jeudi 14 novembre 2019

Lord Mantis : Universal Death Church

M'enfin... Il est où, mon Yob en pleine - extatique - conversion à Mirbeau et Lautréamont, dans cet album où tout au plus entend-on çà ou là du Neurosis, ce qui est nettement moins propice aux hallucinations ? Il est où, l'auteur du disque qui vous rappelait qu'Anaal Nathrakh avait laissé un vide, en n'existant plus ? Il suit le même chemin précisément que ces derniers, il se convertit, cette fois, à la galopade black metal épique, lui qui justement avait le soin (expression fut-elle jamais plus délicieusement ironique ?) de ne pas donner dans le moindre style sinon le total-full-snuff-millenial-metal ? Avec option Satyricon mitigé de post-machin à capuche ? Et c'est quoi, ce "Hole" : on est carrément rendu au stade de la gentrification, avec son Bruce Lamont règlementaire (même pas pu aller vérifier, rapport à ce que les bras m'étaient tombés) ? J'aime beaucoup Bruce Lamont, mais dans Lord Mantis ? Sérieusement ?? L'amour de la vacherie nous met à deux doigts de remarquer que de Death Mask ils n'ont gardé que le pire à savoir le petit coup de vocoder - mais je l'aimais vraiment bien là-bas, et je l'aime bien ici, soit ; toutefois, tant qu'on est sur "Qliphotic Alpha", et ces phrasés hardcore, aux poumons tellement trop humains, ils sont bien de Charlie Fell, ce type qui réussissait à lui tout seul à charrier l'aura de tout Hatred for Mankind, de Dragged Into Sunlight (un groupe qui lui aussi a bien perdu de sa superbe après un disque figeant de hideur) ?
Vous me direz, voilà un album qui exhausse d'autant la valeur de Death Mask, d'ainsi en faire une unique en son genre cime de furie, une transe berserk qui ne soit pas relativisée par une capacité à être reproduite ; et puis si "Consciousness.exe" est aussi calamiteuse que son titre ne fait pas que le suggérer, elle est immédiatement suivie d'une "Low Entropy Narcosis" qui est typiquement le genre de morceau non apoplectique qui pour sa part leur fait le plus grand bien : les guitares acoustiques aux sinistres couleurs apo-folk (on parle même de trompettes, à défaut d'en entendre) ou holy terror, c'est une bonne idée, mes cocos. Et après tout si "Hole" vire au peplum égyptien ce n'est qu'une certaine forme de logique, voire d'algèbre, vu les ambiances déjà présentes dans le disques précédent ; sans compter qu'un amateur de Totengott et de Now Diabolical aura du mal à faire sérieusement la fine bouche sur le genre de cornes qu'on y sonne. Je veux bien tout cela ; et Universal Death Church possède non seulement de la logique mais des qualités ; le reproche que je ne peux entièrement retenir cependant, est que celles-ci sont légèrement plus appropriées à un disque d'Abigail Williams - qui justement en sort un nouveau ces jours-ci.
Voilà : une fois que cela est dit, que de ce poids l'on est libéré, libre à chacun, surtout s'il aime Gorgoroth et Abigail Williams - et après tout on avait cité Goatwhore la fois précédente, dont on n'est pas si loin aujourd'hui - de trouver son plaisir thrashy sans le bouder, dans un Universal Death Church blockbuster black post-convergien qui réserve son lot de petites scènes croustillantes, réminiscentes de la bestialité de l'épisode précédent, au sein d'un disque davantage destiné à un public familial : ainsi les gargouillis humides de gorge brûlée (cherchez pas, c'est comme ça et pas autrement) sur "God's Animal", ou les expectorations sur "Damocles Falls" auront bientôt fait - ajoutées aux choses plus classiques telles "Fleshworld", qui vous rappelle que le gonze est toujours ce qu'il est, à savoir ni plus ni moins qu'un foutu serpent venimeux - de vous convaincre qu'après tout la mégalomanie malsaine de Lord Mantis n'a fait que muter, et non s'évaporer.

mercredi 13 novembre 2019

Yob : Clearing the Path to Ascend

Je ne vais pas tenter de le nier ou le dissimuler (vous me direz : waouh, que c'est étonnant) : j'ai trouvé Clearing the Path to Ascend poliment chiant et joliment soporifique à sa sortie. Et même après le revirement dont on a déjà grillé qu'il allait être question ce jour, je comprendrais qu'on continue à le trouver.
Parce que le fondement de cette réaction d'alors, était la sensation désagréable qu'il confirmait ce qu'on craignait que Yob fût devenu - alors qu'il ne l'était pas avant Clearing, au moins pour une partie de la chose ; cette dernière étant que, d'une part (la moins importante pour la perception intime du disque), Yob était désormais une institution, un point de repère, une influence (pour énormément de groupe, de façon élargie, voyez des choses aussi variées que Lord Mantis ou Silvertomb), un groupe qui avait modifié durablement les perspectives et les us - et d'autre part, que subséquemment entérinait de Yob une version embourgeoisée, glucosifiée de lui-même, avec cet album conjugant ses riffs les plus invertébrés et statiques à une auto-parodie dans son chant tout béat de sinusite. C'est là précisément ce qui nous intéresse.
Oui, Clearing the Path to Ascend est sucré, à un point où Yob ne l'était pas avant, pas aussi continument à tout le moins : c'est ce qui choque le palais, et c'est son plus grand charme. Neurosis nageant dans un océan de miel d'acacia. Étant bien entendu que la présence de sucre dans Yob ne constitue pas nouveauté, et qu'elle ne signifie donc pas par définition que le propos, lui, soit devenu pur sucre. Ce que Yob enveloppe ici d'une rondeur pâtissière plus prononcée - que, pour notre part, on a toujours trouvée à sa musique, regrettant peut-être même sa présence insuffisante, tout autant qu'on redoutait ce qu'une plus grande eût pu risquer avoir d'écœurant - c'est le même chant des cyclones chamaniques où l'âme avide de cosmos s'en va se faire ébouriffer. Avec cette fois une calme joie, une allégresse à plonger dans la tempête qui presque évoquerait un High on Fire au ralenti, pendant "Nothing to win" bien entendu, mais aussi avec "Unmask the Scepter" qui paraît libérer cette musique-là et lui donner enfin l'ampleur, l'envergure, l'accès au ciel étoilé immense qu'elle mérite (c'est une figure de style, bien sûr, une image visant à vivifier le propos : la musique de Matt Pike est très bien comme elle est).
Rarement, il faut bien le dire, Yob avait-il sonné aussi stoner, depuis Illusion of Motion ; dans les riffs, autant que dans une façon de se laisser paresseusement porter par eux des heures lézardes durant, ici maximisée par l'échelle dimensionnelle en usage. Et pourtant, Yob effectue bien cette mue-épanouissement en gourou du yoga-doom tout en mélodies florales, à quoi l'on faisait allusion plus haut, et à qui quoiqu'on en pense il devient brusquement impossible, pue importe qu'alors on ait l'humiliante sensation d'être aussi fin public que le premier bûcheron mélancoolique venu, d'opposer la moindre résistance lorsqu'avec "Marrow" il atteint son apex, son apothéose, sa pleine efflorescence, son orgasme végétal.
Ce n'est pas statique, qu'est Clearing the Path to Ascend, c'est végétatif - lorsqu'il n'est pas, tour à tour, liquide, et minéral. Une sorte d'Odyssée, oui, mais la partie où Ulysse s'est adonné au vice des mangeurs de lotus, ou aux faveurs de Circé, et flotte à l'infini, sans forces, dans un enfer fait d'extatique contemplation de la course des sphères dans les entrailles de l'univers. "Time to wake up", dit une "In Our Blood" inaugurale dont les riffs (et aussi les rugissements d'ours blessé) ressemblent à qui refuse de sortir de sous sa couette le matin à 7 heures - mais se trouve également être une chaîne montagneuse, de son état. Parce que, en particulier dans ces moments très Matt Pike mais pas uniquement et de façon plus globale, ce Yob est également le plus parent avec le Neurosis tardif, à savoir donc tout à la fois zen et presque encore plus bourru qu'avant - sous le miroir de la surface du lac ; rappelant au passage que Yob est peut-être bien le groupe qui, de cette chose ayant fait tomber à tout le monde le cul de la chaise dans la fin des nineties et brûlé les rétines, qui a pour nom Neurosis, a tiré l'inspiration al plus originale, au point de devenir à son tour un changejeu. Clearing the Path to Ascend c'est un peu un endroit quelque part entre The Eye of Every Storm et Given to the Rising, mais comme c'est retranscrit dans la langue de Mike Scheidt, même au cœur des larmes et de la douleur - en particulier là, même, où il est le plus nécessaire, pour aider à les accepter puisqu'après tout, si l'on en parle, encore à l'âge adulte, ce ne va pas être pour dire que c'est trop injuste, pas vrai ? - il y a toujours le spectre d'un lumineux et lointain sourire, qui remplace tous les soleils.
Yob is love, and this is the Yob gospel.

Welldone DumboyZ : Tombé Dans l'Escalier

On a beau conserver année après année une capacité d'émerveillement à tel point intacte que certains la jugent probablement préoccupante, sinon navrante et infantile, sinon débile - néanmoins on perd en naïveté.
Ainsi n'avait-on pas souvenir, de notre première rencontre avec les Welldone Dumboyz, d'avoir entendu dans leur musique une telle parenté avec celle des Melvins, qui n'a rien pour surprendre au vu de l'amour que voue - et avoue sans barguigner - Gepeto à Dale, Buzz et leur bassiste.
Et comme on a cette dite capacité à continuer d'éprouver à plein, cela ne nous empêche pas un instant de nous régaler, à l'écoute de Tombé Dans l'Escalier ; car pour autant que celui-ci perde un rien de la qualité cartoon qui s'assortit à la musique des deux ladres, elle en conserve cependant quelque chose qui mériterait tout autant d'être bombardé "le meilleur des Melvins", à savoir bien sûr cette forme de démence venant pimenter et relever un noise-rock essentiel, i.e. où le noise est indissociable du rock ; et puis, aussi, si l'on permet : elle possède sa propre saveur, profondément rurale, la tambouille des Welldone DumboyZ ; qui monte, monte sourdement, jusqu'à finir par déboucher, et nous emmener avec eux, dans la claire et effrayante clairière d'une "Black Space" qui n'est rien qu'à eux, moment de grâce psychdrone bucolique autant qu'ursidée et éthylique, qui ne rend de comptes qu'aux plus farouches des acidheads anglais. Comme si qu'une bande de singes hurleurs tout soudain tombait avec stupeur puis ivresse sur un disque d'Opium Warlords, pour imaginer vaguement.
Après une pareille torgnole sur l'oreille, on se voit les chakras tout débouchés pour mieux entendre ce que leur musique, aux Welldone, possède comme solides gènes de rock'n'roll qui décalottait bien avant d'avoir besoin du punk pour se repoudrer le nez : si vous connaissez Lecherous Gaze, et êtes capables de les imaginer dans quelque forêt vierge de toute civilisation imbécile, vous commencez à deviner le genre de bacchanale que les Dumboyz peuvent déchaîner, le genre de sabbat où ils se révèlent et s'épanouissent, le genre de Ménades dans les bras meurtriers desquels ils sont du genre à plonger tous nus ; paganisme dionysiaque que "Bald Story" en suite et conclusion ne fait que confirmer et embellir encore, nous mettant le rouge aux joues d'avoir initialement si trivialement voulu ramener ce disque-là à des "influences". Mais, aussi, "Melvins" ça veut avant tout dire liberté, et particulièrement une forme de celle-ci solidement enracinée dans une non moins solide voracité de choses juteuses, et désir de mordre dedans ; et là-dessus comme de juste , on s'entend bien ensemble tous les trois, d'autant que pour ne rien gâter, si dans la lettre des Melvins (pour laisser un temps l'esprit de côté) ils ont pigé quelque chose, à Belfort, ce ne sont pas les gras riffs comme tant d'imbéciles, mais bien les jus corrosifs et brûlants, qu'ils magnifient carrément, pour le dire sans ambage aucun, et déglacent à la gnôle de bouilleur de cru.
Et de remonter en selle dans la foulée, pour mieux savourer encore ce qu'en fait de sucs Tombé Dans l'Escalier prodigue et dégorge à foison, pour qui n'a pas peur de ses cris de Grand Méchant Loup - qui mange vraiment les gens, d'ailleurs, mais par un effet de sa générosité sans bornes ; grand méchant loup, cosaque terrible, ogre, Nick Cave des années 80 : le Big Bad Gepeto et son orchestre sont tous les méchants qui vous font humidifier vos dessous à la fois, et leur nouvel album une sorte d'horrible conte pour enfants (comme tous les vrais le sont, pensez aux frères Grimm) où tout le monde a les yeux en pleine tentative d'évasion de leurs orbites sous l'assaut des acides, et la mâchoire harassée de pendre sous le poids d'une langue congestionnée d'appétits qui se bousculent. Bon sang, le début de "The Hole", au-delà du fait d'accréditer et étayer encore l'hypothèse d'enfants illégitimes, semés en territoire chevènementesque, de Cop Shoot Cop et Swans - si ça colle pas un peu les foies quelque chose de bien, et donne envie de manger une bonne tranche de foie aux échalottes aussi, avec beaucoup de vin rouge dans la poêle (dans le verre ? non, de l'alcool de copeaux simplement, merci).
Du noise rock qui met au lèvres l'épithète "beau" et vous désaltère - et qui le fait tout en vous rabotant la gueule à l'émeri - ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval, on en conviendra. Alors bon, vous m'abandonnez d'entrée toute forme d'intelligence et tout simplement d'intellection, dépoilez vous, courez trois tours en rond si besoin pour vous donner un peu chaud, et lancez vous : tomber dans l'escalier ne fait que rarement beaucoup de mal, si on regarde bien (demandez à Sidney), c'est même un rituel de passage au plan chamanique testé et approuvé.

mardi 12 novembre 2019

Chartreuse : Liqueur d'Elixir 1605


Satan, pardonne-moi mon offense... Mais des fois j'écoute du christian metal. Et c'est cool. Traduction : FRAIS. Ceci est la Chartreuse qui m'attirait le moins, pourtant. J'avais un a priori débile après l'avoir croisée tellement de fois que j'en étais même venu à la prendre pour une sous-Chartreuse Verte, destinée aux cocktails, et je l'ai dédaignée tout ce temps à cause de ça... Une sacrée bonne surprise lors de sa découverte tardive. Et autant j'avoue exagérer un peu - un tout petit peu - dans mes associations musique/alcool parfois un brin - mais vraiment un tout petit brin - tirées par les cheveux (dans l'esprit éminemment subjectif du taulier avec sa pharmacie), autant là, je vois mal comment ne pas faire le lien directement et je m'étonne de ne pas l'avoir fait avant ! En plus cette version "des origines", reprise au manuscrit de 1605 (joli marketing en aval des moines depuis 2005) a une étiquette dont la teinte avait de quoi faire fantasmer Pierre Aciere. La photo est ratée, mais elle confirme que les vinyles servent au moins à ressembler à quelque chose à défaut d'être pratiques. Passons.

On comprend avec cette 1605 "recette des origines" que la verte de base est en fait une version consensuelle de celle-ci, diminuée-diluée pour plaire au plus grand nombre. C'est pas du chiqué de marketing, du moins ce n'est pas QUE ça - même s'ils font mine de pas y toucher, il y aura de toute façon pas grand chose à broder sur ce label monacal quadri-centenaire... Cette 1605 a plus de piquant, rien qu'au nez avec son ouverture plus envahissante qu'un baume du tigre... Elle est très poivrée, giroflée, vivace à mort. Elle explose en bouche, tranche des lamelles de gingembre frais qu'elle saupoudre de piment d'Espelette et de genièvre avant de les déposer sur notre langue à vif. Une saveur démultipliée et en même temps, plus acérée... Fraîche, épicée, invasive. Picotements sur les papilles qui n'en finissent pas, comme un ressac d'épines agréables. Jésus Chlorophylle. Une fois bue, elle continue à rugir sur le palais et la langue pendant un bon quart d'heure au moins.

Plus "bourrine" que les autres versions spéciales (la très cajoleuse Liqueur du 9ème Centenaire, l'aristocrate VEP, la délicate Reine des Liqueurs, etc...) elle n'en est pas moins complexe et n'a jamais exactement le même goût d'une gorgée à l'autre. Cette Chartreuse vendue comme une brute épaisse dérivée de l'Elixir - qui lui pris pur est vraiment crade - se révèle à coup sûr une des plus complexes, et je serais curieux d'en goûter une version longuement vieillie, avec plus de patine... RDV dans trente ans ? Pour dix euros de plus la verte de base est en tout cas surpassée, la longueur en bouche - s'cusez mes pères - est pure sorcellerie. Imaginez une exquise brûlure à la menthe poivrée, et dans le sillage de son feu végétal, si vous vous concentrez, une pléiade d'évocations incluant aussi bien l'ortie que le cannabis. Les notes d'éthanol brut, comme on peut en trouver dans la Mandarine Napoléon ou un peu toutes les liqueurs "deluxe d'entrée de gamme", ne sont pas forcément bienvenues, mais la puissance et la gourmandise démente - déjolé, vraiment - de cette Chartreuse Verte "première version" est impressionnante. Ainsi anis, réglisse, fenouil, carvi, cumin, etc etc, se donnent le mot, dans une farandole de saveurs vertes-tueuses à faire mouiller un druide... Ces bestioles y sont probablement toutes en miettes de particules luminescentes éparpillées dans le chaos mille-teintes-de-vert assourdissant de cette petite supernova végétale, en vrai, vu que sur 130 plantes y a de la marge. J'ajoute la mandragore, gratuitement. J'imagine que c'est ici que le compte-rendu bascule dans le racolage et que la réalité vire au rêve... Ce sont quoiqu'il en soit les touches poivrées typiques de la Verte qui prédominent sur cette 1605, dans un faisceau aromatique enchanteur vu à travers les facettes d'une émeraude.


lundi 11 novembre 2019

Lord Mantis : Death Mask

Allons, il est temps, cessons de mijaurer : Lord Mantis n'a sans doute pondu que celui-là de bon - mais il est tout à fait à la hauteur des fantasmes qu'il peut nourrir, cet album de super-SM-metal, dites moi !
Gladiateur à souhait, conjuguant la cruauté antique, aux couleurs du peplum et de Conan, à celle de l'ère post-extrême (tout est extrême dans ce disque anti-nineties en tous points) dont il est rejeton.
Indian, Tryptikon et Theologian combinés, ça vous excite ? Un genre de Coffinworm mortellement sérieux et religieux ? Whitehorse qui a gobé Goatwhore, et tousse un peu du sang ?
Pour le coup, Death Mask aurait mérité bien mieux que le tout frais Universal Death Church (brrr, ces gars-là sont un peu fou-fous à kiffer la MORT comme ça, non ??) la fort jolie pochette de ce dernier, qui concorderait tellement mieux avec les atmosphères de sacrifices humains et de branchement des testicules sur le vingt-mille volts des heures durant, pratiqués en vue de quelque transmutation rituelle en démon insane, que l'on entend ici.
Mais peut-être aussi ce qu'il y a de griffonné et de folie mal canalisée dans l'illustration de Whitehead est-il ce qui sauve le disque du melon, et du ridicule de la musique de geeks qui s'imagine ultra-membrée les veines saillantes.

dimanche 10 novembre 2019

My Sister's Machine : Wallflower

My Sister's Machine, comme pas mal de groupes de l'époque, ne fut pas qualifié de grunge (mais probablement de metal alternatif) alors qu'il venait pourtant bien de Seattle, allez donc comprendre - et le sera aujourd'hui à fort juste titre, tout comme un Nudeswirl (dont le groupe partage, à sa propre sauce, cette sorte de groove indolent et incandescent à la fois, tout en wah-wah et ondulation), car après tout, est-on davantage ici en terre hard rock que dans un Badmotorfinger, ou chez un... Alice in Chains ?
Car Wallflower (au fait, ce titre-là associé à cette pochette-là, qui me fascinent sans faillir depuis 26 ans : je réalise seulement aujourd'hui à quel point c'est à sa façon une déclinaison du principe poétique derrière Soudgarden et l'album sus-cité), c'est tout bonnement Alice - chopée quelque part entre Facelift et Dirt - qui décide tout à coup que bat les couilles putain, moi aussi je vais me sentir bien, je me mets aux gros pecos et à Corrosion of Conformity et niquez vous bien, putain : moi aussi je vais groover dur et je vous merde.
Inutile de vous dire que je préfère cent fois, à n'importe quoi qu'ont pu sortir les autres balourds sans Layne, écouter ce disque chaud, ambré, moelleux et pourtant râpeux, gorgé de toutes sortes de choses rentrées qui nouent le gosier avec dignité, viril et sensible, dont on ne voit guère de meilleur cousin que Gruntruck, voilà, et qui donne envie de faire dorloter son mal-être par les granuleux rayons d'un soleil opioïde.
Toute cette histoire de grunge, au fond c'est juste une façon journaliste de dire "soulful hard".

vendredi 8 novembre 2019

Silvertomb : Edge of Existence

Il faut être capable d'imaginer un Badmotorfinger tellement doomifié au plomb qu'il en frise une sorte de doomcore industriel (mais aussi a-t-on toujours, pour notre part, trouvé un ver sidérurgique à ce fruit-là et ses lourdes stridences), mais dans le même temps illuminé - vous avez vu la pochette - par un pur concentré de hard rock au pH se situant quelque part entre Guns'n'Roses (le groupe qui a écrit "Coma" et "Don't Cry", vous savez ?) et Jane's Addiction ; voire entre Tool et Aerosmith (vous savez bien, ce groupe à qui Hangman's Chair fait parfois penser...).
Il faut être capable de l'encaisser, aussi. La première fois, j'ai eu des haut-le-cœur, hormis, même si elle m'a estomaqué aussi, pour une "Right of Passage/Crossing Over" qui eut un effet immédiatement magnétique, avec l'impudeur vénéneuse de ses "Suicide" répétés ad nauseam, avec une morbidité pas entendue depuis Alice in Chains ou... Type O et Life of Agony, bien entendu.
Silvertomb, on le devine, est un groupe plus que solidement nineties ; même pas tant au titre de ressemblances qu'on pourrait lui trouver, de façon pas si flagrante (à part la voix de Chris Cornell lorsque Kenny couine, et ne fait pas son Axl Scheidt), avec des classiques de l'époque, que de cette façon, comme dans la chanson citée plus tôt, d'y aller à fond, bille en tête et compteurs dans le rouge, sans retenue ni décalage ou autres assurances-dignité, dans ce qu'il entreprend, fût-ce aussi criard que ces couleurs ci-contre ou toutes ces lignes vocales et mélodiques hardoom rutilantes : Silvertomb plonge dans le cœur brûlant des choses, et ne perd pas son temps à regarder autour ou derrière.
Je veux dire : "So True" et rien qu'elle s'il le fallait, tant de miel chargé des senteurs de tant de fleurs, mêlé si naturellement à tant de thrashgroove prongien ; ce mélange - qu'on retrouve encore sur la vicieuse paire "Eulogy/Requiem" - d'un poison à la limite de Godflesh, de Dirt ou du sludge, et en tous les cas d'une puissance digne de ce que le metal a de plus constricteur, avec ce que la mélodie pop possède de plus étincelant, et tout compte fait d'empoisonné aussi, qui est le régime sur lequel tourne le disque dans son entier ; le glucose et la tôle brute : cela ne se fait définitivement plus, Monsieur, sauf à être un tout jeune groupe de hardcore qui voudrait faire le buzz et une entrée fracassante dans le game, avec des looks et un casting bétonnés à l'avenant ; pas trop le genre de Kenny Hickey et Johnny Kelly - ah, j'avais omis de le préciser ? Oui, ce sont les deux canailles dont il est ici question, avec en sus un gonze d'Agnostic Front...
Pas le genre à faire autre chose que ce qui leur vient d'instinct. Et l'instinct de ces gars-là ne leur dit pas d'avoir quoi que ce soit à foutre de ce qui se fait ou pas à l'ère du village global et ses pudeurs écœurantes. Cette musique-là ne s'excuse pas, ni de crier ni de saigner, elle hurle parce qu'elle est faite de métal et que ça coupe, gamin : tu vois, ce truc qui démange de glisser quelque part le nom de The Almighty ? Non, tu ne vois pas, parce que ce nom-là ne te dit rien, tout comme cette musique-ci te fera bondir d'effroi à plus d'une reprise, et tomber ton pauvre cul mou de ta chaise, les rétines brûlées comme tu aimes à le dire dans le sarcasme - mais ce sera cette fois au sens propre, et ce sera par l'émotion crue que ce hard-ci dégage sans fard.
Edge of Existence est mieux qu'extrême : il flamboie de toute la difformité qui caractérisait une époque à laquelle sans conteste il appartient, autant que les Acid Bath et les Starkweather, et donne un relief fantasmagorique, mythologique et hallucinatoire à son titre, auquel certaines étranges introductions et autres changements de tableau surréels en cours de chanson (visez moi un peu ce tracklisting infesté de slashes) achèvent de donner des airs de space opera bizarre, campé un pied dans Natural Born Killers et l'autre dans Lost Highway - cependant que cette épopée intoxiquée et échevelée toujours reste fiévreusement ancrée, chevillée à la chair, harassée, martyrisée, toujours haletante de soif et de faim... Ah, les géniaux ahanements hard rock qui viennent culminer sur "One of You"... Oui, Silvertomb aime également les seventies (parce que bon, à la base de Jane's Addiction et de Tool, qui ainsi s'accouplent en apothéose finale du disque, après une saynète élégiaque dans les prés, il y Led Zeppelin, hé, ho, d'ailleurs dans Badmotorfinger aussi et c'est peu de le dire) d'amour vrai et puissant, j'ai omis de vous le dire plus tôt ?
Pas de doute, niveau luxuriance, luxe et luxure tout aussi somptuaires les uns que les autres, on est bien en présence de vétérans de l'Odyssée de Peter Steele, sans avoir la grossièreté de singer ce qui n'appartenait qu'à ce dernier (les Beatles, la façon de traiter le Sabbath ou le vampirisme, Halloween, Richard Kiel...). Toutes ces années d'endurance à se fader une surveillance de principe, d'horreurs telles que Seventh Void ou A Pale Horse Named Death - enfin récompensées, avec ce disque d'une trempe à passer du retournement d'estomac comme une chaussette la première fois, à l'obscénité à éviter devant votre poste de travail, au bout de quelques révolutions sur la platine (au bout desquelles on finit par prendre connaissance de l'évidence que, sous un premier abord de monstre disgracieux, Kenny est un foutu PUTAIN de chanteur)... avec quelle royale abondance !
Un des quelques grosses calottes de l'année, pour sûr.

Death Wolf : III - Östergötland

Ainsi qu'on aurait dû, peut-être, s'en douter, c'est avec Come the Dark qu'est advenue la beau-gosserie dans Death Wolf ; celle d'un monde dont les plus beaux gosses seraient Till Lindemann et Joey DeMaio, s'entend.
Östergötland quant à lui montre un groupe qui ne joue toujours pas du metal extrême au sens communément accepté du terme - mais plus âpre, où la présence de l'extrême, à l'affut tel un loup dans les ombres, est plus difficile à ignorer ; un qui soudain nous rappelle qu'à l'origine, il était un hommage assumé à Glen et son Samhain.
On se trouve donc face à une sorte d'épais black punk trapu des ténèbres hivernales, plus inquiétant encore que celle du suivant, qui paraissait vouloir fournir des thèmes aux méchants de tous ces films de fantasy nordisante à la Willow, Highlander ou Braveheart ; Östergötland, quant à lui, donne plutôt dans l'adaptation de Hamlet avec des loups-garous, et Primordial à la bande-son pour un répertoire émaillé de réinterprétations d'Entombed et Marduk.
L'impact immédiat en termes de tubisme forcément y perd, tant Come the Dark touche presque à l'éblouissante vulgarité de The Order of Israfel. L'aura, macabre parfois jusqu'à la lisière de South of Heaven (un comble, eh ?), en revanche...

jeudi 7 novembre 2019

Clavicvla : Sepulchral Blessing

En général, dès qu'il est question de dark ambient et power electronics moderne, j'ai une tendance tout à fait décomplexée (et auto-satisfaite) à faire mon vieux con de service, et à une défiance de principe, a fortiori si la chose vient d'un label qui me soit aussi antipathique que Sentient Ruin, leurs parutions exclusivement vinyl ou cassette, leur œcuménisme opportuniste...
Mais lorsqu'on contemple, là devant soi, une chose qui parvient, à une saleté à la Theologian qui n'est pas si moderne puisque Leech, pour s'être payée une relative jouvence en changeant de nom, n'est pas non plus un perdreau de l'année, à marier une autre forme que l'on n'avait guère entendue sinon chez le Megaptera de la grande époque, avec ses sonorités gluantes comme une sueur froide de terreur, si reconnaissables et désagréables, peut-être juste passées sous une peau de chamois de marque Nordvargr, dont on n'est d'ailleurs pas si loin du Helvete, et des ses cauchemars...
On s'incline. Clavicvla se prétendent "nightmare inducing", ou je ne sais quoi dans ce prétentieux goût-là, mais ils se donnent les moyens de ses ambitions ; peut-être du reste ne sont-ils même pas jeunes, peu importe : voilà des gens qui maîtrisent leur sujet. Et leur disque est salissant ; très salissant.

lundi 4 novembre 2019

Earth and Pillars : Earth I

J'étais persuadé de vous avoir déjà parlé de l'album "Feuilles" d'Earth and Pillars, tant il m'avait impression d'autant plus forte qu'elle était inattendue, et qu'elle s'était faite sur le mode de la montée en puissance, n'accédant au grade d'illumination que passée une première période dans les limbes du joli, du sympathique, du simpliste.
La musique d'Earth and Pillars est simplement simple. On entend beaucoup parler de Wolves in the Throne Room ; on ne devrait pas. On devrait plutôt se prosterner devant Earth and Pillars, dans le genre eco-black metal extrêmement paysager. L'une des preuves de son talent est peut être la façon dont l'album "Neige" à mon grand désarroi me laisse froid (pour lors : je ne dis pas mon dernier mot, et lui réserve un chien de ma chienne) - mais pour être plus sérieux, la meilleure preuve en est le constat que je n'étais après tout pas parvenu à aligner trois mots sur Earth I.
La musique d'Earth and Pillars est pur paysage, et il y aurait une certaine absurdité à décrire par des mots plats ce que pour sa part elle fait mieux que décrire, pas vrai ? Alors qu'au pire, je veux dire, la pochette... Vous ne voyez pas assez clairement, comment elle semble effacer toute forme d'ego humain devant la terrible grandeur de la forêt, qui paraît l'oeuvre de H.R. Giger ? En voilà, du green metal qui ne sonne pas tarte, et ne donne pas un instant la sensation qu'il va vous proposer une infusion d'un moment à l'autre.
Je vous parlais de Wolves in the Throne Room parce que l'inertie ambiante, toute-puissante, y porte, et parce qu'ils sont parvenus, à tort ou à raison, à solidement se faire associer d'office à la notion de black végétaliste ; mais c'est une fausse piste, et Earth and Pillars fait plutôt partie, avec un seul autre qui a pour nom Botanist, de ce qu'il convient de qualifier plus directement en black végétal, en témoignent ces longueurs de morceaux, ces débuts d'album qui systématiquement se donnent le temps de cérémonieusement, paisiblement, patiemment émerger du silence, ces mouvements mêmement patients à l'idée d'évoluer : ceci n'est pas une musique pour secouer ses cheveux (lever le poing n'en parlons pas), ni même pour avoir des cheveux, si ce ne sont ceix d'un saule pleureur. Les morceaux de Earth I y font autant songer, qu'aux vertigineux troncs de séquoïas millénaires, et à la furieuse écume de quelque chute d'eau au fond d'une combe perdue.
Mais alors par contre, s'il y a bien quelque chose de moche, c'est la prétérition.

mercredi 30 octobre 2019

Death Wolf : IV - Come the Dark

Comme si des derniers Marduk l'on avait brossé le corpse-paint, et que s'en révélait juste en-dessous - secret de polichinelle - le heavy de gladiateurs dark-glamouze, guère loin... Et aussi, un peu plus étonnant, l'authentique mine de cadavre sinistre, qui se cache également sous l'outrance - celle de Marduk comme celle de ce Death Wolf, qui sonne encore comme du Marduk dont tout l'extrémisme - Arioch et les traits black les plus ostensibles (d'ailleurs au passage on ne se demande plus d'où sortent les morceaux les plus bellâtres des derniers Marduk) - aurait été remplacé par quelque chose qui tient de Danzig, Caronte et Bloody Hammers... Et confirme, si nécessaire, que ce genre de choses-là sont aussi noires que maint déluge de blast et riffs en trémolos.
Le black n'est ici qu'un spectre flottant dans les harmoniques utilisées, un vent lugubre qui hante la plaine. Disons pour situer qu'il n'étonnera personne de savoir que Marko Pavlovic considérait le groupe (lorsqu'il s'appelait Devils Whorehouse, mais était nettement moins bon à mon goût) comme une inspiration, avec cette humilité confondante qu'on lui connaît bien ; d'ailleurs, toutes choses étant logiques, on pensera à l'Entombed le plus mélodramatique sur "Speak through fire".
Parlant de bovins, on rumine ici comme l'étrange impression de se trouver dans un immense stade... entièrement vide, en proie à un inquiétant contre-jour. Sous les ahanements héroïques de ce rock à gros cul mais à la mine décidément très... sinistre - le chemin de la main gauche, sur lequel chemine ce Prométhée-là, qui va chercher le feu seulement pour redescendre brûler le monde des hommes avec, puis s'immoler et tout regarder brûler, en riant comme on fait pleuvoir des enclumes - l'obscurité s'en vient par ici ; celle de la fin du jour (tout le disque semble éclairé comme le Conan de Milius), et ce qui suit. C'est parfois encore plus excitant à voir que d'être en plein dedans, pas vrai ? N'avez-vous pas toujours trouvé un parfum de danger et de fatidique, au seul mot de vespéral ?

mardi 29 octobre 2019

MayheM : Daemon

Honnête, bien mis et peigné, la moustache frisée... Est-ce que l'on attend d'un nouveau MayheM ? Assurément pas, quand bien même on avait déjà eu Chimera dans le genre poil lustré. Est-ce quelque chose où l'on peut, à force d'acharnement, trouver du charme, au hasard un de type dandy, conciliable avec les allures très orthodoxes affichées par Daemon de disque de black horrifico-diabolique ? Voilà qui est bien plus plausible, même si la chose n'est sans doute pas aussi spectaculaire que ce que l'on aurait souhaité voir faire à un groupe qui, à sa façon, est une manière de cousin mufle et malodorant de Dodheimsgard, avec ses albums qui, pour être bien moins démoniaquement élégants que des A Umbra Omega, des 666 International ou même des Monumental Possession, sont au bout du compte tout aussi ébouriffants et punkistiquement dissemblables les uns des autres et de tout le reste du panier de crabe.
Daemon, c'est plus que certain, a de très fourbes airs de De Mysteriis Dom Sathanas dépoussiéré - ô horreur, ô hérésie, ô modernité ennemie - et colorisé ; Daemon, toutefois, a tout autre chose à dire, et c'est là une chose certaine, son propos n'est pas de reconstituer stérilement le MayheM de cette année-là, ni même sa couleur ou son goût. Il a également, qui le rendent dangereux même pour qui n'a pas chevillé au corps l'idolâtrie fanatique de De Mysteriis Dom Sathanas, l'allure de choses qui ont déjà été faites en plus spectaculaires ces dix ou vingt dernières années, dans le registre du metal des diables de la forêt maudite et ses relais et châteaux violets, avec tous ses brillants ressortissants, d'Ondskapt à Mortuus en passant par Creeping - dans le registre en somme de ce black sorcier qui est probablement, du reste, l'affreux rejeton de toujours le même Mysteriis ; il a, répétons nous, sous de nombreux angles une mine soignée qui de prime abord le paraît trop, le rend lisse, doux, caressant... Il semble, pour tout dire, le pelage d'un chat, sous quoi l'on sent vibrer quelque chose, sourd, mystérieux, chaud ; quelque chose d'assez à l'image de sa pochette, et dont il conviendra de se détourner sans espoir d'y succomber si à cette dernière l'on ne trouve pas le moindre charme : quelque chose de guindé et ringard, sans aucun doute, dans ces nombreux passages en chant d'opérette comme dans ces drapés vermillon et ces ors, mais quelque chose qui pour peu qu'un tant soit peu l'on soit sensible (par exemple et pour situer simplement) à Bram Stoker et son adaptation par Francis Ford Coppola... Risque de bien vite vous faire venir aux babines la salive. Si cette illustration vous évoque les pochettes d'Ebony Lake, aussi.
Pour sûr, Daemon est cossu ; aussi cossu qu'aujourd'hui l'est MayheM, qui après tout serait bien plus grotesque de prétendre encore être encore cette goule dépenaillée qu'on entendait jadis ululer ; sa demeure, au cœur de cette forêt qui est toujours la sienne, n'est plus un trou dans la terre, mais un manoir, qu'il vous est donné à visiter avec Daemon.
Toute la différence, d'importance, peut commencer de se percevoir là (sauf, bien entendu, pour les rase-motte et les pragmatiques imbéciles qui jugeront cela un simple détail de production et donc d'emballage, sans incidence sur le fond des choses) : l'un était froid autant que l'est qui erre nuitamment au vent mauvais, sans toit sur sa tête ; l'autre est chaud comme qui tisse ses maléfices bien au chaud, engoncé dans son fauteuil, sous l’œil de ses riches tentures, parmi les chuchotements conspirateurs d'un bon feu. L'on y découvrira même, si l'on ouvre bien ses yeux plutôt que son carnet d'inspecteur des monuments historiques, certaines pièces où se poursuivent benoîtement les dégoutantes expériences qui ont fait de MayheM un de ces rares groupes fricotant avec l'industriel sans passer par la fastidieuse case indus-metal, de ces groupes sales sans avoir besoin de se salir, puisque l'idée est de vous salir. Un havre de secret et d'intimité, qui fait à la fois partie de la Norvège où il est bâti, et figure d'enclave en celle-ci même, de lieu à part et uniquement soumis à sa propre loi régalienne tel une ambassade.
Et dans ses couloirs y rôde une putain de chauve-souris comac. Ma parole, là non plus ce n'est pas parce qu'il ne donne pas dans ces effets spéciaux dont on le sait capable, qu'il n'est pas à grand spectacle, l'horrible des Carpates, et qu'il ne colle pas les miquettes comme il faut... Quant à Jean-Axel de l'Enfer, là, il donne plus que jamais le sentiment d'avoir un jaguar qui fait les cent pas dans votre salon : là encore, à vous de voir si, comme vous prévenait la pochette d'entrée de jeu, vous êtes ou pas réfractaire au peplum : le fouet, le trident, l'airain, tout ça... faut pas craindre.
Daemon, c'est peu Warhammer par rapport à WH40K - mais appliqué aux Harkonnens ; comme si on leur découvrait des ancêtres pré-ère spatiale - après tout, les Atréides en ont bien une, assez connue. Le rappel du mal ancien d'où tout vint (oui, même peut-être bien les expériences extrêmes de Satyricon), et de sa corpulence originelle, naturelle, qui est cause que ses séquelles durent encore jusqu'à ce jour.
Bref : ce n'est pas encore cette fois qu'on va pouvoir aller lui faire des mimis ou des papouilles sur le museau, à MayheM.

lundi 28 octobre 2019

Mark Lanegan Band : Somebody's Knocking

Va-t'en savoir pourquoi : la métamorphose de plus en plus voyante de ce vieux Markus en gargouille post-punk/new-wave - entamée précisément avant Gargoyle, puisque en sous-marin sur un Blues Funeral dont le titre s'éclaire différemment tout soudain - paraît à chaque album de moins en moins incongrue, le fruit d'un naturel de plus en plus évident.
N'allez donc pas me répartir que je suis le contraire d'objectif sur la question, et verrais volontiers n'importe qui habillé new-wave : c'est faux ; même pas n'importe qui que j'aime. Et concernant en particulier le blues ultra-poussiéreux de Lanegan, je n'aurais pas parié dessus, jamais de la vie.
Mais il invente, justement, avec ce nouvel album de façon encore plus frappante, une new-wave de la poussière plus encore que du cache-poussière, à la sonorité caverneuse gondolée comme une vieille guimbarde de station-service hantée, au pare-chocs bringuebalant tel une mâchoire de squelette. Post-punk, ai-je dit et n'avez-vous pas pu vous empêcher de relever narquoisement : Mark mérite ici que rien que pour lui le terme pour une fois soit reconnu valide - bien mieux que pour cette chouette si souvent décevante de Connelly - afin d'honorer son flegme et son élégance de punk post-mortem en noir et blanc ; et d'honorer il est bien l'heure, lorsque pareil western invite plusieurs fois Joy Division, et suggère  Second Layer tout proche (juste au détour d'un passage qui a fait mine de gentiment célébrer les noces de New Order et Queens of the Stone Age (c'est que le vieux salaud aux genoux qui grincent a trouvé moyen d'estamper une partie du grisbi du grand rouquin, tant qu'à faire deux-trois coups avec lui)), mais toujours évite la facilité chargée de l'american gothic avec une grâce de funambule cabossé qu'on croit redécouvrir à chaque album, incrédule, malgré le nombre désormais imposants de ceux-ci...  Avec "Stitch it up" on va carrément s'en jeter un derrière la cravate chez les Stranglers !
Et le moins étrange dans Somebody's Knocking n'est assurément pas que le drôle n'est certes pas un virage total, mais peut-être le disque le plus proche du style puissamment hybride, bâtard - et poussiéreux - concocté sur Bubblegum depuis Bubblegum, dont il est un peu la suite imprévue où l'on regarderait le vieux bandit - non mais cette voix usée comme une jointure de phalanges ! quand je vous dis que les années passent et que c'est toujours aussi incroyable...- faire sauter et danser des créatures de clips d'Anton Corbijn en leur tirant dans les arpions au six-coups. Il annonce du reste la couleur d'entrée en s'ouvrant dans cette veine-là, et nous rappelle ainsi, presque malgré nous, qu'on aime autant cela que ses nouvelles nippes british, qui tombent si bien sur sa dégaine de romantique desperado (... le sens, rappelez moi ?).
L'autre guère moins étrange étrangeté du disque se nichant dans ce guère moins bizarre statut interzonard et interlope du Mark, par rapport à l'utilisation des dites couleurs sonores : ni tout à fait à la manière dont un chanteur, au sens "variétés", "à voix" et "vedette" du terme, met régulièrement ses fonds sonores au goût du jour, ni tout à fait non plus comme juste le vocaliste d'un groupe de rock au diapason d'un mouvement créatif collectif - ce qui donne à ses disques ce cachet si singulier et ce caractère si incisif et cinématographique. Tant et si bien qu'arrivée la moitié du disque la magie est telle, qu'on pardonne - et ne se contente pas, puisque bientôt on l'adore - une chose telle que "Penthouse High". Après quoi apparaissent, discrets mais appuyant les chansons de toute leur soie, des chœurs soul sapés comme des papes, parce que le vieux, il a pas bossé qu'avec le rouquin, mais aussi avec ce brun gominé au nom italien, là, et qu'avec lui aussi il a partagé quelques mégots et quelques magots (c'est bien simple : on croirait tout bonnement que c'est le rital qui les verse, ces rasades de miel).
Tant et si bien qu'à la fin on accepte la réalité, que l'on est tout aussi épris de ce nouveau Mark, qui désormais s'écoute en se trémoussant de vague à l'âme. Car c'est un nouveau hold up, que ce nouveau recueil de chansons à la simplicité parfaitement imparable, et pourtant toutes noyautées par l'ambiguïté ; car celui que certains, pas trop finauds probablement, ont appelé Dark Mark, n'a jamais été du genre, que ce soit en corbac ou en vautour, à donner dans l'univoque, le lisse et l'uniforme. Pas le genre de celui dont la seule voix - quand bien même elle peut après un crachat de jus de chique vous faire un Bono plus céleste que l'original - est une virile bouffée de cigarette.

jeudi 24 octobre 2019

Double Vedette : Rogatons

Alors, je vous le dis tout de go, mon cher Double Vedette, "plus clairement, du rock sans guitares", avec votre permission : je suis en désaccord.
Rogatons, pour autant, ne s'adonne pas à la facilité, qu'on lui aurait volontiers et très euphémistiquement pardonnée - puisqu'on aurait pour tout dire été baba - de poursuivre tout son album dans l'ultra-cinématique veine de l'inaugural (ou presque) "Féroce Parade" (dont on retrouve, certes, les teintes sur "Les artisans de la farce", voire ailleurs en sourdine) ; Rogatons n'est donc pas de façon univoque et monochrome ce film noir d'anticipation où Aerôflôt croise Pinkish Black ; Rogatons, mon bon Monsieur, est un plus retors individu que cela.
Double Vedette, avec son nom qui fleure bon les années 80 et leurs dérèglements névrotiques, utilise ici, comme on commence de se douter, ces couleurs acides et pétrochimiques associées à cette connerie qu'on appelle synthwave - mais d'une les sélectionne avec un bon goût extrême - ce vert, ce rose, cet orange... -, de deux y induit une étrange forme de paillettes, porteuses d'un onirisme singulier volant librement de Lynch à Mann - car Double Vedette, avec l'ambiguïté digne de son nom, joue son propre film, où l'on croirait avoir rêvé voir passer Ida No ; où "Cinquante-Sept SC" subrepticement fait naître une douce, irréelle, équivoque lumière mentholée au cœur de cette nuit moite de maintes sueurs que déroule inépuisablement et pour notre émerveillement fiévreux Rogatons.
Force est, toutefois, de reconnaître à la fin que dans cette ambiguïté et ce mystère intervient assurément une frappe à la batterie qui ne se contente pas du pré carré krautsynthwavewhatever - puisqu'en effet, elle se ressent du sang rock voire hardcore de son auteur, dont il  s'irrigue le muscle autant qu'il part volontiers s'abreuver au Brésil ; et fait ainsi, sans forcer ni tapage, discrètement écho à la tension façon Scarface qu'on sentait dès "Les lueurs" : il ne se serait pas agi de croire que ce saurien fût là par inadvertance. On pourrait d'ailleurs également rattacher à ce même background tatoué les rares interventions vocales du disque, et probablement aurait-on des raisons objectives de le faire (la scansion à elle seule)... et pourtant cela aussi n'appartient ni au règne du rock, ni à celui du vintage-machin auquel pourrait le cantonner sa robotisation ; cela aussi s'arrache à toutes ces cases bornées, pour s'envoler dans le fabuleux, l'impossible : l'on s'étonne à peine de découvrir que Monsieur Salmon idolâtre Tarantula Hawk.
En ce qui nous concerne on aurait tôt fait de le rattacher, de loin et sur sa propre route, à cette tradition française où se trouvent déjà Hint ou Kill the Thrill, cette science-fiction sans effets spéciaux mais à effet maximal sur l'imaginaire, auquel elle met le feu ainsi qu'on le fait d'un dancefloor : en lui collant des sueurs froides et des fièvres qui touchent à l'orgasme au ralenti, à l'égal d'un épisode de Miami Vice, dont après tout on est bien aussi au niveau de la féérie ; ce futur offensif qui envahissait et violait le présent et ses nuits d'angoisse, si typique des années 90 en France, ce futur gris qui n'est futur que par la menace qu'il constitue, et dont également pour le dire il faudra bien prononcer le nom de Hems, que Double Vedette évoque aussi par son occasionnel phrasé qui revoie autant au screamo qu'à la déshumanisation la plus horriblement grise - sur "A lier" par exemple, voire tandis que subrepticement on s'aventure plus loin dans "Masse", Messagero Killer Boys ; on serait presque tenté d'aller s'égarer jusqu'à Casio Judiciaire.
Oui, Double Vedette embarque loin, tout comme les derniers cités, par le truchement de simples bouts d'expressions obsédants, tels "sans garde-fou" ou "tout ça pour des croûtes". "A la poursuite du Pompile", c'est carrément presque du Stereotaxic Device, dont on est bien plus proche de l'effronterie sans dieu ni maître, que d'un Pinkish Black commençant rien qu'un peu à se la péter.
Rock, Double Vedette ? Dans sa version remise à jour, alors - en 1977 et, lorsque c'est fait à la hauteur de son nom, chaque jour à nouveau : punk. Vous êtes au courant que ça signifie tout sauf gâcher sa vie à faire des doigts d'honneur à tous les passants, oui ? Double Vedette va seul son chemin là où il l'appelle, n'a pas de temps à perdre avec les chapelles (même si on a senti le laïus promo à un cheveu de nous servir du "entrer dans le saint des synths"...), n'écoutant que sa vision - et il a bien raison : il y a de quoi scotcher.

mercredi 23 octobre 2019

MZ.412 : Svartmyrkr

L'apogée de la trajectoire entamée avec, voyons voir, Nordik Battle Signs ? - d'un MZ.412 assurément toujours plus soyeusement et luxueusement sapé - mais dont on n'avait pas vu venir qu'elle se concluait ainsi : en faisant d'eux la remise au goût du jour de ce macabre impressionnant, austère et somptueux à la fois, cérémoniel, rigoureusement inexorable, qu'on rencontrait chez le Raison d'Être de l'âge d'or : je puis en attester puisque le présent disque me fait exactement le même effet que le tout premier disque de Cold Meat Industry que j'ai entendu, à savoir un certain Prospectus I.
MZ.412 en incarne simplement, aujourd'hui, la version dépouillée du masque de choryphée : les traits lugubres et altiers juste taillés au couteau.
Aujourd'hui, à part Svartmyrkr, pour retrouver cette saisissante sensation des origines, cette figeante présence du putréfié, du faisandé et de l'épouvantable (au sens qui ne se traduit pas par "se rouler dans les fèces", s'entend), il ne s'offre guère d'autres alternatives, qu'aller chercher MoRT. Le Nord, que voulez vous, et sa hideuse voracité sans faim.

mardi 22 octobre 2019

Swans : Leaving Meaning.

Vous dites que c'est paru dans le journal ? Saint Michael a viré toute ses diacres en place, et il existe une réelle chance qu'il arrête pour un temps de nous péter les couilles avec ses albums-temples sur quatre cd sans compter l'édition avec les démos et les versions concert totalement différentes bien entendu ? Ça s'écoute, alors, même en se doutant qu'on risque de se rappeler bien vite que toutes choses sont relatives ; mais après tout, la pochette fait penser au tout premier mini-album sans titre : on ne peut que partir avec un a priori favorable.
Il convient de l'admettre : malgré une fatale présence des tics récents du cabotin Gira en pasteur plouc-céleste, "The Hanging Man" avec ses capiteuses effluves de Motherhead Bug et de Queen Elephantine, nous attache fort. Et "Amnesia", avec sa folk de crépuscule à l'odeur de sang, paraît clairement un réel effort de se mettre à notre pauvre niveau d'amateurs de musique rudimentaire, de chansons, et de Swans du passé ; pour un peu on croirait le Gira finalement contaminé par un de ces pauvres virus de mortels, celui du rocker - pouah ! - tentant de raccrocher les fans de ses origines, tout en opérant une discrète marche arrière jusqu'au mauvais embranchement pris après My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky, dont Leaving Meaning rappelle la claque western qu'il avait été alors - et n'est plus aujourd'hui ; heureusement, on sait bien que c'est impossible. Parce que, d'une, Michael n'est pas un mortel et encore moins un rocker, de deux, Swans n'ont jamais joué cette musique gothique et sombre que seuls les imbéciles entendent.
Alors bon, on ne va pas s'embarrasser davantage à développer le détail des mauvaises raisons et des quiproquos abominables - mais on aime ce nouveau Swans, en effet ; en vertu des moments où il me paraît presque, aveugle que je suis, faire des œillades acoustiques à son moi d'avant Children of God - "My Phantom Limb", de toute évidence, où l'on croit entendre Greed depuis le fumoir à David Ouimet... Meilleur album depuis Swans Are Dead ? Oui, il est tentant de le dire ici, tant au hasard une chose qui eût dû être aussi impérialement chiante que "It's coming it's real" s'avère en deux-deux aussi soyeusement royale, irrésistiblement chaude et sourdement épicée qu'un Port Charlotte ou un très bon Andrew Weatherall, à en piquer les yeux de joie ; tant on croit parfois contempler une version alternative de When Did Wonderland End ? avec King Dude à la place de Bain Wolfkind ; tant "Some New Things" semble montrer un Gira jeune, affamé à nouveau - et humble comme... King Dude.
Cependant, en vertu précisément de ce qui advenu de My Father Will Guide Me, on attendra quelque temps avant de le graver dans le marbre. Quant à vous ? Dieu reconnaît les siens : l'idiot aussi.

(Non, parce que dites, c'est vrai, à la fin : tout le monde aime se caresser longuement la nouille en se demandant fort sérieusement s'il s'autorise ou pas à écouter les disques de Cristian Vikernes, Mikko Aspa ou Dolores O'Riordan, mais personne ne questionne jamais la moralité qu'il y a, à cautionner de son temps l'œuvre musicale d'un pareil pompeux connard ?)

Bien.
Et sinon, d'un point de vue un peu moins sado-masochiste, dans sa relation à Saint Gira qu'est pas d'Saint Girons ? Un nouveau superbe disque de Chants de Noël du Croque-Génitoire ; forcément, on pense çà ou là, voire çà et là, autant qu'à World of Skin, à Harvey Milk et à Arcade Fire ; mais alors en version pour papy pervers - parce qu'on a dit "autant" - enfoncé dans son immense rocking chair, un sourire de crâne peint sur les lèvres, et un vaste gobelet dans la pogne, plein d'une dose d'ogre de ce même spiritueux qu'on a cité plus haut : tudieu ! que ce disque est soyeux, et que cette production (que l'on imagine volontiers soignée à coups de fouet sur les officiants par le Nick Nolte de l'americana post-psyché) possède ce don rare de vous faire venir des paillettes dans les yeux sans en montrer, d'en saturer uniquement la vision périphérique, de donner à absolument tout un reflet doré de péril imminent et vertigineusement érotique autant qu'il est boisé...
Ajoutez cela à sa non moins puissante et non moins doucereuse saveur d'Orient, qui vient et revient telle une marée montante qui vous lèche les pieds et vous mange peu à peu, cette caractéristique saveur d'Orient new-yorkais toujours charrieuse d'une ombre où seuls brillent des yeux prédateurs et des farandoles de dents pointues, où toujours l'on croit deviner sans les reconnaître des membres de Cop Shoot Cop, Pain Teens, Motherhead Bug et autres interlopes fausses identités des même brigands à sourire de loups, cette chaleur de bouclard hashishin clandé à laquelle on a vendu son âme en 1993 : vous obtenez un vrai conte de fées de luxe pour cannibales ermites des Appalaches, genre Brisby et le Secret de Nimh mais en version YOU DESERVE IT, FLESH IS CLAY, YOUR BODY IS WEAK, THE IMBECILE IS SACRED - sérieusement, si tous les indicateurs ne clignotent pas au rouge en folie sur "My Phantom Limb", tant musicalement que lyricalement... comme disent les jeunes "c'est abuzé". Mais si vous ne vous mettez pas, le temps de "The Nub", à croire à nouveau aux ogres - mais en tant qu'adulte, c'est à dire en vous caressant coupablement - et, enfin, bref, lorsque depuis la sortie de Gremlins vous avez toujours associé "conte de Noël" et New York City : c'est du nanan. Soyons honnêtes quelques secondes dans une journée, pas comme Michael-chou.


Bon, avec tout ça je vais vraiment finir par ressortir mon Krügers Medbragte, moi.

lundi 21 octobre 2019

Blut aus Nord : Hallucinogen

Quand on vous dit que Blut aus Nord est tout sauf l'entité crypticiste et cérébralo-centriste pour quoi la doxa veut vous la faire passer : toutes les clés (enfin, un grand nombre d'entre elles : c'est qu'il y en a un sacré trousseau...) sont très gentiment données par Vindsval, dans des interviews entre autres (vous avez également les notes des livrets, pour les balourds comme bibi qui trouvent le moyen par exemple de passer à côté du titre de Saturnian Poetry) qui, par surcroît, ne sont pas les plus obscures à trouver. Ouvrez les oreilles et les yeux, les chakras suivront.
Concernant Hallucinogen, il avait parlé, non seulement comme on l'a déjà relevé ici, de retrouver des sensations plus spontanées et typées "trippantes" - mais été même plus précis, puisqu'il parlait de ses émerveillements d'auditeur de metal à onze ans et quelques. Et il s'agit bien de cela, le break radieux et extatique de "Anthomos" m'en soit témoin : d'enfance. Hallucinogen est une fontaine, de jouvence et de bien d'autres choses ; l'écoute vous en inonde, ainsi qu'on vous abreuverait à vous en faire ruisseler de l'eau claire partout dessus, à vous en faire rire de joie. C'est, pour le dire hélas une fois de plus sous une forme offensive que vous aurez l'obligeance de ne pas prendre en compte pour vous concentrer sur le propos sous-jacent, où tous les Wolves in the Throne Room échouent et tombent trop court dans leur quête de l'innocence, des origines, de la pureté si chère au black metal mais en tons verts : Hallucinogen pour sa part remonte jusqu'à la source, et au risque de se répéter, à la source fut la lumière.
Une fontaine de lumière, en vérité, qui brûle parfois les yeux mais toujours de joie, qui parfois broie le cœur mais toujours de ferveur ; la pluie torrentielle à la fin de "Nebeleste", le break ultra-moelleux de "Sybelius" qui vire en finale de pain perdu, les harmonies d' "Anthosmos" qui sonnent comme une traduction new-wave de celles entendues dans Saturnian Poetry... Hallucinogen régale. Un album qui de bout en bout désaltère ; à peu près à égale mesure de ce que MoRT pouvait être infect, pour dire à quel point - et de tout aussi jouissive, au sens propre, façon, s'entend. Je ne me lasse pas de le répéter et le chanter sur tous les tons : ce groupe n'est que sensualité.

dimanche 20 octobre 2019

The Blinding Light : The Ascension Attempt

Si vous ressentez toujours une certaine forme de frustration quant à la dose réelle, et non subliminale, de Slayer contenue dans un album de Converge, The Ascension Attempt pourrait bien vous susurrer les mots les plus doux ; et si vous ressentez toujours une certaine forme de frustration quant à la ration réelle, et non couvée, de violence brute contenue dans un album de Slayer, aussi.
Du coup, on a un peu l'air de dire que le disque est une chose très directe - ce qu'elle est - voire de très plate et univoque - ce qu'elle n'est pas, c'est bien là sa vénéneuse magie.
Quoique possédé par une sauvagerie ahurissante et débridée, le premier The Blinding Light irradie, sourd, instille... quelque chose de plus. Une malveillance invisible qui surclasse celle dont par définition dégouline une chose décrite dans les termes ci-dessus - soit du Slayer version hardcore new-school déchiqueté aux amphétamines. Pour tout dire, plutôt que Converge, c'est Will Haven qu'on croit entendre se débattre en vociférant dans la brûlure du venin slayerien. Ce groupe qui se caractérise plutôt par le chaos cauchemardesque de ses hallucinations que celui de ses signatures rythmiques, oui.
The Ascension Attempt fait partie de ces rares albums de hardcore pour nuits de pleine lune, de hardcore trempé de fantastique ainsi qu'on l'est de sang, de hardcore d'une intensité brute à liquéfier presque n'importe quel All Out War (vous voyez quelle exception j'ai en tête, normalement) et pourtant d'une teneur en vaudou suffocante à l'égal d'un Bloodlet ou d'un vieux Neurosis. The Blinding Light s'y collette œil pour œil avec une malfaisance capiteuse, étourdissante, à la manière dont on se mesure à une rivière infestée de piranhas ; à la manière dont on se noie dans le monstre de sa propre colère en train de prendre le dessus ; ah, v'là la tentative d'ascension, en effet : celle pour aller pétitionner (vous l'avez ?) une seule gorgée d'oxygène, au lieu de tout ce sang dont vous êtes pris au milieu des cataractes fulminantes.
Vous en voulez, du sous-estimé, de l'ignoré complet des cartes routières ? Je vous présente The Blinding Light, et ça fait pas loin de vingt ans que ça dure.

samedi 19 octobre 2019

The Blinding Light : Glass Bullet

Slayer et Crowbar se sont emplafonnés à un carrefour. Slayer avec toute sa rage de harpie, Crowbar avec sa furie de camion-corbillard ; et le résultat, fatalement, fut un carnage sans nom.

Enfin, pas tout à fait, pour être exact : il s'appela Glass Bullet. Et il est peut-être bien ce que The Blinding Light, groupe qui m'est aussi cher que son œuvre est parcimonieuse, a fait de plus sanglant.

vendredi 18 octobre 2019

Inter Arma, Dakhm, 17/10/19, The Black Sheep, Montpellier

Dakhm :
Tu aimes With the Dead, Conan, Lazarus Blackstar ? Tu devrais trouver ton compte chez Dakhm, d'ailleurs il y a de tous ceux-là pour sûr dedans... Mais je suis obligé de dire que j'ai surtout pensé très fort à deux groupes cuisants sur scène plus que tout, qui sont Unsane et 16.
Voilà de quelle radicalité au sens propre on parle, et de quelle fournaise. Le sentiment magique s'impose, de revoir se produire la légende des débuts de Verdun - ce bassiste-là et ce chanteur-là dans une bagnole, qui à répétition écoutent Cathedral et Pentagram. Et qui en recrachent - pour cracher, ça crache : j'ai oublié de demander si vous aimiez le goudron, aussi, et le mazout - leur version à eux, tout simplement, de cette musique qui n'est qu'un rock'n'roll à peine émergé de la boue blues, pour être écrasé avec résignation par le ciel lourd de la sévérité du destin. L'affiche disait "doom", et il ne s'agit de rien d'autre.
Le doom, ça n'est pas jouer le plus lentement possible, ça n'est même pas jouer le plus gras possible - même si, de ce côté-ci, quel son de grattes, maman ! - et que la mention du mot "Conan" n'aille pas induire les réfractaires en erreur : on ne parle pas ici de rouler des mécaniques ; sous les humbles apparences qu'ont ces riffs de purs parangons de la tradition - ce qu'ils sont - quelle sournoise et surpuissante teigne... Et après un morceau d'entame qui, modestie là encore, présente avant tout du groupe sa joie de jouer ensemble entre vieux mecs qui ont des plaisirs communs, les bonnes idées qui décoiffent commencent peu à peu à pleuvoir tranquillement, sans trop de boucan dans le vacarme de joyeuse forge que fait déjà l'ensemble, et l'adhésion se fait de plus en plus débordante.
A très vite, les gars, il le faut !

Inter Arma :
En guise, cette fois, de noms à ne pas prendre qu'au sens littéral, pour décrire ce qu'on a vu, que ce soient les deux qui sont venus le plus vigoureusement en tête pendant les vingt premières minutes (difficile de savoir où commence et finit un moirceau, difficile également d'en avoir quelque chose à foutre tant inépuisables ils vous font voyager sur leur houle) du set d'Inter Arma : Morbid Angel et Yob.
Il faut bien ceux-là pour dire le caractère mégalomane et généreux de cette musique, la conception orgiaque qui semble présider cette chose qui démange d'invoquer en son honneur le souvenir de Mike Scheidt faisant l'amour à sa guitare dans la cave du Mojomatic, et aussi d'enfin lâcher le mot "nautique" qui nous démange depuis qu'on a rencontré le groupe.
L'impression globale, d'emblée mais ne faisant ensuite qu'enfler et enfler à mesure que les morceaux semblent nous balloter sur le pont d'un navire affrontant langoureusement une tempête sur une mer bouillante aux couleurs fantasmagoriques, au moins jusqu'à un passage (et les passages sont de grandes dimensions chez Inter Arma, le groupe n'aimant rien tant que prolonger le plaisir des morceaux, par de fausses conclusions qui pourraient paraître systématiques mais sont tellement toujours bienvenues que ça n'a aucune espèce d'importance) post-hardcore sudiste, pas leur plus inspiré - étant d'une monstrueuse teneur en cool, les charismes propres et diversement saugrenus des musiciens n'y étant pas pour rien.


On l'aura compris : hier soir, les absents avaient LOURDEMENT tort.

mercredi 16 octobre 2019

The Deathtrip : Demon Solar Totem

Je m'étais laissé convaincre par un compère que l'effroyable qualité du premier promo envoyé par Svart ne desservait pas le disque - ce qui fut bien le cas au vu de ma réaction, passées deux premières écoutes les tympans révulsés - et surtout serait très proche de la crudité du vrai Demon Solar Totem (à savoir le disque, non compressé, bien entendu) : là-dessus il convient de revenir, et rectifier.
La production de l'album, à ce que semble indiquer une version moins cochonnée aujourd'hui diffusée, n'est pas raw à ce point, loin s'en faut ; ce que l'on perd - un peu - en brasillement, on le gagne en halo de lune jaune, ce qui fait que la couleur intime de la musique n'est pas dénaturée, et surligne l'étrangeté surréelle de tout ce qui peut se passer dans cette forêt, donnant parfois à certains troncs la figure de colonnes dans quelque humble église romane ; disons que sans s'éloigner totalement de Burzum, ce qui serait difficile avec des riffs tels celui de "Vintage Telepathy", ou de "Abraxas Mirrors") ni perdre l'authentique et fondamentale fibre primitive d'un album comportant des chansons telles que "Awaiting a New Maker", l'on en distingue un brin mieux la filiation avec (et d'ailleurs, justement sur la même "Vintage Telepathy", tout naturellement les fantômes de A-Ha dans les parties vocales saillent davantage) ; le résultat, sans doute, sonne un peu plus rond et équilibré.
Qui s'en plaindra ? Pas vous, dans un mois, gageons le.

mardi 15 octobre 2019

Kadavar : For The Dead Travel Fast

Et si au lieu de citer, qui nous pendent au nez tout comme le fera alors par voie de conséquence un discours de type désobligeant pour l'un ou l'autre d'entre eux voire tous - Uncle Acid, Mars Red Sky et Demon Head, l'on disait plutôt et tout simplement, que l'on n'avait pas ouï pareil radieux mariage du miel et du mal, du suave et du macabre, depuis Jex Thoth et Jex Thoth ?
Non pas que le macabre qui se niche en Kadavar soit le même que celui en Jex : la teneur en pop débordante de morgue - et de beaugosserie scandaleuse, aussi - que titre For The Dead Travel Fast est telle, qu'elle ne laisse pas d'autre choix que d'emblée dégainer, histoire de situer, les noms d'Electric Wizard - celui de Time to Die et Bloody Wizard - et Doctor Smoke (on attend la suite, morbleu !). Évidence et haute couture, à l'image de cette pochette qu'on dirait une publicité pour un fabricant de duffle-coats de riche facture pour créatures vouées au Malin mais pas à la sape rêche. Kadavar invente le vampire doux comme le cahsmere, les spectres en mohair.
Kadavar prend la tragédie romantique et en fait des fils dorés, qu'on distingue tout juste dans quelques lignes vocales et quelques bouts de paroles, pour donner une précieuse chaleur émotive à son confortable doom rock en tweed ; sur ce plan-là, on sinue tout bonnement entre The Wall et Unknown Mortal Orchestra II ; avec une non moins précieuse et délicieuse bonhomie - tout juste teintée d'un soupçon de fantôme d'arrière-goût acide - dans laquelle n'est pas pour rien cette façon dans les riffs dont, comme l'a (presque) dit quelqu'un, on les croirait joués sur un téléphone à cadran rotatif.
Comme quoi, c'est vraiment pas des conneries - ni faute de vous le seriner sur tous les tons : embrasser le Cul du Chat Noir et le Doom, c'est plus efficace que tous les marabouts de Belleville ; repensez donc un peu à ces bonnets de nuit qu'étaient Kadavar jusqu'ici malgré leur nom si cool, pour voir.

PS-pssst : les gars, des morceaux comme le dalidesque "Dance with the Dead" (ou même le scissorsistersisant "Demons in my Mind"), on en redemanderait jusqu'au vertige. Alors on vous en supplie : signez ce putain de pacte, là, ça ne fait mal qu'une fraction de seconde, et restez sur la Voie de Gauche. Marchez dans la Lumière encore un petit moment.

lundi 14 octobre 2019

Blut aus Nord : Debemur MoRTi

J'ai pu en faire le constat, aussi étonné que satisfait, ces dernières semaines : Blut aus Nord est un groupe sur les disques de qui je ne change pour ainsi dire pas d'avis avec le temps. J'approfondis simplement des impressions - et des hiérarchies - que j'ai eues d'emblée pour presque chacun ; tout au plus Saturnian Poetry est-il une révélation récente parce que je l'avais auparavant mis de côté, ayant le sentiment (répété, c'est qu'il me démangeait) que ce n'était pas encore le moment pour lui et moi.
Il existe, toutefois, une exception.
Les attentes, encore, toujours ? Sans aucun doute, renforcées par fait que de certaines colorations employées ici (sans même parler de ce titre discutable, et sa fourbe typographie) renvoient à d'autres disques plus copieux et exigeants, et fourvoient, faisant apparaître Debemur MoRTi comme une aberrante version très raccourcie des splendeurs terribles qui se sont succédé avant lui, empêchant qu'on le voie et savoure pour ce qu'il est : le disque de franc "metal indus" de Blut aus Nord.
La reprise de Pitch Shifter, bien sûr, mais avant cela le riff superbe d'amour assumé pour Godflesh de "Lighteater", et superbe de corrosion - mais encore avant cela une "Tetraktys" qui, divine surprise, révèle une capacité, jamais constatée ailleurs dans le corpus, à dériver jusqu'à, mais oui ! Napalm Death. Écoutez donc cette acidité visqueuse, cette saveur prononcée de bile, où s'en va pour l'occasion divaguer la caractéristique guitare blutausnordienne, et dites moi un peu en face que vous n'avez pas jusqu'à Meathook Seed, dont le nom vient vous susurrer de séduisants immondices à l'imaginaire, dans ce parfum de solvant psychique, dans ces riffs qui sont une sorte de lave suintée par une fonderie en train de balbutier et dérailler...
Du (lointain) Napalm Death totalement raide défoncé, toutefois ; "Tetraktys" fait partie probablement des morceaux de Blut aus Nord les plus profondément enfoncés dans un très sale bad trip, et c'est uniquement la courte durée du disque qui nous l'avait fait occulter ; alors, vu que "Lighteater" juste après reprend le flambeau d'un Selfless qui était également, pour sa part, l'un des pires majestueux bad trips de Justin Broadrick, et l'emmène où l'on osait plus, depuis 1994, espérer voir se poursuivre la trajectoire entamée avec un cœur de plomb par "Empyrean", et prendre un chemin sans retour ni regret loin de toute vie au dessus de 0° : on ne va pas laisser la relative innocuité d'une "Bastardiser" trop euclidienne (on a cru comprendre, ou croit se souvenir, que Vindsval avait voulu par là signifier une encore plus grande influence de ses auteurs, que de celui que je n'ai de cesse de citer), incongrue presque à force d'être trop obvious - nous gâcher éternellement le plaisir.
Une excellente miniature.


Rectificatif (ce que c'est de bâcler un article...) :
Le problème de "Bastardiser", c'est que les deux morceaux originaux juste avant, avec leurs riffs bien métalliques - voire ferrugineux - répétés et martelés, leurs voix aux mots à la lisière du palpable et leurs beats bien pesamment appuyés, sont déjà largement assez orthodoxes pour le plaisir qu'il y a à tirer d'entendre Blut aus Nord pour une fois faire dans le direct et l'explicite - mâtin ! c'est qu'on comprend presque les paroles - tout en comportant en filigrane cette torsion qui fait qu'un morceau de Blut aus Nord, eh bien, reste du Blut aus Nord ; pour être plus clair dans le présent contexte, en caricaturant : du très bon Godflesh qui s'affranchit de l'original. Du coup, "Tetraktys" et "Lighteater", pour mettre encore plus les pieds dans le plat, sonnent déjà comme de brillantes reprises de chanson "metal indus" canoniques.
Tandis qu'un morceau de Pitch Shifter, a fortiori des début, ça sera toujours du mauvais Godflesh ; du très terre-à-terre, dont il n'y a pas grand chose à tirer, si naturellement sympathique que puisse être ce type de riff où l'on voit le cambriolage à deux kilomètres.

dimanche 13 octobre 2019

Blut aus Nord : 777 - Sect(s)

Allez savoir pourquoi, tandis que The Work Which Transforms God donnait, à plusieurs reprises, la sensation troublante de se faire piéger le regard dans une sorte de miroir éclaté reflétant plusieurs moments du temps à la fois, 777 - Sect(s) quant à lui produit le sentiment d'un moment unique et bien harmonisé où le temps entier se cristallise et se concentre, passé présent et futur bien densifiés autour du même point.
D'entrée on est cueillis à froid par des riffs dont la violence beumeue n'avait, précisément, pas été entendue depuis The Work, et même lorsqu'on ne se trouve plus dans l'état où l'on était lorsque le présent album est sorti (soit l'estomac dans les talons uniquement lesté d'un Dialogue with the Stars qui n'avait fait que reporter la question obligatoire : "On fait quoi après un MoRT ?"), faut avouer que ça fait drôle ; mais ces mêmes riffs sont cette fois appuyés par une rythmique d'une puissance que l'autre n'avait pas, qui pilonne et démolit la boîte crânienne comme rarement, chez Blut aus Nord ou ailleurs ; et suivis d'un passage trip-hop qui, vu comment il sera développé sur 777 - The Desanctification ensuite (je ris jaune, au cas où ça ne se voit pas), n'annonce pas celui-ci, mais s'affirme en soi, comme composante de ce morceau-là - lequel en guise de début d'album se pose avec une fermeté et une véhémence qui eût tôt fait, ne fût-on caractérisé par notre vigilance et notre retenue, par nous faire échapper des formules graveleuses à base de parties génitales disposées sur le mobilier. Voilà une entrée en scène impériale, s'il en est.
Sect(s) est un album brutal et métallique, à plusieurs reprises faisant montre d'une capacité à broyer et fracasser effarante, et comme c'est également un album de Blut aus Nord, c'est album brutal avec, non pas classe : ce mot-là sert pour les vulgaires, les triviaux - mais avec grandeur, avec grandiose, avec sublime. Je me rappelle fort bien, pour sûr, que c'est là un album qui m'a fait voir pour la première fois avec si grande netteté la parenté entre Blut aus Nord et Godflesh - mais aujourd'hui, avec la perspective, je vois encore mieux à quel point c'est là un album qui donne à Godflesh une suite grandiose, et qui n'a pas à baisser les yeux par humilité, non plus qu'à les lever pour regarder Papa dans les siens. Un album qui a pris Godflesh et qui l'a fait sien, d'une façon différente mais peut-être encore plus personnelle que The Work, lequel en paraissait pourtant objectivement plus éloigné (ce qui ne retranche rien à son ahurissant talent ; parce que question de faire sournoisement muter les gènes de Broadrick et faire passer du hip-hop en loucedé, c'est quand même pas un petit client, l'autre petit père).
Son Godflesh, il le possède tellement sur le bout des doigts et le porte tellement profond dans son cœur, qu'il n'a ni le pouvoir ni la nécessité de le cacher, comme avec le début de l'Epitome II, qui comme tant d'autres moins talentueux l'ont fait, utilise la classique et si imparable introduction "à la Mighty Trust Krusher", pour aussitôt la transformer en pur BaN série 777 aux couleurs de glorieuse navigation stellaire ; après quel appétit (momentanément) satisfait l'Epitome III peut partir bouffer Deathspell Omega, en une seule bouchée des mâchoires d'acier de son black metal retrouvé, ainsi qu'annoncé dès l'entame - celui, donc, d'un The Work Which Transforms God délesté de toutes considérations malades et écorchées vives, entré en plein héritage de sa suprématie sur tous les autres, selon ce principe inoxydable que ce qui est déjà mort ne craint pas grand chose (et, au risque d'être insistant : que reste-t-il de vivant, s'il vous plaît, après "Inner Mental Cage" ? pas la raison en tous les cas ; que reste-t-il à dire ensuite, à part la Procession des Clowns Crevés ? mais on s'égare...). Puis ça repart de plus belle - expression ô combien appropriée - avec les deux Epitome suivants, qui confirment comment ces guitares-là ont depuis longtemps digéré Godflesh et Jesu, comment elles donnent sans forcer du "c'est qui ton papa ?" aux neveux Aosoth - et continuent de prouver comment le beat de Godflesh s'est lui aussi vu digérer, avec le hip-hop dedans, pour être incorporé à cette puissance metal retrouvée avec une jubilation qu'on dirait carnassière. Le disque se finit, en toute logique panoptique, sur un épisode d'une beauté qui n'a rien à envier au moindre épisode des Memoriae Vetustae.
Sect(s) est-il, du coup, un album de black metal ? Sans prétendre affirmer la moindre Vérité sur Blut aus Nord (qui n'est pas davantage notre affaire ici aujourd'hui, qu'elle ne le serait pour un disque d'Obituary) : plutôt Blut aus Nord qui nous montre ce qu'il peut faire avec ce noirmétal qu'il a fondu, changé en montre molle, et fait son jouet pour ce que bon lui semble - et de toujours étonnant, en dépit des apparences et de la familiarité que peu à peu l'on gagne avec cette Loge baroque et cauchemardesque ; matière malléable et mutabile qui, parce que Blut aus Nord une fois encore n'est pas du genre à montrer des prouesses pour la prouesse, n'est ainsi façonné, ployé, que par une impérieuse nécessité intérieure, celle de cette étrange humeur qu'on entend là, entre langueur, dureté impitoyable, lumière d'étoiles blêmes... Et c'est où l'on entre dans la partie la plus jouissive de Blut aus Nord : celle qui ne se décrit ou dit dans aucune autre langue.

samedi 12 octobre 2019

Finlaggan Cask Strength

Avant ce whisky "distillerie inconnue" était discrètement alimenté par Lagavulin, maintenant on raconte que c'est par Caol Ila, maison plus à même de fournir la sauce avec son rendement annuel quasi-asiatique. Encore une investigation girondement menée par Élise Lucet ! Mais entre nous dans le fond on s'en fout, tant que c'est bon... Pas bien compliqué, ce Finlaggan. Mais intégralement sympa. C'est l'Islay pas prise de tête, en somme. Idéal pour l'apéro avec des tapas de sudiste style olives-anchois,  tapenade ou pissaladière... J'aime ces saloperies. Et donc, j'aime cet Islay pas forcément le plus soucieux de l'élégance (quoique "Finlaggan" ça sonne plutôt redingote et montre à gousset) mais plutôt de la présence. Du genre Peter Falk version gnôle le Fin'. À l'ouverture, un vrai cendrier de Mercedes ; non, pas celui de la blague pfff, je pense juste à celui de la Merco d'une tante paternelle, toute pourrie et cabossée - ô magie des virgules - dont les sièges en cuir sont imbibés de tabac froid. Une odeur qu'elle avoue adorer au petit matin en allant au bureau.

Le tabac froid façon bonbon, a fortiori avec rien que quelques gouttes de l'optionnelle mais fidèle flotte qui l'assouplit à tous les coups, comme pour le vicelard Laphroaig Quarter Cask. Du vu et revu sans doute, et qui lasse à force et fait qu'on se tourne vers des tourbes plus fondues comme celle d'un Ledaig, mais l'effet bien basique est tout de même cool. Comme si le tabac froid était une odeur alléchante, une odeur de confiserie. Il faudra un jour que je tente cette petite bouteille d'Islay 50 cl étiquetée façon Mendeleiev - sobrement intitulée "Peat Full Proof", j'ai lu des choses très racoleuses à son sujet question tourbe ultra-basique ultra-saillante, qui fait pas de prisonniers. En tout cas le charme Finlaggan CS c'est un peu ça : un cendré saillant. Pouvoir boire du jus de tabac froid, fruité comme il faut, et ce sans la nausée plus que probable qu'on se coltinerait si on le faisait pour de vrai. Remarquez, si on force un peu sur le Fin', y a moyen d'un bon casque à pointe tournée vers l'intérieur au matin...

Un nez bien iodé, et bien tourbé-fumé donc, avec un peu de papier glacé tout frais et une pointe marine inexplicable (ou juste le fait que la tourbe provienne de bord de mer ? Parce que je crois pas une seconde que les fûts aient purgé leur peine sur Islay... même si j'aimerais vraiment y croire comme avant, à ces histoires magiques d'embruns qui frappent presque directement les tonneaux et donnent le goût de mer au whisky). La bouche fait un cocktail simple et savoureux à base de miel et de tourbe. Et c'est bien. Un côté légèrement cartonneux-savonneux, mais rien de dramatique de ce côté. La lichette fait ressortir des oranges amères, du zan et des algues noires. Ou des olives noires ? Y a même de la poire. C'est pas mal du tout ça, la poire... Et je dis pas ça que pour la rime. Si basique que ça, vraiment ? La finale persistante a quelque chose de poivré-pimenté. J'y retrouve le goût inoubliable de la cigarette, ni plus ni moins, la bonne cigarette, la pas light, la qui colle un bon moment au palais et dans la gorge... Verre vide = Cendar plein. La boucle est bouclée. Ces connards de fumeurs focaliseront plus sur le reste, j'imagine, avec leur éponge à salière faisant office de palais.
Signé : un connard d'ex-fumeur.

Katatonia : Dance of December Souls

Pas à dire, cet album est superbe dans sa manière de transcrire une interminable promenade, un dimanche après-midi d'hiver sans issue, sous un radieux ciel de mastic, à travers les gris monceaux de feuilles mortes de quelque immense parc arboré tombé en déshérence et sans qu'on le remarque s'enfonçant dans la tout aussi endeuillée forêt adjacente...
Mais personne n'a-t-il jamais songé le ré-enregistrer avec un autre batteur ? Un qui sache le sens du mot "dignité" ? J'aime me promener, pas promener un clébard.

Toro Albala : Don P.X. 1987 Gran Reserva


Ce vin de dessert du Sud de l'Espagne, encore obscur dans nos contrées mais bien connu des rosbifs qui en raffolent, laisse des fûts gorgés d'arômes puissants qui colorent souvent les whiskies, leur conférant un gros côté "cake aux fruits" / "noix" / "pruneaux cuits". Pour les whiskies tourbés c'est plus rare que ça marche, le mélange "Islay + PX" étant paraît-il aussi casse-gueule que la cuisine en sucré-salé, mais ça arrive et quand ça arrive c'est beau. J'ai d'ailleurs découvert de façon furtive - et seulement de visu - le Pedro Ximenez lors d'une dégustation de tourbé vieilli dans un de ces fûts, le Lagavulin Distillers Edition, sans savoir ce qu'était alors ce petit verre rempli d'encre derrière les bouteilles de présentation... Et puis quelques mois plus tard lorsque mon petit frère en a ramené une demi-quille de ce millésime, en me lâchant de façon laconique que c'est le meilleur vin qu'il aie jamais bu. Moins d'une semaine après, alignement des étoiles de la galaxie Éthyle, je le découvrais plus en détails lors d'une dégustation Whisky/PX avec le maître de chai de chez Couvreur, qui avait eu la bonne idée de sortir ce même 1987 et un 1962 (cf. petite photo plus bas) qui m'a laissé sur le cul. J'appris alors qu'il se charge de faire venir des bouteilles de différents millésimes pour le marché français, dispatchées au compte-goutte. Vu qu'il leur achète leurs fûts gorgés d'arômes pour élever ses single malts, il en profite pour sortir quelques flacons pour les grenouilles. Un grand merci à lui. Crôa (le cri de la grenouille s'écrit pareil que celui du corbeau, c'est pratique) !

Pour avoir une idée - grossière - de l'élaboration : les raisins du cépage PX, bien mûrs, sont récoltés au crépuscule de l'été puis étalés sur de grandes toiles en terrain sablonneux, et abandonnés ainsi, agonisants au soleil pendant une dizaine de jours, jusqu'au dessèchement quasi-complet et concentration optimale de leurs sucres. Après quoi ils sont pressés, et mis en fûts, à leur tour abandonnés pendant plusieurs décennies (on parle de "vins oubliés" ou "immortels" pour ces PX), jusqu'à ce qu'il soit décidé d'embouteiller... Pour vous faire une idée du rapport au temps assez fascinant de ces vins, sorte de flirt avec l'oxydation extrême où la dégustation s'apparente à une enquête "cold case", ce millésime 1987 embouteillé en 2017 est considéré comme un PX très jeune, et j'ai cru comprendre d'après les rares puristes abordant le sujet en forum qu'on commence à taper dans le sérieux avant les millésimes des années 60, et qu'avec les vins du début  XXème/fin XIXème siècle on tape dans le gros du lourd, la complexité étant souvent exponentielle (même si l'assertion "plus vieux = meilleur" est comme souvent loin d'être exacte)... Mais nous rêvons là de choses inaccessibles... Jamy, range ta maquette ; place au goûtage...

Apparence : huile de vidange après dix-mille kilomètres. Difficile de croire qu'on a affaire à un raisin blanc à la base.Ce n'est plus tuilé à ce niveau, c'est noir, comme le tube de Smet (oui, la marque de cirage).

Nez : capiteux, épicé, très profond. Abyssal. Tout arôme emblématique du vin blanc est faisandé, puis tout ça est compacté pour donner naissance à une sorte de vin de noix suprême ou de concentré de vin chaud refroidi. Ou un vin de chocolat. Ou un Mas Amiel caramélisé. Cela dépend des jours mais il n'a cessé de me révéler moult arômes de vieille liqueur archi-boisée, tous plus fondus les uns que les autres dans sa nuit liquide. Ce PX 1987 est une sacrée chose en termes de profondeur, de complexité aromatique. À la condition absolue de ne pas être diabétique.

Bouche : Texture sirupeuse, extrêmement fondante. Du pur velours. Je n'ai même jamais rien bu d'aussi velouté comme liqueur... oui parce qu'à ce niveau de sucrosité, on peut parler de liqueur - bien qu'ici on parle de sucres naturels, résiduels - mais une liqueur blindée d'arômes fondus les uns dans les autres... Jus de dattes, pruneaux au vin, mélasse exquise... kiff-kiff bourricot et kiff total. Glycation instantanée des papilles, devenues un pancake docile sur lequel un sirop d'érable digne d'une fable s'étale généreusement... L'acidité prononcée, qui serait autrement peu amène, est contrebalancée par un liquoreux intensément soyeux, et addictif. Il faut être assez ferme avec soi-même pour ne pas se resservir un deuxième verre illico.

Finale : sans fin. Torréfiée. Toastée. Raisins confits. Mêlé-cass'. Sucs de cuisson de viande longuement rôtie, caramélisée à souhait. Tatouage de langue signé Francisco de Goya.

Verre vide : bon à passer au Kärcher.

Recommandations du sommelier : sur du Roquefort ou un Stilton bleu, ou de beaux copeaux de très vieux parmesan sept ans d'âge comme le gars qui a pris la photo, et pouf ! magie : pas besoin de perdre son temps à cuisiner, tout est là ! Les sardines, les anchois ou un bon jambon cru d'Auvergne (au lieu du pata negra, on est pas non plus obligés de la jouer full-épagneul) fonctionnent aussi si vous optez pour un apéritif rabelaisien. Mais le mieux entre nous, ça reste seul. Gros avantage : il peut rester ouvert longtemps, vraiment... Un an sans problème, si j'en crois notre artiste de chez Couvreur. Là j'atteins tranquillou le fond de la bouteille, ouverte il y a environ six mois, et il n'a jamais été aussi bon.

P.S. : ils font aussi un vinaigre, qui sublime tout et laisse à peu près le même goût, en plus aigre (sans rire ?)