mercredi 29 novembre 2017

Gruntruck : Gruntruck

Et si après tout je n'avais pas totalement campé à côté de mes pompes, lorsque j'hésitai longtemps à fiche Soul Pretender sur le webzine spécialisé qui m'employait, au chef d'accusation de "grunge aggravé" ? Et si après tout l'on avait un petit peu sous-estimé la part de new-wave dans ce truc - le "grunge" ? Allez : coller des étiquettes toute la journée, cela rend fou, laissons donc les débats aux gens compétents.
D'évidence, il existe, au moins par l'existence des deux disques dont il est question, un axe grunge-wave, sous-tendu plus ou moins sourdement par le sentiment de Geordie Walker ; pas la peine, après tout, de rappeler avec qui et à propos de quoi Nirvana eut autrefois injonction à s'expliquer par avocats interposés. C'est moins patent avec ces morceaux de Gruntruck, qu'avec ceux de Primitive Race, puisque ce n'est pas "trop new-wave", que pour leur part ils sonnent - mais trop beaux pour être vrais. Trop étincelants de hard rock solaire et salin, délavé et puissant, ainsi que le serait un Pearl Jam des deux premiers disques qui aurait fait le bon choix pour sa route à suivre, et résolu de plaire aux camionneurs et à tous ceux qui portent la chemise à carreaux parce que le cambouis s'y voit moins - plutôt que de devenir la chemise à carreaux de Susan Sarrandon ou Tim Robbins.
Le son de Gruntruck, pas de doute, est typiquement nineties, avec ce grain coalescent et ce riffing où il s'avèrera vain de chercher à démêler quasi-rock-indus, proto-stoner, et Duane Denison ; Pearl Jam, Soundgarden et le premier Tomahawk (comment ça, il ne date pas des nineties ? vous ne pouvez pas parler sérieusement) ; et pour autant, leur singularité est palpable, volant librement, semblant prendre de tous les plus glorieux confrères - Soundgarden, Pearl Jam et consorts - seulement le plus simplement hard rock, en toute sincérité et gorge déployée, tout ce qu'ils ont de moins "alternatif", un peu à la manière paysanne de Paw, pour en faire quelque chose d'unique, propre à réveiller la vieille image du mustang ; le vague à l'âme sous le large et généreux sourire laborieux, la sourde mélancolie sous les refrains puissants.
Une identité où l'on pourra se délecter de détecter des traces de leurs contemporains - de tout ce qu'il y a de meilleur chez eux, et de plus subtil sur la langue - mais toujours de façon savoureusement fugace, comme la preuve atavique de l'appartenance à une même famille : celle des grands du grunge, dont pour sûr Gruntruck fait partie avec cette manière de troisième album perdu, que des bienfaiteurs de l'humanité ont eu la salutaire idée de rendre enfin réel. On y rencontrera du reste tout aussi bien du Clutch, du Led Zeppelin, du Jane's Addiction... Et des torrents brûlants d'âme, à l'égal de nos plus brûlants classiques : il ne fait pas de doute que Gruntruck, fût-il sorti dans les années 90, figurerait aujourd'hui profondément planté dans notre cœur aux côtés des immortels albums des quatre patrons.
Comme je n'ai jamais saisi pour certain le sens du concept "chaînon manquant", nous dirons que Gruntruck, au moins avec Gruntruck, s'avère être l'indispensable et succulente sauce liant entre toutes ces déjà savoureuses choses, puis aussi entre les Beatles et Alice in Chains, dont bien avant le Slick d'Under, elles viennent montrer à quel point le nom même de ces derniers aurait du nous mettre la puce à l'oreille, avec ses consonances Lewis Carroll. Voyez comment le disque peu à peu sur son dernier tiers doucement s'égare vers les eaux troubles des nineties, tissant à sa guise des ponts gracieux et insoupçonnés, entre toutes ces essences au caractère en apparence si fort : "Reverse Angel", entre Nirvana, Alice in Chains et... Gruntruck ; "It's alright", riff à la Helmet, et basse pourtant couleur de marécage intérieur, et de démon intime qui rôde sous sa surface, vénérienne à l'égal de celle d'Undertow ; "Spy" entre Tool et Deftones mais qui s'achève sur un "I got my eyes set on you", dont le soupçon d'allusion à Georges Harrison, qu'on peut croire y entendre, paraîtrait alors se confirmer dans la "Flang" qui suit, et ses airs de Beatles ricanant comme des imbéciles malheureux dans la jungle corrodée d'un bad trip sous la lune rousse, qu'on aurait pas trouvé déplacé quelque part sur Dirt... Ou Sap. On penserait même citer Bloodlet, pour le niveau de saumâtre ambiguïté de cette trouble musique.
En un mot comme en deux-mille, Gruntruck s'avère celui qui achève ou parachève de faire de tout cela une authentique famille esthétique (ce qui veut dire de cœur, renseignez vous) et à sa façon, de définir ce qu'on appelle grunge - puisque, ça va sans le dire mais ça va mieux en le disant, tout ce lâcher de noms n'est fait qu'à la fin de vous donner une vague idée de ce qui vous attend comme explosion de saveurs étroitement tissées, de phéromones : non de dénoncer un pot-pourri gauchement fagoté. Une crème de nineties dans laquelle Gruntruck baignait autant qu'il en faisait partie des ingrédients, c'est ce que cet album miraculeux puisque, aussi impensable puisse-t-il paraître en l'écoutant, une chose telle que "Noise Field" a failli être ignorée à jamais hors ses auteurs.
Mais oubliez donc le peu évocateur concept de "grunge", et celui plus réaliste mais si peu flatteur de "metal alernatif" : Gruntruck joue, comme Primitive Race et comme les quatre illustres, de la soul. De soul féline, si vous tenez à la précision.


P.S. : on remercie évidemment chaleureusement Found Recordings ; mais aussi un certain Monsieur Olivier Drago, dont l'insistance, comme presque toujours, était impeccablement justifiée.

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