jeudi 14 septembre 2017

Unsane : Sterilize

Accrochez à vous à vos chaussettes, révélation : Unsane, c'est comme Motörhead. Wow, mec...
Non mais je veux dire, cette musique-là, la leur, elle est tellement ulcérée et inflammatoire par définition même... On pourrait croire que c'est compliqué, de déterminer quelles fois ils ont vraiment le feu, entre tous leurs identiques albums ? Eh bé, en fait, ça l'est jamais. On le sait d'entrée ; oh, peut-être un peu moins, cette fois-ci, à l'habituelle façon de camion poubelle qui vous emplafonne en bourrant vers le dépôt, tout simplement parce que le dernier nous avait tellement échaudé qu'on croyait que, comme Darkthrone, on en avait fait le tour, et qu'on s'amenait donc en traînant un brin les pieds, se disant rien qu'un peu qu'Unsane, ça fatigue ; mais très vite néanmoins, on le sait, en écoutant même d'une oreille Sterilize. Unsane est de retour dans ses pompes.
Le grand Unsane. Le meilleur Unsane, pour bibi, c'est Occupational Hazard. Alors, là, vous imaginez Occupational Hazard, sa matinale acidité tellement vivifiante et qui brûle les yeux, sa claire vigueur, et vous haussez juste un peu la teneur en blues ; juste un peu, on a dit : pas à l'épaisse manière de l'empâté et quinquagénaire Wreck, pas à l'épaisse manière du légendaire et juteux, mais un peu cabotin et boisé, Scattered, Smothered and Covered : juste ce qu'il faut, de façon légère, pour ne point que cela gêne le moindrement un allant - le feu, on a dit ! -, une allégresse au baston qu'on n'avait pas entendue depuis... une foutue paye. Pour ne pas alourdir - j'allais dire : "ça doit rester" - mais non : c'est là une mouture presqu'inédite pour l'alambic maison, de s'avérer si racloir et volatile à la fois - ce qui doit avant tout demeurer un feu pâle et sec, une brûlante rasade d'eau-de-vie, d'eau-de-feu qui vous nettoie la plomberie des dents du fond jusqu'au fondement. Acide, acide, acide : ah, ça ! vous pouvez oublier l'homéopathie qu'était Visqueen, avec ses parcimonieuses molécules d'Unsane fixées sur de jolies billes de sucre bien lisses. Sterilize porte bien son nom : ça va piquer, ne dit-on pas juste avant de fiche le coton imbibé d'alcool à 90° sur la balafre bien fraîche ? Rouste sur rouste sur rouste ; jamais à proprement parler dans la menace, parce qu'on ne parle pas, ici : on fait ; mais jamais non plus dans l'exécution capitale et l'anti-rigolade : toujours au coin du rictus un cure-dent qui se dandine avec une jovialité complice. L'allégresse, il convient de se répéter, est ce qui caractérise Sterilize à un point ébouriffant (une concentration en vitalité, en vie, en envie, en canaillerie, qui fait que par endroits l'on pense aux plus hilares moments de KEN Mode, en moins... Canadien, voyez ?),  avec ce que la chose sous-entend de vulnérabilité acceptée - disons, d'acceptation du risque de s'en prendre une dans la chaleur de la mêlée, sur laquelle il glisse comme l'auteur de "Scrape" qu'il est, acceptation faite la joie peinte sur le visage - avec du sang, cela va sans dire.
Du noise-rock de camionneurs vicieux, plus instinctif que jamais et ce n'est pas peu dire, baveux comme du Killdozer ou du Jesus Lizard, rafraîchissant comme se fracasser un pichet de bière sur le crâne, et qui vous contamine tellement bien de sa jeunesse retrouvée qu'on s'en sentirait presque coupable - presque - d'avoir commencé à trouver que Pigs valaient peut-être aussi bien. On ne le fera évidemment pas, parce qu'on aime Dave Curran, qu'on aime Pigs aussi et que Pigs est d'un vice différent, plus rampant - sans pour autant, et rester dans la famille, aller jusqu'au carrément spooky de Bardus - et plus mental, d'une acidité à la limite du fantomatique - mais tout de même, faut avouer... Unsane, c'est comme Motörhead.

samedi 2 septembre 2017

Atriarch : Dead as Truth

On peut bien, allez, essayer de décrire Atriarch, ou du moins les portions qu'on aperçoit de son corps : du deathrock à l'évidence, obédience située quelque part entre Bauhaus et Usherhouse ; du punk hardcore, lui vagabondant entre Neurosis et Amebix ; et du black metal très sanguin et rabique.
Mais à quoi avance-t-il ? Assez à la façon de The Body quoique de bien moins ostensible façon, Atriarch ne ressemble à rien de déjà entendu ; vu, pour ça en revanche, oui : vous avez déjà posé des yeux, inquiets, sur un ciel d'orage bien fatidique ? Plus que jamais, plus qu'avec le presque apaisant couvercle nuageux de Forever the End, dans Dead as Truth la musique d'Atriarch menace, explose même parfois... mais jamais longtemps, ni de décisive façon - ce serait trop facile ; pour vous, s'entend. Atriarch accuse, accable, on ne peut que noter et être frappé par la crudité et la candeur punks du propos, cadences autant que harangues ; mais il vous laisse vous démerder avec, il ne vous exécute certainement pas - à quoi bon, aussi, puisque vous êtes tous morts, il ne laisse pas de vous le rappeler charitablement ? Non, Atriarch ne paraît pas être là pour la révolution, ni même pour exprimer sa révolte : juste pour la jouissance narquoise de vous agonir, de ne pas vous laisser en repos, douillettement emmitouflé dans la couette de votre illusion de vie, et d'espoir : tout est joué, et vous êtes déjà foutu. C'est aussi simple que cela, c'est même en grande partie ce qui trouble avec ce disque les premiers temps : la simplicité de ce qu'il pointe et la façon dont il le pointe crument de sa griffe difforme. L'abîme, avec une limpidité sans fard ni répit, même dans ses moments de sinistre et indifférente lézarderie.
En fait c'était tout con, d'approcher et adopter ce grotesque petit amas de bouts de tubisme mort-né : du deathpunk des enfers.


vendredi 1 septembre 2017

Monarch! : Never Forever

Faut-il l'avouer ? Oui, il le faut : pour rencontrer un disque il faudra toujours à un moment en venir là, à se défaire de l'excédent de bagages, que seront toujours toutes attentes qu'on a pu nourrir à son endroit, si liminaires soient-elles ; elles auront néanmoins documenté, enraciné le rapport futur que l'on créera avec lui, mais il convient de les connaître clairement, sans fard, plutôt que de les subir dans ses propres recoins. Pas besoin de psychanalyste pour cela, ouvrez vous à vos sensations.
Or donc : on a eu peur, lorsque la première fois Never Forever a commencé ; parce qu'on ne s'attendait pas à cela, quand bien même peut-être aurait-on dû. Je parle, non pas même du chant en français, mais du chant distinct, intelligible, et ô combien, voilà bien ce qui était inédit et choquant chez Monarch. Mais bientôt il a fallu s'y rendre : c'était bien ce qu'annonçaient les éclairs de new-wave et de Cranes, qu'on avait parfois aperçus en concert (cela faisait d'ailleurs bien longtemps, que ces derniers charitablement montraient Monarch plus que prêt à embrasser pleinement la dimension théâtrale de sa musique) ; il est bien là, le disque que ces morceaux récemment joués annonçaient : l'album wave et œil charbonneux de Monarch ; l'intersection, en une clairière perdue d'une forêt japonaise elle-même perdue dans le temps, entre SubRosa, Warning, et Anatomia.
Évidemment, du coup, qu'il est un peu glossy : ne s'y attendait-on pas un peu, sitôt la pochette rendue publique ? A-t-on voulu espérer le contraire, alors ? Vaut-il pas mieux se laisser faire, faire confiance, au bout de tant d'années ensemble, leurs orages y compris ? Oui, la voix d'Eurogirl n'est notablement plus ce chat qui s'étouffe au loin, à la cave (non que pour autant se mettre en avant et chanter signifie en rien perdre en naturel et insolente vulnérabilité) ; oui, au rayon aristocrates également, la voix de Michel met du monde - tout le monde ? - à l'amende, en se montrant tout aussi sub-putrifiquement gutturale qu'un Lasse Pyykkö, tout en ruisselant d'une distinction de spectre plus vieux que le monde : un growl de chimère, pareil à de majestueux monceaux de fumée et de poussière, cascadant lentement à la façon d'une barbe de fleurs pourries... et la musique derrière lui de tout naturellement, limpidement, suivre avec ses riffs entre drone sabbathique pur et death metal de la plus religieuse extraction : une manière de musique sacrée et vagabonde à la fois - toujours : sans avoir besoin jamais de surjouer ou simplement d'afficher une quelconque allégeance règlementaire à Amebix, Monarch toujours, par la seule simplicité qu'ils mettent dans tout ce à quoi ils s'appliquent, même cette belle musique d'aujourd'hui, restent ces humbles punks et ces débonnaires sacs-à-vin que l'on connaît, et rien que pour cela la référence faite plus haut à SubRosa ne peut servir que de point de repère approximatif, duquel prendre la mer, et partir loin - ceci dit sans vouloir se montrer désobligeant envers quiconque : simplement n'est-on pas ici dans une saga heroic fantasy, même du meilleur tonneau ; mais dans la musique mythologique sacrée, celle réservée aux moines de l'imaginaire ; même lorsque la féérie ou le stellaire explicitement viennent s'en mêler ; quoiqu'on ait pu imaginer comme parenté allant s'affirmant, on n'est pas chez Fvnerals non plus, et dans la prolixité de ces derniers malgré leurs phrases plus courtes en souffle : ici, il est question de calligraphie, pour continuer dans le japonisant ; et de la variété, donc, forte et abrupte. La simplicité, encore, toujours, aller droit, sans s'embarrasser de l'accessoire, de la fanfreluche, du maquillage, de la coquetterie intellectuelle et musicienne. L'épure, et tout l'espace qu'elle laisse à la suggestion pour ouvrir ses voiles, et faire miroiter des choses inouïes en usant toujours du même vieux pinceau bourru - ce cher vieux son de guitares, tout à la fois dinosaure et velours épais, fidèle au poste là-dessous les nouveaux leads épiques convoquant aussi facilement Warning que Paul Chain, aussi célestes que rincés et sans âge...
La dimension sacrée du drone, c'est ce qui traverse - et transcende, et emporte au profond des cieux, inversés bien entendu - tout ce qu'on peut jouer à reconnaître ici, le plus auguste de Hooded Menace, Diamanda époque Saint of the Pit, une certaine mignonnerie subliminalement cartoonesque, l'hysterodoom à la Bloody Panda, Bathsheba, Jex Thoth, Denali, Damad... Alignez à votre guise des éclairs de perception que vous aurez reçus, comme caresses sur vos paupières closes, durant Never Forever (The Body pendant "Song to the Void" ?), mais tout ceci ne composera à la fin toujours rien d'autre qu'indubitablement du Monarch, avec sa vivacité de brontosaure grognon, et sa pudeur, autant celle des enfants, qu'ils sont (c'est bien ainsi, d'ailleurs, qu'ils sont maquillés, ici plus que de coutume : comme des enfants qui jouent à la dernière marche des sorcières vers la cathédrale dans le ciel ; pas comme des dindes que nous ne citerons pas mais dont les noms de gagneuse finissent en Wolfe ou en Jesus), que des éléments naturels, qu'ils sont également ; et la vérité, naturellement, des deux.
D'ailleurs ce qu'ils vous rappellent par-dessus tout, l'on finit par confondu s'en apercevoir, c'est ce que vous connaissez déjà de ces morceaux, pour les avoir entendus deux malheureuses fois en concert : les mélodies, marquantes, et même les mimiques physiques - grimaces, hochements de connivence, empoignements de manches - de l'un ou de l'autre au moment de chaque intervention, comme les expressions d'un membre de votre famille ; ce n'est pas peu dire, étant connues les différences d'interprétation possibles d'un soir à l'autre avec le groupe dont on parle ; c'est assez dire comment ces chansons-là sont leurs plus cuisantes, mémorables, somptueuses d'évidence et d'épanouissement ; rien d'autre, malgré ces airs nouveaux de doom qui a les moyens, de doom qui sait s'habiller en frac et se tenir dans la salle de bal d'un manoir anglais, malgré le merveilleux scintillement de synthé dont pour la première fois ils s'habillent fièrement - que Monarch, dont la ci-devant blancheur, osseuse, laiteuse, vient transfigurer le sens de la matinale douleur traversée par le déjà sublime Sabbracadaver, sans rien enlever à ce que celui-ci a de non moins déchirant, à sa rugueuse et forestière façon ; avec une infinie délicatesse qui, elle, n'est certainement pas nouvelle.
Enfin, on ne va pas tourner la nuit dessus à attendre un propos conclusif définitif qui ne viendra de toutes manières pas plus qu'aucun trousseau de clés façon interprétation des rêves : il s'agit d'un disque de Monarch, et tout comme leurs concerts, on ne s'y présente guère mieux armé pour en avoir de précédentes expériences : c'est chaque fois une épreuve à traverser, où l'on ne peut savoir à l'avance par quoi l'on va passer - émotionnellement parlant, on ne parle ici pas plus de surprises stylistiques ébouriffantes, que l'on ne parlait d'avant-gardisme forcené et masochiste lorsqu'on disait "épreuve" - ni en quel exact état l'on en va ressortir : dévasté, déçu, énervé, amoureux, bouleversé, extatique... Je caresse, d'ailleurs, depuis environ 2005, la vague idée d'un jour les écouter sous ecstasy, mais probablement est-ce une idée idiote, puisqu'écouter Monarch en soi est assez semblable à gober un (très bon) ecstasy (ce bonbon qui fait de nous des enfants en mieux) ; au moins aussi éreintant, douloureux et effrayant. Comme toute vraiment grande joie. Sérieusement, quel misérable vieux con au cœur mort de momie faut-il être pour, devant l'introduction de "Lilith" ne pas se sentir le cœur, précisément, exploser d'excitation, et le ventre se déchirer d'allégresse ?
Si on attendait quelque chose du nouvel album de Monarch ? Un peu, mon neveu ! Exactement ce qu'est Never Forever : la transcription, fixée en studio, de précisément tout ce qu'on avait entendu - et à quoi on s'est déjà passionnément attaché - en quelques concerts récents. Enfariné et glorieux, millénaire et enfantin, monstrueusement raboteux et éblouissant divinement : Monarch, version fabuleuse.