sont, ils versent du côté propre et ça donne envie d'écouter carrément Helmet, qui sera toujours imbattable niveau propreté du coup de rasoir autour des oreilles (ou bien Torche, où certains d'entre eux ont joué), soit ils vont sur le côté patibulaire, où ils sont les meilleurs... mais arrive alors le moment, fatidique comme le couperet, où l'on songe à se mettre plutôt directement un disque des patrons de la taule : -(16)-.
Comme on dit dans les milieux autorisés : "aïe".

jeudi 12 avril 2018

Korn : Untouchables

Les grands albums, vous en avez devant vous la preuve (juré craché c'est dans ce sens et pas dans l'autre que ça s'est passé) : on n'arriverait jamais à cesser d'en parler ; chaque fois qu'on les écoute, juste par plaisir - le même que celui de gratter une piqure de moustique.
Il y a Dirt, il y a The Downward Spiral ; et il y a celui qu'on prend toujours pour le triso de la famille, celui qui de toute évidence n'a ni l'hypersensibilité de ses aînés parce qu'il aime le skate, le basket-ball et les survêtements de très mauvais goût, ni leur mégalomanie obligatoire puisque pas leur virtuosité insolente, leur Nature Manifeste d'Artiste Torturé, de Source Intarissable (lui dont l'auteur a pourtant prouvé, avec ses deux premiers albums, qu'il présentait toutes les garanties de solvabilité dans le domaine du mal-à-la-vie aggravé et morbide ; mais à qui l'on n'a jamais pardonné d'avoir rêvé s'insérer socialement, et avoir droit après tout à Disneyland, dont on l'a privé bien tôt de l'innocence d'y croire)...
Ha, ha, ha.
Alors comme ça Untouchables, à sa sortie, c'était l'album oscarisable de Korn, précédé qu'il arrivait de trompettes l'annonçant comme tel sans méprise permise ? Possible ; et ? Je comprends, ceci dit, qu'on fasse la fine bouche : il mérite bien mieux qu'un Oscar ; alors comme ça Jon "H.I.V." Davis a pris des cours de chant, genre le freluquet il croit qu'il va vaguement ressembler à son idole, Saint Patton ? Il a bien fait : il fait mieux que pas mal de prestations de Patton. Untouchables, c'est Angel Dust mais avec un Patton qui n'aurait pas réussi à évacuer toute la part new-wave que, après tout, Faith No More possédait - avant son arrivée ? Voire ; Untouchables atomise tellement de choses réputées respectables au-dessus du commun : la très grosse majorité de l’œuvre de Marilyn Manson, certes, et plus généralement à peu près tout le rock industriel affilié NIN à part NIN (sérieusement, "Wake Up Hate" aurait catapulté Psalm 69 dans une autre dimension) ; mais encore met-il une sévère et sans appel branlée à un bonne tripotée de morceaux de Faith No More, désolé de devoir le dire. Faith No More avec Gary Oldman au chant, oui ; c'est The Real Thing et We Care a Lot qu'il vous faut dégainer si vous voulez être au même niveau de beaugosserie - autant pour ce qui concerne la musique que le chant. Il y a tout Natural Born Killers dans le gros bide d' Untouchables, à clapoter dans des acides gastriques redoutables puisque s'y peuvent déceler - sans trop d'efforts - une fantomatique base de Kiss Me Kiss Me Kiss Me et Disintegration - les deux plus mégalomanes, extravagantes et malades bouffissures de Robert Smith, dont Jon Davis du reste se montre ici au même niveau de babil permanent et butinant à tous les râteliers des orchidées de ses émotions, en une harmonie imitative sidérante de l'exaspération qu'elles lui (leur) provoquent ; pour les illettrés : il en fait des caisses sur le registre gothique morbide à fleurs qui sentent le pourri, sans compter que le drôle est présent pour l'occasion sous sa forme de mille-feuilles.
Pourtant Untouchables n'est aussi ouvertement ni goth ni godfleshlover qu'Issues - dont je ne dis pas qu'il est ostensible, attention : simplement un peu beaucoup... débridé, sur les deux terrains ? - non plus qu'il n'est ni vraiment nu-metal, ni totalement new-wave - nu-wave ? - beaucoup moins ouvertement et studieusement "indus" qu'un See You on the Other Side ou un Untitled : plutôt du Reznor joué par un groupe de... par Korn ; à son état le plus lisse et homogène, ainsi qu'on le dit des pâtes qui font les meilleurs gâteaux : un matériau sans aucun équivalent, substance alien issue des mutations d'une adolescence qui a bien dû tâcher à survivre, dans son ghetto social et mental, au diable les répugnances que les autres puissent éprouver devant l'aspect extérieur monstrueux ou les manières impossibles qu'on y a gagné...
Ou l'émerveillement : "Beat it Upright", le "Closer" de Korn ? "No One's There", du The Fragile qui aurait gardé la saleté, le suintement partout de fluides corporels, le désespoir chevillé à la chair et sa luxure acharnée, propres à The Downward Spiral - et les couronneraient d'un final pharaonique à la Walt Disney ? "One More Time", tube entêtant au stade clinique, couturé à partir de Britney Spears et Scooby-Doo... ou bien carrément fantasmagorie dandy-FM grade "Pyretta Blaze" - oui Monsieur, rien de moins ? d'ailleurs plus ça va, plus je pense à Type O Negative devant ce disque, et ce n'est pas uniquement à cause des relents de Paradise Lost qui flottent dessus, de façon du reste autrement brillante et subtile que sur le pataud The Serenity of Suffering,  quoique pas aussi subtile que le goudron brummy qui s'est vu savamment incorporé à son capiteux sabayon, autant qu'à ses enivrantes marbrures de sauce chocolat noir
Quant aux couplets de "I'm Hiding", on y nage en plein la moiteur névrotique de Seven, en mieux - vous me direz, Trent est dedans aussi : certes, mais alors on revient à mon propos initial, à savoir que les petits Korn d' Untouchables font des cousins avec qui il faut carrément compter, parce que des morceaux avec des ambiances pareilles, pardon ; et que, soyons très lourds et explicites et radoteurs, mais ils font tout ici (à la différence, encore une fois, d'un See You on the Other Side qui est un (très bon) disque de fusion joué par une statue de Trent en costume de Michael Jackson - et en chocolat blanc) sauf taper l'incruste dans le jardin de Reznor (même lorsque cela pourtant paraît le cas, à un degré obscène comme sur le, ahem, break de "Alone I break", entre deux flambées laiteuses de chair de poule néo-romantique), puisqu'ils amènent celui-ci bâillonné et ligoté chez eux, sur leur propre terrain de jeux, pervers bien évidemment, avec leurs propres lubies et manies de gosses, lesquels, chacun le sait, ne sont pas les derniers en matière de cruauté, entre deux reniflements de morve dégoûtants.
Je vous le dis, moi : Untouchables est la suite, l'aggravation de la mutation dont on voyait bourgeonner les premiers bubons sur Life is Peachy et Korn, et pour lesquels on avait cru à une brève rémission avec Follow the Leader ; ravivée, en dépit de tous les espoirs de guérison, par la réussite sociale et la maturité qui commence sournoisement à gagner du terrain, dopant les appétits et accentuant leurs difformités profondes, confirmant ce qu'on aurait préféré voir comme d'inévitables embardées psychiatrico-existentielles de la puberté (ou de l'acné).
On pourrait, sans doute, dire qu'ici une unique fois le néo aura possédé ses lettres de noblesse, mais s'agit-il seulement de cela ? Néo mon cul, oui, on parle de Korn et sans même émettre l'avis personnel qu'ils valent bien mieux que cela, objectivement, c'est ça la définition du néo ? Depeche Mode et Nine Inch Nails version fusion pansexuelle, avec Alice in Chains et Acid Bath qui matent dans un coin sombre - et de la fusion qui range au même tiroir de ses friandises hip-hop 2Pac et JKB ? Vous croyez vraiment que c'est pure provocation que de mettre Faith No More en balance ?
Et chaque fois davantage, j'en émerge de l'écoute avec la sensation d'avoir vu Cléopâtre en Air Jordan : oui, le film de Cecil B. De Mille. Alice in Chnails, G-funk avec un G comme tu sais quoi... Ce n'est pas l'envie qui manque, de faire pleuvoir sur lui telles de cotonneux pétales de roses les punchlines pour célébrer sa gloire... Mais il est bien assez glorieux tout seul, et puis même quant à clore ce propos sur un conclusion - si je voulais faire sentencieux, je proclamerais volontiers que dans la deuxième vie de Korn (la première, il était séquestré dans une cave : je vous cite pas les albums, vous voyez, c'est bon ?), celui-ci est le meilleur, à égalité avec Remember Who You Are, chacun à leur manière des suprêmes de Korn, l'un dans le maximalisme conquérant et la séduction gargantuesque, l'autre dans la nudité et la densité tournée vers l'intérieur... A quoi bon, alors qu'aussi bien on remettra le couvert dans six jours ou six mois ?
Et encore, niveau maladie... "Bottled up inside", si c'est pas un concentré de toute la souffrance du premier disque (réécoutez le, lui, après vous être convenablement imprégné d' Untouchables, vous verrez comment la beauté en ressort, sous ses ressemblances bien réelles avec le premier Acid Bath : celle de l'enfance ; maltraitée, mais de l'enfance ; pareil qu' Adrenaline, mais par des ados qui écoutent Black Sunday toute la sainte journée), transmuté (le titre est peut-être plus "à clef" qu'il n'y paraît, volontairement ou non) en quelque chose de, plus que vengeur, totalement vainqueur, émancipé, glorieux : que de chemin, depuis "Daddy"... Comme disait quelqu'un, le disque où Korn assument d'être devenus des grands et des Grands ; siksiksick et en même temps ravi par la lumière aveuglante de la grâce ("Hating"...), comme seuls... encore une fois : Trent Reznor, Robert Smith et Layne Staley ont su l'être. Patton ? Un jour, peut-être... s'il arrive à oublier d'être intelligent.
Si ça continue, de toutes les façons, je vais bientôt passer, fatalement, à l'étape où je tresse les lauriers et les épopées lyriques en alexandrins que méritent deux lignes vocales sur trois (Davis est en FEU), un riff sur deux (non mais, celui de "Blame" : vous êtes sérieux ??!), et chaque arrangement cossu ("Hollow Life", venez donc un peu me dire en face que vous ne voyez pas s'afficher par magie le nom d'Albert Broccoli, au générique). Non, ce que je vais faire, c'est vite effacer l'album de mon baladeur, et arrêter de me compliquer la vie tout seul. Continuez à ignorer ce disque, et mettez donc sur le compte de ma sénilité précoce mon assurance qu'on contemple là un groupe au sommet de ce monde - et un pied bien campé dans un autre.

mercredi 11 avril 2018

The Body : I Have Fought Against It, but I Can't Any Longer

On savait The Body doucement, paisiblement à leur manière (pas d'ironie ici), engagés sur le chemin ascendant (là, en revanche... au minimum de la perplexité) vers la beauté ; on sera donc enchantés d'apprendre qu'ils continuent : la preuve, on trouve sur ce nouvel album du chant, du vrai avec des paroles... Rires jaunes : c'est le gonze de Uniform, qui vient le faire. Les (nombreuses) interventions de cantatrice, mi-Lisa mi-Diamanda, ça ne compte pas, on commence à avoir l'habitude et puis c'est comme un instrument ou une nappe dans leur ambient.
Or donc, The Body poursuit la mutation enfin opérée, et attendue - oh, pas radicale non plus, hein : qu'ils n'aillent surtout pas jusqu'à laisser derrière eux les fameux cris d'enfant idiot ébouillanté - vers, ainsi qu'amorcé sur No One Deserves Happiness, une nouvelle forme de post-drum'n'bass néo-classique et bactériologique - tiens, c'est amusant, on reparlait justement d'Holon récemment : on en trouvera ici, autant que de Tricky, de Third Eye Foundation ou de Silk Saw ; traversée par des guitares pareilles à des requins en pleine placide inspection de leur territoire, dans une coexistence permanente du zen avec la guerre et la barbarie totales, qui ne connaît guère d'équivalents sinon Contagious Orgasm, à son ambient caressée par le power electronics et inversement... ou alors à Mz. 412 dans ce qu'ils ont de plus somptueux, lorsqu'eux aussi parviennent à traîner le black industrial jusqu'au royaume hanté de l'ambient, à y glisser des fantômes entre chaque rituel coup de gong, à instaurer la paix religieuse au cœur même de l'atrocité en pleine perpétration.
Le sacré et la torture : c'est lisible depuis le début dès le nom du groupe, et ce peut paraître un peu simple comme programme (mais la simplicité même fait partie du programme, chez The Body) ; c'est pourtant le vaste champ que continuent d'arpenter nos deux rigolos, sans crainte ni hésitation d'aucune sorte à fouler et fouiller les plus abominables et désespérants charniers vêtus des plus belles aubes blanches des étoffes les plus fines et exquises. D'ailleurs c'est la même chose, il n'est plus question que d'elle ici : la beauté, répétons nous, c'est elle qui se dégage même des premiers caractéristiques cris de Chip King, au loin derrière les mélancoliques psaumes de la chanteuse, ce qui est une première, et pourtant ne fait qu'évoquer - on dirait presque "enfin" - un tableau qu'on reconnaît, puisqu'il est celui qui servait de pochette à All the Waters of the Earth Turn to Blood, l'éclairant d'une nouvelle mortuaire lumière, en tous les cas, comme qui dirait que la beauté avait toujours été la seule affaire de The Body... Quand bien même le groupe a bien changé, en douceur et en profondeur, s'affirmant calmement. Si du moins vous êtes sensible à la beauté avant tout chez Elend, In Slaughter Natives, Haus Arafna, Hypothermia et Converter, et capable de voir le point commun entre tous - ou, pour simplifier, entre Haus Arafna et Erik Satie - ça ne devrait pas poser de problème insurmontable. Vous êtes aussi prêt qu'on peut l'être pour la beauté devant laquelle The Body veut vous emmener par la main, et arriver à la fin du présent disque.

Pour les plus pragmatiques, ce n'est pas tous les jours qu'on peut se becqueter un nouvel et succulent groupe d'indus drum'n'dub, il s'agirait pas de passer à côté.

lundi 9 avril 2018

Napalm Death : Time Waits for No Slave

Là, on y est : vous prenez ce que le riffing de Ministry a de plus mécanique et technoïde, "Thieves", "N.W.O." et "Burning Inside" concentrés et re-concentrés dans un creuset taillé dans tout ce que Red Harvest peut déployer de plus inhumain, profilé dans une forge qui est tout à la fois I.P.P. et Sick Transit Gloria Mundi (un autre flamboyant exemple, en passant, de ce qu'un riffing bien mécanique peut avoir de technoïde, façon Tron), bref vous prenez Psalm 69 et vous te me les transposez brutalement un millénaire plus tard, les ursid-émeutiers, dans un futur où ils se retrouvent les seuls humains pré-historiques alentour, avec encore leur plus de 25% de composants entièrement d'origine organique, avec encore la couleur à tous les étages, le noir inclus - dans un futur futuriste où tout est gris, monumental, en marbre métallisé, fasciste, paraissant dessiné par des intelligences artificielles modélisées d'après l'appareil fantasmatique de Hans Rudi Giger, bref sur Giedi Prime mais où même les Harkonnen auraient été réduits en esclavage pour péché de trop grande humanité et comportement charnel.
Tout sur Time Waits for No Slave n'est que dures parois vertigineuses, surfaces colossales de biométal sans pitié, rythmiques aplanissantes frénétiquement, comme si tout à coup Justin Broadrick craquait et décidait qu'on le fait tous chier à la fin, sa propre tendresse humaniste y compris, et libérait enfin les chevaux de tout ce dont il essaie de nous prévenir gentiment et avec prévenances infinies depuis le début : garez vous, bon dieu ! Ou comme si Gira cessait une fois de faire sa mijaurée, qui jamais de sa vie n'a entendu le mot science-fiction et ne voit pas le rapport avec Sa Personne.
Un album merveilleusement à la hauteur de la grandiloquence totalitaire de son titre, donc ; préférez la version digipak, pour avoir la couleur qui complète la perfection du tableau (et puis, très accessoirement bien sûr, les deux bonus sont comme de coutume quasiment indispensables).

samedi 7 avril 2018

Faces of Bayon : Ash and Dust Have No Dominion

LE fichu doom. Celui qu'on a dans le sang. Il y a les groupes qui se pressent le citron pour démouler le riff le plus pesantifique possible, avoir le grain le plus #gras et #bitumineux qui se puisse élaborer, et dont tout le long des morceaux on les entend compter, avec une application et concentration à son paroxysme, le nombre exact d'unités de temps, lues dans le manuel, qu'il fallait laisser traîner chaque accord, note, beat, pour obtenir l'homologation - et essayer tout aussi frénétiquement de ne pas s'endormir ou aller consulter leurs notif'.
Et puis il y a ceux qui se contentent de jouer un simili-hard rock de biker mollasson, de mecs qui sourient lorsqu'ils entament un solo blues tout foncedé, avec même des morceaux qui s'égayent régulièrement en paresseuses errances à travers les champs et les forêts d'un quasi-lounge, parsemées de quelques voix claires très claires, presque évanouies dans la lumière narcotique - et dont il ne fait aucun doute à chaque instant que leur pouls bat encore plus lentement que celui de cette musique-là : à la cadence de celui des mammouths sous la toundra, ou des planètes.
Finalement, on comprend pourquoi Faces of Bayon ont choisi ce nom qui est le leur, un peu : ce doom-là est assurément bouddhique, dans sa sérénité et sa plénitude religieuses ; et Ash and Dust Have No Dominion est un temple en vérité. Chaque note en est lourde comme une grande statue du Bouddha, et tombe comme une telle statue doucement tomberait sur le fond de l'océan de paix en quoi elle change votre âme. La paix supaheavy faite matière - étale comme une huile, nourrissante comme l'humus fraîchement retourné entre les racines d'un arbre vieux de milliers d'années, délassante comme du thé, pure comme l'eau puisée au puits le plus profond du monde. Plus que de la magie : du sacré, à l'échelle biologique. Ni chthonien, ni aérien, ni du reste farouchement typé d'un élément plutôt que d'un autre, puisque cette musique là n'est que pureté et essence - et révélation : le doom EST la béatitude.
Alors, parce que trois c'est toujours mieux et surtout qu'une fois qu'on les a on a un triangle, ce qui est toujours une forme assez chouette pour définir une essence mystique : on avait Warhorse, on avait Earthride ; Faces of Bayon était celui qui manquait, réjouissez vous, il est là. Les Grands Anciens du doom divin sont au complet.

vendredi 6 avril 2018

Dark Buddha Rising : II

On ne pourra pas leur reprocher une chose, c'est de ne pas avoir tenté.
Tenté de commencer directement l'album en plein milieu d'un morceau, pour esquiver l'endormissement que les leurs provoquent toujours, d'entamer le disque au beau milieu de l'action, in medias res, lorsque le bœuf s'emballe, vous savez ; tenté de foutre une gonzesse qui vocifère et incantationne, t'as vu, comme une Pythie possédée sa mère, pour injecter la race d'ambiance occulte et rituelle nani-nana ; tenté de mettre à profit ce qu'ils ont appris, dans le cadre de l'atelier Atomikylä, au contact des bien plus virtuoses Oranssi Pazuzu. Bref : tenté de foutre Ufomammut et Bathsheba dans le coffre, et en voiture Simone.
Mais Dark Buddha Rising restent désespérément Dark Buddha Rising : des terrestres, des laborieux, des pue-la-sueur, des attendrissants, des bourricots, qui jamment et jamment et jamment, en attendant Godot, dont on sait la fiabilité nulle ; à tout le moins sur le premier morceau, qui a la mauvaise idée de s'arroger plus de la moitié d'un disque qui avait pourtant la bonne idée, lui, de durer peu : on devra donc se contenter des pauvres dix minutes qu'il laisse, à un second morceau mieux inspiré avec son doom trip-hoppy, son format réduit (pour de l'ambient) qui sait ménager de la frustration, donc du mystère, donc du désir.
On l'en trouverait presque à la hauteur des promesses électroïdes et macro-dub-infectieuses de la pochette (si on y avait entrevu la bébête de Predator, en revanche, on restera le bec dans l'eau), qui est encore ce que ce mini-album exhibe de plus réussi. Le pire c'est que, pour peu qu'on arrive à suffisamment fermer un œil pour voir le disque comme cela - un genre de doom crypto-dub -, c'est à dire si l'on réussit à ne pas entendre les riffs comme des riffs doom... La chose n'est pas tout à fait mauvaise ; mais il y a quelque chose alors qu'on peut leur reprocher, c'est de ne pas des masses nous aider, sur leur premier morceau, à envoyer le bois comme ils le font : sur le second, en revanche, ils démontrent un savoir-faire nouveau - puisque donner dans le quasi-ambient était déjà une chose accoutumée pour eux, qu'ils avaient coutume de faire très mal, avec l'effet narcotique au mauvais sens du terme évoqué plus haut - dans la discipline équilibriste consistant à faire dans le metal informe mais rythmé malgré tout, juste ce qu'il faut, et compact mêmement, de façon à rester captivant un minimum. Oh, on est encore loin d'Urfaust ; mais le fait que le "female" dans "female-fronted-doom" ne soit qu'un instrument de plus semble avoir été compris, et intégré au fait qu'on joue de l'ambient, si vous voyez ce que je veux dire ; puis le progrès fait toujours plaisir à voir.
Continuez vos efforts au prochain trimestre.

mercredi 4 avril 2018

Napalm Death : Apex Predator - Easy Meat

La magie Napalm Death parvenue à un nouveau sommet.
Ou comment un album où le grindeath se laisse saturer, à en devenir aveuglant, de ce qu'il y a de plus inhumain, émeutier, politisé et apocalyptique chez Ministry - "Stigmata", NWO", "TV II", vous voyez le genre - et bétonner-armer de ce qui se peut trouver de plus monumental, totalitaire - et inhumain - chez Red Harvest, auxquels décidément l'on finit par penser, davantage qu'à Godflesh, devant tous les fameux morceaux ostensiblement industriels et religieux de Napalm Death - "Morale", "Omnipresent Knife in your Back", "Atheist Runt" et ainsi de suite : le taux de ce type de morceau est assez fort sur Apex Predator... Et se retrouve à sonner plus punk que jamais. Oh, punk Napalm Death l'a toujours été, et rarement dans la honte ou la dissimulation, mais ici c'en devient presque douloureusement lumineux, presque éclatant d'un espoir, d'un idéalisme, d'une humanité que l'inhumanité toujours plus aigüe des riffs et des beats, eh bien, ne fait que rendre, précisément, plus aigüe et irréductible ; un idéalisme qui, bien sûr, n'a rien d'optimiste ou de sentimental ; un idéalisme comme une maladie mortelle, affuté comme une lame de coupe-chou au cœur d'une charge de CRS ; encore épuré, libéré de ce qu'il y avait de malveillance metal-primordial (le seul métal que l'on rencontrera dans Apex Predator est le brut, tout juste façonné afin de trancher dans la masse, sans un seul traitement pas même contre l'oxydation, à laquelle il est laissé ouvert pour se patiner) dans un Order of the Leech qui ne s'entamait pas pour rien sur un morceau beuglant "Procreation of the wickeeeeeed" (qui plus est à la faveur d'un ralentissement reconnaissable entre mille), et dont on est parfois presque proche ici, dans l'attaque effroyablement directe, pure, acide des riffs grumeleux et néanmoins furieusement torrentueux, ressemblant presque tous à des charges de la sélection All Black du Tri-Nation 2057 - par des joueurs sculpté comme des machettes sur pattes, et capables de pointes de vitesse abominables. Le disque entier sonne comme en transe, une vraie - et nouvelle - transfiguration. Une lumière, celle du matin blanc, celle de l'électrocution, celle de l'éveil, celle de l'urgence immédiate et vitale que Napalm Death ne se lasse jamais de sonner. Et je ne pense même pas à "Hierarchies" en écrivant tout cela - mais essayez de regarder le disque dans cette clarté et vous verrez que tout ce qui peut paraître étonnant sur celle-ci, ne l'est en aucune manière.
Mais en somme, tout cela n'est que pure logique : l'industriel, après tout, est-il autre chose qu'une excroissance (je vous laisse choisir la métaphore cancéreux ou radiochimique qui aura votre prédilection) du punk ? Moi j'ai déjà sauté le pas : mes Napalm Death viennent de quitter le rayon où ils cotoyaient Pig Destroyer et Waking the Cadaver, pour rejoindre les étages de Sonic Violence, The Body et Godflesh.

mardi 3 avril 2018

Yob : Atma

Le pont jeté entre Neurosis et Black Sabbath, putain. J'ai moi-même du mal à croire que je suis en train d'écrire ça, avec l'émerveillement que cela suppose derrière.
Bon, d'accord, Black Sabbath qui aurait vu l'un de ses problèmes majeurs réglés enfin : non pas l'absence de swag des riffs (enfin, si, aussi), mais l'absence de chanteur - en embauchant Rob Halford et en le blindant d'hallucinogènes (et d'un peu d'ADN d'Axl W. Rose, aussi, pour "Prepare the Ground", admettez le). Et puis tout bien réfléchi, en prenant également la précaution, pour être sûr, d'enfermer Matt Pike dans une camisole nullificatrice d'accélération (qui pourrait par exemple être constituée d'un bon gros taz bien dodu, le saturant d'érotomanie à son corps défendant) - et le regarder bouillir de fureur, et de jouissance anticipée des sévices qu'il distribuera avec largesse et universalité dès qu'il se sera libéré, pour se détendre et nous faire les pieds.
L'url du bandcamp de Yob s'appelle Yob is Love, ça tombe bien je l'ai toujours dit - et c'est pas pour rien. Rarement le rock patchouli-patapouf aura-t-il été aussi carnassier, que sur mon Atma chéri, qui n'est pas prêt de céder sa place de meilleur album de Yob haut les mains peau de lapin (à part peut-être si je réussis à mettre le doigt sur ce que The Unreal Never Lived m'inspire de grandiose, parfois). Rarement le sabbat aura-t-il si bien montré son visage, maléfique et orgiaque en égales et indissociables mesures.
Les grands albums de doom vous procurent la sensation d'être puceau du doom à nouveau ; Atma se charge de vous le rappeler, d'aussi cuisante manière qu'une fessée sur l'enclume des forges du Mont du Destin (vous l'avez ?). Tout comme il vous rappelle qu'on parle, forcément ou du moins lorsque c'est bien fait, d'une musique maniant exclusivement les gabarits mythologiques ; il y est donc strictement normal, presque banal, de constater que, fatalement, ne pouvait que se produire l'apparition de Scott Kelly, sur une telle version bacchanale/party hard de Through Silver in Blood ; une sorte de sabbat bouddhique, infernal et placide, rougeoyant comme bien peu de disques.
On déplorera simplement un final, non pas mauvais, mais qui semble s'être trompé d'album, puisque assez représentatif d'une toute autre facette de Yob - le stoner-post-hardcore des nuées minérales - et auquel on réussira probablement à donner sens en s'en servant comme transition pour un enchaînement, justement, avec The Unreal Never Lived.

lundi 2 avril 2018

Napalm Death : Enemy of the Music Business

Les bons albums de Napalm Death, c'est facile à reconnaître : ce sont ceux où l'on sent qu'il n'est pas même nécessaire de se demander si Embury a jamais échangé deux mots avec Broadrick, car Napalm Death est un groupe intoxiqué à l'industriel en soi - par le bon Shane - et non en vertu d'une supposée trace radioactive persistant du passage en son sein du bon Justin. Ceux où l'on sent l'industriel, et qui pour cette raison flanquent les miquettes.
Et celui-ci ci-devant est l'un des pires. Parce qu'on le sent très clairement malgré les rythmiques moins frénétiques, stroboscopiques, inhumaines qu'elles le seront sur les albums à suivre, aussi clairement que cet odieux son limpide, sinistrement lisible et gigerien à l'égal de celui de Heartwork ou pas loin - qui met en lumière et évidence ce que, écrasant lesdites rythmiques punk (dites grindcore si cela fait pour vous une différence autre que minime, je veux pas embêter) les riffs typiques qui sortent des doigts d'Embury ont d'intrinsèque, constitutive laideur industrielle : totalitaire, métallisée et ascendante, en spirale appliquée, dans l'inhumanité du même hideux gris inhumain, entre cadavre et cheminée d'usine, que sur la laide pochette ; et qu' Enemy of the Music Business est un Selfless joué à la scie-sauteuse, avec le même sens du tragique, un peu gauche, naïf mais poignant de véhémence légèrement guindée, pour décrire un univers où la productivité est une méthode d'extermination, le grade supérieur de la loi du plus fort.

vendredi 30 mars 2018

Will Haven : Open the Mind to Discomfort

La cold-wave (ultragoth) du bourreau. Heureusement que j'avais bien pris conscience dès sa sortie - et le coup de cœur immédiatement concomitant - que c'était un disque de bœuf (gothique), sans quoi la sortie de Muerte avec ses atmosphères de cimetières beaucoup plus sensuelles et insidieuses - et de forêts autour de Twin Peaks - lui aurait flanqué un méchant coup de vieux.
Mais le grand charme d' Open the Mind to Discomfort, c'est sa brutalité, à la limite de vous faire frémir les zygomatiques d'incrédulité et de joie enfantine, comme peut un The Acacia Strain. Celle qui fait que l'on ne les raccrocherait pas tant, en matière de références cold, des Cure que plutôt des Cranes de Self Non Self... Quoique, la frigorificité (le disque me donne envie moi aussi d'être bourrin avec extravagance) des grises et sinistres saynètes qui composent le disque nous rappellera qu'après tout, Robert n'est pas le dernier rayon violence et absence de pitié, sur la Fameuse Trilogie Noire (et je vous prie de croire que cette fois entre toutes l'on n'emploie pas ce dernier terme ni pare grandiloquence ni par approximation : vous retrouverez scrupuleusement des fragments, ébréchés, gelés et contondants, des trois redoutables éléments qui la constituent), dont au bout du compte on pourrait estimer tenir ici une sorte de concentré très très compact - tant dans le minerai sonore proprement dit que dans la durée - et traduit dans la langue d'une époque bien moins tournée vers l'intérieur, dans son expression des mêmes tourments, bien moins versée dans les bonnes manières et la confiance en autrui pour respecter votre intégrité sensible ; d'une époque où, du coup, on met en pratique en toute légitimité la vieille réclame pour les chocolats Pyrénéens - à coup de riffs qui sont des parpaings emballés dans une solide couche de givre bien tassé, qu'on se chicorne, par ce temps-là...
Je te vous en foutrai, moi, des chocolats. C'est pas le neo à la Korn, ici, mais celui qui bouffe du Darkthrone - pendant qu'on est dans les grands groupes de cold ; ou alors la neo-cold à la Self Non Self, permettez moi d'insister : un album qui lui non plus n'est pas le dernier lorsque la qualification exigée est de savoir taper au même endroit avec la même brique ensanglantée avec endurance et sans tortillements de l'inutile ego ; les deux partagent la même sensibilité, à la fois curiste avec passion et cœur en bandoulière, et férocement industrielle (les vieux Swans ne sont guère loin, dans un cas comme dans l'autre) ; la même détresse et pureté infantiles, pareilles à une douloureuse lumière aussi fragile que perçante au milieu d'un fracas monumental de pierres tombales menaçantes comme de lugubres mécaniques. Ah pour ça, vous en trouverez, sur Open the Mind the Discomfort, des échos lointains de black metal, comme il est doublement à prévoir sur un disque a/ de hardcore en 2015, b/ de cimetières et de nuits froides... mais assurément pas sous la même grossière et vociférante forme que chez les autres groupes, même ceux qui sont les plus talentueux fils de Will Haven (Hexis et This Gift is a Curse), à qui Will Haven - encore un temps d'avance sur ses mioches, la vieille canaille - apprendra ici qu'on n'est même pas obligé de faire du hardcore-la-violence, avec tout ce qu'il leur a appris et légué, ni même avec ce qu'ils ont trouvé tous seuls comme des grands, mais que l'on pouvait en extirper une musique infiniment plus émotive, et pourtant, ou partant, plus impitoyable encore ; leur révélant même, à la façon d'un vieil instructeur fourbe une feinte dans la feinte, une nouvelle facette de cette vieille leçon qu'un grand disque n'est pas forcément un gros et grand disque... non : comme si c'était du black metal chez les Cranes, vous dis-je : coldest wave of cold wave.
Too old, too cold, qu'ils disaient. Gare... Open the Mind to Discomfort, qui porte bien son nom candide, est une nuit sans limites, miséricordieusement donnée à apercevoir ainsi qu'on goûte une - forcément brève, forcément difficile à déguster et percevoir autrement que comme un long cri monocorde, une bouffée brusque et massive - trempette dans une eau glacée de chez glacée. Vingt minutes ; vingt petites minutes...

jeudi 29 mars 2018

Melvins : Pinkus Abortion Technician

La sanction pour avoir oublié que les Melvins pouvaient dissimuler - mais également révéler, en toute candeur - beaucoup - beaucoup - de sensualité. On croit au départ que c'est la raison pour laquelle toujours on chérira "Don't forget to breathe", laquelle après deux morceaux trompeusement à la hauteur de ce qu'on attend en lisant les transparentes allusions à la présence d'un Butthole Surfer sur l'album, paraît une chanson de ZZ Top virant au r'n'b incandescent, où l'on aurait injecté une sensibilité à fleur de fièvre digne de celle qu' Unknown Mortal Orchestra ont perdu, quoiqu'ils croient encore en faire preuve simplement parce qu'ils utilisent une voix d'éphèbe soul tourmenté ; avant de découvrir peu à peu, effaré, que ce sera toute la teneur de tout le disque : car derrière, "Flamboyant Duck" déjà enfonce le délicieux et cuisant clou, convoquant Led Zeppelin, Jane's Addiction, Alain Johannes et Jim Thirlwell... Et ainsi de suite.
Les Melvins oublient pour une fois - pas la seule, mais pas si fréquente qu'on voudrait, ni que ça dans l'absolu des statistiques, que je n'ai pas calculées - de planter leur langue dans leur joue (tout au plus sent-on çà ou là, pour notre plus grand bonheur, des contours doucement cartoonesques), et accouchent - ce n'est pas une formule journalistique toute prête, encore moins un jeu de mots douteux sur le titre : il y a réellement beaucoup de féminité dans Pinkus Abortion Technician - d'une sorte d'indie-hard-rock bastringue plus digne encore du nom que, justement, Jane's Addiction dont à mon goût les véritablement augustes moments de grâce céleste ne sont pas si nombreux, noyés dans une frime dont les Melvins sont à l'abri, ne comptant aucun bellâtre type Navarro parmi eux, que des grands sensibles (s'agissait pas d'oublier les Melvins reprenant Bowie ou Roxy Music, les gars...) comme Buzz Osbourne, capables de marier (Gus) Van Sandt et Van Halen dans le même morceau : encore une fois, on le devinait déjà depuis longtemps sans se l'avouer tout à fait, ce n'est désormais plus chose possible, devant une beauté comme "I wanna hold your hand".
Et cela ne repose cette fois même pas sur la voix gorgée d'émotions de l'homme à la touffe ; mais sur sa guitare, que l'on ne connaissait pas si frissonnante d'expressivité et de sensibilité, ainsi à la fête à ruisseler et grasseyer ce hard rock doux à l'égal du miaulement d'un chat, que la dite guitare évoque à merveille, ou la faible toux grasse de Corrosion of Conformity béats comme des agneaux en Arcadie, l'été indien à son plein, ou comme si Weedeater tout soudain décidaient de jouer la musique la plus délicate et raffinée dont ils soient capables, amoureusement couvée sous la cendre
à la fois complètement inattendu, et profondément familier ; comme le plaisir.

mercredi 28 mars 2018

Korn : Untouchables

Comme disait mon ancien P-D.G. : "Infirmières ! ça le reprend !".
Je sais bien que le happening "Korn Owes Us Money" est fini, mais si vous permettez un petit ajustement... C'est que, passées nos obscènes et fougueuses retrouvailles, Issues m'a un peu battu froid la semaine d'après, et je pense savoir désormais, ou du moins jusqu'à la prochaine fois, que nous ne sommes pas faits pour nous voir trop souvent tous les deux. Untouchables, en revanche, est en passe de se tailler une place parmi mes favorites du harem : pour tout vous dire sa chronique précédente paraît aujourd'hui clairement avoir été bouclée dans l'urgence, avant qu'il ne fût trop tard pour nier et se cacher l'indiscutable vérité ; et semble, surtout, mériter une révision de son statut. Si ça vous dérange, vous me laissez discuter avec Jean-Jean et vous faites pas chier.
Or donc, on tient là l'album pop, et l'album ambitieux à ce titre, de Korn. Entendre pour le piger le début de "Hollow Life", avant même que le morceau ne vire au gros clin d’œil à Depeche Mode : se rendre compte qu'on a l'impression de l'avoir toujours connu - en tous les cas depuis au moins aussi longtemps que Miami Vice - avec Phil Collins et Don Johnson, pas le moustachu dépressif ; même topo que pour le refrain de "Alone I break", en somme.
Le disque où Korn assument, de même que Remember Who You Are est celui où ils assument qu'ils sont adultes et condamnés à perpète, qu'ils sont un groupe de stade et de pop, que les ingrédients issus de l'agriculture biologique ne sont plus une option, assument à fond de disposer de montagnes de pèze à claquer en studio, et décident comme un grand groupe de pop de ne pas le faire fondre en drepou, mais plutôt en luxes de productions plus étincelants et hallucinants que toutes les poudres blanches comme la neige vierge, à commencer par un généreux au polish "somptueux/caramel" sur leurs déjà très gourmandes sonorités de guitares "big chocolate chunks" caractéristiques ; assument un instant d'être les Michael Jackson de la musique saturée, les pairs des stars du crossover r'n'b que sont Madonna et Nine Inch Nails, pas de ces ânes bornés de Slipknot.
Et qu'en résulte un album qui est un carnaval morbide au moins à l'égal d'Issues, en peut-être encore plus débridé, puisque sans se cantonner ni comme lui au (neo)(goth)metal (du coup tout va bien : "de meilleures chansons pour Issues" reste une définition sans une once de pertinence, je ne me dédirai pas à ce point), ni comme un See You à l'electro-metal homologué : pop, onctueux comme du Lindt au lait... et pourtant sans conteste possible leur gouffre, certifié Gouffre comme on ne savait guère en faire que dans les nineties, leur Downward Spiral - morbleu, on en trouve même sur "Wake up hate", du Trent ! Sauf que lui n'a pas dans sa mallette de pharmacie d'urgence Skinny Puppy, Foetus et Prince, mais Psycho Realm, Alice in Chains, Snoop et Infectious Grooves. Une ballade défoncés à travers un parc d'attractions, ses maisons hantées, ses montagnes russes, ses stands de barbe à papa qu'on arrose une fois achetées de LSD...
Bref, je vous refais pas le catalogue, puisque je l'ai déjà fait une fois et suis passé comme un abruti borné à côté de ce qu'il me disait clair comme le jour, puis de toutes façons il y aurait un paragraphe à écrire sur à peu près chaque morceau... Vous n'avez qu'à retourner lire celui que j'avais fait la première fois, vous fermez les yeux sur toutes les petites remarques pusillanimes et le petit ton qui se pince le nez, hors de propos si non aveugles à leur propre constat, qu'elles dénient, il manquera bien quelques chapitres de notes de dégustation mais vous êtes grands ? Je me permettrai juste de recommander le casque, chaudement, et une posture générale propice à toutes choses luxueuses, sinon luxurieuses.
Untouchables est un de ces albums malades d'une mégalomanie qu'ils subissent, d'une démesure qui vient autant de l'extérieur que de l'intérieur - un genre de Tetsuo en expansion, si cela vous aide un peu à vous représenter, une chose dont la chair rose de litchi vivant et auto-fermenté le disloque sous la tension de sa propre nature fatidique... Un grand disque, dans toutes les dimensions. Du calibre que peu de barrières peuvent contenir.

mardi 27 mars 2018

Will Haven : Muerte

Will Haven, avant, c'était l'un de ces groupes qui valent davantage pour ce dont ils ont été le germe - avant tout Admiral Angry, et une flopée d'autres beaucoup plus inoffensifs et assommants, qui ont pourtant fini par dessiner la trajectoire du hardcore moderne, en l'espèce du parpaing-core - que pour leurs albums à eux, découverts comme c'est le cas pour bibi bien après la guerre. Mais ça, c'était avant : que depuis Voir Dire, puis Open the Mind to Disconfort, et à présent un Muerte qui ne laisse plus subsister aucun doute - mais à la place, creuse avec délices et beaucoup de créativité la nouvelle voie qu'ils se sont donc manifestement choisie - ils aient fait muter leur musique en emo-neo des cimetières.
En te vous fichant des synthés congélateurs partout, principalement ; puisque contrairement à Open the Mind, que j'avais adoré pour cela, Muerte ne s'appuie pas sur la ficelle facile - mais tellement jouissive - du riff-pierre tombale, et que contrairement à Voir Dire il ne les estompe pas pour n'user que de leur pouvoir de nimber - comme le rhum nimbe le baba ou le sang le genou tuméfié - d'une, là encore, délicieuse aura sanguinolo-shoegaze-pornographyque. Non, Muerte assume fièrement les synthés qui se baladent partout comme chez eux dans son slasher-core tout frais, où tout semble trouver mieux sa place et son sens, depuis : tant la voix mi-terreur mi-prédateur de Grady - jumeau emo-écorché d'Orion, d'Ilsa - que les riffs façon Deftones dans une colère noire, qui dedans prennent une lueur bouchère, surnaturelle, horrifique parfaitement saisissante ; et dès "Winds of Change", les mêmes gredins voient tout autour d'eux s'éveiller, à commencer par la basse qui joue à les rattraper dans leur vol, lourdement, fiévreusement, langoureusement, paraissant ramper à l'assaut de leurs vaporeuses couleurs... Une splendeur vénéneuse à entendre ; et comme elle n'en a pas assez, de sa toute nouvelle liberté, elle conserve le même luxurieux mouvement de reptation amoureuse sur "Kinney", qui suit, et semble la seconde partie de la lutte, où elle l'emporte sur eux, et les emporte au fond de ses sables mouvants pour les dévorer, anaconda ou jaguar on ne saurait trop dire. Un peu comme si la nuit, au lieu de tomber conformément à l'expression consacrée, montait ; à la rencontre du jour dans sa chute ; à la manière de ces mains qui se cherchent sur la pochette, en quelque sorte...
Un pont entre deux morceaux, enjambant leur découpage, qui résume assez bien le changement advenu à Will Haven sur Muerte, en aboutissement de la mue amorcée sur Voir Dire (quoique je sois tout sauf expert de leur discographie antérieure, qui m'a toujours ennuyé) : la musique du groupe n'est plus ce monolithe d'ulcération (cause de mon ennui récurrent), elle divague dans toutes sortes de nuances et d'errances - toutes nocturnes, bien entendu, encore heureux, et sans perdre pour autant ce niveau d'intensité ahurissant... A moins que ce ne soit un leurre ; on ne saurait trop le déterminer, de même qu'on reste rêveur devant une teneur intacte - et donc conséquente - du disque en passages joués sur l'enclume d'une seule corde, purement rythmiques : quasiment sur chaque morceau, tels une empreinte olfactive - et la faculté du groupe à utiliser cette patte, qui leur a tant été plagiée, pour tout autre chose que les éruptions de rage univoques, auxquelles elle sert chez tous les autres ; cette faculté, qu'ils ne partagent qu'avec Deftones (et que Disbelief leur a généreusement empruntée sur Shine), et à la rigueur 400 The Cat, à chevaucher le torrent nerveux et à lui imprimer une direction, sans briser sa force ; à l'emmener sur des chemins tortueux, dont la destination ne se laisse pas deviner. Une sensualité torpide de cauchemar lynchien - culminant, presque intolérablement, sur le type de riff enivrant comme un mugissement de chimère, évoqué un peu plus haut, et qui revient encore une troisième fois plus loin dans le disque - et une violence palpable mais lovée comme un serpent constricteur ou un gros chat, les yeux mi-clos, voilà ce qui caractérise Muerte. L'art de faire des chansons ambigües, sournoises, interlopes, équivoques, sous une encore plus sournoise surface écorchée et hurlant dans les flammes. Comme qui dirait, Will Haven a réussi à lancer le filin de funambule - sur lequel il fanfaronne, à jouer les accès de fureur, comme si c'était un câble de l'épaisseur d'un cuissot de James Pligge - joignant Xibalba et The Cure ; et à faire tomber l'enceinte du cimetière, dont il avait montré être le caïd avec les deux disques précédents, pour en libérer les brumes, à ramper sur les rues de la ville endormie, se fondre parmi les ombres des rares passants, se couler dans le décor familier de l'ordinaire - et s'insinuer dans la moiteur de vos songes, vous embrumer un peu plus... vous emporter dans son conte du soir qui décape la chair sur les os.
Oui, cet album a beaucoup pour être grand ; il est d'autant plus triste qu'il voie, par deux fois, sa subtile ambiance fichue par terre : une fois par un chanteur de heavy metal - certes celui probablement le plus whvn-compatible du circuit, mais néanmoins un chanteur de heavy metal, donc un rien incongru dans cette noyade surnaturelle - du nom de Michael Scheidt : comme le prévenu vient néanmoins de très belle manière jeter l'îlot de paix d'un feu, à la lueur pailletée d'or, au cœur de cette nuit hantée, l'on finit par se prendre d'affection pour cette irruption, de prime abord intempestive, d'un doudou, d'un câlin au milieu de la brume noire, cette poche d'une chaleur qui quelques minutes durant ne dévore pas, ne soit pas celle du venin ; et une seconde fois, moins bénigne, au plus fâcheux moment possible - à savoir en toute fin, lorsque plus aucun sauvetage ne peut suivre - par un type, qui vient jouer du The Acacia Strain, du nom de Stephen Carpenter. Merde, fermez la porte de la chambre derrière vous, les gars ! C'est pas un moulin...

lundi 26 mars 2018

GosT : Possessor

Que Possessor soit plus brutal que Non Paradisi, on s'en doutait gros comme une maison depuis la diffusion du premier extrait avec ses deux minutes - voire de son simple titre : "Garruth".
Il l'est, avec une brutale brutalité (comme dirait (du moins je le leur prête) Agoraphobic Nosebleed : à quoi bon utiliser une boîte à rythmes si c'est pour la programmer de manière qu'elle fasse des choses qu'un humain peut faire ?), et parvient à paraître débridé alors que Non Paradisi ne semblait déjà pas l’œuvre de quelqu'un qui contienne ses désirs. On avait beau l'avoir vu venir gros comme une maison, on avait oublié que c'est pas pareil que se la prendre pour de vrai dans la gueule, la maison.
Ce qu'on n'avait pas vu venir, en revanche, c'est qu'il serait à ce point plus wave - avec ses deux morceaux croonés comme un chef (il était initialement prévu de sous-traiter, paraît-il), l'un dans une veine chanteur goth de discothèque transfiguré par l'ecstasy, l'autre carrément taquinant son McCarthy (Doug), sur un morceau intitulé "Malum", ça s'invente pas... Entre autres ; parce qu'il titille son LFO, aussi ; le LFO auteur de "Freak", si vous me suivez. Acid-brutal-wave, donc ?
Ce qui ne rend absolument pas compte de la trempe qui est celle, à cœur, de Possessor. Lequel est un disque à chaque seconde d'une épouvantable efficacité bestiale - et pourtant tubesque à aucun moment. Parce que Possessor n'est pas un album de synth-wave, c'est plus évident que sur un Non Paradisi présentant de fortes ressemblances de surface avec de la house music, et sentant par ailleurs encore pas mal l'album de DJ (de très bon DJ, type Music for a Slaughtering Tribe, ou Attack Decay) : c'est un album de dark electro, et du temps où elle non plus n'était pas asservie à la tyrannie du hit dancefloor - n'allez pas me faire dire que Possessor n'est pas dancefloor : il est une épopée dont le théâtre des opérations est le dancefloor. Comme une sorte d'Underneath the Laughter à la fois plus riche, plus limpide, plus tranchant, plus aveuglant. Possessor est un album de dance music ; plus précisément, un de ces albums capables, diffusés in extenso, de vous maintenir vissé au dancefloor pendant toute leur durée, vous y baladant de moments où la carcasse s'agite mollement toute seule, la tête envolée dans la rêverie - en moments où la joie de la guerre vous prend et retient tout entier. C'est à ce point qu'il est brutal ; sans merci, et dans une extravagance débridée dont on ne connaît pas la pareille hors un certain Twisted Designz - rien moins.
Limite on en entonnerait un couplet réactionnaire sur l'air du "on a tellement pris le pli de se faire régulièrement ensevelir de nouvelles appellations, dans l'idée qu'il se fait toujours des innovations en musique, et que c'est bien (Saint Jean-Louis Murat, priez pour nous) - qu'on en oublie qu'il en existe déjà d'anciennes, pour certaines choses, et que lorsqu'aujourd'hui encore celles-ci sont aussi bien faites qu'avant, il n'est nul besoin de chercher d'autres appellations, que celles qui disent assez bien leur solidité inoxydable. Possessor est le meilleur et le plus flamboyant disque de pure dark-wave (non, ce n'est pas une variante de la synthwave) depuis un sacré bout de temps." : on aura deviné bien sûr que je comptai un temps conclure dessus... Mais ce ne serait pas rendre justice à la modernité du disque, assumée dès une pochette qui contrairement à celle d'un autre truc en -or, ne cherche pas le recours lâche à la nostalgie. Rabaissez la à du Justice si ça vous amuse, mais chez ces derniers la bestialité n'a jamais rien été d'autre que de la communication. S'il faut absolument le nom d'une alternative française à la french touch, au milieu des Psychopomps, In Slaughter Natives et autres yelworC qui sont les vrais pairs de GosT, que cela soit, encore et toujours, cet escogriffe et animal de Rebotini.
Si vous trouvez déjà la pochette vulgaire, n'allez pas plus loin : vous avez bon goût, toutes ma commisération vous accompagne. Sinon, entrez dans cet enfer satiné.

dimanche 25 mars 2018

Death Engine : Place Noire

Je ne vois refais pas le diagramme qui montre l'intersection entre hardcore et wave : Death Engine font toujours partie, avec aujourd'hui Necrodancer qui les a rejoints, des groupes pour lesquels mettre du post-punk dans sa recette n'est pas une question de sentir le vent, mais une chose purement naturelle, et à ce titre aussi évidente que subtile - voire sourde.
Si vous êtes capables d'imaginer, un matin cauchemardesque, Breach se réveillant dans les draps rêches et gelés et l'horizon étréci de Joy Division, vous avez une petite idée pour commencer à imaginer l'étrange fureur roide et grêle de Place Noire. Une violence géométrique et corrodée qui attire dans son faisceau noir et négateur aussi bien Disappears et Iceage que Binaire, Sonic Youth ou Circus Mort - et toutes semble les décaper de leur matière, en arracher des copeaux de tôle et de charbon qu'eux-mêmes ne savaient pas les couvrir, pour les montrer nus, désolés de toute espérance, de l'autre côté du réel : un peu comme un certain et déjà illustre Post Self, en somme, ou les disques, encore une fois, de Joy Division dont il est l'héritier glacial : une cold-wave abrasive, raboteuse, en provenance du monde des sales rêves de la révolution industrielle ; une qui incarne à merveille (et, là encore, bien mieux que les groupes chez qui cela fait partie du packaging) la terreur et la haine envers ces monumentales architectures futuristes et fascistes paraissant la conscience impitoyable du graphite, du béton et de la pollution productiviste.
Un ami a comparé ce disque à Carne, en parlant je suppose du dernier, et il a tout à fait raison... sur la forme ; n'était que la musique Death Engine, plus encore qu'avec Mud, fait oublier totalement ses racines hard/noisecore nordiques (Breach, concernant Carne encore aujourd'hui ; This Gift is a Curse et Hexis, concernant Death Engine mais dans leur cas surtout à l'époque d'un apocalyptique concert à l'Up & Down qui paraît tellement loin, à présent...), fait encore plus que celle de Carne jaillir et saigner au grand jour la veine nineties-noise française qui l'irrigue et la brûle de l'intérieur ; ce qu'elle accomplit de telle façon que, au propre comme au figuré, on aura du mal à s'exonérer de l'emploi du mot "décharné" - ou bien post-punk, rarement le terme aura-t-il, lui aussi, montré autant de pertinence, et aussi une nouvelle fraîcheur, accolé à ce punk d'après, d'après la mort de tout (après la bombe, cette fameuse bombe qui tue les habitants mais laisse debout les murs, peut-être ? qui a tué les âmes mais laissé à marcher les corps ?), lorsqu'on s'aperçoit qu'on est encore vivant, devant cet horizon javellisé, stérilisé, aplani, épouvantable, inhumain, devant ce futur géométrique ; toutes choses posées d'emblée dès que la voix surgit, à la façon d'un noyé émergeant brusquement, luttant encore furieusement, d'une mer de statique que l'on croyait placidement stérilisée de toute vie organique ; et s'assombrissant ensuite encore et encore, comme on s'enfonce vers le cœur de l'orage.
Place Noire devient alors le nom d'un endroit où l'homme devient machine qui aplatit l'espoir, l'idéal, le rêve à coup de pelle, sentant à travers sa conscience gourde que chaque coup le rapproche un peu plus de son propre trépas. Dit de façon plus percutante, Post Self propose à votre esprit de s'envoler dans les cieux délétères de Giedi Prime ; Place Noire vous fait comprendre que vous êtes déjà sur Giedi Prime, demain lorsqu'au petit jour vous vous faufilerez à votre place dans les embouteillages ou dans la cohue des couloirs du métropolitain.
2018 commence assurément plus mollement que les années récemment écoulées, niveau palpitations, mais Arnaud Montebourg en sera ravi néanmoins, car il est deux disques qui ont déjà leur place de réservée à la cérémonie de remise des palmes, les deux sont fait chez nous et le portent fièrement sous deux beaux titres, qui font manifestement référence à des lieux inconnus de l'esprit imperméable à la poésie, saisissants d'une beauté mortifère - mais qui sont non moins manifestement situés quelque part sur notre territoire, quoiqu'au pays des rêves : Banlieue Triste et Place Noire.