mercredi 7 janvier 2015

Cold Dark Matter Records : Prima Giedi

Écrire à propos des compilations, ce n'est pas franchement ce que je préfère. Tout va bien, celle-ci me facilite le contournement de la difficulté - Monsieur Luce est un chic type, tout le confirme (oui, aujourd'hui sa modestie va encore prendre cher, elle aussi).
Déjà le titre vous donne une bonne idée de ce qu'est ce double (appelons-le) album : référence fièrement assumée à Frank Herbert, et modeste mais ferme affirmation de sa propre voix ; les deux cd, faut-il le préciser, s'intitulent Deimos et Phobos, on part donc ailleurs, et on reste dans la sûreté d'un bon goût scandaleux. La feuille promo, ensuite : "Cold Dark Matter Records is a french record label specialized in ambient, industrial, death/doom/black/drone and chaotic music"... ce qui pourrait porter à sourire, et en vérité fait sens ; voire force l'admiration devant sa brusque clairvoyance. Parce que c'est, donc, exactement de tout cela qu'il s'agit : un double cd bien digne d'un fan de Skullreader, une compilation du genre qui connaît peu de specimen, par son homogénéité - le dernier exemple étant Fathers of our Flesh - sauf qu'ici, faites excuse, l'exploit est un peu plus épais, on n'a pas de matériau de base commun pour assurer la texture ; une série étonnamment cohérente, disions nous, de paysages et scènes d'un univers étranger, loin, loin au-delà de nos étoiles... Je voudrais bien me curer de mon dernier tic en date, de dégainer bien facilement l'appellation film à propos de disques, mais ce n'est pas Monsieur Luce qui va m'aider aujourd'hui en vérité - un tic si commode pour se défiler devant le devoir du track-by-track. Vous dites ? Quoi de si héroïque à faire sonner ensemble doom, death, indus, ambient, tous mêmement apocalyptiques, et que tout s'enchaîne comme un film bien foutu ? Je me contenterai de répondre que Cold Dark Matter et sa compilation-manifeste, à l'instar des albums de Mudbath et Pornography, tire le meilleur parti qu'il y a à tirer de la bouillonnante et joviale confusion actuelle des genres, ceux-là et quelques autres. Oui, voilà une officine qui a une vision claire de ce qu'elle veut exprimer, et qui sait agencer des morceaux pas nécessairement conçus pour s'entendre et se coordonner, et comment tout à cette condition tombe à sa place, se consolide mutuellement et construit une œuvre. Il s'agit bien de déballer les grands mots.
Il suffit de dire - pensez donc ! - qu'un morceau de Jessica93 y prend des qualités parfaitement rafraîchissantes (comme un seau d'eau glacée dans le dos) de transition cold-wave délicieuse (mais qui doutait qu'un morceau de vieux Cure paraisse aussi naturel et bien venu que respirer, en toute circonstance ?), surtout ainsi placée après la longue procession funèbre pour astéroïde concentrationnaire seul, proposée par les bourreaux d'In the Final Analysis (pré-Love Sex Machine, apprends-je). Mais comme la seule piste distinguée ici ne saurait être celle-ci - ni celle de V.I.O.L, qui réalise pour sa part la prouesse de me concilier pour une fois avec Ivo Père, en terrain neutre, sans solo de batterie permanent et sédatif, sans non plus renoncer à ses vastes compétences techniques pour se confiner à un rôle de boîte à rythmes pourtant si approprié en l'occurrence, mais révéler un très chouette et pour tout dire assez impressionnant registre de black monumental de fin des temps, au son des bottes et des cris de nazgûls, venant équarrir et calciner en clôture des débats tout ce qui reste, et visiblement il reste beaucoup puisqu'il prend le temps qu'il faut, et sur plusieurs couches - force sera, donc, de mentionner également... un bon paquet de trucs, en fait. De prestations individuelles qui brillent surréellement dans ce bel et scintillant effort collectif.
Bitcho, par exemple, qui non contents de contenter parfaitement les attentes relatives à une compilation (à savoir vous piquer d'envie pour un groupe qui n'avait jamais eu l'heur de vous aimanter plus que ça jusque-là), illustrent parfaitement ce que je disais, avec leur morceau de stoner cosmique dont le contexte général fait exploser les arômes industriels et cosmiques, le faisant presque ressembler à du Kill the Thrill - pendant que Kill the Thrill ne ressemblent pas à ce qu'on a la paresse de penser d'eux par habitude, et délivrent une version live époustouflante de grâce malade, fragile, arachnéenne, translucide, luminescente, d'un morceau qu'on croyait connaître par cœur, et voilà qu'on pourrait tenir des paragraphes et des paragraphes sans épuiser la beauté douloureuse de cette eau-forte, où nos chéris rappellent de cuisante manière qu'ils peuvent vous déchirer le cœur en deux sans même y toucher, se valant à eux seuls l'achat de l'album avec la plus grande célérité.
Mais il ne s'agirait pas d'oublier notre hôte, et un ART238 épatant, aussi crédible et impitoyable dans ses méthodes industrielles que dans son esprit death metal, toujours aussi impossible à clouer sur place pour s'en rendre maître, toujours plus inhumain malgré une ambiguïté accrue, et largement au niveau d'un Napalm Death... qui aurait sombré enfin dans la démence baroque : une entame d'histoire tonitruante et pourtant tout à la fois intrigante : la vigilance est d'emblée épinglée à son sommet, l'atmosphère à la menace rampante, et la piste de Bagarre Générale qui suit n'en prend que davantage de relief - non que son climat irréel fait de Tanger et d'Interzone des faubourgs de Tau Ceti en manquât le moindrement, avec ses relents cannelle, opium et curcuma digne d'un Manorexia frappé d'une torpeur vénérienne inédite, et qui nous rappelle le bon temps où Shining ne jouait pas du blackjazz - laquelle musique de polar rejaillit à son tour, et tout naturellement, en cascadant sur le suivant : la magnifique participation d'Haxo (qui voit discrètement celle du taulier à nouveau, de participation...) et son El'Wiz rastafari qui rencontrerait Albator (le stoner doom n'empêche jamais la new-wave chez Cold Dark Matter : il faut vous y faire) sur la planète de Tarantula Hawk - talonnée par Hendiadys, side de Fange qu'on verrait bien devenir le projet principal, puisqu'ils nous jouent pour l'occasion Atomine Electrine mieux que l'original ait jamais su... Eh mais ! c'est que si je n'y prends garde c'est le track-by-track qui va venir à moi... Ne manque plus pour avoir l'effectif complet de Deimos qu'à relever que le morceau de Treha Sektori ferait un très joli inédit de Necrophorus, voire de Raison d'Être, continuant d'établir une guère étonnante ni honteuse parenté entre Cold Dark Matter et Cold Meat Industry ; et harponnant étonnamment bien une attention qu'ils ont du mal à retenir sur leur album.
En entame de Phobos, Abjvration à leur tour profitent du contexte global et voient leur death caverneux se parer de la profondeur cyclopéenne qui nimbe tout le bazar dans son inquiétant ensemble, voire des atours d'un Incantation transformé en vaisseau-monde nimbé de terreur ; et l'on salue au passage la classe qu'il y a à ouvrir chacun des deux disques sur un généreux steak de death metal. Reverence, quant à eux, se montrent à la hauteur du meilleur qu'on se sait en droit d'attendre d'eux, les faux éternels seconds, toujours oubliés, et vraies fines lames, de la fameuse "scène black française" dont ils sont un peu ce qu'au metal indus sont... Red Harvest ! Équivoques, suggestifs, inquiétants : en somme un peu comme Bagarre Générale, malgré un style, ou disons des matériaux, aussi différents que possible ; leur patte étant, si l'on y réfléchit, déjà emblématique de la façon de Prima Giedi, faisant coexister en parfaite cohésion des vocaux évocateurs de Phazm et d'Alice in Chains, et un panorama black ensablé de mystère, pervers, industriel... un monde toujours très herbertien voire harkonnen, au bout du compte.
Bref, presque chaque morceau mériterait un article moins condensé digne d'un petit e.p, leur tout forme un tétanisant double album ; et l'on émerge de ce voyage au bout de l'univers, de cette hallucination aux dimensions d'une cathédrale, concassé, trépané, déchiqueté, transmuté, piétiné, carbonisé ; et baigné d'un profond sentiment d'unité, ainsi que d'une grande satisfaction de cette harmonie. Plein de gratitude pour tous les participants. Du coup on les fait tous solennellement sociétaires de l'académie de musique industrielle, c'est plus simple et ça vous fait une notion simple avec laquelle repartir de cette pesante conférence ; et après tout des grandes compilations comme celle-ci il n'y a que dans l'industriel qu'on en a rencontré.

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