vendredi 1 septembre 2017

Monarch! : Never Forever

Faut-il l'avouer ? Oui, il le faut : pour rencontrer un disque il faudra toujours à un moment en venir là, à se défaire de l'excédent de bagages, que seront toujours toutes attentes qu'on a pu nourrir à son endroit, si liminaires soient-elles ; elles auront néanmoins documenté, enraciné le rapport futur que l'on créera avec lui, mais il convient de les connaître clairement, sans fard, plutôt que de les subir dans ses propres recoins. Pas besoin de psychanalyste pour cela, ouvrez vous à vos sensations.
Or donc : on a eu peur, lorsque la première fois Never Forever a commencé ; parce qu'on ne s'attendait pas à cela, quand bien même peut-être aurait-on dû. Je parle, non pas même du chant en français, mais du chant distinct, intelligible, et ô combien, voilà bien ce qui était inédit et choquant chez Monarch. Mais bientôt il a fallu s'y rendre : c'était bien ce qu'annonçaient les éclairs de new-wave et de Cranes, qu'on avait parfois aperçus en concert (cela faisait d'ailleurs bien longtemps, que ces derniers charitablement montraient Monarch plus que prêt à embrasser pleinement la dimension théâtrale de sa musique) ; il est bien là, le disque que ces morceaux récemment joués annonçaient : l'album wave et œil charbonneux de Monarch ; l'intersection, en une clairière perdue d'une forêt japonaise elle-même perdue dans le temps, entre SubRosa, Warning, et Anatomia.
Évidemment, du coup, qu'il est un peu glossy : ne s'y attendait-on pas un peu, sitôt la pochette rendue publique ? A-t-on voulu espérer le contraire, alors ? Vaut-il pas mieux se laisser faire, faire confiance, au bout de tant d'années ensemble, leurs orages y compris ? Oui, la voix d'Eurogirl n'est notablement plus ce chat qui s'étouffe au loin, à la cave (non que pour autant se mettre en avant et chanter signifie en rien perdre en naturel et insolente vulnérabilité) ; oui, au rayon aristocrates également, la voix de Michel met du monde - tout le monde ? - à l'amende, en se montrant tout aussi sub-putrifiquement gutturale qu'un Lasse Pyykkö, tout en ruisselant d'une distinction de spectre plus vieux que le monde : un growl de chimère, pareil à de majestueux monceaux de fumée et de poussière, cascadant lentement à la façon d'une barbe de fleurs pourries... et la musique derrière lui de tout naturellement, limpidement, suivre avec ses riffs entre drone sabbathique pur et death metal de la plus religieuse extraction : une manière de musique sacrée et vagabonde à la fois - toujours : sans avoir besoin jamais de surjouer ou simplement d'afficher une quelconque allégeance règlementaire à Amebix, Monarch toujours, par la seule simplicité qu'ils mettent dans tout ce à quoi ils s'appliquent, même cette belle musique d'aujourd'hui, restent ces humbles punks et ces débonnaires sacs-à-vin que l'on connaît, et rien que pour cela la référence faite plus haut à SubRosa ne peut servir que de point de repère approximatif, duquel prendre la mer, et partir loin - ceci dit sans vouloir se montrer désobligeant envers quiconque : simplement n'est-on pas ici dans une saga heroic fantasy, même du meilleur tonneau ; mais dans la musique mythologique sacrée, celle réservée aux moines de l'imaginaire ; même lorsque la féérie ou le stellaire explicitement viennent s'en mêler ; quoiqu'on ait pu imaginer comme parenté allant s'affirmant, on n'est pas chez Fvnerals non plus, et dans la prolixité de ces derniers malgré leurs phrases plus courtes en souffle : ici, il est question de calligraphie, pour continuer dans le japonisant ; et de la variété, donc, forte et abrupte. La simplicité, encore, toujours, aller droit, sans s'embarrasser de l'accessoire, de la fanfreluche, du maquillage, de la coquetterie intellectuelle et musicienne. L'épure, et tout l'espace qu'elle laisse à la suggestion pour ouvrir ses voiles, et faire miroiter des choses inouïes en usant toujours du même vieux pinceau bourru - ce cher vieux son de guitares, tout à la fois dinosaure et velours épais, fidèle au poste là-dessous les nouveaux leads épiques convoquant aussi facilement Warning que Paul Chain, aussi célestes que rincés et sans âge...
La dimension sacrée du drone, c'est ce qui traverse - et transcende, et emporte au profond des cieux, inversés bien entendu - tout ce qu'on peut jouer à reconnaître ici, le plus auguste de Hooded Menace, Diamanda époque Saint of the Pit, une certaine mignonnerie subliminalement cartoonesque, l'hysterodoom à la Bloody Panda, Bathsheba, Jex Thoth, Denali, Damad... Alignez à votre guise des éclairs de perception que vous aurez reçus, comme caresses sur vos paupières closes, durant Never Forever (The Body pendant "Song to the Void" ?), mais tout ceci ne composera à la fin toujours rien d'autre qu'indubitablement du Monarch, avec sa vivacité de brontosaure grognon, et sa pudeur, autant celle des enfants, qu'ils sont (c'est bien ainsi, d'ailleurs, qu'ils sont maquillés, ici plus que de coutume : comme des enfants qui jouent à la dernière marche des sorcières vers la cathédrale dans le ciel ; pas comme des dindes que nous ne citerons pas mais dont les noms de gagneuse finissent en Wolfe ou en Jesus), que des éléments naturels, qu'ils sont également ; et la vérité, naturellement, des deux.
D'ailleurs ce qu'ils vous rappellent par-dessus tout, l'on finit par confondu s'en apercevoir, c'est ce que vous connaissez déjà de ces morceaux, pour les avoir entendus deux malheureuses fois en concert : les mélodies, marquantes, et même les mimiques physiques - grimaces, hochements de connivence, empoignements de manches - de l'un ou de l'autre au moment de chaque intervention, comme les expressions d'un membre de votre famille ; ce n'est pas peu dire, étant connues les différences d'interprétation possibles d'un soir à l'autre avec le groupe dont on parle ; c'est assez dire comment ces chansons-là sont leurs plus cuisantes, mémorables, somptueuses d'évidence et d'épanouissement ; rien d'autre, malgré ces airs nouveaux de doom qui a les moyens, de doom qui sait s'habiller en frac et se tenir dans la salle de bal d'un manoir anglais, malgré le merveilleux scintillement de synthé dont pour la première fois ils s'habillent fièrement - que Monarch, dont la ci-devant blancheur, osseuse, laiteuse, vient transfigurer le sens de la matinale douleur traversée par le déjà sublime Sabbracadaver, sans rien enlever à ce que celui-ci a de non moins déchirant, à sa rugueuse et forestière façon ; avec une infinie délicatesse qui, elle, n'est certainement pas nouvelle.
Enfin, on ne va pas tourner la nuit dessus à attendre un propos conclusif définitif qui ne viendra de toutes manières pas plus qu'aucun trousseau de clés façon interprétation des rêves : il s'agit d'un disque de Monarch, et tout comme leurs concerts, on ne s'y présente guère mieux armé pour en avoir de précédentes expériences : c'est chaque fois une épreuve à traverser, où l'on ne peut savoir à l'avance par quoi l'on va passer - émotionnellement parlant, on ne parle ici pas plus de surprises stylistiques ébouriffantes, que l'on ne parlait d'avant-gardisme forcené et masochiste lorsqu'on disait "épreuve" - ni en quel exact état l'on en va ressortir : dévasté, déçu, énervé, amoureux, bouleversé, extatique... Je caresse, d'ailleurs, depuis environ 2005, la vague idée d'un jour les écouter sous ecstasy, mais probablement est-ce une idée idiote, puisqu'écouter Monarch en soi est assez semblable à gober un (très bon) ecstasy (ce bonbon qui fait de nous des enfants en mieux) ; au moins aussi éreintant, douloureux et effrayant. Comme toute vraiment grande joie. Sérieusement, quel misérable vieux con au cœur mort de momie faut-il être pour, devant l'introduction de "Lilith" ne pas se sentir le cœur, précisément, exploser d'excitation, et le ventre se déchirer d'allégresse ?
Si on attendait quelque chose du nouvel album de Monarch ? Un peu, mon neveu ! Exactement ce qu'est Never Forever : la transcription, fixée en studio, de précisément tout ce qu'on avait entendu - et à quoi on s'est déjà passionnément attaché - en quelques concerts récents. Enfariné et glorieux, millénaire et enfantin, monstrueusement raboteux et éblouissant divinement : Monarch, version fabuleuse.

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