samedi 16 décembre 2017

Chaos Echoes : Mouvement

Une famille, ce sont suivant les époques des liens qui se détendent, d'autres qui se retendent... Dans celle dont il est question ce jour, Portal s'éloigne chaque jour un peu plus, et on commence à appréhender le retour promis pour bientôt de ce cousin de moins en moins bien connu ; Imperial Triumphant, eux, se font de plus en plus aimer à mesure qu'on passe du temps avec eux, et qu'on sort de l'indifférence polie avec laquelle on a toujours considéré ceux qu'on prenait pour les petits frères un peu falots dudit charismatique cousin.
Et Chaos Echoes, ce sont ceux qu'on avait perdu de vue, on ne sait trop pourquoi, les hasards de la vie de chacun, où il suffit d'un seul tournant, d'un côté, de l'autre voire des deux, pour qu'on s'oublie un peu - et qu'on est confondu de retrouver, avec les rapports passionnés que dans la foulée on retrouve, intacts. Rien de régressif pourtant : l'on reconnaît, à n'en pas douter le quart d'un instant en se croisant du regard, le groupe avec lequel on s'était tout de suite senti en connivence avec Tone of Things to Come, oui, et sa manière de faire du death metal l'une des musiques les plus crûment psyché du multivers ; mais on le découvre, aussi : une famille, c'est aussi celles respectives qu'apporte à la tablée chacun de ses membres, et Chaos Echoes, apprend-on, ne fait pas seulement partie de celle des Antediluvian et consorts, mais également (on se dispensera de vouloir filer trop serré les métaphores, et de dire où est le sang, où l'alliance) celle d'Atomikylä, Oranssi Pazuzu et Aluk Todolo : Mouvement, ça non, ne vole pas la couleur sous laquelle il s'avance : celle du sang - justement - celle de la lave, celle de "The Kiss" ; Mouvement est une magnifique diarrhée sanguinolente de l'esprit en proie à une tempête psychotrope de premier ordre ; en cela il est avant tout de la famille, ainsi qu'il sied, de Chaos Echoes. Et d'Abscess, ça va sans le dire mais ça va mieux en le disant.
En effet, sans même parler d'un Portal et ses ambitions en permanence cosmogoniques (et donc confrontées au risque de gamelle de même échelle y assorti), Chaos Echoes se présente d'entrée comme encore plus humain qu'un Imperial Triumphant, sur cette échelle qu'on est volontiers enclin à établir entre les trois, en entendant ce fiévreux bourdonnement insectoïde que tous trois ont en partage - et ainsi, du reste, qu'a toujours été le parti pris du groupe, cela se confirme et s'affirme ici : celui d'un psychonaute sans défense mais non dépourvu, loin s'en faut, d'envie d'en découdre avec les aveuglantes et terribles révélations qui le guignent depuis l'autre côté des portes de la perception.
Dans cette partie de rafting furieuse sur les bouillons et les rapides de l'infra-monde, un seul - bénin - enlisement est à signaler, ce qui est un peu fatalité, sans doute - en l'espèce d'un final de "Shine on, Obsidian ! Ego ! Ego ! Ech" qui dure peut-être juste un brin trop, et peut faire découvrir à l'auditeur qu'il n'était pas aussi partie prenante, passager de la magie qu'il le croyait - mais que l'on acceptera avec indulgence comme le moment où un disque pantelant et étourdi de sa propre toupie prend quelques instants pour récupérer son souffle, et qui est bientôt mis à profit pour se ménager carrément une phase de méditation et de mysticisme recueilli, si jamais besoin était encore de souligner que la famille comprend également de fraîche date Gravetemple et son Impassable Fears, dont on peut reconnaître certes les fiévreux frissons de jazz boschien, mais dont Chaos Echoes choisit pour sa part de pousser un brin plus loin (et plus bas, surtout, quand Gravetemple chorégraphie des ballets de chimères à ciel ouvert) les bestiales messes - là encore, en accord avec une nature propre que l'on connaît depuis Bloody Sign ; ce qui leur offre l'occasion de finir le périple à leur manière bien à eux, par une sorte de jovial pique-nique sacré au bord du Styx en feu, dans un heureux concert de hurlements de démons demi-moines qui se chicornent et se congratulent du bonheur qu'ils partagent.
Ce qui, considéré l'état d'humain sans équivoque d'où, on le disait, partait le disque, paraît la manifestation flagrante d'une transmutation réussie (plaçant le disque, une nouvelle fois, à la hauteur des promesses, ou à l'unisson tout simplement, de l'artwork par leur bassiste), et donc d'un voyage à la même aune. Au cours duquel, il importe de le remarquer, Chaos Echoes se comporte comme le membre le plus cool de la fameuse famille, instaurant toujours autour de lui les couleurs douillettement incandescentes de quelque polar crépusculaire dans l'Interzone, claudiquant avec quelque chose d'entre jazz et dub sur les terrains mouvants et interlopes qui sont le décor de Mouvement, titubant avec élasticité, le pied jamais trop lourdement d'aplomb ni sur le death ni sur le black (au point que par endroits l'on a le nom d'Aosoth qui brûle les lèvres, dont on aimerait voir le Magnus Keiser Munkir venir marmotter quelques bouillantes syllabes sur ce magma mental), en vrai funambule, s'inventant sa propre définition et identité au cœur de l'intoxication (lorsque vous avez de fugitives visions d'une sorte de zeuhl en maraude quelque part dans un blizzard entre la Norvège et la Finlande, alors que vous êtes en goguette entre des plaques tectoniques en fusion, c'est que le rata du chamane est rudement costaud) et de son majestueux cyclone des possibles...
... Et conservant toujours - malgré l'impression qu'on peut donner ici - au milieu de toutes ces monumentales et intimidantes choses son instinctive simplicité sans façons, sa souplesse désarticulée, son langoureux épicurisme de la chute ; y a pas, c'est chouette une petite messe de l'inversion en mouvement, avec des frères encapuchonnés au Centre de la Terre, mais si les frères du culte sont en plus vos cousins préférés, et qu'on peut au fil du périple jouer un peu entre vieux galopins aux loups en maraude (d'où sans doute ledit parfum d'Aosoth, qui sourd et affleure au palais)... C'est encore plus bath.

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