vendredi 8 avril 2016

6 Comm : One Mans Hel

Avant toute chose, pour ceux à qui le nom seul, que l'on s'apprête à prononcer beaucoup, ne dira rien : Patrick Leagas chantait sur le seul album de Death in June qui valut jamais tripette ; et il vaut largement plus que tripette, principalement grâce à la dite voix.
Or donc, Patrick Leagas publie ces jours-ci un album annoncé comme le dernier avec 6Comm - qu'on se rassure, il ne prend pas sa retraite pour si peu. Et pour fermer cette officine, il ne fait pas les choses comme un salingue. Non. Patrick me montre, pour ma part, à moi qui cumulai les rendez-vous manqués, et les quêtes vaines de l'ère du non-internet, depuis plus de vingt ans avec Sixth Comm - d'où vient le meilleur disque d'Angelo Bergamini, plus profondément encore que de Suicide - à savoir Zentral Friedhof le culte. Dès le morceau d'entame et celui qui suit dans sa trace, la gifle et son revers cinglent en travers de la bouche : rythmique tribale et martiale à la fois, typique de ce que l'apo-folk a de meilleur à offrir (l'harmonica morriconien à se damner, c'est cadeau, on ne sait pas bien s'il est chipé dans Les Incorruptibles mais ça ne gâte rien), subtilement teintée en souterrain de new-wave un rien voyouse, là non plus la voix avec son timbre magnétique n'y est pas innocente - et pourtant, on se frotte les yeux et les oreilles à mesure qu'on le réalise : n'est-ce pas à Elvis et à son Evil Doppelgänger qu'on pense sans avoir même à s'en rendre compte ? à leurs timbres jumeaux en particulier, oui, mais également à ce qui rampe derrière dans leurs ombres, à tout une tradition vaudoue du howling, à laquelle, on le réalise soudain pour la première fois (quand justement Zentral Friedhof était resté et nous avait laissé à la porte de la Révélation), les tambours de garçons-coiffeurs en chemise-cuir sans manches, évoqués précédemment, se marient étroitement comme le serpent amoureusement se distend autour du tronc de l'Arbre du Savoir - y prenant au passage une large rasade et mesure de sang vaudou pour les fouetter encore.
Il n'y a pas que ces deux morceaux, dans One Mans Hel, cependant.
Il s'y trouve également des morceaux de new-wave très-haute couture entre vieux U2 et Death in June - "Othila", tube sistersien irrésistible encore émaillé par-dessus le marché de subtils accents messianiques pleins de morgue bienveillante calibre Doug McCarthy, au hasard - d'aimables caresses de porte de frigo dans les gencives façon vieux Kirlian Camera - il ne s'agirait pas d'aller faire accroire que je reniasse totalement Angelo Bergamini - dans la voix autant de Scott Walker que de relents de gospel à faire collectivement raccrocher le tablier à toutes les Gitane Demone et Jarboe du monde (qu'y a-t-il au vrai qu'un homme ne sache faire mieux qu'une femme, dans ces milieux esthétiques si, hmm, socratiques ?), et dans les rythmes d'âpres appogiatures de sorcier breakbeat autant que de marches EBM de zoulou en paraboots - parce que Patrick est tout cela sans besoin de personne d'autre pour le compléter, vétéran du dancefloor, crooner ténébreux, spoken wordiste industrialocculte et suborneur digne des deux meilleurs Current 93...
Et il maîtrise la partition qu'il est comme un homme mûr peut le faire. Alors si quant à nous on peut trouver, sinon à redire, du moins à progressivement redescendre en tension au fil d'un album qui lui-même le fait, et se glisse peu à peu toujours plus avant dans les eaux de l'insidieux - aucun moment l'on ne soupçonnera, justement, Patrick de faiblir, ni même ne doutera, en fait, d'à la fin s'y faire et s'y plaire, dans cette fin d'album ainsi doublement décadente, de vieux débauché à l'infaillible séduction aristocratique : après tout n'est-elle pas quelque chose comme un album solo de Marc Almond (je n'ai aucune véritable idée de l'orientation sexuelle de Patrick, que ce soit clair), mais subtilement, délicatement teinté (tu l'as captée, celle-ci ?) de Divine Punishment/Saint of the Pit ? parce que ce sont tous ceux-là, pour finir à peu près de les citer, les pairs et la famille de Patrick Leagas, cette ère héroïque son époque : une autre génération et, qui va avec, une autre trempe d'hommes que, au hasard, Albin Julius. Discrètement celtique tout en étant furieusement moderne, moine, poète et ronin, urbain mais toujours impeccablement mis et exquis de manières, charismatique à tomber... Intemporel. Pour de la new-wave, c'est bien le moins que j'espère, et c'est bien pour quoi j'en écoute de façon aussi sélective que j'en ai grand l'amour.
Du coup, sans aller jusqu'à me permettre de décréter le meilleur album de Patrick puisque j'ai de son œuvre la méconnaissance déclarée plus haut - et à laquelle on se doute que je risque de remédier prochainement - j'irai quand même me fendre avec assez d'assurance de la sentence que One Mans Hel est probablement la plus magistrale mais surtout belle synthèse qui se puisse faire au présent de cette époque et de cette famille esthétique. Une manière d'ode-manifeste d'un paganisme farouchement vivant, moderne, et sauvagement raffiné.

3 commentaires:

Raven a dit…

Salaud!

gulo gulo a dit…

Je t'en prie ! Parle correctement à Patrick !

Raven a dit…

c'est l'album de Twilight tel que je l'imagine