vendredi 5 janvier 2018

Esoteric : Subconscious Dissolution into the Continuum

Et si, finalement, on tenait là ce qu'Esoteric avait sorti de plus ronronnant, générique, dans les clous, de bon goût - si vous sentez dans ce dernier qualificatif une consonance péjorative : vous avez raison ?
Et si finalement c'était lui, l'album le plus bourgeois - au sens timoré, amoureux avant tout de sa bouillotte, de son Chesterfield, de son statut et de l'immobilité éternelle des classes sociales, fût-ce dans les confins les plus abyssaux des anti-dimensions du revers de l'univers - d'Esoteric ? Et si l'on était assez fondé à lui préférer, tous comptes faits, le mauvais goût de Paragon of Dissonance ? Mauvais goût - vous me voyez venir, n'est-il pas ? - impliquant qu'existe un goût : vaut-il pas mieux trop de sirop, que sirop fade car trop précautionneusement dilué ? N'est-on pas plus que tenté de le penser à entendre les airs de mauvaise version funeral gros bill du Cure mielleux de "Just like Heaven", que prend une grosse partie de "The Blood of the Eyes" ? Subconscious Dissolution into the Continuum est un album dont la pochette ne dit que trop bien le physique ingrat, l'abord plat, la surface unie peu engageante, pour qui goûte l'excès tout du moins, et l'extravagance - et qui écoute Esoteric n'aime-t-il pas forcément l'excès ?
Non.
C'est un rien plus compliqué que cela. L'excès chez Esoteric, plus encore peut-être que chez Cathedral (pour rester chez les grands pachydermes saturniens nous venant, avec leurs grandes enjambées compassées, de la préhistoire du doom extrême), est une chose qui se manifeste sous des apparences trompeuses, et tourmentée par des aspirations difficiles à concilier avec elle, canalisée à travers une forme d'exigence particulièrement austère.
J'ai dès le début été attaché à cet album-ci du simple fait qu'il était celui où je voyais affleurer le mieux la monstrueuse descendance de Godflesh ; à présent que j'ai pris connaissance enfin de leur démo, je vois mieux que ce qui sauvera les miches de Subconscious Dissolution into the Continuum sur mes étagères, et continuera d'en faire une délicieuse spécialité, c'est son objective haute concentration en riffs à la Selfless, laquelle fait de lui - qu'on songe un peu ! - la version space opera tragique, orchestrée par un Opeth en pleine crise d'atonie, de Selfless. Comme album d'Esoteric le groupe psychédélique au mille reflets de noir, en revanche...
Allez, ne soyons pas trop taquin : lorsqu'il finit par embrasser complètement le terne dans sa nature, le monochromatique de son humeur - sur un morceau intitulé "Grey Day", tiens, quelle surprise... - et arrête de, comme il le fait un bon premier morceau et demi durant, tourner autour, minaudant avec le charme agaçant d'une enclume (les riffs de "Morphia"...) à sa première communion, il s'enfonce effectivement assez joliment dans la noirceur bleutée de son emballage, réveillant même des échos d' Antithesis of Light et The Second Ring of Power à la fois, ce qui, comme veine pour scintiller au cœur d'une essence minérale godfleshienne, ne se peut que s'accepter avec un sourire large comme une pierre tombale. Volumes (très) massifs et démence (très) profonde.
Subconscious Dissolution est un peu l'album dépressif, fataliste, d'Esoteric ; son album de doom-death le plus terrestre dans l'humeur, si non dans la forme, ce qui vient appuyer la filiation visuelle qu'avec lui opère Paragon, au bout du compte, quand bien même les deux albums peuvent sembler parler des idiomes radicalement étrangers, notamment sur la façon de dire "obscurité" : disons que Paragon est la version qui le fait avec du sang dans les veines, qui s'écoule. Et il sait aussi se montrer tel en jouant, par cuisants accès (les fins de "The Blood of the Eyes", justement, et de "Grey Day"), tout simplement du bon gros death dépressif ; très gros, très death, et très dépressif. Du doom-death mais exilé, banni au fin fond de l'univers, en somme ; presque une forme très très mutante de cold-wave : je ne vous tire pas les troublants parallèles qu'on peut envisager avec le plus cosmique et récent des albums de Godflesh, parce que sinon on y est encore dans une semaine, mais ils sont généreusement encouragés.
Ajoutez en clôture - qui porte bien son nom, claquant la dalle funéraire au nez de tout reste d'espoir qui eût pu le pointer - un morceau ambient qui évoque un Scorn embastillé au congélateur avec Raison d'Être comme seule compagnie, vous avez un album aussi tuant qu'on est en droit de l'attendre, terrifiant y compris par le bien-être qu'on y trouve, ainsi qu'à se couler dans un bon bain à zéro degré ; à s'y sentir perdre toute capacité d'éprouver quelque velléité de résistance que ce soit, encore moins de capacité physique à le faire ; et se noyer sous les tonnes et les tonnes d'eau noire.

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