lundi 1 décembre 2014

Cowards : Rise to Infamy

Est-ce qu'on est obligé de se fader des comparaisons avec Kickback à chaque disque de Cowards ? Certes non - pas plus que ne l'impose le fait que les deux jouent une mouture de hardcore fortement infestée par le black avec un type de voix qui a probablement été inventé par Arkangel.
Ça s'arrête là. Parce que, d'évidence, Cowards n'a pas cette dimension pop - dites rock, si vous préférez, ou NYHC, c'est pareil - qu'ont Kickback, et l'humeur screamo à bouche-que-veux-tu de leurs derniers disques - ce qui est pour le moins amusant, lorsqu'on met en parallèle les hérédités musicales respectives et revendiquées de Bessac et Henri... C'est normal, aussi : toutes choses étant dites dans cette perspective, qu'on gardera soigneusement à l'esprit, que Kickback est un groupe que j'affectionne autant qu'on peut, et qui a sorti deux redoutables dragueurs un peu bruts de décoffrage d'albums - mas il ne s'agit pas du même batteur, si vous voyez ce que je veux dire ; ni du même chanteur ; pour les cordistes il va falloir qu'ils m'excusent, ils sont bien trop nombreux et je ne suis pas du genre qui sait entendre qui fait quoi, mais... c'est pas les mêmes non plus, pour sûr ; on apprécie, autant que réclame l'honnêteté, ce que fait Damien Toxique Truc, mais on l'admettra volontiers, c'est très reconnaissable, très toujours la même chose, et très outré ; c'est parfait pour Kickback, qui est un truc outré, mais, puisqu'à la fin on va pas passer la nuit à parler foot, ce n'est pas ce qu'est Cowards.
Non ; Cowards est un truc bien plus tortueux, obscur, imprévisible, dense, équivoque, interlope - même sur ce nouvel album précisément qui semble leur chose la plus explicitement, unilatéralement brutale à ce jour, devant quoi l'on commence par regretter l'absence de ce qui en premier lieu avait fait basculer mon point de vue sur eux, à savoir ce vague à l'âme, cette mélancolie d'un type qui prend des détours fantasques dans Paris pour rentrer chez lui à quatre du mat', toutes les dents tout juste pétées et un œil qui se fait la malle - et pourtant l'errance est bien là tapie, prête à vous happer, à vous envelopper, dans les rudes méandres d'un disque qui a les manières amoureuses d'un serpent constricteur, et les caresses d'un dédale de ronces concupiscentes. Satan n'est pas ici, ni aucune autre métaphore : bienvenue chez vous, dans votre propre manoir intérieur et sa riche palette d'ombres, sans le moindre recoin de lumière où souffler un misérable instant, mais avec vous-même dans votre peau de serpent qui y rôdez une machette au poing, le plus dangereux des hôtes sur qui vous risquez de tomber ; toujours plus hanté, en somme, de ces fantômes qui sont, pour ceux qui l'ignoraient, tout sauf des courants d'air impuissants - courants d'air desquels, par ailleurs, ils n'ont en partage que la fulgurance assassine ; pour le reste, ici plus que dans n'importe quelle autre de ses productions, difficile de faire la part du travail de Castes et celle du jeu des Cowards, dans la qualité de terreur qui exsude à pleins ruisseaux de toute la bâtisse sonore : on la parcourt en volant au travers de fenêtres aux montants hérissés de monstrueux crocs de verre brisé, en roulant et ruant avec la furie d'une mêlée de chats de gouttière survoltés au milieu de tapis de tesson de métal aiguisé (bon dieu ces larsens comme des rasoirs, bon dieu cette basse lit de braises, bon dieu ces grattes hérissées de clous... et au milieu de tout ça cette batterie qui loubarde avec grâce... et pète les rotules qui lambinent avec swing) - car en effet si Hoarder dégageait en dépit de tout une aura d'élégance indécrottable même à genoux dans le caniveau, Rise to Infamy n'a d'élégance que celle qu'on ne peut s'empêcher de trouver aux chats alors même qu'on sait pour certain quelle démence meurtrière ils couvent à tout instant ; avouons-le, on y vient en comptant un peu y trouver, très grossièrement et pour changer un peu de comparaison foireuse, un machin purificateur à la Trap Them, où se défouler et s'enivrer... et on en ressort tuméfié, déchiqueté, lacéré, étourdi, estourbi ; avoiné ; abusé ; et si ces Connards ont estampé la majeure partie du blues nocturne qu'il y avait à leur musique, au bout de quelques écoutes pourtant, compulsives, addictives, suppliciées, on sent monter peu à peu de nulle part comme une envie de chanter l'air de "House of the Rising Sun"... New Orleans devenue Paris, et le bouclard une maison de correction. Appelons-la la Maison de Papa Violeur.

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