mercredi 31 janvier 2018

Ilsa : Tutti il Colori del Buio

Le seul véritable problème de cet Ilsa, c'est sa pochette (pour la version cd) : sérieux, qui a fait ça, Ethan McCarthy ? Il paraîtrait qu'il en existe une version, cd également, avec l'autre pochette, celle qui est dans la continuité stylistique des autres albums ; mais je n'y croirai pas avant de la tenir dans mes mains.
A part ça, pas de doute : c'est un Ilsa. Titre au petit poil, voix qui à elle seule en deux syllabes vous catapulte dans une dimension parallèle de l'horreur sadique et du fantastique le plus poilu, dodu, griffu et généreusement garni en pattes surnuméraires, et musique punk amoureusement enracinée dans Celtic Frost et Bolt Thrower. Tout au plus ici, par rapport au hasard à The Felon's Claw, les morceaux sont-ils plus typés metal, le son moins gras, moins tenté par le stoner sludge qui rissole la réalité et rend tout psychédélique par le seul pouvoir des yeux dans le bouillon - après tout, c'est une présence surnaturelle comme une autre, pas vrai ? - ainsi que sera le cas par la suite : notez bien que cela n'empêche pas le moins du monde l'album d'avoir ses passages doom parfaitement orgasmiques ; de ceux qui vous donneraient envie de prononcer à haute voix (et lentement) le mot : "pesant".
Et puis, metal, au sens euclidien, rectiligne, poli, inoxydable et traité anti-reflets de la chose... faut le dire vite. Un death, metal avec une fureur rabique de proportions époques à en interloquer Son Altesse High on Fire Soi-même, mais usant des populaires tournures directes d'un parler hardcore à vous en faire réaliser impromptu qu'Obituary, en fin de compte, c'est au moins aussi punk que Ringworm (lisez : "plus"), et à vous emmener sans même vous en rendre compte dans des décélérations sludgedoom homériques, à en faire verdir nombre de titulaires (mieux vaut ne pas penser à 9-13 (oups...) pendant que vous écoutez cet Ilsa, si vous voulez lui conserver la petite estime où vous le tenez), que là encore ses manières modestes et franches ne rendent qu'encore plus assommantes et ahurissantes. Il y a finalement un disque qui sur bon nombre de ses traits peut sembler certes à l'opposé de la simplicité candide de Tutti il Colori del Buio (on voit souvent Ilsa qualifié de crust) et qui pourtant en est le frère par cette invraisemblable furie de bestialité autant que par son addiction à l'horreur sanglante, et ce disque s'appelle When the Kite String Pops. L'album d'Ilsa semble au fond jouer la même musique, mais en l'exprimant (au sens premier) à travers la débonnaire simplicité de Weedeater. Et finalement c'est donc non loin de ceux-là, et des disques de Soilent Green, que je vais le ranger : pas un mince accomplissement, pour un disque de death metal, ce que Tutti il Colori del Buio est à n'en pas douter, à l'égal des albums... d'Undergang, il faut que ce nom-là aussi soit cité, croyez-moi.
J'aurais dû m'en douter rien qu'à compter le nombre de fois que je suis retourné me casser le nez sur Intoxicantations, sans parvenir jamais à me rentrer tout à fait dans le crâne, une fois pour toutes, qu'il fût mauvais : Ilsa fait partie de ces groupes ; ceux qui sont une énigme insoluble et une impossible révélation ; ceux dont chaque album est unique et sur une autre planète que les autres, malgré un registre stylistique pouvant paraître, aux yeux des triviaux, toujours le même. Bref c'est bien simple : si Corpse Fortress ne chie pas dans la colle - ce qui est toujours fort possible, surtout vu le redoutable niveau d'attente que j'ai dorénavant à son endroit - Ilsa va devenir mon meilleur groupe du monde pour un certain nombre de mois, en plus de posséder d'ores et déjà le meilleur chanteur du monde (surtout qu'il s'appelle Orion) jusqu'à la prochaine remise du titre en jeu.


Oh, puis, allez : ce damné bougre de nom d'un chien de batteur a pigé, excusez du peu, comment on pouvait rendre le groove de Bolt Thrower encore plus... groovy. Oui. Du coup on lui pardonne pour la pochette, et qu'on ne l'y reprenne plus.

lundi 29 janvier 2018

Ilsa : The Felon's Claw

Il y a quelque chose dans Ilsa. Quelque chose de l'ordre du fantôme, ce qui paraît approprié vu leur concept spooky sous toutes les coutures. Quelque chose de l'ordre de l'absence, mais alors d'une qui jusqu'à un certain point s'est davantage ressentie sur le plan trivial de l'efficacité des artefacts circulaires qu'ils mettaient sur le marché, que sur celui du scénario horrifique de leurs morceaux, et de l'appel du vide et de l'épouvante qu'elle eût pu y... matérialiser, si l'on ose dire, en creux. Quelque chose de l'ordre, intangible, d'une ambiance, qui jusqu'à un certain point tenait essentiellement dans une voix évocatrice de quelque chose d'énucléé, justement, et qui plante d'office et sans discussion possible le décor de tous leurs morceaux dans la nuit, plus précisément le cœur de celle-ci, dans une ambiance de cauchemar intoxiqué, de film fantastique en noir et blanc porté avec sauvagerie dans l'exploration hallucinée de la cruauté et la torture, du type version hardcore de La Nuit du Chasseur. Dans cette voix très spéciale, et accessoirement un talent certain pour la présentation : le ton bien reconnaissable de leurs pochettes, et des intitulés brillants tels qu'Intoxicantations, lequel d'ailleurs était accolé à leur meilleure pochette haut la main... mais hélas un album qui jamais ne décollait vers le terrifiant ailleurs espéré, mal gré qu'on en aie au vu de sa séduisante torpeur.
A l'heure où approche de plus en plus un Corpse Fortress qui s'annonce avec de plus en plus de probabilité comme succulent, il est peut-être encore temps de reconnaître que les choses avaient commencé de changer - enfin - avec l'encore dernier en date ce jour, The Felon's Claw ; avec ses airs de pacte conclu entre les démences respectives d'Obituary et de Pulling Teeth, sous les commandements de gong placide d'une migraine infernale à vous fendre le crâne, qui n'est autre que la pulsion du meurtre cannibale, cherchant à se faire entendre et soulager ; de Seven Sisters of Sleep qui viendrait de découvrir la vraie bamboche, alias Chris Reifert ; de doom carnassier joué par un gang de petites frappes sous datura promenant en laisse des pitbulls à trois têtes, de hardcore de pourceaux dont l'état de complètement-raiditude avancée ne fait que rendre plus proéminent l'amour crassement enraciné pour Celitc Frost et Bolt Thrower : on a compris à la griserie que suggère ce fatras velu de noms utilisé pour la décrire à tâtons, qu'avec The Felon's Claw la séduction d'Ilsa n'opère plus dans la frustration. Ce chant surnaturel a enfin trouvé son écrin, gras comme une mygale concupiscente.
A présent, on espère d'autant plus fort que le passage chez Relapse ne va pas produire sur son sado-crustdoom paranormal le même regrettable effet qu'il eut sur un autre groupe emblématique de la manière A389 de faire les choses, et on écoute régulièrement "Hikikomori", le cœur étreint par la crainte.

samedi 27 janvier 2018

GosT : Non Paradisi

Blackstrobe plays Solitary Confinement.
Voilà.
Hein ? Vous ne connaissez pas Leaether Strip ? Pfff...
C'est brutal, c'est vulgos, ça vous ferait passer Funker Vogt pour une tantouzerie shoegaze, ça dégouline de synthés au sirop d'horrifique, ça tabasse comme du Panacea qui vient de prendre ses anabolisants ou comme du Justice qui va à son rendez-vous hebdo avec Ricardo, par-ci par-là y a de la chaudasse séraphique qui vient chanter comme chez :wumpscut: ou amGod, les lignes de basse sont tendres comme du Psychopomps... La synthwave propre comme du Perturbator à la surface, oui, mais crade assez comme du Casio Judiciaire à cœur. Ultra-chimique comme de l'EBM-footwork et pourtant charnu, ce qui n'est pas à la portée du premier venu. Panzersatan-lovewave : ça colle un peu mal au crâne à peu près à la deuxième note de synthé qui cogne à peu près aussi délicatement que le beat dessous, mais ça vous anesthésie comme un bienheureux à peu près au même moment, donc on ne se plaint globalement pas de son sort.
Hellstep, si ça vous parle plus.

mercredi 24 janvier 2018

Vichy : Paris

Nekurat fait du black metal ; bon. Ben c'est pas beaucoup plus joli que lorsqu'il fait du pur rituel avec NKRT ; et guère moins coldmeateux. Techniquement, objectivement, à un niveau strictement textural, le résultat - quelle que soit l'intention - obtenu sur Paris est assez proche de Menace Ruine ou (Dolch)... Mais uniquement de ce point de vue là ; car autant l'incantation produite par ces deux derniers est élégiaque, ascendante, angélique... Autant la transe - à relents tibétains au moins autant que dans NKRT, du reste - de Vichy est aussi sale et salissante que peut le laisser subodorer le patronyme du machin, confirmé des fois qu'un doute subsistât par les intitulés des morceaux : 6 Délations minutieusement numérotées. Pour la peine on ferait bien nous aussi un peu de délation, et balancerait que Vichy vicie davantage l'âme que la très grosse partie de l'œuvre de Sophia ou Karjalan Sissit - ne craignît-on pas, à force de ne prendre nos points d'appuis que dans la fédération de l'Oncle Roger, d'occulter le fait que la musique de Vichy, il n'en faut point douter, comporte une non-négligeable part de black metal : une qui se situe entre du Burzum très crado et du Rouen A.O.C., The Arrival of Satan en tête comme de bien entendu : le métal qui vous infecte peu importe votre statut de mise à jour anti-tétanique, seulement accouplé selon la plus stricte règle naturelle du qui se ressemble comme une croûte de pus ressemble à une autre croûte de rouille s'assemble, à l'industriel corrodé des décombres coupables de l'Occident. Rapprochement scabreux dont résulte - là encore, comme chez (Dolch) mais en bien moins vertueux, transcendental, élevé - une sorte de musique d'église abandonnée, toute en riffs qui sont comme des vitraux enténébrés par des siècles de crasse spirituelle, ou en tous les cas ce qui en a accumulé l'équivalent par le degré de vilenie morale perpétré en quelques années seulement. Du black metal d'une malveillance rare - à part à le comparer à Haus Arafna, évidemment. Et tout cela, il va de soi, sans davantage que dans NKRT se départir d'un ton humblement banal, du quotidien, si approprié après tout à l'horreur à la française. Le mal incube dans le plus ordinaire des caniveaux.
Il manquait une église sur la place du village de Last Station on the Road to Death, par exemple pour y trouver refuge de la continuelle bruine d'acide qui arrose icelui, comme pour tenter de le laver : la voici ; venez donc y élever vos prières, si vous le souhaitez ; l'on ne saurait garantir, en revanche, qui les entendra, ni davantage la nature des soupirs que vous pourriez y percevoir.

Portal : ION

Ont-ils vache de bien choisi la pochette qui irait avec la musique qu'ils avaient en tête pour ce disque, ou bien ont-ils vache de bien trouvé la pochette pour conditionner, donner forme, consistance, direction à la musique qu'ils devraient mettre ensuite dessus ? Les rêvasseries là-dessus appartiennent à chacun et à personne d'autre, laissons les lui. Mais c'est merveille à constater, n'empêche.
Portal, à ce qu'on constate en tous les cas, dans le résultat, a choisi de prendre à bras le corps ce qu'il ne faisait que subir à moitié sur Vexovoid. Et au passage, rappeler vivement ce dont on se serait douté sur le papier, mais les sensations sont parfois plus satisfaisantes que le papier si vous me permettez cette remarque : oui, on peut susciter la terreur en dessinant avec les lignes les plus nettes et claires ; voire, comme ici, anguleuses, fines, acérées... Brazil, Fritz Lang, Gotham City, le futurisme : nombreuses sont les références que chacun verra lui jaillir en tête à la vue de cette illustration, certains peut-être auront même les bonnes, mais peu importe : dites vous bien que les morceaux qui composent ION, malgré quelques obligatoires passages qui comme sur tout disque de metal pétitionnant à façonner ce genre de bloc-concept-ambiance servent un peu de temporisation, de cheville, d'embrayage, de remplissage - se montrent à la hauteur de ladite image ; ce qui, on le reconnaît forcément, n'est pas rien, du tout. Ils lui font prendre réalité tout autour de vous, la voix - le souffle, plutôt - venant jeter la profondeur qu'il faut, et les fugitives zones d'ombre, d'appel d'air - polaire - suffisantes pour, comme on le disait, insuffler la peur dans le décor épuré et cruel que trace l'acide de ces riffs, les trajectoires démentes de leur essaim furieux. ION est un cauchemar d'une horrible netteté - par celle-ci en bonne partie, même - une hideuse architecture monumentale hantée par les soupirs d'une haleine glacée. ION, enfin - qu'il a paru long, ce temps qui n'a duré qu'un album... - est de nouveau un Portal qui nous donne à vivre un film (comme protagoniste éperdu), et non le nouvel opus du combo emblématique de death metal expérimental chaotique. Le vertige monumentalement violent provoqué par une sculpture électrique de la cruauté, une symphonie impressionniste de l'épouvante ; du coup, c'est assez logiquement - mais délicieusement - que le disque se clôture sur une généreuse ration de pure ambiance vieux film d'horreur à craquements poussiéreux, comme pour nous confirmer avec bienveillance la réalité de ce sentiment qui nous emplit déjà : notre Portal et maître chéri est bel et bien de retour, même s'il a appris quelques nouveaux tours plutôt balaises.
Pour spoiler un brin : ION sonne un peu comme si Aosoth avait été récupéré par un vieux savant défroqué qui expérimenterait sur lui-même ses idées impies de drogues schizogènes, ce qui forcément est un tantinet moins dansant que The Inside Scriptures, sauf à considérer la gégène comme une danse. Ce bourdonnement de drones-frelons... Mais par-dessus, hideux, ce souffle vocal qui paraît le seul cri d'effroi que puisse encore qui est tombé dans le plus prédateur des pièges mathématiques - oh, la sauvagerie panique avec laquelle la batterie régulièrement vient flageller un carnaval de la cisaille riffique déjà furieux de démence... - et devient lui-même le cyclone algébrique.
Je ne ferai pas de plaisanteries sur la lettre I parce que - jusqu'à preuve du contraire - j'aime bien Illud Divinum Insanus, mais justement : Morbid Angel auraient mieux fait de persévérer dans ce nouveau style qu'ils se sont trouvé, plutôt que avoir la désastreuse stupidité de revenir écrire la lettre K dans le champ du death metal pile l'année (peu ou prou) où il est patent pour tous que leur dominatrice étrangeté est passée à un autre, et avec une telle écrasante superbe.

lundi 22 janvier 2018

Autrenoir : Autrenoir

Autrenoir relève de la même catégorie de nom que Malemort : celle qui donne à espérer une musique transgenre, transversale, transnoire. Et comme avec Malemort, on n'est pas déçu.
Ne connaissant, des activités précédentes des deux protagonistes, que celles de Paul Régimbeau, on y entendra forcément un peu des façons de Mondkopf ; mais on entend surtout une musique à part, une sorte de techno moderne, aux rythmes concassés et soyeux tout à la fois, sourds et pourtant nets dans leur profondeur de basses, et toute baignée d'une anxiété traversée par de lointains, brumeux fantômes de romantisme black metal - et là encore on reconnaîtra, si l'on y tient, le Paulo et son art unique d'injecter ses émerveillements metal et les rêves qu'ils lui donnent dans sa langue purement (?) électronique.
Mais ces rêves-là, faits en compagnie de son présent comparse, l'emmènent loin, très loin de toutes catégories et comparaisons connues ; Autrenoir est-il forestier ou urbain ? Bien malin qui saurait le dire, ou trancher au milieu des ambiguïtés permises par son illustration : schéma moléculaire ? ramures ? grillage en décomposition ? errance au microscope ? phénomène astral ? fourrure de quelque bâtard de bombyx ? Le disque, lui, n'est rien de tout cela, il est encore autre, en mouvement, rôdant dans une nuit électriquement chargée, comme un orage qui couverait dans du velours, de rêves à l'affut, semblant eux-mêmes rêver à leur éveil et leur envol ; Autrenoir est une laque noire, somptueusement exécutée, dans les reflets profonds de quoi l'on n'aperçoit que le lent, liquide, élégant ballet de l'ombre, d'ailleurs le disque pourrait s'emballer, selon certains canons techno, en plusieurs endroits, et ne d'ailleurs pas plus mal s'en porter, on brûlerait de l'entendre le faire, et défourailler un peu - mais jamais il ne le fait, jamais il ne se pose ou ne s'enracine ; toujours il vole, pas tout à fait papillon de nuit pourtant, sur les seules ailes de sa propre grâce singulière, maladif et satiné à la fois, fragile, délicat et pourtant décidément vénéneux. Rarement bain de minuit aura-t-il été aussi gothique - ou est-ce l'inverse ?
On pensera tout de même, dans un lointain effrangé, aux plus fruités et juteux cauchemars d'Orbital, au Amber d'Autechre... et fatalement on finit par réaliser à quel club très select, au fond, se rattache seulement Autrenoir : la poignée de légendaires albums sortis sur Reload Ambient ; peut-être pas Seekness, puisqu'on n'est pas ici en compagnie aussi généreusement tentaculée et fongique, mais Phlegm et Psychonauts, qui cela tombe bien nous avaient laissés avec une discographie plutôt maigre : pour sûr ! Excusez du peu.
En fait, Autrenoir est un disque assez embêtant, en ce qu'il ne laisse même pas la place pour attendre quel grand groupe peut devenir Autrenoir sur un éventuel disque suivant, et de format plus confortable : tel qu'il est avec sa courte durée, il est déjà un petit grand disque qui pourrait aussi bien rester unique de la part de ses auteurs, tant on en émerge heureux et en paix. Mais d'un autre côté, on commence à avoir une plus qu'entière confiance en Régimbeau pour se jouer à l'aise de toutes complications d'attente et même de tout haut niveau d'exigence, avec superbe au prochain disque.

dimanche 21 janvier 2018

Sacrilege : Behind the Realms of Madness

D'accord, donc Within the Prophecy c'était la version solaire de Sacrilege. Vous n'entendrez pas ici de prémonition de Christian Mistress ou d'âpres échos de Maiden et Metallica, ni ne verrez les lueurs de miel et d'airain de l'incendie du ciel rendre glorieux le soir sur le champ de bataille et ses rivières de sang. Vous comprendrez un peu mieux, en revanche, en quoi le crust-punk comme tout le monde doit beaucoup - beaucoup - à Ian Fraser Kilmister ; et dans crust, pour l'occasion vous pouvez inclure Bolt Thrower.
Rien qu'en vertu de cela - le disque qui fait le lien entre Bolt Thrower et Motörhead - Sacrilege, n'en déplaise aux intéressés, est sacré.

vendredi 19 janvier 2018

Rites of Thy Degringolade : The Blade Philosophical


Je vous aurais bien parlé d'une conjonction de Portal et Deathspell Omega - mais vous allez de suite imaginer ce que ça peut vouloir dire de pire, la combinaison du pire et plus cliché de chacun des deux : moi en tous cas c'est ce que je ferais, si je le lisais quelque part, je l'admets sans hésiter ; tellement de groupes fastidieux nous ont fait le coup.
Mais c'est pourtant un peu ce que nous fait ce cher Kressman ici : Portal et Deathspell'O qui s'associeraient... pour le meilleur, à savoir bien entendu : jouer des morceaux (autant que possible) lents et lancinants ; pour se payer enfin ce qui leur manque à l'un comme à l'autre : de la répétition, tout son soûl, le leur et le nôtre, de la sensualité pour parler franc, qui vous donnasse envie, pour situer la chose, de parler plutôt d'une conjonction d'Imperial Triumphant - celui d'Inceste - avec quelque groupe de noise-rock bien lourd, obsessif et vénérien, et aussi un peu du black école française - Aosoth, Hell Militia... Voire, puisque Rites of Thy Degringolade se montre ici assurément moins tortueux que les deux références initiales mais au moins aussi torturé, l'orthodox malade et cauchemardesque d'un Medico Peste... mais joué avec des bouts de bois et des cailloux taillés tranchant (ce riffing si particulier...) ; et dirigé par les psalmodies d'un écorcheur.
Car The Blade Philosophical est le disque qui procure la joie de palper enfin ce qu'on a toujours dû pour moitié se suggérer, en écoutant du Paulus Kressman : un black death forestier comme certes black se doit de l'être, mais des forêts du Bengale, religieux comme black peut l'être, mais rituel comme bien peu (Rebirth of Nefast, et puis ?), religieusement cannibale, guerrier et processionnaire, chaloupé et carnassier, du black de la jungle et de ses nuits peuplées de barbares mystiques buveurs de sang. Une inimitable couleur de raisiné goudronneux qui vient couvrir tout ce que Rites of Thy Degringolade a digéré ici de nouveau - puisqu'objectivement, sans aller jusqu'à sonner franchement, purement français, le disque sonne nettement moins canadien qu'on n'en avait l'habitude ; voire carrément hongrois ou tchèque ; la pureté, pour sûr, n'est pas l'affaire de The Blade Philosophical, même pas celle du fluide vital dont il se douche la gorge avec obscénité, il le préfère infiniment troublé, coupable, épaissi d'angoisse, envoûté et épouvanté par les maléfices méthodiquement déversés dessus son véhicule vivant. Disons qu'à la rigueur, en fait de Français, vous pouvez imaginer Meyhnach parti suivre l'exemple d'un autre pourceau français au patronyme en -ac et faire retraite spirituelle en Asie - et finissant reconverti prêtre de Kali : l'époque après tout a les Huysmans qu'elle peut. Ou un Proscriptor McGovern (pour rester parmi les batteurs dictateurs mystiques) que ses dernières recherches en occultisme auraient emmené trop loin et égaré, pas vraiment en rase campagne, mais après l'heure du couvre-feu pour sûr, entre vaudou et candomble (ça va pas tarder à se voir, que j'ai voulu relire Le Pendule et ai été interrompu).
Une séance d'attouchements à la colin-maillard entre Creeping et Howls of Ebb ferait également une proposition de mise en scène tout à fait recevable : pourvu que dans le champ on aperçoive qui font de même Craft et Stargazer, sur fond de lune blafarde et d'étoiles assoiffées, sur un ciel d'un noir cru et affamé. Bref, si vous voulez savoir à quel règne appartient The Blade Philosophical : c'est celui des poisons ; les alcaloïdes, les violents, qui vous laissent de longues balafres au cerveau qui ne désinfectent jamais, et sans fin vous lancent ; les venins des serpents sacrés, qui vous condamnent à vie aux plus sordides et désespérantes des visions cosmiques ; à se tordre dans la plus vile interminable incertitude de quel jour enfin le sacrifice viendra, ni même si l'on sera sacrifié jamais ; et n'en concevoir que la plus horriblement luxurieuse dévotion.
Enfin, bref : vous allez comprendre le titre, à la fin. Ça prendra le temps qu'il faudra mais Paulus est dévoué à sa tâche.

Erratum

J'avais plusieurs fois hésité à publier l'habituelle liste de fin d'année avec une différence notable d'avec les autres années, j'ai fini par ne pas faire cette différence : c'était une erreur qu'il convenait de réparer.


De la tête et des épaules, en toute décontraction et simplicité, il y avait bien un LE disque de l'année en 2017.

jeudi 18 janvier 2018

Sacrilege : Within the Prophecy

Il paraîtrait que Sacrilege est une influence de Bolt Thrower : on le croit volontiers, à écouter cet album, quand bien même ce qu'ils partagent ne serait qu'une certaine façon de mettre en acte un principe guerrier assez fondamental : ne jamais reculer. Sacrilege comme Bolt Thrower ne cèdent jamais le terrain, et foncent toujours droit devant, droit au ventre de l'ennemi, le sang qui sue des gencives et des globes oculaires, la certitude de la justesse de sa mort et de toute sauvagerie mise en œuvre jusqu'à y parvenir chevillée au boyaux.
Sacrilege, c'est le croisement de Christian Mistress, Amebix (vous trouverez même un peu de guitares à la Geordie Walker sur "Spirit Cry", appelez cela rétro-transitivité ou ce que vous voudrez) et Kill'em All. In battle there is no law comme disait quelqu'un, et à la bataille le thrash, le crust, le proto-doom et la new wave of british heavy : c'est pareil. Sacrilege, avec ce disque où parfois l'on croit voir Black Sabbath dodeliner aussi frénétiquement qu'ils en sont capables sur le Sacrifice de qui vous savez, est bien plus que l'ancêtre putatif de Bolt Thrower : il est celui de Kylesa, de Power Trip, de Ruinebell, d'Invasion ; voire celui d'Integrity, au passage, sur la fin d'un "Search Eternal" fleuve qui ouvre tellement de voies que c'est à se rouler par terre d'heureuse hilarité. Within the Prophecy procure avec plus-que-largesse tout ce que thrash peut procurer comme irrésistible ivresse primaire, et pareil pour le crust - mais s'avère, de façon moins reptiliano-cérébrale et sous ses faux airs de cavalcade régulière et infatigable, bien plus riche et retors, capable d'ondulation, de faux trots meurtriers, de changements d'appuis, bref de toutes ces sortes de choses qui insufflent un genre de redoutable sensualité à ce groove dont Bolt Thrower fera la florissante carrière que l'on sait - de la rouerie au moins autant qu'il s'en débusque dans la harangue de Lynda Simpson, qui paraîtrait fallacieusement uniforme et strictement punk : elle a dans la gorge autant de Rob Halford et de Zack de la Rocha, que de Beth Ditto ou de Dawn Crosby : ça ouais, y a du monde, dans ce petit bout de punkette qui vous ferait filer droit et remontés comme des coucous des tribus de Cimmériens entières, vers leur destin, dans ce chaud aboiement qui vous injecte de la soul dans le carnage et la charge dernière des gueux ; la sergent-chef de Walls of Jericho bronzerait des paupières si elle devait la croiser, c'est tout vu ; les Quatre Connards de l'Apocalypse ? Ils se terrent sous un caillou au milieu de la plaine poussiéreuse, le scrotum recroquevillé, attendant que Sacrilege soient passés.
Birmingham devrait être au patrimoine mondial de l'Unesco, et lieu de pèlerinage, voilà ce que j'en dis, moi.

mercredi 17 janvier 2018

Reverorum Ib Malacht : Urkaos

Comme qui dirait, Reverorum Ib Malacht qui joue du black metal. Enfin... faut le dire vite. Le résultat ressemble aux deux Urfaust bourrés au vin de Noël (vous allez voir, c'est pour le coup avec ce disque que l'on comprend pourquoi d'aucuns les affublent d'un supposément méprisant "white metal"), finis au laudanum et à toute la pharmacopée dissociative dégustée chez Velvet Cacoon, et perdus dans les immenses travées d'une cathédrale - d'un très beau style Negative Plane - où s'esbaudit une tempête de neige de tous les diables, tourbillonnant au ralenti en monumentales spires cotonneuses ; l'on valse avec un extase viennoise à travers ces flocons semblables à une chantilly de kétamine ; on ne s'aperçoit même pas qu'on a le sang qui a lui aussi viré à la chantilly dans les veines, que la température corporelle approche benoîtement les trois degrés, et que le boitillement erratique qu'on entend courir comme à travers trois oreillers de plumes d'oie sur la gueule, ce n'est pas la batterie, mais votre cœur qui hésite, un peu embarrassé, sur la conduite à tenir. L'on se sent rien moins que majestueux ; white metal, je veux mon neveu. Et l'on finit, très fatidiquement, par s'y perdre totalement de vue, au loin.
Un vieux cauchemar de Reverorum, donc plus orthodoxe que la suite - donc certainement pas moins pieux ou fervent - et d'une douceur sans pareille.


samedi 13 janvier 2018

Rebirth of Nefast : Tabernaculum

Une croisade interstellaire, ainsi qu'il se semblerait à la faveur de certaines guitares dans la manière de 777 : Sect(s) ou Skullreader ; un voyage en caravelle, comme en donnent le goût certains passages qui semblent voir des trouées de lumière gonfler nos voiles d'espoir et donner maigre pitance à respirer, entre deux cruelles tempêtes ; et pourtant, tout au long du disque, jamais on ne perdra complètement la sensation de s'enfoncer toujours plus loin dans une cathédrale de chair palpitante, entre les vesses de ses vitraux gonflés de sang, nimbé de leur moite et lourde lueur, les sens rendus pâteux, des inflexions barbares répondant depuis le fond de notre inconscient, peu à peu éveillées par l'ivresse.
Tabernaculum est de ce disques qui vous instillent l'envie d'exercer au fer rouge un draconien droit d'auto-inventaire : sur toutes les fois où vous avez employé le mot "envoûtant". Un disque infernalement black metal, non pas en dépit mais en vertu, osons nous exprimer ainsi, de la proportion non négligeable qu'il accorde à des formes de mouvement... qui donnent envie de mots qui conjugueraient les significations de "rampant" et "envoûtant" ; de sa façon religieuse de ramper, de sa façon d'illuminer - là encore, un droit d'inventaire est à exercer, sans pitié, sur toutes les fois où l'on a dit (je ne suis pas concerné, pour le coup), que le black orthodox était lumineux - avec une pénombre rouge, moite, ainsi que le feraient des lanternes qui seraient  des cœurs humains sourdement palpitants, et avec cette voix qui semble celle de la pierre soudain ruisselante de vices sordides qui semblent être les plus augustes et pieuses qualités du sacerdote - celui dont la voix l'avait fait confondre avec la pierre volcanique ceignant ce ventre de la terre où nous voilà. Un black metal qui serait devenu la musique des enfers et de l'infra-monde, pour de bon, au lieu que d'être comme bien souvent celle des démons tout rouges et cornus qui semblent n'apprécier que le rythme des cavalcades apoplectiques. Des enfers où s'aventurer vivant, pour y connaître l'initiation, et la béatitude. Une musique parfaite pour relire Le Pendule de Foucault. Une cloche hors du monde, un sauna de l'âme, un refuge : le temple du sang, qui se tient là, tout près, à notre disposition. Le black metal comme musique secrète de la gloire et du sacré des humeurs intimes.

White Hills & Der Blutharsch and The Infinite Church of the Leading Hand : Desire

Productif, Albin Julius, eh ? Finalement, Der Blutharsch & Son Cirque Itinérant, c'est l'équivalent evil-hippie de The Body (ou de ce qu'un moment on a cru voir devenir Aevangelist, mais chez eux ce ne furent qu'effets d'annonce velléitaires), non ? La même productivité obscène exercée dans une musique assez simple (mais bon : on pourrait aussi dire que bien des groupes metal, particulièrement en terres doom et/ou psyché, en font des caisses romantiques à prendre des intervalles en années entre chaque album, pour un résultat au bout du compte tout aussi proche de l'auto-citation et la paraphrase en spirale plus ou moins mystique), qui finit forcée de se soulager dans des collaborations tous azimuts, comme on trompe sa main droite avec la gauche, dans l'espoir de découvrir des sensations inconnues, de surprendre enfin et bousculer un brin une mécanique parfaitement accomplie de la satisfaction parfaite et auto-suffisante...
Alors bon : il s'entend de bonnes choses, sur celle avec White Hills - et même certaines qu'on peut attribuer à White Hills, quoique Albin Julius n'ait peut-être pas besoin de se faire épauler de ce genre de jeunes flandrins pour jouer de la bonne cold-wave, même s'il aura donc décidé d'attendre ce prétexte pour le faire. De la qui rappelle New Order ou Two Lone Swordsmen, plus précisément : une cold de messieurs bien mis et vaguement astronautes de leur démarche, de la cold vaguement kraut qui a opté, afin de se prémunir contre un monde à vomir, pour la ouate et l'apesanteur, plutôt que de risquer finir par avoir les pieds qui pendouillent en pendule. Et bizarrement, passé un temps d'adaptation où l'on a juste l'impression qu'Albin a fait remixer ses deux riffs psyché et demi pour tromper l'Ecclésiaste, il s'avère que cela ne fonctionne pas mal du tout avec les mélopées archaïques de Marthynna, les désincarnant un peu de tout ce qu'elles peuvent avoir de légèrement trop typé, quoique délectable : comme si doucement on s'envolait de la robe d'Alzbeth, croisait en flottant dans les brumes le spectre de Jex Thoth mais sans se fixer là non plus, pour devenir quelque chose de réellement, eh bien, non-terrestre, qui ne peut qu'ensuite dériver tout naturellement vers l'ambient techno froide elle aussi, à la lisière de quelque vieille cassette d'EBM minimale belge chantée par une Nico qui aurait trouvé une paix relative.
Toutes choses qui font de Desire... un disque frustrant : on aimerait... on ne sait quoi, qu'il dure un tantinet plus longtemps, quoique sa durée très raisonnable en fasse une compagnie très sympathique, accommodante et peu fatigante, que ses morceaux soient rien qu'un peu plus traumatisants, quoique leur persuasion très raisonnable... On a saisi : voilà des morceaux irréprochables mais qui hélas dénotent un talent - volontairement ou pas - consacré à la décoration raffinée, à la tapisserie de haute couture ; une discrétion, une réserve excessives, une armure de flegme, qui semblent inviter à se frayer l'accès dedans, et en déplier les dimensions, en se faisant aider de quelque adjuvant alcaloïde.
Évidemment le meilleur disque de White Hills haut la main, et un nouveau signe de pétante santé de Der Blutharsch, ce qui ne peut que faire redoubler d'appétit concernant la collaboration (ne retenez pas votre souffle en l'attendant, toutefois) avec Mhönos chéri.

vendredi 12 janvier 2018

Indesinence : III

Port Salut, saison 24, épisode 19.
Indesinence, paysage nocturne comme de juste, et si vous aviez cru entendre dans Vessels of Light and Decay des échos, fantomatiques, d'un Esoteric straight edge que ses seules rêveries non-carburées portaient presque aussi haut et profond que l'autre, vous tenez ici votre revanche sur ceux qui, vous l'imaginiez aisément, vous traitaient une n-ième fois de fou ; et pas seulement parce qu'on entend distinctement le mot "bereft" sur "Mountains of Mind" : le violet, les paillettes surnaturelles, le luminescent sont bel et bien de mise ; à la manière Indez' (aucun lien de parenté avec Noirdez'), bien entendu, c'est à dire avec sobriété, goût, discrétion même dans l'extravagance, on garde un port de tête digne et réservé quand bien même la somnance - cette amie voire amante indéfectible du groupe - semble résolue à vous emporter au long du cours laqué de quelque Styx interstellaire, quand bien même elle tire de vous comme d'une harpe des accords, doucereusement dissonants, à croire les Swans d'avant la conversion mormone de 1987 ; le susdit "Moutains of Mind/Five Years Ahead", du reste, s'avère bien autrement - et élégamment, ô combien - visité par la folie, le vertige, l'ivresse, que n'importe quel morceau de Greg Chandler depuis... beau temps.
Il n'y a pas que cela, du reste, qu'Indesinence s'avèrera accomplir avec bien plus de grâce qu'Esoteric jamais : mais de toutes les manières, est-il sérieusement permis d'approcher autrement qu'avec la plus grande vigilance, précaution et révérence un groupe qui intitule un morceau "Strange Meridian" ? Sachez que celui qui suit la féérie de son chant des étoiles amoureuses, et referme le disque, vous y annonce arrivés, avec son soyeux bruit de vagues de paix qui lèchent le rivage, de ce littoral des rêves et de l'ailleurs enfin atteint, et son ambient sublime à vous faire regretter d'avoir dégainé trop tôt la référence à Peter Andersson, pour le groupe de Chandler. D'autant qu'Indesinence donne au morceau un espace ne laissant aucun loisir aux grincheux d'ignorer le morceau sous le vilain qualificatif d'outro.
III est, de façon à peu près sûre, le disque où la nature majestueuse d'Indesinence se manifeste de la plus directe, évidente, lumineuse façon ; un caractère au-delà du léonin, puisqu'il est généreux de ses somptuosités, et s'offre sans rien craindre, tant il a de richesse, d'épaisseur, de charpente... On serait à deux doigt de faire des jeux de mots vaseux sur un death metal irradiant de vie, qui serait le leur ; heureusement qu'on a ses cours d'arts plastiques ensevelis loin dans les brumes du passé, parce qu'on vous aurait bientôt tissé de ces fariboles sur la pomme de la vie avec le ver de la mort en son cœur, et des parallèles entre l'opulence des albums d'Indesinence et la profusion propre aux memento mori... On s'égare, on le voit, d'ailleurs c'est plutôt l'inverse, et la chaleur fiévreuse de la vie que le disque invite au milieu des contrées glacées du cosmos, ce qui lorsqu'on songe aux températures épouvantables pratiquées à l'époque de Neptunian, dessine tout de même un parcours assez prodigieux - mais tout ceci est anecdotique : quelle que soit l'épaisseur, la solidité spirituelle qu'on y sent à chaque instant, même dans les plus gaillards trots death, les disques d'Indesinence ne se pensent pas, ils se dégustent ; non en se délectant en même temps de son propre écœurement, de sa nausée au sirop de vertige existentiel (vous voyez de qui je parle, n'est-ce pas ?), mais d'une fourchette ample, comme pour un albuim de Pantheist, auquel on croit d'abord penser par un nouvel accès de fantaisie, avant de se rappeler que...
Du death beau comme Evoken réincarné en brioche à tête. Et quelle que soit la lourde et brutale charpente de prédateur que l'on y sente rouler dessous, cet album-ci entre tous paraît aussi peu soumis aux lois de la gravité et de la matière qu'un corps céleste nageant placidement dans l'éther - presque, en tous les cas, tant il y semble à son aise
L'album qui d'Indesinence, non pas fera, mais achèvera de rendre visible pour tous qu'ils le sont, les pairs de leurs aînés Evoken et Esoteric, le duo officiel, institutionnel, des béhémoths royaux du doom-death cosmique au garrot ; en suivant sa propre voie, la tête parmi les astres, les pieds toujours sensuellement plantés dans l'humus d'où ils viennent et retournent. Hélas, il achèvera également pour eux le tour de ce qu'ils avaient à nous dire sur la question, et les verra, sur cette démonstration une dernière fois de toute la grâce limpide et discrète dont ils peuvent faire preuve avec leur carrure d'armoire à glace, se retirer de cette possibilité de triumvirat : la dignité, encore, toujours ; toujours accompagnée de sa fidèle complice, la modestie, je vous laisse découvrir sur quoi exactement le disque se referme.

jeudi 11 janvier 2018

Indesinence : Vessels of Light and Decay

Ce death indiscutablement doom, mais qui ne consent à exprimer sa non moins indiscutable subséquente folie que dans un langage châtié de bourgeois, confortablement environné d'un mobilier et de convenances du même tonneau... Ne serait-ce pas, au bout du compte, la version doom - et donc patricienne - de Morbid Angel, ce notable de l'occultisme cossu ? Pas la peine de me rétorquer que l'on se meut ici à un train, si toujours pétri de raison, malgré tout plus allègre que celui de Gateways to Annihilation : la lenteur du pas ne fait pas le doom, et ce dernier Morbid Angel (ni aucun autre, du reste) ne sera jamais du doom. Trop imperator.
Outre le groupe du boudiné et sourcilleux David Vincent, les noms qui viendront à l'esprit seront ceux de Triptykon et Hooded Menace, et par endroits Valborg : on le voit, seulement ceux de bourgeois noyautés par un grain d'occasionnelle démence meurtrière, tous capables entre deux généreux rabiots de gigot de monter sur la table, démolir quelques pièces de belle vaisselle ourlée d'or, et de se mettre à vomir sang et boyaux sur les carafes à bordeaux avec dans les yeux des larmes de sincérité - rien qu'au niveau vocal pour faire dans le sens le plus littéral, Indesinence, tant sur les growls de carnassier des abysses que sur les shrieks de lycanthrope, calme du monde, on a tendance à l'oublier... Comme on le fait trop volontiers d'un certain nombre de choses, à leur sujet ; d'ailleurs, au rayon sincérité, naturel instinctif des manières, vous pouvez ajouter avec une bonne louchée de sauce grand veneur les nombreux dégourdissements de jambes en tempo death punkish ou thrashy, qui font qu'on verrait bien le groupe inviter généreusement Bolt Thrower ou Asphyx à sa table, s'en jeter gaiement quelques uns.
Et au bout du compte, ce qui gêne avec Vessels of Light and Decay, c'est aussi ce qui finit par faire son charme, entêtant - et l'a du reste toujours fait, si dans des formes plus acceptables avec les autres albums - à savoir sa bestialité ; c'est le caractère léonin dont la chose prend les traits ici, qui lui vaut cette ressemblance avec Morbid Angel, et ce déficit en odeur de mort et de putrescence qui lui a pu attirer des propos désagréables faisant intervenir une marque de berlines allemande fort appréciée par Luc Besson, cause probable par transitivité - les Minimoys - de ce qu'on avait fini par se dégoûter d'une pochette initialement jugée très rafraîchissante pour le genre, et tout simplement magique. Le doom death de cet Indesinence-ci est fleuri tel la barbe du lion et du roi, tout en étant brutal ainsi que le groupe l'a toujours été, et l'annonçait dès un premier maxi punitif comme bien peu ; voilà qui peut désarçonner, non moins que les régulières stridences guère orthodoxes - sinon dans le black du même nom - auxquelles il s'adonne ; c'est qu'Indesinence, on l'avait oublié mais le savait depuis Noctambulism, est un dandy, et l'est de façon différente à chaque album, mais certaine ; et en tant que tel est, dessous le luxe soigné de sa mise, tout sauf le réactionnaire qu'il peut paraître, mais bien plutôt une sorte s'il est possible de rebelle et d'avant-gardiste discret, de visionnaire à qui peut chaut d'être reconnu comme tel sinon à ses propres yeux exigeants - mais seulement de vivre pleinement ses visions, sans avoir cure des conventions faites pour de plus étriqués que lui ; car ample et imposant de gabarit, cela aussi Indesinence l'est depuis le début, hors norme au point parfois de paraître un peu gauche lorsqu'on le regarde à travers ses grilles habituelles, quand simplement il ne se meut pas dans les scénarios, cadences respiratoires et ressorts narratifs accoutumés.
Vessels of Light and Decay est forestier en égale mesure de ce que Noctambulism était citadin ; mais il ne l'est pas à travers les bien reconnaissables traits mélodiques accoutumés, il est nocturne sans ressentir le besoin de marquer les ombres par une débauche de peinture noire, lui préférant les nuances plus envoûtantes des ciels étoilés à travers les feuilles, et les douces teintes tamisées, telles celles qu'on peut déguster sur l'illustration évoquée plus haut, mais le pouvoir d'envoûtement brut d'un "La Madrugada Eterna" dit assez dans quelle haute concentration en (im)possible et en surnaturel l'on se trouve, sous ces ramures ; il est doom avec légèreté, si l'on ose dire à propos d'un death si massif (quoique relativement alerte), avec subtilité mais néanmoins avec force, en vertu précisément de cette complexité de caractère (ceci dit, il suffit plus trivialement d'aller consulter les CV des intéressés sur la base de données en ligne que constitue pour pareilles choses l'Encyclopedia Metallum, pour expliquer que le borné, l'univoque, le plat ou le repli sur soi, ne soient pas dans le genre de la maison), cette richesse d'humeur, ombrageuse toujours, prévisible jamais ; ces façons de fauve imposant qui vous chuchote les confidences de ses ruminations ; jusqu'à un final, narquoisement ou pas intitulé "Unveiled", tout en suggestions et en ambiguïtés, dans les intentions et le décor qu'il expose - avant que de s'y ruer avec une fureur bestiale auréolée d'une lumière de ferveur, qui n'est qu'un nouvel avatar de ce mystère dont Indesinence en tous lieux va environné, lors même qu'il paraît s'expliquer, s'ouvrir, nous embrasser.
Tout, sauf un groupe qui se la pète.

Allez-y, maintenant vous pouvez vous bidonner, c'est moi qui régale ça me fait plaisir ; sincèrement.

mardi 9 janvier 2018

Esoteric : The Maniacal Vale

Et tout ce temps il était là, à attendre qu'on le réécoute et qu'enfin on le débusque : l'album bourgeasse d'Esoteric. Tout ce qui constitue The Maniacal Vale respire le luxe, l'opulence, l'aisance, le budget illimité. On ne voudrait pas cracher dans la soupe, peur d'être raillé à juste titre : on aime après tout le metal, la science-fiction et Esoteric. Mais voici pour sûr du Esoteric de parvenu, ce qui pour un groupe parlant de voyages d'ampleur incommensurable, est légèrement gênant.
Voyager oui, mais alors en première. Nacre, ivoire, ronce de noyer, miel d'acacia, cuir pleine peau, Macallan hors d'âge : les matières dont est fait ce Maniacal Vale au nom déjà cossu en soi (franchement il commence à me donner envie de réhabiliter Vessels of Light and Decay, tant qu'à écouter du doom qui roule en berline Audi), s'en affichent presque toutes sur la pochette, qui a les teintes d'un mille-feuilles : qu'il soit permis de douter de sa concentration effective en substances psychotropes. On me répartira que Metamorphogenesis s'avançait sous les mêmes (les albums d'Esoteric, sur la question des couleurs, ne vont-il pas par deux, d'ailleurs ?), je me contenterai de pointer la différence radicale d'intention entre les deux, entre la joliesse et la précision de l'une, qui disent tout de son contenu, et la confusion texturale de l'autre, qui prévenaient assez combien était à prévoir de s'y noyer et rien d'autre.
Bref, The Maniacal Vale c'est peu Stargate version dark-les-portes-de-la-perception, l'album funeral de Nile ; le gros glouton death baroque bouffi et les yeux maquillés à la Cléopâtre - ou Horus - qui a boulotté Tool, Opeth et Isis. Il faut reconnaître que dans le genre croisière dans la Vallée des Rois combinée miraculeusement à un überpeplum transcosmique, "Ignotum per Ignotius" a une certaine gueule.
Bref : il m'est difficile de dire si c'est là ce qui pousse tout le monde à vouloir en faire ce qu'il n'est pas, à savoir le meilleur disque du groupe - mais il est certain que c'est ce qui le sauve : tout le monde ou presque aime le caramel ; surtout pendant une bonne séance de pleurs sur soi, cela donne à la noyade une saveur incomparable.

samedi 6 janvier 2018

Human Anomaly : The Blind Juggler

J'aime beaucoup - beaucoup - Pork Soda : que ce soit dit sans ambiguïté aucune, il est ma référence concernant Primus, et fait partie plus globalement des expériences musicales formatrices de mon adolescence. Mais je confesse regarder un peu ma montre pendant "Hamburger Train", et aussi le morceau sur le brochet. Et quand bien même le riff de "My Name is Mud", entendu une fois sur MTV, a changé ma vie pour toujours, je ne peux m'empêcher de rêvasser mollement sans trop le vouloir à une version de l'album plus... molle, justement, à la façon d'un reblochon mis à tout doucement fondre dans un micro-ondes dé-réglé sur les fréquences interlopes de l'Interzone, quelque part dans la cambuse de la cave sous cette maison perdue et fermée aux rayons du soleil que décrit "Nature Boy" ; une version plus franchement fantastique, doucement caressés par les vents moites du surnaturel, qui font toutes choses mollement et lascivement pendelocher, comme "Bob".
Enfin, pour un procès-verbal clinique des symptômes, ç'a déjà été fait, à bon entendeur... non, rien, pardon.
On pourrait encore joncher ce texte de quelques noms pour avertis, en pensant aider à situer le lourd climat d'étrangeté de The Blind Juggler : Misery's Omen, Shub Niggurath et d'autres - mais l'on a bien saisi, déjà, le genre de sonorités grinçantes (Mr Krinkle ?), gibbeuses et claudicantes dont il était question ; ce qu'il faut, en revanche, bien se mettre en tête comme bizarrerie rare à trouver ici, c'est que toute cette polyphonie multi-sensorielle du grinçant et du gauchi se traduit dans un disque qui pas un seul instant ne se départit de sa qualité principale, à savoir : se montrer invraisemblablement moelleux. Au moins aussi caractéristique du disque, et le caractérisant de bout en bout, que son insoutenable parfum d'irrésolu.

vendredi 5 janvier 2018

Esoteric : Subconscious Dissolution into the Continuum

Et si, finalement, on tenait là ce qu'Esoteric avait sorti de plus ronronnant, générique, dans les clous, de bon goût - si vous sentez dans ce dernier qualificatif une consonance péjorative : vous avez raison ?
Et si finalement c'était lui, l'album le plus bourgeois - au sens timoré, amoureux avant tout de sa bouillotte, de son Chesterfield, de son statut et de l'immobilité éternelle des classes sociales, fût-ce dans les confins les plus abyssaux des anti-dimensions du revers de l'univers - d'Esoteric ? Et si l'on était assez fondé à lui préférer, tous comptes faits, le mauvais goût de Paragon of Dissonance ? Mauvais goût - vous me voyez venir, n'est-il pas ? - impliquant qu'existe un goût : vaut-il pas mieux trop de sirop, que sirop fade car trop précautionneusement dilué ? N'est-on pas plus que tenté de le penser à entendre les airs de mauvaise version funeral gros bill du Cure mielleux de "Just like Heaven", que prend une grosse partie de "The Blood of the Eyes" ? Subconscious Dissolution into the Continuum est un album dont la pochette ne dit que trop bien le physique ingrat, l'abord plat, la surface unie peu engageante, pour qui goûte l'excès tout du moins, et l'extravagance - et qui écoute Esoteric n'aime-t-il pas forcément l'excès ?
Non.
C'est un rien plus compliqué que cela. L'excès chez Esoteric, plus encore peut-être que chez Cathedral (pour rester chez les grands pachydermes saturniens nous venant, avec leurs grandes enjambées compassées, de la préhistoire du doom extrême), est une chose qui se manifeste sous des apparences trompeuses, et tourmentée par des aspirations difficiles à concilier avec elle, canalisée à travers une forme d'exigence particulièrement austère.
J'ai dès le début été attaché à cet album-ci du simple fait qu'il était celui où je voyais affleurer le mieux la monstrueuse descendance de Godflesh ; à présent que j'ai pris connaissance enfin de leur démo, je vois mieux que ce qui sauvera les miches de Subconscious Dissolution into the Continuum sur mes étagères, et continuera d'en faire une délicieuse spécialité, c'est son objective haute concentration en riffs à la Selfless, laquelle fait de lui - qu'on songe un peu ! - la version space opera tragique, orchestrée par un Opeth en pleine crise d'atonie, de Selfless. Comme album d'Esoteric le groupe psychédélique au mille reflets de noir, en revanche...
Allez, ne soyons pas trop taquin : lorsqu'il finit par embrasser complètement le terne dans sa nature, le monochromatique de son humeur - sur un morceau intitulé "Grey Day", tiens, quelle surprise... - et arrête de, comme il le fait un bon premier morceau et demi durant, tourner autour, minaudant avec le charme agaçant d'une enclume (les riffs de "Morphia"...) à sa première communion, il s'enfonce effectivement assez joliment dans la noirceur bleutée de son emballage, réveillant même des échos d' Antithesis of Light et The Second Ring of Power à la fois, ce qui, comme veine pour scintiller au cœur d'une essence minérale godfleshienne, ne se peut que s'accepter avec un sourire large comme une pierre tombale. Volumes (très) massifs et démence (très) profonde.
Subconscious Dissolution est un peu l'album dépressif, fataliste, d'Esoteric ; son album de doom-death le plus terrestre dans l'humeur, si non dans la forme, ce qui vient appuyer la filiation visuelle qu'avec lui opère Paragon, au bout du compte, quand bien même les deux albums peuvent sembler parler des idiomes radicalement étrangers, notamment sur la façon de dire "obscurité" : disons que Paragon est la version qui le fait avec du sang dans les veines, qui s'écoule. Et il sait aussi se montrer tel en jouant, par cuisants accès (les fins de "The Blood of the Eyes", justement, et de "Grey Day"), tout simplement du bon gros death dépressif ; très gros, très death, et très dépressif. Du doom-death mais exilé, banni au fin fond de l'univers, en somme ; presque une forme très très mutante de cold-wave : je ne vous tire pas les troublants parallèles qu'on peut envisager avec le plus cosmique et récent des albums de Godflesh, parce que sinon on y est encore dans une semaine, mais ils sont généreusement encouragés.
Ajoutez en clôture - qui porte bien son nom, claquant la dalle funéraire au nez de tout reste d'espoir qui eût pu le pointer - un morceau ambient qui évoque un Scorn embastillé au congélateur avec Raison d'Être comme seule compagnie, vous avez un album aussi tuant qu'on est en droit de l'attendre, terrifiant y compris par le bien-être qu'on y trouve, ainsi qu'à se couler dans un bon bain à zéro degré ; à s'y sentir perdre toute capacité d'éprouver quelque velléité de résistance que ce soit, encore moins de capacité physique à le faire ; et se noyer sous les tonnes et les tonnes d'eau noire.

jeudi 4 janvier 2018

Esoteric : Paragon of Dissonance

Que ce fût parce que soi-même l'on s'est embourgeoisé et empâté - ce premier membre de phrase à preuve - ou simplement  que malgré la ci-contre liste longue comme un jour sans neurones, les sensations intoxiquées ne soient plus chez nous que souvenirs dont tirer miteuse et radoteuse gloriole : peu importe, on commence à l'aimer, cet Esoteric qui englouti jusqu'à mi-corps dans les cyclones cosmiques derniers ne songe qu'à pleurer la perte de sa Patek Philippe, et non celle de sa santé mentale.
Il sonne un peu comme Opeth, un peu comme Paradise Lost, un peu comme Indesinence : que de bourgeoises choses, en somme ; et s'il est également assez bovinement et simplement death par-ci par-là, ce n'est assurément pas à la façon de l'autre œuvre du groupe qui montrait cette capacité, à savoir la démo. Paragon of Dissonance est lustré, voilà l'affaire et le mot lâché. Papier glacé, même. Désodorisant pour les gogues ? Il le paraît à la première vue, qui dure longtemps - comme à peu près tout chez Esoteric ; mais que l'on se rappelle que ce dernier commentaire fielleux était également venu irrésistiblement à l'esprit confronté à de certains passages synthés dans Subconscious Dissolution into the Continuum, et ce même aux meilleurs d'entre nous : Esoteric a toujours flirté avec ce type d'émanations, au moins aussi dangereusement qu'avec celle de produits aux propriétés psychédéliques mieux réputées.
Vous me direz : cela ne change rien, tant qu'on ne fait que flirter - mais tout si l'on a le malheur une malheureuse fois de chuter, de glisser vers l'ornière. Bon ; Esoteric est devenu humain, de forme et de préoccupations, soit ; et ? Est-ce là vraiment ce qui pouvait leur arriver de pire, comme à tous les extra-terrestres à qui cela est arrivé avant eux, Portal étant encore et toujours le premier triste exemple qui vient en tête, mais Aevangelist, qui se tait méticuleusement après des mois à empiler les sorties et en annoncer d'encore plus pullulantes, est impitoyablement guetté au tournant ? Ne font-ils, ici, que chuter en essayant ? Essaient-ils vraiment, ou ne choisissent-ils pas plutôt de mettre un terme à une escalade - celle de l'autreté et de la foncedarditude - toujours vouée à fatalement un jour ou l'autre échouer - pour adopter, justement, à bras et âme ouverts le point de vue d'une humanité qu'ils n'ont jamais totalement niée, sur tout ce périple par-delà le colossal, qui est après tout leur quotidien, pour mériter peut-être un moment donné le point de vue narratif de qui en fait sa routine épuisante ? N'ont-ils pas aussi, tout simplement amplement mérité d'ouvertement aspirer aux rivages turquoises, à leur doux ressac que l'on croit entendre au début de "Non-Being", au répit enfin, ne fût-ce que transitoire, qui se pourraient offrir, avant le prochain rouleau de modification de la conscience et le prochain grand rush d'univers absorbé sur un buvard ? D'y pleurer peut-être un peu quelques longs instants volés, à l'aise tout nus sur la grève ?
Baléarique, Paragon of Dissonance ? Autant que peut l'être un disque anglais, quoiqu'il joue un peu dans la cour de choses plus méridionales, à savoir le doom de la famille funeral tire-larmes des Urna, Void of Silence et consorts : oui ; d'ailleurs, vous n'aurez pas manqué de noter que l'illustration de couverture n'en est pas lapis lazuli, mais néanmoins d'un bleu, si relativement amène, néanmoins adéquatement assombri : entre nuit infinie et fonds marins. Tyranny on the beach, ouais ; une plage au bord du gouffre - pardon : du Gouffre ; celui dont à longueur de titres d'album et de morceaux à rallonge ils nous ont parlé depuis 25 ans, permettez qu'ils soient un peu las ou du moins fourbus.
Alors certes, dans le monde des humains, Esoteric se trouvent appartenir à la sous-catégorie des métalleux, condition comportant son lot de caractéristiques au rayon de la sobriété d'expression : voir comment "Disconsolate" irrésistiblement bascule d'une humeur digne d'Isis ou Intronaut, à quelque chose de sirupeusement héroïque, pour ensuite sur fond d'accélération death à poignées d'amour, s'aventurer comme une fleur dans un type d'espagnolade que l'on croyait illégal depuis septembre 1989, et qui pourtant au bout du coup s'avère peut-être le plus véniel des dérapages constatés sur le morceau concerné ; mais on leur découvre également, à la présente occasion, de surprenantes velléités loungey voire timidement jazzey (easy-funeralistening ?) ; et puis dans le registre piteusement humain, ne touche-t-on pas, au cours d' "Aberration", à ce point dit "Colosseum" où le pathétique atteint au sublime tragique, avec comme chez les Finlandais de ces soyeux déchirements mélodiques où l'on croit entrapercevoir Nino Rota ? Peut-être après tout qu'ils veulent profiter de cette escale pour s'y noyer, dans cette accueillante, douillette lagune, préfèrent-ils le faire en ses eaux laquées de sucre glace, plutôt que retourner le faire en se faisant froisser le mental dans les horribles plissements de l'espace extérieur et ses masses psychivores escarpées ?
Allez, interro éclair (échelle Esoteric, à l'instar de l'énoncé ci-dessus) : vous avez quatre heures.
S'il vous reste du temps, question subsidiaire : est-ce que l'hypothèse ne tient pas tout aussi bien (c'est à dire : ne fait pas autant surgir la beauté du disque), de voir ici en Esoteric le gonze qui décroche du trip, à court de coco, et se réveille parfaitement clair, moulu de courbatures jusqu'à la moelle osseuse et un rien mal aux cheveux, au beau milieu du voyage intermétasubdimensionnel ?

mercredi 3 janvier 2018

Esoteric : Epistemological Despondency

Après la démo, qui présentait les racines d'Esoteric, le premier album, qui nous présente, ma foi, tout ce qu'est Esoteric, mais en vrac : death industrial tirant sur l'ambient pure, space rock dédié aux longs moments de croisière sans rien à signaler d'autre que les infinies nuances du noir et du vide entre deux galaxies tout aussi rigoureusement inhabitées l'une que l'autre, en attendant la prochaine qui elle, hélas, le sera, habitée, d'une nouvelle forme de vie inouïe à en précipiter la raison au fin fond des tréfonds de la démence - bref : space rock ambient, un peu de death metal... On pense aux débuts de Bolt Thrower et leurs propres hésitations entre grind-crust et mid-tempo à venir, à Godflesh aussi pour les mêmes joviales incertitudes de prédilection, qui du coup ne choisissent pas, on entend même, probablement pour la dernière fois, les racines Black Sabbath de tout le merdier, à travers des guitares qui évoquent le Wizard des tout débuts, ou bien encore une fois, par le caractère bordélique et erratique du tout, ceux d'Eyehategod, de débuts, et la totalité de la carrière de dISEMBOWELMENT...
Et - vous en déduirez ce que vous voudrez sur mon état mental - j'y trouve tout au moins autant de charme qu'aux albums à suivre d'Esoteric, et puis d'ailleurs l'on pourrait même mener des arguties sur le fait que le naïf bazar en question soit plus approprié, au fond, à la musique d'Esoteric, laquelle après tout parle du plus cataclysmique dérèglement des sens et de la rationnalité - ce qui est sa composante majeure, à côté d'une autre, qu'on entend certes poindre ici ou là, entre les interminables moments d'interstellaire désorientation et de doucereuse nausée cosmique, sur ce premier album, mais qui finira surtout par prendre le dessus sur le septième, à savoir le visage "doom anglais de pleureuse" du groupe.
Les prémices d'un style ? Certainement pas, non ; un style déjà en soi, parfaitement accompli dans sa confusion constitutive ; après quoi il se mettra peu à peu en scène, et à mesure s'acheminera vers autre chose - mais s'acheminer est également dans sa nature.

mardi 2 janvier 2018

Esoteric : Esoteric Emotions - The Death of Ignorance

LE death metal. La sensation très précise d'être installé pépouze dans un caveau aussi frigorifique que bien garni en salpêtre, mais - Esoteric oblige - en très grande banlieue du cosmos ; genre, dans l'Oise du cosmos.
Le chant EST la pulvérulence. Y a pas, parmi les fils de Godflesh, y en a des beaux bébés...
Une musique en noir et blanc poussiéreux et grinçant, comme un vieil épisode de Twilight Zone, et qui vous fait dire que finalement, Esoteric c'était encore plus convaincant - du point de vue "réalisme" - dans toute sa crudité, lorsqu'ils n'avaient pas mis les moyens hollywoodiens, en effets spéciaux et mise en scène ; et surtout les irisés, bien qu'on puisse dessiner de belles horreurs avec de l'irisé. D'ailleurs, la musique de cette démo fait appel à peu près à la même opulence de moyens et d'effets que Raison d'Être jusqu'à Prospectus I, obtenant assez logiquement la même puissance de résultat, et de projection de l'auditeur dans un bunker (on pense irrépressiblement aux premières cassettes de Dirge, mais écoutées sur le poste d'un trappiste en putréfaction) spirituel de catégorie ultra-supérieure, au-delà même des très belles prestations de la démo de Noothgrush, question absence de vis-à-vis et autres nuisances de voisinage ; Raison d'Être, ou à peu près n'importe lequel des glorieux jeunes protagonistes de la compilation In the Butcher's Backyard, dont du reste on se situe ici dans les mêmes parages esthétiques, au cœur de paysages de charniers paisiblement recueillis sous une fine et universelle couche de neige post-atomique.
Le bad trip dans ce qu'il a de plus douillet et moelleux ; et le death metal assorti... LE death metal, vous dis-je ; vous vous rappelez avec honnêteté la première fois que vous avez entendu parler du genre, aperçu un logo, une pochette, une photo promo ? Pour ma part, c'étaient une page même pas entière, presque sous le manteau, à la fin des magazines de Hard, la rubrique extrême, des artworks surréels de Seagrave, des titres de morceaux de Cannibal Corpse à la brutalité stratosphérique, des photos de Meathook Seed ; ça ne rassurait pas de trop. Les démos d'Esoteric, c'est ça : un truc morbide, macabre, malade, qui vient du tombeau, et de ce qu'il y a derrière ; qui vous répugne, et vous fascine. Le death metal.
Quand même, on aura beau dire, l'extrême anglais dans les années 90, c'était quelque chose. Justin et Lee nous ont prouvé de fraîche date qu'ils pouvaient l'être toujours autant, et ne boxaient toujours pas dans la même catégorie qu'un paquet de minots arrivés depuis ; ce serait sympa qu'un certain Greg suive l'exemple, puisqu'il fait apparemment partie du club.

lundi 1 janvier 2018

Le Réveil des Tropiques : Big Bang

Il en va du krautrock ainsi que du post-rock : je ne suis pas supposé en écouter, je m'en tiens à distance respectueuse d'une façon qui pourrait même paraître suspecte - car de loin en loin, je me retrouve à en écouter (en général sur la sollicitation d'un groupe), et à prendre ma petite claque.
Dans le cas du kraut, c'est à dire aussi que quelques tics soniques mis à part, je ne vois pas bien en quoi les albums qui s'en voient qualifiés - les bons, du moins, ceux qui sont trop grands pour se voir cantonner dans les parcours balisés par les tics soniques - méritent d'être estampillé d'autre étiquette que "psyché", à la rigueur précisé d'un préfixe "gros-" et d'un suffixe "-de-bâtard". C'est tellement mieux, comme genre, le psyché : ça rameute - et ça unifie, par le fait - aussi bien Chaos Echoes que Deutsch Nepal, Aevangelist que Pombagira, Atomikylä, Magma, Urfaust, Bardo Pond, Nibiru, Domovoyd, Blood of the Black Owl, Seremonia, Esoteric... Ah, on me signale que j'ai déjà fait assez de dégâts comme ça dans l'éducation et la sensibilisation des jeunes au bon usage des étiquettes, et à celle-là en particulier (d'étiquette), toutes les années où j'ai parasité un webzine cool dédié aux musiques cool pour les gens cool.
Oui mais ici on n'est pas dans le cool : on est dans le fin fond du cosmos, avec Le Réveil des Tropiques, dont le périple, pour jovial et endiablé qu'il ne s'interdise pas d'être (à la manière d'un Ghold, au hasard), n'en est pas moins de la catégorie des risqués, et des qui ne mesurent pas les doses d'adjuvant alcaloïde au compte-gouttes de petit-bras. Du coup, pour ce qui est de rester dans celles des étiquettes, de mesures... Davantage encore - peut-être... ou alors simplement en raison de la fréquence d'écoute de krautrock évoquée plus haut - que mes autres exemples ci-dessus, la musique jouée sur Big Bang semble être du psyché brut - entendre : sans suffixe ; rock, electro, machin... Aucune espèce d'importance voire de pertinence ici, pour peu qu'on soit un tant soit peu poète - ce que je vous souhaite, au moins sous l'emprise de vos disques - car Big Bang semble fait, non pas même du carburant, mais du mouvement dont on fait les pénétrations en vrille dans le tissu du cosmos ; laissant une empreinte sonore qui n'évoque guère que Xordox ou le passage du doigt mouillé sur une vitre, pour vous dire un peu si vous pouvez compter ici vous faire chouchouter par le son compatissant d'une guitare saturée ; Big Bang fait partie des disques qui vous font couiner l'émail des dents et en redemander : voilà à quel point il est psyché.
En fait, Big Bang est encore plus élémentairement concentré sur la pulsation - cardiaque, psychique, libidinale, séminale - de l'être qui est la réponse instinctive au dit mouvement pulsionnel - au moins chez certains, pour ne pas dire chez les éveillés. Et cette pulsation pousse vos molécules à leur place dans les étoiles, car c'est sa nature. La violence, du reste, en est avouée d'emblée, dès un pantelant "Synchrotron" d'entame qui semble jeter dans la démence d'un cyclotron les vieux Pink Floyd déjà en lambeaux torturés jusqu'à l'os, là où on ne voit plus la différence avec Oranssi Pazuzu... et tout ce qu'il a trouvé d'autre - Robedoor, Inade, plus saillants sur "Matière Noire"... - comme carburant psychédélique à sa faim dévorante ; on va pas répéter une bonne partie de ceux qu'on a cités ou aurait pu citer plus haut : la musique de Big Bang est à la fois la somme de toutes ces choses, d'un bon nombre d'entre elles à tout le moins, à divers degrés, dosages, concentrations - et une simplification-sublimation, en son propre distillat limpide, explicite, élégant dans le bruit inquiétant de ses voiles qui grincent : en quelque sorte la dernière note en date, griffonnée au milieu du tangage, sur le carnet de bord d'un voyage qui se poursuit sans fin. L'album se ferme tandis que ledit périple prend les accents d'une poursuite policière seventies, ce qui est parfait tout bien considéré.

Bref, le kraut-rock, je vais continuer à ne pas en écouter, je pense - d'autre que celui que des groupes ou des labels bien élevés (Musicfearsatan, en l'occurrence) me présentent sur un plateau, du moins.