vendredi 29 avril 2016

Neurosis

Je ne sais pas si je suis le seul, faisons comme si pas : j'ai l'impression que depuis un nombre douteusement croissant d'années, on a conspiré à confire les frères Labarbouze, à les travestir, en une espèce de duo de dinosaures grognons involontairement comique, incapable de faire même un demi-tour sur lui-même en moins d'une heure de temps, un truc antédiluvien et obsolète - et quand bien même le seraient-ils, obsolètes ? je vous renvoie aux propos de Jean-Louis Murat sur la musique et l'industrie du yogourt - dont l'âge d'or et de pertinence est passé et moisi au fond du frigidaire depuis des lustres... Ce que je peux comprendre : cette attitude blasée, promotionnée par tous ceux qui ont vu Neurosis sur scène quarante fois en plein soleil et désormais baillent devant la supposée ridicule ampoule du barbucore et sa grossièreté éventée, je l'ai connue, j'ai eu moi aussi ma période blasé de Neurosis, flemme de simplement écouter ce qu'ils avaient démoulé de plus frais, trop écouté tavu ; je me souviens, c'était en 96.
J'en suis revenu.
Et pour une chose supposée préhistorique, primate, ridiculement confite dans sa propre pompe disproportionnée, larguée, gauche, gâteuse, ma foi ! je trouve que Neurosis se fond et se coule de façon plutôt effarante, d'efficacité létale, dans l'electro, une forme d'EBM, d'acid-hip-hop chacal qui aurait fait le bonheur du label Mille Plateaux quand on y pense une seconde, sur How to Carry a Whip de Corrections House, ou encore dans un genre, pour faire court et terrestre, d'appalachian-illbient post-irradiation sur le Mirrors for Psychic Warfare. C'est qu'à force - de les voir comme on a dit plus haut, même en guise de pénitence je n'ai pas envie de me paraphraser encore, ce serait de la complaisance masochiste - on a juste un peu oublié, eh bien, Tribes of Neurot, ou tout simplement Enemy of the Sun, qui faut-il le rappeler ne ressemble en rien à aucune image qu'on peut se faire de Neurosis, puisqu'il ne ressemble à rien d'autre qu'un atroce cauchemar intenable. C'est normal, sans doute : cette fournée de blasés là est de la génération Times of Grace (vous vous doutiez bien qu'à un moment quelqu'un devrait trinquer, et que ce serait forcément lui ou le Metal, pas vrai ?), le disque où Neurosis eux-mêmes se sont caricaturés : lorsqu'on aime le groupe sur cette base-là, n'y a-t-il pas un malentendu pareil un ver dans un fruit ? Mais Neurosis n'a jamais été cela - attention, ampoule grossière et pompe disproportionnée imminentes - au fond. Neurosis est un groupe d'anarcho-punk-hardcore industriel des années 90. Et il est toujours aussi porté à muter à vue d’œil comme qui rigole, à piquer des colères qui s'expriment en flambées de métastases externes.
Merci, bonsoir.

jeudi 28 avril 2016

Alaric : End of Mirrors

Difficile d'avaler le nouvel Alaric dès la première gorgée. Il faut d'abord faire une certaine forme de deuil : de ce qu'un état de souffrance permanente apportait comme explicité directe et morbide à leurs chansons. Comme qui dirait un patient à qui finalement la trithérapie réussit bien, Alaric, et qui s'accoutume à une, très relative donc, forme de sérénité de vivre au quotidien. La saveur en est toujours un peu étrange.
La grâce, l'élégance naturelle, on savait depuis le précédent album qu'Alaric l'avaient ; ils peuvent désormais, débarrassés de cette permanence du goût du sang entre les dents branlantes qui vous sourd des gencives, se révéler coupables inventeurs d'un deathrock de luxe qui, il faut l'avouer, leur pendait au nez ; il prend un rien de temps pour l'admettre ; passer quelques distorsions entre la gracile sophistication de ces morceaux au mal-être devenu longiligne, et cette voix qui semble ne renvoyer qu'à Peter Spilles ou Philip Cope soit pas les organes les plus en finesse du monde corbeau ; des guitares qui malgré leur matière deathrock haute couture impeccable, qui paraît faite pour n'habiller que des morceaux imparables - mais le hic aussi est qu' End of Mirrors n'a que faire d'être parable ou pas, ailleurs qu'il est, parmi les étoiles sibyllines - semblent toujours s'apparenter à l’espèce des hirsutes arpenteurs de la steppe qui vont en horde, type Atriarch, Amebix ou Killing Joke, et en fait de finesse ne connaître que Rudimentary Peni, dont le premier Alaric donnait une manière de version hardcore américain lourd... pour recevoir en pleines gencives, justement, l'exquise fraîcheur polaire de cette musique pareille à un Killing Joke doté de toute l'élégance et la subtilité que Killing Joke ne possédera jamais, même en conjuguant ensemble Night Time , Brighter than a Thousand Suns et Extremities... On pourrait encore camper pour les décrire un Atriarch qui ne soulignerait pas lourdement chacun de ses accès de raffinement et de subtilité : en toutes choses, en somme, Alaric choisit l'ambiguïté, et bien mieux que tous les groupes, délicieux au demeurant, qui parsèment leur hardcore ou leur metal d'éruptions cold et de déclarations d'amour au rock gothique, intrique et tresse trop étroitement les fibres gothiques et hardcore de sa nature pour qu'on sache les classer exclusivement - ou même majoritairement - dans l'un ou l'autre, même lors de ses apparemment plus flagrantes charges hardcore flamberge au vent, toujours restant tortueux, indécis, rêveur, salin, porté à la dérive sentimentale, à la douce-amère cruauté, "Adore" s'offrant comme le surnaturel sommet, sélénite et gibbeux à la fois, d'un disque qui erre, en papillon ou en somnambule, entre Neurosis et Suede, entre Cure et Therapy?, Christian Death toujours à rôder en coulisses tout sanguinolent de sensualité ; aigre comme de l'anarcho-punk, et somptueusement stellaire comme bien peu... ambigu toujours, émotionnellement, sexuellement : on ne fait pas plus gothique.

mardi 19 avril 2016

Daggers : It's not Jazz, It's Blues

Dans la série des équations les plus folles de ce système solaire :
Darkthrone + Cursed = bastringue.
Avec pour rendre la chose plus stellaire encore une étrange résurgence, à leur manière, de ce fatalisme médiéval dont bien peu ont sourd hormis Rudimentary Peni - Sordide ?

lundi 18 avril 2016

Nightslug : Loathe

Le dernier Brainoil, version injectée d'une massive dose de chicago-funk - Cop Shoot Cop et autres house-music à l'acide de batterie, voyez ?

dimanche 17 avril 2016

Thou : To the Chaos Wizard Youth

Un petit disque nocif, qui ressemble aux plus suffocants tableaux de désolations irradiées post-holocauste, sur lesquelles continuent à se battre les plus mauvais des cafards bio-mécaniques carrossés comme des buggies bardés de mitrailleuses lourdes, brossés par The Body, à savoir All the Waters of the Earth to Blood et Released from Love... et aux moments les plus dévastés et nihilistes de Nirvana, qui après tout, pour l'être de façon plus métaphorique et les cheveux cendrés, ne sont pas loin d'être aussi thermonucléaires. Du sludge qui franchit en titubant à en tirer des bords, toussant et ricanant, la frontière avec l'industriel tant il est polluant tendance corrosif, et néanmoins un chaud doudou à serrer avec une passion dédoublée par une fièvre de cheval, comme se doit du pur grunge de cépage In Utero ou Incesticide. Double motif pour forcément sentir passer la chose dans chacune de ses veines comme une brûlante eau-de-vie, de l'acide ou un marqueur radioactif un brin trapu, vous choisirez selon vos habitudes de consommation.
Extra-terrestres.

samedi 16 avril 2016

Inverloch : Distance | Collapsed

Bien étrange disque de doom-death : à la fois tellement orthodoxe, classique, dans les clous et respectueux de toutes bourgeoises conventions du style, quelque part entre Evoken et Indesinence, avec en apparence aucun des - très relatifs du reste - accès de fantasquerie de ces deux-ci - en un mot : conservateur... Et pourtant, si à côté de la route : on parle d'un disque de doom-death compact de quarante minutes, d'un disque de doom-death semblant émondé, dans ce qui est donné à entendre, de toute réelle référence fantastique, science-fictionnelle, religieuse, une forme de doom-death athée, dépouillé de foi ou de croyance en quoi que ce soit... Et le résultat en est - assez logiquement, au fond - quelque chose d'encore plus épuré dans le sentiment de solitude et d'infini qu'il transmet, un album qui charrie une limpide sensation d'abysse crue, bien plus vertigineuse que quantité de plates choses dans le style ; un album dont certains des moments de plus pétrifiante beauté frigorifique sont les accélérations death metal, la rareté de la chose mérite d'être également signalée... Indesinence, en vérité, voilà peut-être bien le nom le plus pertinent pour situer l'étrangeté d'Inverloch : Distance | Collapsed se trouverait quelque part entre l'austère brutalité du bloc cyclopéen de granit déboulé du fond du cosmos, qu'était Neptunian, et l'austère élégance aristocratique, le luxe discret des matières dont se nourrissait l'errance hautaine de Noctambulism. Deux disques comme lui d'apparences très convenues et dépourvues d'une extravagance qu'on les croirait presque réprouver - et pourtant particulièrement denses en caractère.

mercredi 13 avril 2016

6 Comm : Like Stukas Angels Fall

On est pris irrépressiblement de l'envie de lâcher des vacheries, lorsqu'on écoute Pat O'Kill. Sans doute devrais-je consulter, et sans doute ma méchanceté au fond s'adresse-t-elle surtout à moi qui ai mis si longtemps à faire vers Patrick ce pas qui pourtant m'a si longtemps appelé (mais la chose qui m'attira chez lui, en 94, ce fut le versant tribal, et Ascending the Spiral Groove ne s'est pas avéré à la hauteur de mes attentes alors : si vous voulez tout savoir). Peu importe, je me purge ici quoi qu'il en soit, pour l'hygiène et le plaisir : j'ai cru lire quelque part que Sixth Comm à ses débuts faisait peu ou prou ce que faisait le Death in June originel et qu'ont fait ensuite les deux autres triumvirs chacun de son côté, avec la différence que Patrick lui savait chanter ; je suis bien embêté de ne pouvoir faire mienne entièrement cette délicieuse giclée de vinaigre, attendu que j'ai toujours trouvé, non pas que Tony ne savait pas chanter et que ce n'était pas grave, mais que Tony savait chanter, et à merveille s'il vous plaît ; et que je n'ai pas écouté suffisamment de Douglas Pearce pour avoir aucun souvenir de sa voix, pas fou non plus... Pour être même tout à fait honnête, il me semble me rappeler que Douglas a eu la lucidité et la décence de ne pas trop faire intervenir sa voix, dans Death in June. Mais force est de reconnaître le fond de vérité, qu'en est : le timbre prodigieux de Patrick Leagas. On alléguerait bien volontiers aussi que c'est le même qui fait la différence avec le Kirlian Camera de l'époque où le groupe n'était pas un gâchis, tant les vieux morceaux de Sixth Comm peuvent faire penser à ce que les macaronis ont eu de plus sublime et tétanisant ; mais Angelo lui aussi possède un fichu morceau de voix, et les vieux Kirlian Camera sont vraiment bons.
C'est juste que les bons morceaux de Sixth Comm - ça tombe bien, Like Stukas Angels Fall est une compilation, et par surcroît l'on sait combien Patrick peut tenir à encore peaufiner les morceaux qu'il sélectionne pour ce type de florilège, et comment il conçoit ce format, à savoir quelque chose de peu différent d'un album ; et dieu sait si pour celle-ci il s'est fendu exclusivement de versions toutes tournées vers la majesté et le tragique le plus renversant - sont VRAIMENT bons. Tu m'étonnes qu'on s'en veuille, lorsqu'on découvre seulement en 2016 la brûlure que procure "A Nothing Life", faite de désespoir violent à l'égal des plus aigus morceaux de Joy Division, et d'une douceur infinie, soyeuse à en narguer tous les tenants du versant pop de la vague, s'appelassent-ils Depeche Mode, Simple Minds ou A-Ha ; ou "Pipes of Gold" ; chacune dans son genre dotées instrumentalement d'une puissance épique non négociable, et chacune dans son genre portée loin au-dessus de toute mêlée par une voix qui aurait l'onctueux de Marc Almond sans rien de ses travers de diva, la morgue de Dug McCarthy sans le moindre de ses - délicieux - travers de pitbull, mais seulement son aura glacée d'ange destructeur ; ou encore "Swayling Illusion", sorte de bande-son pour Werner Herzog chantée par un Lisa Gerrard mâle. Et lorsque derrière on en vient à la période où le paganisme de Patrick vient infuser dans la techno-ambient-dub, qui par dans ses mains ressemble à une version encore plus squelettique et livide de Pressure Drop, une exquise divagation d'un Muslimgauze des Hébrides, ce sont des reflets d'un Mark Hollis qui se serait mis au katana, qu'on croit apercevoir, ou d'un Gahan retour de son temps dans la Légion Étrangère.
Violence terrifiante de l'inhumanité, et infinie douceur non moins terrifiante : voilà ce qui résume assez bien l'organe non pareil de Monsieur O'Kill, une chose telle que "Winter Sadness" devrait vous faire rondement ressentir la chose, dans son impitoyable acuité. Ce qui m'offre une passerelle toute trouvée pour vous donner à mesurer la différence qu'il y a entre Kirlian Camera et Sixth Comm : la même qu'entre Lunes de Fiel et Belle du Seigneur ; la même, si cela peut vous aider encore, qu'entre Michael Gira (on pense aussi pas mal à World of Skin, notamment sur une chose comme "Will to War") et Prométhée. J'en passe et des meilleures, il y a des odes douloureuses à tresser sur à peu près chacun des vibrants morceaux réunis ici, et des odyssées merveilleuses à vivre à traquer les évolutions musicales que chacune a pu connaître au fil de l’œuvre de Patrick Leagas.
Et pendant qu'on nage dans la pompe et l'ampoule : la période de l'histoire qui tant obsède les trois auteurs de The Guilty Have No Pride, pour ma part trouve en moi assez peu voire aucune réponse émotionnelle ; les albums qui ont réussi à passer outre cette insensibilité, cette apathie naturelles, et à faire de l'horreur existentielle qui s'y associe un élément où je m'identifie, me meus et me reconnais, de façon forcément cuisante, ils sont vite comptés : Unknown Pleasures, Closer, et Blut ; j'y ajouterai désormais quelques disques de Sixth Comm, à commencer par Like Stukas Angels Fall.
Y a pas, ça fait drôle de s'apercevoir que depuis des décennies, il vous a toujours manqué un pan au tableau - celui que composaient la trilogie de Robert et les deux Joy Division ; j'ai souvent essayé, encore tout récemment, de mettre The Guilty Have No Pride dans la brêche, mais ça n'a jamais réellement collé - et de constater l'ampleur de ce qui y manquait.

lundi 11 avril 2016

6 Comm : Headless / Let the Moon Speak

Point n'allons faire le docte que ne sommes pas : il suffit de s'approcher rien qu'un peu de l’œuvre de Monsieur Patrick - pas celui-là, l'autre : Patrick O'Kill - pour le comprendre : les frontières lorsqu'on parle de lui promptement révèlent leur imbécillité et leur non-pertinence.
Entre Sixth Comm et 6comm, entre Sixth Comm et Mother Destruction ; entre album et compilation, aussi : bien souvent, lorsque Patrick compile, Patrick remanie, remet au goût du jour - et le fait du reste en toute honnêteté, afin de se faire mieux entendre, dans une forme de grande bienveillance, par-delà le ressac des générations ; et à notre plus grand bonheur, aussi, tant par exemple on peut être soufflé de voir qu'une chanson telle que "Othila" n'a pas toujours été aussi grande qu'elle l'est devenue en 2015, dieu sait pourtant si l'on peut se méfier, merci Claus Larsen, des remises à jour de tubes corbeaux supposément ringardisés par la course technologique.
Et ainsi donc n'étais-je pas loin, involontairement, de la vérité en parlant de synthèse à l'endroit de One Mans Hel, puisqu'une bonne partie du matériel - chansons à part entière ou fragments - qui le constitue fait partie des bagages de Patrick O'Kill depuis, pour certains, quasiment l'époque Death in June. Qui de mieux que lui, du reste pour procéder ainsi, qui a co-inventé le style dont Douglas Pearce ensuite s'est fait le PDG - Death in June si l'on y pense a quelque chose de Napalm Death, eux aussi trio de personnalités tellement grosses de choses à dire et d'une certaine vision ardente et non négociable de la musique, qu'elles ont dû bien vite suivre leurs chemins séparés, après avoir toutefois inventé ensemble quelque chose que des générations et des générations de musiciens sous le choc tenteraient d'imiter... bref, on a saisi l'idée - qui a commencé une fois à son propre compte par vadrouiller dans la lande venteuse où entre chien des Baskerville et loup Fenrir se confondent Coil, Soft Cell et Joy Division, avant de nationalité oblige s'offrir une place privilégiée dans la découverte d'une nouvelle forme de paganisme septentrional dans la techno, puis d'évidemment découvrir sa propre légitimité de crooner...
Ce qui nous amène fort à propos à Headless : shamanic crooning, est-il proposé comme définition du style de ce disque précis, dans une discographie qui en justifie quasiment un par album - de style. Et en vérité il y a de cela : la rencontre, fouettée par le vent venu des Hébrides ou d'où vous voudrez, de Scott Walker - le nom patriarcal qu'on est sommé de lâcher dès lors qu'il s'agit d'un timbre spectral qui psalmodie sur de la musique un peu avant-gardiste, mais il s'agit là d'un braquage dont les autres membres de la bande ont pour nom Martin Gore, Chris Connelly, Douglas McCarthy... - et du très grand disque de 69db qui définit à lui seul le chamanisme du Premier Mai dans ce qu'il a de plus poétique. D'ailleurs, maintenant que j'y pense, le statut d'homme-synthèse en permanente évolution, à savoir celui qu'on attribue autrement à S.A.S. Andrew Weatherall soi-même seul, est en tous points parfait pour Patrick Leagas, lui aussi anglais et par essence autant objecteur de conscience punk, que derviche techno, que beau gosse à la nonchalance froide.
Pour préserver tout l'espace et les horizons pâles dont ce disque laconique, à l'hivernale lascivité élémentale, se nourrit, on s'arrêtera donc sur ce constat, qui résume bien tout ce que les mots ont à dire sur le sujet.

samedi 9 avril 2016

Abominor : Opus:Decay

Un groupe qui évoquera forcément Deathspell Omega - la dissonance-signature, de toute évidence, mais également beaucoup les morceaux reptiliens, tant en longueur qu'en sinuation - mais un Deathspell retourné à l'état sauvage et résolu à ne jamais retrouver la captivité d'un salon, moins intellectuel - ce qui ne veut pas dire, de toute évidence dans ce cas précis, moins intelligent : seulement qu'Abominor fait le choix, non contradictoire avec ses deux morceaux-fleuves, de couper court aux questionnements et aux vertiges philosophiques, et toujours avec un acharnement sanguinaire viser la carotide, y planter ses crocs comme des aiguilles, et s'y tenir cramponné tout le temps que la proie rue et cabre, jusqu'à ce qu'elle tombe morte, comme la belette à la gorge du lièvre - sauf qu'avec ma belette me voilà frais, pour trouver un embranchement qui m'emmène à l'Islande, et à la façon dont Opus:Decay évoque lui aussi autant le tranchant impitoyable de la glace (un petit quelque chose de l'âpreté de Jumälhämärä là-dedans) que l'appétit brûlant du volcan, bouche du centre de la Terre - et, par transitivité probablement, chez votre serviteur des images, de grands espaces sévères des confins du monde déserts et menaçants, du film tiré de Jules Verne qu'on aura reconnu (dont la pochette après tout fait une in...sinuation plutôt plausible, tout en suggérant des paysages plus fantastiques encore, où la lumière de la lune est un blanc aveuglant au point de devenir un rayon aussi abrasif que poussiéreux, arrêtez-moi que bientôt je me mets à parler de Sink) ; lui aussi assez chargé niveau taux de sauriens, tiens donc. J'aime lorsque les choses concordent de façon si confondante.

vendredi 8 avril 2016

H ø R D : Focus on Light

Des fois qu'on me taxerait de vieille connerie, que je conchiasse avec un systématisme rance toute new-wave ayant le malheur d'être faite de nos jours : c'est faux, voyez-vous.
Voyez H ø R D : voici des jeunes qui sont vachement bien. Il faut admettre qu'ils ne font pas les tantouzes de bon goût, indie, hipster ou que sais-je encore, à la Matthieu Amalric de The Soft Moon : voyez, un peu ? comme ils vont directement chiper, éhontément parce qu'il n'y a pas là de quoi avoir honte, les plans les plus "générique de Champs Élysées" de Leaether Strip, les lacs de synthés cosmiques les plus soyeux et glacés de Der Prager Handgriff, le laqué d'une version outrageusement goth des nuits néonisées de Miami Vice époque télévisée ? Ces jeunes-là sont de la trempe des délicieux Dead, desquels ils sont en quelque sorte le jumeau séparé à la naissance à qui l'on aurait excisé toute trace de rock et de cold wave, toute rage chercheuse de querelle, et vocalement d'ailleurs ils en sont aussi les égaux, en entièreté débridée de la sensibilité frémissante, voilà des gens dont faire du post-punk avec la juste modernité n'est pas le problème, pour qui Dave Gahan et Martin Gore ne sont pas des statues de cire mais des héros qui éternellement fendent le tissu de la nuit, et pour qui le genre d'émotions dans lesquelles on nage ici ainsi qu'on boit la mer, ne sont pas une chose à travestir en une autre plus distinguée et plus supposément raffinée. Non, la musique de H ø R D n'est pas raisonnable et par contagion elle vous draine de toute velléité de l'être, de toute envie autre que les suivre dans leur fougueux vol à travers le bleu satiné du ciel nocturne.

6 Comm : One Mans Hel

Avant toute chose, pour ceux à qui le nom seul, que l'on s'apprête à prononcer beaucoup, ne dira rien : Patrick Leagas chantait sur le seul album de Death in June qui valut jamais tripette ; et il vaut largement plus que tripette, principalement grâce à la dite voix.
Or donc, Patrick Leagas publie ces jours-ci un album annoncé comme le dernier avec 6Comm - qu'on se rassure, il ne prend pas sa retraite pour si peu. Et pour fermer cette officine, il ne fait pas les choses comme un salingue. Non. Patrick me montre, pour ma part, à moi qui cumulai les rendez-vous manqués, et les quêtes vaines de l'ère du non-internet, depuis plus de vingt ans avec Sixth Comm - d'où vient le meilleur disque d'Angelo Bergamini, plus profondément encore que de Suicide - à savoir Zentral Friedhof le culte. Dès le morceau d'entame et celui qui suit dans sa trace, la gifle et son revers cinglent en travers de la bouche : rythmique tribale et martiale à la fois, typique de ce que l'apo-folk a de meilleur à offrir (l'harmonica morriconien à se damner, c'est cadeau, on ne sait pas bien s'il est chipé dans Les Incorruptibles mais ça ne gâte rien), subtilement teintée en souterrain de new-wave un rien voyouse, là non plus la voix avec son timbre magnétique n'y est pas innocente - et pourtant, on se frotte les yeux et les oreilles à mesure qu'on le réalise : n'est-ce pas à Elvis et à son Evil Doppelgänger qu'on pense sans avoir même à s'en rendre compte ? à leurs timbres jumeaux en particulier, oui, mais également à ce qui rampe derrière dans leurs ombres, à tout une tradition vaudoue du howling, à laquelle, on le réalise soudain pour la première fois (quand justement Zentral Friedhof était resté et nous avait laissé à la porte de la Révélation), les tambours de garçons-coiffeurs en chemise-cuir sans manches, évoqués précédemment, se marient étroitement comme le serpent amoureusement se distend autour du tronc de l'Arbre du Savoir - y prenant au passage une large rasade et mesure de sang vaudou pour les fouetter encore.
Il n'y a pas que ces deux morceaux, dans One Mans Hel, cependant.
Il s'y trouve également des morceaux de new-wave très-haute couture entre vieux U2 et Death in June - "Othila", tube sistersien irrésistible encore émaillé par-dessus le marché de subtils accents messianiques pleins de morgue bienveillante calibre Doug McCarthy, au hasard - d'aimables caresses de porte de frigo dans les gencives façon vieux Kirlian Camera - il ne s'agirait pas d'aller faire accroire que je reniasse totalement Angelo Bergamini - dans la voix autant de Scott Walker que de relents de gospel à faire collectivement raccrocher le tablier à toutes les Gitane Demone et Jarboe du monde (qu'y a-t-il au vrai qu'un homme ne sache faire mieux qu'une femme, dans ces milieux esthétiques si, hmm, socratiques ?), et dans les rythmes d'âpres appogiatures de sorcier breakbeat autant que de marches EBM de zoulou en paraboots - parce que Patrick est tout cela sans besoin de personne d'autre pour le compléter, vétéran du dancefloor, crooner ténébreux, spoken wordiste industrialocculte et suborneur digne des deux meilleurs Current 93...
Et il maîtrise la partition qu'il est comme un homme mûr peut le faire. Alors si quant à nous on peut trouver, sinon à redire, du moins à progressivement redescendre en tension au fil d'un album qui lui-même le fait, et se glisse peu à peu toujours plus avant dans les eaux de l'insidieux - aucun moment l'on ne soupçonnera, justement, Patrick de faiblir, ni même ne doutera, en fait, d'à la fin s'y faire et s'y plaire, dans cette fin d'album ainsi doublement décadente, de vieux débauché à l'infaillible séduction aristocratique : après tout n'est-elle pas quelque chose comme un album solo de Marc Almond (je n'ai aucune véritable idée de l'orientation sexuelle de Patrick, que ce soit clair), mais subtilement, délicatement teinté (tu l'as captée, celle-ci ?) de Divine Punishment/Saint of the Pit ? parce que ce sont tous ceux-là, pour finir à peu près de les citer, les pairs et la famille de Patrick Leagas, cette ère héroïque son époque : une autre génération et, qui va avec, une autre trempe d'hommes que, au hasard, Albin Julius. Discrètement celtique tout en étant furieusement moderne, moine, poète et ronin, urbain mais toujours impeccablement mis et exquis de manières, charismatique à tomber... Intemporel. Pour de la new-wave, c'est bien le moins que j'espère, et c'est bien pour quoi j'en écoute de façon aussi sélective que j'en ai grand l'amour.
Du coup, sans aller jusqu'à me permettre de décréter le meilleur album de Patrick puisque j'ai de son œuvre la méconnaissance déclarée plus haut - et à laquelle on se doute que je risque de remédier prochainement - j'irai quand même me fendre avec assez d'assurance de la sentence que One Mans Hel est probablement la plus magistrale mais surtout belle synthèse qui se puisse faire au présent de cette époque et de cette famille esthétique. Une manière d'ode-manifeste d'un paganisme farouchement vivant, moderne, et sauvagement raffiné.

samedi 2 avril 2016

Fvnerals : The Light

Il y en a bien une ultra-facile qui me tend les bras, à base de "Doomy, de Portishead", mais quelque affection que j'ai pour le groupe de Portishead, un qui me fait plus d'effet dans cette vague-là est le Kiss my Arp d'Andrea Parker, que je vous recommande très chaudement, qui est très cher à mon petit cœur qu'il chavire et trouble intensément, avec ses effluves d'A Shocking Hobby qui ferait les yeux doux à The Downward Spiral, Sade et Martin Gore - et dont The Light, pour y revenir, serait le croisement avec Sabbracadaver.