mercredi 24 janvier 2018

Portal : ION

Ont-ils vache de bien choisi la pochette qui irait avec la musique qu'ils avaient en tête pour ce disque, ou bien ont-ils vache de bien trouvé la pochette pour conditionner, donner forme, consistance, direction à la musique qu'ils devraient mettre ensuite dessus ? Les rêvasseries là-dessus appartiennent à chacun et à personne d'autre, laissons les lui. Mais c'est merveille à constater, n'empêche.
Portal, à ce qu'on constate en tous les cas, dans le résultat, a choisi de prendre à bras le corps ce qu'il ne faisait que subir à moitié sur Vexovoid. Et au passage, rappeler vivement ce dont on se serait douté sur le papier, mais les sensations sont parfois plus satisfaisantes que le papier si vous me permettez cette remarque : oui, on peut susciter la terreur en dessinant avec les lignes les plus nettes et claires ; voire, comme ici, anguleuses, fines, acérées... Brazil, Fritz Lang, Gotham City, le futurisme : nombreuses sont les références que chacun verra lui jaillir en tête à la vue de cette illustration, certains peut-être auront même les bonnes, mais peu importe : dites vous bien que les morceaux qui composent ION, malgré quelques obligatoires passages qui comme sur tout disque de metal pétitionnant à façonner ce genre de bloc-concept-ambiance servent un peu de temporisation, de cheville, d'embrayage, de remplissage - se montrent à la hauteur de ladite image ; ce qui, on le reconnaît forcément, n'est pas rien, du tout. Ils lui font prendre réalité tout autour de vous, la voix - le souffle, plutôt - venant jeter la profondeur qu'il faut, et les fugitives zones d'ombre, d'appel d'air - polaire - suffisantes pour, comme on le disait, insuffler la peur dans le décor épuré et cruel que trace l'acide de ces riffs, les trajectoires démentes de leur essaim furieux. ION est un cauchemar d'une horrible netteté - par celle-ci en bonne partie, même - une hideuse architecture monumentale hantée par les soupirs d'une haleine glacée. ION, enfin - qu'il a paru long, ce temps qui n'a duré qu'un album... - est de nouveau un Portal qui nous donne à vivre un film (comme protagoniste éperdu), et non le nouvel opus du combo emblématique de death metal expérimental chaotique. Le vertige monumentalement violent provoqué par une sculpture électrique de la cruauté, une symphonie impressionniste de l'épouvante ; du coup, c'est assez logiquement - mais délicieusement - que le disque se clôture sur une généreuse ration de pure ambiance vieux film d'horreur à craquements poussiéreux, comme pour nous confirmer avec bienveillance la réalité de ce sentiment qui nous emplit déjà : notre Portal et maître chéri est bel et bien de retour, même s'il a appris quelques nouveaux tours plutôt balaises.
Pour spoiler un brin : ION sonne un peu comme si Aosoth avait été récupéré par un vieux savant défroqué qui expérimenterait sur lui-même ses idées impies de drogues schizogènes, ce qui forcément est un tantinet moins dansant que The Inside Scriptures, sauf à considérer la gégène comme une danse. Ce bourdonnement de drones-frelons... Mais par-dessus, hideux, ce souffle vocal qui paraît le seul cri d'effroi que puisse encore qui est tombé dans le plus prédateur des pièges mathématiques - oh, la sauvagerie panique avec laquelle la batterie régulièrement vient flageller un carnaval de la cisaille riffique déjà furieux de démence... - et devient lui-même le cyclone algébrique.
Je ne ferai pas de plaisanteries sur la lettre I parce que - jusqu'à preuve du contraire - j'aime bien Illud Divinum Insanus, mais justement : Morbid Angel auraient mieux fait de persévérer dans ce nouveau style qu'ils se sont trouvé, plutôt que avoir la désastreuse stupidité de revenir écrire la lettre K dans le champ du death metal pile l'année (peu ou prou) où il est patent pour tous que leur dominatrice étrangeté est passée à un autre, et avec une telle écrasante superbe.

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