lundi 6 juin 2016

Sumac : What One Becomes

Pour une fois, j'ai envie de trouver qu'on ne fera pas mieux, pour décrire le phénomène ci-contre, que : "post-metal". Enfin, pour être exact, deux ; la première, c'était pour Secret House de Jodis : comme on le sait, Aaron Turner était également dans le coup et c'est l'un des meilleurs disques à compter dans cette catégorie - ceux avec Aaron dans le coup.
Il faut reconnaître à cet homme une qualité autre que celle de tête de Turc toujours toute trouvée : celle d'incarner à merveille - et ce, car je vous vois venir, non comme un phénomène de société ou une victime de la mode, mais par son œuvre, au sens le plus actif - le délicat préfixe. Quoique, à y songer, "alter" soit peut-être plus approprié, ou nuitdebout-core.
En l'espèce, on est tellement dans le post- que cet album de Sumac fait tout d'abord penser à un genre de Godflesh qui nous viendrait du futur ; d'un futur apaisé comme l'un de ces films de science-fiction où les teintes blanches et fleur de lait prédominent, pleins de gratte-ciel immenses aux silhouettes de longilignes pédoncules, de véhicules individuels volant sans bruit aucun dans un écosystème gouverné en paix par l'homme - enfin, vous voyez ; un genre de version crémeuse de Greymachine, vaguement re-tonifiée par une perception typiquement hardcore new-school (voire new-new-school - post-new-school ?) des choses, qui peut paraître gâcher tout le potentiel vitrificateur attendu de cette musique supposée sans pitié - et pourtant étrangement parente, justement, de celle du premier Jodis, porteuse de la même étrange sensation de vide post-mortem (qui était un peu à l'intersection de Sink avec Troum) apaisant comme, a-hem, l'océan, tout se recoupe, vous voyez ?
Du coup, What One Becomes, avec sa façon de partir genre TRÈS haut dans une expérimentation conceptuelle disproportionnée à son metal de matériau tout en sonnant tout du long comme si c'était fait dans une totale dévotion au non-sens bourricot 200% candide, s'avère être à peu près ce que, sans aller évidemment jusqu'à se l'imaginer aussi précisément (à quoi serviraient les artistes, sinon ?), l'on a toujours attendu, disque après disque (oui : on est un peu neuneu, à ses heures) de Black Sheep Wall - d'autre qu'Admiral Angry, s'entend ; pour autant que l'on admette qu'il reste encore quelque chose à dire et une place à prendre, dans la petite fenêtre de tir émotionnelle de cette incongruité qu'est l'abstract-beatdown : celle de la version détachée, lavée (Jodis, a-t-on dit, et on en retrouvera là les effluves de baléarique drone-americana bien plus puissamment apaisants que l'éreintant Oceanic de qui l'on sait) de toute colère, de la chose.
Si on y réfléchit, d'ailleurs, c'est d'autant plus normal à la lumière de l'impression première qu'on a eue devant la chose, que cela vient confirmer : davantage qu'avec le "hardcore" des groupes dont viennent les membres de Sumac et dont on retrouve évidemment des traits, What One Becomes a des choses à discuter avec Selfless, dont il paraît un descendant d'un futur lointain mais non moins certain, sous les fleurs blondes de sa barbe éco-amicale. Un descendant qui, avec la teinte dévitalisée de ses guitares et de son éructation, semble ne chercher pas une seconde à être sombre, pas davantage qu'il ne semble pétitionner, comme tous les innombrables emmerdeurs de Rosetta, Old Man Gloom, Isis, Atlas Moth et que sais-je d'autre encore comme abjections envers l'univers, la moindre emphase épique de l'homme confronté à la sensation des éléments et tout le tremblement. Sumac paraît véritablement seul dans sa bulle imaginaire, très loin de tout, bien au-delà de toute course au désaccordage thermonucléaire - sauf à imaginer le fameux chercheur fou qui, resté trop longtemps à tripatouiller ses boutons à la recherche de la dite arme ultime, a fini par la trouver par erreur et faire péter toute la planète dans la seconde, et se retrouve là comme un nigaud le seul à pas s'être aperçu qu'il n'était plus qu'un tas de cendres même pas dispersées tant la fulgurance du machin a été aveuglante - et continue à se gratter la tête et griffonner des calculs avec le doux sourire soucieux du savant fou, à l'appétit inextinguible de questions qui va avec.

Enfin, tout ça pour dire, vous l'avez compris : encore heureux qu'ils ne m'en font pas passer à la médecine du travail, des tests de Rorschach.

Parce que le problème, évidemment, c'est que tout ce que vous venez de lire ne se rapporte qu'à quelques écoutes obsessionnellement focalisées sur Aaron Turner et à ce dont elles ont déclenché le feu d'artifices de fleurs de cerisier dans mon imagination.
Mais l'on ne peut ainsi éternellement parvenir à ignorer qu'il y a deux autres musiciens avec lui, et qu'ils ne le voient pas de cet œil ; le guitariste surtout, qui a joué dans Botch et These Arms Are Snakes, ce qui s'entend : sur du Botch ou du These Arms Are Snakes, cela ne poserait pas de problème ; sur du Black Sheep Wall, en revanche... Cette aérienne guitare a un peu l'effet d'un malencontreux courant d'air sur le sus-mentionné homme de cendres.

2 commentaires:

Raven a dit…

"nuitdebout-core"

argh, plagieur par anticipation !

gulo gulo a dit…

Je te cède les droits à prix d'ami si tu veux : je préfère alter-metal.