samedi 21 octobre 2017

Enslaved : E

Était-il réellement permis ou raisonnable d'en douter, rétrospectivement, de la qualité de cet E ? Pour ma part, j'ai presque totalement cessé de le faire après analyse presque réfléchie de ce dont on pouvait lire l'augure (vous l'avez ?) dans "Storm Son". Ce morceau présenté en guise d'apéritif n'a fait, depuis, que grandir dans mon estime envoûtée, d'aimable et timide promesse qu'il était alors ; et ceux qui suivent sa majestueuse entrée en matière, confirmer toutes les suppositions.
La pochette, je vous laisse vérifier par vous-mêmes, est une fusion entre celles de Mardraum et de Riitiir, soit deux de tous meilleurs albums (manque peut-être Vertebrae), où la palette et les lignes de force de l'une et de l'autre s'entremêlent. Et Enslaved, depuis quelque temps, c'est un album sur deux : Axioma Ethica Odini était affreux, In Times insipide ; voyez ceux qu'on trouve, intercalés. Cela se joue surtout sur les lignes vocales claires, qui une fois sur deux tombent dans l'écueil qui menace en permanence ce type de vocaux, posé sur du metal progressif : la vulgarité. Il faut reconnaître qu'Enslaved y échappa plus souvent qu'Opeth.
Et cette fois, si ce ne sont pas leurs plus belles, ce sont assurément leurs plus gazeuses ; et leurs plus new-wave : on navigue, en plein ciel bien entendu, et au jugé, entre Faith No More - autre groupe toujours guetté par le mauvais goût et la balourdise FM question chant ; mais pas du temps que c'était un groupe new-wave - ,Yes et le Killing Joke hivernal d'Absolute Dissent et MMXII. A ces beautés s'ajoutent des guitares salines comme peuvent l'être celles du dernier Nooumena, qui rappellent magistralement comment Enslaved a su rester aussi corrosif et décapant que du black metal, mais en jouant du progressif, sans même avoir besoin de recourir à des choses aussi grossières que des "passages black metal" en due forme (de tunnels voués au fan service), tant même les parcimonieuses interventions en chant grutlé paraissent toujours moins incongrues, précisément dans cet idiome de metal façonné à même le vent, et ne prendre sens que par rapport à lui, et non comme un rappel, qui serait inopportun et vide de sens, d'une ancienne vie d'Enslaved. Plutôt comme la prise de parole, itérative, des falaises déchiquetées, de la roche aride, de ses aiguilles anciennes à l'expression impénétrable sous les gifles et les embruns : ici, il faut admettre que le cher vieux Kjellson atteint à l'élémental, grade Lasse Pyykkö. En unité, donc, avec avec le reste de la musique d'E.
Le vol d'un oiseau ne se racontant pas davantage que la sarabande des vagues, ou les boucles du vent, je vous laisserai, arrivé à ce point, vous reporter directement au disque. Il vous attend à bras ouverts.

vendredi 20 octobre 2017

Iron Monkey : 9-13

Ce titre bien moche ? Cherchez plus, c'est une formule de mathématique, obligé, qui explique que l'album soit fichu comme il est.
9-13, ce sont trois morceaux pour vraiment rien, et pour ne rien arranger ils se suivent à l'entrée du disque ; trois morceaux qui sont là pour tout sauf rien ; et trois autres morceaux : de sludge ultra-ultra-porc, comme tout le reste du disque, en conséquence de quoi selon les jours et le degré d'ébriété ils pencheront vers un camp ou l'autre ; voire, certains jours, échangeront de rôle avec la première catégorie - jamais la deuxième.
Ce qui est certain, c'est que l'album n'a pas la moindre importance, n'est pas un grand disque.
N'empêche, ces trois morceaux-là - "Toadcrucifier", "Mortarhex" et "The Rope" - leur ultra-simplicité ultra-brutale... C'est à vous faire croire que vous n'avez jamais entendu un truc aussi bestial ; puis, à vous remémorer une sensation que vous croyiez perdue dans les tréfonds du passé : la toute première fois que vous avez entendu un disque de sludge - un disque d'Eyehategod ou Soilent Green (ou d'Iron Monkey, allez), je vous le souhaite, sinon vous vous êtes gâché votre première fois et je ne peux rien pour vous.
La stupeur, atterrée presque davantage que terrifiée, devant l'audible preuve d'une telle négativité crétine et nuisible, aussi massivement bovine et aussi massivement malveillante ; avec cette seule nuance, concernant ce bluescore-ci, qu'on parle de sludge anglais, dont les instincts qui lui servent d'idiome rudimentaire sont donc plutôt ceux propres aux amateurs de football.
Là, pendant les trois morceaux, dont le premier vient juste après les trois de mise en jambe, on n'a plus le sentiment d'entendre un type trottiller, aussi péniblement et ahanant que lui permet sa balourde carcasse, derrière l'ambition d'une folie digne de succéder à celle de son prédécesseur au poste (un certain Morrow, vous avez peut-être entendu parler) ; derrière Iron, le guitariste, et Monkey, le batteur, comme une sorte de meneur de jeu à la traîne - mais un pack de lourdauds, une formation baptisée Iron Monkey, soudés et propulsés dans la même furie épaisse, laquelle n'a rien ni de baroque ni de grandiose, mais tout de flippant - de compacte connerie. Les trois à l'unisson lancés comme des rugbymen dans une partie de football. C'était donc ça, 9-13 : probablement un schéma de jeu, après tout.
Un bon petit disque de punk-rock de gros lards, dont un achat en vinyle ne rimerait solidement à rien, si vous me suivez. Pas plus mal que je ne l'ai pas mise sur Slow End, celle-là : j'aurais dû choisir entre "this, is, England" et "en, bidoche, armée", ça m'aurait fait chier.

mardi 17 octobre 2017

Stonebirds : Time

Dans "équilibrisme" il y a ... ? Il en faut un sacré, pour ainsi que le font les Stonebirds, caracoler, cabrioler, élégamment virevolter parmi les nuées ; mais c'est qu'eux en démontrent un permanent et total, d'équilibre, entre épaisseur des riffs en bois raboteux et nature gazeuse de l'âme ; au risque de se répéter, il n'y a qu'à voir comment ils s'appellent, et annoncent au fond la couleur.
Du coup, on pense à... pas grand monde. Mais dites vous, s'il est besoin, simplement ces noms-ci : Kalas, Mike Scheidt, et Hangman's Chair. Ça ne devrait pas trop vous décrire la brumeuse, changeante, rêveuse musique de Stonebirds d'une façon précise - hors de propos -, mais vous situer en revanche assez bien de quelle teneur en soul on parle, de quelle facilité onctueuse et bienveillante à marier amertume, abrasion, mélodisme bluesy à l'hospitalité auguste.
On me dira - et l'on aura en partie raison - que tout ceci s'appliquerait aussi bien au disque précédent ? C'est que Time réussit, avec le ravissement qui s'ensuit on s'en doute, susciter les mêmes impressions et émerveillement "malgré" une lourdeur plus prononcée, un air plus penché vers le côté neurocore de son équilibre au premier abord, moins volatil comme on le craint quelques instants en entendant certains accents orientaux - mais alors, s'avère-t-il heureusement bien vite, un neurocore doux, en tous les cas toujours aussi rêveur malgré d'occasionnels bien réels accès de fureur, et d'une noirceur à l'ambiguïté nocturne que sa pochette ne vole pas, et très humain, voire terrien ; et pour cette exacte raison bien plus spirituel, et céleste, que tous les super-héros prométhéens de la discipline.
Time est physiquement plus bûcheron et, magie ou simple évidence, c'est cela qui le rend plus profond, sans façon, dans son ascension des nuées, au mépris nonchalant de sa corpulence, sa charpente aussi raboteuse que le vent d'hiver à qui elle se frotte, ainsi qu'un félin cherchant caresse (les moments où il ne s'y débroussaille pas un chemin à la manière d'un ours dévoré par quelque feu dans son ventre, c'est à dire) : un groupe de stoner qui se met au post-machin, dit aussi platement ce peut avoir l'air d'une reconversion marketing, mais lorsque ce sont de pareils drilles, c'est plutôt une élévation, pour le meilleur et sur des racines profondes, et si l'on se dispensera de spéculations hasardeuses sur "la part bretonne de leur ADN", on n'en pensera pas moins, à entendre comment ils habitent comme nuls autres les nuées troublées, y imprimant au mépris de toute logique métaphorique, débordée, leur puissante foulée griffue ; lorsqu'il est épique, héroïque, cataclsymique, grandiose - et Dieu sait s'il peut l'être - Time l'est à la manière, si l'on veut, du Seigneur des Anneaux mais vu par les yeux de Círdan, depuis ses Havres Gris. Pour ce qui est de savoir sculpter sa musique à même le vent, à part le dernier et l'antépénultième Enslaved, on n'en connaît guère.
Verdun, Monarch, Stonebirds : pour la french touch vraiment fresh, oubliez un fameux art du black metal qui, au vu de ce qui s'annonce chez Blut aus Nord (NB : ce commentaire a été formulé avant la découverte intégrale de Deus salutis Meae) et Aosoth, ronronne et engraisse au coin du feu ; c'est le doom aujourd'hui auquel est offerte une nouvelle ébouriffante jeunesse, avec une étrange forme d'humble insolence (disons que les trois ont, probablement, senti, humé un certain air du temps avec une telle acuité d'intuition que, plutôt que le suivre, ils en ont carrément pris les devants, loin devant), sans s'obliger jamais à la stupidité de choisir entre beauté candide, enfantine, angélique, et férocité post-moderne.

lundi 16 octobre 2017

Meyhnach : Non Omnis Moriar

Du black tel qu'on le verrait bien s'attirer l'assentiment et le respect tant de Stephen Bessac que de Julien Barthélémy. Black metal ? Voire... Black quelque chose, cela du moins est sûr ; contrairement à tous les albums que j'ai tenté d'écouter de Mutiilation, la musique de cette araignée qu'est Non Omnis Moriar suscite, elle, le même sentiment que les extraits de Mutiilation qu'on peut entendre en illustration de Bleu Blanc Satan : celui d'entendre crachoter des malédictions en provenance d'un autre monde ; et de les entendre encore porteuses de ce même germe de misère, qui court de Peste Noire à Hell Militia en passant par Decline of the I et les débuts de Sopor Aeternus... l'essence du black metal. L'odeur du salpêtre, de la terre, et plus encore ; l'odeur de la dimension de l'envers du monde.

Et puis ? Et puis rien. C'est tout. C'est un peu simple ? Oui, c'est un disque simple. Il n'y a pas besoin de se compliquer la vie, lorsqu'on met au jour une matière aussi toxique, viciée, corruptrice, magnétique, que cette pâte-là. On la laisse s'exprimer, se répandre, s'imprégner, on fait durer les morceaux, on fait durer le disque, sur ce que les sots et les briques trouveront répétitif, simpliste, stérile. On ne les plaindra pas : ils n'ont pas de questions vaguement écœurantes à se poser, sur ce qu'ils aiment dans des disques comme celui-là, et dans l'état de misère cosmique où ils vous propulsent.

dimanche 15 octobre 2017

Arkhon Infaustus : Passing the Nekromanteion

État des lieux : que reste-t-il de ce groupe de black/death, dont le potentiel odorant ne s'est réalisé qu'une fois en tout et pour tout, sur un Orthodoxyn qui parvenait à jouer du death metal vicelard (ce qui en soi non plus n'est pas tout à fait inouï, le death étant bien souvent beaucoup plus concupiscent que le black) mais de façon pompeuse ?
Le mec de Diapsiquir : parti où l'on sait, emportant avec lui avec l'ostentation que l'on sait sa part du son Arkhon "signature".
Le batteur : parti on ne sait pas trop où (vu qu'on n'a jamais eu le moindre intérêt pour un truc comme Crystalium, d'ailleurs on n'a même pas envie de vérifier s'il faut l'écrire avec un K plus totalitaire), mais on voit très bien aujourd'hui comment son remplaçant essaie - eh, ma foi, de le remplacer, en jouant tant bien que mal la bestialité à la façon symphonique.
L'autre petit type : c'est autrement plus discret qu'en ce qui concerne les guitares revendues à Kickback, mais on s'en rend compte en réécoutant Jacob's Ladder : il était essentiel, au moins autant que le Banlieusard, à ce qu'Arkhon pouvait irradier de vice, de sordide, de suintante absence d'espoir ; plus, même, d'ailleurs il n'est plus dans Hell Militia non plus et c'est bien triste.
Que reste-t-il, donc ? Un type qui se fait appeler Deviant Von Blakk, anciennement DK Deviant si je ne m'abuse (toute glose sur le nombre de K dans les divers groupes et dénominations auxquels sont mêlés ces divers mecs, les rapports entre ces nombres, et ce qu'ils dénotent, ne regarde que vous, je n'irai pas sur ce terrain-là), qui pérore partout avec un dédain hypra-misanthrope dont il s'est fait une profession, qu'Arkhon Infaustus, à Dieu ne plaise, ç'a toujours été lui et lui seul.
Diantre. Admettons : cela fait sens ; cela explique pourquoi le groupe n'a jamais dépassé le "sympathique" ; les seules choses qui s'en exprimèrent parfois auraient été des moments d'inattention de sa part, où il laissa ses subordonnés commettre du non-Arkhon - les cons. Que reste-t-il avec lui ? Une armature. Des murs, des poutres, ce que vous voulez : une maison vide, où l'on entend souffler le vent. On entend le creux, on entend l'absence, on entend tous les endroits où manque ce qu'aurait joué l'un des trois individus cités plus haut : certains, où le petit fat affabulateur essaie de les remplacer par des imitations de son cru, d'autres où simplement il ne fait que laisser parler son absence de propos, de verve, de talent. c'en est presque embarrassant, de le voir ainsi se pavaner en ces lieux déserts.
L'on a l'air haineux, peut-être, comme qui a des comptes à régler, pourtant on ne l'est pas une seconde, à écouter ce disque dont on n'attendait rien, et savait tout ce qu'il y avait à savoir rien qu'en posant les yeux sur sa pochette : amusé, plutôt ; à condition, bien sûr, de ne pas insister trop longtemps - Dieu ! que ces morceaux sont longs, pompeux, satisfaits - et creux. Dans le genre, je préfère aller me chercher un sac de pop-corn, et me taper un marathon Nile.

samedi 14 octobre 2017

The Cure : Bloodflowers

La gueule de bois consécutive, fatalement, à un disque - Wish - qu'on a voulu comme un terme à une longue histoire. "Please stop loving me, I am none of these things", si l'on y songe et qu'on met dans "these things" tous les albums précédents, adjoints au besoin de toutes les idées qu'un Curiste peut se faire de Bob à partir de ces albums... Cela dit plus que bien, a fortiori comme ultimes mots de l'ultime chanson du disque, intitulée "End", ce que par ailleurs on a pu ensuite constater : que The Cure depuis n'est plus, puisque Robert ne le souhaite plus.
Prenez tous les albums postérieurs à Wish : finie l'époque où The Cure se réinventait à chaque album, au mépris de toutes les attentes de ceux pour qui il comptait ou qui comptaient sur quelque chose. Depuis, The Cure est devenu cet insipide groupe de pop-rock goût "The Cure", qui enfile comme des perles transparentes des morceaux dans la veine de Wish mais sans rien de la grandeur océanique ou du sel amer de celui-ci, teintés à la place d'un arôme synthétique d'enfantinisme qui tient bien plus d' "In Between Days" que de "Boys Don't Cry", si vous voyez ce que je veux dire. Et encore, même The Head on the Door a davantage de saveur, si odieuse soit-elle, que tous ces disques couleur de coton, dont il est question.
Tout les disques après Wish... Hormis Bloodlflowers. Voilà un vrai album de Cure ; un disque avec un parti pris, un choix, une ambiance délibérée et tangible ; on pense de celle-ci ce que l'on veut - il s'agit, grossièrement, d'une sorte d'ambient-Cure, de Wish revisité trip-hop, d'adjonction de gallons et gallons d'eau douce dans un matériau déjà liquide... L'on imagine déjà pourquoi, de fait, il peut coincer un rien, à avaler, provoquer le rejet en masse. Mais pour peu qu'on y parvienne à plonger enfin, il offre quelque chose de nouveau ; d'acide. Bloodlfowers blesse les oreilles comme son blanc blesse les yeux, comme blesse l'âme une trop forte lumière, et la bonne santé du jour, lorsqu'on a mal aux cheveux, et aussi lorsqu'on attendait comme un gros bébé ce qui avait été fallacieusement promis : une énième gâterie pour les endeuillés de La Trilogie : quand bien même on fait partie de ceux qui, encore plus haut que cette dernière Sainte Trinité, mettent la violence délétère et la toxicité blette de Disintegration, l'on reste vulnérable à ce genre de tentations naïves.
Le pire, c'est que ce n'est pas faux ; de toute évidence. De la même manière que Disintegration se classait dans la même catégorie d'albums, mais différemment, par tautologie puisqu'il n'aurait su faire partie d'un triple enchaînement passé et rompu - Bloodflowers lui aussi, encore différemment bien entendu, s'inscrit dans ladite catégorie. Celle des albums désagréables. Presque une sorte de Disintegration de lendemain de banquet de mariage (celui de "Last Dance", qui sait ?), avec le matin qui perce le crâne, et les vieux copains qu'on ne retrouve pas tous, certains pas encore réveillés, d'autres partis dans la soirée alors qu'on était bourré et à qui l'on n'aura donc pas dit au revoir... Et cela suffit pour replonger, dans les vieilles amertumes qui reviennent comme la bile, avec la même couleur. Comme a dit Chris Parry, à propos de la séparation du groupe après la tournée pour Pornography : "Il était évident que Robert traversait une période très froide de sa vie, et quand Robert se cherche il ne se soucie plus de personne". Et Robert est de nouveau là pour nous dégoiser des confidences qu'on n'a pas demandé à entendre. La musique est douce, et les mélodies de même, parce qu'on n'a plus le même âge, ni plus les mêmes choses à prouver, à personne ; et pourtant....
Nul besoin pour le savoir d'avoir notion des paroles - même si celles de "39" et son titre paraissent laisser peu de place à l'ambiguïté - ni de ce qui le met d'humeur si saumâtre, et ce qui au juste l'a forcé à rompre la camisole chimique tout juste posée par le terrifiant Wild Mood Swings, de sa mauvaise conscience, de nous ou d'un directeur artistique insistant : il suffit d'entendre ses inflexions coupantes et désobligeantes comme au bon vieux temps ; comment sa voix a le goût de l'oseille dans la nage de Saint Jacques des guitares - faussement suaves, d'ailleurs : tout l'album est rosé, certes ; comme l'est un pamplemousse ; où est le sucre, au fait ? Il n'y en a pas, on le réalise bientôt. Bloodflowers est aqueux mais porte pourtant bien son nom, sous ses faux airs d'after-party, de croisière trip-hop avec déjections de cotillons partout, et morceaux qui par endroits prennent des airs de remixes (quelqu'un a-t-il dit Mixed Up ? alors Robert a réglé ses comptes avec l'échec qui porte ce nom) chill-out de morceaux de Wish ou Kiss Me : ses fuyantes et vitreuses guitares sont une ferrugineuse infusion au sang, parce que certaines morbidités ne se curent jamais ; le disque reprend ce qu'avait commencé Wish, en effet, en matière de retour de verdeur rock dans les guitares, mais l'emmène raccrocher les wagons avec d'autres, nettement plus corrosives, celles de "The Kiss" - pourtant Porl n'est même pas de la partie ; imaginez ce qu'on voyait timidement pointer sur "Wendy Time", mais sans la comédie de gros chaton timide (et Dieu sait si pourtant on aime Robert Smith en gros chaton timide). Et les pétales pâles dont le disque semble nous doucher doucement, tournent bientôt à l'oppressante, à l'étouffante neige, aussi agréable à respirer que les retombées denses de quelque interminable, baroque, monstrueuse bataille de polochons, dont on imagine volontiers Bobby capable, autant que d'en concevoir ensuite une nausée existentielle vingt-quatre carats et l'album assorti.
Un album tel que Bloodflowers, aussi acide soit-il à avaler, est rassurant : quoiqu'un groupe de rock soit toujours une tumultueuse et batailleuse histoire d'adolescence (l'inchoatif, vous connaissez ?), et que l’œuvre de Cure post-Wish offre une assez bonne représentation de ce que l'état adulte peut avoir de plus désespérément figé, fini, obsolète et en route pour la casse, progéniture ou pas - un pareil album rappelle que l'on est encore en vie à l'âge adulte voire mûr, et que partant l'on a encore deux-trois belles émotions - on les reconnaît à ce qu'elles font souffrir - dans le buffet, à partager avec ceux qui savent s'en montrer dignes.
Et savoir Robert Smith en vie - même il y a dix-sept ans - en est une, de poignante émotion. Parce que, même s'il ne rajeunit pas, c'est sans doute là surtout un contrecoup de ce que j'aie relu ces jours-ci une biographie (qui s'arrête... à Wish) de lui - mais j'ai réalisé que le jour où il rangera pour de bon les baskets, le vieux chat, je ne suis pas sûr de le prendre mieux que pour Kilmister. Aujourd'hui cependant j'espère à nouveau, qu'avant cela j'aurai encore eu des nouvelles de sa partie vivante ; même si de nouveau on doit avoir un peu les yeux qui brûlent.
Pour tes soixante, pour la prochaine fois que tu auras quelque chose de pénible à déglutir, ou pour tout autre motif, Robert : n'hésite pas.

jeudi 12 octobre 2017

Loincloth : Psalm of the Morbid Whore

Quelque chose s'est passé. Le changement est subtil : il y a bien, le plus évident, estompement et disparition de ces récurrentes façons de taureau, de piaffer d'impatience colérique sous l'épaisse peau de riffs, mais le tempo global a-t-il véritablement ralenti, par rapport à un Iron Balls of Steel déjà peu véloce ou même alerte, garni qu'il était de sa copieuse couenne métallique, cliquetante et grinçante ? Non, il s'est passé quelque chose, qui a changé avant tout l'humeur de Loincloth ; laquelle, elle non plus, n'était déjà pas la plus festive que l'on connaisse, mais possédait du moins, dans sa rage maussade, sourdement trépidante, une certaine forme d'appétit, de mordant.
Loincloth aujourd'hui est lourd, abattu, congestionné d'humeur noire. On pense à Crowbar, avant de se relire et s'apercevoir qu'on y pensait déjà en présence du disque précédent... On y pense encore plus, pourtant. Une sorte de Crowbar totémique, peut-être : avec ce que la figure comporte de Pantera en phase terminale d'obésité morbide, et de grosse bête placide occupée à se vider tranquillement de son sang, pour mieux repartir piétiner ce qui se mettra en travers de sa neurasthénique route. Psalm of the Morbid Whore, c'est en somme le nom d'une hémorragie interne qui infuse de rosâtre les plis maussades d'une sorte de bouse de brontosaure fossilisée en boue métallique. Encore une pochette honnête.
Quelque chose s'est passé, et l'histoire s'achèvera sur ce mystère, au beau milieu de cette forêt hivernale guère bien rassurante, sur les derniers échos du grondement grinçant de cette bête que l'on n'a fait qu'entre-apercevoir, ombre lourde entre les futaies. Loincloth raccroche.

Marilyn Manson : Heaven Upside Down

Bonjour ; installez vous quelque part, prenez une chaise, de quoi noter si besoin - normalement ça devrait pas... Bienvenue au cours de Lecture de Bonne Pochette.
Alors : qu'avons-nous là ?
La petite croix de Lorraine inversée : le cachet satanico-nazi, parce que c'est Manson donc petit a il se doit d'y avoir un arôme "soufre", et petit b c'est un has been qui n'est pas encore passé à le "occulte", resté vaguement bloqué qu'il est sur ce blaireau de Satan, et sait qui est Marlene Dietrich.
La grosse gueule à Brian, avec son oeil de couch potato porphyrique, sa lippe de mérou dépressif, son teint de Polonais mort : ma foi, ça évite de marquer un nom malseyant sur une pochette très graphique et tautologiquement non-verbale, et puis ça nous avertit aussi, par le fait, que, eh ! c'est du Manson qu'il faut attendre malgré tout ce qui pourrait venir à nous surprendre : tics vocaux de drag-goule dégoulinante, refrains neo/dark biseautés, arrangements électroniques de Nine Inch Nails pour strip-bar du Michigan, bouffées sci-fi-glam et ainsi de suite.
Notons cependant que, entre la coupe de cheveux et la moue, le trouble et la confusion des genres sont bien plus grands que d'habitude : Brian Molko ? Nicolas Cage ? Ian Curtis ? Gary Oldman ? Oliver Chessler ? Mark Hollis ? Martin Gore ? Une star nazie quelconque ? Il est permis déjà de soupçonner un album pas forcément aussi "signature" que tant d'autres qu'il s'est permis l'auto-indulgence de faire.
La coupe du loden : géométrique, minimale, disposée de façon autoritaire, violemment fashion, elle nous dit que le Révérend et ses sbires ont beaucoup potassé Josh Homme, et en particulier, sinon le dernier, l'un de ses tout meilleurs : Era Vulgaris. On est dans le design sonore, ces gens ont bien compris que désormais le rock ordinaire est à un cheveu de l'industriel, tant tout est autant chimique et taillé au rasoir dans un disque des Kills ou Dead Weather, que dans Sea, Sex & Burn ou un album de H3llb3nt, on est un peu dans Karl Lagerfeld aussi, c'est impeccablement taillé au millimètre, et les chevrons paraissant sculptés dans la cendre pétrifiée permettront de faire passer même des pellicules pour de la cocaïne retrouvée dans les ruines de Dachau.
Notez que la pelure est fourrée ; Brian nous signale qu'il craint une vague de froid. Il sent le vent même en studio.
Le gris : Berlin. Clairement, Brian et son escouade de nervis n'ont pas écouté que Era Vulgaris, mais également Post Pop Depression ; et aussi, mais il y a beaucoup plus longtemps, The Idiot et Low ; et ils se sont dit que s'ils n'étaient certainement pas Osterberg, ils avaient pour sûr au moins autant que lui d'amour à revendre, pour ces deux derniers - que personne ne vienne m'interrompre pour un procès en incommensurabilité, ce sont des albums que personnellement je ne mets dans aucun panthéon, simplement des modèle d'une couleur sonore bien connue et identifiée : celle du médicament, de la descente dans l'enfer de la cocaïne, les claquements de dents et les frissons de la paranoia... et ainsi de suite. Et croyez moi, le temps de quelques breaks, Warner va te vous leur apprendre sur le sujet et la conscience cristallisée, quelques tours à sa façon de gamin ex-moderne, aux ancêtres ; et aux proféreurs de "Nine Inch Nails du Michigan". Il te tisse même - couture - une continuité entre les gimmicks bubblegum-fifties-whatever made in Homme, et le gospel à la Depeche Mode, dont du reste les albums tardifs sont des cousins de Heaven Upside Down, dans le genre synthetic rock anxieux de quinquas sapés pour plus cher que ta bagnole.
Notez Berlin et chute, ça devrait suffire.
Bon : au passage, Brian se permet de réconcilier les jumeaux contrariés Ministry new-wave et Bauhaus, d'en faire un de ces morceaux qui sont des figures obligées sur ses albums, donc d'y imprimer sa marque propre sans encombrant excédent de révérence - et de donner au résultat le nom éminemment distingué de "Saturnalia" : est-ce assez dire la grande forme où il se trouve, ainsi largué dans un Berlin des nuages en coton hydrophile, porté perdu pour la science de la pop culture à succès depuis longtemps ?
Son meilleur disque ? Comme on dit lorsqu'on est journaliste : "probablement".
Et donc, mes regrets pour vos pudeurs de sainte nitouche - mais en même temps si vous traînez sur des pages où on écrit sur la musique au lieu d'en écouter, vous n'allez pas me jouer les effarouché-e-s et les midinettes au moment de disséquer votre émotion - voilà toutes les raisons, qui ne doivent donc pas grand chose au si poétique hasard des sentiments, pour lesquelles vous trouvez Brian Hugh Warner si fichument beau, là dans ce petit carré.
Merci, à jeudi prochain.

mercredi 11 octobre 2017

Hexis : XI

Là, en revanche, en prenant l'histoire à rebours, c'est l'album de trop ; l'impasse ; heureusement, du coup, que ce dernier état est normal puisque c'est le début, hein ?
Bref, XI est tout ce qu'on pouvait craindre d'un début et d'un groupe qui ne s'est pas encore totalement trouvé : grevé par la capacité à douter, l'exécution tributaire de muscles et donc susceptible de fatigue, imprécision, hésitation, voire souplesse, voire états d'âme... En somme, XI est aussi trop-humain qu'on le craignait bien un peu, pour être honnête.
Il est, par le fait, également une autre chose que l'on craignait : du hardcore dark ; au lieu que d'être l’œuvre ce groupe de black metal qu'Hexis deviendra, dont le passé  hardcore lui permet de prouver que du moment où tu passes tout ton morceau en blastbeat et/ou en double-pédale, tout ce qui le fait dépasser les deux minutes n'est que passementerie, brandebourgs, épaulettes, sabretaches, glands, pompons et autres frangettes dorées.

Hexis : Abalam

Oui : j'ai décidé de me faire le film à l'envers, c'est amusant aussi.
Abalam est mignon - un peu ; touchant : il est - encore, donc - un peu plus riche que la suite en traces d'un black metal sous sa forme un peu plus traditionnelle : dans le riffing, dans la netteté avec laquelle on le lit, mis en son et en scène, dans un vomi vocal qui bave davantage... Tout ceci, bien entendu, maîtrisé avec toujours - ou déjà, c'est égal - la même minimaliste et très graphique rigueur ; on parle donc de black monumentalement brutal qui vous libère de tout souci concernant, pour prendre un exemple vachard au hasard, les aventures ultérieures... d'Aosoth ? allez, disons plutôt les passées, présentes et à venir d'Antaeus ou Arkhon Infaustus - simplement par la magie de son black définitif en tranches parfois d'une ou deux minutes TTC - puisque cela en revanche ne change pas : qui dit théâtralité plus grande ne dit pour autant pas, dans le langage d'Hexis, préliminaires, interludes et effets de manche, l'on est toujours d'entrée au cœur de la fournaise glaciale, de la sulfate paroxystique, de l'extermination, au noyau de l'affaire (rappelez moi, comment on dit noyau en grand-breton ?), et l'on y reste, à travailler des modulations d'ondes subtiles sur ce qui peut paraître, par le fait, une sorte de signal plat.
On l'a déjà dit et c'est ce qui peut rebuter, laisser à la porte des disques du groupe : le plat, l'à-plat, le nuancier de noir sur noir, c'est le lexique Hexis. La faculté, certes, du stroboscope à installer le surplace, mais aussi, corollairement, à étirer le temps ; de façon à, si on le souhaite, y pulvériser des mondes en une minute et demi effective (c'eût été davantage opportun à propos de "Miseria", mais il faut bien à un moment formuler, au sujet d'Hexis en général, une parenté avec This Great City). Quand bien même, encore une fois, certaines choses ici paraissent davantage gravées dans la matière, le relief de celle-ci plus montagneux, et le rythme plus capable d'une émotion hardcore : c'est parfois pour le meilleur, avec un "Abalam" au milieu duquel le batteur prouve une nouvelle fois la cuisante pertinence avec laquelle il sait taper répétitivement au même endroit, mais pas au même qu'à l'accoutumée, et qui laisse étourdi, à subir impuissant l'enchaînement avec un "Immolabant" en miroir ; le pas de trop étant toutefois franchi par un "Inferis" de clôture qui verse dans le pathos post-hardcore - agrémenté de moulinets d'un black metal d'une larmiche trop humain ; un peu dommage, pour une conclusion qui porte mièvrement son nom, et fait piètre usage de ses huit minutes. Enfin, on est sans doute un poil sévère, mais c'est que lorsqu'on avait vu d'indiquées presque neuf minutes, on avait espéré la même invraisemblable sauvagerie que les morceaux de cinquante secondes, mais déployée au ralenti, plutôt que cette calme descente ; il faut reconnaître que le batteur y reste impeccable d'austérité sinistre.
Mais on peu donc préférer la version japonaise de l'album, qui présente la particularité salutaire d'y enchaîner deux nouvelles décharges de black on black on black, dans la veine qui sera poursuivie sur Tando Ashanti : dans une époque qui, de Noir Plus Noir que le Noir à The Blackest Curse en passant par le label Blackest Ever Black, a ma foi un peu l'air de qui cherche ce qu'il y a après (après se dit post, au fait) l'histoire et après le noir... Il faut avouer à la fin que Hexis semble avoir réussi bien mieux que, par exemple Primitive Man - ce n'est pas moi qui leur cherche noise, puisque l'un des deux dits morceaux est issu d'un disque partagé avec eux - à susciter la réponse émotionnelle à l'écoute d'une musique ennemie jurée de toute émotion et humanité plus claire que le noir - d'ailleurs l'autre morceau provient pour sa part d'un disque partagé avec This Gift is a Curse, et assez logiquement il donne à ses derniers des airs punk rock débrailllé, en tous les cas définitivement pas dans le même pré.

lundi 9 octobre 2017

Death Trip : Madhouse

Allons bon : qu'est-ce que c'est que ça ?
Ils sont finlandais, ils se réclament (ou du moins leur fiche promo, pas sûr qu'eux réclament grand chose d'articulé) d'Hawkwind et des Stooges, jouent ce que probablement l'on peut qualifier de proto-punk, avec des morceaux qui sans rapport apparent - ni même aucun semblant de logique vraiment probant, autre que l'appétit de leur instant de combustion - avec le degré de sophistication de leur riff ou leur vitesse, durent aussi bien trois que quatorze minutes... Ils feront penser à 1969 Was Fine, Alien Sex Fiend, Motörhead (le groupe de Bomber), Endless Boogie, Lecherous Gaze, Suicide, Monster Magnet (l'auteur de Superjudge), Jesus Lizard (le groupe de Goat), Unsane... Bref : du rock'n'roll. Du bouillant, du dont la pochette dit assez bien la volonté, justement, de ne rien professer et de ne surtout pas faire date (Madhouse est cette année le premier album de Death Trip, qui sont apparemment actifs et révérés dans leur pays depuis les années 90 : assez dit) - mais par le fait, de le faire chaque fois que le disque joue, tant d'évidence il est question d'un de ces disques-là, de ceux qui font le rock'n'roll un éternel présent pendant toute leur durée : le présent permanent de cette pulsion animale, de vie qui mange la vie, de ce tambour de la mort qui bat aux tempes à en faire taire tout le reste, de ce blues vaudou... Oui, "le rock" est plus concis.
Les morceaux les plus lents, toutefois, sont encore les meilleurs, évidemment : parce qu'ils sont lents, parce qu'ils sont longs, parce qu'ils sont Finlandais, parce que "Sweet Revenge". La douceur, toutefois, avec la quelle se sirote comme petit lait toute cette démence brûlante, cette fureur dionysiaque, est consubstantielle à tout le disque. Vous l'ai-je dit ? Ils sont Finlandais. Un asile, pour se retrouver en paix au milieu des démons implorants, hululants, sanglotants de joie priapique lancinante.
Voilà, ce que c'est.

Pilori / Dakhma : Split

On en est donc arrivé là. A trouver frais un disque de dark hardcore blackcrustgrind mon boule. Moitié, sans doute, parce que lorsque This Gift is a Curse avait achevé d'atomiser "le game" (avec Swinelord) on avait déjà fini de s'y intéresser, par ennui contemporain inévitable - moitié, aussi, parce que Pilori démontre une réelle fraîcheur intrinsèque ; en, justement, ne s'inscrivant surtout pas dans la course à l'armement grind et chaotic et black machin bien après le terme objectif de la partie, à laquelle s'épuisent pour rien tous les groupes qui croient que l'on peut faire quelque chose d'autre que se répéter, dans la branche, sans partir en pèlerinage vers la minéralité de l'industriel et l'épure de l'extrême, comme font des Hexis ou des Pornography. En jouant, eux, sec, vif, cru, ce qui est, d'une, bien suffisant, de deux, pas la plus mince affaire du monde. Les fondamentaux, les gars ; post- au coefficient que vous voudrez, ça reste du punk hardcore, donc faut que ça jute.
Et du jus, Pilori - pour cesser un peu de les prendre seulement comme prétexte à on ne sait quel Grenelle de l'apo-core - en a ; Pilori vient du même secteur que Nuisible, fréquente un peu les mêmes copains, et ça s'entend un peu - la simplicité des choses ; ils comptent même d'ailleurs également Cowards, dans leur cercle familial, soit la simplicité qui se cache seulement aux yeux des couillons. Celle de Pilori, beaucoup moins planquée, leur permet au choix de bourrer comme des ânes ou d'aller se vautrer dans le fossé du cafard sans fard, voire d'enchaîner les deux, comme avec "Le Baiser", de les fourrer vite fait bien fait dans le même sac de viande, en quelques coups de pelle bien ajustés, avec une absence de chichis dont Converge a perdu le secret depuis un bail ; une âpreté dont on croyait Calvaiire les seuls à posséder encore la capacité, et dont Pilori, donc, offre une application encore plus viscérale et brute, car ces ladres-là ne volent certes pas leur "crust". On en oublierait presque toute idée de metal, même ne fût-ce que pour un grind gris tel que Phobia en ont été capables - tant l'intégralité du compact petit machin semble surtout, de façon homogène, composée d'écume rabide sanguinolente exclusivement.
Du coup, on se doute que leur face du disque dure bien - bien - moins longtemps que la lecture de tout ce fatras, et que par le fait on a hâte d'un album qui devrait proposer huit titres, donc peut-être atteindre le luxe douillet de la douzaine de minutes : cette fois on aura de quoi parler plus longuement de Pilori proprement dit, hein les gars ? Et par le fait, de quoi peut-être réveiller la flamme, dans nos petits cœurs éplorés depuis la défection de Rise & Fall. Oui, les espoirs sont haut après ces deux morceaux-là (et le progrès depuis la démo, après brève vérification). Alors y a intérêt que, parce que j'aime pas bien parler des disques moyens.
Le disque comporte par ailleurs une autre face, jouée par Dakhma, et que par clémence on qualifiera d'épique.Allez, on entendrait même une lichette de Damad dans leur héroïque Norvège.

Hexis : XII

Le hardcore rigoriste de Tando Ashanti est toujours là, bien en main ; cette fois au gabarit d'une opération coup de poing. Outre les références déjà mentionnées précédemment, donc, on profitera de l'occasion pour ajouter Mondkopf, afin de situer cette sensation d'entendre tant le black metal que le punk hardcore rafraîchis - à l'extrême bien entendu, au grade "glaciation brutale" - par des exécutants étrangers au sérail. Parce que du coup, format court oblige, on serait presque en terrain assez proche d'un paquet d'albums de black voulus total-guerriers, voire fanatiquement martiaux... Sauf que pas du tout, vu le résultat en forme de heavy metal très porté sur les traditions et les rangées de médailles ou de bracelets à clous, que cela signifie d'ordinaire, fait par des chevelus. Ici, le rendu est juste celui d'un bombardement sans merci dont on voit peu d'équivalent, hormis certain concert de Death Engine à Montpellier. Celui d'un monolithe aux arêtes particulièrement bien taillées, régulières, rectilignes : titres scrupuleusement en latin à l'appui, le monumental par petites prises de 1 à 4 minutes, de vrais et un peu effrayants concentrés d'efficience, compactée, lapidaire, à renouveler plusieurs fois par jour, plus fascinant chaque fois, produisant un effet qui tient de la pétrification autant que d'une forme soyeuse d'extase (la joie chrétienne du chatîment)... Mondkopf, vous dis-je.
Et puis... Il faut bien parler de "Miseria". Le maxi a beau - format une nouvelle fois oblige - être encore plus uniformément tapissé de bassdrum... Il parvient nonobstant à avoir l'air tout entier construit autour, pour culminer sur ce pénultième morceau et en exponentialiser si possible l'effet, lui-même auto-exponentiel, où le beat Hexis exulte en une hystérie tout à la fois tribale et thermonucléaire, en ce qui constitue, à sa façon ultra-expéditive et ultra-radicale, un nouvel avatar d' "Overkill", ce morceau qui enchaîne les accélérations à partir d'une base épinglée d'entrée au summum du dionysiaque - au point de paraître se redoubler, ou vous faire voir double de l'oreille sous l'effet de la joie et de la psilocybine auditive... Imaginez donc la même chose mais sur deux minutes de double-pédale. Voilà "Miseria". Une démonstration qui confine à l'absurde, de ce que peut faire Hexis ; y confine, mais n'y touche pas, parce qu'elle ne produit qu'étale béatitude. Un maxi aussi impitoyable que démonstration magistrale peut l'être.

dimanche 8 octobre 2017

Hexis : Tando Ashanti

Rigoureux.
Tel est ce qui doit être le premier mot avant tout autre au sujet de Tando Ashanti.
Je confesse sans difficulté une paresse certaine (il est possible que j'aie écouté Abalam une fois ; un jour), au moment d'aller vérifier si c'est là un état de fait qui dure, depuis un temps, à déterminer, pouvant aller jusqu'aux origines du groupes, ou bien si plutôt cela date du présent disque - mais il y aurait erreur à prendre Hexis pour ce que d'emblée on a envie de les croire : un groupe pré-repassé, prêt-à-mépriser, avec la propreté qu'il ajoute à cette outrecuidance ridicule de vouloir s'aventurer sur le terrain déjà dévasté et vitrifié par This Gift is a Curse. Voyez ces visuels, ces intitulés, cette exécution : tout ne paraît-il pas bien trop propre, découpé, défini, pour être honnête, sale, hardcore : réellement violent ? malsain ?
Là réside bien le malentendu. Hexis, qui ne doivent pas être si bêtes (ils nous en redonneraient presque foi en l'humain, un comble), ne jouent pas du tout du This Gift is a Curse ; cela y ressemble, par l'emploi de cette cadence volontiers stroboscopique et de cette engeance de "riffs" typique, aux harmoniques d'alerte atomique, d'urgence toute colorée de malfaisance dystopique. Mais les pairs d'Hexis - au moins, encore une fois, pour Tando Ashanti - sont Khanate, Monokrom et Emptyset. La musique que vous trouverez ici, ses infra-basses en pagaille malveillante mais tracées à l'équerre, ses impitoyables pentes de guitares dénudées de toute personnalité sensible, son rythme presque en permanence calé sur le tapis de double pédale, la pureté sévère et maniaque de toutes ses sonorités : tout ici n'est que rigueur extrême d'une épure particulièrement, cérébralement, sévère. Mêmes riffs, oui, mais comme dit plus haut, ne méritant ici le terme qu'entre guillemets tant ils sont ici servi à l'état de minerai brut, aussi monumental que black metal peut l'être mais épuré de tout romantisme, seulement taillé pour les besoins de ces belliqueux polyèdres noir mat de morceaux, et certainement ni dégrossi, ni serti, ni ciselé selon quelque motif émotif que ce soit : tout juste comme se sculpte également la musique d'Hexis dans la monolithique, uniforme, mate et obtuse matière d'une cadence à peu près exclusivement - rigoureusement - figée dans la double-pédale - ou quoi que ce soit qui y ressemble trait pour trait, peu importe où soit-il que ce bourreau inflexible de batteur cogne... Ou pas, d'ailleurs : il importe, justement, et en particulier à la jouissance humaine, si, dévoyée soit-elle, qu'il y a à écouter Hexis, que l'improbable machin parvient à moduler - guère, hein, ce serait un contresens vu la stratégie générale - subtilement ce qui ne paraît pourtant qu'un stroboscope, folichon comme de petites tranches de gabber, courant en continu à travers des morceaux dé-personnalisés, que pourtant il arrive à faire luire d'une viscosité différente de l'un à l'autre, malgré encore l'uniformité globale d'une gangue dont l'ample cours linéaire semble indifférent au découpage du disque ; et à disposer en perspectives de béances carrées noires dans des murs noirs.
Repassé, disions nous encore : il s'agit bien de cela, de cette minutie qu'il faut à aplatir, à marquer les plis jusqu'à ce qu'ils coupent, à imprimer et imposer avec la force brûlante la forme - droite, géométrique, sans fantaisie - que l'on a décidée pour les choses. La musique de This Gift is a Curse peut être qualifiée de cataclysmique, et celle d'Hexis ? Certes pas, c'est bien ce qu'elle a d'horrible : cette absence totale d'excuses naturelles, de circonstances atténuantes, d'irresponsabilité animale. Elle tient bien davantage d'une dévastation minutieusement, obsessionnellement préméditée ; de sang froid, qu'elle ne perd jamais ; tout sauf écorchée. Du hardcore ? Ha ha ha ; même du true black metal norvégien est plus hardcore que cela ; les larsens ici font les bruits d'une usine affairée, tranquillement appliquée à son activité ; le seul sentiment humain, puisqu'il en reste, est celui d'une légère lassitude ça ou là devant le peu d'héroïsme et de folie de la tâche restant à accomplir. La beauté de tout le machin est forcément un peu crispante ; mais réelle. Une chose étrangement vide ? Ou tout simplement apaisante ?
Il vous faut une petite vacherie pour la route ? Tando Ashanti est tout ce que Céleste n'a jamais su être, parce qu'ils n'ont jamais cessé d'être les emos de leur premier disque, malgré les coups de menton.

jeudi 5 octobre 2017

Cerf Boiteux : Alternative au Silence

On parlait pas de musiques pas heavy bien plus heavy que les heavy assermentées, récemment ? Enfin, sauf à considérer que le post-rock, puisqu'apparemment il faudra prendre Cerf Boiteux comme tel, soit reconnu comme faisant partie des musiques heavy : j'ai bien cru comprendre (pas écouté : pas fou) que Mogwai pouvait se montrer pesant, et je les crois capables de l'être sans mal, surtout sur ma patience, mais... Passons.
Or donc, en vérité Cerf Boiteux font partie de ces groupes qui peuvent avec une pesante pesanteur vous laminer le moral et l'allant. Il leur suffit d'ailleurs pour ce faire de quelques minutes d'introduction - mais probablement par la précaution qui dénote des esprits ordonnés, ils s'y appliquent tout leur disque durant. Les passages aériens et autres séquences d'arrachage au plancher des vaches - il paraît que c'est également une obligation post-rock - y compris. Pour s'acquitter promptement de la vacherie règlementaire : niveau ambiance qui vous ronge, sans vous laisser d'autre choix que gémir de semi-plaisir morose, on est, avec n'importe quel moment d'Alternative au Silence, confronté à bien plus forte affaire que dans toutes les gueulardises dont se rend coupable le dernier (et affreux) AmenRa, dont ce qu'il a de plus lourd est sans doute la tartignolade qui lui sert de pochette - mais revenons à Cerf Boiteux.
Dont la musique - autre point commun, en sus de cette répugnance à l'explicite, avec celle de Nooumena qui ne lui ressemble formellement guère - parvient à concilier ladite pesanteur avec une tension non moins démentie, installée dans presque chaque seconde du disque, grâce à une retenue de tous les instants, sévère, exigeante, précise.
C'est donc avec une moitié de surprise seulement que, approchant la fin de l'album, l'on contemple la mutation de Cerf Boiteux en une manière d'Oranssi Pazuzu version sinistre, sans une once de ce sens de l'humour qu'on peut toujours entrevoir sous les grimaces carnassières de ces bons vivants que sont tant les toxicomanes que les adorateurs de Satan ; la tension du coup est presque sauve, ce dont on ne peut dire autant de vous, éreinté comme vous voilà laissé par une alternative au silence qui, certes, ne soulage de rien et ressemble à un fruit empoisonné, mais pourtant procure un bien fou, peut-être parce que la tension - qui n'est pas la raideur - est la caresse de la vie, et l'ai-je déjà dit ? l'anxiété c'est beau, et c'est bien ; appelez la l'inquiétude si le mot vous fait peur, mais la peur Cerf Boiteux sont de ceux qu'elle n'empêche pas d'avancer, comme on s'engage dans le jour venteux et sa gifle continue et son sourd mugissement qui vous baigne la carcasse - et d'ailleurs Cerf Boiteux s'y baigne comme si elle était aussi limpide qu'un ciel étoilé, et soyeuse qu'un album de Bohren & der Club of Gore, avec la sensualité d'une lame.
Qui refuse pareilles caresses a une bien triste existence.

mercredi 4 octobre 2017

Blut aus Nord : Deus Salutis Meae

On dira ce qu'on veut, et peut-être êtes-vous pour votre part passé à l'ère du dématérialisé (vous passerez à la fin de la conférence, m'expliquer comment vous bouffez et baisez, ça m'intéresse ; me dites pas que vous voyez pas le rapport avec la musique), mais chez certains d'entre nous du moins, une vieille pochette, ça n'aide pas un disque. Celle-ci, là, certes est moins pire que celle que se tapait Codex Obscura Numina, les couleurs en disent même assez bien l'essentiel, mais...
Je vais vous dire, la couverture qu'il lui fallait, à Deus Salutis Meae : une illustration d' H.R. Giger. Une bien gratinée, une de celles qui te suffoquent par les yeux au premier regard, et à tous ceux d'après. Là on en aurait eu, de l'adjuvant visuel approprié pour vraiment décoller dans l'emphase et l'extase. Je ne sais pas ce que j'ai, à voir dernièrement Celtic Frost un peu partout, possiblement depuis que j'ai enfin découvert Melana Chasmata - au point d'en avoir trouvé par exemple chez Teeth of Lions Rule the Divine - mais ce nouveau Blut aus Nord, c'est un peu beaucoup Celtic Frost restauré pour l'ère moderne ; pour en faire de nouveau ressentir, à notre ère escaladeuse, ce qu'il a pu avoir de choquant, de répugnant, d'extrême, en son temps. Évidemment, on ne sera pas réellement choqué, parce que c'est Blut aus Nord et qu'on connaît toujours à moitié tous ses trucs, et que l'attention a la fâcheuse tendance à se fixer sur ceux-là, plutôt que sur ceux qu'on ne connaît pas et qu'il conviendrait de déguster ; mais tout de même, cet affreux black metal puant la mort comme à ses troubles origines, mais en l'occurrence se procurant son matériau de chair morte dans la chambre froide du Nostromo... Lorsqu'on fait l'aimable effort de la suspension de crédulité, il y a de quoi être séduit ; et s'installer confortablement, dans ce cossu salon frigorifique, s'y délecter des nouvelles notes de maladie vocale, qui s'y égaillent ainsi qu'en une volière Harkonnen, aux barreaux solides de métal en putréfaction - album de la synthèse, Deus Salutis Meae ? Certes pas au sens compilation ou vitrine technologique de l'exercice, alors ; plutôt comme un tableau fait de perspectives, a-hem, harmonieuses, où tout tombe (vous l'avez ?) à sa juste place : la bestialité des What Once Was, les chœurs célestes en bourrasques glacées de Cosmosophy, les martiales lignes de croiseur extra-terrestre de Sect(s), on peut distinguer bien des choses, déjà dites par Blut aus Nord, dans Deus Salutis Meae si l'on y tient ; mais chacune est où il faut dans la profondeur du transept bio-mécanique aux puissants effluves de chair en animation forcée par des vérins oints d'huiles délétères, afin de concourir au grandiose de toute l'affaire, et à son meilleur effet d'horreur blasphématrice contre la vie - le disque a vraiment un caractère death metal prononcé, ce qui est par nature assez euphorisant... L'album donne envie d'ériger des fantasmagories pompeuses à son majestueux frétillement noirâtre, au grouillement de son odieux concert de vagissements, qui apprend quelques tours de sa façon autant au premier Aevangelist qu'au dernier Impetuous Ritual... Un grand moment de train-fantôme, pour sûr.
Et le tableau général, que représente-t-il, je vous le donne en mille ? Une infecte ignominie, quelque part (un cul-de-basse-fosse, un tout-à-l'égout, une oubliette...) entre death et black, ni l'un ni l'autre, à l'impossible mine et l'haleine épouvantable - encore souillée ce qu'il restait de possible à souiller, dévoyée, avilie, dénaturée par l'industriel.
C'est monstrueusement cool - c'est du death metal - ça n'a pas la mégalomanie de durer beaucoup plus de trente minutes : il sera bien temps à l'heure de l'Histoire de vérifier si cette abominable moule y est restée accrochée ; pour l'instant, on déguste.