lundi 5 septembre 2016

Sordide : Fuir la Lumière

Comme il faut bien partir de quelque part (de même qu'on se lève le matin, du pied qui vient et non en se livrant chaque fois, en guise d'obligatoire ablution préliminaire, à une méditation en règle sur l'état des lieux de l'humanité depuis les origines, et après avoir dûment pris une position philosophique claire et ferme en conséquence), non seulement pour aborder une chronique autour d'un disque (on ne chronique pas les disques, à mon sens, pas comme on en fait le banc d'essai dans la presse automobile et le webzinat), mais également pour aborder la rencontre avec un album : bien figurez vous que j'ai justement, peu de jours avant d'entendre Fuir la Lumière la première fois, enfin remis la main sur un exemplaire du As Happy as Possible des Thugs, que je n'avais plus eu l'occasion d'écouter depuis une vingtaine d'années au jugé. Et que j'ai trouvé cela un heureux hasard.
Que Sordide jouent le black comme on joue du punk, ce n'est pas à rappeler... sauf si c'est pour le dire différemment, l'observer sous d'autres angles ; en concert par exemple, on dirait du punk ouvragé, sans perdre un iota d'hivernale fureur, voire le contraire, par... les gueux érudits de musiciens qu'ils sont après tout, du punk médiéval savant, minutieux autant qu'il est écorché vif, bref : on n'est pas là pour parler des concerts de Sordide (qui sont très très bien, j'en ai vu deux, merci), quand bien même Fuir la Lumière leur ressemble beaucoup. Et donc, il y a quelque chose, si lointain soit-il, des Thugs chez Sordide, dans la cousine façon de faire de l'extrême avec des émotions un brin rustres et grises, et pourtant riches en granulosité, de donner justement un grain invraisemblable, vertigineux, qui vous engloutit, au terne désespoir des provinces d'en France...
Disons comme quelque chose qui serait à une hasardeuse intersection d'un certain noise-rock écorché, et de The Arrival of Satan. Car, n'est-ce pas, même le vieux fou que je suis ne viendra pas vous soutenir qu'il y a tangiblement du Thugs ici, même en ne gardant comme il était sous-entendu que les morceaux les plus obsessionnellement répétitifs et stridents qui, on s'en doute, ont ma préférence ; et Sordide descendent fouiller dans d'autres émotions, rien qu'un peu plus féroces... mais d'un autre côté, le dernier (et seul que je connaisse) album de T.A.O.S me fait irrépressiblement penser à Kill the Thrill et au son limite industriel du noise-rock corrodé de la France des années 90, encore à peine fraîchement émergeant de la scène alterno : on n'en sort pas. Sordide, indiscutablement, est un groupe de black metal unique, l'étant assez pour évoquer la quintessence du true - alias le vieux Darkthrone - tout en parvenant à faire jaillir de ces trémolos, non pas les habituelles images de blizzard, mais celle d'une cruelle pluie bien française qui vous mine le moral jusqu'aux os et qui font tomber la nuit sur le plein midi : là-dessus, pas de doute sur la présence du guitariste d' Earth's Disease et de sa calme tête de mule, de sa singulière façon de valser dignement bourré, même si elle n'est pas tout à fait la même ici non plus, vu que la section rythmique, différente, n'est pas constituée de petits caractères. C'est du reste un peu cela qui rapproche un groupe comme Les Thugs de The Arrival of Satan, cette capacité à vous plonger dans le vif du vécu, au cœur du quotidien, au ras de sa texture, au plus près de son ressenti crépitant sans début ni fin - plutôt que de vous dresser les grands tableaux pompiers du metal. Le quotidien sans fin est bien autrement sans merci que tous les tableaux volés à Gustave Doré ; on me rétorquera que les dragons et les démons sont des métaphores ; je répartirai que Sordide est trop las et ulcéré pour les métaphores merveilleuses et leur onctueuse politesse.
La crudité, à commencer par celle de leur sonorité si proche du noise rock (mais aussi tout simplement le caractère patibulaire en soi d'un morceau comme "L'Ombre", qui relève d'une menace dont peu de beumeu est capable : cette partie de basse, c'est quasi du Unsane... mais sous les traits d'une cadavérique et médiévale maigreur inconnue de ces derniers, et puis quant aux stridences de scierie qui nimbent son commencement, et à ces macabres tambours de conclusion... bref), est ce qui caractérise Sordide, bien plus qu'elle ne le fait des grimés qui enregistrent leurs répétitions depuis la grotte d'à côté ; le ton sur lequel ils s'adressent à vous, la couleur de ce dont ils vous veulent abreuver. D'un point de vue métallistique, attention, Sordide sont sur-crédibles, et administrent une raclée en règle comme on n'a pas si souvent l'occasion d'en manger. Mais ils dépassent de ce strict cadre, respirent bien trop grand, avec trop d'appétit et de rage pour s'enfermer dans un carcan de métaphores, de champ sémantique obligatoire, de ton, de ce que vous voudrez - est-ce qu'on dégueule dans les pointillés ? - que ceux-ci ressortissent au true black, au black'n'roll, au black punk, au punk rock, ou même au post-black, dont on trouve çà ou là quelques éclairs d'effronterie, comme en passant, juste parce qu'il n'y a pas de frontières si ce n'est pour les piétiner avec ses boueux godillots de gueux... De ce point de vue, pour sûr Fuir la Lumière donne un nouveau sens - et ce qui importe plus : une nouvelle fraîcheur à la dénomination "raw black".
A tout prendre, c'est mieux ainsi : sans la précision "metal", qu'elle soit au sens stylistique que comme stricte notation de matière, même si on en trouve des textures (car Fuir la Lumière est aussi métal que l'est une scie) : on est davantage dans la rouille, ce qui m'arrange, puisqu'elle est l'étreinte de la pluie et du métal et puis aussi que cela nous rattache à certain grandiose morceau de Darkthrone, datant de pile la période où ils faisaient la jonction entre true black et punk (tiens, on n'a pas parlé d'une scie à l'instant ?) - seulement le noir, couleur de l'orage qui vient, et pour le qualifier le cru, l'amer - et l'acide aussi, parfaitement, ce n'est pas pour rien qu'on parle des limites des métaphores - lesquelles, on l'a dit, concernant Sordide, qu'on imagine volontiers faisant des lettres de la manière dont Amebix forge ses propres armes... Quel besoin, du reste, de métaphores obscures, qu'elles soient la dépravation ou la démonologie, quand vos desseins et vos dégoûts sont si explicites, l'obscurantisme si grimpant autour de vous, vos démons si réputés, et le black metal par ses seules harmoniques symbole si parfaitement approprié - la rébellion, ça vous dit quelque chose ? Fuir la Lumière, il s'agit bien de cela ; rappelez moi comment on appelle le Moyen-Âge ? Bref.
Vous aimez les raccourcis expéditifs et percutants ? S'il était un disque nommé Colère Sardonique, écrit en France en 92 (loin de moi l'idée de dire que la province c'est 1992, hein ? n'empêche que mes potes vieux punks de Saint Etienne aiment beaucoup Sordide) sous le coup de prophétiques hallucinations sur le millénaire à venir et sur la Géhenne où la course du Saint Progrès allait nous enfoncer, à en faire paraître riante la nuit yuppie des années 80... il ressemblerait étrangement à Fuir la Lumière ; en moins tortueux ; en moins littéraire. Non, ce n'est encore pas cela, décidément : Sordide contient bien trop de choses, dans son black metal qu'on a envie de bombarder black metal de rue, mais alors de ruelles aux figures de sentiers, plus inextricables et inquiétantes que toutes les forêts du black à chapeau pointu, trop d'obscure enluminure encrassée et pourtant déliée, dans sa brusque simplicité de tous les instants, instille bien trop de fantastique dans les brutales bouffées de quotidien dont il nous fait partager l'acuité pareille à celle d'un tapis d'éclats de verre... pour ressembler à autre chose que du Sordide.
Laissez vous donc griser par l'odeur de la curée et du carnage, qui vient.

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