lundi 29 juin 2015

Sigh : Graveward

Grand-tante marche rapidement en te tirant par la main, tu trottes par à-coups dans son sillage. Les rues sont désertes et il fait chaud. Elle s’arrête devant un établissement, jette un regard à travers l’épaisse vitrine, vous entrez. Le salon de thé du Roi Crapaud grouille de vieilles, tu es le seul enfant. Grand-tante retrouve d’autres aïeules. Elles lui ressemblent trait pour trait et portent les mêmes vêtements. On t’assoit en bout de table sur une chaise surélevée, trois ancêtres à ta gauche, trois ancêtres à ta droite. Tu fais ainsi face au serveur en livrée blanche qui attend une pause dans la conversation. Le pauvre Pierrot est mort étouffé par un noyau de mangue. Une mangue ça s’épluche, ça se découpe avec une fourchette et un couteau, ça ne s’enfourne pas dans la bouche. Ça ne se suçote pas non plus. Tu connais déjà cette histoire. Grand-tante a commandé pour toi et bientôt dans ton œsophage s’ouvre un défilé de fantasmagories pâtissières : Caligulettes à la fraise des bois, langues de chattes, beignets dans ta gueule, Ra-ra-raspoutines à la crème. On t’apporte un bilboquet. La pratique du jeu d’adresse en position assise s'avère délicate, les échecs répétés te démettent l’épaule. Une vieille prend ta main inerte dans les deux siennes, remonte vers ton poignet et l’enserre comme pour en mesurer le tour. Tu n’aimes pas son sourire. On pose devant toi six colombes ficelées sur un plateau d'argent. Chacune a un rameau d’olivier planté dans le fondement. On te bascule la tête en avant, ta bouche s’ouvre en grand, les chutes d'Iguazú se déversent, recouvrent et noient les créatures.
Les vieilles ont noué d’immenses serviettes de table.
Tu crois perdre connaissance.
On t'apporte un cigare.

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