dimanche 31 décembre 2017

Brain Tentacles : Brain Tentacles

Conspiration, pour un mieux-disant insupportable, des deux choses déjà insupportables seules que sont le klezmer-bungle-nawakcore et le klezmer-zorn-jazzcore, ainsi qu'à l'issue d'un survol plus que diagonal je me l'étais décrété à sa sortie, Brain Tentacles ? Non, le groupe vaut bien mieux que cela, pour des raisons simples et triviales : d'une, Dave Witte vaut mieux, avec sa brutalité chaloupée de primate du crétacé, que n'importe quel batteur sur le marché d'aucun des deux genres suspectés d'être à l'œuvre ici - ce qui inclut Mick Harris dans n'importe quelle mission zornienne, parfaitement, je ne le connais plus lorsqu'il endosse cet habit-là ; de deux, Bruce Lamont comme chanteur vaut mieux que quasiment n'importe quoi qui motive Patton à ouvrir son bec aujourd'hui, surtout qu'en général ce n'est précisément que zornerie, lui aussi : dénoncera-t-on un jour enfin ce gourou criminel, qui ainsi détourne au moins deux grands talents ? De trois, Bruce Lamont comme souffleur dans des trucs en cuivre vaut, évidemment, tellement mieux que Zorn. De quatre, et pour donner enfin dans une qualité positive, il y a ici un foutu bassiste : il vient des inénarrables et trop rares (que sont-ils devenus, merde ?) Keelhaul, et question de donner de l'ondulation à la musique de Brain Tentacles, Monsieur, pardon ! Sa nervosité primate - on n'a pas pour rien joué sur Holyghost, hé ! -, conjuguée à celle de Witte, s'avère le contrepoint parfait à la façon de riffer de Lamont au saxo, ronde et suave mais qui peut se révéler parfois usante sur la durée, justement pour les raisons qui en font le talisman de Brain Tentacles contre toute forme d'hystérie. En fait, et pour être de la plus stricte honnêteté, hormis lors d'un fugitif "ratakatakatatatatata!!!" (ou plutôt, pour être précis, un "gnagnagnagna-gnignigna!!!") à déplorer éventuellement, vers le début du disque, on ne pense simplement jamais à Mr Bungle, non plus (on s'en aperçoit même, éberlué, bien après coup) qu'à la branche italienne de la famille, tous les désarticulés et épileptiques de type Zu, Morkobot et autres Mombu ; et en revanche bien souvent à toute la parentèle de Cop Shoot Cop, Firewater, Motherhead Bug... Comme si leur gouaille de voyous qui font la fête après la fermeture, dans la fumerie d'opium où se règlent leurs affaires louches, tout soudain s'emparait de la musique de God.
Vous pensez si on a le temps ou ne fût-ce que l'envie, de songer à Bungle - même à la festivité sinistre du meilleur album d'iceux, à savoir évidemment le sans titre ? Non, on savoure une musique qui s'inscrit dans une tradition bien plus précieuse ; surtout lorsqu'il est bien entendu - et il va l'être dans l'instant qui va suivre - que s'inscrire ne signifie pas uniquement hériter, se tourner les pouces et vivre de rentes : quel n'est pas notre régal lorsque sans prévenir Brain Tentacles s'égarent dans une sorte de cold-wave tibétaine que même les plus oniriques moments de Yakuza ou Bloodiest n'avaient pas offerte à Lamont ?
En fait, il s'agit précisément de cela : on a le sentiment de retrouver tout neuf l'émerveillement qu'on a pu éprouver à la découverte de Yakuza, voici déjà quelques années - et que peut-être Lamont, un peu lui aussi, redécouvre la liberté qu'il se payait d'explorer, avec ce dernier groupe, disons jusqu'à Transmutations : Brain Tentacles s'avérant d'une certaine manière la forme d'évolution venant après Yakuza, certes recentrée sur ce que ceux-ci avaient de plus remuant, la facette stratosphérique ayant trouvé de quoi s'épanouir dans Bloodiest en s'entremêlant à du Minsk, mais de façon assurément bien plus cohérente et aboutie que dans, au hasard, Circle of Animals ; riche de toutes ses envies libérées, ragaillardies, et complétées par celles, évidemment, des deux autres auteurs, qu'on aurait du mal à ne pas entendre apporter leur grain de gros sel.
Un disque qui dessine donc le fil unissant God, Motherhead Bug, quelque chose d'un cousinage avec Intronaut, aussi, dans le genre primates à dents de sabre du futur, et le fameux binôme de l'Apocalypse regardée depuis le velours d'une loge dans un opéra en ruine, son dôme dévasté par les bombes, un verre de ginja dans une main et une pipe à opium dans l'autre - à savoir Slow Motion Apocalypse et Gash, bien sûr : une traduction du vieux Neurosis en élégant cartoon de kung-fu philosophique. On le voit, Brain Tentacles est tout sauf un super-groupe, mais bien un groupe à la personnalité rare et affirmée. Une chose presque typiquement nineties... si elle n'était revisitée d'une façon typiquement contemporaine, pour le meilleur.
On en viendrait presque à formuler un vœu plus que probablement sans espoir - à savoir que le disque ne reste pas le fruit unique (comme l'était, au hasard, le Holyghost auquel participa Dallison) d'une complicité éphémère ; mais de réaliser le peu de chance qu'il en soit jamais autrement ne fait que mieux mesurer la singularité manifestée ici, et l'attention avec laquelle la faut chérir, si l'on a un tant soit peu de jugeote, et de goût de se chouchouter aussi.

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