samedi 14 octobre 2017

The Cure : Bloodflowers

La gueule de bois consécutive, fatalement, à un disque - Wish - qu'on a voulu comme un terme à une longue histoire. "Please stop loving me, I am none of these things", si l'on y songe et qu'on met dans "these things" tous les albums précédents, adjoints au besoin de toutes les idées qu'un Curiste peut se faire de Bob à partir de ces albums... Cela dit plus que bien, a fortiori comme ultimes mots de l'ultime chanson du disque, intitulée "End", ce que par ailleurs on a pu ensuite constater : que The Cure depuis n'est plus, puisque Robert ne le souhaite plus.
Prenez tous les albums postérieurs à Wish : finie l'époque où The Cure se réinventait à chaque album, au mépris de toutes les attentes de ceux pour qui il comptait ou qui comptaient sur quelque chose. Depuis, The Cure est devenu cet insipide groupe de pop-rock goût "The Cure", qui enfile comme des perles transparentes des morceaux dans la veine de Wish mais sans rien de la grandeur océanique ou du sel amer de celui-ci, teintés à la place d'un arôme synthétique d'enfantinisme qui tient bien plus d' "In Between Days" que de "Boys Don't Cry", si vous voyez ce que je veux dire. Et encore, même The Head on the Door a davantage de saveur, si odieuse soit-elle, que tous ces disques couleur de coton, dont il est question.
Tout les disques après Wish... Hormis Bloodlflowers. Voilà un vrai album de Cure ; un disque avec un parti pris, un choix, une ambiance délibérée et tangible ; on pense de celle-ci ce que l'on veut - il s'agit, grossièrement, d'une sorte d'ambient-Cure, de Wish revisité trip-hop, d'adjonction de gallons et gallons d'eau douce dans un matériau déjà liquide... L'on imagine déjà pourquoi, de fait, il peut coincer un rien, à avaler, provoquer le rejet en masse. Mais pour peu qu'on y parvienne à plonger enfin, il offre quelque chose de nouveau ; d'acide. Bloodlfowers blesse les oreilles comme son blanc blesse les yeux, comme blesse l'âme une trop forte lumière, et la bonne santé du jour, lorsqu'on a mal aux cheveux, et aussi lorsqu'on attendait comme un gros bébé ce qui avait été fallacieusement promis : une énième gâterie pour les endeuillés de La Trilogie : quand bien même on fait partie de ceux qui, encore plus haut que cette dernière Sainte Trinité, mettent la violence délétère et la toxicité blette de Disintegration, l'on reste vulnérable à ce genre de tentations naïves.
Le pire, c'est que ce n'est pas faux ; de toute évidence. De la même manière que Disintegration se classait dans la même catégorie d'albums, mais différemment, par tautologie puisqu'il n'aurait su faire partie d'un triple enchaînement passé et rompu - Bloodflowers lui aussi, encore différemment bien entendu, s'inscrit dans ladite catégorie. Celle des albums désagréables. Presque une sorte de Disintegration de lendemain de banquet de mariage (celui de "Last Dance", qui sait ?), avec le matin qui perce le crâne, et les vieux copains qu'on ne retrouve pas tous, certains pas encore réveillés, d'autres partis dans la soirée alors qu'on était bourré et à qui l'on n'aura donc pas dit au revoir... Et cela suffit pour replonger, dans les vieilles amertumes qui reviennent comme la bile, avec la même couleur. Comme a dit Chris Parry, à propos de la séparation du groupe après la tournée pour Pornography : "Il était évident que Robert traversait une période très froide de sa vie, et quand Robert se cherche il ne se soucie plus de personne". Et Robert est de nouveau là pour nous dégoiser des confidences qu'on n'a pas demandé à entendre. La musique est douce, et les mélodies de même, parce qu'on n'a plus le même âge, ni plus les mêmes choses à prouver, à personne ; et pourtant....
Nul besoin pour le savoir d'avoir notion des paroles - même si celles de "39" et son titre paraissent laisser peu de place à l'ambiguïté - ni de ce qui le met d'humeur si saumâtre, et ce qui au juste l'a forcé à rompre la camisole chimique tout juste posée par le terrifiant Wild Mood Swings, de sa mauvaise conscience, de nous ou d'un directeur artistique insistant : il suffit d'entendre ses inflexions coupantes et désobligeantes comme au bon vieux temps ; comment sa voix a le goût de l'oseille dans la nage de Saint Jacques des guitares - faussement suaves, d'ailleurs : tout l'album est rosé, certes ; comme l'est un pamplemousse ; où est le sucre, au fait ? Il n'y en a pas, on le réalise bientôt. Bloodflowers est aqueux mais porte pourtant bien son nom, sous ses faux airs d'after-party, de croisière trip-hop avec déjections de cotillons partout, et morceaux qui par endroits prennent des airs de remixes (quelqu'un a-t-il dit Mixed Up ? alors Robert a réglé ses comptes avec l'échec qui porte ce nom) chill-out de morceaux de Wish ou Kiss Me : ses fuyantes et vitreuses guitares sont une ferrugineuse infusion au sang, parce que certaines morbidités ne se curent jamais ; le disque reprend ce qu'avait commencé Wish, en effet, en matière de retour de verdeur rock dans les guitares, mais l'emmène raccrocher les wagons avec d'autres, nettement plus corrosives, celles de "The Kiss" - pourtant Porl n'est même pas de la partie ; imaginez ce qu'on voyait timidement pointer sur "Wendy Time", mais sans la comédie de gros chaton timide (et Dieu sait si pourtant on aime Robert Smith en gros chaton timide). Et les pétales pâles dont le disque semble nous doucher doucement, tournent bientôt à l'oppressante, à l'étouffante neige, aussi agréable à respirer que les retombées denses de quelque interminable, baroque, monstrueuse bataille de polochons, dont on imagine volontiers Bobby capable, autant que d'en concevoir ensuite une nausée existentielle vingt-quatre carats et l'album assorti.
Un album tel que Bloodflowers, aussi acide soit-il à avaler, est rassurant : quoiqu'un groupe de rock soit toujours une tumultueuse et batailleuse histoire d'adolescence (l'inchoatif, vous connaissez ?), et que l’œuvre de Cure post-Wish offre une assez bonne représentation de ce que l'état adulte peut avoir de plus désespérément figé, fini, obsolète et en route pour la casse, progéniture ou pas - un pareil album rappelle que l'on est encore en vie à l'âge adulte voire mûr, et que partant l'on a encore deux-trois belles émotions - on les reconnaît à ce qu'elles font souffrir - dans le buffet, à partager avec ceux qui savent s'en montrer dignes.
Et savoir Robert Smith en vie - même il y a dix-sept ans - en est une, de poignante émotion. Parce que, même s'il ne rajeunit pas, c'est sans doute là surtout un contrecoup de ce que j'aie relu ces jours-ci une biographie (qui s'arrête... à Wish) de lui - mais j'ai réalisé que le jour où il rangera pour de bon les baskets, le vieux chat, je ne suis pas sûr de le prendre mieux que pour Kilmister. Aujourd'hui cependant j'espère à nouveau, qu'avant cela j'aurai encore eu des nouvelles de sa partie vivante ; même si de nouveau on doit avoir un peu les yeux qui brûlent.
Pour tes soixante, pour la prochaine fois que tu auras quelque chose de pénible à déglutir, ou pour tout autre motif, Robert : n'hésite pas.

Aucun commentaire: