vendredi 12 janvier 2018

Indesinence : III

Port Salut, saison 24, épisode 19.
Indesinence, paysage nocturne comme de juste, et si vous aviez cru entendre dans Vessels of Light and Decay des échos, fantomatiques, d'un Esoteric straight edge que ses seules rêveries non-carburées portaient presque aussi haut et profond que l'autre, vous tenez ici votre revanche sur ceux qui, vous l'imaginiez aisément, vous traitaient une n-ième fois de fou ; et pas seulement parce qu'on entend distinctement le mot "bereft" sur "Mountains of Mind" : le violet, les paillettes surnaturelles, le luminescent sont bel et bien de mise ; à la manière Indez' (aucun lien de parenté avec Noirdez'), bien entendu, c'est à dire avec sobriété, goût, discrétion même dans l'extravagance, on garde un port de tête digne et réservé quand bien même la somnance - cette amie voire amante indéfectible du groupe - semble résolue à vous emporter au long du cours laqué de quelque Styx interstellaire, quand bien même elle tire de vous comme d'une harpe des accords, doucereusement dissonants, à croire les Swans d'avant la conversion mormone de 1987 ; le susdit "Moutains of Mind/Five Years Ahead", du reste, s'avère bien autrement - et élégamment, ô combien - visité par la folie, le vertige, l'ivresse, que n'importe quel morceau de Greg Chandler depuis... beau temps.
Il n'y a pas que cela, du reste, qu'Indesinence s'avèrera accomplir avec bien plus de grâce qu'Esoteric jamais : mais de toutes les manières, est-il sérieusement permis d'approcher autrement qu'avec la plus grande vigilance, précaution et révérence un groupe qui intitule un morceau "Strange Meridian" ? Sachez que celui qui suit la féérie de son chant des étoiles amoureuses, et referme le disque, vous y annonce arrivés, avec son soyeux bruit de vagues de paix qui lèchent le rivage, de ce littoral des rêves et de l'ailleurs enfin atteint, et son ambient sublime à vous faire regretter d'avoir dégainé trop tôt la référence à Peter Andersson, pour le groupe de Chandler. D'autant qu'Indesinence donne au morceau un espace ne laissant aucun loisir aux grincheux d'ignorer le morceau sous le vilain qualificatif d'outro.
III est, de façon à peu près sûre, le disque où la nature majestueuse d'Indesinence se manifeste de la plus directe, évidente, lumineuse façon ; un caractère au-delà du léonin, puisqu'il est généreux de ses somptuosités, et s'offre sans rien craindre, tant il a de richesse, d'épaisseur, de charpente... On serait à deux doigt de faire des jeux de mots vaseux sur un death metal irradiant de vie, qui serait le leur ; heureusement qu'on a ses cours d'arts plastiques ensevelis loin dans les brumes du passé, parce qu'on vous aurait bientôt tissé de ces fariboles sur la pomme de la vie avec le ver de la mort en son cœur, et des parallèles entre l'opulence des albums d'Indesinence et la profusion propre aux memento mori... On s'égare, on le voit, d'ailleurs c'est plutôt l'inverse, et la chaleur fiévreuse de la vie que le disque invite au milieu des contrées glacées du cosmos, ce qui lorsqu'on songe aux températures épouvantables pratiquées à l'époque de Neptunian, dessine tout de même un parcours assez prodigieux - mais tout ceci est anecdotique : quelle que soit l'épaisseur, la solidité spirituelle qu'on y sent à chaque instant, même dans les plus gaillards trots death, les disques d'Indesinence ne se pensent pas, ils se dégustent ; non en se délectant en même temps de son propre écœurement, de sa nausée au sirop de vertige existentiel (vous voyez de qui je parle, n'est-ce pas ?), mais d'une fourchette ample, comme pour un albuim de Pantheist, auquel on croit d'abord penser par un nouvel accès de fantaisie, avant de se rappeler que...
Du death beau comme Evoken réincarné en brioche à tête. Et quelle que soit la lourde et brutale charpente de prédateur que l'on y sente rouler dessous, cet album-ci entre tous paraît aussi peu soumis aux lois de la gravité et de la matière qu'un corps céleste nageant placidement dans l'éther - presque, en tous les cas, tant il y semble à son aise
L'album qui d'Indesinence, non pas fera, mais achèvera de rendre visible pour tous qu'ils le sont, les pairs de leurs aînés Evoken et Esoteric, le duo officiel, institutionnel, des béhémoths royaux du doom-death cosmique au garrot ; en suivant sa propre voie, la tête parmi les astres, les pieds toujours sensuellement plantés dans l'humus d'où ils viennent et retournent. Hélas, il achèvera également pour eux le tour de ce qu'ils avaient à nous dire sur la question, et les verra, sur cette démonstration une dernière fois de toute la grâce limpide et discrète dont ils peuvent faire preuve avec leur carrure d'armoire à glace, se retirer de cette possibilité de triumvirat : la dignité, encore, toujours ; toujours accompagnée de sa fidèle complice, la modestie, je vous laisse découvrir sur quoi exactement le disque se referme.

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