mercredi 23 mars 2016

202Project : Les Cendres et le Vent

Lorsque Jean-Pierre Panik vous annonce un changement d'orientation, disons-le sans flagornerie aucune, on est pris d'excitation, mais avec le petit poinçon d'angoisse que la chose comporte : sera-t-on capable de le suivre ? Comme on sait que, si fusionnel soit-on avec les disques et plus encore lorsqu'on connaît un tant soit peu leurs auteurs, on ne saurait se forcer à aimer autrement que provisoirement, fugacement, quelque chose où l'on ne trouve pas à faire sa place à soi, même en s'y tortillant comme un ver un petit moment... on craint, en somme, qu'une musique qui était votre amie soit partie s'installer à l'étranger, trop loin de votre vie pour que garder un contact soit autre chose qu'un mensonge.
Mais en est-ce vraiment un, de changement d'orientation ? Ne dirais-je pas, pour ma part, changement de proportions ? Ai-je reconnu la moindre chanson de Total Eclipse, lors des deux concerts que je vis de JP à une semaine d'intervalle - ai-je, même, pour me faire plus clair, reconnu plus d'un morceau entre les deux dits concerts qui devaient pourtant être constitués des mêmes peu ou prou, et dont le second a paru à mes oreilles incrédules tirer la musique de 202Project encore plus merveilleusement vers l'âpreté du blues que ne l'avait déjà fait le traumatisant premier ?
JP suivant les périodes, suivant les mouvements plus ou moins du moment ou de fond, de son humeur, tire sa musique... eh ! vers où elle le lui permet : est-elle si orthogonalement définissable ? Est-elle enracinée, ailleurs que dans le vent mauvais ? Depuis le début en ce qui me concerne, qui s'est fait avec Total Eclipse, les choses sont posées, les cartes de cette partie tâtonnée dans la nuit sont faites d'autant de cold-wave électroïde bleutée que de vieux blues (tiens, mais...), et de transe psychédélique hagarde et fiévreuse. Et en fait rien ne paraît plus normal et naturel, depuis le début. Qu'on y regarde avec l'esprit ou avec les tripes.
Alors, Les Cendres et le Vent peut paraître de prime abord plus hardiment avancé en terres électro... autant, assurément, que peut l'être une version nocturne, somnambule (toujours), le ventre vide, la guitare famélique, des Thugs ; on pourrait également brosser des moments où les chansons rehaussent encore - de forcément saisissante manière - les couleurs froides des plus froides chansons de La Mano Negra - "Le Bruit du Frigo" ou d'autres - ou bien injectent un subtil air d'insolence punk, sarcastique et glacée, et pourtant poignée d'un feu garage douloureux, à l'électro naïve de Daniel Darc et Taxi Girl ; Pere Ubu dans un pantalon cigarette pour jouer dans les ombres d'un film de F.J. Ossang ; un Binaire en proie à une griserie de danse de la pluie ; on aura, peut-être, un peu décrit de la magie, nonchalamment à l'ancienne comme de juste, avec laquelle JP Panik vous usine une electro minimale à en congeler Notstandskomitee et bien d'autres germains ultra-pratiquants (sans même parler de tous les crétins qui, à coup de nouvelles étiquettes aussi crétines que girouettes, se piquent de dépoussiérer une musique sur qui la poussière jamais n'eut de prise - enculés !), et pourtant en toute décontraction l'habite de la sensibilité funambule, vivifiante à la limite du soutenable, qu'on lui connaît ; avec cette simplicité qui, bien loin d'être une fin en soi et donc un mur, se révèle encore une fois une voie vers une profondeur vertigineuse, enivrante, périlleuse. Ce qui, on le voit, fait une définition très acceptable... de la musique psyché, du blues ou de la cold-wave, au choix ; reste-t-il, dès lors, quelque chose à prouver sur la vérité élémentaire au cœur de la musique de 202Project ?
Musique hybride, essentielle comme l'énergie indomptable des bâtards, paisiblement apatride et affamée, mustang, apache, sans foi ni loi : pour sûr on reconnaît parfaitement dans Les Cendres et le Vent, plutôt même que l'homme de Total Eclipse, l'homme qu'on a vu sur scène - c'est à dire que bien entendu on ne reconnaît rien de tangible ou d'objectif - d'ailleurs joue-t-il jamais les mêmes morceaux ? sûrement autant qu'on traverse les mêmes rivières, si vous me suivez, et les rivières qui coulent au pays de 202Project sont particulièrement fiévreuses - seulement reconnaît-on cet inimitable climat où tout peut arriver, tout ce qui peut vous saisir le cœur, puis aussi vous le retourner, le baigner de vin, l'essorer, le lacérer, le faire fondre comme lave... Et c'est bien l'homme de Total Eclipse après tout, et toujours sa musique qui vous propulse dans une errance filant droit comme une lame à travers la steppe, qui tourne autour du rayon de la lune (je veux bien voir où la fiche promo est allée chercher Sisters, tenez, même si le trot de JP est incomparablement moins raide et guindé que celui d'Eldritch et Docteur Avalanche, quelque affection éternelle que j'aie pour ces derniers) ; sa musique qui fait du minimalisme et de la rigueur polaire - et avec quelle facilité écœurante, instantanée ! - les instruments de ce qui paraît dès lors leur seul raison d'être : faire naître le feu, à la fois brûlure comme bien peu de cold-wave a su en incarner excepté Pornography (ouais : on va sûrement pas s'interdire de balancer les grands mots, tant Les Cendres et le Vent appartient à cette catégorie rare, où il côtoie Your Will your Power your Loss et Hybreed, de disques dont on a l'impression, la première fois qu'on les entend puis toutes les autres, qu'ils ont toujours été là et qu'on n'en savait rien, puis qu'on découvre d'un coup la souffrance d'amputé qu'a toujours été leur absence), et étoile pour se guider, tout seul, dans son périple chamanique ; qu'y faut-il de plus, à dire vrai, qu'une boîte à rythmes canaille comme un essaim de phalanges turbulentes, une guitare efflanquée, et une voix lointaine et essentielle comme une flamme pâle et nonchalante, pour un pareil voyage, où un couteau entre les dents est déjà bagage de trop ?
Et juste au cas où mon lyrisme vous aurait fait accroire que le disque était dénué d'humour, c'est que vous n'avez pas compris mais aussi c'est normal, il faut avoir vu le bougre en face pour comprendre, c'est qu'on en voit plus si souvent de nos jours, des comme lui - des apaches, des punks ; JP fait tout soi-même, pas d'erreur, fier, va-nu-pieds, la maigreur crâne, sans âge, sans façons, rien dans les muscles, désarmé, tout dans la caboche pleine de poésie - autant que de gouaille affûtée de tête-de-lard  ; c'est encore ça qui met les châtaignes les plus sèches et imparables, et fait les foulées les plus amples et insatiables.

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