jeudi 31 mars 2016

Ritual Chamber : Obscurations (To Feast on the Seraphim)

Comme l'excitante et inquiétante surprise de tomber, en farfouillant dans la poussiéreuse bibliothèque de la Miskatonic University, sur une étrange gravure du XIXème siècle qui semble représenter, avec le style un rien naïf de l'époque, une chose grotesque et hideuse qui ressemble à s'y méprendre à Portal. Comme se promener nuitamment, sans savoir si l'on rêve ou non, dans un manoir désert de toute vie tangible, dont une aile a pour nom Coloured Funeral et l'autre Necrovation. Qui suinte un désespoir sordide et néanmoins mal intentionné à votre égard, qu'il ait ou non les moyens de ses ambitions. Une peur qui a le vin triste et des crocs tranchants qui lui poussent un brin anarchiquement sur une mâchoire légèrement surdimensionnée, mais avec une sorte pourtant de manière guindée, compassée, archaïque qui lui nimbe tous les gestes. Une sorte d'art d'être théâtral tout en ne dépassant jamais le degré de conviction du maugrément saturnien, mâchonnant en vain des incantations dont il ne retrouve jamais le fil, noyauté qu'il est par une forme d'Alzheimer mal embouché.
Beaucoup de charme.

lundi 28 mars 2016

Deftones : Deftones

Amusant ; ce disque qu'en son temps j'avais trouvé rédhibitoirement monocorde, leur plus metal jamais m'avait-il paru, mono-humeur et d'une indigeste humeur de bourricot dépressif, bougon amputé de la mélodie comme on coupe ses ailes à un papillon, rebutant comme un très gros bloc de caillou non taillé, écœurant comme un gros pavé de viande crue qui pue le sang...
... Est bien celui-ci : leur plus sanglant, assurément, rouge profond, chargé et intime comme un croisement grossier de Pornography et Black Celebration le plus nocturne d'un groupe qui n'a fait que des albums de nuit, et celui dont au bout du compte les mélodies me sont les plus familières, m'aperçois-je aujourd'hui avec une stupeur hébétée, troublée, charmée - non pas celle d'énormes refrains midinettes, comme à peu près tous les autres, qu'ils soient midinettes néo ou midinettes waveuses - mais  ceux des couplets, d'ailleurs y a-t-il des refrains à proprement parler, dans ce disque sans jamais de véritable attaque, sans forme ou phrasé réel, au sens respirant de la chose (Pornography, vous dis-je), de gros metal cold-wave tout barbouillé d'humeur profondément indie, qui évoque tour à tour Sade, les Twilight Singers, Suede, du shoegaze en pagaille - en un mot à la fois peut-être leur plus moelleux, lascif, féminin, muqueux, gorgé de sang lourd, et pourtant bel et bien ce disque qu'on s'était pris dans la tronche à l'époque, ce pavé d'humeur saturnienne, pesant, très empesé de sa propre personne, à en pisser le sang par les jointures, à en avoir la migraine, un peu mollement patibulaire, douceâtrement morbide...
Bref : on va pas en faire des plombes parce que parler des Deftones si on ne s'appelle pas Raven (je vous mets pas de lien, je préfère ne pas vérifier s'il l'a fait parce que si je le lis ça va me décourager) c'est forcément ridicule, c'est comme raconter du cul si l'on est sentimental. Mais cet album est à coup sûr un de leurs tout meilleurs avec White Pony et Adrenaline ; et là venant de l'écouter je le mettrais volontiers un quart de poil de ce que vous voulez au-dessus des deux autres.

vendredi 25 mars 2016

Deutsch Nepal : Dystopian Partycollection II

Juste au cas où ça passerait inaperçu, ainsi du reste qu'il est probablement l'intention du principal intéressé : l'air de rien, Peter Andersson vient de faire, pas pour la première fois certes mais de mieux en mieux, et par le truchement d'une compilation s'il vous plaît - ce que November Növelet n'a pas su faire avec World in Devotion. Un disque qui opère le crossover entre glauquerie power lectronics et guimauve new-wave congelée ; un disque qui paraît traduire l'imagerie - visuelle et sonore - de l'industriel, ou même (voire plutôt, surtout si l'on mesure le parcours accompli depuis quelques albums peu à peu de plus en plus ingénus, candides, et trouants d'émotion) du propre pré carré du Général Lina Baby Doll, i.e. le psykraut-ambient industriel, dans un langage pop de par la simplicité premier âge de sa douloureuse, limpide lisibilité, le chant qui s'étale partout de même que l'esprit pitre ("Rommel I love you") avec une jovialité suspecte pour le dernier, et une nudité toujours plus sincère et troublante pour le premier... Et dont, pourtant, la froideur rudimentaire et rugueuse ne rend surtout des comptes qu'aux insurpassables en la matière : The Klinik ; voire plus à la source, une version prodigieusement extravagante d'Absolute Body Control ; si leur langage musical avait croisé  ceux d'Urfaust et d'un groupe de cold-wave trop beau pour exister, peut-être, ou alors Sol Invictus bourré dans un PMU de Linköping, fumant gitane maïs sur gitane maïs...
Je ne vais même pas poursuivre dans le racolage comminatoire, ce qui me prendrait un temps que je pourrais bien mieux mettre à profit en écoutant le disque. De toutes les manières, vous qui n'écoutez pas ou n'avez pas au moins l'intention de prochainement écouter Deutsch Nepal, sachez que si nombreux soyez vous votre vie est un gâchis, tous autant que vous êtes.

mercredi 23 mars 2016

202Project : Les Cendres et le Vent

Lorsque Jean-Pierre Panik vous annonce un changement d'orientation, disons-le sans flagornerie aucune, on est pris d'excitation, mais avec le petit poinçon d'angoisse que la chose comporte : sera-t-on capable de le suivre ? Comme on sait que, si fusionnel soit-on avec les disques et plus encore lorsqu'on connaît un tant soit peu leurs auteurs, on ne saurait se forcer à aimer autrement que provisoirement, fugacement, quelque chose où l'on ne trouve pas à faire sa place à soi, même en s'y tortillant comme un ver un petit moment... on craint, en somme, qu'une musique qui était votre amie soit partie s'installer à l'étranger, trop loin de votre vie pour que garder un contact soit autre chose qu'un mensonge.
Mais en est-ce vraiment un, de changement d'orientation ? Ne dirais-je pas, pour ma part, changement de proportions ? Ai-je reconnu la moindre chanson de Total Eclipse, lors des deux concerts que je vis de JP à une semaine d'intervalle - ai-je, même, pour me faire plus clair, reconnu plus d'un morceau entre les deux dits concerts qui devaient pourtant être constitués des mêmes peu ou prou, et dont le second a paru à mes oreilles incrédules tirer la musique de 202Project encore plus merveilleusement vers l'âpreté du blues que ne l'avait déjà fait le traumatisant premier ?
JP suivant les périodes, suivant les mouvements plus ou moins du moment ou de fond, de son humeur, tire sa musique... eh ! vers où elle le lui permet : est-elle si orthogonalement définissable ? Est-elle enracinée, ailleurs que dans le vent mauvais ? Depuis le début en ce qui me concerne, qui s'est fait avec Total Eclipse, les choses sont posées, les cartes de cette partie tâtonnée dans la nuit sont faites d'autant de cold-wave électroïde bleutée que de vieux blues (tiens, mais...), et de transe psychédélique hagarde et fiévreuse. Et en fait rien ne paraît plus normal et naturel, depuis le début. Qu'on y regarde avec l'esprit ou avec les tripes.
Alors, Les Cendres et le Vent peut paraître de prime abord plus hardiment avancé en terres électro... autant, assurément, que peut l'être une version nocturne, somnambule (toujours), le ventre vide, la guitare famélique, des Thugs ; on pourrait également brosser des moments où les chansons rehaussent encore - de forcément saisissante manière - les couleurs froides des plus froides chansons de La Mano Negra - "Le Bruit du Frigo" ou d'autres - ou bien injectent un subtil air d'insolence punk, sarcastique et glacée, et pourtant poignée d'un feu garage douloureux, à l'électro naïve de Daniel Darc et Taxi Girl ; Pere Ubu dans un pantalon cigarette pour jouer dans les ombres d'un film de F.J. Ossang ; un Binaire en proie à une griserie de danse de la pluie ; on aura, peut-être, un peu décrit de la magie, nonchalamment à l'ancienne comme de juste, avec laquelle JP Panik vous usine une electro minimale à en congeler Notstandskomitee et bien d'autres germains ultra-pratiquants (sans même parler de tous les crétins qui, à coup de nouvelles étiquettes aussi crétines que girouettes, se piquent de dépoussiérer une musique sur qui la poussière jamais n'eut de prise - enculés !), et pourtant en toute décontraction l'habite de la sensibilité funambule, vivifiante à la limite du soutenable, qu'on lui connaît ; avec cette simplicité qui, bien loin d'être une fin en soi et donc un mur, se révèle encore une fois une voie vers une profondeur vertigineuse, enivrante, périlleuse. Ce qui, on le voit, fait une définition très acceptable... de la musique psyché, du blues ou de la cold-wave, au choix ; reste-t-il, dès lors, quelque chose à prouver sur la vérité élémentaire au cœur de la musique de 202Project ?
Musique hybride, essentielle comme l'énergie indomptable des bâtards, paisiblement apatride et affamée, mustang, apache, sans foi ni loi : pour sûr on reconnaît parfaitement dans Les Cendres et le Vent, plutôt même que l'homme de Total Eclipse, l'homme qu'on a vu sur scène - c'est à dire que bien entendu on ne reconnaît rien de tangible ou d'objectif - d'ailleurs joue-t-il jamais les mêmes morceaux ? sûrement autant qu'on traverse les mêmes rivières, si vous me suivez, et les rivières qui coulent au pays de 202Project sont particulièrement fiévreuses - seulement reconnaît-on cet inimitable climat où tout peut arriver, tout ce qui peut vous saisir le cœur, puis aussi vous le retourner, le baigner de vin, l'essorer, le lacérer, le faire fondre comme lave... Et c'est bien l'homme de Total Eclipse après tout, et toujours sa musique qui vous propulse dans une errance filant droit comme une lame à travers la steppe, qui tourne autour du rayon de la lune (je veux bien voir où la fiche promo est allée chercher Sisters, tenez, même si le trot de JP est incomparablement moins raide et guindé que celui d'Eldritch et Docteur Avalanche, quelque affection éternelle que j'aie pour ces derniers) ; sa musique qui fait du minimalisme et de la rigueur polaire - et avec quelle facilité écœurante, instantanée ! - les instruments de ce qui paraît dès lors leur seul raison d'être : faire naître le feu, à la fois brûlure comme bien peu de cold-wave a su en incarner excepté Pornography (ouais : on va sûrement pas s'interdire de balancer les grands mots, tant Les Cendres et le Vent appartient à cette catégorie rare, où il côtoie Your Will your Power your Loss et Hybreed, de disques dont on a l'impression, la première fois qu'on les entend puis toutes les autres, qu'ils ont toujours été là et qu'on n'en savait rien, puis qu'on découvre d'un coup la souffrance d'amputé qu'a toujours été leur absence), et étoile pour se guider, tout seul, dans son périple chamanique ; qu'y faut-il de plus, à dire vrai, qu'une boîte à rythmes canaille comme un essaim de phalanges turbulentes, une guitare efflanquée, et une voix lointaine et essentielle comme une flamme pâle et nonchalante, pour un pareil voyage, où un couteau entre les dents est déjà bagage de trop ?
Et juste au cas où mon lyrisme vous aurait fait accroire que le disque était dénué d'humour, c'est que vous n'avez pas compris mais aussi c'est normal, il faut avoir vu le bougre en face pour comprendre, c'est qu'on en voit plus si souvent de nos jours, des comme lui - des apaches, des punks ; JP fait tout soi-même, pas d'erreur, fier, va-nu-pieds, la maigreur crâne, sans âge, sans façons, rien dans les muscles, désarmé, tout dans la caboche pleine de poésie - autant que de gouaille affûtée de tête-de-lard  ; c'est encore ça qui met les châtaignes les plus sèches et imparables, et fait les foulées les plus amples et insatiables.

samedi 19 mars 2016

Ataraxia : Simphonia Sine Nomine

Les douloureuses mélodies médiévales de The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud - avec la petite différence qu'on n'est pas en Autriche ; mais au pays de Leutha, Kirlian Camera, Il Giardino Violetto, Antonio Vivaldi... Ca s'entend. La puissance morbide, la libido tragique qu'on ne trouvera dans à peu près aucun  autre groupe de ce genre autrement un peu tarte, qu'est le néo-classique.
Les années passent, et les inflexions surnaturelles de Francesca Nicoli se succèdent toujours comme des vagues, toujours aussi coupantes, toujours vous mettent une barre en travers du ventre. Ses pairs, ici, ne s'appellent pas Lisa Gerrard, mais Gérard Lesne, James Bowman, Diamanda Galas et Derek Lee Ragin ; voilà l'affaire.

mercredi 16 mars 2016

Iggy Pop : Post Pop Depression


Un western de la tombée du jour rouge, avec des fantômes qui se cherchent en titubant dans les rues désertes d'une ville-fantôme aux frontières du Mexique, et se flinguent en des duels hébétés où aucun ne pige qu'il en pourra jamais dessouder l'autre - dessiné par Ralph Bakshi.
Homme apportant ce qui manque de cartoon à Pop, Pop ce qui manque de Berlin, de joues efflanquées, de nuits blanches grelottantes dans les rues de NYC à 3 heures du matin et de descentes d'amphés encaissées, à Homme. Comme un air lointain de disque de Patton si Patton se rapprochait moins de Raul Julia que de Vincent Gallo, et au passage le disque mériterait de sortir sur Ipecac juste pour être dans le même catalogue qu' Ectopia.
Ce qu'Iggy a de meilleur, à savoir évidemment son aura de momie vieux comme le monde, mais pour une fois (deux, en fait, pour être tout à fait exact) lavé de ce qu'il a de pire, à savoir évidemment son cabotinage de momie vieille comme le monde : rajeuni, décapé qu'il est, encore une fois, par le juvénile regard allumé cartoonesque d'un Josh Homme pour sa part au meilleur de son jeu de guitare acide, lavé quant à lui, par ou pour Iggy, de l'excès de glucides qu'il peut parfois afficher (quoiqu'il ne soit pas sans attraits).
Le disque d'Iggy ; celui qui suffirait à donner un sens enfin à son existence, peut-être même si The Idiot n'existait pas. Inutile de dire que quelqu'un qui ne sauve même pas Raw Power ne l'a pas vu venir, celui-ci ; et se voit bien le voir revenir à la fin de l'année, vu comment la petite chose commence tout doucement à s'acheminer vers l'élancement aux tempes.

jeudi 3 mars 2016

Howls of Ebb : Cursus Impasse - The Pendlomic Vows


Ah que j'aime Howls of Ebb, ah que je déteste en parler... Comment faire comprendre - "enfin", vu le peu de proies appâtées, à ma connaissance, et de zélotes d'eux en général, hormis ce cher Eugène... - à quel point ce groupe est à la fois d'un abord - de moins en moins, toutefois - relativement orthodoxe, old school, limite encore dans les teintes du proto (-death ou -black, lorsqu'il ne s'agissait encore que de mutations très énervées et toxiques du thrash), et pourtant résident d'une dimension peut-être bien encore plus reculée et étrangère, que celle où se bousculent tous les aliens ostentatoires du metal occulte contemporain ? Comment rendre palpable - car avec Howls of Ebb il y a désir de palper, forcément, le tout est de savoir avec quel appendice - la démence maligne qui l'habite ? Toujours avec la même salve de noms en guise de fétiches : Weapon, Warmarch, Obliteration, Necrovation ? En ajouter encore d'autre à ce chapelet d'osselets profanés, au risque d'approfondir le toujours possible malentendu, qui fait que le monde, peut-être, s'imagine que Howls of Ebb ressemble à qui que ce soit ? Tenter une intersection de la zeuhl suprême, celle de Shub-Niggurath, avec le Mayhem d'Ordo ad Chao ? Ou bien du gluomorphe lépreux de Stargazer avec la voracité effrénée d'Abscess ? Le croisement de Deathspell Omega avec un scorpion sorti de chez Imperial Triumphant ? Trouver l'aneuclidienne trajectoire qui voyage de Mercyless aux vieux Portal à Mynox Layh ? Une sorte d'infernal sabbat deathjazz pleinement digne de trôner pile entre Aluk Todolo et Teitanblood, et pourtant d'humeur plus traîtreuse et changeante qu'aucun des deux ? Oui, Howls of Ebb est chacal à dents de sabre, et aussi anaconda ; et pourtant d'un instant à l'autre il est mante religieuse ; et frelon ; et alcaloïde violent. Et surtout, mieux qu'aucun des disques qui se sont servi chez lui pour faire reluire la devanture, Hieronymus Bosch. Oui, Howls of Ebb est de plus en plus zeuhl... et de plus en plus death metal aussi sensuel que tout en mandibules imbriquées les unes dans les autres. On n'en sort pas.

Se contenter de dire que jamais album n'avait ainsi ressemblé à l'expérience de la piqûre de quelque abominable araignée de la taille d'un gros chat et à la semblance d'une calebasse décorée de grappes de petits yeux comme des baies noires étrangement mal intentionnées, peut-être.
Peu importe que les sots et les fous, après tout, continuent de ne pas écouter Howls of Ebb ; pour moi c'est décidé, c'est l'année où ils cessent d'être ce truc qui te décoiffe les organes mais tellement chelou que tu oublies de le réécouter autant que tu le devrais. Cette année, c'est celle où on reparle de Howls of Ebb à la fin. En ruisselant de bave collante.