lundi 14 août 2017

Dälek : Endangered Philosophies

On pourrait presque rendre compte des albums de Dälek - ceux depuis qu'ils se sont trouvés, en tous cas, i.e. depuis Absence - par leurs couleurs affichées : un peu terne et délavé pour Asphalt of Eden, forcément, nuit toxique zébrée de maquillages vaudou sanguinolents pour Absence, kaléidoscope pour Gutter Tactics, torpeur tropicale congestionnée pour Abandoned Language.
Et un peu entre les deux derniers cités, quant à Endangered Philosophies ; pour le meilleur. La luxuriance végétale et la chaleur narcotique réunies ; avec, bien entendu, cette sorte de continuel bruit de fond de grouillement, de brouhaha de ruche humaine du futur, ni tout à fait Blade Runner ni tout à fait Ghost in the Shell, équivoque à souhait, sans balisage moral... Dälek, tranquille dans toute sa liberté psychédélique, cousin libre comme l'oiseau tant de Rubberoom que de Techno Animal ; oubliées les restrictives facilités "shoegaze", en vérité gazeuses, de l'album précédent, qui réduisaient à du codifié la dimension psychotrope d'un mur du son qu'ici l'on retrouve à nouveau tel qu'on en est tombé amoureux sur Absence - mais avec dessus ce grain de brume matinale tropicale qu'ils ont appris à lever depuis - Abandoned Language, je l'ai dit, déjà ?
Retrouver dans un disque tout ce qu'on préfère de Dälek ne fait pas nécessairement du disque celui qu'on préfère - mais cela fait pour sûr un bon début ; un bon matelas de torpide béatitude sur lequel décoller ; vers des hauteurs atmosphériques possiblement un peu plus ambient encore qu'accoutumé, ce qui est presque toujours de très bon augure ; et qui l'est pour sûr lorsque c'est chez un groupe où ces latitudes sont le havre où il retrouve ses gènes cold-wave dub-zen, tissées de Godflesh messianique autant que de The Cure hivernal - le seul shoegaze qu'on sera tenter d'évoquer là sera celui des Horrors, Primary Colors évidemment, mais pourquoi pas également les couleurs de fruits confits au LSD de Skying ? - pour situer ; ou alors Bardo Pond ; rayon rap, ce sera, à plusieurs reprises, un filigrane des plus vaporeuses riches heures de Ghostface Killah, rien de moins ; subsidiairement, au plus brasoyant de ce bon U-God.
Partons donc en compagnie de ce cher vieux MC survoler la cité-jungle (celle qui servait de décor aux scénarios de Gash, ou Slow Motion Apocalypse) et le lointain vacarme qui s'en élève, toucans, bavardages et klaxons mêlés, le nez dans les nuages, là où ceux-ci viennent écrémer le smog ; un peu à la façon d'un Ghost Dog, pour rester dans les analogies cinématographiques, et aussi continuer de reconnaître, pour changer, la bien réelle et solide dimension hip-hop de Dälek - mais avec un imaginaire autrement plus... coloré, nous y revoilà.
Matinal, voilà ce qu'est cet album, et ce n'est pas mince joie ou compliment, vous pouvez le croire
Comme qui dirait que Dälek ont passé le toujours ingrat cap de l'album où les groupes mûrs cherchent un peu quoi faire de vaguement neuf, une dernière fois - exister après Alap Momin ? - et se sont hissés à celui nettement plus auguste et béat de groupe en lévitation dans sa propre maîtrise, de ce qui le met au-dessus des mortels, et de tout ce qui le constitue, tout entier, tout le temps (on pourra même entendre çà ou là quelque chose des grincements afroniriques des tout débuts) ; d'autant que - c'est affreux, on ne prête qu'aux riches - ce n'est que parvenu à cette ataraxie-là, qu'à ce prix-là, que vous vous voyez révéler de nouvelles facettes de votre personnalité : ainsi voit-on Dälek toucher à des sommets que le malheureux Adrian Thaws a perdus de vue depuis longtemps, et nous avec lui (allez, on le dit : "Son of Immigrants" descend de la cuisse de "Christian Sands") ; ou encore montrer un don pour les ambiances à la texture malade et pourtant radieuse, pour les fièvres de porcelaine, aveuglantes et apaisantes, dont on croyait Trent Reznor seul capable, ou pour les décors post-nucléaires de forêts de bananiers malveillants et les arcs-en-ciel de radiations, qui sont la spécialité de Scott Sturgis.
Et ainsi l'album, qui commençait tel le matin dans les dernières féroces et envoûtantes flamboyances que révèlent les ténèbres lorsqu'elles rencontrent l'aube, se finit-il sur un lointain brouillard de voix au tranquille affairement également matinal (sous lequel on ne sait bien si c'est un souk, ou un genre de jovial gospel qu'on entend) : après tous les prodiges rythmiques et les miracles synthétiques auxquels on vient d'assister, sur du langage, comme il se doit pour un album de ces griots incurables et rêveurs.
Un matin léché à mainte reprise par la nuit et ses lambeaux languissants, qui s'attardent ; à tel point que ce n'est pas de combat, dont il faut parler entre le jour et la ténèbre, mais d'étreinte, d'où vient sans doute que le timbre de voix de Dälek paraît plus incisif et mordant qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps. L'obscurité avant l'aurore ? Non, l'obscurité dans l'aurore. Il est assez vain de chercher la couleur d'Endangered Philosophies : elles y sont toutes, elles en constituent la trame, autant que le fauve ne fait qu'un avec la jungle, cool comme l'enfer.

3 commentaires:

Raven a dit…

Boucherie.

gulo gulo a dit…

Ça y est, il a fui ?

Raven a dit…

Pas que je sache.