lundi 19 janvier 2015

Death Engine : Mud

J'ai un problème avec Death Engine. Quand j'écoute un disque d'eux, j'attends, à peine inconsciemment, d'à nouveau connaître la supertarte qu'ils m'ont collé en concert : cette impression de voir un tout jeune groupe qui viendrait de découvrir This Gift is a Curse la semaine d'avant, qui se seraient rués pour témoigner instruments en mains du choc que ça leur aurait causé pendant qu'ils étaient encore dans l'état, de choc - et qui sans vraiment le vouloir d'ailleurs, seraient directement parvenus au moins au même niveau d'intensité et de virulence, voire à quelque nouvelle altitude encore vierge, avec cette agaçante innocence des jeunes d'aujourd'hui, qui débarquent sans aucune des références de crédibilité de ceux qui ont patiemment fait leur temps et leurs classes, avec la même fraîcheur d'émerveillement horripilante que, tenez, chez Mondkopf : on aime appeler ça premier de la classe, hein ? à condition, alors, de ne pas oublier que dans premier de la classe, il y a premier de la classe ; les résultats qui vont avec, quoi. C'est aussi cela qui agace.
Mais cette attente que je disais est vouée à la déception, forcément, puisque le concert en question se donnait dans une cave exigüe et creusée dans la vieille pierre, et que par surcroît j'avais préalablement fumé un pétard, une fois n'est pas coutume : on sait comment tout devient pharaonique en pareille circonstance, on devine si je suis voué à retrouver jamais cette sensation de riffs sophistiqués, onctueux et flexibles comme quatre murs en ciment, ce chant doté de la même géométrie et densité, cette intensité brute et apocalyptique à laquelle peu sinon Calvaiire parviennent - et cette image simultanée d'un désespoir-désabus post-tout ahurissant, et d'une soif de ciel sans limites. Alors pour parler de Mud, je vais utiliser la possibilité de l'appel à un ami.
Et même à deux amis. J'en ai un premier qui m'a confié avec une gourmandise non dissimulée : "Death Engine, ce groupe de goths !". Il a probablement tout sauf tort, et je pense voir assez bien les éléments qui appuient le sentiment. Sauf que comme on a ses marottes, et ses verrouillages psychologiques, je vois dans Mud non un groupe de goths, mais des passages goth - cold, pour être précis. Death Engine restent obstinément pour moi un groupe de hardcore, et c'est très bien comme cela ; mais je vois les passages ; très probablement ceux qui font du groupe le fossoyeur involontaire de tout ce que peut inventer une escroquerie telle que Sacred Bones, ceux qui personnellement me font penser à Kill the Thrill, ce que pour ma part je n'appelle pas goth mais coldeux, et toujours pour ma part, cela fait une différence - qui n'est pas incompatible avec le fait de rester un farouche groupe de hardcore, en témoignent Tombs à leurs débuts, This Gift is a Curse, Year of no Light quand ils étaient bons, ou 400 The Cat.
D'ailleurs mon second ami, lui, m'a plutôt demandé, narquois, si "je gérais les relents screamo". Comme vous vous doutez, je me suis empêché de répondre que l'inquiétude n'avait pas lieu d'être, puisque j'étais fan de Liturgy ; à la réflexion d'ailleurs, il m'en revient bien d'autres, des noms de groupes qui expliquent que j'aie eu aussitôt envie de lui répondre que j'aimais le screamo avec une bravoure intrépide : Kickback, Lutomysl, Early Graves, The Cure '82... On voit si j'ai des raisons de me défier du genre par crainte d'un déficit en violence pure. D'ailleurs comme beaucoup de groupes de screamo d'aujourd'hui, Death Engine est teinté de black metal, pour tempérer un peu cette violence.
Tout ça pour dire quoi, au juste ? Qu'on s'en fout. Il y a du black, dans Mud, il y a de la cold wave, tenez il y a même de l'apo-folk, de l'industriel évidemment aussi, des horizons de ciment et du deltaplane, et - tenez - je viens même de retrouver à qui me faisait penser par endroits cette lugubre basse, sans grimaces et sans pitié : à Rise to Infamy : pour le coup c'est avéré, on parle bien de screamo de fin du monde, avec le canon scié sous le siège passager. Il y a tout ce qu'on veut dans Mud, on est aujourd'hui, dans les années 10, après tout, puis au fait c'était pareil hier : ça s'appelle le punk hardcore. Réécoutez In My Head pour voir et amusez vous donc à l'épingler quelque part, votre étiquette : en tous les cas elle sera jamais sur le disque, parce qu'il est vivant, toujours en mouvement, et pas décidé à se laisser coucher sur une page de livre d'histoire ; amusez vous à trouver tous les passages qui consciemment ou non ont été pillés depuis trente ans par les styles musicaux les plus divers. Je ne parle toujours pas d'histoire, vous vous en doutez : je parle de punk, et le groupe de punk se fout de l'histoire, à part de faire la sienne à coup de pompes à la cantonade dans le fouillis de son époque.
Ici c'est pareil. Death Engine font ce qu'ils ont à faire : mettre la dégelée, et se désanusser eux-mêmes dans le processus, c'est ce qu'on attendait d'eux, mais ils n'ont jamais rien signé de contractuel sur la façon dont ils le feraient ; il y a bien dans leur premier album un peu de tout ce qu'on a dit plus haut, à moins qu'il n'eût peut-être été plus simple de citer tout simplement Converge ; ou alors ceux qui jouent Converge mieux que Converge ne sait le faire aujourd'hui, à savoir encore une fois Calvaiire ? ou bien ceux qui font le mieux ressortir le fan de Cure chez Converge, à savoir encore une fois Year of no Light époque Nord ? A moins que ce ne soit du pareil au même, et pour être de l'avis de mes deux amis à la fois, la définition du bon groupe de screamo ? Et puis au bout du compte, tout comme lors du fameux concert, le résultat est un bloc d'une homogénéité, d'une personnalité et d'une urgence aussi brutes que sciantes. Cette fraîcheur qui est un froid de canard, cette sensibilité plus aigüe qu'aigüe et aussi diplomate qu'un TGV lancé... ce sont bien eux après tout. Ces sacrés fichus Death Engine. Joy Division aussi, d'après ce que j'ai cru comprendre, c'était assez violent en concert. Ça tombe bien : c'était du punk aussi.

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