vendredi 29 août 2014

Whitehorse : Raised into Darkness

U-core. Tout comme Cultura Tres donnent à rêvasser à un univers alternatif où le neo n'aurait jamais croisé la route ni même la notion du hip-hop, ce Whitehorse, un peu plus sournoisement encore que les précédents, vous largue dans un monde où, après sa cataclysmique initiation à l'ayahuasca, Neurosis ne se serait pas réveillé les yeux exorbités sur un ciel qui finirait un jour par se désencombrer - mais face contre terre, le nez écrasé dans la rocaille dure et déchiquetée : tout en aurait été chamboulé, serait-ce dans ce sens que la fureur du sanglier avait été orientée, s'il avait entamé sa ruée sauvage en devant frayer sa voie en dévorant la roche, en y fouissant avec les ongles - semblables à des dents de mammouth, forcément. Whitehorse joue une musique de taupe des plaques tectoniques. Whitehorse joue une musique qui descend, et ce n'est pas là profession de foi, décadente ou négativiste ; c'est sa nature biologique. Ce n'est juste pas celle de la plupart de nous autres auditeurs, et c'est bien - on en est, presque, sûr - la seule raison qui la rend si éprouvante et hostile ; un peu à la manière d'Antediluvian. Tout le monde n'est évidemment pas constitué pour instinctivement s'en aller nidifier là où respirer et se raboter la gueule parmi la roche volcanique soient les plus étroits synonymes qui se puissent. En fait personne ne l'est, sinon eux ; mais ils vous laissent les suivre, si vous y tenez.


Après, sur un plan esthétique plus trivial, Whitehorse ressemble à un paquet de trucs que vous connaissez déjà - ici, du Neurosis, du NWN! et du funeral. Mais cela, c'est pertinent seulement pourvu que vous soyez, mettons, fan de death technique, c'est à dire au fond réactionnaire et passéiste à s'accrocher à des critères qui ont déjà rencontré leur point de culminance il y a une poignée de siècles. Depuis, la techno est passée démontrer qu'il n'y avaient pas que leurs altesses la composition et la mélodie, mais aussi la texture et la durée ; et aujourd'hui, des monstres de l'engeance de The Body, Thou et Whitehorse incarnent à un degré d'évolution désormais resplendissant et agressif une chose dont je ne me risquerai pas à arbitrer l'invention, à savoir qu'il n'y a pas que la techno et les machines à en être capable, et que la matière, sa couleur, son goût, sa densité et sa masse pure ne sont pas des composantes annexes ou des caractéristiques, ni à prendre... à la légère.

dimanche 10 août 2014

Okkultokrati : Night Jerks

On s'y est fait : la cold-wave - mille excuses : le post-punk - est de retour en grâce... eh ! à peu près partout, par ma foi : chez les métalleux, les coreux, les noiseux ; oui, elle a ses entrées tapis rouge partout : du moment que bien sûr elle se tient correctement et ne va pas prononcer le mot qui fâche - goth.
Okkultokrati ne s'en sortent pas mal du tout ; ils sont nordiques donc - ou pas - forcément leur copie est plus âpre et moins lover que, au hasard, le dernier Young Widows, et ses airs de version pour pub Diesel du dernier Ice Age ; leur patrimoine est plutôt le black metal dans son dosage le plus punk rock. Ils s'en sortent même avec la mention spéciale du jury puisqu'ils poussent un peu plus loin l'audace ou l'érudition, jusqu'à tenter plusieurs morceaux à la limite de l'industriel, famille Second Layer, Siglo XX, Sixth Comm - et y rencontrent autant de réussite que leurs prédécesseurs dans cette voie Hateful Abandon ; oui, c'est un compliment.
Alors qu'on n'aille point s'y méprendre, je n'ai aucun désir de jouer à Superman et Batman ; mais tous ces braves gens ont les qualités de leurs défauts, nommément la sauvagerie plus débridée des genres qui sont leur langage - metal, hardcore ou noise - qui, certes, s'apporte elle-même, tautologiquement, à la table du festin - mais fatalement et tout aussi logiquement leur interdit la violente tension jamais tout à fait résolue qui est juste un peu ce qui fait la capacité de nuisance et de malaise de la cold-wave.
Un disque très bien fait. Vraiment.

mercredi 6 août 2014

Swans : To Be Kind


Saveur érubescente du bétel que tu mâches. Un champ de hautes herbes baigné d’une lumière d’au-delà du Gange, le vol d’un couple d'hirondelle qui se désunit juste avant de fondre sur toi. Une éclosion sous manque d'oxygène, une ivresse de derviche, une danse giratoire bras en l’air pour saisir le cordon ombilical que te tend ton père. Tu caresses l’urne funéraire de tes amours incinérés et domptes tes affres juvéniles par la seule force de la force de l’âge. Tu profères des imprécations telluriques contre l’astre solaire. Candeur hallucinée, tu  vénères l’empreinte de ton pied sur le sol. Tu chasses maintenant en haute-terre onirique et souffles tes châteaux de sable dans des bulles de savon. Algues folles, nain bouffi, bâtard dans un panier.

samedi 2 août 2014

Chelsea Wolfe, 31/07/2014, Limbus Patrum

Après une entrée sur scène dos tourné des plus furtives, Wolfe alterne des brides de chant éthéré sur deux microphones. Elle est blême, semble sous l’emprise d’une drogue puissante ou s’extraire d’un sommeil profond. Décalages, échos, surimpressions et autres effets de voix accouchent d'une electro heavenly qui ne décolle malheureusement pas. C'est lorsqu'elle se saisit d’une guitare que le concert devient enfin digeste. Plante au feuillage pourpre, poupée maltraitée, girafe trébuchante, albatros cher à Charles : sous des dehors d’abandon, de renoncement, elle impose sans subterfuges une musique hypotendue, douleur fantôme de membre amputé. Plombée par une entièreté embarrassante, une inadéquation manifeste, elle pourrait se liquéfier sur place et ses vêtements choir à sa suite qu’on ne serait guère étonné. 
Toc-toc-toc, est-ce l'amour qui frappe à ma porte ? Presque : malgré un univers trop hermétiquement féminin, fuyant, dématérialisé et asexuel, Wolfe est bien plus qu’une énième icône go-goth pour jeunes filles en fleur.

vendredi 1 août 2014

Wreck of the Hesperus : The Sunken Treshold

Ah, la sempiternelle et acrobatique question du sludge : est-ce que ça doit labourer/décaper/ratatiner/whatever/papier de verre -la gueule, ou bien est-ce que la vraie essence du sludge c'est trop la louse, la merde et l'impuissance pathétique à tout prix ? Les étiquettes n'appartenant qu'au temps de bâton de parole de celui qui est au bout (du bâton), pour aujourd'hui le sludge ce sera ce disque de Wreck of the Hesperus.
Qui m'offre à personnellement moi-même la meilleure définition temporaire et en accord avec elle-même de la chose : cette allure générale du type qui tient tout juste en équilibre sur une jambe déchiquetée par un florilège de maladies vénériennes, qui vous agonit de menaces grimaçantes de toutes sortes de sévices et corrections, lesquelles il n'arrivera assurément pas à mettre à exécution, mais dont vous pouvez être désagréablement sûr par avance que dans la distance où il faudra vous en rapprocher pour lui mettre son inéluctable branlée, il va nécessairement vous mordre et vous griffer et vous refiler l'un ou l'autre ou plusieurs de ses infectieux hôtes, au gré d'une quelconque méchante coupure vicieusement située et malaisée à cicatriser. Voilà le sludge ; tel du moins et c'est parfaitement suffisant au bonheur présent, que Wreck of the Hesperus y redonne la béate foi dedans (jusqu'à la prochaine fois qu'on s'écoutera un des deux premiers Weedeater, par exemple, et que de nouveau on jurera ses grands dieux que Madeleine est revenue et que le sludge c'est le bien-être du clochard à chapeau de paille) ; et tel en même temps qu'il en donne une partition légèrement différente ici de la définition qu'il semble en proposer : la version louse rurale profonde ; la version misère totale, sociale comme génétique, d'un fin fond de cambrousse anglaise (irlandaise, on s'en fout) humidifiée à longueur de longues journées par la pluie acide, mais pas autant qu'elle est rongée par les vieilles histoires à faire peur à la veillée qui s'attachent comme une vieille chtouille à la mare sordide là-bas derrière son bois communal.