dimanche 12 juin 2016

Sanford Parker : Lash Back

Toutes ces années à baver sur le pauvre Sanford, le mal qu'il fait partout où il passe... pour enfin réaliser, à l'annonce de cet album solo, qu'en dehors de Buried at Sea, dont les disques d'avant la reformation ne sont tout de même pas à passer par l'inventaire à la Jospin, quels sont-ils, au bout du compte, les groupes auxquels on peut réellement l'affilier comme membre central, et non plutôt comme producteur-instrumentiste-consultant, en CDD ? D'où l'on commence rien qu'un peu, avant d'avoir entendu le disque, à se sentir intrigué, et se dire que Monsieur n'a peut-être toujours pas dévoilé son jeu après tout.
Banco, coco. Il s'avère donc que le truc de Sanford, c'est la techno (aujourd'hui vous dites "electro", car d'après ce que j'ai fini par mettre bout à bout, pour vous "techno" cela désigne le caca commercial kilométrique pour clubbing plus ou moins estival et non-mélomane... bref : pour moi le terme n'est pas un jugement de valeur, mais il suffit de se mettre d'accord sur les mots, ne nous fâchons pas). Et qu'il n'est - on commençait aussi un peu à être capable de se l'avouer, au vu de certaines réussites successives) - pas pour rien ni par erreur présent sur certains albums particulièrement précieux de Scott Kelly. Oui, Monsieur Parker est peuplé de visions de ce qu'on appelait techno industrielle vers la fin des années 90, quelque chose comme du Ant-Zen onirique - courant où Ant-Zen eux-mêmes ne m'ont jamais convaincu, mais probablement pourrait-on à juste titre ici se remémorer plutôt l'album final de Mental Destruction (et  non pas la suite, décevante, avec Azure Skies, sortie justement chez... Ant-Zen : tenez, pendant qu'on est à solder tout ce qui nous est resté en travers avec le label au fil des années : on pense ici ou là sur Lash Back aux Scorn de la période Ant-Zen, mais qui auraient gardé la flamme dévorante au fond du ventre) ; une manière de Converter ou Pain Station discrètement infusé, par vagues lascives, de cette humeur lessivée, au visage tourné vers la blanche brûlure du ciel septentrional, comme peut seul l'être le très bon post-hardcore - le seul qui s'écoute - voire carrément Jesu lorsqu'il est (très) grand ; Monsieur Parker est un sculpteur du bruit mystique, un des rares sorciers qui me font aimer le power electronics, en font une chose délicate, raffinée, poétique, où s'abîmer dans la songerie, la contemplation, à transformer le bruit en morceau de Faultline, les émotions en paysages stratosphériques (ici on pourrait facilement glisser une amabilité à l'attention de Terminal Sound System), à faire vibrer les aventures abstraites qui sont le propre de ces musiques-là ; pour faire bonne mesure, il faudrait encore, et plutôt que Scorn, invoquer les bien plus hybrides Silk Saw, en particulier leurs surnaturels deux premiers albums, et le retors Imaginary Forces : c'est, malgré ses airs cultivés et bien élevés, la famille authentique de la musique de Sanford Parker, libre d'étiquetage et d'entraves idiomatiques, qui vaque à sa guise dans les marées du ciel comme dans les mangroves, le nez au vent, le trot souple et félin, l'attention nonchalante, doucement fuyante comme les nuages, ambiguë comme une impossible intersection entre Inade et Scar Tissue.
Allez, pour délaisser rien qu'un moment les références de vieux con : Ben Frost qui saurait être mystérieux (et non pas cryptique), ça vous parle ? Autant dans les moments de plus grand polaire minimalisme que dans les frissonnantes envolées new-waveuses, lorsqu'il se met à ressembler de loin à une manière de Mondkopf dolent, laconique et mélancolique, se faisant un rien moins abstrait - manifestant, fatalement, son génotype d'enfant de Neurosis : il reste sobre, économe, elliptique, méditatif, faisant de cette sensibilité barbue une simple richesse de plus sur sa palette, qui reste canalisée à travers une méticuleuse science du beat - non pas se conduisant comme voiture-balai mais comme explorateur - qui lui aurait parfaitement valu sa place hier sur le label Mille Plateaux ou Ad Noiseam.
Probablement tout cela explique-t-il comment Lash Back peut ainsi s'avérer un disque qui vit et va sa propre vie, à la façon d'un animal sauvage, et dans le même temps infléchit commodément ses sinuements grinçants et feulants pour vous y laisser glisser la votre, avec hospitalité, l'y couler en ses creux comme contre un sein plein d'instinctive et muette empathie, pour y dormir pelotonné, et rêver douillettement.
"Je suis le chat qui s'en va tout seul, et tous les lieux se valent pour moi", disait le poète.

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