mercredi 20 juillet 2016

MoRkObOt : GoRgO

Sérieux ? Lightning Bolt ? Un seul Lightning Bolt n'est-il pas déjà assez épuisant, faut-il vraiment que d'autres groupes en jouent aussi ?
Soyons honnêtes, c'est la pensée qui m'est venue immédiatement aux premières notes de GoRgO, et a failli être cause que je passasse à côté de la dernière partie du disque, dont nous parlerons sûrement plus bas. Heureusement, en insistant rien qu'un peu on discerne bientôt, sous l'éreintante cavalcade de l'aigrelet et des riffs qui décapent l'émail des dents, une joviale élasticité digne du Primus des Mers de Fromage et du Soda de Porc, voire d'un Meshuggah qui se serait enfin décidé à se lancer plein pot dans la musique de kermesse, envoyant comme des quilles dinguer Chrome Hoof et Don Caballero sur son passage de taureau folâtre.
Oui, MoRkObOt démontre un talent non pareil pour rendre tout festif, même les riffs paraissant joués à la perceuse - en plus de ce talent, non moindre mais qu'il partage avec au moins les deux groupes sus-cités, pour brouiller de magique façon la distinction entre funk et metal (oui : metal, puisque GoRgO l'est au moins autant que le dernier Lightning Bolt ; metal comme des copeaux de métal qui se constituent en essaim de frelons), chacun effaçant ses défauts pour un commun mieux-disant aussi ultra-compact qu'ultra-bouncey. C'est même probablement ce que MoRkObOt, au moins ici, possède de plus que les autres groupes italiens labourant dans un champ similaire (jazz-core ou ce que vous voulez) : une manière d'art de la juste mesure, aussi étonnant soit-il pour une musique qui doit posséder au moins les apparences de l'euphorie sauvage la plus débridée, un savoir-garder le cap, qui est impératif lorsqu'en tous cas l'on ne possède pas le sang africain de Mombu, à qui tout ou presque est permis - contrairement à Zu, qui ennuie facilement... ou MoRkObOt sur l'album antérieur que j'ai connu, et qui avait fini à la revente - lorsqu'il s'agit de battre la campagne en sautant comme un chien fou... tout en - rien n'est aussi simple, petits malins - ne se verrouillant pas de trop dans une trajectoire de char d'assaut - ce qui arrive également à Zu, mais vise surtout Shining, pour laisser un peu les Italiens tranquilles. Et GoRgO, toujours aussi étonnant soit-il, et peu apparent au début, des écoutes et du disque - mouline une musique aérée, oui Monsieur, dont le funk dru et d'acier pourtant se respire, contrairement à l'importune neige de copeaux tourbillonnants qu'étaient leurs disques précédents : au cas où vous vous demandiez si je voulais dire qu'on pataugeât ici dans une flaque de gentille médiocrité façon Zolle : on n'a pas par mégarde cité Don Caballero, dont MoRkObOt rappelle la façon de ne jamais oublier, cependant qu'on joue les papillons papillonnants, de régulièrement aplatir ceux qui restent cloués au sol, à grands coups d'écrase-merde.

Vous dites ? Et la fameuse dernière partie ? C'est celle où (avec le grondant "Ogrog", et son genre de deathcore gonflé à quelque hélium muté) l'on s'aperçoit que depuis en fait quelques minutes déjà, subrepticement l'orage s'amoncelle au-dessus de la kermesse, sous le couvert du crépitement général, que les joyeux droïdes qui emportent tous dans leur toupie depuis le début commencent d'avoir les dents qui poussent et le regard qui se fige dans une fixité dangereuse, et que Meshuggah commence à ressembler à Flowers of Romance (revenu du futur), le groove permanent autant qu'il est disloqué de prendre de bizarres reflets broadrickiens, le tout bien entendu sans jamais avoir la politesse de franchement et explicitement verser dans la déclaration d'ouverture de la bagarre ou la curée, d'ailleurs bientôt les voilà qui, on ne sait au juste si pris au piège de leur propre pouvoir électro-magnétique de griserie, ou à la façon d'insectes engourdis par la montée de la nuit, commencent de se perdre dans l'étourdissement, la torpeur, la stupeur et toutes ces sortes d'états éclairés et d'entre-deux ; et que Flowers of Romance commence à ressembler à Heavy Lids voire Ghosts, d'étranges barrissements mi-plaisir mi-angoisse de s'élever du brasillement qui s'apaise, jusqu'à ce que peu à peu le disque semble s'éteindre - sans s'éteindre, justement - se clore - sans se clore, justement - sur une lente et molle pluie de lucioles, une ascension de chuchotis mi-menace mi-promesse enjôleuse, au point que tant qu'à faire dans la référence italienne on imaginerait presque une version à l'érotisme plus féérique mais non moins capiteux de "Douce Nuit", rien que ça, pendant les dernières secondes du disque brusquement grosses de regret, de mystère ravivé et de langueur. Ce qui en fait un peu plus, et autre chose, que ce qui était déjà probablement l'un des meilleurs albums - à part ou avec ceux de Mombu, eux aussi un peu autres - dans ce style si prisé en Italie et si balisé. Et pour le coup on adhère, sans retenue ni l'avoir vu venir, à cette mythologie extra-terrestre qu'ils se sont inventé autour - tant pour l'aspect potache de la chose, que pour celui de cartoon qui fait peur.

Alors après, si ça peut leur faire plaisir de jouer une nouvelle fois les coglione, et rendre un hommage visuel aux Sex Pistols, autant vous dire que c'est peccadille.


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