dimanche 31 décembre 2017

Brain Tentacles : Brain Tentacles

Conspiration, pour un mieux-disant insupportable, des deux choses déjà insupportables seules que sont le klezmer-bungle-nawakcore et le klezmer-zorn-jazzcore, ainsi qu'à l'issue d'un survol plus que diagonal je me l'étais décrété à sa sortie, Brain Tentacles ? Non, le groupe vaut bien mieux que cela, pour des raisons simples et triviales : d'une, Dave Witte vaut mieux, avec sa brutalité chaloupée de primate du crétacé, que n'importe quel batteur sur le marché d'aucun des deux genres suspectés d'être à l'œuvre ici - ce qui inclut Mick Harris dans n'importe quelle mission zornienne, parfaitement, je ne le connais plus lorsqu'il endosse cet habit-là ; de deux, Bruce Lamont comme chanteur vaut mieux que quasiment n'importe quoi qui motive Patton à ouvrir son bec aujourd'hui, surtout qu'en général ce n'est précisément que zornerie, lui aussi : dénoncera-t-on un jour enfin ce gourou criminel, qui ainsi détourne au moins deux grands talents ? De trois, Bruce Lamont comme souffleur dans des trucs en cuivre vaut, évidemment, tellement mieux que Zorn. De quatre, et pour donner enfin dans une qualité positive, il y a ici un foutu bassiste : il vient des inénarrables et trop rares (que sont-ils devenus, merde ?) Keelhaul, et question de donner de l'ondulation à la musique de Brain Tentacles, Monsieur, pardon ! Sa nervosité primate - on n'a pas pour rien joué sur Holyghost, hé ! -, conjuguée à celle de Witte, s'avère le contrepoint parfait à la façon de riffer de Lamont au saxo, ronde et suave mais qui peut se révéler parfois usante sur la durée, justement pour les raisons qui en font le talisman de Brain Tentacles contre toute forme d'hystérie. En fait, et pour être de la plus stricte honnêteté, hormis lors d'un fugitif "ratakatakatatatatata!!!" (ou plutôt, pour être précis, un "gnagnagnagna-gnignigna!!!") à déplorer éventuellement, vers le début du disque, on ne pense simplement jamais à Mr Bungle, non plus (on s'en aperçoit même, éberlué, bien après coup) qu'à la branche italienne de la famille, tous les désarticulés et épileptiques de type Zu, Morkobot et autres Mombu ; et en revanche bien souvent à toute la parentèle de Cop Shoot Cop, Firewater, Motherhead Bug... Comme si leur gouaille de voyous qui font la fête après la fermeture, dans la fumerie d'opium où se règlent leurs affaires louches, tout soudain s'emparait de la musique de God.
Vous pensez si on a le temps ou ne fût-ce que l'envie, de songer à Bungle - même à la festivité sinistre du meilleur album d'iceux, à savoir évidemment le sans titre ? Non, on savoure une musique qui s'inscrit dans une tradition bien plus précieuse ; surtout lorsqu'il est bien entendu - et il va l'être dans l'instant qui va suivre - que s'inscrire ne signifie pas uniquement hériter, se tourner les pouces et vivre de rentes : quel n'est pas notre régal lorsque sans prévenir Brain Tentacles s'égarent dans une sorte de cold-wave tibétaine que même les plus oniriques moments de Yakuza ou Bloodiest n'avaient pas offerte à Lamont ?
En fait, il s'agit précisément de cela : on a le sentiment de retrouver tout neuf l'émerveillement qu'on a pu éprouver à la découverte de Yakuza, voici déjà quelques années - et que peut-être Lamont, un peu lui aussi, redécouvre la liberté qu'il se payait d'explorer, avec ce dernier groupe, disons jusqu'à Transmutations : Brain Tentacles s'avérant d'une certaine manière la forme d'évolution venant après Yakuza, certes recentrée sur ce que ceux-ci avaient de plus remuant, la facette stratosphérique ayant trouvé de quoi s'épanouir dans Bloodiest en s'entremêlant à du Minsk, mais de façon assurément bien plus cohérente et aboutie que dans, au hasard, Circle of Animals ; riche de toutes ses envies libérées, ragaillardies, et complétées par celles, évidemment, des deux autres auteurs, qu'on aurait du mal à ne pas entendre apporter leur grain de gros sel.
Un disque qui dessine donc le fil unissant God, Motherhead Bug, quelque chose d'un cousinage avec Intronaut, aussi, dans le genre primates à dents de sabre du futur, et le fameux binôme de l'Apocalypse regardée depuis le velours d'une loge dans un opéra en ruine, son dôme dévasté par les bombes, un verre de ginja dans une main et une pipe à opium dans l'autre - à savoir Slow Motion Apocalypse et Gash, bien sûr : une traduction du vieux Neurosis en élégant cartoon de kung-fu philosophique. On le voit, Brain Tentacles est tout sauf un super-groupe, mais bien un groupe à la personnalité rare et affirmée. Une chose presque typiquement nineties... si elle n'était revisitée d'une façon typiquement contemporaine, pour le meilleur.
On en viendrait presque à formuler un vœu plus que probablement sans espoir - à savoir que le disque ne reste pas le fruit unique (comme l'était, au hasard, le Holyghost auquel participa Dallison) d'une complicité éphémère ; mais de réaliser le peu de chance qu'il en soit jamais autrement ne fait que mieux mesurer la singularité manifestée ici, et l'attention avec laquelle la faut chérir, si l'on a un tant soit peu de jugeote, et de goût de se chouchouter aussi.

samedi 30 décembre 2017

Anatomia : Cranial Obsession

Giallo, le death metal singulier d'Anatomia ? Non. Le giallo est rouge, et Cranial Obsession avec tous ses grêles synthés d'horreur fifties, n'a rien de rouge de près ou de loin. Gris, alors, comme sa pochette le prétend ? Pas davantage - pas aussi platement, à tous le moins.
Cranial Obsession est de la couleur du froid, du glacial, celle des rêves de tombeaux nuitamment ouverts pour y consommer de religieux ébats, pour y honorer avec dévotion de féminines dépouilles à la pâleur de marbre et à l'odeur néanmoins enivrante - simple précision des fois que vous vous figureriez que la beauté chez Anatomia, qui est bien réelle, et présente à presque chaque instant, à rôder autour de tous les festins de chair... Eh bien, précisément, au cas où vous iriez sottement penser qu'elle entre au prix de l'effacement de tout l'aspect putréfié de la chose. Le sublime, le pourri, le stupre, en un seul tableau somptueux et pourtant semblant l’œuvre, évacuée en une longue saillie instinctive, d'un rugueux primitif.
Cranial Obsession, c'est un peu Evoken et Autopsy en même temps, ou l'accouplement, à la majesté de statue, de Circle of Dead Children avec l'Indesinence des débuts : il faut avouer que c'est un rêve d'amateur de death metal fait... chair. Chair gelée, froide comme la pierre funéraire, et pourtant fondante sous la dent ; grise, peut-être après tout, puisque les images qui viennent à l'esprit sont issues d'Eraserhead et du Nosferatu de Herzog, et toutes imbibées de cette même pesante, gauche lascivité gourde et froide. Du death metal qui grince, qui gémit, soupire et exhale à longues lampées d'haleine congelée.
Mais Cranial Obsession, lorsqu'il part dans l'ambient, mes enfants... C'est l'album que nous offriraient Phallus Dei, Sigillum S ou Fetisch Park s'ils se mettaient à l'ouvrage sur un disque de death metal, juste après avoir écouté l'édition "more fur" et toute givrée de Bloody Kisses. Giallo ? Non, fetish, en vérité.
Accessoirement, la propension incorrigible des étoiles à s'aligner fait que ce Noël Esoteric réédite en compact disc sa démo Esoteric Emotions - The Death of Ignorance ; fichant par la même occasion un petit coup au caractère unique, exceptionnel, inouï de Cranial Obsession ; mais, à travers l'extatique constat qu'il induit sur soi-même, à savoir qu'on y contemple ce que, on l'estime, devrait être le death metal le plus strict et pur, dans un monde doué de saveur, dessine pour le coup entre les deux disques une continuité qui nous conforte dans la certitude de connaître une vérité profonde, cachée là, au fond, tout au fond.

vendredi 29 décembre 2017

Bloodiest : Bloodiest

Le sens du tragique vespéral, la fièvre épique, les grands espaces, l'animisme : qu'on y songe un instant, il existe un certain nombre de points de concordance, entre Primordial, Wovenhand et Neurosis ; de quoi fertiliser entre eux un conciliabule passionnant, dont le religieux murmure est cet album de Bloodiest, avec ses inflexions et ondulations nerveuses à l'égal d'un disque de simple rock anxieux, tel un Slip ou un Undertow, et ses morceaux qui pourtant dans leur  gabarit relativement ramassé et trapu, avec leur chant de comanche, semblent le véhicule d'animaux aux dimensions autrement plus cosmiques.
Vous décrire les mille et les mille que vous fera parcourir chaque chanson à elle seule, richement pérégrinante comme une méditation de plusieurs mois, de ce rock de solitaire du wilderness, serait aussi vain précisément que tenter de raconter un morceau de Primordial, à moins que vous ne vous appeliez vous-même Raven. Je vous dirai donc seulement que Bloodiest est la chanson d'un coyote angoissé qui rêve de The Eye of Every Storm et, au lieu de Relapse (tout comme du reste le dernier cité), aurait amplement mérité sa place chez Neurot aux côtés de ses frères les disques de U.S. Christmas.
Vous savez tout.

jeudi 28 décembre 2017

N.K.R.T. : Lectio Tenebrarvm

N.K.R.T., il me fait chier. Parce que bon, c'est évident : il faut en parler ; mais alors, qu'est-ce que c'est chiant ! Parce que, pour commencer, c'est toujours chiant, et on se sent toujours ridicule à le faire, de parler de ce type de trucs, goth ultra dark rituel ambient death industrial machin, même en ne trouvant pas ridicule une seconde d'en écouter, et ce alors qu'on a passé la soirée avant à constituer un dossier de demande de CESU pour son Comité d'Entreprise. De deux, parce qu'on a toujours trouvé chiant de mettre des mots sur ce qui constitue, dans notre construction esthétique, "la base" : dans le cas qui nous occupe (le mien), à égalité avec The Cure et Alice in Chains : Cold Meat Industry.
Et N.K.R.T., c'est un peu un régal si vous êtes dans le même cas, un rêve de fan de Roger Karmanik ; un mélange parfait de chants des moines du Moyen âge européen, et de tibétains, nappé d'une certaine mais raffinée touche maléfique, façon "black metal en mieux" - à savoir où l'unique métal est celui des bols rituels, et des petites clochettes à flatter l'oreille des démons aux yeux bridés et aux moustaches encore plus longues et fines que leurs crocs - et d'une tranquille saleté spirituelle à faire ronronner vos vieux Archon Satani, là bas dans la poussière où ils hibernent sur vos étagères, attendant l'heure.
Si Lectio Tenebrarvm est dark, rituel, infernal et tout le toutim ? Lectio Tenebrarvm me colle direct l'envie de piquer en l'écoutant une sieste de gros chat sur le canapé - ce qui veut dire oui, pardi ! Le genre de disque rassurant sur bien des plans, et entre autres le fait que le death Industrial et dérivés, si l'on n'en écoute plus guère de neuf depuis des années bien qu'on s'identifie si fort au genre, ce n'est pas du fait qu'on se mentirait et serait passé à autre chose : c'est que malgré une surface qui peut paraître interchangeable (ah, la musique "simple"...), les différences sont aussi réelles qu'un gouffre entre les façons de le jouer - et nommément, la bonne et la mauvaise...
Leçon de Ténèbres, on serait au bord de faire des doubles sens gangsta douteux sur la locution ; on vous les autorise, pourvu que "leçon" soit entendu avec toute la placide désinvolture que met à la chose un petit disque qui ne se prend ni le chou ni le melon, parfait pour faire sa prière du matin et ses ablutions d'obscurité afférentes, un disque qui se range immédiatement parmi vos familiers (presque trop), tel un chat au regard gredin à souhait, et qui parle en vieux copain à cette part de vous qui vit depuis des années dans un terrier insalubre au fond de la froide forêt. Presque trop beau pour être vrai.

Primitive Man : Caustic

On pourrait s'amuser, ainsi qu'on le fit à l'époque de Scorn, de constater que lui va bien mieux qu'à certain autre groupe qui s'en était voulu prévaloir avant Primitive Man, la dénomination funeral grind. Mais comme malgré ce qu'il peut avoir, au sens propre ou presque, d'un enterrement l'on n'y entend guère de recueillement, guère de renoncement, même enlisé sous trois atmosphères de boue... On le baptisera en hardcore.
Une forme de hardcore sale comme la bombe du même nom, comme une manière de This Gift inversé, retourné comme une chaussette avec une vilenie et malignité qui rappelle - enfin de retour ! - celle qu'on entendait sur un certain Omega Drunk on the Blood of Alpha. Du hardcore de tétraplégique mariné, confit, macéré dans sa malveillance sur son fauteuil roulant, enfermé dans la cave sous sa cabane. Du hardcore d'une qualité de mauvaise intention comme on en a rarement entendu. Pizza the Hutt, Norman Bates et Kirk Windstein en un seul tas de merde haineuse. Urotsukidoji 4, avec des duels-partouzes de cacodémons entre John McEntee, Craig Pillard et Mike Score. Yob hideusement ravagé par un genre de lèpre sexuellement transmissible.
On parle volontiers, des régals d'inépuisable songerie qu'il y a, à contempler les nuages et y lire dedans des formes de toutes espèces ; mais il s'en trouve au moins autant dans les mottes de terre et le cœur du goudron. On n'ira pas jusqu'à le qualifier, malgré cette dernière remarque et la mention précédente d'Esoteric, de psychédélique. On ne le fera pas, pour la seule raison qu'on ne peut s'empêcher, encore et encore, d'y entendre un album de hardcore ; de hardcore bigrement emphatique, à l'égal au bas mot du Neurosis de l'âge mythologique ; mais de hardcore.

dimanche 24 décembre 2017

Ecce 2017

Un top très doom et très goth, cette année, on ne va pas se plaindre.
2017 aura également été l'année de mon retour dans ma circonscription à plein temps, la fin du cumul des mandats, bref la fin de ma participation à Slow End. En 2018, plus de notes aux disques, plus d'étiquettes, plus d'affres des trois mots, plus de ligne éditoriale. La chienlit.


 






Les morceaux de 2017,
ceux qui vous font tomber le pull-over et les bonnes manières
d'un coup d'un seul :

Life of Agony "Bag of Bones"
Hangman's Chair "Can't Talk"
Dälek "Son of Immigrants" 
Binaire "Tu es belle sous ton petit chandail"
Bathsheba "Manifest"
Carne "The End of Us" 
Witchhelm "Death Worship"
Come to Grief "Junk Love" 
Merrimack "Cesspool Coronation"
Beastmaker "Give me a Sign" 
Malleus "Blackened Skies" 
Hexis "Miseria" 
Iron Monkey "Toadcrucifier R.I.P.PER" 
R.I.P. "Mother Road"
Aosoth "Her Feet upon the Earth, Bearing the Fruits of Blood"




Les disques qui vous rendent ridicule et écœurant
de faire des palmarès annuels
(comme si vous étiez toujours au parfum de tout ce qui sort de plus parfumé) :
(mais vraiment écœurant)




D'ailleurs, avoir été dans le business assez longtemps pour avoir le plaisir de foutre un album de Danzig dans un palmarès, ça ferait presque le tour de la question, et une bonne note de conclusion.
Pour cet exercice particulier, hein, pas pour le pisse-copie. Si 2017 aura été l'année où le prévenu a quitté le monde doré du Webzinat, ce ne sera pas celle qu'il arrêtera de se branler la nouille à la face des gens.

jeudi 21 décembre 2017

Slomatics : Estron

"Conan" est un mot qui doit absolument être prononcé pour parler de Slomatics, lesquels font partie indiscutablement de la famille musicale du groupe anglais du même nom, les deux jouant chacun une variante personnelle d'au fond la même sorte de stoner-doom très très massif, néandertalien, et étrangement mais indubitablement influencé par la musique de Floor et Torche - et d'Estron en particulier, lequel semble tout à fait camper une petite horde de Cimmériens propulsés sur ce que ma foi on se gardera de décrire lorsque la pochette de l'album le fait si joliment : un mystérieux et envoûtant univers de science-fiction vintage, qui s'avère si l'on y réfléchit tout à fait stoner-compatible, avec sa palette torride et son climat de paranoïa toxicomane - dernier point sur lequel Slomatics se révèlent tout sauf les derniers, dans un registre qui est après tout la chasse gardée du doom metal - et des groupes héritiers de Voivod.
Du coup, Estron est le genre de disque qui prend la poussière, que vous pensez affectionner gentiment, n'avoir un peu aimé qu'une fois - et qui lorsque vous les débusquez vous met une gentille calotte, à vous faire prendre la résolution de le sortir plus souvent, que vous passez à côté d'une chouette histoire et de bien bons moments. Ainsi que, allez savoir pourquoi, le disque qui représente le mieux, malgré l'absence totale dedans de passages thrash ou même un tant soit peu enlevés, les visions grandioses et terribles que j'attends de Carnivore lorsque j'en entends une description.

mercredi 20 décembre 2017

Killing Joke : Fire Dances

Une bande de skinheads un peu con-cons, copieusement armés de cette ahurissante morgue connarde à la Sid Vicious ou Billy Idol, débarque nuitamment dans l'herboristerie de ces vieilles sinoques de Virgin Prunes, en quête de quelque ivresse, n'imaginant pouvoir trouver là que peccadilles saccage les rayons de l'échoppe, se goberge avec dédain autant que morfalerie de tout ce qu'elle y trouve... Et se farcit le plus saccadé rodéo hallucinogène qu'elle ait jamais traversé, dont elle émergera d'interminables minutes plus tard les pupilles dévastées, épuisée de suée, de surexcitation nerveuse et de ricanements déments.
Encore plus basiquement punk que le premier, et pourtant tellement encore plus hallucinatoire.

Primitive Man : Caustic

Je comptais l'essorer en deux phrases, dans le style : "Dans sa quête intransigeante de la laideur et du néant impeccables, il semble qu'Ethan Lee McCarthy soit enfin arrivé au bout de son voyage, chic alors : il va enfin pouvoir partir cultiver ses tomates, et nous lâcher la grappe (désolé, c'est sorti tout seul)". Mais je ne le ferai pas, puisque Primitive Man çà et là faillit, et que Caustic est émaillé de moments de plusieurs secondes de long où il captive - oh, timidement bien sûr, le gros machin a sa pudeur ; nommément, d'épisodiques coulées de guitare semblables à une luminescence qui mange l'espoir, et une certaine façon, animale envers et contre tout, dont la batterie de loin en loin tente d'échapper à la paralysie et à l'obscurité ; au milieu, naturellement, de tous les moments habituels où la musique de Primitive Man est à l'image de ses emballages visuels, également œuvre de McCarthy : d'une géométrie et d'un sens de l'harmonie... intrigants. Mais quoi qu'il en soit : de telles choses suffisent à vous fiche par terre une écoute qui s'annonçait fièrement interrompue à la troisième minute.
Et puis, surtout, il y a dans cette énergie déployée, à être à chaque instant extrême avec extrémisme, pour tenter coûte que coûte de nous décrire l'effet qu'on a connu la première fois qu'on a entendu Streetcleaner, ou Slavestate, ou Selfless, et les rêves que ceux-là continuent de nous faire bouillonner en-dedans... Quelque chose de beau, sincèrement. Mais comme, là, j'ai l'impression de vivre le sentiment d'un fan de Black Sabbath devant l'un des nombreux fils de ceux-ci dont je fais quant à moi mes bonnes feuilles et mon lard... Je me dois, ne fût-ce que par orgueil, de pousser un brin plus loin, l'analyse des sucs et la confession.
Or donc, en dehors de toutes considérations fussent-elles fielleuses ou admiratives sur ce que Primitive Man a d'extrêmement extrême et d'extrémiste du jusqu'au-boutisme, il convient également de convenir que le langage poétique (pas pu m'empêcher...) développé pour élaborer ladite reconstitution du trauma JKB originel, à base d'ultradeath-grind et de punkhardhardhardcore ensemble ralentis et changés en funeste tartouille de bouillasse du futur, et en version fantasmée (si pas vous, c'est que vous vous contentez trop vite) de Fear Emptiness Despair... Ma foi, réveille de fort suaves souvenirs d'une autre première fois, celle du désespoir gluant dont suintait le premier Terminator.
Et d'en faire la pâte glaciale et le goût cendreux dont émerge un album, le ci-devant, qui procure simultanément des sensations plus statiques encore et négativistes qu'un de drone méticuleusement stérile (aspect qu'illustre assez bien l'allure de Montagne-de-Viande, le guitariste), et celles d'un à mosher tout aussi passionnément borné (aspect assez bien illustré par l'allure de Boule-de-Viande, le bassiste) - est sans doute la preuve que ces couches sur couches d'extrême ne sont pas, après tout, choix seulement formel. Non pas - surtout pas ! - ménager, ouvrager des variations dans un bloc morne, mais sculpter le morne, pour l'en faire surgir, dans les variations, rythmiques et riffiques, vidant celles-ci, tout comme le découpage du disque, de tout sens, ce qui fait évidemment les affaires d'un programme nihilisto-nullificateur tel que celui de Primitive Man - mais surtout qui nous rappelle les impuissantes sautes d'humeur d'un certain In the Name, of Suffering de son patronyme ; en sensiblement moins sémillant et piquant de sa répartie.
Godflesh et Eyehategod, donc ? En vérité il était temps que quelqu'un se charge de la synthèse, de l'somose cubiste, ou quoi que ce soit d'autre qu'il y avait à faire jouer entre les deux. Même si par la même occasion l'on obtient la transcription symphonique de Pornography. Une sorte de sludge du futur, lequel est épouvantable comme chacun sait, d'Esoteric dont les seules déités d'outre-espace qu'il contemplerait jamais seraient les colossales hyperbarres HLM du ghetto d'une sorte de Detroit du futur. Alors bon, pour ce qui est de produire de la non-musique, de la musique du Non et du Néant ou quoi ou qu'est-ce : c'est raté. Mais ce n'est de toutes les façons pas dans les cordes de McCarthy, ni dans sa sensibilité, ses réactions, son métabolisme (qui sont quoi qu'il en dise, d'une certaine manière... emo) et c'est pas plus mal, parce que sinon, on ne l'écouterait pas. Allez, viens faire un câlin, gros bêta - oh, pardon : Homme Primitif.

mardi 19 décembre 2017

Killing Joke : Night Time

Amusant, comme le machin passe assez universellement pour le disque un peu honteux, le début en tous les cas de la période honteuse de Killing Joke - alors que, si l'on regarde bien, un certain nombre de ces morceaux, et des idées fumantes qui s'y entendent, ont par la suite été rejoués sur des albums autrement mieux cotés chez les gens qui n'aiment pas trop la musique de fanfouettes aux yeux tartinés de khôl et aux jabots de chemise trop floraux - Hosannas, Extremities, Millenium, Absolute Dissent...
Oh, certes maquillés d'une autre manière, sous une production et une élocution générale plus rugueuse, apoplectique et apocalyptique ; mais écoutez bien, entre les strates de guitares crépusculaires qu'on croirait The Cure ou Sisters of Mercy, entre les brumes de synthés qu'on croirait les plus beaux et inquiets moments de A-Ha... Vous trouverez.
Pas près de sortir de mes favoris du groupe, celui-là.

dimanche 17 décembre 2017

Godflesh : Post Self

Entre Post Self et Soul Pretender, en vérité je vous le dis, qui aujourd'hui a encore besoin d'un disque d'un Killing Joke qui ronronne depuis plusieurs disques déjà - ce qui au demeurant a comporté son lot d'aise et de bien-être, à les prendre sur les genoux la durée d'Absolute Dissent puis MMXII - mais qui avec Pylon commence à devenir un peu beaucoup franchement relou, comme tout gros matou qui vous squatte trop longtemps de sa grosse tranche de pancetta en vibration étalée sur vous, alors que vous ne demandez qu'à savourer un peu le sofa tout seul, voire à changer de position - qui ?
Soul Pretender, c'est du Killing Joke de Venus ; et Post Self, du Killing Joke de Giedi Prime. L'album possède l'hyper-émotivité d'un jeune Duncan Idaho perdu dans les forêts pour échapper aux chasseurs, le cœur débordant de larmes de rage et de douleur, engourdi peu à peu par le froid glacial de la nuit ; il nimbe toutes choses de magie, d'une horrible féérie, scintillante comme une neige d'intentions hideuses, comme lorsque peu à peu les fonctions vitales ralentissent, se mettent en hibernation, et en contemplation profonde. Il paraît auréolé des états de conscience attachés à des drogues ne pouvant exister que dans un cerveau comme celui de Frank Herbert - et qu'un Justin Broadrick jeune aurait gobées avec une avidité de connaissance effarante. Il ressemble à une manière de k-hole dimension sargasse accidentellement provoqué par la fuite d'un mental assiégé par quelque totalitaire drogue de luxure futuriste.
Tout ceci, pensez vous, n'est que vue de l'esprit, et assurément avez vous raison, Killing Joke suit des sentiers que jamais n'arpente Godflesh (et son Killing Joke des dimensions parallèles - voire des dimensions paranos) et réciproquement ? Certes ; n'empêche. N'empêche que Godflesh, avec cet album qui assez plausiblement est son plus libre de contraintes ou de carcans depuis bien longtemps, le plus imprévisible y compris pour commencer à lui-même, ainsi que peut l'être un trip toxique, vient l'air de rien se promener sur, ma foi, toutes les terres qu'il avait promis en amont de cet album, quoiqu'à mots pudiquement couverts dans le plus pur style Broadrick : le Cure de Seventeen Seconds, les deux Joy Division, le Killing Joke des tous premiers albums et d'Extremities ; les premiers The Klinik, aussi... Un peu comme si l'on vivait dans une sorte de monde idéal où Justin Broadrick était du même âge que tous ces illustres-là, et faisait partie de ce dialogue esthétique mythique - où l'on découvre que sa place naturelle l'attendait (mais après tout, les premiers enregistrements de Final, même s'il avait alors treize ans, ne sont-ils pas de 82 ?) ; n'en déplaise à ces chers Gira et Albini, qui prennent Justin pour leur éternel et pathétique obligé. Tout en constituant, non pas une chose qui rendrait caducs tous ses autres avatars musicaux, ni ne ferait de Godflesh une sorte de projet "principal" au sens de plus abouti - on se répète, mais en 2004 c'était Jesu qui endossait ce rôle, et aujourd'hui certains morceaux de Post Self tiennent autant de Selfless/Merciless que de choses comme "Excavator", de Techno Animal - mais... probablement, tout de même, quelque chose comme l'expression la plus vivante, au présent, à fleur de peau et plein épanouissement de tous ses sens - de ce cher Justin ; ses yeux écarquillés, de terreur et de volonté, humble et simple (deux mots qui tout compte fait caractérisent assez bien Post Self) mais jamais démentie, de n'en pas perdre une miette.

Drug Honkey : Cloak of Skies

Un sorte de suprême des ADN musicaux combinés de Justin KB & Mick H ; utilisé comme matériau pour édifier... une sorte de termitière-dépotoir, de nirvana dans la putréfaction en fractale, évoquant les ruines d'Angkor et quelque rucher de Babel dans un futur totalement sur-défoncé à la pollution planétaire. Un disque sculpté à même la béatitude végétale du drogué, à l'égal précisément de l'inénarrable Netrayoni, un florilège de textures et de métamorphoses de l'une à l'autre à éprouve, pulvérulence, dissolution, pullulement, effritement, beurre noisette, or en fusion, déglaçage au bourbon, corrosion, paillettisation, effondrement moléculaire, auto-dévoration, frugification... J'en passe et des meilleures, vous êtes je l'espère non-daltoniens.
Drug Honkey, en tout état de cause, continue dans Cloak of Skies - ce titre, qui à lui seul vous rend moite, chaud et tout avide de nuit tropicale... - de prouver que si Justin Broadrick et Mick Harris sont un don de Dieu à l'humanité, leur seule vérité à elle seule ne signifie pas nécessairement la tristesse d'une satiété sans issue, et la richesse de ladite floraison permet encore - pas à n'importe qui, bien sûr, mais à l'apiculteur talentueux comme ceux dont on parle - d'en distiller de quoi se mettre largement plein la lampe mentale, de sensations réservées aux dieux. Voire de le mettre à vieillir dans divers futs pour voir un peu le résultat.
Sérieux, avoir à ce point pigé, intégré, assimilé - être quasi-devenu Broadrick, et ainsi pouvoir accomplir des choses que malgré son don d'ubiquité le Prophète ne pourra faire, parce qu'il peut être en plusieurs endroits mais point partout, ni arpenter tous les chemins, surtout qu'il semble avoir choisi la direction du Pôle aux dernières nouvelles... C'est de la sainteté, je vous le dis.
Industrial chlorhydric ganja.

Ende : The Rebirth of I

Lorsqu'on joue du true black, évoquer directement Gorgoroth, ce n'est déjà pas donné à tout le monde ; ce n'est ici d'ailleurs qu'une indication du niveau, si l'on peut s'exprimer ainsi, du talent dont on parle ; parce qu'Ende, même dans certains morceaux où il donne franchement dans l'épique et les ambiances de déluge et de blizzard qui sont celles où les mélodies true s'épanouissent et se reconnaissent le plus, conserve tout du long, en filigrane plus ou moins apparent, la particularité de son ambiance - pour laquelle on pourra très approximativement citer Valborg, juste pour situer le registre - pétrie, chargée, embaumée de mystère forestier ; mystère dont Ende fait partie des rares groupes qui pour l'instaurer n'ont surtout pas besoin d'en enrober le solfège qu'ils utilisent, si vous voyez ce que je veux dire, les sonorités de The Rebirth of I étant d'une limpidité envoûtante - pour laquelle ma référence personnelle, cette fois, sera Nocternity : il faut avouer, ça commence à en faire un certain nombre, de noms pas tout à fait les premiers venus, qu'il faut invoquer pour localiser le disque sur une carte esthétique.
Le biotope d'Ende, sans doute possible, est fait de campagnes, de boue, de futaies, de feuillages dentelés, de vieilles légendes, d'humeurs pensives et médiévales ; il est fait, assurément, de plus de beauté que celle cruelle, qu'on pouvait trouver à The God's Rejects, mais on reconnaît la même âpreté de qui vit antan et dans les bois, au moins dans son âme ; âpreté qui ne fait que renforcer, et réciproquement, la grâce ciselée de ces dentelles de feuillages déchiquetés... De grâce, en vérité, il est bien question, lorsqu'ainsi l'on se joue de tous écueils et pièges, sans avoir la grossièreté non plus de le faire par le contrepied ou la distanciation - et Dieu sait s'il y en a, des pièges où se viander, lorsqu'on joue du black aux mélodies gorgées de sentiment et tout peuplé de sample d'animaux du terroir - probablement, disons : on n'a que peu envie de penser à comment le disque aurait pu être raté, lorsqu'on écoute The Rebirth of I, ça non : on a envie de se laisser émerveiller.
Mais n'empêche : faire jouer ces ressorts émotionnels là, le Moyen-Âge, les chouettes, les loups, les corbeaux, le vent, les églises qui brûlent et celles qu'on s'échafaude dans les troncs et les branchages poignardés par la lumière hivernale... Et n'évoquer à la rigueur, dans un genre si porté au ridicule, que la pureté coupante d'un Gorgoroth des débuts - mais alors un plus adulte, plus ambigu, plus amer... Français en somme.

Vous dites ? J'ai déjà dit plus ou moins la même chose sur ce disque il y a quelques mois ? Oui, mais il ressort, en vinyl, chez Monsieur Damien, qui ne déchoira donc pas encore ce jour de son piédestal d'hôte de bon goût. Alors ça fait un parfaitement solide prétexte pour se payer un truc mieux que vachement bien : salubre et vital, de temps en temps : une petite virée au vert.

samedi 16 décembre 2017

Grave Upheaval : Grave Upheaval

Si vous avez toujours rêvé d'entendre les conciliabules qu'entre elles tiennent les grottes, de vous immiscer entre deux plaques tectoniques à la saison des amours, ou bien si vous vous demandez comment on ferait pour se procurer le minimum nécessaire à la subsistance - à savoir The Slaughterhouse et la trilogie Great Death - dans un monde où la seule pitance digne de ce nom serait le death metal... Grave Upheaval est fait pour vous.
Mais il également tout indiqué pour, si le besoin s'en fait sentir, redonner un lustre insoupçonné à la locution "death industrial".
Si en revanche vous aimez votre ambient metal un peu moins taciturne, monosyllabique, trappiste : vous avez Blight Upon Martyred Sentience, dont un jour il va bien falloir finir par dire quelque chose.



Il m'en reste une à base de "Brighter Death Metal Now", vous allez pas me laisser ça sur les bras, dites ?

Chaos Echoes : Mouvement

Une famille, ce sont suivant les époques des liens qui se détendent, d'autres qui se retendent... Dans celle dont il est question ce jour, Portal s'éloigne chaque jour un peu plus, et on commence à appréhender le retour promis pour bientôt de ce cousin de moins en moins bien connu ; Imperial Triumphant, eux, se font de plus en plus aimer à mesure qu'on passe du temps avec eux, et qu'on sort de l'indifférence polie avec laquelle on a toujours considéré ceux qu'on prenait pour les petits frères un peu falots dudit charismatique cousin.
Et Chaos Echoes, ce sont ceux qu'on avait perdu de vue, on ne sait trop pourquoi, les hasards de la vie de chacun, où il suffit d'un seul tournant, d'un côté, de l'autre voire des deux, pour qu'on s'oublie un peu - et qu'on est confondu de retrouver, avec les rapports passionnés que dans la foulée on retrouve, intacts. Rien de régressif pourtant : l'on reconnaît, à n'en pas douter le quart d'un instant en se croisant du regard, le groupe avec lequel on s'était tout de suite senti en connivence avec Tone of Things to Come, oui, et sa manière de faire du death metal l'une des musiques les plus crûment psyché du multivers ; mais on le découvre, aussi : une famille, c'est aussi celles respectives qu'apporte à la tablée chacun de ses membres, et Chaos Echoes, apprend-on, ne fait pas seulement partie de celle des Antediluvian et consorts, mais également (on se dispensera de vouloir filer trop serré les métaphores, et de dire où est le sang, où l'alliance) celle d'Atomikylä, Oranssi Pazuzu et Aluk Todolo : Mouvement, ça non, ne vole pas la couleur sous laquelle il s'avance : celle du sang - justement - celle de la lave, celle de "The Kiss" ; Mouvement est une magnifique diarrhée sanguinolente de l'esprit en proie à une tempête psychotrope de premier ordre ; en cela il est avant tout de la famille, ainsi qu'il sied, de Chaos Echoes. Et d'Abscess, ça va sans le dire mais ça va mieux en le disant.
En effet, sans même parler d'un Portal et ses ambitions en permanence cosmogoniques (et donc confrontées au risque de gamelle de même échelle y assorti), Chaos Echoes se présente d'entrée comme encore plus humain qu'un Imperial Triumphant, sur cette échelle qu'on est volontiers enclin à établir entre les trois, en entendant ce fiévreux bourdonnement insectoïde que tous trois ont en partage - et ainsi, du reste, qu'a toujours été le parti pris du groupe, cela se confirme et s'affirme ici : celui d'un psychonaute sans défense mais non dépourvu, loin s'en faut, d'envie d'en découdre avec les aveuglantes et terribles révélations qui le guignent depuis l'autre côté des portes de la perception.
Dans cette partie de rafting furieuse sur les bouillons et les rapides de l'infra-monde, un seul - bénin - enlisement est à signaler, ce qui est un peu fatalité, sans doute - en l'espèce d'un final de "Shine on, Obsidian ! Ego ! Ego ! Ech" qui dure peut-être juste un brin trop, et peut faire découvrir à l'auditeur qu'il n'était pas aussi partie prenante, passager de la magie qu'il le croyait - mais que l'on acceptera avec indulgence comme le moment où un disque pantelant et étourdi de sa propre toupie prend quelques instants pour récupérer son souffle, et qui est bientôt mis à profit pour se ménager carrément une phase de méditation et de mysticisme recueilli, si jamais besoin était encore de souligner que la famille comprend également de fraîche date Gravetemple et son Impassable Fears, dont on peut reconnaître certes les fiévreux frissons de jazz boschien, mais dont Chaos Echoes choisit pour sa part de pousser un brin plus loin (et plus bas, surtout, quand Gravetemple chorégraphie des ballets de chimères à ciel ouvert) les bestiales messes - là encore, en accord avec une nature propre que l'on connaît depuis Bloody Sign ; ce qui leur offre l'occasion de finir le périple à leur manière bien à eux, par une sorte de jovial pique-nique sacré au bord du Styx en feu, dans un heureux concert de hurlements de démons demi-moines qui se chicornent et se congratulent du bonheur qu'ils partagent.
Ce qui, considéré l'état d'humain sans équivoque d'où, on le disait, partait le disque, paraît la manifestation flagrante d'une transmutation réussie (plaçant le disque, une nouvelle fois, à la hauteur des promesses, ou à l'unisson tout simplement, de l'artwork par leur bassiste), et donc d'un voyage à la même aune. Au cours duquel, il importe de le remarquer, Chaos Echoes se comporte comme le membre le plus cool de la fameuse famille, instaurant toujours autour de lui les couleurs douillettement incandescentes de quelque polar crépusculaire dans l'Interzone, claudiquant avec quelque chose d'entre jazz et dub sur les terrains mouvants et interlopes qui sont le décor de Mouvement, titubant avec élasticité, le pied jamais trop lourdement d'aplomb ni sur le death ni sur le black (au point que par endroits l'on a le nom d'Aosoth qui brûle les lèvres, dont on aimerait voir le Magnus Keiser Munkir venir marmotter quelques bouillantes syllabes sur ce magma mental), en vrai funambule, s'inventant sa propre définition et identité au cœur de l'intoxication (lorsque vous avez de fugitives visions d'une sorte de zeuhl en maraude quelque part dans un blizzard entre la Norvège et la Finlande, alors que vous êtes en goguette entre des plaques tectoniques en fusion, c'est que le rata du chamane est rudement costaud) et de son majestueux cyclone des possibles...
... Et conservant toujours - malgré l'impression qu'on peut donner ici - au milieu de toutes ces monumentales et intimidantes choses son instinctive simplicité sans façons, sa souplesse désarticulée, son langoureux épicurisme de la chute ; y a pas, c'est chouette une petite messe de l'inversion en mouvement, avec des frères encapuchonnés au Centre de la Terre, mais si les frères du culte sont en plus vos cousins préférés, et qu'on peut au fil du périple jouer un peu entre vieux galopins aux loups en maraude (d'où sans doute ledit parfum d'Aosoth, qui sourd et affleure au palais)... C'est encore plus bath.

vendredi 15 décembre 2017

Disbelief : Disbelief

Si jamais d'aventure vous deviez vous faire la réflexion que les Allemands n'ont jamais inventé un style musical : pensez à Disbelief.
Disbelief est un style musical à lui tout seul, évolutions y comprises au fil des années, au même titre que Neurosis sauf que Disbelief n'a jamais été copié, ce qui est heureux. Ce premier album, forcément, est le plus tourmenté, torrentueux, bouillonnant d'hémoglobine et d'émotivité torturée, qu'on en juge : l'on y entend autant de préfiguration d'Atriarch et Valborg que de vénération pour Obituary, de Deftones que de Bolt Thrower, de Korn que de Godflesh, et ce, tout le temps, en une identité agitée et boursouflée qu'on serait bien en peine de définir autrement que : du Disbelief...
Enfin, bref : on y entend, surtout et avant tout, beaucoup de souffrance et de gencives qui en saignent de rage. Disons pour simplifier que Disbelief change Deftones en une sorte de bête-garou (un suidé ou un ursidé, vraisemblablement) nocturne qui court les bois comme une furie, la viande lui pendant taillée en pièce sur le dos comme des banderilles sanglantes ; la suite raffinera tout ce qui s'entend ici, lui donnera forme moins difforme, sans heureusement aller jusqu'à tout à fait en lisser la souffrance hurlante et paroxystique qui, comme dit, est part prépondérante de l'identité sonore du groupe - mais on tient, avec les deux premiers albums du groupe, de mon point de vue d'amateur de saveurs musquées à tout le moins, le meilleur dont fut capable un groupe à la monstruosité alors digne de celles de Red Harvest ou du Neurosis de Souls at Zero et Enemy of the Sun : un de ces groupes qui vivent des cauchemars particulièrement griffus et touffus, on l'a saisi.
Monolithique à l'égal d'une falaise, et ondulant de fièvre hallucinée autant qu'un Adrenaline, par moments confinant presque (vous savez, la lumière de la Lune...) à un Far Beyond Driven pour vampire de la Forêt Noire... On sent, ou plutôt non : on devine, à lire les dates le long de sa discographie, que Disbelief sont hautement sous influences - mais tellement, au bout du compte, et de façon tellement émotive qu'il les subit à la manière d'un bombardement de celles-ci, dont résulte une irradiation, et cette mutation monstrueuse qui est donnée à entendre sur cet inaugural album et le suivant.
Alors, pour sûr, "darkcrusthrash gothish post-neo", ça sonne pas des masses bien ; alors que "Disbelief"...

jeudi 14 décembre 2017

Nibiru : Padmalotus

La puissance rituelle et magique de Zaum, dopée par la malveillance d'Oranssi Pazuzu, elle-même dopée par la malveillance de ce bon vieux Streetcleaner, vous en rêviez ? Non ? Parfait, c'est encore meilleur quand on n'en soupçonne même pas son propre désir.
Cela fait plusieurs années et disques déjà, que Nibiru ont débarqué tels d'hirsutes zoulous enragés au beau milieu du cours de yoga du sacro-doom - et chaque fois ou presque c'est comme si c'était la première : ça vous décape le karma. Les pauvres n'y peuvent mais : même lorsqu'ils sont en proie à une pleine phase de contemplation béatifique et ahuris par le nouveau palier céleste auquel ils viennent de se hisser, cela pèle la viande sur tous les frères autour, tellement cela dégage ce qu'ils ont en eux de la nature génétique d'une lame de rasoir, et d'une brutalité qui doit autant, donc, à Godflesh, qu'à Motörhead ou Darkthrone.
Qu'on imagine le Guts de Berzerk, ou le Ding On de The Blade en derviche tourneur, les yeux révulsés, la bave ruisselant sur des babines crispées de jouissance : la bande-son appropriée ressemblerait plus que probablement à une sorte de miraculeux stoner de tribu préhistorique anthropophage déboulant - je n'en démordrai pas - dans Streetcleaner ; à du Absu qui roulerait au ralenti, de toutes ses cruelles chenilles en os, sur Superjudge... A Padmalotus.

mercredi 13 décembre 2017

Hey Colossus : The Guillotine

Au chant, un gonze de la famille de Thurston Moore et son cousin des Liars, là, mais dont le rhume aurait été vigoureusement été débouché à grands coup de sirop de Nick Cave ; et derrière, une manière de gros dub façon rivière en crue, qui charrie et mêlant tour à tour autant de Stranglers que de Swans, de God que de Protomartyr, de Pere Ubu que de Pale Horse... Par endroits ; ceux où The Guillotine n'est pas l'album le plus superficiellement indie-pop de Hey Colossus  ; ce qui se traduit par une sorte de cold-wave lumineuse, d'une lumière grise plus amère et plus légère que n'importe quoi que peuvent sortir tous ces fastidieux dont Interpol est probablement le moins pire ; une sorte de musique à la dépression exquisément polie, pince-sans-rire mais avec un sourire sous-jacent permanent ; jusqu'à virer parfois au subrepticement grinçant.
Un disque à sa manière bien plus étrange, sous ces dits faux airs indie, que le finalement plus convenu - ceci dit sans méchanceté aucune - alliage d'In Black and Gold ; déversant une encore plus surnaturelle, si plus sourde, sorte de psyché froid, capable d'instiller une puissante atmosphère de fantastique délirant, aussi réjouissant qu'effrayant, dans une après-midi pluvieuse à regarder la télé dans son pavillon de banlieue de chômeur neurasthénique, où le titre de l'album prend une aura imaginaire de procès kafkaïen à la cruauté médiévale, avec le coupeur de tête qui attend hache en main, entre Lewis Carroll et The Wall, le ciel de mastic se mettant à bourgeonner majestueusement de visages bouffis vitupérant des vérités insoupçonnées sur le revers de l'existence... Avant de se mettre à entonner en conclusion, toujours aussi grimaçantes et pourtant bouleversantes, un blues sélénite de derrière les fagots
Pour sûr la pochette de The Gullotine, a sa minimale façon, dit quelque chose du disque : sa façon, sous une chape anthracite uniforme, de cacher - et faire entrevoir - sous d'épais nuages ferrugineux de pollution industrielle, des esprits du feu qui réchauffent le cœur et les pieds (ce qui, finalement, est un peu le point commun avec un Cuckoo Life Live Like Cuckoo dont au premier abord on se croyait loin), où l'on peut se brûler un peu aussi ; ce qui constitue son côté lointainement pop psyché -  l'idiotie se nichant partout, je crois avoir lu, quelque part, accolés les mots "Franz" et "Ferdinand" au sujet de ce disque qui sonne pourtant plusieurs fois, fantomatiquement, comme si les Melvins étaient un groupe new-wave de Birmingham. Hey Colossus sont bien trop chargés en métaux lourds, en brouillards chimiques, pour être pop jamais, pour faire autre chose qu'infuser de troublantes complaintes leur vibration chthonienne, antédiluvienne, au cœur de laquelle, plus clairement cette fois, au moins à la façon d'un filigrane, se lit également cette chose si profondément anglaise que le non-insulaire toujours peinera à capturer, ne fût-ce qu'avec des mots, et qui démange de l'envie d'échafauder enfin la syntaxe monty-pythonienne capable de cheminer sur l'élégant fil liant Lee Dorrian, Terminal Cheesecake, Andrew Weatherall, Gallon Drunk, Jesu, les Beatles, les Stranglers, Gorse... Ce crachin sardonique et dolent, qui toutes choses imbibe, et tout à la fois rend plus acrimonieuses et plus accommodantes, avec un flegme philosophe et néanmoins terrien.
Si tout ceci vous paraît trop alambiqué, ampoulé, indécis, voire confus (Public Castration is a Bloody Good Idea but Laisse Moi D'abord Finir ma Bloody Partie de Fléchettes OK ? Et ma pinte aussi, ou je vais te la mettre à travers la tronche) - et surtout à contresens du laconisme de la pochette, dites vous simplement : english-cave-man.

dimanche 10 décembre 2017

Bad Tripes : Les Contes de la Tripe

On va procéder de mémoire, si vous le voulez bien ; car en dépit d'un amour que je confesse bien volontiers pour le choc-roc de Bad Tripes (les personnes de bon goût, de toutes les manières, nous ont déjà quittés offusquées à la lecture du nom du groupe), je sais leurs saveurs roboratives à l'excès, et donc causes possibles de grandioses nausées post-prandiales : je n'ai donc pas préparé la présente comme le journaliste que je ne suis pas, et n'ai révisé ni leurs précédentes œuvres, ni mes propres bafouillis à leur sujet, ce qui fait que probablement je radoterai, ce que de toutes les manières je fais plus souvent qu'à mon tour, puis c'est désormais de mon âge.
Or donc, le troisième Bad Tripes fait rêver d'un temps où Juliette Nourredine était encore punk et parlait louchebem, et l'imaginer signée chez François Hadji-Lazaro, dans un groupe où, avec une Catherine Ringer qui ne ferait donc pas encore ses duos avec Black M chez Nagui, elles joueraient du dark-cabaret fortement lardé de metal et d'electro ringarde : puisqu'il semblerait que dans un monde cartésien l'on doive affilier Bad Tripes à Rammstein, Les Contes seraient plutôt, pour leur part, de la famille de Sehnsucht, avec leurs arrangements synthétiques jovialement clinquants, exubérants, digne de la meilleure dark-electro d'horreur, :Wumpscut: et toutes ces succulentes conneries ; ce qui ne les empêche, nonobstant, pas de montrer également le groupe sous son jour le plus souplement allègre, le plus félin dans ses déhanchés de bal populaire, ses basses rondes, ses tempos syncopés : on se rappellerait presque avec tendresse le bref engouement qu'on a pu éprouver jadis pour Mindless Self Indulgence...
Alors, bon, bref : est-ce que Bad Tripes est plus vulgaire encore qu'avant, ou égal à lui-même ? Pour sûr, il peut constituer un pré-requis, pour apprécier ces Contes, de ne pas avoir de haut-le-cœur au contact de choses d'aussi mauvais goût que Punish Yourself, Moshpit ou les VRP. Pour sûr, Bad Tripes est vulgaire, oui, probablement même ne rêvez vous pas si vous entendez deux-trois clins d'œil à Aqua - et ça en fait l'antidote à la fois à Johnny Hallyday et à Throane : voilà qui ne se refuse pas. Si vous êtes gracieux, vous passerez votre chemin. Si vous aimez la bidoche et la bamboche, en revanche, et jouer du trombone à coulisses avec vos hanches beurré au bal sur la place, une tronçonneuse tenue d'une main nonchalante, distribuant les œillades bigleuses à la ronde, le rimmel dégoulinant à foison, et malgré tout, ou de par cet état de fait imbibé précisément, la prunelle d'une profondeur vraiment troublante et la voix pleine de chausse-trappe tapissés de velours... Ah, ça, comme chaque fois, un album de Bad Tripes c'est comme un moment d'absence, un coma éthylique, et peut-être même çà ou là sent-on déjà à quel point la caboche sera douloureuse quelques heures après - mais pas un qu'on regrette, car bon sang, on avait oublié combien même les pires cris de harpie infantile pouvaient y enclore de charme.
Venez donc, mes tout beaux, venez sur la piste, venez à nous mes jolis, laissez vous prendre par ce bon vieux vertige ; Bad Tripes, pas de doute, c'est du metalpunk musette, mais pas tant parce qu'ils mettraient des riffs d'accordéon (guère, d'ailleurs) ou autres habillages du même genre : parce que c'est fait pour - et avec l'amour de - guincher les soirs de pleine Lune au milieu de la chair et des fluides de ses semblables, peu importe qu'on soit le quatorze juillet ou le trente-et-un octobre : le château de l'ogresse est en éveil ce soir, ses fenêtres allumées comme des yeux, et la ville est pareille à un village dans son ombre, ses rues offertes à son cirque ambulant. Les gouttes de sang vont étinceler comme mille étoiles dans le sillage de sa valse lascive.

samedi 9 décembre 2017

Imperial Triumphant : Inceste

Je voudrais envenimer des tensions qui n'existent pas, je le re-baptiserais l'anti-Vexovoid. Parce qu' Imperial Triumphant m'y fait toujours autant penser à Portal, mais qu'Inceste prouve qu'il n'est nul besoin de se donner une production hermétique pour jouer une musique dégueulant d'autreté menaçante. Colin Marston a donné, comme il est payé pour le faire, une production claire comme du cristal au disque, et ce n'en fait que plus brillamment ressortir son obscure barbarie, son micro-climat de grotte sacrificielle, de version carnivore, animale, superlativement griffue et épineuse - mais sans tomber dans l'écueil contre-productif du sur-empilement hyper-chaotique - de la musique de Reverorum Ib Malacht - autant que du jazz industriel de Flourishing.
D'ailleurs, le disque cultive la juste mesure de tout ce qui le constitue : d'étrangeté rythmique insectoïde, de blettitude malsaine du désaccordage, de frénésie rabique des riffs au son de scie chirurgicale, de bestialité de la voix, et plus généralement de nombre de plans certifiés top-glauques-la-déglingue par morceaux, qui préfèrent prendre le temps, peu nombreux qu'ils sont, d'explorer chacun tout leur espace vital et ce qu'il peut avoir de récréatif... C'est cette humanité, qui ne saute bien entendu pas aux yeux mais qui se distingue relativement aisément sous l'impiété des rituels, qui le rend peut-être plus inquiétant encore, plus réel ; on songerait presque par endroits à un Orthodoxyn qui croyant sniffer sa bête cocaïne habituelle vient de s'envoyer une méchante poutre d'un délirogène à faire passer les sels de bain pour du Guronsan - le vieux coup de pute à la Oliver Chessler, quoi. Et un cauchemar dont les airs d'accès de démence désordonné révèlent bientôt par-dessous les contours plus préoccupants d'une suite de sournoises petites spirales ascendantes...
En conséquence de quoi le maxi se montre mieux que digne des associations d'idées avec Naked City - Absinthe en particulier - et Georges Bataille qu'un certain nombre (je vous laisse jouer à compter) de ses caractéristiques inspirent, et capable de bien mieux que son programme d'origine qui paraît a priori être une petite incartade de bizarre pour le bizarre ; et Yoshiko Ohara y passerait presque inaperçue, tant sa présence dans le merdier paraît aussi naturelle que tous les autres instruments (de torture, évidemment).

vendredi 8 décembre 2017

Hooded Menace : Ossuarium Silhouettes Unhallowed

Je l'ai déjà dit au moins une fois, ne me demandez pas si c'était ici ou sur le webzine où je bossais naguère : le doom, c'est du death, ou en tous cas le bon doom inclut forcément le death, ou encore le bon death comporte forcément une bonne quantité de passages doom ; une connerie comme ça, qui ne reflète bien entendu qu'une partie du doom - mais que l'on pense - non : éprouve dans sa chair - fatidiquement à l'écoute de certains albums.
L'on a deviné que le nouveau Hooded Menace compte au nombre de ceux-là. Moche comme du death metal - grade side-project de Chris Barnes, même - accélérant en maint endroit au milieu de ses maintes rasades de sirop d'early-Katatonia - et "pourtant" indiscutablement doom, et de tout à fait patricienne façon, qui plus est. C'est peu de dire que, de groupe à l'existence et au langage totalement incompréhensibles voici quelques années, Hooded Menace est passé pour moi avec une facilité ahurissante au statut d'évidence élémentaire ; avec sa laideur incohérente de partout, sa difformité baroque, grotesque, bourgeonnante, ses gibbosités (au pluriel, parfaitement) et sa couleur améthyste.
Du point de vue trivial des choses, on l'a déjà deviné (en lisant "sirop") : Hooded Menace continue céans dans la veine qui lui porta chance avec moi - puisque ce fut par Darkness Drips Forth que le verrou sauta - et les saveurs de baies rouges aussi sucrées qu'acides ; c'était prévisible, certes ; ce qui l'était moins étant que la chose continue de fonctionner, sachant qu'avait été annoncé plus absurde encore qu'un enchaînement dans un morceau de Hooded Menace : Lasse Pyykkö abandonnait le micro. On a une voix pareille, un vrai trou d'antimatière qui ouvre de ses bords collants une déchirure dans le réel chaque fois que vous ouvrez le bec - et l'on choisit de ne pas en faire usage ? Bon, l'on embauche pour se faire remplacer quelqu'un qui n'est pas doté de pareilles surnaturelles propriétés, mais qui en revanche présente la qualité considérable de faire partie de Horse Latitudes : une indulgence confiante est de mise. Au résultat, disons que la folie qu'on eût pu espérer, à lire cette dernière recommandation, n'y est pas, mais que le gonze fait le boulot, déployant une voix parfaitement appropriée, garantissant ainsi les conditions idéales de confort pour se concentrer en paix sur la musique, ce qui permet de ne pas remarquer qu'il n'y a, donc, plus rien de remarquable, plus aucun instant de monumental mythologique à choper au passage çà ou là dans la partie vocale. Quoique, par touches, des lointains échos de semi-ours des cavernes à l'hibernation troublée par des rêves sanguinaires se puisse entendre... On fait son deuil de l'ancien, on s'accoutume au nouveau, comme est l'ordre des choses, c'est bien le moins qu'on puisse faire face à un genre aussi "memento mori", après tout. Disons qu'on se situe dorénavant dans une mythologie plus terrestre, aux héros humains, du fait que la voix de Harri Kuokkanen soit ainsi plus humide et moins dotées de propriétés divines - et n'en parlons plus.
Et musicalement, il y a, heureusement, bien assez à déguster ; Hooded Menace continue donc son chemin sans s'être essuyé les pieds dans la cathédrale de la beauté, traînant un peu partout les petits pas empotés de ses gros pieds d'éléphant boueux ; ce qui fait que, en cette cathédrale, ils s'avèrent détenteurs de quelque chose de plus (de moins, diront ceux dont les yeux sont étroits) que les groupes qui se contentent de servir la pure beauté ; et, sans vouloir être désagréable, surtout que ceux qui le font en ayant parfois le souffle et la vue un peu courte, et l'âme un peu trop grossière, pour prétendre ce faire avec une pure beauté de verbe et de geste : par endroits, Ossuarium ferait presque songer à une version plus extrême, certes, du Paradise Lost récent, mais aussi... plus touchée par la grâce ; d'ailleurs, tenez, voici à quoi ressemble le growl du nouveau : à celui de Nick Holmes, mais sans le petit accent théâtral à la Satyr qui gâte parfois ce dernier.
Et surtout, nonobstant tout cela, l'on éprouve la délicieusement délassante sensation, qui paraît réellement naître pour de bon ici, après avoir commencé de sourdre et tisser ses desseins sur Darkness Drips Forth, voire encore plus sourdement sur Effigies of Evil - de reconnaître l'inimitable patte (je n'aime pas bien l'expression, mais elle s'impose ici, presque au sens propre) de Hooded Menace, quelques bouts de riffs tout crachés, quelques parties de guitares qui font comme des chevilles d'aède, presque des épithètes homériques, des harmoniques que l'on retrouve à la façon d'une vieille robe de chambre en laine qui gratte, râpeuse comme la joue paternelle - mais de moins en moins rudement, avec les années, nombreuses, qui la rendent de plus en plus douce et maternelle - des progressions grinçantes comme ce vieux fauteuil à bascule du pépé, et cette allure générale balourde et souple ainsi que celle d'un ours partant en quête de ce qu'il pourra bien trouver ; et la sensation, inextricablement liée, de s'apercevoir que c'est fait, ça y est : on est étroitement attaché au dit bestiau.
Mais comme tout ceci paraîtra - sûrement à juste titre, notez bien - trop peu universel, dites vous plutôt qu'avec cet Ossuaire, Hooded Menace accèdent au statut de groupe classique, avec la pirouette hautement acrobatique par-dessus le marché de préserver intact leur noyau de singularité, dur comme un minerai pur ; ce qui, avouons le, devrait être une des conditions sine qua non pour pétitionner ledit statut, et éviter à la place celui de générique.
Toutes ces choses anormales-ou-pas sont la cause, probablement, qu'arrive à la fin cette sensation profondément anormale, ce goût impossible à la fin d'un disque, non seulement de doom-death, mais a fortiori de doom-death pâtissier, tout en empilement d'obèses choux généreusement farcis de lourde crème : le trop peu ; la sensation que tout ceci était bien court (en même temps, ce con de disque dure vraiment moins d'une heure !), et qu'on en reprendrait facile pour une heure (surtout après un morceau final insolent, qui associe solo futuriste à la Pestilence et ritournelle médiévale compassée)  ; un peu comme à la fin d'un tome d'une bonne vieille saga d'heroic fantasy lue au coin du radiateur, je m'étais d'ailleurs déjà fait la réflexion sous la chronique d'un confrère, que Darkness Drips Forth était un groupe parfait pour aussi bien lire qu'avoir l'impression de lire, tout en dégustant des pancakes tout chauds ; l'association mentale est d'ailleurs toute naturelle : Ossuarium Silhouettes Unhallowed se dévore, et ce faisant l'on passe tant de temps à se lécher les babines chaque bouchée en se répétant en ronronnant que c'est tellement bon le doom-death - que la fin du disque venue nous trouve penaud, interloqué, avide d'une demi-douzaine de crêpes de plus, lourdement garnies en beurre et en cassonade.
On en brevèterait presque le "death narratif", ce qui permet de s'éviter l'effort de décrire ses collines rouille aux rochers couverts de mousse, ses noirâtres futaies sévères autant qu'humides, ses rivières qui bruissent et tintent, sa bruyère, son puissant vent d'hiver, ses éboulements... Ses paysages entre Écosse et Silmarillion, en somme. C'est bien simple, rien que de l'écouter, j'ai envie d'y retourner - pas dans Le Silmarillion, s'entend.
En attendant ce voyage, Ossuarium Silhouettes Unhallowed s'écoute comme qui rigole, rentre en vous comme dans du beurre, et meuble aimablement tous vos moments comme si Hooded Menace avait toujours été là, familier au point du quasi-invisible, comme un pouf modelé à votre anatomie par les années, et cependant imprimant son puissant musc sur tout autour de vous, comme un cocon odorant, pour votre plus grand bien-être.

jeudi 7 décembre 2017

Nortt : Endeligt

DSBM. Comme depressive suicidal black muzak.
Rien de péjoratif là-dedans, ne vous méprenez pas ; muzak, comme musique d'ascenseur : vous savez, ce que jouent Bohren & der Club of Gore ? Un peu comme ces derniers, Nortt joue ici (conservé très peu de souvenirs des albums qui s'écoutaient de lui voici une dizaine d'années, lorsque je me suis mis aux musiques très lentes mais faites avec des guitares et des cheveux longs) la musique des ascenseurs pour les enfers ; ceux qui descendent sans fin, vous savez, un peu comme si mes souvenirs sont bons le générique de fin d'Angel Heart, sauf que celui-là s'arrête, avec l'odeur de fin des haricots et de carottes cuites qu'on subodore : pas de cela dans Endeligt ; l'humeur ici est au liquide, à une mélancolie du trépas et de la damnation encore plus délavée que chez un Dolorian ou un The Gault - où la folie paraît guetter, vorace, au fond du lac de larmes ; en fait, on se situe même dans les eaux du premier Fvnerals. Tout semble mouillé, comme il est de juste en pareille musique estampillée E.A.P., à commencer par la voix, mais rien ne paraît ni saigner ni putrescer : tout ici n'est que lustre, même les spectres ; tout délasse, rafraîchit et désaltère ainsi que le ferait un bon et grand verre de blanc minéral à souhait.
Est-ce moi qui ai changé, tendri, vieilli depuis les vieux albums de Nortt, ou bien à l'inverse est-ce que j'ai alors été incapable de surmonter sur cette peu commune sensation de non-événement, qui peut mettre dans l'ornière l'auditeur d'un tel disque ? En tout état de cause ce n'est même pas la flemme, mais plutôt la molle plénitude flasque, laquelle est le charme de ce disque et son don à l'auditeur, qui est cause que l'on n'ira pas s'amuser à vérifier si après tout les albums précédents, dont on a aimé à se gausser jadis, lorsque Xasthur était à la mode, démontraient déjà le même savoir-faire et la même capacité à immerger comme en un bain chaud dans leur tisane mortuaire glaciale, à ouvrager de ce suicidal lounge qui, pour n'avoir rien de si paradoxal, n'en est pas moins un talent pas forcément à la portée du premier pendu venu.
Sans doute cela se joue-t-il au moins en partie dans cet art d'utiliser des notes de piano en les lavant de ce qu'elles peuvent avoir de plus casse-gueule et tue l'amour, à savoir ces arêtes dessinées à coup de marteau, de les rendre soyeuses à l'égal d'une version post mortem de White Darkness ; et d'estomper pareillement les attaques des guitares, et leur épaisseur aussi pendant qu'on y est ; cela peut même aller jusqu'à donner à votre forêt des airs d'Une Forêt, si vous me suivez, ce qui n'est pas à cracher dessus. Nortt estompe tout, même les accès de plaintes funeral, même ce que les touches de baume de religiosité pourraient avoir d'envahissant, d'incommodant à qui vient chez lui prendre ce qu'il a à offrir : un havre où s'abîmer sans être dérangé, s'enfoncer doucement loin de tout espoir ou lueur, ces fâcheux parasites - tout en ne reléguant rien dans le brouillard, l'arrière-plan, l'anecdotique, la brume éreintante pour les nerfs et les sens : simplement en émoussant tous les tranchants et les cris, même les ombres de cris ; ce qui, on l'admettra, est d'une hospitalité autrement plus distinguée qu'un Shining, qui vous reçoit dans son gourbi où l'on ne peut échouer son cul dans le moelleux d'un sofa sans s'asseoir sur un rasoir, souillé qui plus est : tu parles d'un lounge...
Non, en vérité il n'est pas dans les capacités de chacun de venir se nicher dans le gouffre d'encre et de nuit situé au milieu d'un triangle formé par Svartkonst, Atropine et Todessehnsucht - et de faire de cette zone d'ombre une laque limpide, d'où l'on émerge lavé, un brin perplexe de cette simple sensation de bien-être, mais néanmoins profondément imbibée par celle-ci.

mardi 5 décembre 2017

Queens of the Stone Age : Villains

Vais-je avoir la condescendance - ce ne serait pas un coup d'essai - de prétendre comprendre, paternalistement, ceux qui ne trouvent pas leur compte et leur QotSA dans Villains ?
Non ; je suis bien un peu triste pour eux - surtout un, parce que je suis toujours peiné qu'une personne que j'estime et un disque que j'estime ne s'entendent pas ; mais je ne m'en fais pas, il le vit sûrement plus que bien - mais avant tout et strictement personnellement, il s'avère au bout du compte que Queens of the Stone Age, tout comme Enslaved, est un groupe à qui - quoiqu'il ne soit assurément pas le premier qui me vienne à la bouche pour en trompetter le nom, lors qu'il est question de ceux qui me sont quasi aussi constitutifs que l'air, le vin et le pain - j'ai du mal à dire non et ne le fais donc quasiment jamais ; et non pas, mal gré que j'en aie, de la catégorie de ceux dont j'ai fait après quelques années de fougueuses roucoulades le constat qu'ensemble nous avions fait le tour de notre relation, comme Darkthrone ou Meshuggah, n'en déplaise à la coquetterie qui voudrait que de tels rôles soient inversés.
Non mais je vous demande un peu ! cette voix d'ange (qui est peut-être même en train de devenir de plus en plus belle encore à mesure que son Robert Mitchum croisé avec Elvis Presley de porteur enlaidit), ces riffs acides, toujours plus acides, ces rythmiques heurtées, disloquées et pourtant en permanence nerveuses, comme la fièvre sexuelle s'emparant de robots à la tôle chauffée à blanc, ces sons semblables aux vagissements de plaisir de baleines nées dans le délire de la schizophrénie chimiquement induite... Et cette façon, au milieu de tout cela et tout inondé de sueurs d'angoisse à donner à The Idiot des airs de Manu Chao, de toujours rester cool, et n'avoir pour seule réaction visible jamais que de sortir son petit peigne de la poche du gilet en denim pour se recoiffer la mèche inquiète... Queens of the Stone Age ont-ils présentement perdu leur vice, le côté drogué du mythique premier album ? Je ne suis pas en compétence de vous le dire, me trouvant incapable de résister aux sonorités, typiques et reconnaissables, que j'entends ici : celle d'une sorte de version sûrement plus sucrée d'un de mes albums préférés d'eux, à savoir Era Vulgaris - dont il se trouve, accessoirement, que je le trouve déjà à sa façon très parent du susdit album inaugural. Villains est donc la version synthétique, entre glam et wave (Iggy et son Bowie intégré sont passés par là, pour achever de cristalliser ce qu'il y avait déjà de glam dans ...Like Clockwork) et en plein dans l'armoire à pharmacie (on a dit cristallisé, vous avez vu ?), d'Era Vulgaris donc en ce qui me concerne une nouvelle exquise variation du premier.
Il y aurait sans doute là matière à mainte pirouette pleine de morgue et de condescendance, en vérité, mais pourquoi justement tenter de rivaliser avec celui qui, le temps de l'écoute au moins, se campe en maître incontesté de la morgue et la bellâtrerie rock'n'roll ? Avec une forme de logique, après une dépression post-pop, Josh Homme joue à  présent de la pop - même si, les quelques fois qu'il se pique (vous l'avez ?) de faire ici quelques minutes de rock fifties, il vous envoie toute la discographie de Jesse Hugues à la casse avec une blonde désinvolture de héros de pulp space opera, très discrètement surlignée de rouquine démoniaquerie, bien sûr ; une pop synthétique à en broyer les narines, à en brûler les synapses, élastique et satinée à en faire passer baver des ronds de chapeau à David Byrne et vous donner pour seule envie de vous cisailler la colonne vertébrale et les rotules de concert, les twistant en cadence et à contresens les unes de l'autre, avec une vertigineuse façon de réinjecter du futur, tout en anguleuses perspectives, dans la science-fiction rétro, scintillante de poussière d'étoiles et d'ange, géométriquement prédatrice et longiligne à en faire oublier ce que Trent Reznor a donné comme tièdes suites à Hesitation Marks... De la pop, si vous voulez : pas de problème.
De celle où l'on dérive entre une scène de Frantic et une salle d'attente de spatioport, à siroter des martinis en écoutant du Dimitri from Paris ou du Yello, transpirant à grosses gouttes à force de se demander si la serveuse-robot vous a oui ou non décoché cette œillade suggestive que vous croyez avoir vue - et si l'affirmative est rassurante, ou bien le signal qu'il faudrait lire d'une nécessaire fuite en hurlant. Oh, oui, il s'en passe, des choses, sous la pâleur de Villains, sous la blancheur d'un disque dont le rock peut fallacieusement paraître taillé pour les plateaux de type présidés par Michel Denisot, et s'avère en fait insidieusement d'une toxicité mentale kubrickienne... On en perd assez certainement tout sens de l'orientation et d'où on se trouve - mais une chose est sûre, au moins au moment où le disque s'achève sur la valse où enfin on le suit : il nous a emmené parmi les étoiles. Quand on y réfléchit, c'était discrètement annoncé dès les premières notes du disque, leurs subtils accents de PVT et de lointain extrême où l'on sombre ainsi que dans le coton... et tout du long ensuite au fil des chansons, avec leur infini médicamenteux tel que jamais Liars n'ont réussi tout à fait à y faire plonger comme on l'eût souhaité.
Tout ceci est dans ma tête ? Bien entendu ; comme toujours, avec Josh Homme, un homme qui fait voir du pays à votre système nerveux. Un des plus grands Queens ? Il convient probablement pour le déclarer d'y laisser le temps, puis comme Enslaved il faut bien finir par reconnaître qu'ils font partie des groupes sortant principalement des disques guère portés sur la petitesse - mais je suis bien près de le penser, ce jour et en ce qui me concerne.