lundi 22 janvier 2018

Autrenoir : Autrenoir

Autrenoir relève de la même catégorie de nom que Malemort : celle qui donne à espérer une musique transgenre, transversale, transnoire. Et comme avec Malemort, on n'est pas déçu.
Ne connaissant, des activités précédentes des deux protagonistes, que celles de Paul Régimbeau, on y entendra forcément un peu des façons de Mondkopf ; mais on entend surtout une musique à part, une sorte de techno moderne, aux rythmes concassés et soyeux tout à la fois, sourds et pourtant nets dans leur profondeur de basses, et toute baignée d'une anxiété traversée par de lointains, brumeux fantômes de romantisme black metal - et là encore on reconnaîtra, si l'on y tient, le Paulo et son art unique d'injecter ses émerveillements metal et les rêves qu'ils lui donnent dans sa langue purement (?) électronique.
Mais ces rêves-là, faits en compagnie de son présent comparse, l'emmènent loin, très loin de toutes catégories et comparaisons connues ; Autrenoir est-il forestier ou urbain ? Bien malin qui saurait le dire, ou trancher au milieu des ambiguïtés permises par son illustration : schéma moléculaire ? ramures ? grillage en décomposition ? errance au microscope ? phénomène astral ? fourrure de quelque bâtard de bombyx ? Le disque, lui, n'est rien de tout cela, il est encore autre, en mouvement, rôdant dans une nuit électriquement chargée, comme un orage qui couverait dans du velours, de rêves à l'affut, semblant eux-mêmes rêver à leur éveil et leur envol ; Autrenoir est une laque noire, somptueusement exécutée, dans les reflets profonds de quoi l'on n'aperçoit que le lent, liquide, élégant ballet de l'ombre, d'ailleurs le disque pourrait s'emballer, selon certains canons techno, en plusieurs endroits, et ne d'ailleurs pas plus mal s'en porter, on brûlerait de l'entendre le faire, et défourailler un peu - mais jamais il ne le fait, jamais il ne se pose ou ne s'enracine ; toujours il vole, pas tout à fait papillon de nuit pourtant, sur les seules ailes de sa propre grâce singulière, maladif et satiné à la fois, fragile, délicat et pourtant décidément vénéneux. Rarement bain de minuit aura-t-il été aussi gothique - ou est-ce l'inverse ?
On pensera tout de même, dans un lointain effrangé, aux plus fruités et juteux cauchemars d'Orbital, au Amber d'Autechre... et fatalement on finit par réaliser à quel club très select, au fond, se rattache seulement Autrenoir : la poignée de légendaires albums sortis sur Reload Ambient ; peut-être pas Seekness, puisqu'on n'est pas ici en compagnie aussi généreusement tentaculée et fongique, mais Phlegm et Psychonauts, qui cela tombe bien nous avaient laissés avec une discographie plutôt maigre : pour sûr ! Excusez du peu.
En fait, Autrenoir est un disque assez embêtant, en ce qu'il ne laisse même pas la place pour attendre quel grand groupe peut devenir Autrenoir sur un éventuel disque suivant, et de format plus confortable : tel qu'il est avec sa courte durée, il est déjà un petit grand disque qui pourrait aussi bien rester unique de la part de ses auteurs, tant on en émerge heureux et en paix. Mais d'un autre côté, on commence à avoir une plus qu'entière confiance en Régimbeau pour se jouer à l'aise de toutes complications d'attente et même de tout haut niveau d'exigence, avec superbe au prochain disque.

Aucun commentaire: