lundi 15 février 2016

Red Harvest : Hybreed

Aucune catégorie a-t-elle le moindre sens, la moindre chance, au moment de parler de Red Harvest ? A pareil niveau d'efficience en toutes langues, il devient simplement ridicule de jouer les arbitres des élégances et les huissiers, et de prendre la bouche en cul-de-poule qu'il faut avoir - et dieu sait si votre serviteur l'a - pour dire que "par ma foi, ma docte expertise et ma corne verte, voilà un groupe de metal qui touche sa bille en electro !", ou "diantre, si ce n'est pas là le groupe d'indus le plus doué pour le post-hardcore qui se puisse rencontrer"... ou quoi que ce soit d'autre de tout aussi à côté.

Les catégories qui ont cours pour les autres, ne l'ont pas pour Red Harvest. Ministry roumain mâtiné de Dirge dans ce qu'ils peuvent avoir de plus stratosphérique et exsangue, Godflesh viking partant à l'assaut du cercle polaire, cold en diable, techno-indus comme peu surent l'être de façon aussi totalitaire et sans merci, black norvégien à la rigueur uniquement égalée par celle de Neurosis à ses plus riches heures hivernales, techno ambient isolationniste et pourtant génératrice de frissons de fièvre anxieuse, Pornography pure et simple, Terminator du permafrost... les séquences s'enchaînent, toutes tendues de la susdite impossible maîtrise, ne se ressemblent pas ? si : toutes ressemblent à du Red Harvest. Rien d'autre sérieusement. Dites vous que toutes ces comparaisons, la plupart du temps et surtout sur Hybreed, qui présentement les inspire, on doit se forcer un peu, quand bien même saurait-on comme l'auteur de ces lignes l'esprit déformé à le faire de façon réflexe, pour les trouver. On ne s'en émerveille même pas : c'est normal ; c'est Red Harvest. Ce n'est même pas une leçon : c'est Red Harvest. Leur identité ne retient, n'aimante, de tout ce qu'ils touchent comme matières musicales, que ce qui les constitue plus denses, et maille plus dru leur tissu aux fibres ferrugineuses. C'est à dire, pour le dire autrement, que Red Harvest existe au plus concentré, aigu, dans ce qui chez autres n'existe qu'à l'état de détail, effleuré par erreur, en tâtonnant, à l'état d'odeur fugitive, d'empreinte emportée par le vent : ce qu'il y a de plus cold voire curiste chez Ministry, ce qu'il y a de plus harassé et blanchi (ou curiste encore) chez Dirge...
On aurait probablement plus vite fait, pour les définir en termes succincts, d'utiliser l'expression qui a donné son titre à l'un de leurs (multiples) meilleurs albums, et au label qui non seulement aujourd'hui réédite Hybreed, mais se montre à tel point l'héritier de leur humilité dans l'éclectisme et l'acuité : Cold Dark Matter. Voilà Red Harvest défini en tant qu'élément, oui ; mais voilà-t-il Hybreed ? Avec sa pochette qui à l'origine rappelait celle du fameux disque de Thergothon, et qui aujourd'hui nous appellera plutôt vers Arrakis... ou le décor de Mad Max Fury Road, ou d'une aventure de Riddick : il faudra bien faire dans le tableau la place à un peu de lumière - une guère plus portée à la clémence et la compassion, du reste. La lumière aride du pôle, ou celle du désert ; son âpreté, son grain coupant, ses rigueurs impitoyables.
Si on parlait d'Hybreed ? Si on parlait d'ambient, alors ; Hybreed est peut-être bien celui de leurs albums qui, le moins massif assurément, regorge le plus d'ambient, et de leurs plus belles séquences dans cette veine ; à rendre par-delà les années Ben Frost ou Biosphere ridicules, tutoyer directement Speedy J, ou Zen Paradox et Delta Files sur "In Deep", ou encore ailleurs le Deutsch Nepal et le Unveiled les plus minimaux et mystérieux, après tout ils sont congénères de latitude ; au point que même les séquences à pesantes et solennelles guitares donnent envie de les qualifier d'ambient majestueuse... Ambient-metal ? Version cold-wave de Dirge... ou black metal ? la cold et le black, vous savez, parfois... Version barbûcheronne de Kill the Thrill ? Mais la barbe chez Red Harvest ne se porte que pour couvrir tant bien que mal des joues creusées par les jours et les jours de famine sur la toundra infinie à en avoir l'air d'une vieille guimbarde cabossée qui roule encore à la force d'une volonté usée jusqu'à la trame et voir au travers, ainsi que dans un brouillard couleur d'aluminium. Kill the Thrill, voilà pour le coup en effet ce qu'on trouvera de plus proche de Red Harvest, à ce moment-là de leur trajectoire. La lumière est mystique, qui sourd et pulse de Hybreed, et elle décolle la chair des os comme le fait cet album qui vous décape de sa poussière de glace portée sur les ailes indifférentes d'un vent éternel. Vous voyez où Filosofem se termine ? Là Hybreed commence, le couteau calmement tenu entre les dents.
Probablement est-il donc logique qu'aujourd'hui l'album vous soit de nouveau proposé intact, parfaitement conservé, intemporel, tel qu'à l'époque, au moins dans un premier temps et cette superbe version pour magnéto-cassette qui confirme Monsieur Damien (à prononcer avec la voix de Jean Gabin, merci) comme le sonorisateur officiel de mes trajets en bagnole - soyons trivial pour une fois et soulignons ce qui mérite hautement de l'être : les bandes enroulées chez cette officine-là sont bien mieux faites pour durer que le tout-venant de ce qu'on vous vend aujourd'hui comme le tout dernier support branché ; à croire presque qu'elles datent réellement d'il y a vingt-cinq ans, ces petites bobines. La production d'alors collant toujours aussi naturellement et à la perfection à cette musique tout comme elle typée rivet nu et minéralité brute, sans aménité aucune, non plus que de méchanceté encombrante, cette pureté presque ingénue, sans apprêt, d'expérience mystique crue, au bout du compte, quasiment (ma politesse et ma modération légendaires), de traduction punk des pratiques rituelles de Sink (quoique, Sink en concert... le terme punk n'est peut-être pas le mieux choisi pour tracer la ligne de démarcation mais on a compris).
Dans quelques mois, quelque part au cours de cette année marquant le vingtième anniversaire de l'album, nous aurons également l'occasion de voir, sur silicone puis sur vinyl, ce que la chose peut donner de plus éblouissant et rigoureux encore - ou d'autre et divinement imprévu - après un ravalement de façade dont on a hâte de voir le résultat.

1 commentaire:

hern42 a dit…

Unveiled putain !
c'est malin, maintenant il va falloir que je remette la main dessus...
yrs trly,
a-