lundi 23 septembre 2019

Verdun : Astral Sabbath

On se débarrasse tout de suite de la question qui fait épine (ou plutôt clou de charpentier) dans le pied, d'accord ? Astral Sabbath irradie-t-il autant la douleur que The Eternal Drift's Canticles (rien que ce titre sent toujours une souffrance digne d'un philosophe allemand) ?
Difficile à dire objectivement, lorsqu'on s'est trouvé, c'est comme ça, savoir un peu de ce qu'il y avait derrière ; mais on se permettra quand même d'affirmer que : oui, même si différemment. David Sadok étant David Sadok, un peu mon neveu que l'album ne fleure pas la rigolade, la joie de vivre, l'envie de raclette ou quoi que ce soit ; l'album, forcément, tautologiquement ou presque, n'a pas l'amère saveur de lutte sans espoir pour la vie qu'avait l'autre dont on sait dans quelle configuration s'est faite sa parution - puisqu'il a le goût de celle où se fait la sienne (ça suit, la syntaxe ?) : celui de la revanche. Celui du sang sur la langue. Celui de la pierre qu'on est prêt à se colleter. Frère Dadou est revenu donner cette messe qu'il aime tant à généreusement célébrer, et elle n'a toujours pas pour visée de vous réchauffer le cœur ; le ton apocalyptique et sévère à souhait s'approche carrément cette fois de celui entendu chez Hipoxia, mais avec en sus cette sévérité qui n'interdit à aucun moment une authentique émotion et compassion - s'en renforçant même, appuyée comme elle peut le faire sur ces riffs en moellons médiévaux, noircis par des âges de peine...
Sous ce rapport-là, on s'aventurerait même à dire que Astral Sabbath est moins lumineux et porteur d'espoir que le souffrant premier album, retrouvant la tonalité "âges farouches" de The Cosmic Escape of Admiral Masuka, avec ses riffs et cette rythmique de bagnards mystiques : c'est qu'on songerait presque à The House of Capricorn, celui des deux premiers disques, avec "Venoms" puis "Second Sun" - mais, là encore, avec cette inimitable flegme sévère très français, en plus. Non moins que Marko Pavlovic (House of Capricorn et Creeping se confondant dans le crépuscule de charbon et d'étain), on voit en imagination David Sadok en soutane, mais avec ce regard un peu lointain d'enfant endurci (juré, je n'avais pas lu le titre du sixième morceau) qui n'appartient qu'à lui. On pourra également, sur le mode de la dégustation, trouver des échos d'emo (ou screamo, comme vous préférez) dans Astral Sabbath, ou de crust tragique (ce qui ne serait pas tout à fait nouveau pour Masuka), en particulier sur un "Ästräl Säbbäth" qui l'entremêle à de lointains effluves de western hivernal à la néozèd, et aussi de Dirge ; tout cela toujours canalisé dans cette tonalité que l'on a qualifiée plusieurs fois déjà : rarement, force est de le reconnaître, la sévérité et son élément-totem la pierre ont-elles révélé autant de riches et enivrantes nuances.
D'enrichir en vérité il est bien question, mais la couleur est annoncée dès un morceau d'ouverture dont on pourra prendre le titre à double sens (il est même ardu d'en faire autrement, et de ne pas trouver de plus en plus de parallélismes entre Masuka et Jaxa, et pas que sur ce morceau ; on souhaite à notre Dadou de ne pas virer Daniel Day-Lewis, tout de même, ou Klaus Kinski) : le noir, cousin ; et certainement pas qu'à cause de cette voix à faire pâlir, c'est le cas de le dire, bien des fonctionnaires titulaires du beumeu, que ce soit sur cette ouverture ou plus loin dans le disque. La nuit tombe. Comme un couperet. Lourd. L'apocalypse n'est pas proche : elle est imminente, d'un instant à l'autre elle viendra rompre les nuques. Même des moments de calme et de détente des muscles, tels une bonne partie de "Darkness has called my name", même les ultimes paisibles notes de cette histoire de purification et de dévastation, sont saturés de ce sentiment d'anticipation, de dernière clope avant que l'orage ne pète, vous étreignent de leur propre angoisse où ils vous broient convulsivement tandis qu'à l'horizon et dans le ciel la moisson s'avance.
Non, The Eternal Drift's Canticles n'était pas l'album d'un groupe qui empruntait son charisme à ses conditions d'enregistrement, et Astral Sabbath confirme - pour ceux qui n'avaient pas percuté dès la démo, c'est à dire, voire les premiers concerts - un groupe qui se trimbale une présence majeure, un truc avec lequel on ne déconne pas ; un qui au passage tombe à pic, avec la défection récente de Dirge, pour remplir de sa propre effrayante faim le vide laissé chez ceux qui trouvent le répit dans ce genre de douleurs immenses, massives, avec la même générosité qu'il réchauffera les amateurs des falaises noires et de cieux lointains d'Atriarch... Mais ne se réduit certainement pas aux noms cités plus haut en guise de balises - soyons sans aucune subtilité : ils ne sont pas en prendre comme des "influences", puisque les autels patibulaires qu'édifie Verdun ne semblent, plus que jamais, répondre qu'à leur propre obscure intention.
Ainsi ces passages desperados sur "Venom(s)" n'appartiennent-ils à personne d'autre qu'au groupe qu'on a rencontré - insistons, lourdement - dès Cosmic Escape, ce groupe de patibulaire doom des Cévennes voire du Gévaudan (OK : peut-être les voir jouer à Chambalon par deux fois a-t-il rien qu'un peu joué, ou plutôt aidé à mieux entendre ce trait de leur musique), qui depuis le début entrelace avec une subtilité et délicatesse impossibles emphase romantique et banditisme montagnard, rustauderie minérale des entournures et sensibilité non moins extrême, humilité et grandeur, baudelairien (c'est pas Villiers de l'Isle Adam, au fait, que j'ai cru apercevoir, hm ?) autant que neurosien, où s'entretissent désormais des écharpes de brume urbaine et nordique venues de Necrodancer, montrant tout du long une faculté sans pareille (Forever the End, à la rigueur ?) à emmener sous des latitudes aussi lointaines qu'étranges, et un excès tout en simplicité dont on sait pouvoir faire toute confiance à Dadou et ses gars sûrs pour l'incarner le plus naturellement du monde sur des planches, et donner vie tout naturellement à ce disque au son de vieille ruine d'église perdue dans les Highlands qui vous tombe en morceaux sur la gueule.
Voudrait-on seulement trouver des défauts à Astral Sabbath (de toute, un album dont même le morceau intitulé "Interlude" est un des moments très forts, tu sais qu'il y a un loup et qu'il convient de le considérer comme le lait sur le feu) qu'immédiatement ils s'avèrent des qualités - et le pluriel abusif. S'il en a un, c'est son occasionnelle gaucherie, laquelle met encore l'emphase sur la douloureuse sincérité de tout ce qui compose cette musique : celle parfois de Dadou, dans certains déclamations, certaines vociférations, qui, tout comme ses danses de scène pour son groupe de punk rock, ne fait que révéler une grâce lunaire touchant au cœur, celle des riffs un peu raides dans la première partie du premier morceau, qui installe avec solennité et austérité la scène de théâtre, la dimension tragique de la narration : les colonnes raides comme la réprobation, les masques aux ombres profondes creusées par l'affliction, le chœur habité par la crainte des dieux. Verdun a décidément mis du screamo dans son crustdoom, et ainsi fait-il corps avec la messe dite par Masuka Sadok, cet anti-Prométhée qui n'est parti nous chercher le feu que pour nous purger de la face de l'univers.
Alors finalement non : Astral Sabbath ne prodigue pas tant la douleur, que la joie, intense, le soulagement, les larmes de ravissement ou presque : avec tout le respect dû et tout, franchement, ç'aurait été vraiment dommage que ces mecs-là finissent par sortir un disque sans ce putain de chanteur-là - le leur.
Mais c'est qu'aussi on aime ça - souffrir - et que Verdun rendent la souffrance belle et stellaire comme bien peu.

dimanche 22 septembre 2019

Blut aus Nord : Hallucinogen

A peine sorti de son premier album de death metal (vous n'avez qu'à vérifier dans la presse spécialisée, Vindsval y a confirmé mes dires), Blut aus Nord s'en va rocker, taper le bœuf psyché, même. On avait accroché sa ceinture et, solidement armé de ce que la pochette de Dehn Sora avait de bon (je vous serai reconnaissant de ne pas me réclamer de commentaire plus approfondi concernant cet omniprésent individu) à savoir les spores et surtout le rose, on s'attendait à se noyer dans des aurores boréales langoureusement encastrées les unes dans les autres...
Est-on déçu, ce qui est presque certain d'arriver en pareils grandioses cas ? Dans la mesure où Hallucinogen dégage un peu le même genre de charme qu'un vieux Pantheïst, mais en version subtilement futuriste : non. Et là aussi, le cerveau principal s'en est expliqué en toute honnêteté dans le même organe de presse : Hallucinogen est bien à prendre comme un disque et plaisir simple, qui s'écoute avec les tripes et non le cerveau ; je vous dirais bien que, pour ma part, c'est comme ça que je les écoute tous, mais on a compris le message et il correspond bien à ce disque qu'on entend, le plus black metal depuis longtemps, au sens le plus rock de la chose (on n'a pas dit "black'n'roll") : Hallucinogen est un disque pour dodeliner de la tête avec un sourire rêveur... Et rien que sous ce rapport là, de disque à tripper, il est bien plus réjouissant, et simplement régalatoire, que le Tool avec son interminable atermoiement ; ou que nombre de disques de black verdoyant, pour comparer avec une catégorie à laquelle il appartient aussi, et de quelle splendide façon : celle des albums black metal qui n'ont pas le temps d'invoquer Satan, surmenés qu'ils sont à célébrer la merveille qu'est la nature, le cosmos, la couleur et le flot changeants de la vie - vous sentez la nécessité fiévreuse du blastbeat, maintenant ? C'est-y pas mieux que l'explication traditionnelle, de piétiner les Chrétiens et la vie, plus motivant, sans discussion possible ?
Oui, c'est dit : ce nouveau cru de Blut aus Nord, en sus d'être forcément une des meilleures choses qu'ils aient faites puisque encore plus fraîche que Deus Salutis Meae, est une splendeur en ce qu'il unit ces vagissements de guitares si caractéristiques aux vertus ascensionnelles bien connues, à cette sensibilité empreinte avec délicatesse de mélancolie médiévale, et à cet art du fantôme vocal qui révèle ici n'être pas seulement à l'aise comme on le savait dans les mille nuances du noir vitreux et visqueux, mais également dans la fragile translucidité des ailes d'insecte.
On pourrait, évidemment, jouer le bel esprit à se demander si le plus hallucinant ici n'est pas simplement d'entendre Blut aus Nord jouer un riff tel que celui sur lequel se ferme (ou plutôt s'ouvre, en mâchoires effilées) l'album (ou aussi bien ces quelques leads hard absolument flamboyantes qui lui réussissent invraisemblablement bien, et qui passée la surprise de la première fois tombent sous le sens, comme une seconde peau, une manifestation évidente de l'identité Blut aus Nord, de son idiome, de sa passion surtout), ou encore le cuistre et s'interroger quant à savoir si Blut aus Nord ne prônerait pas là quelque Vérité sur le Black Metal qui se devrait d'être Immense Dérèglement Rimbaldien des Sens ; mais on préfèrera tomber tout à fait d'accord avec Vindsval, et attester la réussite pleine de cette intention dite plus haut : Hallucinogen est un album qui communique l'exultation sincère et entière éprouvée à le composer et jouer, et comme ambitionné en fiche plein les yeux, emporte les battements du cœur, dilate les pupilles. Un disque conquérant voué à la beauté (là encore quand bien même, sans vouloir un instant jouer les mecs ultrasick, l'on trouvait déjà MoRT d'une très grande beauté).
Oui, Hallucinogen est grandiloquent, naïf, dites même tarte ou nouille si vous le souhaitez : à vrai dire, si l'on y réfléchit, c'est même tout ce qu'on espérait secrètement de lui, bien plus que d'inventer une quelconque nouvelle sonorité ou nouveau mode de locomotion ; un nouveau sens pour percevoir le monde, c'est à la fois plus radical, et forcément plus immédiatement familier, puisque englobant tout, a priori. Et il vous fait voir le monde à travers un vitrail pastel dans une cathédrale interstellaire (il me revient tout soudain que le vaisseau des Templiers dans Hypérion se nomme Yggdrasil, et que c'est évidemment un arbre ; je ne vous fais pas un dessin) échouée au fond d'une forêt, doucement bordée par des siècles de verdoyante mousse, des siècles durant environnée par rien d'autre que les gazouillis des oiseaux, sans personne à qui parler que le regard dur et brillant des étoiles la nuit et la froide rosée le matin. A tel point qu'on aurait la langue qui démange, de le surnommer Apollinian Poetry ("souvenirs du futur" ne décrirait d'ailleurs pas mal non plus ce ton ondoyant entre épopée étincelante et poinçon de la nostalgie).
Blut aus Nord revisite le black metal tout en discrétion, sans dénaturer son caractère de musique à croisades (non plus que son aptitude à la violence), mais en venant poser sur lui telle une plume son étrangeté, sa grâce liquide, elle qu'on avait accoutumé de l'entendre amener comme une gangue empoisonnée et masquant toute lumière : ici l'on choisit plutôt de jouer avec la lumière. Et d'en révéler mille nouvelles joueuses, joyeuses, merveilleuses variétés.
En même temps, c'est marqué dessus, non ?
Chapeau bas.

samedi 21 septembre 2019

Rainbow Grave : No You

L'histoire d'un certain psyché débonnaire typiquement anglais se poursuit, ce qui ne surprendra pas davantage que le quasi-immobilisme peinard avec lequel elle le fait ; tout cela inscrit dans la nature même de son psychotropisme industriel, presque une forme de syndicalisme, mais alors un de la défonce comme revendication, face à l'écosystème de l'usine qui a tout phagocyté, noyauté sans espoir de retour - alors pourquoi après tout ne pas simplement prendre son plaisir à en ricaner, aidé par un moelleux état de détraquement peu regardant sur l'innocuité du flacon ? Voire carrément se réapproprier les outils de production... comme outils de perchance ?
Dans le confortable brouillard acide on pourra alors, en se gavant entre deux glaires de ces cacahuètes de comptoir dont les traces d'urine qui les épicent parachèveront la perfection du moment, contempler les Melvins se confondant avec Ministry dans le fracas de l'effondrement et le gondolement de tout le grand bazar.
God, Terminal Cheesecake, Fall of Because, Ramesses, Scorn, With the Dead, Rudimentary Peni... Rainbow Grave. La tradition sera honorée avec panache encore une fois.


Sans parler, bien sûr, de celle qui veut que tous les membres du Napalm Death des premières années ne se soient plus épanouis ensuite que dans la lenteur toxique.

The Deathtrip : Demon Solar Totem

Ah, le black metal, la forêt... Les forêts. Celle de Demon Solar Totem est - on a des yeux pour voir, oui ? - peuplée de magie septentrionale rougeâtre. Autre porte ouverte qu'il convient d'enfoncer d'entrée : si aussi longtemps l'on a cherché en vain l'autre album de Burzum vraiment bon, à part Filosofem, c'est normal : il n'était pas sorti mais, comme vous pouvez le voir, ce sera bientôt chose faite.
Contrairement, en effet, à ce qu'on avait lieu de craindre, Host et Khvost ne nous servent pas un n-ième disque de DHGVBE-worship ; le second nommé nous épargne même, divine surprise, ses effets vocaux les plus rebattus (quoique fort suaves, entendons nous) pour privilégier plutôt, lorsqu'il quitte un registre majoritairement râpeux, des envolées efflanquées de moine noir , étrangement réminiscentes de ce qui s'entend chez Drastus.
Réminiscence, voilà bien un terme qui s'applique à Demon Solar Totem : "Vintage Telepathy" l'est de Panzerfaust (qui lui-même rêvait tant au temps jadis, celui de Celtic Frost), "Angel Fossils" l'est d'un morceau qui ne me revient pas de suite (Darkthrone aussi, non ?), les moments les plus laiteux de l'album semblent errer sous les frondaisons à la recherche des parages de l'onirique Nouveau Gloaming... Ajoutez les Carpates, ou si vous préférez la Transylvanie mais assurez vous simplement qu'il y ait des vampires, de leurs longues canines et de leurs brames d'amour empoussiérés. L'album n'est post-rien du tout, et n'aime rien tant que les manoirs abandonnés, les futaies maudites pour des raisons que les souches mêmes ont oubliées, mais dont les esprits des sorcières y enterrées jamais n'ont cessé de teinter la sève. Les endroits oubliés par le temps et les hommes.
Demon Solar Totem est un disque amoureux du passé, il ne s'en cache pas et il n'a pas à la faire, car il l'honore, le perpétue plutôt qu'il ne le singe ni ne l'empaille. La forêt, vous dis-je : y a-t-il chose plus, ahem, enracinée dans une longue histoire de travail patient et solidaire des générations ? Le passé, et la nuit ; voilà tout ce qui importe à Demon Solar Totem, un disque semblant pareil à une douce pente vous emmenant en arrière, en bas, en un lieu à l'hospitalité et à la bienveillance féminine autant qu'elle est antique, et sage, et chaude. Voilà la forêt de The Deathtrip ; voilà la mort de quoi elle vous promet, et vers où va son voyage. Elle est la porte de tout, un pan de l'ancienne Norvège qui peut emmener même aussi loin que des échos d'Orient. Enfoncez vous en elle.

vendredi 20 septembre 2019

Girl Band : The Talkies

Je crois que j'en avais déjà caressé l'idée à propos d'un autre album dont le nom ne me revient pas de suite - mais comme qui dirait que vous n'allez pas pouvoir continuer éternellement à y couper, à cette punchline provocatrice, alors voilà : si le dernier Daughters n'avait pas tenu, par-dessus son caustique suc, à préserver un vernis de lover bad boy american gothic - un air de Young Widows, si vous préférez, et j'aime beaucoup In and Out of Youth and Lightness - alors voilà le disque de pur noise rock industriel hautement volatil et corrosif que c'eût donné.
On pense peut-être, parce que le disque est moderne et ne prétend pas non plus être Whitehouse ou qui d'autre sais-je - aussi un brin à toutes ces choses de la mouvance post-Liars : Suuns, Blanck Mass et compagnie, vous les connaissez sûrement mieux que moi - n'empêche : il se dégage ici un infime quelque chose de plus, un solvant dans l'air qui attaque les poumons, les sinus, et passe dans le système nerveux pour l'enflammer et le faire couiner hystériquement d'extase animale ; quelque chose qui apparente cette musique au fameux doigt mouillé sur la vitre et à l'euphorie qu'on trouve dans le flacon de poppers ou le sac de colle liquide : celle d'accéder aux caches de la réalité qui s'ouvrent uniquement aux cerveaux complètement niqués, piétinés, vandalisés.
C'est ce qui fait que le disque des Daughters campe à la cour des Adonis qui se mirent les plaies - Trent Reznor, Michael Gira, Jacob Bannon... - tandis que celui de Girl Band reste, avec les David Yow, les Craig Clouse et leur progéniture aussi nombreuse que celle du Bouc aux Mille Chevreaux, dans le camp des poivrots congénitaux, des incurables débris toujours une main dans la braguette prêts à secouer leur viande, de tous ceux qui vous rappellent que dans noise rock, il y a rock, et que ce que désigne ce mot-là, c'est cette pulsation qui aussi bien, comme elle le fait chez Girl Band ou chez le groupe avec un mec nommé Vega, là, Alan il me semble (vous avez ma permission de penser aussi à tout ce qu'en général charrie instantanément le nom "Stooges", excepté pour moi) - se traduit sous cette forme frisant la techno (ou parfois la house music) sans jamais bien au contraire en référer à autre chose qu'au blues originel, glapissant son appel à l'émeute des sens et fait écho, ainsi que dans les bois se répondent les animaux à la saison des amours, à celle du sang à travers organes et corps caverneux, du sang dont le sac et le ressac fouettent l'organisme au rythme que lui dicte la lune, avec son regard semblable à celui de Malcolm McDowell.
Franchement, je n'ai pas - ou presque... - envie d'être méchant avec You Won't Get What You Want, que j'aime autant qu'à peu près n'importe qui (bon, d'accord : peut-être pas au même niveau d'hystérie et d'idolâtrie que pas mal de monde ; au moins au moment de sa sortie puisque je n'en entends plus parler tant que cela), mais The Talkies le montre bien tel qu'après tout il est : un disque de ricains coreux tatoués-gominés-moustachecirée ; un disque de la famille de KEN Mode et leurs muscles redoutablement taillés, pendant que The Talkies est lui de la famille des aliénés, des faux-jetons sans foi ni loi à la Cop Shoot Cop, des Haust, des Horrors et des TV Ghost, des sacs-à-vice sans forme et sans fond. Le rock a son plus cru, dénudé comme peut l'être un fil électrique.

Savanna : Herr 57

"Qu'est-ce qu'on fait, on se risque sur le bizarre ?"

Vas-y, sors-voir la bouteille avec le "57" doré sur fond violet, là, ça m'intrigue...

Au pif : d'abord une espèce de vernis iodé mêlé d'effluves de pourrissement propre... Oui. Le pourri-propre. Si vous n'y croyez pas, ça existe. Un peu comme une version vernie-laquée du Long Pond, pour ceux qui se souviennent de mon premier report éthylique en ces lieux. "Dangereusement Autre", voilà ce que le premier contact m'inspire... Pourri mais FRAIS, comme un kiwi beaucoup trop mûr, réduit à l'état de purée immangeable en fermentation mais qui dégage cette odeur pourtant supra-régalante... Je reste au-dessus un bon moment, interloqué des narines, à planer du groin comme un cochon gogol sur une truffe inconnue au bataillon. La masse d'esters dans un rhum non-vieilli donne indéniablement un sacré bestiau niveau caractère... mais rien de cet effet "mal de crâne instantané" qu'ont tant de gnôles blanches, hein ! Très vite passée la surprise, le truc révèle sa personnalité radicale, et je pense illico à une de ces boîtes de bonbecs de toutes les couleurs tout juste ouverte... ou à un beaujolais nouveau bien bien chimique, voire à un gel douche rose ou violet de chez Ushuaïa ou Tahiti... toutes ces odeurs pas forcément glop, qui une fois mélangées seraient drôlement invitantes - mais comme un défi. Excentrique, certifié fantastique.

En bouche... Ouate ze feuque ?! Serions-nous en présence de la version spiritueuse de l'album pris en photo ci-dessus ? Et plus encore de la version spiritueuse du rose de Satan Owes Us Money ? Un combat entre le rose et le violet se joue, 'scusez les caprices de ma synesthésie... La maison Savanna - qu'on présente parfois comme le nec plus ultra de la distillerie expérimentale (leur marketing très "nerd" va dans ce sens) - se targue de pousser les limites de la fermentation naturelle et de l'aromatique... mais au-delà de l'artisanat, on croirait surtout que leur rhum blanc a été comme qui dirait "trafiqué", arrangé avec des produits plus ou moins avouables. Savanna = Too Much... Quand on distille entre les requins et le Piton de la Fournaise, en même temps, les risques de pas faire dans la dentelle sont assez élevés... En tout cas, s'ils ont créé ce liquide juste avec de la canne à sucre, ces distillateurs méritent le prix Nobel de chimie, ni plus ni moins... Et mon respect massif. On dirait ni du rhum... ni quoi que ce soit d'autre. Ah, si : on dirait une eau-de-vie artisanale de fruits rouges... mais radioactive. Y a en effet un gros côté framboises/mûres funky-pop assez dément, plus-que-saillant, parfois limite Red Bull (ça fait peur hein ?) fondu dans l'iode - saumure d'olives ? - de façon indécente, difficile de dire si j'aime ou si... KOWABUNGA !!! Gin Brockman's en deux fois plus puissant ? Rhum infusé aux bonbons arlequins et dragibus pendant une décennie en bord de mer puis désucré ? L'impression de boire un parfum est quand même bien présente, et cela n'est que logique vu le niveau d'esters. Paradoxalement cela ne rend ce rhum en rien écœurant... mais plutôt dangereux. Rarement bu un esprit aussi chelou, c'est une totale découverte pour le coup. Hors-normes, quasi phosphorescent pour la langue. À mon avis il lui faudrait une catégorie à lui seul, à ce Savanna "Herr". Un nouveau segment de marché... Le rhum alien ?

(Director's Cut de l'Évier : Le verre vide laisse fleurir une odeur coriace de vieux pneu - me rappelant ma découverte du Savanna dans un bar local avec un de leurs "Grand Arôme" qui m'avait choqué - et d'ananas rôti (faut pas que j'oublie, d'ailleurs, de tester ce nouveau gin arrangé à l'ananas rôti, ça a l'air aussi bien dingo). Il sent pareil le lendemain, et le sur-lendemain.  J'imagine qu'une semaine après la souillure commence à décliner, mais j'avais besoin de lui pour tester une autre gnôle. Ce rhum doit pouvoir encaisser la dilution dans une grande bouteille de coca, sans broncher. "Reunion Libre" ? Y penser aussi, pour un ti-punch mutant. Si la dégustation du liquide pur vire au masochisme, il y aura au moins de quoi s'amuser au labo...)

jeudi 19 septembre 2019

Ledge : All I Hope For

Attentes, maudites, sempiternelles attentes... All I Hope For n'est pas le disque que, plein d'espoir, on se met forcément à attendre lorsqu'on apprend l'existence de Ledge, pour peu que de Weekend Nachos on préfère les moments les moins lestes et au-dessus de tout Worthless ; car ce qu'on voudrait entendre, plus que tout, c'est un album qui déclinerait le finale de ce dernier - mais plutôt comme finalité ; genre au moins une grosse demie-heure, de morceaux dans ce goût-là à peu près exclusivement. 
All I Hope For se contente quant à lui d'être un disque de sludge somme toute très classique - décélérations pachydermiques aussi cliché que ce dernier terme peut l'être pour les décrire, accélérations stupides de punk américain - mais simplement joué dans un ton gris béton, uni, merveilleusement granuleux et linéaire, qui en fait tout le charme discrètement industriel et lui donne sa forme de désespoir à coins carrés bien à lui. On a compris, Ledge porte assez mal son nom pour le marché français.
Mais si leur premier album choisissait la toujours séduisante forme du Port Salut, puisqu'il s'appelait Cold Hard Concrete - il n'avait pas pour autant laissé l'empreinte qu'on eût aimé ne fût-ce qu'en vertu de sa super jaquette (même s'il restait moins naze que la copie rendue par le collègue avec Disrotted), lors que ce petit nouveau, allez savoir pourquoi, avec son titre un préférant l'option ouin-ouin, semble pour sa part bien parti pour, puisqu'il va un peu au-delà - oh, guère, mais cela suffit - du simple énoncé de sa recette et fait rêvasser à des mots tels que Eyehatenapalmgod, voire peut-être Meathook Ramseed. Je sais, ce sont là des mots particulièrement laids, mais avouez que c'est bien commode : les chansons de Ledge aussi. On est dans le mosh moche, que cela soit aussi clairement établi que la forme d'un parpaing. Et sur le thème sludge industriel au sens ouvrier de la chose, All I Hope For quoique américain fait un bien plus fier camarade aux disques de Charger que ce crétin de hooligan anabolisé de 9:13, voire une suite beaucoup moins optimiste à To Spite the Gland that Breeds, en forme un peu de Primitive Man qui ne se bourrerait pas le mou tout seul sur ce qu'il y a de plus malsain et pété dans la vie - lobotomisé qu'il serait par l'océan de misère que serait une existence quotidienne bien remplie - par le béton. Plus débile ou plus subtil, que le machin de McCarthy ? Chacun en jugera.
Bref : super petit disque de sludge carcéral, tout juste léché çà ou là par l'infime touche de surréel suffisante pour qu'un rien de mystère vous turlupine et fasse y tourner autour.

lundi 16 septembre 2019

Terror Against Terror : Psychological Warfare Technology Systems

Lorsque un mec dont le vrai métier est de fabriquer des cauchemars dans de la dark ambient cyclopéenne et le nom Brian Lustmord - accompagné d'un autre vieux pionnier dans sa propre branche, celle concernée en l'espèce - se pique de faire un disque d'EBM, on ne s'attend pas trop à ce que ça rigole.
C'est peu de dire qu'on n'est pas déçu.
Si vous êtes capable d'imaginer quelque chose comme du Front Line Assembly entièrement joué par des machines... Pourtant, ce doit être le seul disque de Lustmord avec des voix autres que samplées, mais peut-être justement est-ce là ce qui rend le résultat encore pire : cette froideur vertigineuse, dont on ne connaît guère d'équivalent sinon le mètre-étalon Xenonics K-30. La précision impitoyable mise en œuvre ici est totale, comme il y a lieu de s'y attendre de la part de deux abominables laborantins tels que Lustmord et Lagowski, qui en dehors de l'austérité et du dimensionnement des moyens rigoureusement adapté à l'objectif visé, indépendamment de toute considération de type sentimentale ou autre polluant, ne connaissent... rien.
Encore une fois, on pense à la fois beaucoup à l'electro telle que la conçoit FLA... et pas du tout. Aucune rêverie cybernétique parmi les astres, aucun romantisme de la matrice numérique et des grandioses séances de cross-fit que l'on pourrait y pratiquer, ici. Comme les différents intitulés graphiques et verbaux l'indique, du reste : on n'est pas du côté de la contestation et de la vie, mais de la répression et de l'exécution.
Tout est au millimètre, rien ne dépasse, chaque sonorité effilée au cheveu près, chaque beat dessiné à l'équerre, chaque vis serrée de façon optimale, chaque cruel piston huilé d'un film, tous les mécanismes entretenus et paramétrés à la perfection dans ce que celle-ci a de plus terrifiant, coulissent, tracent et découpent à la perfection, et le malaise est immédiat, et permanent, sans qu'il soit besoin de déployer la moindre surenchère dans l'utilisation de beeps, de throbs et de zweets trop éblouissants d'exotisme - non plus d'ailleurs que dans la méchanceté des matériaux employés, ou des tournures de leur syntaxe : rien ici ne respire la moindre vie organique, ni sa déjection la rhétorique - mais tout la patience inhumaine des machines de surveillance et d'entretien des surfaces, leur minutie infatigable, leur infirmité plane à toute forme de chichis. Vos hypothétiques hésitations, appréhensions et autres formes de résistance, de frottement du vivant, n'ont simplement aucune place de prévue pour les accueillir.
Rien que le titre de l'album, si on y pense et une fois de plus, dit déjà tout de cette absence totale de besoin d'être accrocheur, et de cette évidence de la prévalence absolue donnée en toutes circonstances à la précision, chirurgicale, scientifique, méticuleuse, efficiente. La stricte réaction aux événements, mathématiquement proportionnée, la terreur infligée comme réaction instinctive de la machine vivante à la terreur éprouvée.

F.P.A.C. : F.P.A.C.

Il est des sous-genres qui sont semblables à des chapelles secrètes, les lieux de sectes d'élus. La moustache en est une pour l'EBM ; et l'electro-dark quant à elle a l'electro de chambre froide.
Ce sont généralement des enfants de Skinny Puppy, mais qui concentrent leur propre expression à la partie la plus dépouillée et la plus macabre de ce champ de recherche, et dans le procédé (un peu comme chez Stereotaxic Device finalement : moins on en dit, plus l'imagination est libre, et avec elles les associations relevant de la semi-hallucination que l'on peut faire) couvrent des territoires - désolés et irradiés, cela va de soi - qui vont de Notstandskomittee au premier Haus Arafna en passant par Mentallo and The Fixer ou Second Disease.
F.P.A.C. n'est pas le plus connu, et pas le plus inoffensif. Par moments Putrefy Factor 7 ou Morgue vous paraîtront des pensées presque (ne poussons pas non plus le sensationnalisme ou le goût de la formule choc trop loin) propres (rires) à inspirer le soulagement, à écouter cet album-ci, son sordide sans fin, son horizon vitrifié de tout espoir. Les sonorités où les rythmiques utilisées par F.P.A.C. ne sont pas les plus inhumaines ou étouffantes qu'on ait entendues ; les plus pisseuses, en revanche, et ces longs morceaux linéaires et sans rebondissements les plus sordides, en revanche, voilà qui se discute ; l'album à l'égal d'un Total Mind Collapse ou The Mind is A Labyrinth - il est décidément, vu d’aujourd’hui, à l'intersection mal famée des deux - sent la peur qui colle, la sueur refroidie, l'auto-intoxication à force d'auto-complaisance dans l'angoisse, vécue comme une forme de morose alcoolisme, à mâchouiller et suçoter sans fin ses propres glaviots demi-coagulés.
La fin des haricots à perpétuité ; le film qui s'étire indéfiniment à partir du moment où le générique de fin bien âcre et déprimant devrait commencer ; le machin qui se réjouit et n'a envie de s'éterniser et de ricaner qu'une fois que tout est terminé, qu'il faut circuler y a rien à voir. Non pas une usine abandonnée, mais un genre de flaque de solvant industriel dans la classique usine abandonnée - et la désagréable sensation qu'elle vous regarde narquoisement de son sourire de flaque.
Faut savoir reconnaître quand une formule, aussi cliché soit-elle, est vraie, et en l'espèce elle ne saurait l'être davantage : l'electro-indus, c'était mieux avant.

dimanche 15 septembre 2019

Goli Deca : Mania

Ivan Kocev, qui est homme humble de sa nature, présente volontiers Goli Deca comme un projet tout pétri d'ouverte révérence pour Swans. Ce qui n'est du reste pas exempt de vérité - mais cependant trop modestement réducteur.
Mania, au moins autant que de Swans, réveille les souvenirs de ceux qu'il révèle comme après tout rien moins que les pairs de ceux-ci, tels PHOBOS évidemment, mais encore toute la frange italo-balkanique de l'industriel qui souille : Sigillum S, Iugula Thor, Limbo, Nibiru (bon, d'accord : y a surtout la rive macaroni de représentée, à part Goli Deca)...
Voilà : Goli Deca c'est de l'industriel sale, et de plein droit cela se rattache à une tradition un peu plus large que simplement cet héritage que le cuistre Gira refuse avec mépris. Les longs vagissements de vices aussi bellement dimensionnés que des baleines, les rythmes aussi lents que la cadence de leurs coups de reins, la majesté rituelle et la grâce dégueulasse de tout cela. S'il fallait, vraiment, ramener ça à Swans, ce serait alors à un Swans qui n'existe pas, puisqu'il combinerait le meilleur de l'époque Cop/Youn God au meilleur de celles des Greed et Holy Money : quelque chose, on commence peut-être à le comprendre, de colossalement liturgique autant que monstrueusement sexe.
Le genre de trucs qui vous donne envie de vous goberger de suffisamment d'ecstasy et de d'hallucinogènes pour aller faire l'amour à des escargots géants beaux comme des dieux, aux statues faites d'un marbre malléable comme de la glaise, et de bave étincelante. Le conduit des égouts de New York City qui, pourvu qu'on l'emprunte nu comme un ver, mène tout droit à une crypte dans les Carpates.
Flesh is clay, peut-être, mais certains ont peut-être aussi trouvé mieux à faire que taper dessus. La musique de Goli Deca semble entièrement dédiée à la tâche de la faire enfler et gonfler, au-delà de toute notion de monstruosité, simplement par une sorte de vertige, de spirale (tiens !) où elle s'abreuve d'elle-même, se célèbre elle-même sans chichis, à tel point infirme de toute morale que l'on pense par moments aux Virgin Prunes. Quand je vous disais que l'on n'est ici, de toute évidence, pas chez l'autre quaker...

Hooded Menace : Ossuarium Silhouettes Unhallowed

Le death metal mélodique est une abomination que l'on a longtemps tolérée uniquement parce que Edge of Sanity, bon : c'est pas mal tout de même.
Mais Hooded Menace.
Ossuarium Silhouettes Unhallowed possède une pochette qui le représente très bien, et dit parfaitement, à la fois pourquoi Hooded Menace est si doué dans sa partie, et ce qu'il faut aimer bâfrer pour le déguster à sa juste valeur et taille de portions.
Hooded Menace vient d'un pays fait à peu près uniquement de forêts et de lacs - le reste se composant de viande bouillie servie avec des patates et des baies - et il vaut mieux pour s'en délecter convenablement apprécier Tolkien et plus particulièrement, non ses batailles homériques, mais ses paysages, sa géographie, sa longue syntaxe. Ossuarium Silhouettes Unhallowed nous montre que si le black metal peut revendiquer la qualité de musique de la forêt, le death metal pour sûr le peut aussi.
Pourvu que l'on soit, on se répète, un tant soit peu sensible à des choses nobles et roboratives à l'égal des toponymies entiques et des différentes sortes de cours d'eau de la Terre du Milieu, au goût des champignons et à l'odeur du bois mouillé, force est de le reconnaître : Effigies était merveilleusement laid, d'une laideur tellement extravagante qu'elle était belle, mais Ossuarium est juste beau. Il a beau avoir l'excuse pour cela qu'il est pas mal doom en sus d'être death, ça fait drôle de se l'avouer.

samedi 14 septembre 2019

Hooded Menace : Effigies of Evil

Le death metal mélodique est une abomination que l'on a longtemps tolérée uniquement parce que Edge of Sanity, bon : c'est pas mal tout de même.
Mais Hooded Menace.
Effigies of Evil possède à la fois une assez bonne pochette, dont le jaune et les perspectives problématiques servent assez fidèlement le contenu - et une assez mauvaise : dans le sens où elle est suffisamment approximative, moyennement réussie et charismatique pour ne pas se montrer envahissante, et masquer ou castrer le potentiel d'évocation de la musique elle-même.
Et, comme on dit n'est-ce pas, quelle musique ! Effigies of Evil, c'est donc le death metal dont les mélodies sont au service tant de la hideur, la difformité et le grotesque des visages et des corps des goules, que de la géométrie escherienne nauséeuse de leur biotope et leurs habitats. Tu m'étonnes, que le jaune !
Effigies of Evil est à sa manière (spoiler : il y en a d'autres) une sorte de sommet de cet art propre à Hooded Menace, du riff dont on ne sait s'il monte ou bien descend. Et aussi de l'accélération qui fait pas peur une seconde, juste un peu plus doom et ventru. Mettons nos cinq pieds dans le plat comme le fait Hooded Menace : Effigies of Evil achève le boulot commencé avec Never Cross the Dead, de nous présenter un groupe qui reprend non seulement le flambeau de Edge of Sanity, mais aussi de rien moins que Cathedral. Si, si. Ce groove veau, hideux autant qu'il est irrésistible, ne l'aviez vous pas reconnu, nigauds que vous êtes ? Ces couleurs impossibles, à faire dégueuler une hallucination, ces riffs obèses, vitreux, cette voix qui vous fait avaler des sacs de ciment avec des litres de gravier... Effigies of Evil, qui porte diablement bien son nom, c'est le Miroir Éthérique au Cœur de la Forêt de l’Équilibre ; et tout autour poussent des milliers de petites fleurs blanches qui tintinnabulent de joie, répandant leur parfum enchanté, aussi divinement incongru que ces mélodies élégiaques s'élevant du goudron...
Le death metal est une musique sacrée, on le savait, voire une croyance en soi, mais bien peu d'albums ont célébré leur foi à ce point de ferveur religieuse, la lumineuse grandeur de l'abominable.

Stereotaxic Device : Stereotaxic Device

Et encore plus ténébreux que le second Stereotaxic Device, on a quoi ? Le premier Stereotaxic Device, bien sûr - ce que vous êtes fort aux questions rhétoriques, dites moi ! Ténébreux au sens littéral, n'est-ce pas : ce dont il a l'air plus fort encore que son successeur, ce disque, c'est de provenir des entrailles du monde et, donc, leur ténèbre, des boyaux et des grottes de quelque Islande ou autre pays propice à Voyage au Centre de la Terre ; et comme on le sait, au parage de telles latitudes se trouve souvent sous la glace le feu qui couve.
Stereotaxic Device est pourtant encore plus dark-wave, rituel, guindé, compassé que 100 per Day Extinct et son amertume d'éco-terroriste new-wave qui toisera les vents qui viennent d'un front fier et farouche ; mais il a partout l'odeur de la lave, parfois loin dessous, parfois toute proche. Il paraît en appeler à des forces encore plus primordiales que les esprits animaux dont il se fait l'étendard par la suite - rassurez vous, elles sont tout aussi indifférentes ascendant hostile, envers l'humain ; des choses telles que "Dogflesh" (cauchemar aux airs troublants de..  Cop Shoot Cop) ou "Guilty one" sont brûlantes du passage incessant de fantôme chthoniens, et du souffle de leurs invites inquiétantes : c'est de ces tréfonds que cette musique provient, et elle ne semble d'ailleurs pas décidée à en sortir ne fût-ce que le museau ; l'action, que semble avoir choisie l'EBM du disque d'après, n'est pas de mise ici. Mais on pourrait avoir le sentiment légitime de rencontrer ici ce qui l'a motivée, ce que le monde aura dérangé pour éveiller cette colère sourde et charbonneuse : ces messes fauves, ces rites du foyer tribal, ces voix ne semblant qu'une imprécation sourdant de la pierre froncée ; le titre le plus electro à la rigueur serait "Big head   syndrome", et v'là la rectitude du truc... Niveau dancefloor, on est plutôt sur du grade "vieux Pitchfork", lorsqu'on ne lui tourne pas franchement le dos pour un registre où les voisins sont plutôt du genre Ain Soph. Mais au fait ne sait-on pas depuis déjà "Splintered in her head" et "Carnage Visors" (tiens ! encore ceux-là...) les liens assez peu occultes entre la cold et les règnes souterrains, voire infernaux ? Ecoutez bien "Guilty one", et laissez l'esprit vagabonder selon son désir : bientôt il vous fera croiser Atriarch et Amber Asylum, ce qui, sur un album qui enchaîne avec un morceau à faire transpirer Dirk Invens et Mark Verhaeghen, n'est pas de l'ordre du courant.
La cérémonie, et une sorte de vaudou froid et ancien, entretissent toutes choses, les chapent ; l'orage couve aux confins de la terre.

jeudi 12 septembre 2019

Stereotaxic Device : 100 per Day Extinct

Quel est le disque qui va chasser sur les terres aussi bien de The Cure début 80's, In Slaughter Natives, Front Line Assembly ou Leaether Strip époque frigo, Omala, yelworC, The Klinik, Calva Y Nada, autant d'un morceau à l'autre que parfois même l'air de rien au sein du même morceau - tout en gardant tout du long sa propre ligne tellement épurée, réduite à un essentiel qui se constitue à peu près exclusivement de martèlement et d'hiver, que l'unité de ton est totale et permanente ?
Trop dur, les questions rhétoriques... Bingo, c'est évidemment 100 per Day Extinct, qui au-delà du simple fait de prouver que toutes ces choses sont bien des parties d'un même tout, d'un même ressenti, constitue en soi le trésor d'un étrange disque de new-wave enjoué comme une porte de QHS (vous n'en trouverez pas sous le sabot d'un cheval, des albums qui sans aucun heurt enchaînent des "Caitanya" avec des "BPM"...) à cheval entre dark-wave, EBM et industriel, militant pour les droits des animaux limite l'Armée des 12 Singes - mais plus que régulièrement portée à une grandiloquence hors du temps, entre cold-wave et carrément médiévalisme - mais toujours minimal, les choses se passant chaque fois dans la puissance d'évocation seulement permise lorsqu'on choisit des motifs puissants, et sait se tenir à leur sévérité sans rien rajouter de trop ; la charpente percussive à l'ancienne - "antique" démange - toujours solide et impérieuse.
En fin de compte Stereotaxic Device avec ce disque aurait presque la gueule d'un genre de Dead Can Dance des premiers disques (avant le virage Harmonia Mundi) mais version black block. Un genre de musique de mystiques activistes, de corbacs exaspérés de rester gentiment passifs et indulgents envers un monde qui les écœure, et qui auraient décidé qu'après tout puisqu'ils sont déjà chaussés de rangers... Mais n'auraient à aucun moment dû pour cela mettre de côté leur sensibilité naturellement excessive à l'amer et à l'iodé. Il seraient basés quelque part sur le chemin du Pôle Nord, de toute évidence, campant en plein vent sur des terres gelées, porteraient des robes à capuche noires tels d'archaïques Bene Gesserit, parleraient un langage étrange, laconique et âprement découpé d'eux seuls connu et peut-être aussi des animaux, avec lesquels ils ont commerce plus assidu, qu'avec des humains qu'ils ont laissé derrière eux, ainsi qu'une chose vouée au passé et à l'extinction fatidique. Leurs yeux passent à travers vous sans vous voir, autrement que comme des carcasses gênantes - en particulier l'odeur ; mais pas pour leur chemin, qui passera lui aussi à travers vous sans une seconde d'hésitation, comme fait l'hiver.

mardi 10 septembre 2019

Korn : The Nothing

Les vertus des bonnes pochettes, je devrais  écrire un jour une thèse dessus, ou un pamphlet inutile contre le dématérialisme ; l'inutilité voire la nocivité des clips, aussi.
La pochette de The Nothing, elle ne me plaisait guère, et les quelques images aperçues du scopitone réalisé pour accompagner "You'll never get me", je ne vous en parle pas : elles m'évoquèrent le seul titre de Silmarils que je connaisse (on parle bien du titre au sens propre, pas au sens du morceau dessous : pas fou, non ?). Mais "pochette", pour être plus clair, sous-entend "de disque" ; et en l'occurrence, une fois entendu ce qu'il y a dedans, celle-là donne à celui-ci un éclairage science-fictionneux qui fait beaucoup pour le charme d'un The Nothing autrement assez désagréablement réminsiscent des velléités testiculobrutales de Take A look in the Mirror, tout juste édulcorée d'un trait de lait de marque The SOS.
Disons le de but en blanc - n'est-ce pas ? - même si mis en mot cela ressemblera à ce que cela n'est pas un instant, à savoir de bric et de broc : The Nothing a quelque chose d'un récit se déroulant dans un hôpital du futur et impliquant des clowns en combinaisons blanches, qui, pour peu que l'on ait dans au fond de l'imagination un vague reliquat de ce qu'évoquait la pochette de Remember Who You Are, vous auront des airs de famille avec le gang des braqueurs dans Heat (après tout, si ça n'est pas néo à souhait, toutes ces combis avec des malabars dedans) - mais débitant, avec les airs impassibles de leurs masques de clowns tristes post-Scream, des blagues aussi drôles que du PNL ; d'un point de vue plus musical et korno-kornique, The Nothing parvient, étonnamment ou pas, à obtenir la couleur blanche de façon très différente de See You, puisqu'il conjugue, répétons-le, le parti pris bourricot de Take a Look avec les surfaces et les glaçages chrome-coconut des albums post-Totality - et voilà qui probablement n'est pas étranger au climat dystopique s'en dégageant : ce mariage du heavy le plus veau avec un r'n'b plus antiseptique et plastique que jamais.
Si The Nothing peut paraître laid c'est surtout qu'il est lait (bigre, je lis trop de Jean-Jean moi, en ce moment) et que pareil teint fort peu étonnamment supporte mal le soleil ; The Nothing fait donc partie de cette race de choses qui aussi peu que les vampires n'aiment pas les couleurs chaudes - non plus d'ailleurs que le reste, à la même température - et vivent heureux et épanouis sous la seule Lune ; pas tout à fait corbeaux, comme un Nine Inch Nails dont ils ont toujours fait partie des petits neveux autant que de ceux d'Acid Bath et de Rage Against the Machine - mais encore moins funky.
The Nothing, face de craie : cela fait sens, et paraît retourner de la logique voire - attention gros mot - de l'intention artistique, que d'une quelconque construction cérébrale du scribouillard pour cacher le sexe flasque de l'échec - celui du disque, et celui à lui trouver des qualités ; à preuve le refrain lunaire - et brillant, un des meilleurs passages du disque - de "The darkness is revealing". Le blanc qui s'étale ici tout laqué renvoie à celui des mannequins du clip pour "All is full of love", aux armures des Stormtroopers ; on ne sait ce qu'il dissimule et emprisonne, on ne peut que fantasmer... Même si Davis pleurnichanglote de façon bien appuyée en entame de l'album (et l'explicitera sur la dernière scène), des fois qu'on ait des doutes sur la teneur de l'humeur 2019 ; et si l'on entend affleurer çà - "Can you hear me ?" - ou là - "H@rd3r", avec la partie furieusement gothqueer de son refrain... juste avant la partie délicieusement slashermuppet  - des rappels, désincarnés donc un brin, forcément, comme mis à pleurer leur pénitence sur une station orbitale, qu'il s'agit ici du groupe qui a fait Issues.
On n'ira pas, évidemment, jusqu'à la boulette classique de lâcher du "industriel", puisque Korn l'est aussi peu que Nine Inch Nails, mais assurément voilà un disque mécanisé, déshumanisé - un processus en cours, dont l'intéressé est aux premières loges des sensations tout le long, ses synapses déjà naturellement balaises bien ouvertes et dilatées - comme peuvent l'être des pupilles, si vous me suivez - pour en profiter sans perdre une goutte de drame - "This loss", si c'est pas de la drama-queen flamboyante... Davis nous serine sur plusieurs chansons "I'm lost", et pareillement l'album semble à plusieurs reprises une sorte de dialogue éberlué entre Slipknot et Depeche Mode, entre des dandys de cinquante balais et des minots amateurs de fusion et de maisons hantées - jamais heurté néanmoins, tant il paraît fait pour porter le titre du précédent encore mieux que celui-ci, et ce de plus en plus à mesure qu'il avance, dans la clarté - évidemment - de la lune et d'une sorte de sentiment enfantin apaisé, radieux presque, sous ses larmes, son teint de Pierrot, et les stridulations de ses articulations cybernétiques grippées (ces cris de poulets que font les guitares de "Gravity of discomfort", c'est tout de même quelque chose). Paumé, mais sans que ça n'en fasse une raison suffisante pour ne pas partir à l'assaut des étoiles avec un réacteur à r'n'b, voir la Voie Lactée.
Oui, peu importe ce que vous lirez sûrement un peu partout sur tous les tons, le nouveau Korn est tout simplement très bon - et encore la relative réserve dans ce dernier terme lui est-elle simplement value par la bonhomie de la paire de morceaux qui l'entame, et la tiédeur d'une "Idiosyncrasy" venant nous gâcher le sourire ravi qui commence à se dessiner dès "The darkness is revealing" - tout simplement parce que Korn continuent à chercher quelque chose qu'ils n'ont pas encore dit ; à pousser leur camelote un peu plus loin, aussi longtemps qu'ils y arrivent. Ces gens-là, aussi matelassés de dollars soient-ils, aiment plutôt bien leur boulot.

lundi 9 septembre 2019

Chelsea Wolfe : Birth of Violence

C'est sympa votre truc, là, votre Lana Del Rey goût dark, à l'huile essentielle d'Edgar Peau d'Âne ou je sais plus bien quoi ; y a Audrey Fleurot, qui joue dedans, non ?
Faudrait voir à ne pas confondre fantôme gothique et Isabelle Adjani, par contre.
Non, j'aime bien Isabelle Adjani. Disons Juliette Binoche. Voire Lou Doillon, ou Mélanie Laurent. D'accord, j'arrête le disque, ça va tourner au sanglant.

dimanche 8 septembre 2019

Vesperith : Vesperith

C'est beau le progrès : on n'en finit pas d'inventer de nouvelles façon de profaner la black metal et son sacro-saint profanatisme du black ; de nouvelles formes de black écologiste et femelle à différents degré de sens figuré... ou propre.
On pourrait au passage échafauder des débats provocants à peu de frais, sur le fait tant l'un que l'autre qualificatifs ne soient pas tant des dénaturations de l'ADN originel du style - mais passons. Alors, bon : Wolves in the Throne Room, Earth and Pillars, Myrkur, et maintenant Vesperith, c'est ça ? Voire...
La continuité qui mène à ce dernier nom, qui nous occupe aujourd'hui, passe peut-être plutôt du côté de Yoga, malgré la présence d'une femelle et d'une forte tendresse à l'égard des arbres à l'exclusion du reste de la création : rien que pour cette étrange manière de faire sourdre une férocité aveuglante de ce qui ressemble la plupart du temps à de l'ambient tirant sur le psyché et l'heavenly. Ou peut-être par une bizarre intersection, sous les frondaisons argentées par la Lune, entre Leviathan et White Darkness, une histoire de succubes elfiques aux sourires glacés et minces comme des lames de rasoir - d'ailleurs on pourra également songer un peu à ce que Rachel Kozak, qui honorait ToKAGE de sa présence, a pu faire de plus fantomatique dans ses œuvres de noire sorcellerie... Voire, somme toute, beaucoup à ce qu'elle a pu faire avec Hecate, que ce soit en remixant Lustmord, ou dans Brew Hideous, ou Treachery ; cette confusion, cette union permanente entre ambient et blastbeat paraissant - l'un comme l'autre - les cris de quelque démon femelle de provenance mythologique obscure.
Oui, Vesperith prend la suite de tout cela - mais dans sa propre langue, qui souvent confine à une forme de quasi-trip-hop dont les lamés renvoient à Dead Can Dance autant qu'à Bohren & der Club of Gore ; semblant suivre les pérégrinations nocturnes d'une fille des loups en robe du soir toute tissée d'étoiles, s'exprimant en feulements, crissements et plaintes à faire merveille, au point de faire se demander si vraiment on l'a vue, ou s'il n'y a rien d'autre là que la meute, qui s'écoule entre les arbres.

vendredi 6 septembre 2019

Goatess : Blood and Wine

Comme sur Purgatory Under New Management, on croit parfois retrouver dans Blood and Wine ce que Tool peut avoir de plus - lourdement - groovy - à savoir évidemment ni Aenima ni 10,000 Days, mais bien entendu Undertow et Lateralus - accouplé avec ce qu'on peut trouver de plus - lourdement - narcotique dans un certain Superjudge.
Ce qui s'y ajoute cette fois, pour parler un langage autre que boulanger, c'est la - ahem - lourdeur des Earthride, des Danzig, des Faces of Bayon ; bref, de tout ce que le vaste monde, ou du moins le vaste Maryland et c'est tout ce qui importe, compte de gros sacs à gros culs, bennes en cuir et autres boléros en denim épuisé portés à même une peau mal lavée.
Lourd, on l'a compris, est Blood and Wine, autant que peut l'être un disque de stoner doom dont le premier morceau commence comme du Godflesh ; et peut-être un peu plus encore.
Parce que, si je maintiens chaque mot précédemment écrit à propos des brioches qui peuplent Blood and Wine, il ne s'agirait pas de méconnaître la monumentale correction qu'inflige, à base de brutale apothéose des riffs tooliens (alchimiques, canal Undertow, donc, pas Fear Inocucul) se multipliant avec la fin de l'album approchante, la dernière partie de "Blood and Wine". Et si question lourdeur une bonne brioche parisienne pour six ne craint personne, il ne s'agirait pas de continuer trop longtemps à tourner autour du pot en enfilant encore d'autres références  comme celles ci-dessus, et des mots tels que narcotique, Maryland... Goatess font du doom héroïnomane de toute première bourre, que ce soit dit. De la brioche au brown sugar.

Black Label Society : 1919 Eternal

Lorsque j'entends 1919 Eternal, d'un seul coup il me revient en mémoire que je me suis parfois longuement demandé, si ce n'était pas des fois Zakk Wylde qui jouait le rôle de Blondin, là, dans The Devil's Rejects, avec ses cheveux filasse de demi-clochard sudiste, ou en tous cas que je leur ai trouvé une ressemblance - et cela fait sens : me demandez selon quelle logique, cela s'appelle la perceptivité. 
1919 Eternal a des accents de ce que, paraît-il a essayé mais échoué à être Educated Horses : du Rob Zombie démaquillé (en fait, je m'étais également demandé, un temps, si Blondin susdit n'était pas joué par Robert lui-même épluché de son accoutrement habituel), et montrant dans sa belle nudité ce que parfois on devine sur par exemple certains morceaux de Hellbilly Deluxe 2, à savoir un fond hobo authentique et touchant, dessous les outrances horrifiques, les outrances synthétiques et les outrances trashifiques. Un vrai amour de la musique de ploucs métallisée comme véhicule d'une sensibilité crue, rustique, d'un bouquet entêtant comme celui de quelque gnôle agricole particulièrement vigoureuse.
Alors si vous avez bon goût, vous allez trouver 1919 Eternal à dégueuler, ainsi qu'un mélange entre les moments les plus saturés en glucose (parfois jusqu'au caramel cramé) d'Alice in Chains, Down et Ozzy (le gars Zakk a peut-être été son petit poulain guitariste, mais il chante surtout mieux que mémé, dans le genre) ; mais normalement si vous avez bon goût, vous savez déjà que les mots "Zakk Wylde" inscrits quelque part sont l'équivalent d'un écriteau "Ne pas entrer danger de mort, passe ton chemin pied-tendre on a des Winchesters".
Dans le cas contraire, et avec une paroi stomacale bien culottée, vous devriez être en mesure de savourer ce qu'on croit entendre ici par endroits d'un genre de Phil Anselmo apaisé, comme qui dirait qui aurait remplacé son De Niro intérieur par, justement tenez, un Ozzy intérieur, à d'autres une manière de Hail!Hornet inversé : où l'un montre des thrashers qui tentent de jouer le blues, l'autre voit des blouseux essayer de thrasher, avec leurs grosses pattes ursines ; ou encore une sorte d'Alice in Chains né tellement au bled qu'il n'aurait pas même eu le choix de se pencher sur son mal-de-vivre et gratter ses plaies surinfectées, ni de jamais se mettre sérieusement à la meumeu ou encore s'interroger sur sa sexualité - obligé de trouver un taf d'homme à quinze ans pour payer les couches du marmot de la Sue qu'il aurait engrossée au fond d'une grange un soir d'été encore plus morne que les autres. Et de façon plus large - ce que l'album est - un très solide de hard rock boucané, confit dans le bourbon.

jeudi 5 septembre 2019

Sodom : Tapping the Vein

J'aurais du mal à décider véritablement d'un ordre dans lequel les mettre, mais :  putain de pochette, putain de son cinglant, putain de grognement dark-electro (et à la brésilienne, encore !).
A part ça ? Comme pour un autre groupe de musique d'hommes, Venom : "Je ne veux pas dire du mal, Thérèse, mais c'est vrai qu'ils ont une aura".

mercredi 4 septembre 2019

Slayer : Christ Illusion

Un peu comme un World Painted Blood, Christ Illusion est un disque qui concilie son historique - le diable Lombardo en guise de caution d'un vice à l'ancienne - et butin raflé au passage de Slayer à travers la modernité : un certain punch sourdement empreint de neo et de groove-metal. Alors qu'est-ce qui fait que World Painted Blood est respectablement essoufflé - et Christ Illusion pas une seconde, jamais de la vie, même pas en rêve, crève ? Qu'il ne commette pas l'erreur d'être en colère - sentiment relativement étranger à Slayer, malcommode à tout le moins, et dont ils ont tiré le meilleur et le plus terrible pour God Hates Us All ? Pour sûr, Christ Illusion n'est ni en colère, ni révolté, il est... emporté.
South of Heaven est serpent ? Christ Illusion est félin. Le prédateur connu sous le nom de Slayer s'est fondu dans la masse, amalgamé au présent, ni un putatif paladin du vrai thrash de musée ni un militant de la grande modernisation et du jeunisme... juste un fauve dont le pelage se confond avec les ombres ("Eyes of the Insane"...), un tueur perdu dans la foule, ses griffes et son couteau dans les poches, prêts à larder les passants (et vos tympans, qui se sentent comme des pelotes d'épingles livrées à un adepte vaudou), les muscles prêts à gonfler et se tendre à tout instant pour bondir (Lombardo, crénom ! ce démon ne laisse-t-il jamais au disque un brin de répit ? merde, on croirait Rich Hoak à certains moments, tellement il a des fourmis partout, tout le temps, et les partage, avec ses guitaristes, et avec vous ; une putain de tarentule) et lacérer autour de lui. La peur est dans la ville.

mardi 3 septembre 2019

Slayer : South of Heaven

Si tant est qu'album de Slayer puisse être lascif - alors c'est celui-ci.
Mollesse empoisonnée, laxité redoutable, minces crochets qui plongent : South of Heaven est le serpent.
Pas celui qui apporte les pommes, non. Le toucher du vice, que l'on cherche en allant vers un disque de Slayer, se trouve là ; dans ces guitares-là, tièdes comme un pus chaud à l'égal de celui s'exprimant d'une "Sober", dans ces riffs qui vont et viennent comme la marée lèche le rivage de sa langue de mercure, dans cette voix molle et indifférente comme la cruauté adolescente - pas de trace pour sûr, dans cette juvénilité-ci, du feulement polisson des hormones en éruption, que l'on entend sur un Kill'em All pourtant rêvant des mêmes paysages de lande dévastée pour y faire ses quatre-cents coups : on est projeté ici dans un cauchemar white trash apocalyptique comme un télescopage de Mad Max avec Orange Mécanique ; aucunes hormones chez ces jeunes-là, qui ne semblent pas non plus avoir été pourvus d'une âme à la chaîne de montage, et n'exhibent à la place qu'un vide béant, vorace, terrifiant -, comme l'adolescence permanente qu'est cette peste nommée humanité ; dans cette "Dissident Aggressor" qu'on croirait une reprise ultra-toxique d'un morceau inconnu de Bomber (j'avais pas dit "lascif" ?) ; dans ce crépuscule couleur de sang que l'on nomme South of Heaven.
"On dirait le Sud", je te le fais pas dire...

lundi 2 septembre 2019

Slayer : God Hates Us All

GHUA - avec son délicieux acronyme aux accents de titre de Lofofora - est typiquement le genre d'album à vous donner le goût de sortir de sa flemme et maturité pour retourner au front chatouiller et horripiler ce qu'il y a de plus pathétique dans le metal (et n'est sûrement pas pour rien dans le fait qu'on puisse refuser année après année de s'y identifier), à savoir cet élitisme puant qui veut que tout disque ne vous demandant pas d'accepter une solide mesure de votre propre ridicule et ringardise, est considéré comme une forme de malhonnêteté et digne de mépris.
God Hates Us All, qui a pour autant que je me rappelle été sans doute mon premier Slayer, le premier en tous cas qui eut l'heur de me plaire avec ce que j'entendis alors comme des tournures hardcore, et que j'entends davantage aujourd'hui comme des emprunts neo bien intégrés à l'idiome naturel - est le meilleur album de Slayer. Là, c'est dit. Avec peut-être South of Heaven, pour représenter le pinacle de l'autre Slayer, celui de l'origine ; celui où "thrash metal" est le nom d'un venin sournois.
Entre autres, d'ailleurs, parce que justement God n'exige pas à tout prix de vous que vous accédiez à votre plaisir en passant par les ronces (ce serait bien paradoxal avec leur discours, moins avec la foi actuelle d'Araya) d'une forme de tradition grotesque par impératif de l'être et non par une quelconque forme de nécessité réelle. God Hates Us All sonne comme du Slayer à n'en pas douter, car comme suggéré plus haut, les idiomatismes neo sont parfaitement amalgamés et mis au service du, a-hem, propos slayerien, n'est-ce pas. Clairement, nous n'avons pas là un album de neo (et puis, quand bien même ?) mais un disque de thrash qui vit avec son temps (ce qui, effectivement, est pêché dans le metal), ou plutôt éveillé au monde qui l'entoure, de thrash urbain et connecté au réel plutôt qu'à de sempiternelles et poussiéreuses chimères... C'en est presque beau, à vous en donner envie d'encore enchérir en formules choc - "le plus metal des disques de neo", quelqu'un ?
Le dialogue du reste n'est pas bien enchevêtré ou assourdissant : on entendra juste un peu d'un groove nouveau, une élasticité discrète venir dépoussiérer juste un peu - pas trop, on ne dénature pas un putain de manoir hanté comme ça - la dynamique de Slayer, accompagnée bien sûr d'un fin glaçage au goudron sur les guitares. Rien qui empêche God Hates Us All d'accomplir impeccablement ce qu'on attend d'un bon album de Slayer : blesser les oreilles d'un couteau empoisonné, et déployer une violence qui vous colle au siège ; ce que - l'un tant que l'autre - l'album prodigue avec une ignoble largesse ; ce que l'élitisme metal, cet idiot qui aime tant se sentir réactionnaire que peu lui chaut l'être en tenant debout, reproche à Slayer, c'est de le faire en utilisant des moyens contemporains qui sont vus en soi comme une coupable et pour tout dire vulgaire escalade - quand Slayer à ses débuts ne s'est pas imposé autrement, que par cela même : l'escalade obscène.
Ce qui fait que vous disposez avec cet article des noms de deux seuls disques de Slayer qu'il vous faut : avouez que c'est commode, pas vrai ? Quel dommage qui manque celui qui ne rentre pas dans les définitions du même type, comme ces deux-là, et qui est pourtant celui que j'ai le plus écouté et le plus ancré profond, comme une tique : le cacophonique tonnerre qui a pour nom Christ Illusion.

samedi 31 août 2019

The House of Capricorn : Sign of the Cloven Hoof

Oui : Marko - LE Marko, celui de l'espèce Pavlovic - a commencé sa carrière hors du grosbrutalquitâche, sa carrière de gothmonger des Badlands... comme fan de Torche. Que ce soit exclusivement une punchline ou fondé sur la moindre réalité (autre que le fait objectif que le premier The House of Capricorn joue du stoner à riffs larges et voix claire aérienne) importe peu : c'est ce qu'on entend... et c'est ce qui souligne déjà toute la différence, toute la singularité de l'univers où Marko vit, et la puissance avec laquelle, non pas il l'invoque, mais vous y traîne. Entre les dents.
Torche, oui, mais plombé par une lourde atmosphère vampirique à couper au couteau, lourde comme le sang noir qui vous engorge les veines à l'écoute de ce stoner-là, du Torche avec des rythmiques aussi lourdement, inflexiblement, impitoyablement appuyées que l'original mais sans la texture autoroutière et/ou sportive à la manœuvre chez l'autre : plutôt celle du gourdin d'un bandit de la steppe, ou celle des sabots dont le titre ne se réclame pas pour rien ; et avec un son de guitares écorché comme du black metal bien toxique, peu importe là non plus de savoir si le bougre écoutait déjà avec gourmandise tout le beumeu français et le "produit par Francis Caste" qu'il trouvait ; quant à la voix, elle est effectivement un peu plus typée tabasco que par la suite, moins cache-poussière, mais elle aussi révèle par endroits un tranchant rouillé et peu porté à gueuler en décapotable et toutes autres choses festives, non plus que le renflement des guitares n'évoque la moindre grosse cylindrée.
Non, l'automobile n'est pas le véhicule de ce qui remue dans The House of Capricorn - mais les veines, et un cœur massif et malveillant son moteur. La soif religieuse, on l'entend déjà qui appelle éperdue, derrière même les envolées à gorge déployée de rigueur, qui cherche où s'étancher ; quand bien même la liturgie n'est pas encore irréprochable et intimidante comme elle le sera dans In the Devil's Days, et la croisade sur le pied de guerre comme dans Morning Star Rise. Hé : on parle quand même d'un disque de "stoner" qui s'ouvre sur un morceau nommé "Aurora Funeralis". Stone, en vérité ; de celles dont sont faites les stèles vermoulues où se lisent encore sous le lichen des malédictions gravés, de celles dont le bord est taillé jusqu'à trancher cuir et os, de celles dont on fait les meules qui broient ; allez, foutons les pieds dedans façon Braddock : graveyard stoner. Pas davantage ici que dans Creeping, Marko ne choisira-t-il le black qui roule ; mais la pierre noire.
Et figurez vous un peu qu'aujourd'hui le Pavlovic ne veut plus être affilié à la scène stoner par les gens qui doivent juger sa musique, ce que l'on respectera en ne déballant pas en public une nouvelle identité (du reste bien peu dissimulée, de par le caractère marqué de sa musique, à qui tient ses oreilles ouvertes) - mais franchement, Marko mon poteau : d'une, y a pas de quoi avoir honte de la qualité de ce stoner-là, de deux, même ce Sign of the Cloven Hoof, vous y jouiez déjà bien plus que du simple stoner, et il faut être un imbécile ou un pot pour ne pas s'en rendre compte.

vendredi 30 août 2019

New Mind : Fractured

Dans le genre bête de machin chelouzarbi chiant comme pas deux à décrire, et néanmoins qu'il indispensable de faire passer aux trois pékins qui savent encore qu'écouter de l'electro-dark-whatever, c'est vital, et c'est une question de tout autre chose que juste bouger son corps devant des personnes de l'autre sexe (ou pas) attifées tout en noir - même si ça parle aussi très violemment au corps - aujourd'hui, encore pire que Mentallo & the Fixer : le premier New Mind.
Fractured est un de ces disques avec celui de Necrofix, qui font que la lettre N guère moins que le K possède une aura nocive dont il faut se méfier comme la peste.
Rien de fondamentalement - ou plutôt d'ouvertement (ces beats, tout de même...) - inorthodoxe ou aneuclidien ici dans les sonorités synthétiques ayant cours, la voix n'est même pas tant saturée ni robotisée, comparativement à bien d'autres choseries electro-indus (tenez, sans aller chercher loin ni parmi les gros nuls : Gary Dassing)... Et pourtant impossible de se défaire de la sourde et permanente impression d'être un corps étranger dont la présence passe miraculeusement inaperçue, au milieu de l'écosystème où l'on se retrouve injecté (ainsi que le serait un microbe débile), exclusivement peuplé de choses qui sont l'équivalent de squales géants ou de raies torpilles larges comme des mantas, pour le règne de l'intelligence artificielle ; l'impression d'être propulsé au cœur des artères immenses du TechnoCentre imaginé par Dan Simmons ; et de nager comme on peut dans cette encre noire aux courants puissants, souplement fouettés par les étranges pulsations irriguant ces consciences inhumaines et leurs cyclopéennes spéculations, se sentant caresser par des chants de baleines qui pourraient vous trancher en deux d'un souffle un peu plus appuyé - vous eussent-ils seulement senti, dans le creux de leur onde qui gracieusement s'enroule autour de planètes entières, en écharpes de râpeux éther.
... Et dans le même temps Fractured rend tout cela - ces ambiances vastes comme la peur, ces plongées dans le grand bassin de la conscience et les à-pics de la corrosion, ces beats à la nature frontalement étrangère, cette maîtrise organique de samples qui prennent à la fois une place énorme, primordiale, et ne font pourtant que se fondre dans la masse de tout le reste comme s'ils avaient été créés avec (qu'ils soient au premier plan comme au dernier, d'ailleurs, comme la tranche d'Orange Mécanique sur "Individual Will" : elle fait partie du film de Jonah Sharp, à ce moment-là ; ah çà ! on ne parle pas juste de piller Seven et L'Armée des Douze Singes pour faire sa récolte d'intros-punchlines, si vous voyez ce que je veux dire) - la plupart du temps parfaitement, sinon dansant, du moins mémorablement mémorable et marquant, dans l'énergie que tyranniquement cela impose comme nouvelle électricité de vos synapses ; enfin, cela, c'est peut-être parce que pour ce qui concerne votre serviteur, Fractured a été un des premiers albums d'electro indus qu'il a écouté, et il ne peut garantir à 100% que d'autres que lui puissent considérer comme normal le langage de morceaux tels que "Hatespill" (bon sang de bois !), "Guilt" ou "Onezero 8" (e-e,e-e,ex-terminator)... Ces morceaux sont tellement bizarres, hors des formats courants et des canons d'efficacité et d'usage, tenez, qu'il ne jure même pas d'en coller de nouveau deux remixés (et encore moins orthonormés pour les dancefloors de toutes les manières) en queue de l'album, après ce qui ressemble pourtant à un final aussi monumental et définitif que "Rain (Absolution)" ; comme deux scènes post-générique mi-queue de poisson mi-twist au goût âcrement ambigu. N'empêche.
N'empêche aussi qu'on se retrouve souvent devant la sempiternelle question de savoir où aller chercher un film de science-fiction vraiment bon et terrifiant, mais qu'on n'ait pas déjà vu, tant la liste est réduite, notoire, et rarement renouvelée ; y voici une réponse : Fractured. Un peplum ("Like Love", sacré nom, quelle scène ! et quel enchaînement avec la reprise de l'action sur "Soft Color Bleed"...) de la perversité cyberpunk, où se rencontrent Akira, 2001, Dune, Hyperion, Salo, Blade Runner, et quelques autres encore peut-être.
Après ce premier album qui entra directement dans la caste des Classiques (vous étiez incomplet avant, croyez moi), la carrière de New Mind, avec une certaine triste logique, a coulé corps et âme.

jeudi 29 août 2019

Sarkoma : Integrity

Vous avez toujours, non pas regretté que Helmet soit Helmet, et joue ses riffs brutaux avec une telle impeccable propreté, les lunettes toujours impeccablement ajustées sur l'arête du nez tandis qu'ils vous sciait les membres : la subtilité et l'ambiguïté sont de bonnes choses - mais conservé néanmoins cette petite curiosité, de savoir de quoi leur musique aurait eu l'air, jouée par des crasseux ? Non, ne me rétorquez pas -(16)-, je n'ai pas dit "par des taulards".
Quoique, on les collerait bien dans la cour écrasée de soleil de quelque prison de film américain, lorsqu'on entend d'entrée dans le disque les accents fusion mâtinée gang de Samoans mal nourris de "Tuesdays". Ce n'est pas comme si cela avait de quoi étonner : mettez dans la même phrase Helmet, Tool, Rage Against the Machine, Quicksand, et voyez comment aucune syntaxe n'est nécessaire, autre que quelques virgules, pour que tout ce petit monde s'entende très bien ensemble.
C'est de cette fusion-là qu'il est question : pas d'Urban Dance Squad ni de Clawfinger ou des Red Hot, mais de ce feeling "bâtards partout, étiquettes nulle part" qui fait au-dessus de tout le si grand charme des nineties ; ce feeling hip-hop qu'on retrouve dans le groove de Sarkoma (comme du reste on peut, de façon plus subtile, l'entendre chez Cowards sans que personne aille s'aviser de dire "fusion" à leur égard), sans qu'un seul "jump" ni même un timide petit "yo" soit jamais prononcé : on reste bien élevé. Integrity c'est donc un peu Helmet fusionné avec un groove canaille qui fait parfois penser au premier Bungle - le meilleur juste devant California, chacun le sait - et à tout ce que les nineties globalement avaient de coulrophile, Pork Soda, Acid Bath, Stephen King, Korn, Infectious Grooves... tout le toutim - mais en civil et en baggy, pour se mieux fondre dans des embrouilles de Samoans - très nineties également, les Samoans, vous avez remarqué ? Et si vous êtes capables d'imaginer Mr Bungle sans l'hystérie et la fête (foraine ou klezmer), vous avez une petite idée de l'inquiétude que peut procurer par endroits Integrity. Si le démarrage de "Less by one" ne vous donne pas envie d'avoir un nez rouge pour dodeliner de la caboche façon scie sauteuse, un rictus sinistre et imbécile agrafé aux babines... Oubliez les années 90, quelque chose vous échappe.
Oui, au contraire par exemple de l'album de Deaf Indians (que marqué par les publicités de l'époques je n'avais pu résister à l'impulsion d'acheter, vingt ans après la guerre, lorsque je le croisai dans un bac à soldes), l'unique disque de Sarkoma est une vraie perle sous-estimée de ces années-là, sans exploit individuel puisque tout y est de façon compacte brillamment exécuté, comme une attaque de rugby, avec en sus une sorte d'honnêteté crue et sans chichis dont - pour sortir un instant des références qui lui donnent l'air d'une chose strictement datée, un genre de film à costumes - l'on ne voit guère d'équivalent que chez Planes Mistaken For Stars ; et l'on ne peut s'empêcher de se demander qui l'emporte, entre le prix tout particulier - et bien réel - que lui donne son caractère unique, et la curiosité de savoir si pareil talent aurait eu matière à se développer encore et jusqu'où.

Tool : Fear Inoculum

Notez bien que, de la part de mecs qui n'ont à peu près rien (un pauvre morceau joué live il y a quelques semaines ? allons, allons...) laissé fuiter pendant une douzaine d'années, jusqu'au moment de pouvoir enfin tout farauds annoncer l'événement pour une paire de semaines plus tard, un album entier disponible sur le beuoué cinq jours avant la dite date...
Il est permis de fortement dubiter, et envisager l'hypothèse de la fuite volontaire, dont le contenu soit, au hasard, une répétition, ou bien un brouillon de nouvel album déjà mis à la corbeille voici sept ou huit ans.
A fortiori lorsque c'est à tout à fait à quoi ressemblent les morceaux du putatif album.

Rendez-vous demain pour la réponse.


Fight Amp : Birth Control

Vous aimez beaucoup Hammerhead (vous adorez même leur part la plus rêveuse, Vaz, avec son goût de fer et de sel), Into the Vortex est parmi vos plus vieux amis et tout... mais vous trouvez que l'humeur punitive leur va bien, et vous avez toujours sans osé le dire déploré que ce dernier disque comportât si peu de morceaux dans la veine patibulaire de "All this is yours".
Fight Amp sont comme vous. La voix qui n'aime que les phrases sur une seule note et n'en connaît que deux en tout - mais les beugle à s'en péter les cordes -, les riffs pas beaucoup plus colorés, le son de basse qui baissera pas les yeux fût-ce Ben Green en face, la gaieté globale à fiche le cafard à Chris Jerue... Parole ! même l'instrumental desperado - mais si, rappelez vous, ce pénible coucher de soleil poncif qu'on devait se taper sur tous les disques de cursedcrustcore dans les années 2000 - est bad ass comme un garagiste du Minnesota qui au bout de quatre relances de son comptable vient te réclamer en personne le paiement de l'ardoise que t'as chez lui.
Vous allez passer un bon moment, c'est garanti sur facture.

mercredi 28 août 2019

Mentallo & The Fixer : No Rest for The Wicked

M&TF à son plus harsh et son plus funky, indissociablement. On pense cette fois vraiment fort au vieux FLA - époque Gashed Senses plutôt que Total Terror - mais qui débarque, hilare et un peu fébrile, en discothèque comme on tombe du futur dans le présent, sous l'effet massif d'une drogue qu'il vient à peine de découvrir et dont, partant, il explore les effets en direct et à mesure - la pochette semble d'ailleurs documenter précisément cela, qu'on entend.
Les preuves sont donc ici, accablantes : M&TF appartient bien à l'origine à la brutale espèce qu'est l'EBM ("Lunatik", si ce n'est pas du Claus Larsen des tout débuts... presque), et pas de la moins voyouse, encore. Mais déjà alors, avant donc qu'il ne transcende sa condition humaine et biologique, il charrie dans ses veines en guise de sang un mélange déjà tellement chargé en substances étrangères qu'il est à cheval sur plusieurs formes de vie, et son pouls se sculpte avec une lascivité mécanique dans des paysages de metal à l'infini, de même que les déjà caractéristiques envolées de synthés angéliques claironnent ici peut-être encore plus fort que dans d'ultérieurs albums plus sentimentaux, et sans rougir face aux rythmiques barbares... Tout tonitrue, se déchire, se fracasse dans l'extase et l'ivresse sur ce premier album, broyant les barrières des sens : No Rest for The Wicked, assurément, est l'album le moins subtil de Mentallo ; mais tout sauf le moins intoxiqué ; sa brutalité même, il s'en enivre, ainsi le beat particulièrement milicien de "Breeder", qui semble arraché à Rabies (ou à The Rich Man's Eight-Track Tape aussi bien, tenez, puisqu'après tout les deux disques sont sur un pied d'égalité pour discuter tonnes de tôle froissée) pour, bien loin des visées émeutières de ce dernier, en faire une sorte de mantra à engendrer des mutations déshumanisantes - parfait, juste après avoir eu le cerveau convenablement concassé par celui invraisemblablement gorille de "Telepath"... Au fond, la perchance ultime à l’œuvre dans No Rest for The Wicked, c'est le beat ; l'EBM comme hallucinogène et dissociatif en soi.
L'un de leurs disques les plus brillants et sidérants, aussi, sous les airs naïfs de ses lignes de basses primitives - "Incantations", on frise Fad Gadget - et ses beats qu'on croirait frappés à un doigt : une "Narcotik Calling" possède toute l'ampleur de la plus profonde techno minimale, sans la pompe ; et de même la conclusion "Day of Ascension" conjugue une vibe old-school bien enracinée, à des cieux ouverts sur le grand large stellaire et leurs ténébreuses affaires. L'EBM déjà, aussi, comme véhicule mystique.