mercredi 13 avril 2016

6 Comm : Like Stukas Angels Fall

On est pris irrépressiblement de l'envie de lâcher des vacheries, lorsqu'on écoute Pat O'Kill. Sans doute devrais-je consulter, et sans doute ma méchanceté au fond s'adresse-t-elle surtout à moi qui ai mis si longtemps à faire vers Patrick ce pas qui pourtant m'a si longtemps appelé (mais la chose qui m'attira chez lui, en 94, ce fut le versant tribal, et Ascending the Spiral Groove ne s'est pas avéré à la hauteur de mes attentes alors : si vous voulez tout savoir). Peu importe, je me purge ici quoi qu'il en soit, pour l'hygiène et le plaisir : j'ai cru lire quelque part que Sixth Comm à ses débuts faisait peu ou prou ce que faisait le Death in June originel et qu'ont fait ensuite les deux autres triumvirs chacun de son côté, avec la différence que Patrick lui savait chanter ; je suis bien embêté de ne pouvoir faire mienne entièrement cette délicieuse giclée de vinaigre, attendu que j'ai toujours trouvé, non pas que Tony ne savait pas chanter et que ce n'était pas grave, mais que Tony savait chanter, et à merveille s'il vous plaît ; et que je n'ai pas écouté suffisamment de Douglas Pearce pour avoir aucun souvenir de sa voix, pas fou non plus... Pour être même tout à fait honnête, il me semble me rappeler que Douglas a eu la lucidité et la décence de ne pas trop faire intervenir sa voix, dans Death in June. Mais force est de reconnaître le fond de vérité, qu'en est : le timbre prodigieux de Patrick Leagas. On alléguerait bien volontiers aussi que c'est le même qui fait la différence avec le Kirlian Camera de l'époque où le groupe n'était pas un gâchis, tant les vieux morceaux de Sixth Comm peuvent faire penser à ce que les macaronis ont eu de plus sublime et tétanisant ; mais Angelo lui aussi possède un fichu morceau de voix, et les vieux Kirlian Camera sont vraiment bons.
C'est juste que les bons morceaux de Sixth Comm - ça tombe bien, Like Stukas Angels Fall est une compilation, et par surcroît l'on sait combien Patrick peut tenir à encore peaufiner les morceaux qu'il sélectionne pour ce type de florilège, et comment il conçoit ce format, à savoir quelque chose de peu différent d'un album ; et dieu sait si pour celle-ci il s'est fendu exclusivement de versions toutes tournées vers la majesté et le tragique le plus renversant - sont VRAIMENT bons. Tu m'étonnes qu'on s'en veuille, lorsqu'on découvre seulement en 2016 la brûlure que procure "A Nothing Life", faite de désespoir violent à l'égal des plus aigus morceaux de Joy Division, et d'une douceur infinie, soyeuse à en narguer tous les tenants du versant pop de la vague, s'appelassent-ils Depeche Mode, Simple Minds ou A-Ha ; ou "Pipes of Gold" ; chacune dans son genre dotées instrumentalement d'une puissance épique non négociable, et chacune dans son genre portée loin au-dessus de toute mêlée par une voix qui aurait l'onctueux de Marc Almond sans rien de ses travers de diva, la morgue de Dug McCarthy sans le moindre de ses - délicieux - travers de pitbull, mais seulement son aura glacée d'ange destructeur ; ou encore "Swayling Illusion", sorte de bande-son pour Werner Herzog chantée par un Lisa Gerrard mâle. Et lorsque derrière on en vient à la période où le paganisme de Patrick vient infuser dans la techno-ambient-dub, qui par dans ses mains ressemble à une version encore plus squelettique et livide de Pressure Drop, une exquise divagation d'un Muslimgauze des Hébrides, ce sont des reflets d'un Mark Hollis qui se serait mis au katana, qu'on croit apercevoir, ou d'un Gahan retour de son temps dans la Légion Étrangère.
Violence terrifiante de l'inhumanité, et infinie douceur non moins terrifiante : voilà ce qui résume assez bien l'organe non pareil de Monsieur O'Kill, une chose telle que "Winter Sadness" devrait vous faire rondement ressentir la chose, dans son impitoyable acuité. Ce qui m'offre une passerelle toute trouvée pour vous donner à mesurer la différence qu'il y a entre Kirlian Camera et Sixth Comm : la même qu'entre Lunes de Fiel et Belle du Seigneur ; la même, si cela peut vous aider encore, qu'entre Michael Gira (on pense aussi pas mal à World of Skin, notamment sur une chose comme "Will to War") et Prométhée. J'en passe et des meilleures, il y a des odes douloureuses à tresser sur à peu près chacun des vibrants morceaux réunis ici, et des odyssées merveilleuses à vivre à traquer les évolutions musicales que chacune a pu connaître au fil de l’œuvre de Patrick Leagas.
Et pendant qu'on nage dans la pompe et l'ampoule : la période de l'histoire qui tant obsède les trois auteurs de The Guilty Have No Pride, pour ma part trouve en moi assez peu voire aucune réponse émotionnelle ; les albums qui ont réussi à passer outre cette insensibilité, cette apathie naturelles, et à faire de l'horreur existentielle qui s'y associe un élément où je m'identifie, me meus et me reconnais, de façon forcément cuisante, ils sont vite comptés : Unknown Pleasures, Closer, et Blut ; j'y ajouterai désormais quelques disques de Sixth Comm, à commencer par Like Stukas Angels Fall.
Y a pas, ça fait drôle de s'apercevoir que depuis des décennies, il vous a toujours manqué un pan au tableau - celui que composaient la trilogie de Robert et les deux Joy Division ; j'ai souvent essayé, encore tout récemment, de mettre The Guilty Have No Pride dans la brêche, mais ça n'a jamais réellement collé - et de constater l'ampleur de ce qui y manquait.

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