mardi 16 juillet 2019

Gorogoroth : Under the Sign of Hell

Des fois je vous jure, je me décourage. C'était si compliqué, bonhomme (oui, des fois je me parle avec la voix de Gérard Lanvin), de faire une bonne vieille synthèse des familles ?
Under the Sign of Hell et moi, ç'a longtemps été un coup sur deux. Un coup il me plie de rire et d'embarras - je suis empathique, que voulez vous ? - et un coup il m'impressionne ; je ne l'ai acheté que deux fois à ce jour, mais il était temps de débrouiller un peu tout ça, avant que cela ne finisse par une revente, et donc une troisième acquisition en embuscade.
Comme dirait Michel Chevalet, en fait c'est simple : Under the Sign of Hell est terriblement impressionnant justement parce qu'il est ridicule. Ces mélodies à vous démanger de, je cite, "envahir la Pologne avec une épée en plastoc" ? Un peu, qu'elles sont à se rouler par terre : d'une, c'est du black, de deux c'est cela même qui donne bien plus de mordant et de sel à la sale production lavomatic de cet album, qu'à tant d'autres où non seulement tout est illisible du sol au plafond, mais misérable, sans puissance, sans aucune accroche émotionnelle, tout dans la cérébralité élitiste. La force de ce disque, c'est le pathétique et la vulnérabilité totale avec lesquels il se donne.
Là encore, merci Lords of Chaos en ce qui me concerne : Under the Sign of Hell, c'est cette scène où Kristian Vikernes, tout tête-à-claques suprême que soit déjà son personnage à ce stade, avec son fatras tolkieniste de geek evil (louse compte double), entre en studio et, avec sa sale gueule et sa sale aura de merde, te vous balance la musique la plus saisissante qui soit dans sa naïveté qui ne laisse subsister aucune barrière avec l'auditeur, à en faire verdir le charismatique Euronymous et ses yeux rêveurs. La foi, totale. Le souffle torride de l'enfer, qui brusquement te caresse le visage avec la même aménité que lorsque tu ouvres la porte du four pour faire coucou à ta pizza congelée (le parallèle entre Varg est une pizza n'était pas voulu au départ, mais de toutes façons ils l'ont déjà fait jouer par un Juif, n'importe quoi est indulgence après ça). Les photos de Nattefrost écroulé dans son vomi dans sa baignoire, et ainsi de suite. Le coming out satanique de Mz.412. La présence du Mal, entre deux bouteilles de Biactol éreintées, tel qu'on ne l'a guère ressentie bien souvent depuis les débuts de Slayer. Le black metal, dans tout son pouvoir bien réel de malfaisance, né dans le caca mental et le palpable.

Korn : See You on the Other Side


Ça faisait longtemps, pas vrai ? Trop.
Je me refaisais récemment ce constant, particulièrement aigu en repensant à Remember Who You Are, et qui régulièrement vient parasiter la réflexion lorsqu'on médite sur Korn - que Korn, si tough, dru et sous-accordé tentent-ils parfois de jouer, ce n'est jamais du hardcore, et ça n'a jamais été du metal, n'en déplaise tant aux défenseurs qu'aux détracteurs du neo. Korn, ç'a toujours été bien plus de la fusion que la fusion elle-même, laquelle pour sa part et mis à part Faith No More, était du rap-metal ou du funk-metal ou du disco-metal.
Korn, c'est la fusion qui a réussi, et donc abouti à une nouvelle matière, caoutchouteuse, élastique, même pas tout à fait décidée non plus entre rock et pop - et si on y regarde, d'ailleurs, même quand elle est supposée avoir commencé à grave pomper sur NIN, eh bien finalement elle a compris avant Trent lui-même à quel point le r'n'b à 98%, dans la recette libre de son pot hyper-hybride, c'était extrêmement cool. Et même s'il est un petit cran dessous en termes de bride lâchée à sa propre légitime et réjouissante mégalomanie, See You on the Other Side est bien de la famille des Untouchables, des Issues, des Peachy et des Remember (d'ailleurs regardez : le bonus japonais pourrait aussi bien être sur le premier que sur le troisième cités). Du Korn pervers plus-que-polymorphe. Un vrai marchand de glaces ; de ceux où on a toutes les peines à pas prendre 6 boules.
Oui, Korn a physiquement compris un paquet de choses importantes, à plusieurs moments de son parcours ; à l'heure où va sortir bientôt (la rentrée, au poil pour décorer votre nouveau sac à dos) un nouvel album, espérons qu'ils s'en soient rappelé. En particulier qu'ils ont inventé un genre, et que ce n'est pas le neo, mais : Korn. Et que par conséquent ils ont tous les droits, hormis celui de faire ce que les gens ont décidé qu'était un disque de neo. Je vous fais confiance, les garçons.

lundi 15 juillet 2019

High Fighter : Champain

Certaines musiques sont si fort associées entre elles par le biais transversal de la personnalité d'un de leurs fans, qu'elles finissent par l'être à lui dans ma cosmogonie, et dans le respect dû à ces formes d'harmonieuse cohésion. Au rayon, l'on trouve d'évidence le Bernard-metal ; mais également la Elovier-Dranis-music : encore appelée par l'un des intéressés (dans un texte  brillant dont le prétexte ne me revient pas à la mémoire) la musique de bâtard.
On y rencontre bien sûr rien moins que Life of Agony, Acid Bath et Hangman's Chair - mais plus précisément, pour le sujet qui nous occupe aujourd'hui, Starkweather, Treedeon et Crisis : comme chez ceux-là, la température ou le pH chez High Fighter sont aussi ardus à déterminer que le genre sexuel, ou la direction ascendante ou descendante des riffs. High Fighter peint un féroce, grandiose et ombrageux contre-jour tout en rasantes lumières sanguinolentes de jour qui tombe et nuit qui monte, en brûlures rafraîchissantes. De hardblues héroïque et d'âpre blackrust : voilà de quoi est fait un Champain qui pourra aussi remuer des souvenirs, arômes de Chrch, de Crowskin, de Sacrilege... et des précieux Herem - tiens donc, Bernard, vous ici !
Pour faire rien qu'un brin de tourisme parmi les références extérieures à tout cette lunaire famille du metal-carcajou, imaginez ce que Kylesa a pu jadis avoir de terrifiant et de vampire, et faites le jouer du heavy-doom glorieusement vénéneux, et régulièrement pris de violentes contractions sur la poignée d'accélération, qui l'envoient hurler un stoner nocturne, campé dans de cruelles cuissardes de cuir noir, dont les hordes motardes déboulent toutes environnées d’érinyes et autres harpies. Une musique profondément bizarre, qui n'a pas une goutte de salive rabique à perdre à paraître à tout prix l'être, un hard rock inquiétant, vespéral, animal, aux crocs que l'on devine prêts à déchirer, un truc lycanthrope - quoi de plus bâtard ? Mona Miluski à elle seule est déjà un bestiaire mythologique complet, mais son groupe derrière ne l'aide pas petit-bras pour, au hasard, aux virages redoutables d'un "Kozel" transformer une trajectoire en cruise control hard rock pur jus, limite Kyuss meilleure époque (Wretch), en un chaloupement particulièrement viandard de bandan'hardcore new-yorkais (le Saint Nom de LoA fuse rarement par hasard) - et bon Dieu, cette vociférante à fiche une descente d'organe à Candace Kucsulain... De la musique de gros bâtard, je vous le dis.
Bref : j'ai écrit une fois que continuer année après années de lire New Noise/Noise Mag se justifiait toujours par un disque incontournable par numéro ; cela n'exclut pas pour autant qu'il y en ait, parfois, un peu plus d'un.
Alors je ne devrais probablement pas finir cet article là-dessus, mais je ne peux m'en empêcher au vu de récents, moins récents, et récurrents incidents : tous ceux qui bavent sur le magazine, c'est avec la plus cordiale joie que je vous chie dans le cou.

Heaven Hill : Mellow Corn


"L'A-mé-ri-queuh, l'A-mé-ri-queuh - je veux l'avoir, et je l'aurai...
L'A-mé-ri-queuh, l'A-mé-ri-queuh - si c'est un rêveuh, je le saurai..."

(P't'être pas le bon Joe remarquez, vu les couleurs et le caractère du liquide, on penserait plus au cadet d'Averell au bagne... tagada tagada...j'ai rien dit, donc).

Bouteille entamée mi-2015.

Eau-de-vie de maïs du Kentucky, réduite à 50% ("100° proof" pour ces tarlouzes de ricains).

Du pur whiskey de maïs ? Miam ! Un cow-boy incarné par Terence Hill en 1973 ne saurait refuser. Son blair ? Putassier. L'équivalent olfactif des 'Yeah' de Rob Zombie et p't'être même de Marilyn Manson. Mellow Korn ? Du bourbon en plus bourbon, en encore plus chimique, sans chichis de bourbon de capitaliste à la Blanton's / Eagle Rare, juste le côté "vernis-vanille" qui se limite à une surface odorante parfaitement uniforme, lisse, et immuable. Un air de cousin-frère (y a consanguinité dans ces coins dit-on) du Gentleman Jack. Flan pâtissier (œuf-vanille). Laque. Avec un fond vaguement cartonneux.

Au goût, basique, mais pas impersonnel pour autant, et même assez bizarre. À l'ouverture on était dans le bourbon idéal pour déboucher les canalisations, avec son nez bien plus séducteur que la bouche. Mais en se tassant, je dois dire qu'il est devenu plus civilisé, voir assez gouleyant - même si pas du tout subtil ou voué à la dégustation ; plutôt à la descente de larynx sans préavis, marquant son passage d'une note chelou que je qualifierai de "ionisée", mutante, comme qui dirait une version "brundle mouche" du bourbon classique, les molécules du breuvage connu ayant été ré-assemblées à la hâte par un programme non-humain pour obtenir un liquide du nom de Mellow Corn dont personne ne veut sinon les hobos peu sourcilleux, orné d'une étiquette d'épicerie du trou du fond de l'Est américain tenue par des bouseux psychopathes à la Délivrance... Il a toujours ce goût vanilleux ou vanillesque à la fois commun et bizarroïde, je ne sais pas dans quelle mesure ça tient à la proportion de maïs dans la distillation, mais c'est comme ça. Et ce fond savonneux... Rien d'aimable dans ce Mellow Corn, seulement l'assurance d'être toujours là pour faire office de whiskey à flasque. Le vrai tord-boyau du Kentucky comme il doit l'être, donc.


dimanche 14 juillet 2019

Té Bheag (Pràban na Linne)


Té Bhéag (prononcez Tché Vek), un nom qui me faisait sourire, une bouteille de matelot marin tout à fait sympatouille. Puis à la découverte : ce fut "ouais, bien", mais rien de folichon, enfin comme dirait Gégé, "un goût de jus de vieux meuble", ou comme je dis quand je suis d'humeur synthétique : boisé... En somme, ce fut le fût (j'sais pas vous mais je sens qu'elle va être pénible, celle-là...)

Pour tout dire rien de plus qu'un blend quelconque en plus "sale". Sale et banal. Et pis j'ai ressorti la teille au pic de la canicule - alors qu'il faisait 32 degrés dans mon appartement et que mes whiskies commençaient à bouillir tranquillou. J'ai décidé de la boire parce que les gérants de Neuneuland ont dit qu'il fallait se réhydrater régulièrement, et que donc, sachant que dans un whisky à 43 % il y a tout de même plus d'eau que d'alcool, si on se laisse 1 gros % classable en "divers" pour les arômes et les bouts de liège qui sont tombés dedans, y en a quand même 56 % ! 56 % de flotte : je suis dans les clous. Et ce Té Bhéag y est aussi. Mais de girofle (qu'est-ce que je vous disais ?) Reprenons : sur gros glaçons, donc (ma clim' à moi, efficace et écolo) : il est bon, le con. Oh, ça reste un blend boisé-trivial, mais avec la p'tite touche taquine de reviens-y genre épice (girofle, si j'l'ai pas déjà dit) + ch'tiot goût de fumée poivrée. Paraît qu'ils foutent du Talisker dans leur sauce, j'y crois sans mal, y retrouvant carrément ce goût d'iode poivrée fumée encapsulée dans un genre de bourbon écossais. J'ai l'impression qu'il y a aussi du Ben Nevis... Taliskis ou Ben Never ? Le seul truc qui m'emmerde c'est de l'avoir payé plus de 40 balles, alors qu'à ce prix on a un Talisker ou un Ben Nevis, justement. 'Foiré de caviste !
Je mélangerai les deux un jour pour voir ce que ça donne, tiens. Parce que j'aime bien qu'on se foute de ma gueule mais y a des limites, Monsieur Tché Vek !


vendredi 12 juillet 2019

Pig : Wrecked

Raymond Watts est un sournois ; qui s'accommode fort bien de n'être que rarement dans la lumière, et encore est-elle alors temporaire et bien relative ; de passer pour un second couteau, un suiveur plutôt qu'un débroussailleur ; le pote qui passe de temps en temps, et entre les deux bricole des trucs dont on ne sait pas grand chose de précis.
Pig n'est certes pas des vieux groupes d'electro-industriel métallisé celui qui a la réputation la plus saillante, la plus étincelante, ni la plus extrême ; Wrecked, assurément, n'est ni aussi thrash et mécanique que Ministry, ni aussi sexuellement déviant que Nine Inch Nails, ni aussi sociopathe et détraqué que Sielwolf... Il rôde, décidément plus squale que suidé, dans des eaux troubles, où il est un peu tout cela à la fois (en sus d'apparaître par éclairs comme l'album que je n'ai jamais, à mon grand dam, entendu de la part de Die Warzau).
De façon probablement assez logique, Wrecked montre Pig comme un genre de KMFDM où la potacherie s'est vue remplacée (et le résultat rendu plus... mat : écouter Wrecked pendant une crise de KMFDM-ite peut le faire paraître terne, ce qui serait un tort, surtout pour vous) par une forme de grivoiserie déviante - jamais ostentatoire, toutefois, ni au détriment d'un groove fort moelleux et accommodant ; un peu KMFDM qui rencontrerait Foetus au hasard des méandres d'une version intégralement cartoon et défoncée de Natural Born Killers, canicule comprise. Bref, en un mot comme en cent : Wrecked est une pénombre chaude, vorace, moite et accueillante. Et Monsieur Watts est un homme discret, qui pioche un peu partout ce qui lui donne de l'appétit ; il est également homme à mettre du Foetus un peu dans tout ce qu'il fait - mais même cela, il le fait avec cette discrétion qui le caractérise : oh, pour sûr on pourra se croire loin, ici, d'un Risen à venir bien plus tard, par exemple, et de ses extravagances en équilibre, telles Jean-Claude Van Damme en écart entre deux poids-lourds, sur White Zombie et Prince - mais l'est-on d'ailleurs vraiment, où le glamour à la tronçonneuse dudit album n'est-il pas lui aussi une forme de cette même ombreuse discrétion, qui faut que tout aussi bien que les noms précédemment évoqués Wrecked en évoquera d'autres plus européens, par de certaines approches instrumentales ; et donner envie de crier plutôt à un croisement entre Psychopomps et Foetus... avant que de nouveau pester que ce n'est pas cela non plus.
Wrecked et Pig ressemblent en vérité à tout cela et ceux-là, l'espace d'un instant mais souvent plus - et chaque fois pourtant invinciblement l'analogie vous glisse entre les doigts, comme une serpent en vous couvant d'un air gourmand et brillant d'une forme de torve miséricorde digne de Bain Wolfkind, tandis qu'il se retire loin de vous et que cela n'a rien de rassurant - pour chaque fois retourner s'enrouler dans les ombres, où les contours et les formes sont mal définies et mouvantes, où ne se distingue tout au plus que son œil de braise et de velours, ombres qui semblent faites de la matière même de la voix de Ray - car déjà vous l'appelez Ray, et déjà vous accordez moins d'importance que tout à l'heure à savoir dans quoi exactement vous êtes en train de vous fourrez... Bien ; bien...
Probablement n'aurez vous même rien de plus qu'un sourire béat sur les lèvres lorsqu'il vous sautera à la gorge.

mercredi 10 juillet 2019

Tovarish : If the War Comes Tomorrow

Tu parles d'un camarade... Tovarish ne te facilite pas des masses les choses : If the War Comes Tomorrow c'est ambient, mais y a de grands cris de guitares black déchiquetées et de micro tout frit, c'est sporadiquement ponctué par une batterie mais n'y a aucune colonne vertébrale rythmique au disque pour te maintenir le muscle cardiaque en activité... C'est un putain de serpent mais ça passe tout son temps à dormir, ou alors à paraître déployer autant de force, dans les accès de rage déliquescente, qu'un lombric obèse. Ça paraît thématiquement mélanger un peu, dans une sorte d'abchronie radioactive ou plutôt passive, tout ce que ça peut sur le thème de la guerre froide et de l'aversion réciproque américano-soviétique, à ne plus trop savoir de quel côté du rideau de fer et de la foi l'on se trouve, ni en quelle année, entre raclements industriels et samples sépia, entre Wilt, Nadja, Nine Inch Nails (ces élégies ambient polaires, comme des inversions d' "A Warm Place"...), The Great American Desert...
La clé s'en trouve probablement (avouez que c'est bien organisé) fournie, ou plutôt suggérée,  délavée, dans le titre, et le thème être non pas la guerre, mais cette angoisse permanente si typiquement moderne, depuis plusieurs dizaines d'années déjà ce qui prouve bien la réalité de son effet - d'une sorte d'état permanent de guerre imminente et présente à la fois, toujours dans la vision périphérique, faisant que l'on perd justement la notion du temps où l'on est dans les faits, et jusqu'à la certitude - aidés par de pareils disques - de n'être pas encore au pays des spectres éplorés et des trépassés, à se dissoudre dans l'acide de thrènes  electro-indus écorchés, dans la manière de Gridlock ou Holocaust Theory... et d'y voler dans les mols courants tels des méduses, ainsi que mollement flotte l'album entre ambient, trip-hop sub-pharmaceutique et blackdrone, avec une absence de contour net qui va encore un peu plus loin que chez Khost, et finit un peu hagard et paumé tel un clochard de sa propre conscience, dans les friches  industrielles de ses rêves par trébucher sur une manière de forme plus-que-crépusculaire, rappelant tout au plus la désolation de Svartmyrkr, de religion qui ne relie personne pas même soi.
On n'est pas beaucoup plus avancé ; on se sent vide... peut-être juste un peu plus évidé qu'au début, creusé, sans savoir de quoi, comme d'avoir subi à peu près sous anesthésie une ablation chirurgicale scélérate. Volé sans laisser de traces, laissé à hanter un désert, celui de votre propre personne.
Ce doit être ça, qu'ils appellent la guerre froide.

mercredi 3 juillet 2019

KMFDM : Naive

Angst montrait KMFDM à l'apogée de son thrash funky, Naive l'expose au pinacle de son funk thrashy. On n'ira pas jusqu'à dire que c'est encore plus synthétique parce que c'est là une impossibilité physique - mais, forcément, pour le coup ça sonne moins (les rares fois où ça thrashe un brin) Metallica et plutôt Megadeth : qui s'en plaindra, je vous le demande ? D'autant que, surtout, je vous le donne en mille ? Ça sonne plus funky, exactement !
Ce qui signifie que, bien sûr, les lignes de basses sont plus en valeur, et elles n'ont rien à craindre de l'être, tant le talent à l'époque était là et peuvent-elles claquer avec impudence ni pudeur, mais aussi que les guitares sont là pour griffer plutôt que déchirer, et que les beats sont toujours aussi proéminents, simplement un poil moins autoroutiers (vous savez ce que funk veut dire, exact ?), et là aussi : quelle insolence, et quelle science ! Vous pouvez donc vous préparer à transpirer à profusion, tant le disque vous met dans la peau d'une jeune canaille gothique tout de cuir et de paraboots vêtu traînant ses guêtres goguenardes sous le soleil de Venice Beach, la faim du loup au ventre, l'aplomb de la jeunesse chevillé au déhanché. C'est bien simple : on se prend par endroits à songer carrément à Sheep on Drugs, ceux de One for the Money, tant on croirait parfois entendre une version club quasi-caribéenne d'Appetite for Destruction (d'ailleurs, maintenant que j'y pense, "Rocket Queen", ça aurait-y pas fait un bon nom de morceau pour Lee et Duncan ? à moins que plutôt pour Alien Sex Fiend ?), lacérée, par éclairs, de visions issues du cerveau d'Insekt ; ou au Treponem Pal d'Excess & Overdrive, tant "Godlike" (le riff de "Angel of Death", pour mémoire) accuse des températures tropicales dans sa version Doglike ; et pour en finir au passage avec les considérations hiérarchiques, on met céans la pâtée à presque tout ce qu'ont pu faire les Revolting Cocks à part Cocked and Loaded : comme on dit, "c'est dit".
Alors tant qu'on est dans les affirmations audacieuses : Naive, c'est l'electronic body moustache à la cajun.

mardi 2 juillet 2019

KMFDM : Angst


J'étais jeune, j'étais beaucoup plus poétique ; je ne faisais pas tous ces parallélismes, ces analogies et ces clashes systématiques. KMFDM alors me paraissait complètement unique avec sa musique.
Je suis vieux aujourd'hui et à moitié blasé, puisque malgré une capacité toujours plus aigüe et puérile à m'émerveiller éperdument, je ne peux m'empêcher, toujours, encore, sans repos, de comparer. Je n'avais jamais percuté à quel point KMFDM avait fait le buvard, avec Nihil, sur Nine Inch Nails, et plus généralement ailleurs, sur Ministry ; je n'en suis pas fondamentalement mécontent.
Parce que ce constat, une fois fait, ne fait que rehausser encore ce que KMFDM avait d'unique - et n'a plus, puisque depuis la reformation à laquelle soigneusement éviteront de participer trop vigoureusement (Raymond Watts passe encore quelquefois dire bonjour, je suis intimement convaincu que cet homme st un vrai gentil), qui les a vus remplacer l'EBM et le funk par la dance, et le r'n'b et le gospel par, euh... la dance aussi. Les cons, putain, mais quel con ce Konietzko ! J'te jure.
Bref : je l'avais oublié pour la partie que je savais, je l'ignorais pour tous les vieux albums que comme un con j'avais toujours négligés - mais Nihil n'est pas le seul album gospel de KMFDM, seulement l'unique de gospel autoroutier. Le truc de KMFDM-le-vrai, c'était le rhythm'n'blues-indus-thrash. Et (au sens de "en sus", non pas de "donc", si vous me suivez) KMFDM était un grand groupe : parce que ce truc invraisemblable auquel personne n'aurait pensé, qui frappe si violemment au premier abord au point de heurter voire causer des renvois, comme le jus d'un alambic robuste, et continue d'emporter l’œsophage des centaines d'écoutes après - personne non plus n'en aurait été capable, de le jouer si bien, si flamboyant, si brûlant, si fier et croyant.
Allez, soyons beau joueur : la carrière solo d'En Esch est certes plus qu'honorable si on la met en regard de celle solo de Konietzko (il a un nouveau projet, qu'il a nommé KMFDM), mais elle ne provoquera pas les mêmes émois irrépressibles, ni ne fera se relever la nuit ; ne parlons même pas de Gunter Schulz ; KMFDM était une osmose, un équilibre... Et quel équilibre ! Celui d'ingrédients chacun si robustes seuls et forts en gueule (pour résumer : du r'n'b, du DAF et du early Metallica), alors à fourrer comme des matous dans le même sac, vous comprendrez que l'estomac bien souvent fasse des nœuds et des bonds - mais pourtant, quel résultat ! L'electrofunk-housegarage-acidhard-thrash, rien de moins ; mais vous avez la permission de dire chainsaw-funk.
Les formules à base de "blitz" et de "krieg" ne sont pas les plus brillantes (vous l'avez ?) à faire pour l'occasion, mais force est de constater qu'ici en deux morceaux l'affaire est faite et tout est dit, entre une "Light" aux allures d'éblouissant et presque intolérable manifeste, et une "A Drug Against War" en forme de superconcentré hystérique de "Jesus Built My Hotrod" et "Hero" - et pourtant le bombardement impitoyable continue puisque non seulement Angst, au contraire d'un Nihil, ne se résume pas à sa première moitié, mais encore "Light" sera-t-elle déclinée en remixes jusqu'à plus soif, là aussi à la longueur d'un disque sans le moindre signe d'épuisement - à part pour vous sur le dancefloor.
La version chromée de KMFDM est là, à son climax le plus aigu - ce qui ne dispense évidemment pas de se goinfrer sans modération avec Light, donc, pour le maximum de transpiration, et Naive (et son appendice Godlike) pour l'apothéose du versant acid-electrofunk de leur identité.
En vérité je vous le dis, on n'a pas vraiment réalisé de leur vivant ce qui nous était offert là en fait de rédemption, et plus tard, même s'il était alors temps que l'on enterre quelqu'un puisque la peste et le choléra Tim Skold étaient entrés dans la place, et qu'ils allaient éveiller le pire chez Konietzko, on aurait dû pleurer comme des évangélistes (en se trémoussant la gagneuse) lorsqu'est paru Adios. C'est comme je vous le dis.

samedi 29 juin 2019

Whispering Sons : Image

Évidemment, il y a la voix de Fenne : magnétique en soi, et davantage encore de par cette androgynie à couper au couteau, qu'elle manifeste dans sa soul toxique. Forcément. Mais pas uniquement.
Il y a le rythme aussi - et le rythme s'il n'est pas tout, est beaucoup - Whispering Sons a tout compris, de cette cold-wave si bien dans le vent par les temps qui courent, et qu'en particulier leurs guitares, presque trop parfaitement vampires, paraissent jouer en bons élèves, appliqués, sans imagination ni démangeaison aucune d'en posséder. Tout ce que la pulsation qui habite cette musique doit avoir à la fois de sauvagerie féline acculée, et de roideur robotique, déshumanisée, pré-cadavérique ; de sensualité auto-brutalisée.
Vous lirez ici ou là les noms d'Interpol, Editors et que sais-je encore : n'en croyez pas un traître mot. Fiévreuses et heurtées, les chansons qui forment Image sont plutôt pareilles à une sorte de version punk-rock de la wave polluée de Boy Harsher, hantée de loin en loin par un soif romantique n'en rendant guère qu'à Soror Dolorosa ou Pornography : non, on ne parle pas ici d'un n-ième interchangeable groupe de cold coupée à l'eau tiède pour ne pas trop heurter le touriste moderne ; mais d'un disque glorieusement goth, voué au malaise et au sang noir.

KMFDM : Nihil

Et si l'on s'était mépris, de longues années durant, en voulant voir dans Nihil le début de la catastrophe pour KMFDM, un album où l'on entend les traces de la flamboyante pole-dance de Naive, Light ou Angst commencer de se délayer et perdre, dans un son plastique et insipide qui deviendra le leur pour une chute qui n'en finit plus ; les prémices du pire autobahn-indus-metal en tranches prêtes à intégrer dans un jeu vidéo cyber-con...
Ne serait-il pas plutôt, en fait de terme, un chant du cygne ? L'apothéose dans la soul, le rhythm'n'blues, le gospel, d'un KMFDM qui allait bientôt disparaître : celui funk et moustache où En Esch n'était pas qu'un invité, parmi d'autres, de plus en plus épisodique et désinvesti - comme on le comprend ! à voir changer peu à peu la déco intérieure comme elle le fera... - mais une bonne moitié sinon plus, dans l'identité de KMFDM.
Or comme le signalent justement certains chroniqueurs fainéants au moment de remplir les fiches techniques des albums de KMFDM : "line-up : il varie selon les morceaux" ; la variation en question n'a pas peu d'incidence sur la qualité des morceaux. Et de remarquer à peine aujourd'hui, au passage, la fraternité vocale existant entre En et le Révérend Watts - car en fait de variations, c'est ce dernier qui pour une fois s'accapare toutes les chansons, et partant irradie tout Nihil de sa présence chaude et princière, changeant ces riffs pétrochimiques et ces beats à boîte automatique en tapis de fourrure pour son organe d'ambre et de velours, faisant de Nihil ce miracle de gospel-metal aéroglisseur.
Bon : la réalité n'est pas aussi impeccablement ajustée à ma pirouette - et c'est heureux du reste : suivront encore de largement plus-que-potables l'inégal, bizarrement tentatif mais truffé de pépites Dogma, et un Symbols carrément garni : "Megalomaniac" la matelassée, mais surtout les stellaires "Leid und Elend" et "Unfit", chantées respectivement par Esch et Watts, au sommet tous deux comme de juste ; et tous les deux, bien plus qu'Adios à venir, sonnant cette fois comme des adieux brillants au style historique.
L'été indien, au moins, dans toute la fauve chaleur de ses teintes pleines de cœur.

Pig : Risen

On a récemment eu devant Candy la révélation de Raymond Watts comme un considérable constricteur dont la voix rampant sur votre pulpe érogène vous donne à sentir chacune de ses robustes écailles... Raymond, toutefois, n'est pas seulement cet anaconda de calibre au-delà de l'alarmant, ce Jennifer Charles au masculin.
Type O Negative, Nine Inch Nails, Marilyn Manson, Depeche Mode, Foetus... Watts est un vampire pansexuel. Il serre même tellement tout ce qui passe que, fatalement, par endroits l'on relèvera quelques excès de glucose, ou plutôt de Malibu, à flanquer la nausée : la générosité du prédateur, que voulez vous ?
Rien en tous les cas qu'on ne pardonne, puisque l'heure est à confesse, avec langoureuse mansuétude, à entendre tous les autres moments de gloire dont n'est pas avare Risen, inclus celui où l'on réalise qu'au fond (désolé) Revolting Cock sans s aurait aussi bien pu faire un surnom pour Peter Steele, ceux où l'on se dit que Marilyn Manson en version pour adultes ça passe tout de même mieux, que Thirlwell en empereur de la Playboy Manson il assure carrément - et globalement la révélation que le funk-indus-gospel-metal, bien lourd sur le beat, bien ambré sur les choeurs, c'est vachement sexy.

vendredi 28 juin 2019

Abyssal : A Beacon in the Husk

Esoteric accouche une fois les douze ans, Evoken porte désormais des couches, et Indesinence s'est hélas définitivement couché : bien content, lorsqu'on a envie de se faire broyer par le regard des étoiles, d'avoir le nouvel Abyssal, si peu était-il attendu.
Surtout qu'Abyssal, pour autant, n'a pas vraiment cessé de jouer le death malaxeur de matière, école ouvertement Portal-Antediluvian : discrètement bizarres, comme seuls des Anglais peuvent l'être, pas à dire.
Abyssal, cependant, non moins discrètement montent en grade, de seconds couteaux sympathiques qu'ils étaient, pour révéler ici un insolent talent à créer la confusion entre metal sur-grandiloquent, sur-emphatique (pensez, en sus d'Esoteric, à Morbid Angel et Mitochondrion) et ambient pure - donc potentiellement plus assourdissante, monumentale et concassante que tout autre style... a fortiori lorsqu'elle surgit justement des composants metal de l'affaire, en l'espèce le fracas des guitares et le froissement de l'espace qui sert ici de growl, à moins que ce ne soit l'inverse, les deux se confondent à l'occasion et c'est un des grands envoûtements qu'accomplit A Beacon in the Husk - l'espace entre eux tout naturellement venant s'emplir de hululements et tintements aussi fantomatiques et rêvés les uns que les autres.
En plus clair et percutant, parce que malgré tout ce qui pourrait le prédisposer à l'indigestibilité et à l'ampoule prétentiarde, A Beacon in the Husk s'enquille sans sourciller comme la grosse boule de viande mormétal qu'il est : v'là le mash-up infernal d'Indesinence, Morbid Angel et Troum... De cette glaise d'étoiles, Abyssal fait surgir une âpre cathédrale.

mercredi 26 juin 2019

Pig : Candy

Je le professe depuis des lustres à qui veut l'entendre et même à qui c'est qui veut pas : peu importent les changements progressifs de "ligne éditoriale" dus tout connement à ceux des goûts de l'équipe de bénévoles qui en gravite autour des piliers, l'existence de New Noise se justifie toujours, année après année, par au moins un disque par numéro, qu'on n'aurait pas connu sans, et qui vous est rigoureusement indispensable.
Et ce ne sera pas le moindre de leurs faits d'armes, ni la moins massive des nouvelles confirmations de cette Loi Marmoréenne, qu'en l'occurrence ce mois-ci le lauréat soit un album de Pig, dont j'étais depuis des décades sur la frustration de ne pouvoir sauter le pas à posséder enfin chez moi un disque de cette vieille chouette libidineuse du Raymond Watts de maître.
Raymond nous fait son disque de Dan Nakamura - sauf que lui n'a pas Jennifer Charles, pour lui rendre l'affaire quasi toute cuite...
Pas grave : Raymond a de quoi compenser ; non pas même par une éventuelle androgynie miraculeuse, oh non : Raymond ne s'appelle pas Raymond pour rien... justement. Raymond ruisselle tellement, à inonder le plancher jusqu'à vous baigner les orteils, d'un magnétisme pile à califourchon entre Bain Wolfkind et Daniel Darc, que l'on ne se pose même pas de question, et mouille sa culotte. Un peu comme de se retrouver démonté à l'ecstasy de toute première bourre, pris d'irrépressibles envies d'aller se frotter à un ogre à barbe de cinq heures du matin (personne n'a jamais pensé à cette explication toute simple du nom "Barbe Bleue" ?) et transpiration de grade "mexicain", assaisonné à peu près pareil que vous, et qui face à vous se caresse, façon Buffalo Bill, en vous regardant d'un œil gourmand, de la tête aux pieds et des pieds à la tête et de la tête aux pieds à la tête aux pieds à la...
Vous aurez bien entendu eu l'extrême courtoisie de comprendre, aux termes que non moins courtoisement j'ai pris la peine d'employer, qu'il n'est nullement question dans Candy de plate pornographie, mais évidemment d'un de ces albums qui font de l'alcôve, à chaque trémolo, la scène dévastée d'une tragédie.
Le voilà donc, enfin, le Disque, le Brame qu'appelait de tout son être frissonnant depuis si longtemps cette Voix là. Le voilà le seul Tom Waits qui manquait dans mon monde à moi, le Mark Lanegan de Tijuana...
Le Porc sur un Toit Brûlant, en quelque sorte.

mardi 25 juin 2019

Deathspell Omega : Paracletus

Que ce soit pour dire "le plus chat" ou "le plus hardcore", il est toujours un peu hasardeux de vouloir faire d'un album de DsO une quelconque forme de monolithe, tant l'individu est fourbe comme une anguille - mais allons-y : Paracletus est, c'est navrant, le plus post-metal, mais comme c'est aussi le plus screamo et marqué à la dégustation par le goût des larmes, alors ça va.
A la vérité, il est également fort baroque, doté d'une extravagance encore plus débridée que ses reptiliens frères ; voilà un disque assurément qui se permet tout ce qui lui passe par la tête, à commencer par des sonorités liquides et quasi-futuristes, et une verve rythmique plus gourmande et turbulente encore qu'accoutumée, mais qui comme le reste de la matière du disque est fluide, aérée, vivace...
En vrai, je crois que je ne comprends pas, du tout,ceux qui estiment que c'est avec Paracletus que tout le monde s'est mis à faire du Deathspell Omega et au premier chef Deathspell Omega ; oh ! c'en est pour sûr ; mais pas dans ce sens-là. Paracletus est au moins aussi furieux que Fas, et certainement bien plus dangereux qu'un Synarchy of the Molten Bones. J'entends plutôt ici, à vrai dire, le Satyricon totalement libéré de Satyricon, rock lorsqu'il désire l'être, sans se poser d'autres questions que celle de son désir instantané ; une chose mégalomane dans ses appétits, et son appétit de les satisfaire, prog ou peu s'en faut - ou alors au-delà, une chose tout simplement solaire tant elle dévore toutes choses d'un feu inextinguible, qui ruisselle et se donne à son tour à dévorer, à lamper... Avec, en dessous et qui différencie le disque d'un qui appellerait ce type de qualificatifs mais ne serait pas de la main de ces conspirateurs mystiques, une intention dominatrice et prédatrice (cette basse, maman...) qui sous-tend de bout en bout ce lâcher-prise même, et cette trompeuse apparence de totale ébriété, car il faut bien appeler les choses à la fin par leur nom ; hey ! c'est que par moments on n'est pas loin de tenir aussi leur plus noise rock, de disque, tant l'impression subliminale d'avoir devant soi le groupe de heavy metal satanicrépusculaire de David Yow est puissante... A moins que ce ne soit Rich Hoak, qui nous présente ici son projet hommage à DHG ?
L'heure en vérité n'est plus à Neurosis, non plus que, comme on a pu le croire, au hardcore chaotique un peu guindé et sensible : voyez comme ils font les pitres, à reprendre avec ce son gracile, fragile, sensible, le maladif thème d'introduction de Kénôse, comme si le présent disque était tout cela (sur une "Epiklesis" faisant la nique aux plus beaux moments de prémices de tempête chez Converge (tandis que "Have you beheld the fevers ?" met à l'amende les passages les plus rockin' des mêmes, accessoirement))... et voyez le sourire au bord de l'explosion de rire carnassière, juste dessous, qui frémit des commissures : on chasse carrément, je vous le dis, sur le territoire des squales cocaïnés et gominés de Pulling Teeth.

En synthèse, si Paracletus est quelque chose pour sûr, c'est l'album le plus groovy et canaille, des orthodoxes fous de Poîtiers.
Non, décidément : de toutes les manières personne n'a jamais réussi à pomper à DsO quoi que ce soit d'autre que la surface, à tenir entre ses grosses pattes davantage que la mue flasque et déserte du serpent - mais celui-ci en particulier, d'anaconda, si quelqu'un d'aventure s'était avisé de tenter de faire la même chose à la maison, les enfants : je vous raconte pas le désastre. En mesclun, qu'on vous ramènera aux urgences, façon pochette du second Pissgrave ; alors, soyez raisonnables, les Islandais : continuez à jouer du sympho-pagan.

dimanche 23 juin 2019

Deathspell Omega : Kénôse

J'espère que je n'ai pas déjà utilisé la formule (ce serait bien mon genre, tiens, tellement j'ai usé de ce nom de groupe pour définir une certaine forme de radicalité, à une époque), mais : faire de Neurosis du black metal. Juste comme ça. Ou jouer du black metal, et que ce soit du Neurosis, la même forme d'intransigeance, comme vous voulez. La même image de quelque lion à dent de sabres du début et de la fin des temps, engagé dans une étreinte corps-à-corps à mort avec un serpent tout aussi musculeux et d'airain mouvant façonné - et que ce soit du black metal orthodox, celui le moins chiant du monde.
On reconnaît, pour sûr et peu que l'on veuille se montrer trivial, tout ce que deviendra Deathspell Omega par la suite, Kénôse c'est un peu là que tout commence (avant ? quel ennui...), et comme de juste on y rencontre la maladresse, l'approximation... et c'est elle qui le rend unique, et au moins aussi indispensable que la suite si effroyablement maîtrisée : cette sensuelle, haletante suante, animalité que l'on entendra plus ailleurs. Kénôse, c'est le plus hardcore (s'il y a bien un genre, clairement, que Neurosis définit seul (à la rigueur My War et Loose Nut ?) à mes yeux, c'est celui-là) des disques de Deathspell Omega.

samedi 22 juin 2019

Deathspell Omega : The Furnaces of Palingenesia

On ne va pas passer la nuit à décrire Deathspell Omega : comme Motörhead, tout le monde sait à quoi ressemble Deathspell Omega. Et The Furnaces of Panlingenesia ressemble vraiment beaucoup à du Deathspell Omega.
On ne va pas non plus passer la nuit à dire pourquoi, les premiers temps, le disque m'a fortement désappointé : ce n'est pas là l'intéressant, et cela tient à ce que l'on a dit à l'instant, rapporté au fait que le teaser - coupable, comme si souvent le sont ses semblables - donnait à espérer quelque chose de plus frontalement étonnant, en l'espèce d'une manière de Funeral Mistosoth joué au fond d'une bibliothèque à la nuit tombée, au calme, les demi-lunes au bout du nez, et la chair une bûcher rituel.
On va plutôt parler, comme dans cette vieille réclame France Télécom, de ce qui m'y a fait revenir.
Il y a, que l'on retrouve de Fas, cette batterie et ce feeling, qui parvient magiquement à se faufiler à travers les herses black metal, rockin'jazzcore qu'elle parvient à insuffler. Il y a, bien sûr, un Aspa qui aura beau être tous les enculés que l'on voudra, reste un des atouts-maîtres de leurs disques, avec sa voix de qui se rince le gosier au fioul - et qui cette fois semble plus en avant que de coutume, ce qui est assez justifié par une prestation subjuguante, de dictateur en état d'ébriété elle aussi étrangement voisine de certaines formes de noise-rock, sans en être le moins du monde.
Il y a, surtout, tout ces passages et ce qui y fait que le disque, plus que tout autre chose, me renvoie à Venetian Snares. Ces guitares tour à tour rétractiles ou coussinées, leurs sonorités, leurs façons de se poser, de griffer, et la batterie qui cavale parmi elles avec une élégance de bandit effronté - qui font du disque un chat. Bon, d'accord : cela concerne en tout premier lieu "The Fires of Frustration" ; mais on parle du genre de morceau qui vous contamine et fait tâche d'encre sur tout un disque, en particulier une première moitié d'album assez éblouissante. Et ce même encore, fantomatiquement, lorsque celle qui suit penche plus fort - quoique de façon beaucoup plus raffinée que sur Paracletus - vers le post-hardcore et son emphase émotive. Tout ce qui, également, de sentiers moins fréquentés en ombreux chemins de traverse, fait de Furnaces of Palingenesia un disque d'indus apo-martial en filigrane, un hybride de Mayhem et d'In Slaughter Natives, une gracieuse version arachnide de Medico Peste, par endroits au bord de vous renverser dans des hallucinations dignes de Stained Glass Revelations... Hé ! C'est qu'au bout du compte on l'effleure presque du bout des doigts, çà ou là, cet album qu'on espérait de rock dégénéré, un peu à l'intersection d' Et le Diable Rit avec Nous et Le Pendule de Foucault, ou d'Eyes Wide Shut et Vile Luxury... A moins qu'on ne soit devant tout simplement, comme avec Old Star, un succulent disque de farouche black metal.

jeudi 20 juin 2019

Neurosis & Jarboe : Sans Titre

De base, on avait là le disque le plus étrange - au sens de redoutable inclus - de Neurosis ; ç'avait déjà été constaté et dit, et cela saute aux oreilles sitôt qu'on le refait tourner : qu'il est étrange, et grisant, d'entendre Neurosis, ce groupe que l'on a plaisir (ou amusement sarcastique) à se figurer comme des AC/DC du hardcore-pour-la-fin-des-temps, sonner aussi sournois, ambigus, soyeux, curvilignes, imprévisibles, estompés...
Dites vous donc que le présent remaster sur le point d'en paraître, à défaut de nécessairement vous convaincre par sa... nécessité, ne pourra que confirmer cette étrangeté et singularité, puisqu'elle ne la fait que ressortir davantage encore, alors que d'une, l'option choisie à savoir la tranchante, où toutes les sonorités semblent sortir des ombres vibratiles de la fournaise volcanique où elles rôdaient, comme l'on sort du bois, à commencer bien sûr par la batterie qui devient horriblement cruelle, et la voix qui nous donne à sentir sur notre épiderme ses moindre soupirs coupants, mais encore le synthé qui a plaisir à gratter tel un dermographe - l'option acérée, donc, n'est pas la plus originale ni audacieuse qui s'offre, mais en sus rend en l'occurrence plus audible ce que la musique de Neurosis, n'en déplaise au Minotaure mormon, a de parenté avec celle des Swans : certaines guitares en particulier, et globalement la pointilleuse et inquiétante richesse du son vous ont forcément des échos de Soundtracks for the Blind...
... Et pourtant, oui, tout ces constats quasi-objectifs ne font que rehausser encore le lustre de cet album, rappeler qu'il n'y a pas que pure tautologie à le bombarder l'un des ouvrages les plus uniques des barbus ; et le révéler comme l'une de ces choses qui, révélées justement en pleine crudité et cruauté de la lumière, s'avèrent peut-être encore plus effrayantes d'étrangeté (j'éprouve toujours une part de satisfaction lorsque certains mots ne peuvent s'empêcher de revenir... rôder) ; celle d'une manière, si l'on veut, de joyau noir de trip-hop lunaire, de version sadienne et hashishine de l'altérité de Pressure Drop, presque. Où l'on voit l'agaçante Pythie perdre, avec les lueurs ignées qui la nimbaient, cette aura de bouge infernal et primitif qui caractérisait la première version de l'album, pour se dévoiler possiblement plus effrayante encore dans la froideur d'une lumière quasiment septentrionale, où ses traits de vestale guerrière font paraître son gospel tout aussi évidé de son humanité que les instruments des prêtres sans visage derrière - non mais je vous demande un peu, ce batteur !
Après, c'est à vous de voir : pour ma part, il y a jurisprudence, puisque je possède déjà en double Streetcleaner et Hymns.

mercredi 19 juin 2019

Darkthrone : Old Star


Le black, le heavy, le doom, indistincts dans l'obscurité maussade de la forêt en plein jour, qui grimace en-deçà de la vue... Vous vous rappelez le meilleur album de Satyricon ? Imaginez un peu le même genre de sentiment, mais croqué au fusain, par un clochard des bois dont on ne sait bien à quel règne il appartient au juste tant il est aggloméré de branchages et de lichens, homme, ours, souche...
Le disque entier n'est qu'une suite de truffes de plus que fort beau gabarit, mais il suffit pour résumer le propos d'écouter le morceau qui avait été choisi en teaser - et qui aura donc eu la distinction, pas donnée à tout le monde, d'être à la fois le meilleur et de ne pas pour autant éclipser ou déséquilibrer le reste par son interstellaire suzeraineté - j'ai nommé "The Hardship of the Scots" : ou comment une sorte de terreux amalgame du thrash bituminé de Celtic Frost avec l'héroïsme atrabilaire de Reverend Bizarre et la putrescence déglacée à l'eau-de-feu d'Autopsy, se révèle le parfait hard rock d'ours tétant sa Gitane Maïs avec un air bougon de grade homérique - non mais essayez un peu, pour voir, de ne pas visualiser Fenriz rossant généreusement (mais bougonnement nonobstant) sa batterie sur les démarrages héroïques - et de ne pas sentir la force d'un volcan qui vous pousse sous votre cul avachi... Essayez, qu'on se marre. L'art de faire pile ce qu'il faut et surtout pas plus : ce qu'on appelle, accessoirement, la perfection.
Le reste du disque ? Un  Khold qui jouerait beau, tout à coup, mais toujours bien âcre sous le vent ? ou encore le mariage de Wolverine Blues avec Sardonic Wrath ? Un disque à la plus grande gloire de tout un festin de choses froides qui réchauffent le ventre et le cœur, et rappellent que l'automne est autant fait de couleurs chaudes et de vendange que de marée montante des humeurs noires - et noir, précisément Old Star l'est comme le sont pas mal de choses fortes en goût mais fort gratifiantes aussi ; un disque qui se mâche comme un bon spiritueux à base de racines et de bois pourri. 
Alors bon, les sempiternelles questions sur Darkthrone et le black ou pas le black, hein... Faites comme si vous veniez d'entendre le plus beau, le plus parfait, le plus majestueux, le plus bienheureux des rots. On en a pourtant vu, depuis le début de l'année, d'excellents albums ; mais des avalanches de châtaignes pareilles...


mercredi 12 juin 2019

Ulcerate : Vermis

Attention, scoop, vous êtes bien arrimé à vos chaussettes ? Cet album est gris. Blam ; ouais, gros. Accessoirement, il est amusant de constater comment The Destroyers of All était gris et rouge - de sa jaquette - et les deux suivants exclusivement gris puis rouge, et comment musicalement les albums retranscrivent cette disposition, comment Shrines of Paralysis paraît se vouer corps et biens au rouge que Destroyers mêlait au gris de la pierre...
Mais Vermis, lui, est unilatéralement gris. Comme une porte de prison : il fallait tout de même que je le dise, parce que c'est ce qui m'a frappé (comme... vous me suivez) dès les premières fois, lorsque je le trouvais encore, autrement, inexpressif : l'adéquation de sa façon de sonner et de ses riffs, avec ce que la pochette suggérait d'un univers carcéral ou du moins clos, du type Nostromo ou Fiorina 161. Ou un disque de Bolt Thrower. Ou la chute fatidique des Word Bearers dans les conséquences de leur hérésie. Difficile de faire l'impasse sur la guerre, à l'échelle des étoiles qui plus est, lorsqu'on parle d'Ulcerate - et difficile également, même à propos de leur album gris muraille, de la faire sur la dimension tragique... Mais d'une tragédie grise ; et abrupte, telle la pierre de la muraille. La peine des âmes ternes, le désespoir des enfermés dans leur dévotion ; la souffrance de ceux qui sont grossièrement équipés pour la ressentir. Vermis a d'ailleurs quelque chose d'un album de black ultra-sévère autant qu'il est ultra-massif (comme un trou... vous me suivez) ; non tant en ce qu'il possède effectivement des arêtes qui expliquent ce que j'ai pu lire à l'occasion comme comparaisons avec Blut aus Nord, des dissonances qui en appellent presqu'autant à Deathspell'Osoth qu'à Godflesh, ou une récurrente sévérité rectiligne et diluvienne de pluie hivernale particulièrement rigoureuse - qu'en cela qu'il met au service de la religiosité et de l'auto-mortification amère les armes du death metal - et d'une façon tellement peu conforme à celle généralement pratiquée, qu'on aura plus que mauvais gré à le qualifier de black-death, terme qui généralement prête son nom à des trivialités sans bornes recouvertes d'un vernis paysan de spiritualité...
Ulcerate pour sa part, et malgré des dehors pouvant paraître plus soudards ici que sur les deux disques autour de lui, est toujours ce groupe tourmenté (d'ailleurs, en fait de gauloiseries, on pense davantage, allez savoir pourquoi, à Hell Militia qu'aux deux autres cités plus haut dans le même sac) autour de qui tout naturellement viennent orbiter les noms de Barbey et Huysmans ; lesquels pour avoir choisi de se perdre dans le fracas de la guerre et l'obéissance aux ordres, n'auraient pas réussi à totalement faire taire les hurlements de la conscience, qui fracassent la raison de l'intérieur avec même barbarie que dehors la bombarde et la grêle balistique - pour autant d'ailleurs que celles-ci soient bien réelles, et non une hallucination née de la profondeur de la névrose et de l'angoisse existentielle - comment cela, "c'est une définition du metal" ? Figurez vous que maints l'ont oublié en route, perdu de vue dans le fatras de leurs devis d'effets spéciaux et leurs cahiers des charges occulto-ritualistes. Sous la grosse branlée à face de six pieds de long qu'administre Vermis, le sang continue de lentement ruisseler de toutes les jointures et tous les rivets colossaux, presque noir ; de toutes les gencives et les brèches dans le crâne, même lorsqu'on s'imagine soi-même en croiseur de bataille, astreint au devoir de réserve afférant à la fonction.
Bref, ce n'est pas avec ce disque qu'Ulcerate a laissé filer son titre de plus doom-post-hardcore des groupes de brutal death. Définitivement plutôt Woe Eternal que Hate Eternal. Une sorte de laminoir géant (dirons nous faute de mieux, tant l'album en vérité peut paraître monocorde tant il est avant tout vertical, ainsi que sont les cordes de pluie) qui pleure du sang oxydé, ce qui ne se voit presque pas puisqu'il se mélange avec le vôtre.

samedi 8 juin 2019

Nebula : Holy Shit

Heavy Psych Sounds, Home of the Stoner Bats from Doom ? Après Dead Witches, Fvzz Popvli, 1782 - maintenant ça, là...
Nebula, malgré des années et des années à écouter du stoner, du doom et du stoner-doom par obligation professionnelle, figurez vous que jamais je n'avais daigné jeter le lobe d'une oreille ; m'imaginant par avance un quelconque machin générique, d'avance confondu avec, pour moitié, un n-ième habitant de la seconde zone et, pour l'autre, une n-ième recombination de divers anciens combattants de Kyuss, de sbires des Desert Sessions et de porteurs de serviette à mi-temps pour John Garcia - vous voyez le genre.
Et c'est presque ce dont il s'agit - concernant Holy Shit en tous les cas, le reste je n'en suis pas encore là, tout doux ; du stoner-doom fuzzy retro machin de série... avec le petit truc (on s'en doute, j'en parlerais pas sinon, bla, bla, bla...) qui fait toute la différence, et qui se trouve présentement être cette intangible touche d'occultisme, cette aura de péché, de vice, de maléfice luxurieux, de sorcellerie, que l'on retrouve chez les Beastmaker, les Fvzz Popvli, les Uncle Acid - et que le ci-devant album montre ressortir d'une tradition dont les sensuelles racines commencent à Houses of the... Holy Shit ! Je trouvais déjà ce nom d'album particulièrement bon, avec sa façon débonnaire, humble de suggérer une profondeur plus mystique aux choses les plus bourrues, mais il est décidément savoureux en diable.
Alors, pendant qu'on est dans les magiques ponts célestes qu'entre leurs repaires solitaires se jettent sans y penser les gens de bon goût, signalons tant qu'à faire qu'au rayon batcave (écoutez donc "Fistful of Pills", et revenez me raconter qu'il n' y pas lieu, de décréter Holy Shit territoire de chasse à la chauve-souris), quand Fvzz Popvli renvoie pour sa part à Rudy Peni, le chant chez Nebula nous rappelle, lui, ce qu'il peut y avoir de beatlesien après minuit chez Sex Gang Children, et de désirs pop malades. Interlopisme, quand tu nous tiens. Je vous fais un dessin, pour ce qui est de la pochette, ses effluves soul, blaxploitation et Penthouse, épicées d'un long trait de space-opera biberonné au LSD, et sur cette couleur qui est la marque des gens distingués ?
Seconde zone ? Twilight zone, oui ! Lugubraveleux, sinistrotomane (affreudisiaque elle est franchement limite sur le fond tant que sur la forme, je vous la mets pas), sabbatique au sens radical (i.e. avant le Sabbath) de la chose : un vrai crépuscule vénérien. Le genre de disque vierge de tout effet pyrotechnique, se présentant avec la simple modestie d'une flamme - et qui finit par vous faire regarder au cœur de celle-ci.

mercredi 5 juin 2019

Statiqbloom : Asphyxia

On n'avait pas jugé utile d'en faire en soi une affaire d'état, mais notre rédaction avait récemment revu à la baisse la qualité d'Infinite Spectre - autant de son propre fait intrinsèque, que de celui d'une acquisition enfin en palpable de Mask Visions Poison qui, outre celui que les musiques électroniques elles aussi pâtissent, en termes de matière, de l'écoute au format numérique, avait causé le constat que ladite dernière production de Statiqbloom était en somme une version parvenue et paresseuse de sa première, laquelle s'avérait de plus en plus, pour sa part, son sommet intouchable.
Fade Kainer était donc attendu au tournant - mais avec une confiance certaine, l'un de ces clins d’œil bienveillants qu'envoie parfois le karma ayant entre temps fait qu'on avait d'Asphyxia entendu un, puis deux morceaux n'annonçant que le meilleur possible - à savoir que Kainer n'avait, justement, pas prévu de continuer dans cette voie où il avait pour ainsi dire fait le tour de la question, entre MVP et BMB.
La pochette du reste et s'il était nécessaire le confirme assez bien : au revoir la couleur ; l'electro-indus selon Statiqbloom n'est pas prête de renoncer à un feuilletage qui la définit autant que ceux qui en incarnaient la génération précédente - à savoir Front Line, Mentallo et Skinny - mais elle transpose celui-ci dans un contexte sensiblement plus dur, une sorte de monde stroboscopé au ralenti, où la définition de l'humain passe en noir et blanc, voire en noir contre blanc, dans une guerilla des nerfs aux séquences taillées en lames de microscope : dark-electro, pourrait-on dire, et pas que pour le noir d'ailleurs, les éclairs blancs qui se rencontrent ici étant tout sauf amicaux. Asphxia met en valeur le talent de Statiqbloom pour les rythmiques heurtées, violentes autant que soyeuses, impitoyables, vicieuses... On est à la limite d'une techno particulièrement suffocante, et manifestement pas sur la même longueur d'ondes que les 3Teeth et autres Youth Code qui incarnent également le regain de faveur actuel des dérivés d'EBM.
La new-wave de discothèque qui constitue leur fondement à tous n'est pas reniée le moins du monde, chez Statiqbloom ; elle n'est même pas loin, simplement réduite au strict nécessaire (mais concentré), comme d'autres choses dans une esthétique au foisonnement trompeur et tout sauf dispersé ; mais elle est défigurée, intoxiquée, dévastée par son passage à travers les filtres d'une sorte de drogue flipotronique de l'épouvantail. Les saynètes rythmées en flashes qui composent Asphxyia se déroulent dans un noir désagréablement proche, qui vous aboie et halète son haleine au visage, et dans quoi vous vous sentez désagréablement proche de quelques compagnons de confinement, de nature indéterminée, de nombre indéterminé, dans un espace aux dimensions indéterminées... L'autre saillant talent de Kainer - celui pour les textures bien entendu, et toutes choses hautement sensorielles par extension - est plus que mis à profit dans cette intention cauchemardesque qui porte un disque touffu, feulant, griffu, semblant reprendre un flambeau que guère d'autres avaient porté - et pourtant réserve, au cœur de son encre impénétrable, quelques trouées surréelles, quelques apparitions ; si bien qu'on n'a d'autre choix, à la fin, que de l'admettre : Statiqbloom vient tranquillement de prendre la suite, pendante, du capiteux Opium, de l'halluciné Cold et de ce grand disque d'electro colin-maillard, qu'est Dead is Dead ; excusez du peu.
Oui, cela faisait aussi longtemps que l'on n'avait pas ressenti aussi net, cru et réel que sans ça ça ne compte pas, cette envie sourde d'aller s'enterrer en boîte et frayer ses mouvements parmi l'obscurité et la promiscuité moite avec divers congénères vêtus de cuir, échanger coups de coude, feulements et œillades prédatrices par en-dessous. Kainer n'est pas bien adepte de la palette de sons qui peut exister entre le grondant/grondant et le crissant/sifflant/strident, par voie de conséquence de quoi il ne l'utilise pour ainsi dire pas, et ne s'en porte pas plus mal question richesse de vocabulaire, et ophidienne subtilité cela va de soi. L'obscurité choisie pour Asphyxia accomplit ce que l'on peut en attendre, à savoir aiguiser à la limite du soutenable les autres sens et perceptions, à commencer par l'organe à fantasmer.
Si bien qu'arrivée "No Providence", soudain, l'on se remémore le "I can't seem to breathe" dudit album de Pain Station, l'on voit ce constricteur blanc sur cette pochette avec ce titre, l'on entend ce synthé sans yeux qui glisse sur le beat et le chant rêche, plus plaintif que le cri du pire des cobras, ce disque qui semble à ce point culminer dans son effet de poison paralysant l'oxygénation des cellules... Et tout tombe en place. Échec et mat.

samedi 1 juin 2019

Current 93 : Invocations of Almost

Le dernier bon disque remontant à 1984, il commençait à être à peu près temps, pour Current 93, d'en donner un troisième : oui, je fais partie de ces obtus, de ces intégristes de la darkness univoque, aux yeux desquels trouvent grâce les seuls Dogs Blood Rising et Nature Unveiled. Cela ressemble à de la provocation, et probablement en est-ce un peu au vu de la représentativité de l'échantillon réellement entendu - mais pas tant non plus : l'information situera d'emblée pour le lecteur ouvert mon niveau d'expertise et de tolérance alimentaire à David Tibet.
Ceci dit, est-ce que cela informe vraiment ceux qui feraient par chance partie de la même catégorie de mufles que moi-même ? Il est permis d'en douter. Car Invocations of Almost, hormis probablement qu'il est assez ouvertement dark, ne leur ressemble absolument pas. Cela, et probablement le fait que David Tibet, si on peut difficilement le qualifier de discret (diantre !) sur les deux vieux machins sus-cités, du moins ne donne-t-il pas dans ce registre de conteur sénilo-infantile qui a sa faveur partout après - ce qu'il ne fait pas non plus ici, puisqu'après tout c'est le sujet, un peu, aussi.
A vrai dire on l'entend à peine, et cela aussi rend l'effet de l'album étonnant : ses "Jesus ? Jesus ?" et autres "You're my star, Maldoror, you're my queen, Maldoror" n'étant pas pour un peu dans la faveur gagnée par les deux autres. Invocations of Almost ne ressemble pas tant à de l'ambient, qu'à une infusion ; mais une de quelque chose de toxique pour sûr.
Un disque où absolument tout a l'air et la consistance de fantômes - mais rien n'a cependant le caractère non-présent, lointain, impuissant qu'y s'associe généralement au terme : comme de s'apercevoir qu'on est entouré de fantômes, et qu'on n'y est d'autant plus sensible, et concerné, parce qu'on en est soi-même un. Fantômes de disques joués autrefois - un autrefois où vous étiez présent, et vivant - fantômes de vos désespoirs, de vos plus amers remords, fantômes des invités et des vautours à votre enterrement... En un long, calme, régulier, harmonieux fleuve aussi indubitablement douloureux qu'il est doux, à la façon des plus beaux moments tragiques de Patrick Leagas ; camarade survivant de la même époque dont il partage un autre penchant, que celui de toujours se montrer paisible et hospitalier comme la nuit même au coeur des cauchemars les plus noirs d'encre : celui de toujours au métier remettre l'ouvrage, puisque ces morceaux-ci paraît-il sont des vestiges, des lambeaux d'autres parus sur des albums plus réguliers - lesquels ils surclassent sans forcer.
Une délicate immersion au cœur du nuage de lait, du brouillard opaque d'une crème anglaise au néant.

jeudi 30 mai 2019

Gaahls WYRD : Gastir - Ghosts Invited

Au cas où on ne l'ait pas soupçonné de longue date, pour s'être régalé, et un peu fait peur aussi, à regarder le documentaire sur Gorgoroth - les tableaux, la scène de la randonnée, et celle extensive du fameux verre de vin - l'on en tient aujourd'hui la preuve, ou plutôt elle se tient devant vous, de toute sa haute et menaçante stature impérieuse : toute l'élégante bizarrerie du disque de God Seed, et peut-être même peut-on remonter davantage en incluant celle d'Incipit Satan (voire l'équivoque et le danger dans le premier Wardruna) ? Gaahl. Lequel d'ailleurs n'a jamais eu besoin ni de King ov Hell ni d'Infernus pour faire les excellents disques de Trelldom.
Après avoir, donc, employé comme commis de cuisine tout d'abord les emplâtres de Gorgoroth, puis avoir redimensionné l'effectif au seul réellement utile de la bande, il semble donc aujourd'hui que Kristian Espedal ait jeté l'éponge - vide - avec ces peintres-là, dont, il avait tiré tout le suc dont ils étaient capables, et s'en soit allé ailleurs chercher - trouver - de qui s'entourer pour enfin cesser de se voir brider les ailes. Et comme l'homme est d'encore meilleur goût qu'on ne pensait le savoir, non seulement il s'éclaircit la voix,  ainsi que fréquemment veut l'usage en pareilles dispositions, mais encore se révèle-t-il vibrant d'aspirations new-wave ; oh, pas des mièvres comme de nos jours il en pousse au premier venu au coin de la rue ; la new-wave selon Gaahl est au croisement de Dead Can Dance, Beyond Dawn, et... tout ce qui porte beau, pas du prêt-à-porter : voilà la famille de Monsieur, on se le voit enfin révéler avec ravissement avec Ghosts Invited.
"Carving the voices" (comment ne pas démasquer le cerveau du complot ainsi qu'on l'a fait ci-dessus, à lire un pareil intitulé ?), tu peux le dire mon salaud... Et tu ne t'en contentes pas, puisque tu canalises une lumineuse fureur viking dont l'étrange forme tient autant de Nidingr que d'Urarv... avant de pour finir tourner vampire. En vérité il faut bien à la fin se rendre à l'évidence, et enfin lâcher le nom d'Enslaved - mais pas tant pour les similitudes de surface (la fibre viking, la vélocité, les voix claires, les riffs pas vraiment grim and frostbitten, ni blasphématoires, la tentation psyché...), que pour le refus des limites et des conventions, l'audace portée par une élégance extravagante et néanmoins iodée, l'allégresse sauvage, l'envie de dévorer le vent du large à belles dents, et le ciel avec ; la nature élancée et acérée en tous points. Tout comme Gaahl en chair et en os, Gaahls WYRD est une force qui traverse l'existence et notre monde à la façon d'une lame d'étrave.

Sol, Necrodancer, 29/05/19, The Black Sheep, Montpellier

Sol  : le type même du groupe dont tu ne vas rien retenir - sinon qu'ils dégueulent de sincérité en permanence, et que lorsque leur pataude machine post-hardcore s'emballe et voit rouge, il est difficile de résister à leur profonde conviction et ne pas se laisser emporter, et sourire.

Necrodancer : non, Necrodancer n'a pas de nouveaux morceaux dans sa besace, oui, Necrodancer joue toujours son seul album : et ? T'as vu l'album, aussi ? Bref : vous connaissez l'expression selon laquelle les absents ont toujours tort ? Je l'ai mieux comprise hier soir ; qui manque un concert où officie Dadoo Jaxa, a tort.
Hier, le punk rock, c'était au Black Sheep.Necrodancer, donc, n'avait plus hier la fébrilité qui va avec la sortie toute fraîche de l'album, et d'ailleurs nous non plus - et cela même, qui dans le cas d'autres groupes pourrait être fatal à l'effet qu'ils procurent, ne fait dans leur cas que laisser mieux s'exprimer l'album, et mettre en évidence le feu qui les habite, hors de tout contexte exceptionnel. Flamboyance des morceaux, flamboyance des musiciens incandescents, flamboyance d'un Dadoo tout comme eux gagnant subtilement en épaisseur dans cette circonstance un peu plus détendue quant aux enjeux, et laissant mieux à admirer son expressivité faite de grâce un peu gauche et de conquérante bestialité... C'est qu'il est bon, le nouveau chanteur de Verdun, dites !

mercredi 29 mai 2019

amGod : Half Rotten and Decayed

Las, je me vois une fois de plus contraint de me montrer désagréable...
Ce qui est drôle, devant le premier amGod, ce n'est pas sa pochette, non : c'est de constater comment Rudy Ratzinger a non seulement siphonné dans yelworC ce qui en constituait, toutes proportions gardées, la part la plus dancefloor, et que la méiose de yelworC a donc révélé être Dominik Van Reich - mais a encore pensé aviver ce potentiel dansable en y injectant tout son passif de disc-jockey dance-makina groufteuton (et une dose non négligeable de Dive et de Leaether Strip, pour mettre toutes les chances de son côté et se donner l'air d'autre chose que ce qu'il était)... pour n'aboutir à rien d'aussi mortellement physique et sensuel, avec ses gros sabots militaires, que ce que ladite part dancefloor de l'ADN yelworC a réussi, lui, en conservant nonobstant une sacrée foutue dose de cet occultisme suffocant qui constituait également, notablement, l'identité dudit duo.
Le constat est sans appel, ne fût-ce qu'en comparant de façon strictement objective les compétences mises en œuvre au niveau rythmique : syncope, souplesse, décélération sont des termes, hélas, tous inconnus à :wumpscut:, que ce soit avec Music for a Slaughtering Tribe ou Böse Junge Fleisch. Alors, si en sus l'on emmène le jeu sur le terrain de l'intangible, de l'aura, de l'atmosphère... Là encore, vouloir trancher de façon binaire entre ce que Van Reich aurait emporté de son côté et ce que Peter Devin aurait gardé pour lui s'avère vain et simpliste - du reste, lorsque amGod a sorti le présent disque, yelworC n'existait plus, et lorsqu'il est rené peut-être aussi a-t-il un peu pris en compte ce que l'ancien collègue avait réalisé sans lui - pour réaliser que rien ne servait de venir, justement, réclamer bêtement l'héritage, et que mieux valait proposer d'emmener ailleurs (ce qui fut fait) cet occultisme prononcé, et existant manifestement en profusion suffisante pour se partager sans faire de parent pauvre.
Plus explicitement : Half Rotten and Decayed possède certes quelques moments furieusement club, lesquels sont sensiblement plus club que ce que yelworC a commis de plus club - mais pour autant il "ne lâche rien", comme dit cette affreuse locution d'aujourd'hui, pour ce qui est de la croyance magique qui l'habite, et même nourrit les deux aspects l'un de l'autre. Comme quoi peut-être, une fois encore et malgré les apparences, la pochette est-elle ici parfaitement proportionnée à son contenu : le luciférisme s'avançant sous des traits angéliques, mais caractérisé : cette figure à dire la vérité est-elle beaucoup plus naïve qu'une carte de tarot ? Plus explicitement encore : Half Rotten and Decayed est une bacchanale en Enfer.
Parce que franchement, v'là le dancefloor : malgré des beats souvent musclés du pelvis (voire, allez, pumping sur "Fire"), Half Rotten and Decayed, ç'a toujours été avant tout, et s'est toujours ressenti comme tel à l'écoute, un gouffre, une masse magmatique où l'on perçoit malaisément les transitions ; une longue expérience mystique au sens premier du terme, avec bien évidemment toutes les implications érotiques avec. Du yelworC mais qui vous rôtit la peau sur la chair, à vous donner l'envie de l'ôter telle un vêtement inutile, pour offrir à fondre ce qu'il y a par-dessous.
Et maintenant, vous pouvez filer écouter l'onctueuse, la brûlante, la sulfureuse, l'élégiaque, la glorieuse "Overlove", et contempler comment on écrit un tube incontestable et inoxydable sans rogner ni rabattre quoi que ce soit, ni sur la sophistication et le luxe de l'exécution ni sur la qualité du minerai. Le talent. Vingt-cinq ans, que ces jeux de glissements rythmiques rendent fou, sacré nom, sans parler de cette scansion juchée dessus à les chevaucher, et cette voix à elle seule, plus riche et suggestive que la somme de toutes les copines successives que le frère à Benoît XVI nous a forcés à nous fader... Filez, vous dis-je.

lundi 27 mai 2019

Krypts : Cadaver Circulation

Voilà ce qu'on attendait de Corpsessed, ou même de Phobocosm ; voilà quelque part - Sempiternal Dusk gardant une place à part - la quintessence de ce que peut offrir un certain type de son, caractéristique de chez Dark Descent Records : cette chose qu'on serait tenté de qualifier en doom-death - n'était cette notable qualité d'être avant tout destinée à des oreilles n'appartenant pas, pour parler vulgairement, à des pédales et autres tantouzes ; cette propension à ne pas de trop aimer pleurer, non plus d'ailleurs que perdre son temps à ralentir trop longuement ou sensiblement - mais possédant malgré tout cette croyance très limitée en la faculté des choses à tourner bien, à la fin... Le doomish death metal, sort of.
Krypts avec Cadaver Circulation poursuit une ascension patiente et inexorable - c'est raccord avec tout ce qu'on vient de dire, pas vrai ? - qui les a vus passer d'un premier album me laissant perplexe et pour tout dire désemparé complet quant à l'engouement qu'il suscitait, à un second plus prometteur qui parvenait presque à incarner la réussite de sa pochette - et franchit l'étape d'après, celle où il convient d'enfin donner un peu de concret ; ils le font en garnissant de tournures - juste un rien - plus élaborées une musique qui a la bonne idée de garder toujours en ligne de mire sa roborative simplicité de propos, à laquelle étroitement s'attache cette ambiance non moins solide, ce sens du lugubre typiquement finlandais mais ourlé de lueurs sinistres écumées dans l'espace profond - et mal famé.
Mais tout ceci n'est, à vrai dire, pas ce qui compte ici.

Voici, ce qui compte : il y a lenteur et lenteur, et ce n'est même pas tant une question de "doom ou pas doom ?". La lenteur dans Cadaver Circulation n'est pas porteuse de ce que généralement elle signifie lors qu'elle s'invite dans le death metal - qu'il soit celui d'Evoken ou celui en cour dans l'officine Matt Calvert, d'ailleurs - à savoir l'aplatissement sous plusieurs gigatonnes de roche ; mais, plutôt, de tartinage ; comme l'on se beurre une belle, épaisse tranche d'un pain déjà riche d'une farine pas trop fine, d'une belle et volcanique croûte et d'une généreuse saveur de levure : avec amour, et une attention toute particulière à la qualité de ce dont le pain, si savoureux soit-il, n'est que le véhicule.
On n'avait pas entendu aussi capiteux, quoi redoutablement labil,  chien-et-loup, dans le genre death metal troublé par un soupçon de romantisme black, depuis Tenebrous Towers. Mais à la différence de celui-ci, Cadaver Circulation pratique une lenteur pleine de... vie, comme en préviennent les teintes fauves utilisées par sa pochette, prémices de la chaleur que le disque renferme, et de sensualité.
Et tout le disque se joue dans les - généreusement présents - moments de langueur du tempo, parmi lesquels les autres plus allègres constituent, sans pour autant être honteux, des chevilles ; des articulations narratives du reste constitutives, puisque la sensualité de ce Krypts est, il convient de le préciser, celle des batailles dont on ne sait bien si elles sont plusieurs ou une seule éternelle, ni quand elles s'arrêtent ou recommencent, puisque le fil mélodique de ces parties lentes semblent se répondre par-dessus les césures des morceaux, les ponts que jettent ces dites accélérations - se lançant de longs brames de saison.
Plein de vie, disions nous... entendons nous : de vie, éternelle faut-il préciser, telle qu'elle se contemple dans le Jardin de Nurgle, et une fois encore en accord parfait avec les motifs aussi suggestifs que les couleurs mousse-bois-fumier employées sur cette pochette : en cycle permanent, partout, entre pourrissement et renaissance. A partir de là, d'ailleurs, tout ce que vous pouvez vouloir savoir se trouve dans la littérature associée à celui-ci - je parle de Nurgle, bien sûr - et je vous laisse y aller quérir la luxuriance de détail souhaitée concernant cette forme particulière de luxure et de sybaritisme. Krypts y va son chemin, à travers ces champs vert-et-merde de l'Entropie, avec la rustrerie bidasse mais non dénuée de la sensualité qui se doit, disons d'un genre de char d'assaut de chair et d'os, ou d'une moissonneuse-batteuse conçue par David Cronenberg, d'un genre de mécanique organique qui fait corps avec cela même qu'il écrase sous ses chenilles et ce qu'il en fait juter, comme on foule le raisin.
Le death metal, tout comme la chair, est une voie du sacré.

dimanche 26 mai 2019

Putrefy Factor 7 : Total Mind Collapse

Je n'aime pas bien employer l'expression "ce disque pue la mort". Dans certains cas pourtant, elle s'impose et il faut bien se résoudre à surmonter la réticence, bien compréhensible, à l'idée de la galvauder et d'en faire une simple nouvelle forme de l'insupportable "c'est une tuerie" (si prisée au moment de qualifier une fraîchement découverte variété de cannelé au pistou).
Comme par exemple devant ces disques pour lesquels elle est venue à l'esprit dès la première fois qu'on les a entendus, et le fait encore lorsqu'on les ressort pour la première fois depuis quinze ou vingt ans, au bout de même pas deux morceaux encaissés - comme la seule capable de retranscrire ce que dégage cette voix toxique, qui peut-être mieux encore que le reste (Dieu sachant pourtant comment ces nappes de synthés, même les plus ouvertement lorgnant sur les auteurs de "Worlock", "Grave Wisdom" et "Nature's Revenge", ressemblent avant tout à des poissons morts (j'aurais dû accepter ces propositions de faire le DJ, rien que pour passer "Redemption" et regarder les gens sur le dancefloor se démerder aussi gracieusement que des pendus), et comment les beats kliniques fleurent à peu près aussi bon) matérialise les murs blafards, nus et moisissants de votre enfermement mental accepté avec une morose satisfaction comme votre éternité anticipée. "Free, so free", comme il dit.
Total Mind Collapse, qu'ils disent ; faut juste pas vous imaginer que ça fera grand bruit, ni grand drame. Sinon celui scabreux de la plus flasque et triviale fatalité. Celui d'une anguille qui glisse, ou des viscères qui tombent au sol d'un ventre prestement ouvert.
Je crois bien que c'est là une des pires saloperies que j'ai, sur toutes ces lourdes étagères, et le pire est qu'elle s'écoute toute seule, même avec un livide plaisir (tout comme Collection for Injection, mais plusieurs crans de morbide plus loin ; grade Theologian, les doigts dans le nez) ; et que rien n'a bougé de tous ces constats depuis vingt-cinq ans maintenant : normal ; est-ce que ça bouge, un machin mort dans son formol ?

samedi 25 mai 2019

Putrefy Factor 7 : Decay Section

Dive et das Ich, yelworC et The Eternal Afflict : même pour une époque relativement plus épargnée que l'actuelle par le cloisonnement, Putrefy Factor 7 avaient une façon pétrifiante, et n'appartenant qu'à eux, de faire fi des catégories, de n'en tenir compte aucun - et surtout pas de celles qui auraient voulu séparer The Klinik de Skinny Puppy.
Tout ce qui importait à leur musique était que les murs - ceux de la geôle où vous attendiez... vous ne saviez quoi : votre exécution, le commencement d'une nouvelle et cinquantième année de torture consécutive, ou simplement enfin le repos procuré par l'insanité franche - suintassent le désespoir autant qu'ils mouillaient de rouille.
Aujourd'hui on peut le dire : ce groupe était un des quelques tout meilleurs d'alors ; et sans même parler des innombrables groupes qui ont fait carrière sur le plagiat de "Worlock" au kilomètre, pendant que Suicide Commando enfilait les disques comme des perles en plastique, à ne plus savoir dans quelle poubelle il convenait de les jeter, bondait les dancefloor, rarement regardants, et déshonorait la Belgique - Putrefy Factor 7 nous donnait deux albums et pas plus.
Decay Section est vache de bien, et ce n'est même pas leur meilleur.

Kevorkian Death Cycle : A + 0 (m)

Je m'aperçois que je me suis sans doute mal exprimé, à propos de Collection for Injection : je voulais dire, d'emblée pour que ce soit clair tout le long ensuite, que j'avais toujours à l'époque trouvé que le groupe ne ressemblait à vraiment aucun autre que je connaisse, dans sa façon de faire, de sonner, d'équilibrer les éléments, de chasser, et ce malgré une affiliation évidente à l'école Skinny Puppy des choses.
L'avais-je pressenti ? Je ne sais plus, mais il apparaît aujourd'hui que Kevorkian Death Cycle ont effectivement eu un monumental coup de bol, et ont ensuite suivi la pire voie qu'ils pouvaient prendre, à savoir développer exclusivement l'aspect que Collection for Injection ne montrait que sur la cuisante "The End". Collection for Injection ressemble lointainement à Gashed Senses & Crossfire ? A + 0 (m) (il faut avouer, rien que le titre est engageant... presque autant que la pochette, pas vrai ?) ressemble pour sa part au plus fade de Front Line Assembly - genre Hard Wired - mais encore augmenté en potentiel aérobic par un massif apport du pire dont a pu être capable Velvet Acid Christ, dans le genre trance à pantalon multizips.
Une nouvelle démonstration de cette étrange loi de la nature, selon quoi l'on peut posséder une impressionnante, indubitable personnalité - et la perdre corps et âme en un clin d’œil.

vendredi 24 mai 2019

Chamarel : 2014 | 4 ans (Velier)

Difficile de ne pas penser à "Cacharel" ou à une quelconque marque semi-mondaine de prêt-à-porter ou de parfum en voyant ce blase, qui m'a un peu bloqué au début, mais j'ai fait confiance au caviste (...et à Velier). Ce rhum mauritien est présenté dans une bouteille ramassée qui semble contenir 50 centilitres, mais en promet 70 (c'est mieux que l'inverse), et qui coûte autant d'euros (un euro le centilitre, soit pour moi la frontière, subjective bien entendu, entre "pas cher" et "cher").


À renifler, puisque ça évoque un parfum autant y aller : ce petit éléphant qui ne paye pas de mine a une fraîcheur assez insolente. Singulière. Il cocotte tout ce qui fait un bon rhum agricole à mon sens, c'est à dire le végétal de chez végétal, qui donne la sensation de ce qu'on imagine être de croquer vigoureusement dans de la canne à sucre encore fraîche comme un panda dans son bambou, mais rendu est un peu plus délicat et distingué qu'un gros Martinique à ti-punch forcément. Avec un côté eau-de-vie de fruit blanc. Ce Cham' 4 sautille, scintille. Vivace. Végétal est le maître mot. Z'auraient tout aussi bien pu flanquer un capucin armé d'plantes aromatiques à la place de Babar et son mahout, si vous voulez mon avis, mais paraît qu'un boche a déjà eu l'idée... Vient s'ajouter à cette excellente première impression un chouia de white-spirit ou de térébenthine, sans que ce soit un défaut, coiffé d'un iodé très karacho.
En bouche... Complexe / Facile. Avec une bonne mâche des familles à base d'endives crues généreusement salées (fumeurs, amarrez !), de gentiane (amateurs de Suze, tendez godets !), de plantes officinales diverses (fétichistes du Fernet-Branca, êtes-vous là ?) peut-être de pissenlit (votre maman vous a jamais fait des salades de pissenlits avec des lardons quand vous en étiez ? C'est extra). Le tout balance tranquillement une sorte d'acidité ronde ou de sécheresse charnue, dans une espèce d'imbroglio gustatif qui, s'il ne forme pas vraiment le genre de rhum que je me vois siroter 7 jours sur sept, a le mérite de ne pas être avare du tout en goûts "marrants" (comme dans "marrant, ça me fait penser à...") et de ne pas taper au casque comme un alcool blanc. Car j'oubliais : il fait 58 degrés (brut de fût !), et j'ai eu un peu de mal à y croire tellement il semble en faire facile 15 de moins. Le vieillissement de quatre ans sur place est amplement suffisant pour commencer à brouiller les pistes. Il semblerait lui avoir déjà donné ce côté caramélisé et vanillé qu'on retrouve souvent, mais qui ici ne domine pas, pour le meilleur à mon avis, évoquant par moments une bonne tequila añejo. Si vous n'aimez pas le sirupeux excessif de la majorité des alcools vendus comme rhums (grassement additionnés en loucedé par de vilaines personnes sans scrupules à qui il faut souhaiter faillite), c'est le genre de remède qui doit vous intéresser : un esprit qui s'éloigne plus du sucre que bien des whiskies, en étant rien d'autre que l'eau-de-vie d'un pur jus de canne à sucre.
Une fois gobé, la suite des hostilités n'est pas avare, bien épicée, poivrée au moulin, réglissée au bâton brut de pharmacie, et achevée par ce verre vide bien fermenté donnant une touche finale limite "long-pondienne" à l'ensemble. On la quitte en ayant l'impression de sentir se refermer derrière nous les larges feuilles marquant l'orée d'une jungle étrange, peuplée d'arômes voltigeurs.