mercredi 29 avril 2015

Terence Fixmer : Depth Charged

Vous êtes comme moi, j'en suis sûr : lorsqu'on vous baratine d'album de techno qui "parle autant au corps qu'à l'esprit", ou qui "s'écoute aussi bien dans son salon qu'en discothèque", vous flairez immédiatement le disque pauvre en réelle et avérée électricité techno, le disque faiblard et rouillé du pelvis, bref le dérivé de Laurent Garnier.
C'est fini : on le tient ; le vrai tenant du titre que ces formules ne visent pas ; non pas celui dont un morceau sur deux vous pouvez aller vous rasseoir  sur une banquette en bord de dancefloor pour ne pas vous fatiguer en vain à rester planté debout sans rien agiter de plus qu'un genou. Le disque qui vous propulse vivre un film de science-fiction urbaine, et pourtant stellaire, à l'ambiance de parano, d'anxiété, de sueurs toxiques seulement trouvables ailleurs chez K. Dick, les écrivains français des années 60... ou la dark-electro parallèle à faire flipper Cronenberg du légendaire premier New Mind, oui Monsieur, et le non moins culte unique album de Necrofix - et qui est tout du long non moins un pur album de techno de luxe pour s'épuiser la carcasse, en une fureur limpide.
La démence méticuleuse de Green Velvet, le grelottement mental de Cristian Vogel, le psychotropisme cotonneux de Starfish Pool ; une impitoyable fermeté dont peu sont capables hormis Patrick Stevens, le sang-froid de Dirk Ivens... et aussi un peu comme si Michael Mann parvenait pour une fois à parler des plaies de l'âme - mais sans cesser de filmer uniquement des rocades dans la nuit, des buildings de verre indifférent et impeccable, et des décapotables futuristes qu'ils toisent hiératiquement. Tout cela ? Dame ! oui, mais cintré dans une silhouette invraisemblablement sobre, élégante, laconique, anti-ostentatoire, d'apparence anodine à souhait, à l'allure aussi insidieuse qu'incisive... A la fois Frantic et Blade Runner, et si Harrison Ford avait été goth et gaulé comme une lame de couteau.
Il était bien temps que Terence cesse de vouloir à toute force imbriquer techno et body music, sur des albums qui ne fonctionnaient que lorsque Doug y était convié (l'EBM instrumentale, plus grande aberration que le stoner instrumental ?), et nous dévoile enfin le grand couturier techno qu'il était.


Note du rédacteur-qui-n'a-jamais-fini-d'écrire-ses-textes : il était bien temps, en somme, que Terence cesse de vouloir se cacher derrière une combinaison de super-héros avec des muscles moulés dessus, ce qui est toujours de la plus grotesque vulgarité, et assume une carrure naturelle longiligne, emaciée, élancée, nerveuse, bref : parfaite.

mardi 28 avril 2015

Viande : EP 2015

Le death peut-il se dispenser de metal ? La question peut paraître absurde, et seulement utile au bavard en dèche d'entame pour son propos. Et pourtant elle continue de lui agacer l'esprit même ladite entrée en matière effectuée, et de se poser - à écouter le disque de Viande. Parce que, d'une : est-ce que vous préférez vraiment de lire encore une de ces farandoles de références attendues, où l'auteur tant bien que mal essaiera de faire le tri et l'emphase sur les quelques vraiment pertinentes - ici Incantation et Autopsy pour la tradition, et Antediluvian et Witchrist pour la modernité ? et de deux : parce que la question se pose à l'écoute du disque de Viande. On ne sait pas bien quoi, mais quelque chose interroge sur le langage natal de ces gens-là ; des auteurs de ce disque qui semble toucher pile le doigt dans la viande, précisément, du death, sans avoir besoin aucun de s'encombrer de tout les pater noster, les ablutions et le signes de croix qui font le metal - peut-être devrions-nous dire le metol ; peut-être pas - de se vautrer et s'enfoncer profond dans le morbide et la bidoche au-delà de l'avarie, et d'évoquer subliminalement comme pairs les Swans de Cop et Young God, plutôt que n'importe quel groupe qui défile chez NWN!, Blood Harvest, Iron Bonehead et tous les grands maréchaux-ferrants de la désécration fuligineuse. Quand bien même, à y regarder à nouveau, la couverture choisie après tout respecte pas mal des codes de la musique blasphématrice en question : du rouge et du noir, des flammes, un crâne. Oui mais c'est justement que Viande ne sont aucunement du genre gros malins, du genre ostentatoire, du genre désécrer la désécration. Ils ont le death dans la peau, c'est une évidence audible, et c'est après tout bien la seule condition nécessaire pour avoir le droit de le parler comme on le sent.
Un peu à la manière, tenez, de ce que le vieux Morgue peut faire actuellement, au moins sur les planches en attendant le disque : cette manière de faire jaillir et irradier une suffocante et enivrante malfaisance à partir d'un équarrissage se passant à un niveau quasi-abstrait. Viande n'étant pas Morgue, la chose ne passe pas par un sentiment d'incertitude fantastique née du brouillement des repères rythmiques, mais d'une simplicité qui se concentre, avec la radicalité qui en découle, sur le cœur des choses, à l'instar de la susdite pochette. Un peu comme Encoffination, également, Viande se concentre sur la charogne, mais avec la même façon d'aller droit au trognon que cette pochette mi-pulp mi-mythologie doublement primitive et explicite, dont le dépouillement tout comme celui de la musique se ressent bien plus comme une qualité intrinsèque que comme une décision. Et c'est aussi bien, puisqu'il ne surprendra personne que je rappelle, arrivé à ce point, combien les choses les plus simples sont non seulement les plus épineuses à réaliser, particulièrement de façon qu'elles donnent toute la mesure de leur radieuse simplicité, mais encore celles à l'endroit desquelles on peut le mieux se perdre en songeries, spéculatives autant que sensuelles, à en explorer les infinies subtilités de la teneur exacte, insaisissable entre toutes. Voyez les croissants, la baguette... On pourrait presque, ici, citer Slowly We Rot et Life is Easy, tant l'impression d'expérience primitive est puissante, et de remuer avec sa bite congelée comme tisonnier la cendre brûlante.
Et le death, en particulier celui de Viande, avec ses larsens rabiques, ses riffs d'orage sub-chtonien, sa batterie de courtilière, a bien plus à voir avec les croissants - allez, disons une bonne daube préparée selon la recette familiale, pour ne point trop faire l'esprit fort - qu'avec un quelconque dérivé de métal lourd. Un truc qui tient au corps et le réchauffe en profondeur, et qui irise à cœur de sa dense radiance. Oui, Viande c'est de la daube ; que ceux que la daube rebute retournent à leur Hippopotamus. Oui, le death peut se passer de metal ; pas de saveurs.

D'ailleurs, cependant qu'on en finit plus de le ruminer, c'est bien de senteurs rurales, et des archaïques peurs y associées, qu'il est question, du Horla, de fantastique d'un temps où le terme voulait dire quelque chose - si j'ose dire - de précis, de contes de terreur paysanne, de superstitions insalubres, de mâtins-démons arpentant la lande... de tout ce qu'un simple titre comme "Je vois un crâne noir" peut charrier à lui seul d'épaisseur, de touffeur... et de mâche inépuisable. Vous voyez ce que je vous disais ? On ne s'arrêterait jamais.

samedi 25 avril 2015

Undersmile : Anhedonia

Sadako, il y a des jours où elle a des coups de mou, figurez vous, depuis qu'elle habite un cottage dans un bled paumé, en particulier. Des fois que vous passez la voir à l'improviste chez elle pour vous payer un petit flip des familles, elle vient vous ouvrir enfarinée comme pas deux, même pas enfilé autre chose que sa vieille chemise de nuit informe à carreaux bleus ciel, infoutue de lever la tête (OK, celle-là elle était moisie) ou de réussir à réunir la tension musculaire pour une de ses démarches à se tordre... A faire peine, la petite mère. Elle vous traîne derrière elle dans sa cuisine, lancer le goutte-à-goutte pour un jus de chaussette dont ses cheveux boiront davantage qu'elle dans le bol de grand-mère ébréché... Des jours où on n'arrive tellement pas à démarrer qu'ils endurent cinq.
Bref. Undersmile confirme de la plus brutale, et néanmoins (vraiment ?) féminine des manières ce qu'on ressentait  dès Narwhal : qu'elles (le masculin l'emporte ? à d'autres...) sont un groupe unique, et toujours aussi peu soucieux de le démontrer. Les notions exclusives de grunge et d'ultradrone sludge n'ont pas cours ici, vous trouvez ça banal et je n'y suis pas innocent, avec une façon d'écrire qui glorifie toujours au plus haut des cieux et pour eux-mêmes (en apparence) l'oxymore et la collision - mais cette fois il s'agit d'un sacré machin, excusez ma vulgarité, il s'agit d'unité, d'harmonie, il s'agit d'indifférence aux barrières des époques et des nomenclatures homologuées ; Undersmile, décidément comme Monarch! et guère d'autres, ne fait pas la différence entre indie rock, désenchantement nineties, et post-ultra-badasserie troisième millénaire. Joue du doom-death tabassé non tant par le drone, que par le grunge. Parce que, si l'on a posé son premier pied au royaume du pourri en sentant la première fois la caresse de Dirt... on a la prise de conscience au contact d'Anhedonia qu'on n'avait finalement rien entendu d'aussi troublant entretemps ; on croyait qu'on s'était blasé et tanné : ce n'était pas la raison. Anhedonia fait du grunge la musique la plus à son aise aux extrémités des expériences de l'existence, à en dire les émotions comme on les vit parce qu'une fois qu'on y est rendu, aux extrémités, il faut bien les mener à bout comme n'importe quelle journée de semaine contractuelle. Et c'est ainsi.
Et le grunge devint la musique la plus sacrée qui soit - au sens, bien sûr, le plus humble et simple qui soit. Le mariage fangeux du rock le plus vicié et des mirages de la pop la plus fragile. Parce qu'Anhedonia, tout comme Narwhal, vous invite à la cuisine, là où se passera, se jouera, se dénouera toujours l'essentiel, là où les femmes vous asseyent avant de vous clouer, en douceur, plus profondément à la charpente de l'univers qu'aucun album d'Evoken le fera jamais. Parce que c'est ainsi de toute éternité : c'est à la cuisine que cela se passe, et c'est où l'on rencontre les plus sévère morfleries.

... And then : "Knucklesucker". Peut-être le plus beau moment de l'album, je vous laisse en juger mais j'ai mon avis sur la question : le morceau le plus funèbre, doom-death, pulvérulent, terreux, engagé déjà dans la décomposition, de l'album - et qui s'achève in extremis sur un défi vulgaire et un geste obscène : n'est-ce pas ainsi que devraient s'achever toutes les funérailles ?

Undersmile : Narwhal

Si le sludge était joué par les gonzesses ? Il serait probablement - visiblement, en fait : ici - beaucoup moins tenaillé dans la région du pourtour anal par toute cette masse de choses à prouver : alcoolisme, dangerosité, nihilisme, tessons de bouteilles, se taper des putes mineures une seringue dans chacun des pamplemousses pourris qui vous sert de baloche... Et ce serait non moins du sludge. Il se trouve que les gonzesses en question, celles qui le prouvent avec Narwhal, sont des cadavres déterrés, des spectres : bon ; c'est un détail, non ?
Ou du grunge ; mais enfin c'est la même chose, pas vrai ? Réécoutez Nirvana (Bleach ou In Utero, c'est de peu de différence) et Alice in Chains, et ne revenez pas me le dire si jamais vous ne voyez pas l'identité. Il se trouve que les drones-riffs de la décrépitude désaccordée que vous entendrez ici, n'ont jamais sonné de la sorte : comme des toiles d'araignée lourdes d'années de poussière, de salpêtre et de macération dans le douceâtre jus de cadavre de la douleur, perpétuelle compagne de la réclusion à perpétuité qu'on appelle esprit. Une caresse putride, exténuée, une odeur toxique, morbide, de désir, une langueur de ramper dans la cendre. Une proposition comme elles ne se refusent pas, c'est aussi triste et brutal que cela.
Le grunge n'est pas mort, ou alors peut-être que si, du coup ; le grunge est grand.


P.S. : vous pouvez tout à fait remplacer le "sludge" de ma première phrase par "Swans avant 86" ; et, cela va sans dire, les couilles assaisonnées à la Iron Monkey par votre succédané de cilice le plus affriolant et NYC-crédible.

Nocternity : Harps of the Ancient Temples

Imaginer Nocternity, c'est pas très compliqué : vous prenez Filosofem, tout ce qu'il a de malingre, de fin jusqu'à la trame, de longiligne, de lupin, de lancinant ; vous y ajoutez, c'est simple mais ce n'est pas rien, un fil épique fait d'une saisissante atmosphère de grottes étincelantes, merveilleuses et profondes - faites appel à tout ce que vous avez comme bagage de lectures heroic fantasy, le gars est fan de Game of Thrones depuis bien avant vous - à laquelle se surimprime une non moins saisissante humeur de maussade chevauchée cisaillée  par un crachin éternel et cruellement pénétrant - appelez Trelldom à l'aide si besoin - et caressée  comme on s'épluche le museau au rasoir par quelques miaulements de guitares héroïques, vers le cœur funeste de l'orage qui se rassemble à l'horizon.
Vous ajoutez que tout comme pour Sordide, un album de black aussi trempé jusqu'aux os par la lenteur malade et la basse ne peut foncièrement pas être moins que bon. Normalement vous avez déjà tout ce qu'il faut pour subodorer la toxicité de ce disque, quelque part entre le coup de poinçon au ralenti d'un stylet de glace, et la plainte d'un hautbois joué par la sorte de Nazgûl ou d'elfe noir qui vous viendra en tête - personnellement je pencherai peut-être un Fey de la regrettablement inachevée saga de K.K Rusch, ou pour quelque personnage émacié et sardonique des débuts des Chroniques de la Lune Noire, mais chacun verra midi à sa porte, pourvu que le gadjo ressemble à une manière de croisement entre Konrad Curze et Kristian Espedal, dessiné par un mangaka fan des Virgin Prunes.
Voilà pour le teaser, je vous laisse appuyer sur play quand vous vous sentez prêts - assurez vous d'avoir éteint le smartphone et réglé les affaires courantes, vous allez être ailleurs un petit moment.

11Paranoias : Stealing Fire from Heaven

J'aime Bong, qu'on n'en doute pas. C'est en tant qu'ouaille fidèle que je suis tout prêt à passer à table si l'on me propose d'entendre du Bong qui serait parvenu à se sortir les doigts du cul et le cul du canapé modèle Soupe Primordiale, suffisamment pour... disons enfiler un slip fatigué et aller bricoler à la cuisine voir avec tout ce qu'il peut trouver au frigo et dans les placards de globalement douceâtre - un peu d'épicé aussi histoire de faire comme si on s'était fait du café - de te foutre tout ça en rata dans une gamelle au micro-ondes avec foison de fromage râpé pour donner un air sexy, et de se la bâfrer comme une larve assumée et heureuse. En prenant bien tranquillement ce qui reste de la journée - ou de la nuit, ou de la semaine, pour ce qu'on en sait - pour ça. On n'est pas des bêtes. A moins que si ? Pour ce qu'on en sait... Les volets sont bien fermés de toutes les manières, on est tranquille dans une douillette pénombre rougeâtre au goût de paradis quotidien. On ne se lèverait jamais le cul du sofa ; d'ailleurs rêver qu'on la faite, endormi à écouter du Ramesses avec un ecsta un peu trop brusque dans le cornet, cette expédition punitive de Vandale sur les provisions, rassasie et réchauffe au moins autant le ventre et le cœur que si on l'avait réellement faite - ce qui est si éreintant pour le cerveau.

dimanche 19 avril 2015

Sordide : La France a Peur

Si je vous dis : Hell Militia sans la dimension et profondeur fantastique, ça sonne comme une vacherie, pas vrai ? C'en est pourtant tout le contraire d'une. Sordide garde de Last Station on the Road to Death seulement le climat de village de la Nièvre ou l'Yonne, d'Occupation, de regards venimeux derrière les rideaux discrètement entrouverts, d'aigreurs mûries en fût de chair, de tonte en place publique, de passages à tabac derrière le PMU, de charia bien française et bien rance ; pas la salutaire évasion dans les visions fugitives de mâtins du malin et autres deus ex machina ogrifiques, qui trouvent leur plus sublimes partitions chez Aosoth, et rampent dans chaque ombre gluante de peur dudit Hell Militia.
Si je vous dis : le black metal, c'est le nouveau punk, vous vous dites que ça faisait longtemps qu'on vous l'avais pas faite, cette éculée-là, pas vrai ? C'est qu'aussi ils ne sont finalement pas si nombreux, les groupes ou disques à la mériter. Darkthrone, Rudimentary Peni, Hell Militia au moment de Last Station on the Road to Death... La France a Peur est un disque de punk ; quoi de plus normal, alors, je vous le demande ? qu'il fasse penser à Discharge, Motörhead, Ceremony, Black Flag et Darkthrone ?
La France a Peur est un disque fait en France (vous auriez des leçons à recevoir de Monsieur Toubon, Monsieur Montebourg, souffrez que je vous le dise) ; quoi de plus normal qu'il fasse penser confusément à Decline of the I, dans cette dignité qui reste cintrée même déchue - au moins autant qu'à diverses choses confuses mais toutes officiellement labellisées noise-rock - j'ai dit, "punk", déjà ? La France a Peur a des accents médiévaux chargés de gueuserie, de lèpre, de pendus et de François Villon - j'ai dit, "Rudi Peni", déjà ? j'ai resservi ma sempiternelle leçon de langue sur "gueux" et "punk", ou pas encore ?
La France a Peur, c'est peut-être le disque de rock prolo agressif qu'aurait fait Peste Noire s'il avait du goût ; on me répliquera, à coup sûr, que justement c'est la vulgarité de L'Ordure à l’État Pur qui est en plein dans le sujet, de cette France fière et (de ?) ses pieds dans la merde, telle le fidèle ami gallinacé de Jean-Marie ; cela se défend ; tout comme mon droit de répondre qu'on est pas condamné à être vulgaire pour être mortellement insultant, qu'on est pas obligé de se salir pour vilipender la saleté (bien au contraire ? ce n'est pas moi qui l'ai dit) ; je citerai encore une fois Decline of the I - une fois est pourtant déjà éloquente en soi, pour situer le sérieux d'une affaire : je tiens pourtant, Monsieur, à réitérer.
La France a Peur est un disque de black metal qui non seulement est bien pénétré de ce qu'il est du punk, mais encore qui comporte une large ration de morceaux lents, et d'aussi lancinants et contagieux que ce qu'on attend automatiquement lorsqu'on est placé en présence d'un morceau de black lent - ne dites pas le contraire, surtout si vous le pensez : on apprendrait à nos enfants à lancer des pierres sur votre passage - ce qui suffit déjà presque d'office à le placer dans la catégorie des albums de black qui marquent, mais est également gorgé, devinez quoi par-dessus le marché ? de basse ; bien hivernale, bien grêlée, bien blouson noir, comme il sied à une basse et à ses patibulaires lignes : j'ai dit, "noise-rock" ? J'ai dit, "Rudi Peni" ?
La France a Peur est un disque sur lequel à n'en pas douter y aurait à dire encore des pages et à mieux le faire, si l'on se relisait, car La France a Peur est un disque qui se présente sous les airs d'un petit disque, et qui en est tout le contraire d'un. Mais qu'attendre d'autre, aussi, d'un disque fait dans une ville qui m'évoque avant tout Madame Bovary et Anhédonie, avec des membres de Void Paradigm et Mhönos ? Il sera donc tout a fait convenable de s'en tenir là pour ma part, car La France a Peur est d'évidence un disque sur lequel il y aurait nettement plus approfondi à dire à mieux le fréquenter, d'ailleurs vous n'imaginez pas le nombre de fois qu'il a fallu, rien que pour la fascinante pochette, que je la regarde avant de m'apercevoir que peut-être aucun rapace n'y figurait ; et quel bien y a-t-il donc à espérer, à le mieux fréquenter ? La France a Peur, on le sait dès la première rencontre, est un disque qui s'ancre et s'enfouit toujours plus profond, et ses dents avec lui ; comme la rancœur.

mardi 7 avril 2015

Big Business : Battlefields Forever

Et si finalement une fois de plus tout était dit dans le titre - en l'occurrence ce qu'il fallait pour, à la faveur d'une miraculeuse idée de rééditer un album très dispendieux à trouver jusqu'ici, par Solar Flare Records, gens qui méritent plus qu'amplement qu'on les cite - enfin percuter comment, après tout, cet album de Big Business ne serait pas condamné  rester leur seul dont je ne sois pas amoureux à l'exemple de mon collègue Lucas ? En cas de doute, toujours faire confiance à Lucas...
Dans ce titre qui évoque à la fois, pour la blague on dira Kickback, mais pour la vérité de notre propos ce sera plutôt Bolt Thrower - et... enfin, vous savez bien, quel groupe a-t-on automatiquement en tête, pour qui les "...fields are Forever" ? Bon, mis à part pour fournir une punchline d'entrée en matière punchy à souhait, est-ce que c'est autre chose qu'une très excessive approximation, de dire que ce Big Business est le croisement de Those Once Loyal et Magical Mystery Tour ? Je ne vais pas me départir aujourd'hui de mon éternelle flemme (tu l'as captée, celle-ci ?) à démontrer, mais je trouve que c'est pas si nigaud que ça, et pas qu'à cause de la pochette qui à y regarder disait bien aussi la même chose.
Épique, voilà ce qu'est l'album ; probablement pas aussi doux ni aussi amer que Mind the Drift, et pourtant guère beaucoup moins pop finalement et enivrant mélodiquement ; probablement pas aussi tueur et galvanisant hymniquement que Here Come the Waterworks, et pourtant guère moins incandescent ; Battlefields Forever, voilà bien nos bizarres larrons, est à la fois leur album épique, et celui qu'il faut regarder du plus près pour en voir la beauté à poil dont on les sait coutumiers ; progressif, dirait-on si c'était là autre chose qu'un terme cache-sexe pour désigner les disques un peu moins rudimentaires que l'ordinaire ; tourmenté, au sens le plus nature et universel de la chose : en ce sens, c'est effectivement leur disque le plus metal, habité qu'il est de la dimension héroïque qu'il se peut trouver en toute chose, même la plus quotidienne - et les Beatles, me direz-vous ? Battlefields Forever est ce disque de metal, que sans trêve pourchassent et peaufinent tous les Baroness, les Minsk et les Mastodon du monde - mais s'il était réussi par un groupe de pop, un vrai : un qui possède le sens noble de la mélodie. Ou tout simplement par des enfants ; qui mieux encore que n'importe quel métalleux sont en contact permanent avec la dimension héroïque de chaque jour de vie ; Battlefields Forever est le disque d'un Minsk de huit ans tout mouillé qui décide de suivre les grands troisièmes de Torche sur un genre de skate médiéval bricolé avec des bouts de machins trouvé dans un terrain vague - doux Jésus, la mélodie de "Aurum", digne d'un Metallica touché par les anges... ou du Darkthrone de "Valkyrie" tout bonnement ! mon dieu ces envolées dignes de Europe ou Status Quo sur "Battlefields" ! Il est bien question de routiers barbus tels que Minsk ou Mastodon, tiens... Ce sacré bout d'album flanque la rossée à de fiers moustachus de la trempe de Bathory et Enslaved, oui !
Alors pour ce qui est de Torche, je sais pas comment ils gestionnent le truc et s'ils sont en danger d'entorse imminente à mouliner à toutes pattes pour essayer de garder de l'avance sur les terrifiants minots et leurs ogres d'yeux émerveillés ; mais pour ma part j'ai honte, très honte, lorsque je mange aujourd'hui ces morceaux comme une grosse gifle franche et aimante en travers de la bouche, et je cuis et cramoisis. Sans mentir, cet album à plus d'un titre est douloureux à écouter.

Extreme Precautions : I

Quand bien même vous n'êtes pas journaliste, les informations erronées peuvent être votre fléau, ou au moins votre plaie - celles diffusées par ceux qui ont entendu les choses avant vous, journalistes ou chargés de communication. Ce n'est même pas tant  de n'avoir en fait de metal pas trouvé de grind, mais plutôt des dynamiques et une emphase death metal, plus nettement que chez le trop rusé Rebotini où tout est souvent un peu trop subtil - dans ce qui était, donc, annoncé comme le projet cybergrind (sic ou presque) de Monsieur Tronchedelune ; mais plutôt d'en avoir du coup préconçu des attentes de barbarie et de violence d'un type clairement voué à ne pas être trouvé ici. En fait et pour aller jusqu'au fond de son auto-inventaire, le nom du projet associé au terme grind m'a automatiquement fourré l'idée de Brutal Truth dans l'inconscient.
Parce que ce que l'on reconnait clairement ici, une fois qu'on a remisé le disque le temps de faire son deuil de ce déluge ultra-dru et épileptique que suggère le terme de grind chaque fois qu'il est lâché - c'est bien Monsieur Tronchedelune. Et on l'aime, lui. Aussi est-on bien content de voir sa théâtralité si dark-electro et son sentimentalisme pseudo-warpien venir prendre les rênes d'une opération plus continument et frontalement brutale que les immenses et maussades fresques dantesques de Mondkopf et de son trouble Hadès - et venir brouiller complètement les identités, entre Imminent Starvation, Venetian Snares, Suicide Commando, Tarmvred, Aural Blasphemy... plus encore que chez Mondkopf, les frontières n'existent plus chez Extreme Precautions, dissoutes, gazéifiées, entre brutalité mécanisée sans bornes et effervescence de la sensiblerie la plus frissonnante et lyrique... - et rien de précis en metal, figurez-vous, parce que Tronchedelune est un pur techno-être, qui goûte sincèrement le metal, et le traduit dans son langage à lui ; de sorte qu'en résulte une manière d'étrange bal lunaire de masques vénitiens voltigeant ainsi que des éclats de verre, candides et terrifiants.
Ou plutôt si, tenez, je viens de la voir se faufiler, ma référence métallique, comme un brusque éclair de poils et de griffes entre deux immenses gratte-ciels salis par les averses noirâtres permanentes d'un décor de presqu'anticipation quelque part entre Terry Gilliam et Frank Miller : Converge ; le meilleur : celui de You Fail Me, et sa version emocore hirsute et émaciée du The Blade de Tsui Hark, son hypersensibilité écorchée et re-écorchée jusqu'à percher dans un état de violence animale permanente ; Converge qui se retrouverait à chanter la berceuse aux accents de laquelle il lèche ses blessures, sur le matos de Vangelis ; joué dans la manière d'un Claus Larsen d'avant que celui-ci ne sombre dans le saindoux et la vulgarité communautariste, voire plus aiguisé encore que l'auteur de The Pleasure of Penetration et Science for the Satanic Citizen ; on voudrait presque y voir la saisissante fraîcheur de la toute première fois qu'on entendit Music for a Slaughtering Tribe, mais totalement décapée alors de toute cette esthétique Lamborghini Koenig. Où Mondkopf est encore empreint - et c'est du meilleur effet au demeurant - d'une certain romantisme grouft, ici on touche à une forme de dark-electro taillée dans les angles sévères d'un verre noir massif, épurée à la techno hardcore de tout pâté de rimmel inopportun, et c'est incomparablement plus tranchant sur l'épiderme nu. Une musique goth lavée de tout apparat goth - jusqu'à en faire briller comme jamais les profondeurs de jais frigorifiées. Une réjouissante prouesse - et une brutale splendeur.

dimanche 5 avril 2015

Dead : Transmissions/Verse

Mon plus grand fan et amoureux secret, lecteur de Slow End avec l'assiduité duquel peu peuvent rivaliser, dit que j'ai le cul usé par les bites des patrons de labels (et accessoirement, que j'écris avec ; mon cul, pas les bites de patrons de labels, hein, je sais pas si vous visualisez bien : difficile sans un bon vieux schéma à la Bruno Carette). De ce que j'en ai à vous dire au quotidien, mon cul ne me fait pas tant souffrir que ça, en revanche c'est mon petit cœur qui à la longue finit par être épuisé, du commerce avec les patrons de label tels que, encore lui ! Monsieur Damien.
Oui, il a encore frappé, ce bougre de saligaud. Y a-t-il un domaine où à la fin je prendrai son goût en défaut ? Peut-être en matière de death scandinave, a-t-il un estomac plus solide que le mien ; mais, apparemment, ce n'est pas sur la cold-wave qu'on pourra le taquiner, ce fichu barbu. Allez, n'éprouvons pas davantage sa bien réelle modestie de passionné - si vous saviez combien de temps, de conviction et de travail a demandé Prima Giedi... si pour ma part je l'avais su alors, j'ignore combien de paragraphes de plus aurait fait le billet que le sacré double-disque m'a inspiré, ou si j'aurais eu la désinvolture de même bafouiller dessus. Or donc, disions-nous, parlons donc un peu de Dead, qui après tout ont leur toute petite part de mérite là-dedans, aussi.
Dead font de la vraie cold-wave ; celle des gens qui y croient ; qui ne cherchent pas à ramasser la monnaie (même virtuelle, on se doute qu'une sortie cassette sur un confidentiel label normand ne serait pas le business-plan du siècle, et que The Soft Moon se rirait d'eux si leur cible était le tiroir-caisse) tout en se gardant une ou l'autre sortie de secours en cas de doute, par l'un ou l'autre décalage-alibi, humoristique ou avant-gardiste ; non ; Dead font les choses comme on les fait le mieux : à l'ancienne comme si c'était le présent ; ils ne jouent ni à tout prix comme dans le temps, ni à tout prix pour attester qu'ils sont des modernes : ils jouent une musique qui est vivante pour eux. Ils n'ont pas peur du ridicule car il n'y a pas de ridicule, et il n'y a rien à revisiter : on est bien, dans le frigo, à jouer de l'électro du temps où le terme n'était pas lui aussi un nouvel habillage pour se masquer qu'on écoute de ces trucs ringards qui s'appelèrent autrefois techno - de l'electro-wave, cette electronic body music qui ne soulève pas de fonte, préférant concentrer toute sa capacité musculaire à essayer de se faire péter l'émail des dents jusqu'à la racine, de rage ; de la bien austère et ost-germanique, giflée par les vents existentiels qui soufflent - présent, on a dit - sur la nouvelle vague du rock anglais d'une époque dévorée par la grisaille et le moisissement de l'espérance.
Ne cherchez pas à me faire dire une vacherie sur Have a Nice Life je n'en dirai pas : je n'écoute pas Have a Nice Life, qui sont gens insolemment talentueux, mais incurablement malhonnêtes à mes oreilles, et ne me demandez pas d'explication à cela, c'est auditif et ne s'explique pas ; peut-être simplement de la prétention, après tout.
Dead, car il s'agit d'eux, ne souffrent pas de ce problème : Dead sont aussi carrés, anguleux par nature, francs et honnêtes qu'un frigidaire increvable et solide, pré-biodesign ; voire un bon vieux bain d'azote, sans les chichis du type s'asperger d'abord les épaules une après l'autre pour éviter la putain d'hydrocution : vas-y comme un bonhomme. T'es un corbac et tu le sais. Le post-punk, c'est pour les couilles molles et les mijaurées. Alors tu y vas, carré et franc comme un frigidaire, et tu plonges la tête la première dans le massivement corbac, c'est à dire quelque chose de pas nécessairement démonstratif et appliqué à additionner les signes extérieurs ; quelque chose d'austère et pas très cordial, tout en étant, évidemment, impudiquement focalisé sur ce qu'il a dedans lui comme nausée, et tout ce qui a la couleur d'un orage qui s'amoncelle ; et les morceaux de Transmissions & Verses de convoquer tout à la fois les deux meilleurs albums de Pain Station, dans le genre référence de cold-wave synthétique âpre sans aucun complexe, atermoiement ou fausse modestie ridicules excusez mais ça pose le niveau du groupe - et toutes les images de bords de mer en hiver rigoureusement battus par les vents indifférents, qu'on peut espérer d'un groupe qui, pour ne pas jouer du rock'n'roll, n'a pour autant oublié ses guitares nulle part, et sait tout ce qu'il peut en faire pour graver son propos dans la muraille en béton sale qui est son paysage, voire pour bâtir un nouveau pan de mur de béton sale pour nier flegmatiquement l'existence de toute cette muraille de béton sale qui se baigne dans le ciel. C'est bien simple, rien que de les entendre j'ai envie de revoir Le Havre.
Écoutez "Loser" c'est exemplaire : les types vous font vivre Violator et Self Non Self en même temps, avec une punitive simplicité digne d'Absolute Body Control, et une classe fantôme qui renvoie dos à dos Andrew Weatherall et Death Engine. Les mecs qui ont tout compris ? Les mecs qui n'ont pas besoin de comprendre.

mercredi 1 avril 2015

Alien Deviant Circus : Ananta Abhâva

Je préviens, ça va être un peu mal cousu aux entournures. Moi les bons disques, arrive un moment ça m'épuise ; alors je vous parle même pas des très très bons, où tout est à sa juste place et les étoiles s'alignent.
Autant le Liturgy est un disque foncièrement black metal, quintessenciellement même, fait avec des composants super-pas black metal, autant cet ADC utilise des composants black metal pour faire le disque de techno que Hecate n'a pas tout à fait réussi avec le - très bon néanmoins - Brew Hideous. Azat est fondamentalement un teufeur - dans son cas, au sens d'amateur hardcore (hin, hin...) de la musique, puisque le gars apparemment ne goûte pas les teknivals, ce qui paraît assez approprié pour un dreadeux qui port le bracelet clouté - ça s'entend, gros comme un camion dans la tronche, et il a réussi ici à parfaitement intégrer à la techno hardcore des... composants black metal, il n'y a pas d'autre mots, pour ces accords, ces harmonies... et non pas tout à fait ce son, même s'il s'apparente d'évidence toujours à s'y tromper au negro-spiritual norvégien le plus maladif, presque autant que sur le poisonneux Satanic Djihad - puisque même lorsque les motifs de guitares entendus approchent presque de mériter la dénomination de riff, ils n'en sont toujours pas, et restent typiquement des motifs techno, une trame continue et ensorcelée utilisée pour orchestrer une aliénation transcendantale où dissoudre son auditeur. Il paraît (il apparaît aussi, rien qu'un peu, voyez le titre du machin) qu'Azat est inspiré par la musique indienne, à propos de transe, et je ne connais rien dans le domaine, mais j'ai envie de dire que ça s'entend, déjà dans la réussite totale de ces menées hypnotiques, puis ce doit bien être pour quelque chose après tout que je pense sans raison apparente aux vieux Neurosis, et à leurs images d'immolations, de canicules mystiques et de foules pouilleuses grouillantes. En revanche, après ça, vous ne verrez plus jamais "Transylvanian Hunger" de la même façon ; et vous aurez pourtant l'impression de l'avoir toujours su sans le savoir. Tout était là, le passage attendait, mais lui seul a su le voir et l'emprunter.
... Et, pour couper encore plus court à toutes les conventionnelles courbettes logiques rituelles (hin, hin) supposées faire avaler son propos : c'est sublime. Ce qui, considéré que dans le style qui est supposé être celui d'ADC, le résultat tient la plupart du temps du big beat, de KMFDM ou du mauvais Punish Yourself, est inespéré ; j'imagine ; mais encore une fois, rien que le nom, Alien Deviant Circus, sonne bien plus free party que Wacken Open Air. Et le style d'Ananta Abhâva, ce sont non pas le metal, mais les choses sales : Hecate, Abelcain, Fringeli, les vieux Vsnares bien venimeux et pervers, et toute la glorieuse époque du breakcore occulte et souillé du label Zhark. Ananta Abhâva plus encore que certain VVorld VVithout End lève impudiquement, voracement le rideau sur tout ce qu'il y avait de malin (je ne parle pas d'un dénommé Manu) dessous tous ces rituels à base d'info-lines crachotantes et de portiques de RER sautés en hordes dépenaillées et dévergondées. ADC lui ne se signale pas particulièrement par l'extravagance et la barbarie de ses beats, qu'il ne broie d'ailleurs pas ; en revanche, question ambiance, autorité, démence, pilonnage sauvage de la raison, il aurait eu deux-trois choses à discuter ferme avec quelques illustres de l'époque. En sus, bien sûr, de plonger dans les yeux du dernier Teitanblood son regard plus foudroyant que le venin du nāga.
Je ne sais pas à la plus grande gloire de qui travaille Azat, mais j'espère que l'intéressé est assez vaste pour englober le feu qui lui est dédié ; parce que personnellement, je me sens verser dangereusement vers le dérèglement des sens, des valeurs, et un retour de croyance au Grand Dragon Dévorateur. C'est comme je vous le dis.