jeudi 31 août 2017

Merrimack : Omegaphilia

Paris' finest, en fin de compte et sous un certain angle : le côté Musclor d'Arkhon Infaustus, l'héroïsme en bandoulière de Glorior Belli, le lettrisme sourdement nauséeux de Vorkreist, les demi-lunes de VI, les gènes canidés d'Aosoth... Le tout emballé avec une une virile émotivité débridée qui ne les rattache guère, au final, qu'au calibre de Hangman's Chair.
On parle tout de même d'un album dont le point d'orgue n'est pas l'apparition d'Aldrahn, excusez du peu, ni même la délicieuse démence qui s'empare du batteur peu avant ce moment-là ; pour la précision, figurez vous que ledit apex intervient juste après, et qu'il est en français, oui Monsieur : un bref spoken word black metal, détaché autant que débauché, qui vous saisit les boyaux sans crier gare et vous coule dans son doucereux venin dans l'oreille ; à en laver toute trace de l'embarrassant slam de Vindsval, dont ce dernier entachait un de ses meilleurs disques.
Une démesure et opulence hollywoodiennes, habitées par une ferveur et un venin norvégiens, et balancée par une grâce décadente, grave et archaïque... française, y a pas mieux à dire. De toutes façons, lorsqu'un album vous fait à ce point saliver de désir d'un - copieux - verre de vin, il n'y a pas trop de doutes.
Enfin, voilà, il fallait que ces choses-là aussi soient dites. Mais en résumé, c'est toujours une splendeur.

jeudi 24 août 2017

Black Wine Order : Dirt

Lorsqu'on parle de musique cinématographiconirique, les références suprêmes qu'un album peut espérer obtenir, chacun en conviendra, sont Sleazy Listening et Fire Walk With Me, avec ses chiens noirs qui courent la nuit.. Que dire, dès lors, d'un disque, même virtuel (quoique, question onirisme...), qui dès la première écoute vous évoque simultanément les deux, voire tout simplement la fertile coopération de Chris Connelly avec Lynch et Badalamenti ? Oui, vous avez l'autorisation d'en déduire que le nouveau Black Wine Order est largement plus chanté que le premier. Est-ce que c'est réussi, pour autant cette présence humaine en fait-elle un disque moins inquiétant et plus généreux en certitudes - ces ennemies tautologiques du fantastique - que le précédent : vous possédez, je pense, les réponses de façon tout aussi évidente.
Comme la vie, encore heureux, n'est pas faite uniquement de sempiternelles références royales, on pensera également au disque d'Échancrure, et au dernier Nooumena - pour dire combien ici les ombres ont des dents, et combien ne pas savoir si elles sont faites au juste de papier, trempé d'encre noire, de brume d'insomnie, ou d'autre substance plus dure au toucher, ne les rend pas moins tranchantes, cependant que dans notre esprit les pensées encapuchonnées processionnent, devenues étrangères à nous-même, et partant hostiles aussi ; ce Dirt qui porte bien son nom, celui de la poussière, de la saleté dans les coins, les rainures du parquet, ce disque d'araignée, évoque autant toutes les plus interlopes choses qui se peuvent chiner dans les recoins mal famés du trip-hop et autres lounge music jazzy, que l'aura qui se peut dégager de metal aussi sorcier et messéant de l'haleine que Darvulia, Ysengrin ou Sektarism, ou les déviances harmoniques viciées d'un noise rock de velours tel que ceux de Rope ou Human Anomaly ; ou toute autre musique propre (désolé) à inspirer le terme de "doucereuse ignominie", toutes les choses interlopes, maladives, infectieuses, incubes, succubes, toute la souffreteuse et claudicante troupe telles que Wolok, Vrolok, Great American Desert, Ordo Tyrnanis ; les hongroiseries de l'engeance du premier Icarus... Et croyez-le ou pas, ces constats sont déjà bien empreints en vous dès la première écoute, bien avant de percuter que le morceau d'entame d'emblée s'intitule "Dead Meat Jazz", ce qui annonce bien la couleur et pourrait aisément faire office de raccourci descriptif paresseux en forme d'étiquette.
La musique que ronronne Dirt n'est pas tout à fait celle d'Erich  Zann, car elle est plutôt celle des araignées aux panses grosses comme des calebasses, ballonnées de brames mélancoliques aux odeurs de vieux cuir, les scolopendres aux mines compassées de fonctionnaires sacerdothanatologues à l’œil larmoyant de chassie, les sales bêtes à qui l'on croirait dédiée, pour y préparer bien tôt les enfants, "Les Monstres" de Stupéflip ; le peuple de la poussière, des rognures d'ongle de cadavre et de cheveux blancs de pantins vampires, celui des rémouleurs de carcasses, ce qui ne veut globalement rien dire mais cela tombe bien, puisqu'on parle ici de musique qui n'a horriblement pas de sens.
Car bien sûr, n'est-ce pas, il est à peine utile que je vous notifie cette précision, que je vous procès-verbalise ce constat, qui signe les grands disques de cette famille-ci - à savoir : "il ne se passe rien" ? Celui qui veut dire, en pareilles matières, qu'il se passe beaucoup mieux que cela ; la condition, redoutable si elle n'est pas remplie, étant que ce soit bien fait, puisque lorsque ce ne l'est pas, oh comme elles peuvent très vite taper simplement sur les nerfs toutes ces dissonances et ces caresses de balais, et n'avoir l'air que de la plus convenue des histoires à se faire peur cousues de fil trop blanc pour espérer convenablement caresser les nerfs à nu.
Ou peut-être, aussi bien, faut-il ne voir ici que la mise en œuvre d'une très grande méticulosité, se fier à certaines notations très rituelles et dogmatiques ici ou là, et voir en Dirt ainsi qu'en Te Agios Numini l'expression seulement d'une grande dévotion monacale - et en tirer les conclusions éventuellement qui s'imposent sur l'effroi vertigineux que celle-ci nous cause, dans un cas comme dans l'autre, de façon tout aussi vertigineusement séduisante dans les deux cas... Mais chemin faisant sur les sentiers ombreux et épineux de cette hypothèse, bientôt l'on se trouve nez à nez avec l'expression "pattes de mouche", et force est de constater qu'on a tourné en rond, comme souvent lorsqu'on croit trouver une nouvelle voie dans un labyrinthe.




mardi 22 août 2017

Casio Judiciaire : Démo Rose

Bouge de là, Perturbator, et avec toi toute ta clique de peigne-culs, tous tes potes les grands qui redoublent leur quatrième ; serre les fesses, Diapsiquir, ou bien apprête-toi à-z-périr en direct sur Videodrome : il revient, le brundlemouche de Miro Pajic, Oliver Chessler et Jesus Cry Stalin. Comme on dit, entre Vibroboy et Tetsuo, Casio Judiciaire ne choisit pas : ça tombe bien, nous non plus.
Un son de synthé dégueulasse comme t'en as rarement entendu, qui fait peser sur tout le disque une ambiance de terreur larvée - comme se larve une TRÈS grosse larve, suintante et ruisselante bien entendu, de toutes sortes de fluides tous plus psychotropes que la bave de cent crapauds alvarius ; promesses de cauchemars sans fin pour te prouver que le voyage chamanique ça n'est pas un truc de connard de hippies, mon gaillard. Non, des disques qui te plongent ainsi - au sens propre, façon interrogatoire à la baignoire, méthode Shallow Graves - au cœur de l'action psychotrope, il n'y en a guère d'autres (à part le double de Hypnotizer, qui ? certains morceaux de Binaire, peut-être ?), et au cœur de ce genre d'action c'est le cambouis de la vie où l'on patauge jusqu'aux yeux, dans la viscère frétillante, brûlante, languissante, on parle ici des hallucinations auxquelles sont en proie tes organes internes, et leurs parois outragées par les molécules les plus ignobles : sont-ils seulement des hallucinations, ces tentacules qui lentement se frayent un chemin hors des braguettes ? Cette rose démo enlève les îles du Trésor des Îles Chiennes, pour s'adonner évidemment aux chiennes et à leurs trésors de chiennerie ignorés d'elle - jusqu'à toi, et ton imagination allumée par la faramineuse dope -, donne un sens nouveau au mot downtown, ouvre des traboules qui déboulent chez Zulawski, calembourre à tous les râteliers (entre Terence Fixmer et les VRP : non, Casio Judiciaire ne choisit pas, non plus qu'entre The Klinik et Charles Bronson) avec une narquoise bestialité, et sans aucun frein défonce de tous ses beats plus pilons les uns que les autres les muqueuses plus terrifiantes encore, dont font reluire la nacre ces immondes riffs de synthés, qu'ils donnassent dans le sordide tendance Morgue Mechanism ou dans le futurisme le plus sectaire et son positivisme totalitaire ; J.G. Ballard va vous prendre des airs de David Hamilton, en face des couleurs que vous verrez céans, et de toute cette poésie de la viande et de l'outrage.
On ne rend évidemment pas justice à pareille musique des pires démons de benne à ordures du futur : elle se la rend bien assez elle-même, et elle se paye sur la bête, sans demander consentement pas même au plus infime neurone. Oubliez tout ce qu'on tente à la sauvette de vous vendre comme du synthétique par les temps qui courent : ni plus ni moins que de la mauvaise coupe, dégoûtante : à l'humanité ; de la camelote sentimentale de bas étage. Le voici, le vrai synthétique pure synthèse de saloperie chimique qui nique ton âme toute choucarde.
Je t'en foutrai, moi, de la "synthwave". ELECTRONIC, BODY, MUSIC : c'est pourtant clair, non ? Quand bien même ce serait la seule chose à l'être, cette rose nuit...
Bref, on a compris : c'est salissant. Très salissant. Mais vous saurez dès les premières notes, si vous avez déjà été ici, ou pas : où les obscénités les plus grasses et brutales peuvent sans prévenir vous bouleverser et vous glacer le cœur. Pour ce que ça change. De toutes les façons vous y êtes jusqu'aux yeux, et vous ressortirez pas intègres.

dimanche 20 août 2017

Alice in Chains : Facelift



1992, ou 1993 : le jeune Boris*, qui n'a pour lors découvert les séductions qu'exercent le hard rock et les Guns'n'Roses que depuis une rentrée, tombe sur ces choses ci-dessus - et l'album qui les entoure, où figure également une certaine "Love, Hate, Love", que le pauvre bambin écoutera deux-mille-sept-cent-quatorze virgule trois fois dans l'été qui suivra - et se retrouve, désarmé, confronté au fait, saisissant, figeant pour l'esprit qu'il soit jeune ou vieux, que ce sleaze-rock tout juste découvert peut également être pratiqué par des vampires en pleine décomposition, et de ce fait en appeler par surcroît aux germes incurables du gothisme, qui furent implantés en lui des années avant, dans ses années encore plus tendres, par une cousine corbac et ses cassettes mêlant Cure, Sisters et Front 242. La première rencontre avec le Mal : celle où l'on découvre qu'il a déjà un appartement à son nom en vous, dans lequel il passe toutes les saisons chaudes.
Boris, il va sans dire, succomba sans aucune chance d'en réchapper.
Aujourd'hui, lorsqu'il ressort ce disque, force est de constater qu'il lui fait très exactement le même effet qu'alors : la peur, et une sueur froide d'excitation dans le dos - les chansons, les photos, les paroles. Tout transpire le mal, et la maladie. Tout commence là, et les années qui viendront auront beau voir le monde sembler entamer une longue escalade du glauque et du malsain, pour finir même, des années après, par enfin gazéifier dans l'ellipse, et atteindre une sorte de stratosphère où l'on dépasse le ridicule pour toucher à l'art à nouveau, avec des choses telles que True Detective - l'on ne dépassera pourtant jamais le pouvoir qui se love dans la suggestion derrière cette nudité-là.



*Les prénoms ont été changés, pour des raisons évidentes d'anonymat

lundi 14 août 2017

Dälek : Endangered Philosophies

On pourrait presque rendre compte des albums de Dälek - ceux depuis qu'ils se sont trouvés, en tous cas, i.e. depuis Absence - par leurs couleurs affichées : un peu terne et délavé pour Asphalt of Eden, forcément, nuit toxique zébrée de maquillages vaudou sanguinolents pour Absence, kaléidoscope pour Gutter Tactics, torpeur tropicale congestionnée pour Abandoned Language.
Et un peu entre les deux derniers cités, quant à Endangered Philosophies ; pour le meilleur. La luxuriance végétale et la chaleur narcotique réunies ; avec, bien entendu, cette sorte de continuel bruit de fond de grouillement, de brouhaha de ruche humaine du futur, ni tout à fait Blade Runner ni tout à fait Ghost in the Shell, équivoque à souhait, sans balisage moral... Dälek, tranquille dans toute sa liberté psychédélique, cousin libre comme l'oiseau tant de Rubberoom que de Techno Animal ; oubliées les restrictives facilités "shoegaze", en vérité gazeuses, de l'album précédent, qui réduisaient à du codifié la dimension psychotrope d'un mur du son qu'ici l'on retrouve à nouveau tel qu'on en est tombé amoureux sur Absence - mais avec dessus ce grain de brume matinale tropicale qu'ils ont appris à lever depuis - Abandoned Language, je l'ai dit, déjà ?
Retrouver dans un disque tout ce qu'on préfère de Dälek ne fait pas nécessairement du disque celui qu'on préfère - mais cela fait pour sûr un bon début ; un bon matelas de torpide béatitude sur lequel décoller ; vers des hauteurs atmosphériques possiblement un peu plus ambient encore qu'accoutumé, ce qui est presque toujours de très bon augure ; et qui l'est pour sûr lorsque c'est chez un groupe où ces latitudes sont le havre où il retrouve ses gènes cold-wave dub-zen, tissées de Godflesh messianique autant que de The Cure hivernal - le seul shoegaze qu'on sera tenter d'évoquer là sera celui des Horrors, Primary Colors évidemment, mais pourquoi pas également les couleurs de fruits confits au LSD de Skying ? - pour situer ; ou alors Bardo Pond ; rayon rap, ce sera, à plusieurs reprises, un filigrane des plus vaporeuses riches heures de Ghostface Killah, rien de moins ; subsidiairement, au plus brasoyant de ce bon U-God.
Partons donc en compagnie de ce cher vieux MC survoler la cité-jungle (celle qui servait de décor aux scénarios de Gash, ou Slow Motion Apocalypse) et le lointain vacarme qui s'en élève, toucans, bavardages et klaxons mêlés, le nez dans les nuages, là où ceux-ci viennent écrémer le smog ; un peu à la façon d'un Ghost Dog, pour rester dans les analogies cinématographiques, et aussi continuer de reconnaître, pour changer, la bien réelle et solide dimension hip-hop de Dälek - mais avec un imaginaire autrement plus... coloré, nous y revoilà.
Matinal, voilà ce qu'est cet album, et ce n'est pas mince joie ou compliment, vous pouvez le croire
Comme qui dirait que Dälek ont passé le toujours ingrat cap de l'album où les groupes mûrs cherchent un peu quoi faire de vaguement neuf, une dernière fois - exister après Alap Momin ? - et se sont hissés à celui nettement plus auguste et béat de groupe en lévitation dans sa propre maîtrise, de ce qui le met au-dessus des mortels, et de tout ce qui le constitue, tout entier, tout le temps (on pourra même entendre çà ou là quelque chose des grincements afroniriques des tout débuts) ; d'autant que - c'est affreux, on ne prête qu'aux riches - ce n'est que parvenu à cette ataraxie-là, qu'à ce prix-là, que vous vous voyez révéler de nouvelles facettes de votre personnalité : ainsi voit-on Dälek toucher à des sommets que le malheureux Adrian Thaws a perdus de vue depuis longtemps, et nous avec lui (allez, on le dit : "Son of Immigrants" descend de la cuisse de "Christian Sands") ; ou encore montrer un don pour les ambiances à la texture malade et pourtant radieuse, pour les fièvres de porcelaine, aveuglantes et apaisantes, dont on croyait Trent Reznor seul capable, ou pour les décors post-nucléaires de forêts de bananiers malveillants et les arcs-en-ciel de radiations, qui sont la spécialité de Scott Sturgis.
Et ainsi l'album, qui commençait tel le matin dans les dernières féroces et envoûtantes flamboyances que révèlent les ténèbres lorsqu'elles rencontrent l'aube, se finit-il sur un lointain brouillard de voix au tranquille affairement également matinal (sous lequel on ne sait bien si c'est un souk, ou un genre de jovial gospel qu'on entend) : après tous les prodiges rythmiques et les miracles synthétiques auxquels on vient d'assister, sur du langage, comme il se doit pour un album de ces griots incurables et rêveurs.
Un matin léché à mainte reprise par la nuit et ses lambeaux languissants, qui s'attardent ; à tel point que ce n'est pas de combat, dont il faut parler entre le jour et la ténèbre, mais d'étreinte, d'où vient sans doute que le timbre de voix de Dälek paraît plus incisif et mordant qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps. L'obscurité avant l'aurore ? Non, l'obscurité dans l'aurore. Il est assez vain de chercher la couleur d'Endangered Philosophies : elles y sont toutes, elles en constituent la trame, autant que le fauve ne fait qu'un avec la jungle, cool comme l'enfer.