samedi 28 septembre 2013

Oyaarss : Bads



Si vous avez manqué le début : ultime rescapé de son espèce, l’adjudant-chef Couturier vivote dans un abri sous-terrain. Sa seule occupation : faire des puzzles. Son seul objectif : durer.
Je suis en train de terminer la bataille d’Aboukir lorsque je suis pris d’un pressentiment qui sédimente en certitude alors que les dernières pièces se fondent dans le tableau. Le compte n’y est pas. Il en manque une. Un morceau du nuage de fumée, là, en haut à gauche. Je cherche sur la table, sous la table, dans la boite : rien. Je procède à une inspection minutieuse du refuge : toujours rien, nulle part. Ne pas laisser place à l’amertume. Chasser cet affreux sentiment d’échec. Je décide d’enchainer sur une œuvre plus modeste et commence à trier le tas pour isoler les bords. À quoi bon ? L’inanité de mon passe-temps me foudroie soudain. Accablé, à bout de nerfs, je m’allonge sur mon lit et m’endors aussitôt.
Une cité sans lumière. Un royaume souterrain. Des galeries vitrifiées. Une architecture rivée au sol, contrainte à l’horizontalité. Une esthétique abrupte, hermétique. Je suis un bâtisseur de l’âge d’or et je ne suis plus seul. Le coryphée se met à striduler, nous l’imitons. Nos élytres claquent, nos corps bancals se mettent en marche. Mus par une volonté collective nos gestes sont précis, nous couvrons l’espace, creusons, assemblons, agençons, ajustons. Notre chant célèbre la cohésion, l’ardeur à la tâche et la persévérance. Nous modulons sa cadence aux rythmes de nos efforts et nous enivrons de sa répétitivité. Persistante, une mélopée étrangère s’y mêle. Elle s'élève de l’œuf-Dieu, l’enfant-bulle dont nous respirons le rêve d’angoisse qu’il fit la veille de sa délivrance. C'est pour sa psyché que nous construisons ce sanctuaire. Le songe prend alors une ligne de fuite, je me réveille et réalise que je n’ai, en réalité, jamais commencé la bataille d’Aboukir. Je suis de nouveau seul, la vie reprend ses droits.

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