jeudi 29 septembre 2016

Bölzer : Hero

Si Neurosis était Ekpyrosis était Killing Joke était un Diocletian du Pôle Nord était Caronte était Bolt Thrower était Primordial était Bathory était Urfaust était Jumalhämärä était Absu... Je vais avoir du mal à faire entendre mes cris d'alerte, et à ne point pâtir du syndrome de qui trop a crié "au loup", mais... certains disques vous confrontent vraiment à l'impuissance d'un pli trop pris de toujours employer en guise de vocabulaire des analogies. Dans le cas de Bölzer, c'est la brute et indivisible simplicité, l'entièreté de leur musique, semblable à celle d'un météorite mal embouché, qui défie toute prétention sérieuse à les rapprocher de qui que ce soit, sauf à jouer les pisse-froid et vouloir tout réduire à du déjà entendu ; il faut donc bien que vous croyiez qu'on ne pense en fait à aucun de tous ces groupes, sinon comme on se cramponne au mirage d'une voix qu'on a cru croire entendre, loin au milieu des mugissements d'une tempête aux bourrasques dignes de Ragnarok ; le genre qu'on se fait mal à l'oreille à force de la tendre, avec pour seul résultat de ne pas davantage l'entendre à la fin qu'un ultra-son : avec l’œil d'un esprit en pleine désorientation.
Elles ne sont que théoriques, ou poétiques, les raisons très légitimes qu'on peut trouver de citer chacun de ces noms entassés plus haut, auxquels strictement rien de concret et de trivial (à moins précisément d'être pusillanime jusqu'à la furie) ne relie l'abrupte boule de fourrure rêche qu'est Bölzer : Neurosis simplement pour le caractère (et non les traits) d'étrangeté barbare de la musique que l'on découvrait avec Enemy of the Sun (celle-là aussi, je vais finir un jour derrière les barreaux pour la fréquence à laquelle je la dégaine, et pour avoir l'aplomb chaque fois de prétendre que les groupes sont rares qui la méritent) ; Urfaust pour l'âpreté minérale et l'allégresse sauvage de cette voix dont la rudesse des accents ne laissent guère ensuite à citer d'autres que Lemmy et Jaz Coleman ; et ainsi de suite. Sous un autre angle, Bölzer ne s'apparentera qu'à ces groupes qui n'eurent pas cure de ce qui se faisait ou ne se faisait pas parce qu'ils ne paraissaient pas le savoir, du fond de leur lamasserie au-dessus de l'océan des nuées : Celtic Frost, Cardinal Wyrm, Intronaut, Gigandhi, Valborg, Root...
La musique de Bölzer par l'osmose frappante qu'elle entretient entre une rugosité d'allégresse épique quasi-préhistorique, en tous les cas au moins viking, et une aura qui la fait ressembler à un boulet tombant du ciel depuis une lointaine galaxie, ne me laisse guère d'autre choix qu'en référer encore à Warhammer 40k - mais en même temps : on parle de metal, oui ou non ? - et plus spécifiquement aux Space Wolves, dont le nom seul devrait du reste en dire bien assez à votre imaginaire, quand bien même vous ne seriez pas initié au dit univers - vous feriez pourtant bien de l'être, si vous écoutez du metal. On pourrait encore risquer un Potentiam venu du futur, pour tenter de dire la rudesse débonnaire et lumineuse de la chose ; ou plus simplement peut-être parler de la subjuguante jeunesse qui irradie de cette musique - laquelle réussit au passage, avec son paganisme exalté et tourné vers les seules étoiles, à démanger du besoin de caser quelque part, aussi, une référence à Sixth Comm, ben tiens, vous pensez si je vais m'en priver - y a Dead Can Dance pour le même prix, je vous le mets aussi ?En un mot comme en cent, une musique si totale et totalement épique, si cohérente et compacte dans tout ce qu'elle charrie qu'on a envie de l'étiqueter "metal", tout court et pour faire moins pompeux que pan-metal - avec la nuance que, contrairement à au hasard Mastodon, auxquels on a attribué le même rôle fédérateur, ce minerai-ci vient d'ailleurs, et ne semble pas fait pour unifier des multitudes : plutôt quelques clans illuminés, déjà perdus loin de la civilisation sur leurs alpages.
Ou, en plus court, un disque qui porte bien son nom et la simplicité brusque de celui-ci. Les âges farouches et la fin des temps réconciliés dans un peplum rafraîchissant et désaltérant comme une grande chope d'eau-de-vie de cailloux, enivrant comme courir et bondir au milieu de - avec - une avalanche. "See you on the other side", sont les mots sur quoi l'album s'achève. Le dernier arrivé est un empaillé.

samedi 17 septembre 2016

Cristian Vogel : The Assistenz

Toujours faire confiance aux vieux. Qui a besoin d'Andy Stott et autres Actress ? Quand il suffisait d'attendre (quant à moi je suis très patient, lorsque je suis confiant) que ce cher vieux moineau renoue un peu avec une veine qu'il n'avait plus réellement explorée depuis le surnaturel Specific Momentific - ou plutôt inverse les proportions qui régissent la plupart de ses disques, lesquels contiennent toujours un morceau de techno-ambient frigorifique telle que je l'affectionne déraisonnablement, au milieu de ses nombreuses pistes dans le goût d'un Zen Paradox en plus mental, certes fort estimable et ingénieux, mais moins précieux à mes oreilles, tant Vogel paraît en avoir donné le meilleur cru dès Body Mapping - et nous serve le ci-devant album, où une piste d'abstract-acid pour dancefloor mental paraît à demi égarée au milieu, donc, de tout un album qui semble comme qui rigole remettre au goût du jour - que je ne connais pas, mais le traitement des infra-basses et des rythmiques ici sent au moins autant la modernité et la technologie récente, que la parfaite maîtrise des façons anciennes de faire précipiter le beat pour faire franchir les paliers de réalité, et croyez bien qu'il en faut, de la maestria pour ainsi brouiller les frontières entre Starfish Pool, Laurent Hô et Somatic Responses... brouillard, il s'agit bien de cela, et givre également - la bonne vieille techno de l'ère Mille Plateaux et consorts.
La vérité ? Ça fait zizir.
La pochette, en revanche, beaucoup moins, Cristian ; je ne suis vraiment pas content.

mercredi 14 septembre 2016

The Wounded Kings : Visions in Bone

Le doom (traditionnel, s'entend : je ne vous parle pas de monoriff accordé en tough-drone majeur, c'est triché) peut être une rigoureuse dégelée ; comme se faire démolir à coups de canne par un cadavre en redingote et qui glousse, au détour d'une ruelle dont les flaques scintillent comme dans un conte fantastique. Ou comme on redonne une fraîcheur à l'expression "mettre une danse". Ah çà ! pour valser, ça valse.

La version officielle de l'histoire a beau être que l'album n'était pas supposé être la conclusion des Wounded Kings, difficile de ne pas le voir comme expulsé en tant que tel, tellement sa longue et langoureuse éruption de violence liquide ressemble à un feu d'artifice et un grand rire final, où se condense une énergie suffisante à plusieurs vies d'un groupe, et si celui-ci avait l'intention de continuer après ça, on ne peut qu'être perplexe - et avide - quant à savoir la suite qu'ils imaginaient à pareil disque, même vaguement. Visions in Bone, on ne me l'ôtera pas de l'idée, n'a pour seuls vagues parents que des disques de groupes qui tiraient leur révérence et un feu d'artifice par la même occasion, en plein dans la bouche de leurs auditeurs - nommément ? Ramesses et Pulling Teeth.

dimanche 11 septembre 2016

Wovenhand : Star Treatment

Il aurait dû le faire il y a bien trop longtemps, mais peu importe : il s'est décidé enfin.
Il a rompu toutes les amarres, tout abandonné en plan derrière sans laisser d'adresse ni prévenir personne ; tout ce qui pouvait évoquer le superflu et le bouffi, et ça faisait beaucoup. Il a chaussé une paire de lunettes d'aviateur, un vieux chapeau dont la dolente robustesse paraît avoir surclassé déjà et laissé au cimetière plusieurs propriétaires, acheté une vieille guimbarde décapotable de même trempe, sur le critère principal qu'elle possède un lecteur de cassettes pour y glisser sa seule munition : une vieille compilation de Johnny Cash ; il a jeté sur le siège passager sa seule compagnie utile : un livre de poèmes de Jim Morrison aux pages jaunies et cornées ; et aussi un pochon de mexicains dans la boîte à gants, pour les nuits glacées dans le désert. Il est onze heures du matin, il fait déjà trente-cinq degrés à l'ombre sur la route qui se perd au loin vers l'Ouest des pionniers, vers Joshua Tree et encore au-delà - et il n'y a pas d'ombre, pour s'abriter du regard divin du ciel presque blanc assourdissant. L'heure est parfaite pour prendre la route, comme on embrasse ce même ciel, sur la langue le goût métallique du présent infini.
Pour la première fois depuis des années, Andrew Eldritch se sent bien.

mercredi 7 septembre 2016

Nag : Nag

C'est bien triste à dire, mais la chose en est une mathématique : il n'est pas question d'une insuffisance de ma part, d'une incapacité de mon corps à tolérer ce type de musique (on verra lequel, et comme ce type de soupçon eût pu être justifié) très longtemps - ce qui représente une durée variable d'un jour à l'autre, d'une humeur à l'autre.
Non : chaque fois que je regarde l'horloge de l'album et le titre du morceau qui casse l'ambiance - laquelle ne revient plus jamais - c'est la même chose que je lis : "The Last Viking" - même si un autre pic de navrance dans cette morne fin d'album qu'il inaugure est atteint avec "Ancient Wisdom".
Mais alors, avant cela (piste 8 sur 13 : puisque, n'est-ce pas, on est déjà acculé aux tristes comptes), pardon ! quelle ambiance et quel surnaturel brio virevoltant, dans cette manière de cousin fastcore de Haust, chez qui les morceaux skaters des derniers Ceremony (avant leur virage The Smiths calamiteux, s'entend) semblent brutalement possédés - électrocutés - par la fureur hallucinée de Dodheimsgard.
Ça secoue, à tout le moins. Ce qui s'appelle revisiter la figure typiquement black metal de la tornade gelée qui vous passe dessus - et proposer une nouvelle définition de la fraternité entre black metal et punk rock, aussi.
Les bons comptes font les bons amis, dit-on. A vous de voir si vous êtes amis de Nag.

lundi 5 septembre 2016

Cowards : Still

Tiens : et si cette fois, pour le groupe avec lequel on allait pomper l'air aux Connards, on prenait Plebeian Grandstand ? Après tout, Still joue de nouveau ultra-dru sur le registre black de leur hardcore chaotique (pour le coup je comprendrais presque cet ami néo-zélandais admirateur du travail de Francis Caste, qui rangeait Rise to Infamy quand je le lui ai recommandé dans les albums enfants de Converge : du Converge, à la rigueur dans le noir, mais qui serait resté bloqué sur Hell Militia plutôt que Slayer ?), et puis déjà à l'époque où l'on avait tout d'abord détesté Shooting Blanks and Pills, on avait bieeeen pensé à Deathspell Omega.
Qu'est-ce donc qui fait que, si l'on compare ces deux groupes qui, en exagérant à peine, jouent tous deux du black post-orthodoxe avec des traces fantomatiques de hardcore - l'un nous paraît plus dangereux, menaçant comme une haleine au ras du visage, que l'autre ? Cowards, puisque ce sont eux qui ont ma faveur, non seulement de toute évidence parce que le hardcore y est moins fantomatique, moins en savant filigrane invisible, mais aussi parce que (est-ce seulement autre chose ?) la sensibilité emo - l'émotion, sous sa forme changeante et vivante, car le black metal ne connaît la plupart du temps que le mépris et la momification - elle aussi ; et que c'est cette passion, ce désir, douloureux, qui hurle de partout et se tord dans les fureurs de ses démangeaisons, qui fait tout simplement que Cowards va vers vous au lieu de vous regarder. Plus simplement encore, quand Plebeian Grandstand - pour liquider une référence au bout du compte mal choisie (comme toujours avec Cowards, qu'on a toujours un peu tort de voir comme un groupe qui ressemble autant à d'autres qu'il y paraît) - joue du metal, urbain autant que vous voudrez mais du metal, Cowards joue du hardcore : embroché comme un genre de fakir taré d'autant de tringles d'acier que vous voudrez, mais de hardcore ; si vous préférez, du black punky comme un pou, nuisible comme pas permis, et doomy-aggressif avec ça, au point que décidément, je vais leur lâcher la petite comparaison avec Creeping qui me démange depuis tout à l'heure : la musique de Cowards est pour sûr beaucoup moins portée sur la forêt et le lycanthropisme (quoique... lorsque déboule l'homme du Calvaiire et des chandails pleins de dents, l'abominable petit homme des bois de Laval...) que celle de Pavlovic et sa meute de cadavres aux yeux qui luisent dans le noir, mais certainement pas moins sur les ambiances de lune rousse ; comme qui dirait la traduction urbaine de ce cri de Nazgûl plus sadique que l'original.
Comme on ne va pas passer la nuit, qui va être longue comme toujours avec eux, à jouer à Pif et Hercule (lequel comme chacun sait est renoi et encule Pif), on ne va pas s'emmerder à dire qui est le plus subtil, chacun choisira son camp, entre le savant et le traîtreux. Cowards, donc, brouille les pistes entre hardcore et black metal, à tel point que le nom parisien qu'on va avoir cette fois l'envie de citer n'est pas celui qui toujours leur pend au nez, mais plutôt Aosoth - et même pas tant pendant les blasts, que les coups de freins langoureux qui, Dieu bénissent, sont plus en nombre que jamais, et bien dirigés droit dans le caniveau, lieu dont Cowards avec Still toujours davantage fait son lit, et son décor d'élection, avec un engagement plus entier et fervent que jamais.
Vous me direz, je suis vachement convaincant à vouloir à toute force vous les faire voir hardcore tout en ne citant que des groupes de beumeu ? Pour sûr, s'il faut absolument citer des groupes de punk extrême, il faudra aller chercher uniquement dans les groupes de hardcore funèbre, les Daggers, les Cult Leader et les Early Graves... et au funèbre ajouter le morbide. En même temps, vous êtes au courant qu'y a un mec d'Eibon, chez eux, oui ? On parle forcément de quelque chose d'aussi hybride et insaisissable que plein de dents. N'est-on pas chacun, très ordinairement, un peu plus que ce que l'on mange ? Il y a, pour sûr, quelque chose de la sauvagerie sanguinaire du black metal dans Still, et le même souffle lourd de la bête que chez Creeping, dans les ralentis comme dans les accès de furie, ou le glapissement glaçant des larsens ; du black metal en civil, alors ; car si la violence de Still me fait penser à quelque chose, c'est surtout au paisible dernier plan du Silence des Agneaux, ce soir d'été tranquille dans lequel paisiblement se fond Anthony Hopkins, libre entièrement et vierge, supposé mort ; des gens normaux, sans hypothétique part de ténèbres à purger, aiment-ils à se décrire, et je les prends volontiers au mot, puisque j'aime à croire que la folie est l'état de n'importe qui, temporairement ou pas, qui cesse de douter des ficelles qui agitent la marche du monde ; et pendant les quelques minutes où il vous fait le coup de l'évier, Still vous débarrasse de tous doutes, et vous montre l'absurde mêlée où vous êtes, de juste un peu plus haut que d'habitude, tout en vous susurrant dans l'oreille ses commentaires narquois - il est bien question de caniveau en vérité : de celui où sans le voir on nage sa vie entière : vous voyez, rien de bien surnaturel ou maléfique, rien que de très normal et quotidien. La folie pour autant que le mot ait un sens, germe sur le quotidien le plus normal. Ah, ils n'aiment pas bien non plus les étiquettes et les épingles à papillon qui voudraient les attacher à une musique de la forêt ?  "Paris' most nothing", hein ? Ça tombe à merveille : on parle ici d'une forêt qu'on connaît tous depuis l'âge le plus tendre : loup y es-tu, m'entends-tu, que fais-tu ? Et on connaît tous depuis tout aussi longtemps le plaisir qu'il y a à jouer à ça. Et si Cowards à la fin c'était un truc très simple, candide et naturel, comme de la bidoche ? C'est pourtant pas faute d'avoir été prévenus.
Voilà ; plus prosaïquement on tient là probablement - sans manquer le moindrement de respect aux galipettes dans le verre pilé de Rise to Infamy, à ses dédales de ronces, ses miaulements inquiétants, sa façon propre à lui d'être non moins inclassable, ses riffs hallucinants, tout ce qui fait qu'il mériterait une troisième chronique, BREF - ou à la nuit hagarde couleur gnôle de Hoarder, ou leur ôter quoi que ce soit de leur précieuse valeur - des châtaignes qui constituent la plus décapante salve des chats de gouttières de Cowards : sinon le plus limpide dans ses intentions (restons sérieux : Cowards ? limpides ? d'ailleurs c'est la particularité des mecs normaux, de ne l'être pas, contrairement aux psychopathes du hardcore négatif dont on sait toujours quoi attendre, le pire évidemment et la destruction du monde moderne au petit déjeuner tous les matins pour commencer du bon pied) du moins dans son impact, d'ailleurs si vous êtes adeptes du terme "imparable" et ne le confondez pas sottement avec "tubesque", c'est le moment de le placer, c'est au point qu'à les entendre pour une fois moins retors on les comparerait presque plus légitimement à... non je ne l'ai pas dit : disons que le terme "rouleau-compresseur" décrit assez bien la limpidité dont je vous parle, une fois la chose enrubannée dans du barbelé ; la chose en étant une expéditive et qui pourtant dans les bornes de son format compact parvient à prendre le temps qu'il lui faut pour s'étaler sur ton museau, dont même la preste rouste qu'elle constitue tire d'autant plus de fraîcheur vivifiante de sa concision qui est en fait concentration dans le pilonnage, qu'il se fasse dans les virevoltes où les caresses à l'enclume - et encore d'autant plus par la façon dont elle se conclut, sur ce qui est à la fois un brutal appel d'air faisant oublier (un peu) toute la touffeur qui la précède, et un coup de marteau supplémentaire sur le clou - qui se trouve être posé au sommet de votre tête.


Car bon, voilà : à la fin, il y a la reprise de The Horrorist.
Est-ce qu'on peut, une énième fois et gâchant ainsi le silence qu'on avait réussi à faire sur le fameux nom pour une fois, comparer cela à Kickback, donc, reprenant Geto Boys ? Sûrement, d'ailleurs Kickback a inventé le concept de reprise, c'est bien connu. Mais :
- Est-ce que ce n'est pas autrement plus décoiffant et moins téléphoné comme idée, Oliver Chessler que Geto Boys ?
- Est-ce que ce n'est pas mortellement réussi, cette espèce de groupe de hardcore corrosif, pollué, strident (mon dieu la basse, cancérigène au dernier degré, bon sang ce riff qui n'est qu'une tige de rouille, doux Jésus cette batterie, moqueuse, moqueuse... vous croyez que c'est donné à tout le monde, de jouer de la techno sur une batterie, et que ce soit aussi bestial ? demandez donc à Paul Ferguson, s'il galère pas comme un chien...), qui vous joue de la house à coups de clé anglaise ?
- Est-ce que le morceau n'explose pas, comme on lâche un langoureux renard, de l'appétit carnassier de le jouer ?
- Est-ce que mon cerveau n'a pas vicieusement bien fait d'oublier, dans un de ses recoins poussiéreux, que les ladres m'avaient confié vouloir la faire, en certaine brumeuse nuit dans les montagnes - afin que je puisse profiter à plein (fouet) de l'extatique surprise de reconnaître les premiers mots de la chanson ?
- Est-ce que leur version n'est pas au moins aussi glauque et horriblement réjouissante que celle de l'affreux Monsieur Chessler ?
- Est-ce que la chose n'était pas faite pour eux et pour le ton, dans tous les sens du terme, de leur odieux guitariste ?
- Est-ce que la chose n'est pas salissante comme du DJ Rush en très grande forme ?
- Est-ce que rayon hardcore, ça se pose pas juste un peu là - comme une tête de chat mort énucléé ?

A toutes ces questions, la réponse est : PUTAIN, OUI.
En voilà du Grand Méchant Loup de la forêt de gratte-ciel, pour clôturer à point un petit disque, brusque comme une mandale, avaleur comme une bouche d’égout, bien à l'image d'une journée dans une grande ville.

A part ça, on trouve également une reprise de Police, sur Still ; je ne dirai dessus rien, je ne connais pas l'originale, mais elle ne PEUT PAS ressembler à ça, c'est une chose sûre ; ne serait-ce que parce qu'elle déchire.
On n'y trouve pas toutes les autres, de reprises, qu'ils m'avaient confié comploter, ladite nuit dans les bois, et sur lesquelles je continuerai donc de préserver un secret de conspirateur en espérant qu'elles voient le jour.

Sordide : Fuir la Lumière

Comme il faut bien partir de quelque part (de même qu'on se lève le matin, du pied qui vient et non en se livrant chaque fois, en guise d'obligatoire ablution préliminaire, à une méditation en règle sur l'état des lieux de l'humanité depuis les origines, et après avoir dûment pris une position philosophique claire et ferme en conséquence), non seulement pour aborder une chronique autour d'un disque (on ne chronique pas les disques, à mon sens, pas comme on en fait le banc d'essai dans la presse automobile et le webzinat), mais également pour aborder la rencontre avec un album : bien figurez vous que j'ai justement, peu de jours avant d'entendre Fuir la Lumière la première fois, enfin remis la main sur un exemplaire du As Happy as Possible des Thugs, que je n'avais plus eu l'occasion d'écouter depuis une vingtaine d'années au jugé. Et que j'ai trouvé cela un heureux hasard.
Que Sordide jouent le black comme on joue du punk, ce n'est pas à rappeler... sauf si c'est pour le dire différemment, l'observer sous d'autres angles ; en concert par exemple, on dirait du punk ouvragé, sans perdre un iota d'hivernale fureur, voire le contraire, par... les gueux érudits de musiciens qu'ils sont après tout, du punk médiéval savant, minutieux autant qu'il est écorché vif, bref : on n'est pas là pour parler des concerts de Sordide (qui sont très très bien, j'en ai vu deux, merci), quand bien même Fuir la Lumière leur ressemble beaucoup. Et donc, il y a quelque chose, si lointain soit-il, des Thugs chez Sordide, dans la cousine façon de faire de l'extrême avec des émotions un brin rustres et grises, et pourtant riches en granulosité, de donner justement un grain invraisemblable, vertigineux, qui vous engloutit, au terne désespoir des provinces d'en France...
Disons comme quelque chose qui serait à une hasardeuse intersection d'un certain noise-rock écorché, et de The Arrival of Satan. Car, n'est-ce pas, même le vieux fou que je suis ne viendra pas vous soutenir qu'il y a tangiblement du Thugs ici, même en ne gardant comme il était sous-entendu que les morceaux les plus obsessionnellement répétitifs et stridents qui, on s'en doute, ont ma préférence ; et Sordide descendent fouiller dans d'autres émotions, rien qu'un peu plus féroces... mais d'un autre côté, le dernier (et seul que je connaisse) album de T.A.O.S me fait irrépressiblement penser à Kill the Thrill et au son limite industriel du noise-rock corrodé de la France des années 90, encore à peine fraîchement émergeant de la scène alterno : on n'en sort pas. Sordide, indiscutablement, est un groupe de black metal unique, l'étant assez pour évoquer la quintessence du true - alias le vieux Darkthrone - tout en parvenant à faire jaillir de ces trémolos, non pas les habituelles images de blizzard, mais celle d'une cruelle pluie bien française qui vous mine le moral jusqu'aux os et qui font tomber la nuit sur le plein midi : là-dessus, pas de doute sur la présence du guitariste d' Earth's Disease et de sa calme tête de mule, de sa singulière façon de valser dignement bourré, même si elle n'est pas tout à fait la même ici non plus, vu que la section rythmique, différente, n'est pas constituée de petits caractères. C'est du reste un peu cela qui rapproche un groupe comme Les Thugs de The Arrival of Satan, cette capacité à vous plonger dans le vif du vécu, au cœur du quotidien, au ras de sa texture, au plus près de son ressenti crépitant sans début ni fin - plutôt que de vous dresser les grands tableaux pompiers du metal. Le quotidien sans fin est bien autrement sans merci que tous les tableaux volés à Gustave Doré ; on me rétorquera que les dragons et les démons sont des métaphores ; je répartirai que Sordide est trop las et ulcéré pour les métaphores merveilleuses et leur onctueuse politesse.
La crudité, à commencer par celle de leur sonorité si proche du noise rock (mais aussi tout simplement le caractère patibulaire en soi d'un morceau comme "L'Ombre", qui relève d'une menace dont peu de beumeu est capable : cette partie de basse, c'est quasi du Unsane... mais sous les traits d'une cadavérique et médiévale maigreur inconnue de ces derniers, et puis quant aux stridences de scierie qui nimbent son commencement, et à ces macabres tambours de conclusion... bref), est ce qui caractérise Sordide, bien plus qu'elle ne le fait des grimés qui enregistrent leurs répétitions depuis la grotte d'à côté ; le ton sur lequel ils s'adressent à vous, la couleur de ce dont ils vous veulent abreuver. D'un point de vue métallistique, attention, Sordide sont sur-crédibles, et administrent une raclée en règle comme on n'a pas si souvent l'occasion d'en manger. Mais ils dépassent de ce strict cadre, respirent bien trop grand, avec trop d'appétit et de rage pour s'enfermer dans un carcan de métaphores, de champ sémantique obligatoire, de ton, de ce que vous voudrez - est-ce qu'on dégueule dans les pointillés ? - que ceux-ci ressortissent au true black, au black'n'roll, au black punk, au punk rock, ou même au post-black, dont on trouve çà ou là quelques éclairs d'effronterie, comme en passant, juste parce qu'il n'y a pas de frontières si ce n'est pour les piétiner avec ses boueux godillots de gueux... De ce point de vue, pour sûr Fuir la Lumière donne un nouveau sens - et ce qui importe plus : une nouvelle fraîcheur à la dénomination "raw black".
A tout prendre, c'est mieux ainsi : sans la précision "metal", qu'elle soit au sens stylistique que comme stricte notation de matière, même si on en trouve des textures (car Fuir la Lumière est aussi métal que l'est une scie) : on est davantage dans la rouille, ce qui m'arrange, puisqu'elle est l'étreinte de la pluie et du métal et puis aussi que cela nous rattache à certain grandiose morceau de Darkthrone, datant de pile la période où ils faisaient la jonction entre true black et punk (tiens, on n'a pas parlé d'une scie à l'instant ?) - seulement le noir, couleur de l'orage qui vient, et pour le qualifier le cru, l'amer - et l'acide aussi, parfaitement, ce n'est pas pour rien qu'on parle des limites des métaphores - lesquelles, on l'a dit, concernant Sordide, qu'on imagine volontiers faisant des lettres de la manière dont Amebix forge ses propres armes... Quel besoin, du reste, de métaphores obscures, qu'elles soient la dépravation ou la démonologie, quand vos desseins et vos dégoûts sont si explicites, l'obscurantisme si grimpant autour de vous, vos démons si réputés, et le black metal par ses seules harmoniques symbole si parfaitement approprié - la rébellion, ça vous dit quelque chose ? Fuir la Lumière, il s'agit bien de cela ; rappelez moi comment on appelle le Moyen-Âge ? Bref.
Vous aimez les raccourcis expéditifs et percutants ? S'il était un disque nommé Colère Sardonique, écrit en France en 92 (loin de moi l'idée de dire que la province c'est 1992, hein ? n'empêche que mes potes vieux punks de Saint Etienne aiment beaucoup Sordide) sous le coup de prophétiques hallucinations sur le millénaire à venir et sur la Géhenne où la course du Saint Progrès allait nous enfoncer, à en faire paraître riante la nuit yuppie des années 80... il ressemblerait étrangement à Fuir la Lumière ; en moins tortueux ; en moins littéraire. Non, ce n'est encore pas cela, décidément : Sordide contient bien trop de choses, dans son black metal qu'on a envie de bombarder black metal de rue, mais alors de ruelles aux figures de sentiers, plus inextricables et inquiétantes que toutes les forêts du black à chapeau pointu, trop d'obscure enluminure encrassée et pourtant déliée, dans sa brusque simplicité de tous les instants, instille bien trop de fantastique dans les brutales bouffées de quotidien dont il nous fait partager l'acuité pareille à celle d'un tapis d'éclats de verre... pour ressembler à autre chose que du Sordide.
Laissez vous donc griser par l'odeur de la curée et du carnage, qui vient.

vendredi 2 septembre 2016

Okkultokrati : Raspberry Dawn

Pas de suspens : hallelujah, il est là. Le nouveau grand petit groupe goth à cran d'arrêt, statut qui semble maudit puisque déjà The Horrors et The Eighties Matchbox B-Line Disaster semblent avoir succombé de ses suites - ah, pardon, on me signale que The Horrors ne sont pas morts... j'avais pas remarqué ; il paraîtrait même que zZz non plus. Iceage ? Pas tout à fait en règle pour être licenciés de la fédé - mais ça n'empêchera pas Okkultokrati de les bouffer tout crus. Bref, et avant de déflorer trop la suite : ouf, on ne sera pas en désespoir de cause obligé de se rabattre sur les gentils bègues de Pop. 1280.
Bref, évidemment Okkultokrati n'aura pas exactement les mêmes ressorts que l'un ou l'autre de tous ceux-là, et ne nous fera jamais, c'est sûr, un  Skying - quoique... Raspberry Dawn batifole plus d'une fois dans les pâturages d'un rock'n'roll grade "âge d'or" tel que peu d'autres hormis Lecherous Gaze savent en accoucher aujourd'hui - et pour autant reste goth jusqu'au bout de ses ongles aussi endeuillés (goth, punk, je vous refais pas le powerpoint) qu'ils sont noirs ; sans en rien renoncer - cette question : juste un combustible de plus bienvenu dans le Grand Accélérateur - à ses envies de cold clinique, entre Seventeen Seconds et Melting Close, avouées sur Night Jerks - mieux : en les fondant carrément (en émergeant puis y replongeant, comme qui rigole, facile comme un dauphin, dans ces eaux glaciales) à leurs morceaux nouvellement incandescents de ce pur extrait de pan-rock'n'roll solaire, pareil à l'oiseau d'or en fusion de la pochette de The Ascension Attempt : comparez ça à Primary Colours de qui vous savez s'il vous chante, mais niveau soul de congélateur avarié avec fuites du réacteur nucléaire (en cherchez pas dans le commerce, de ceux-là, contactez-moi directement en privé), on est bien au-delà cette fois des habituelles comparaisons à Second Layer et Clockcleaner, on monte même avec "Hard to Please, Easy to Kill" encore plus haut sur ses ailes en feu que le susdit piaf, là où l'atmosphère s'effiloche et le ciel devient indigo et vous dépiaute par lambeaux de chair pantelante de joie, dans une orgie ultra-violette (quand je vous disais que, finalement, Skying n'était peut-être pas hors de leur portée... en fait on y est en plein, en croisière psychédélique ; simplement avec pas tout à fait le même calibre de fièvre) où après tout ils retrouvent, comme on se réunit avec sa moitié d'âme, leur part de black metal, à son état gazeux le plus jovialement chacal ; ensuite, vous allez bien rire si jamais vous avez le malheur de penser à Pop. 1280, en entendant la monstruosité de "Hidden Future" : pas besoin de jouer les méchants et les rampants - pas le temps surtout, quand on a autant d'amour à donner, et d'aussi longs crocs pour le prendre - même pas besoin non plus de donner dans les gros appels du pied à l'EBM, lorsqu'on possède une voix EBM dans l'acception la plus punk de la chose, lorsqu'on sait changer le rock en EBM frénétique : pas davantage qu'il n'est besoin de surjouer l'insolence lorsqu'on possède l'insolence du talent, à échelle aussi astronomique... Et de virevoltants sauter sur un nuage juste à côté qui passe, qui a les yeux de Robert Smith, partir en un vol plané aux allures de shoegaze, dans pourtant l'euphorique stupeur de quoi l'on croit entendre des voix angéliques qui vous caressent d'aussi rassurante façon que du November Növelet - cependant que le morceau continue narquois, ruisselant de feu vital, ses cabrioles rock en plein ciel... et de disparaître, à la manière dont on pousse d'un coup le levier de la propulsion dans le rouge alors qu'on croyait déjà y être depuis longtemps, et se décolle la peau du crâne : dans une grisante traînée de wave-a-billy, comme une version apollinienne d'Alien Sex Fiend ; intitulée "Magic People" : sans commentaire, bandits. Tout le monde sait que l'extase peut être une sensation aigüe et pénible, mais ce n'est pas ça qui rend la chose moins dure à traverser chaque fois ; un peu comme les orgasmes de deux heures de long.
La new-wave à l'échelle prométhéenne : pour sûr, l'âge d'or d'Okkultokrati est juste un peu plus vaste que le tien et que celui de la plupart des groupes, et Raspberry Dawn est de ces albums qui d'un coup viennent rendre visible une trajectoire qui y a peu à peu mené, et dont l'éclat éblouissant rejaillit sur le lustre déjà solide de ce qui l'a précédé - non content d'être en soi un album monstrueusement tubesque (grade "irréfutable" et gravé instantanément dans le marbre) et varié sans pour autant une seconde donner dans le collier de gimmicks alignés avec une absurdité managériale, sans cesser un instant d'être Okkultokrati jusqu'au bout des dents, ce groupe de punk surnaturel pétri de black swamp devant lequel on a pu s'émerveiller avec Snakereigns.
En fait c'est simple, Raspberry Dawn est une fusée à réaction alchimique, l'express éblouissant de cuivre qui relie les sixties tout droit aux eighties - et continue sa course de comète vers le futur, vers des extases encore inconnues, tout droit au fond du noir abrasif du cosmos. Ou aussi bien une qui relie l'enfance et sa violence de joie, sans étape, aux appétits les plus madérisés du fauve adulte. Une sauvage crise d'euphorie, au niveau de la fureur de liberté que Sheep on Drugs avait atteint, comme un palier radieux, une vision d'un futur fait purement de musique, sur One for the Money ; une rafale, une farandole d'attentats à la pudeur qui vous colle au siège du début à la fin, à en briser tous les os, vous laisse avec tout le corps balafré de brûlures d'azote liquide, un sourire crispé de douleur dans les mâchoires, et les pupilles noyées dans les étincelles framboise de cette aurore (wowowow, je l'ai même pas faite exprès, celle-ci) après laquelle vous ne serez plus jamais tout à fait le même. Plus grand que n'importe quoi. Juste comme est censé être le rock. Qui a besoin de post-punk ? Le punk est bien vivant et il t'embrasse bien fort.