mardi 28 avril 2015

Viande : EP 2015

Le death peut-il se dispenser de metal ? La question peut paraître absurde, et seulement utile au bavard en dèche d'entame pour son propos. Et pourtant elle continue de lui agacer l'esprit même ladite entrée en matière effectuée, et de se poser - à écouter le disque de Viande. Parce que, d'une : est-ce que vous préférez vraiment de lire encore une de ces farandoles de références attendues, où l'auteur tant bien que mal essaiera de faire le tri et l'emphase sur les quelques vraiment pertinentes - ici Incantation et Autopsy pour la tradition, et Antediluvian et Witchrist pour la modernité ? et de deux : parce que la question se pose à l'écoute du disque de Viande. On ne sait pas bien quoi, mais quelque chose interroge sur le langage natal de ces gens-là ; des auteurs de ce disque qui semble toucher pile le doigt dans la viande, précisément, du death, sans avoir besoin aucun de s'encombrer de tout les pater noster, les ablutions et le signes de croix qui font le metal - peut-être devrions-nous dire le metol ; peut-être pas - de se vautrer et s'enfoncer profond dans le morbide et la bidoche au-delà de l'avarie, et d'évoquer subliminalement comme pairs les Swans de Cop et Young God, plutôt que n'importe quel groupe qui défile chez NWN!, Blood Harvest, Iron Bonehead et tous les grands maréchaux-ferrants de la désécration fuligineuse. Quand bien même, à y regarder à nouveau, la couverture choisie après tout respecte pas mal des codes de la musique blasphématrice en question : du rouge et du noir, des flammes, un crâne. Oui mais c'est justement que Viande ne sont aucunement du genre gros malins, du genre ostentatoire, du genre désécrer la désécration. Ils ont le death dans la peau, c'est une évidence audible, et c'est après tout bien la seule condition nécessaire pour avoir le droit de le parler comme on le sent.
Un peu à la manière, tenez, de ce que le vieux Morgue peut faire actuellement, au moins sur les planches en attendant le disque : cette manière de faire jaillir et irradier une suffocante et enivrante malfaisance à partir d'un équarrissage se passant à un niveau quasi-abstrait. Viande n'étant pas Morgue, la chose ne passe pas par un sentiment d'incertitude fantastique née du brouillement des repères rythmiques, mais d'une simplicité qui se concentre, avec la radicalité qui en découle, sur le cœur des choses, à l'instar de la susdite pochette. Un peu comme Encoffination, également, Viande se concentre sur la charogne, mais avec la même façon d'aller droit au trognon que cette pochette mi-pulp mi-mythologie doublement primitive et explicite, dont le dépouillement tout comme celui de la musique se ressent bien plus comme une qualité intrinsèque que comme une décision. Et c'est aussi bien, puisqu'il ne surprendra personne que je rappelle, arrivé à ce point, combien les choses les plus simples sont non seulement les plus épineuses à réaliser, particulièrement de façon qu'elles donnent toute la mesure de leur radieuse simplicité, mais encore celles à l'endroit desquelles on peut le mieux se perdre en songeries, spéculatives autant que sensuelles, à en explorer les infinies subtilités de la teneur exacte, insaisissable entre toutes. Voyez les croissants, la baguette... On pourrait presque, ici, citer Slowly We Rot et Life is Easy, tant l'impression d'expérience primitive est puissante, et de remuer avec sa bite congelée comme tisonnier la cendre brûlante.
Et le death, en particulier celui de Viande, avec ses larsens rabiques, ses riffs d'orage sub-chtonien, sa batterie de courtilière, a bien plus à voir avec les croissants - allez, disons une bonne daube préparée selon la recette familiale, pour ne point trop faire l'esprit fort - qu'avec un quelconque dérivé de métal lourd. Un truc qui tient au corps et le réchauffe en profondeur, et qui irise à cœur de sa dense radiance. Oui, Viande c'est de la daube ; que ceux que la daube rebute retournent à leur Hippopotamus. Oui, le death peut se passer de metal ; pas de saveurs.

D'ailleurs, cependant qu'on en finit plus de le ruminer, c'est bien de senteurs rurales, et des archaïques peurs y associées, qu'il est question, du Horla, de fantastique d'un temps où le terme voulait dire quelque chose - si j'ose dire - de précis, de contes de terreur paysanne, de superstitions insalubres, de mâtins-démons arpentant la lande... de tout ce qu'un simple titre comme "Je vois un crâne noir" peut charrier à lui seul d'épaisseur, de touffeur... et de mâche inépuisable. Vous voyez ce que je vous disais ? On ne s'arrêterait jamais.

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