lundi 26 février 2018

Ljáin : Endasálmar og klofnar tungur

Franchement, on peut en coller des motsdièse et des antécédents, à ce disque, et ce dès la première écoute : Leviathan la voix, Blut aus Nord les guitares confites dans le vitriol, Nekrasov et Wold le blizzard d'électricité statique et de frelons mécaniques, Rebirth of Nefast l'Islande intérieure avec sa chaleur volcanique sous la glace, un croisement de Reverorum Ib Malacht et Lurker of Chalice pour le psychédélisme d'évanouissement dans le coton, mais là on peut aussi moduler avec Wold...
Mais, franchement, c'est fait avec une telle absence de manières, ou disons, une telle sincérité psychonautique, que l'on ne se voit pas une seconde faire la fine gueule ou bouder son plaisir ; car on déguste là un disque psychédélique comme on se doit d'y faire honneur, et montre de bon appétit. Parce que ces morceaux, de toutes ces influences sûrement conscientes, ne mettent pas du tout ce qu'il faut là où il faut, mais où leur chante : comme des touches frissonnantes de pinceau dans une ample fresque de tourment ; et dans le sens d'un cyclone dévorateur, où le vortex qui sert de voix agrège les riffs à sa poursuite cependant qu'il s'épluche lui-même au contact de sa propre abrasion, et qui emmène le disque en un centre de la terre halluciné par le froid, faisant de lui, avec sa nature à la fois élémentale et mythologique, un pendant black metal à Through the Cervix of Hawwah. Donc, assez fatalement, une splendeur - surtout lorsqu'en prêtant l'oreille, çà ou là, l'on entend affleurer sous le vaste fracas de la métamorphose et la transmutation, la voix humaine, dernier témoignage de l'être à l'origine de ce grandiose vitrail de pierre et de chair, éperdue d'extase mystique et de terreur, tentant vaguement de surnager dans la démentielle tempête douce comme du lait - ou à d'autres moments se laisse aller dans le courant avec de longs gloussements d'ébriété dignes d'Urfaust (autres grands amateurs de lait cosmique, tiens, justement) paumé à Hiroshima.
Black milk, allez, adjugé vendu.
Un petit résumé provoc' pour la route ? Le meilleur album de Leviathan (avec toujours A Silhouette in Splinters, bien sûr), haut la main ; vous enlevez toutes les conneries prog pharaonico-héroïques, vous gardez juste la partie tox, déchet, clochard cosmique agressif : gagné, vous faites ressortir toute la douloureuse beauté qu'il y a dans la musique de Wrest, celle qu'il camoufle sous ses démonstrations de fureur guerrière un peu trop metal pour son propre bien. Ce n'est même pas méchant à dire, après tout les mecs se connaissent et ont bossé ensemble, puis au risque de me répéter, l'influence est tellement évidente et - selon toute probabilité - assumée, que la formule peut se prendre au premier degré : l'album est inclus dans la discographie de papa Leviathan, au moins au sens élargi, tout comme le seront les portes de votre perception à la sortie du disque.

jeudi 22 février 2018

The Wytches : Annabel Dream Reader

Dès les débuts des Wytches il est impossible de n'être pas frappé - giflé, déchiqueté, tailladé - par une voix qui déjà montre une délicatesse et fragilité extrêmes, dignes de Jimmy Scott, et qui jamais ne se brisent par la grâce d'une envie de mordre digne de Mano Solo, d'une sauvagerie à faire déguerpir la queue entre les jambes bien des ricains tout bleus. Car si l'on peut être, plus encore qu' All Your Happy Life, tenté de ranger Annabel Dream Reader auprès du premier Horrors, des disques de TV Ghost, et du reste de cette si affectionnée famille (de noiserock-goths qui surfent sur le swamp), il ne s'agirait pas de le croire moins soul - c'est à dire, moins à l'égal d'un Cure des débuts quant à l'urgence de confier son cœur et ses violences.
D'une certaine façon, peut-être même encore plus, du fait que la voix de Kristian Bell semble ici le montrer encore moins verni de civilisation, un vrai enfant sauvage, aux émotions d'une fureur prête à le rompre comme une gracile figurine de verre - mais ce sera vous d'abord, n'en doutez pas. Sans parler d'un morceau comme "Weight and Ties", comme les Warlocks rêvent probablement d'en composer.
Annabel Dream Reader est un disque d'une sensualité malade à tomber par terre, quoique juvénile. Imaginez donc un film d'horreur fifties teintée de romance, et dans le rôle du vampire les yeux rouges et le dévastateur charme androgyne de Benicio Del Toro à l'âge de Licensed to Kill. Vous y êtes.

Beastmaker : Lusus Naturae

Beastmaker, c'est un peu quand même beaucoup la preuve de la ligne de partage entre ambiance et accroche ; et aussi bien sûr de la non-absolutivité, n'est-ce pas, des règles : bien sûr qu'il y a des ambiances sur Inside the Skull, et des accroches sur Lusus Naturae ; peut-être, même d'ailleurs, que les morceaux les plus ambiançards sont les plus accrocheurs... sur Inside the Skull, à tout le moins, et une merveille telle que "Give me a Sign".
Parce que si délectables en plaisir brut et direct soient des choses comme "Find a Stranger", et si aisément eussent-ils trouvé leur place sur le disque suivant - allez donc en trouver, des "It" sur Inside the Skull ! Lusus Naturae est un album qui prend son temps, qui paraît un peu faible, et très demandeur en concentration de la part de l'auditeur, pendant une longue première moitié - avant de voir peu à peu s'ouvrir l'horrible fleur maudite, au parfum capiteux et aussi enivrant que manifestement - autant qu'un cri mol et plaintif - empoisonné, de son pouvoir de fascination, de séduction, d'intoxication ; un piège femelle qui tient autant des Beatles que du Sabbath : amusez vous donc, accessoirement et sans vouloir un instant désobliger un album qui m'est cher, à envisager Inside the Skull sous ce rapport-là, et vous verrez qui paraît un peu léger...
D'ailleurs, le fait que le disque soit mal entendu découle probablement de ce qu'il choisit de ne pas exercer sur le terrain des morceaux longs, pachydermiques, interminables, généralement associés au doom et à ce que généralement on associe d'idée d'impuissance ou de non-exigence d'efficacité accrocheuse, au genre ; Lusus Naturae use de formats courts, rock, qui nourrissent cette attente d'efficacité, et font le lit de sa frustration. Ce qui, peut-être bien, l'arrange : Lusus Naturae est un disque de rock - au sens le plus "ligne claire" du terme qu'il se peut - qui ne vise pas à vous accrocher... ou alors au sens figuré que peut prendre le terme en anglais ; à vous faire piquer du nez, si vous me suivez, à faire de vous un débris, un rebut, une ordure, un membre de cette lie de l'humanité à laquelle il appartient ; Lusus Naturae est une musique de vampires et de toutes les créatures qui se dérobent à la lumière en vivant derrière volets tirés, d'ailleurs à l'instar du premier Queens of the Stone Age c'est ainsi qu'il s'écoute. Lusus Naturae est un album qui incube, sous vos yeux horrifiés qui ne le constatent qu'une fois trop tard ; un album doom comme bien peu, au grade narcotique, un album qui souille, infecte, condamne.
Une version plus dangereuse, car moins colossale donc à la fois moins ostensiblement menaçante et moins végétative, de Dopethrone ; voilà de quel doom on parle : le haineux, le mollusque et malveillant, qui ne pleure pas sur l'état de soumission du monde à la fatalité, mais veut au contraire y soumettre ce qui par chance ne l'y serait pas encore ; l'attirer dans la fange de son ordinaire, lequel a pour lui les charmes d'une féérie nauséeuse. Car des fois que vous vous imagineriez un truc chiant avec une cérébrale assiduité : on parle ici d'une chose qui ressemble avant tout aux Beatles, cramés à l'héroïne, rêvant aux morceaux tout neufs qu'ils vont jouer sous le choc de l'écoute en boucle de Ramesses, Human Anomaly - et probablement aussi Black Sabbath : pour sûr rien que la voix vient d'Ozzy... mais que de chemin (dans les ténèbres) parcouru depuis les balbutiements gentils de ce dernier ! - entourés du plus grand nombre possible de bougies nauséabondes et de toiles d'araignées. Monstrueusement mou, et horriblement dur, comme ce que vous savez.
En toute logique le constat s'impose : on n'avait guère entendu son pareil, depuis le cauchemardesque ventre nocturne de Dirt.

mardi 20 février 2018

Hangman's Chair : Banlieue Triste - Prologue

On se retrouve à en faire, je vous jure, de ces trucs scabreux et bizarres, lorsqu'on est à la solde des labels, comme est votre serviteur... Teaser le public sur la base de ce qu'on s'est soi-même fait infliger par teasing ; vous faire chauffer et saliver avec ce qui constitue, ma foi, je ne suis même pas en mesure de vous dire quoi : machiavélique, n'est-il pas ? Et assez à l'image goguenarde et vacharde de Hangman's Chair, finalement.
Combien y aura-t-il de morceaux dans Banlieue Triste, je ne saurais pas davantage le dire que la place, dans leur enchaînement au complet, des quatre que j'ai à ma disposition pour remplir ma mission de commande. Qu'est-ce, donc, que cela peut nous dire sur l'album à suivre ? Rien... Enfin, si : qu'il va très probablement vous mettre en ruines, mais cela vous vous en doutiez bien un peu, non ?
Une voie s'est dessinée, depuis Hope///Dope///Rope, puis This is not Supposed to be Positive, puis encore la doublette du split avec Greenmachine ; elle se poursuit : le son Hangman's Chair est toujours plus aqueux, toujours plus gothique, toujours plus brûlant et frissonnant de fièvre d'un hard FM androgyne, vénérien, à la semblance d'un rêve de Life of Agony en français, donc avec une vernis de décadence et de vice exquis, par-dessus la saleté et la crudité de la rue, et Dieu sait qu'il en faut, du vice pour entrelacer The Cure et Aerosmith sans que ça jure - et néanmoins toujours aussi susceptible d'un instant à l'autre de vous coller sur le coin de la figure un coup de parpaing digne de Bernie Noël ; ou plutôt non : c'est là l'apport de "Give & Take/Can't Talk", Hangman's Chair désormais est un groupe qui passe la nuit au plumard à vous caresser sans fin avec une brique ; tout en pratiquant un certain nombre de rappels mélodiques doucereux mais décidés à This is Not Supposed to Be Positive, et puis évidemment en continuant à s'affilier de façon entêtante à Crowbar, Acid Bath et Alice in Chains, et à tracer envers et contre toute décence sa propre voie, dans cette ténébreuse filiation, à sombrer à sa façon dans l'eau trouble de son marécage onirique à lui, avec sa musique farouchement grunge, farouchement american gothic, farouchement parisienne... et désormais farouchement new-wave. La new-wave la plus horriblement heavy du monde.
Et quand bien même au milieu de la béatitude assortie à ce constat l'on viendrait à se rappeler que sur ce registre, existe peut-être déjà un certain Never Forever, voire plusieurs Type O Negative - eh bien Banlieue Triste semble bien parti pour faire resplendir sa beatdown-wave de ce qui n'appartient qu'à Hangman's Chair : la beauté du caniveau ; pour la beauté, vous avez Thépegnier et Toufouti, pour le ciment du trottoir Hanvic, et pour l'eau qui y ruisselle Chanut. Et ainsi d'une écoute à l'autre est-on tantôt happé comme une mouche par le sirop, tantôt aplati par la coulée de goudron, que simultanément avec amour déverse un disque qui semble, pour l'instant, montrer un groupe toujours plus habitant exclusif de la nuit, et voué à son errance - et si cela vous inspire une allusion fielleuse à J-J. Goldman c'est tant mieux, vous n'avez qu'à voir si la pochette choisie n'irradie pas de ce même sordide et cette même misère, malades de ce que les années 80 ont eu de plus gris, froid et collant comme une sueur nocturne, un goût acide de désespoir dans la bouche, et que personnellement j'associe à pas mal des chansons du mec, celles des années 80 du moins ; et encore, je vous ai pas dit que j'en entendais mêmes des échos mélodiques dans "Naive".
Alors bon, voilà, est-ce que j'ai vraiment besoin de vous souffler les questions qu'il y a lieu de se poser, à savoir "Est-ce que l'album va confirmer cette tendance toxique, ou bien est-ce que le reste des morceaux, au secret préservé par le label manipulateur, vient en réalité mettre des grosses patates de forain dans tout ce beau cauchemar louisianais et ces histoires de belles qu'on noie de ses propres mains pour mieux leur pleurer ensuite la sérénade, et souiller le marais et les étoiles qui s'y reflètent, en venant y faire couler le pick-up dégueulasse qui a servi à transporter le cadavre ?" ? Flottera-t-il irréellement entre les deux, à en faire douter d'un instant à l'autre qu'on l'ait réellement vu - à la façon précisément du cadavre dérivant au fil du courant moiré ? Ou bien de tout cela fera-t-il carrément autre chose, nous propulsant dans l'inconnu ? C'est ce qui paraît assez probable, bien plus qu'un album qui serait dans la continuation de This is Not mais de façon uniforme, quand ce dernier ne l'était pas. Il semble que j'aie peut-être eu tout de même le nez creux, avec les mots "wave" et "quatre-vingt", puisque j'apprends après avoir rédigé ces lignes que l'album verra la participation, dont je suis pour le moins très curieux, d'un certain James Kent.
Mais quoi qu'il en soit, quatre morceaux ne sauraient dire ce que sera un album deux fois plus long ; simplement qu'il contiendra au minimum quatre morceaux qui tuent le chien.
Une chose est sûre, je vous le dis : on va pas s'en remettre.

The Wytches : All Your Happy Life

Il existe une intensité - autre que celle appelée emocore, s'entend : je vous vois venir - qui est à la fois celle de l'hypersensibilité de la chair écorchée à vif, et celle de la rage pure. Ce degré cuisant est le fil qui court comme un sourd et lancinant bourdon de Nirvana à Haust en passant par The Eighties Matchbox B-Line Disaster, Unknown Mortal Orchestra, Sex Gang Children, The Blood Brothers, Jane's Addiction et The Only Ones.
Et vous en avez la preuve de l'existence dans la vignette ci-contre, si vous voulez bien vous donner la peine d'écouter ce qui est emballé dedans ; un album qui est une robe de papier de verre aux drapés liquides comme de la soie, se balançant au vent d'un frisson de fièvre sentimentale ; sous des airs, faux mais délicieux, de rock rétro sucré à la Urge Overkill, mais émaillé d'éruptions révoltées d'une violence à terroriser toutes les araignées et les spectres à tête de Christopher Lee, dans les cimetières où il passe ses nuits en souvenir du premier disque des Wytches, et par découragement de chercher à se fondre à demeure ailleurs, dans la vie heureuse où sa capacité à se déhancher et glisser avec grâce permet à son mal-être incurable de passer inaperçu, le jour ; l'on pourrait à la vérité décrire All your Happy Life comme de l'emocore : de l'emocore dépressif transposé dans l'univers des cartoons de la Panthère Rose ; tout ce satin, sur lequel vient se poser cette voix d'une impossible effronterie juvénile,  d'une telle capacité à décaper le cœur aussi bien par la suavité pré-adolescente brute de sa sentimentalité que par ses accès de colère non moins étourdissante d'innocence ; ce caramel richement beurré, et qui vous décape à la façon d'une Craven A sur un gosier - et un estomac - culotté d'une lampée de gnôle à 70... Je vous dis que ça. Un disque, et au-delà un groupe, à la sincérité éperdue digne d'un The Cure et que mêmement l'on a envie de chérir bien serré, comme une friandise, un être cher, une chose fondante et brûlante.

jeudi 15 février 2018

Gnaw Their Tongues : Genocidal Majesty

Raw black techno hardcore.
Maurice, à ce qu'il apparaît, a cessé un instant ses conneries dark ambient apo-orchestrale trop trop cauchemardesque et sadienne-tavu, où il a mainte fois prouvé à ses dépens que tout le monde n'était pas Jouni Havoukainen - et nous de retrouver avec grande joie le farfelu insectoïde qui nous avait donné deux excellents albums de free-black avec De Magia Veterum.
On pense à Venetian Snares, à cause de la pochette mais pas que, à The Body, à cause de la présence de Chip King mais pas que ; pour sûr, on ne pensera pas à grand chose qui mérite la moindre attention, si l'on aime pouvoir attribuer à un disque le certificat "metal" : rien que le son - délicieusement rêche, digne d'une sortie DHR de la grande époque - de la boîte à rythmes fera fuir toute chose équipée de bracelets à clous. Si l'on a la moindre nostalgie du premier Spektr, en revanche...
On aura donc ici le plaisir de constater que s'élargit la petite famille des disques qui prouvent que le black se passe fort bien de metal - d'ailleurs, comme black industrial, Genocidal Majesty assurerait assez crédiblement la transcription gabber d'In Nomine Dei Nostri de Mz.412, pour la sortie duquel Cold Meat Industry avait dégainé cette variation sur son "death industrial" historique - et que la fameuse "essence black", n'en déplaise aux vikings satanistes croiseurs de bras, s'accommode fort bien d'une absence totale de signes du Cornu et autres gestes techniques hérités d'une tradition de port du spandex et d'un penchant refoulé pour les maquillages de carnaval : bien au contraire, on retrouve ici la sensation d'une malfaisance que l'on n'avait guère croisée depuis un The Magick of Female Ejaculation dont Rachel Kozak elle-même n'a plus atteint la puissance d'impiété dans ses tentatives plus calculées d'après ; ce qui d'ailleurs fait que, de fil en aiguille et de Vsnares en Hecate, l'on finit tout naturellement par voir, telles des toiles d'araignées ne révélant leur scintillement que sous certains angles, des connexions insoupçonnées entre toutes les essences de noir susdites et Abelcain, ou encore que l'on avait déjà senti la présence de la Bête, et du désespoir qu'elle fait naître, dans un certain Making Orange Things ; bref de remémorer, avec plaisir, que le démon est également chez lui dans le breakcore, car Genocidal Majesty est sous certains angles du breakcore sans breaks - ou dans bien d'autres lieux, puisque Genocidal Majesty aussi bien est du power electronics rituel avec blastbeat... où le sentiment d'avoir les yeux bandés et d'être à la merci d'une forme de démence cruelle est tel qu'il est difficile de ne pas citer le nom d'All the Waters of the Earth Turn to Blood.
Genocidal Majesty est un asile de cauchemar, où les morceaux sont autant de chambres dans un manoir des tortures où l'on est livré avant tout à la première d'entre elles : l'obscurité, et son épouvante râpeuse, griffue, son haleine détestable chargée d'un métabolisme étranger, ses crissements vicelards, sa promesse multiple, protéiforme, insaisissable, toute-puissante. Un bloc d'obscurité... avec ses creux et ses pleins aussi bien, qui se confondent en faussement semblables blocs de noir, dont certains vous aspirent, et d'autres sans prévenir vous rabotent le museau ou vous percutent pleine poire ; certains brûlent, d'autre vous figent et glacent le sang ; une vraie attraction de fête foraine en fin de compte ; un genre de maison hantée, miniaturisée à l'échelle de l'estomac d'un gremlin mais une fois qu'on est à l'intérieur c'est spacieux, surtout, encore une fois, dans le noir, pour agrandir une pièce c'est encore plus sans appel qu'un miroir, vous verrez ; en conséquence de quoi l'on y profite autant des conforts du cocon, que de ceux associés aux amples perspectives. Fermez donc les yeux.

 

Non, la pochette n'est très probablement pas un hommage à October Rust.

mercredi 14 février 2018

Monster Magnet : Superjudge


Comment l'on peut ne pas admettre qu'on se tient là devant le meilleur album de Monster Magnet à la face de l’Éternel, sans aucune conteste possible, jamais : c'est une chose qui m'échappe.
On y retrouve un grain typique de la voix de Wyndorf et des guitares qui le drapent, qui vous caramélisent les neurones au briquet dans le fond d'une cuiller sale, certes déjà présent sur Spine of God - c'est là une partie du charme mignon de ce dernier - mais Spine of God (on ne parlera jamais, jamais, de cette connerie de Tab) est encore l'album d'humains, de gauches puceaux qui fébrilement tâtonnent devant la toile de l'univers qu'ils viennent de découvrir, et jouent encore une forme terrestre de rock, même tournée déjà vers le fond de l'abîme ; Superjudge, lui, est un album de proportions danzigiennes ; un de ces albums qui voient un groupe déployer ses ailes - et avec nous les découvrir immenses ; et en éprouver une joie presque intolérable, qui menace de lui disloquer la poitrine. Un de ces albums de rock mythologique, qui voient un groupe contempler sa nature divine - c'est l'autre mot pour danzigien - les appétits incommensurables qui vont avec, la douleur insoutenable et orgasmique de leur assouvissement inaccessible,  qu'il faut aller chercher au plus profond des plus interstellaires sargasses.
La suite, de notoriété publique, verra Wyndorf et Monster Magnet immédiatement prendre peur, et lâcher la queue du dragon pour préférer retourner se taper des groupies et de la poudre coupée dans des loges de stades, plutôt que de la poudre d'étoile et des corps astraux - mais peu importe pour l'heure, car Superjudge est éternel : je ne vais pas vous en décrire l'effet des morceaux, car je suis pudique et ne compte pas vous raconter mes dix-sept ans, je ne sais même pas si je vais réécouter le disque avant de boucler cet article (je crois que je ne l'avais déjà pas fait la dernière fois que je me suis plié au même exercice), car la vérité de Superjudge une fois vue ne s'oublie jamais, et laisse sur la rétine de l’œil intérieur une tâche brûlée indélébile, qui est l'accès à vie à une dimension à laquelle on ne renonce jamais ; d'ailleurs tandis que j'écris ces mots c'est Spine of God que j'écoute, et rien que de penser à Superjudge en même temps, l'autre en perd de sa fragile saveur et de ses prétentions (qui, force est de l'admettre, se concentrent surtout dans "Medicine", et ce qui y affleure de... tout ce qui va suivre, dans le chaos et la transe panique qui commencent de s'emparer des voix en particulier). De toutes les manières tout est dit dès la profession de foi qui entame l'album, et le célèbre "I'm gonna eat me a moutain, a moutain of pills" : quelqu'un a besoin d'une explication de texte ? L'univers n'est pas assez, c'est plus clair ?
"Cut off my legs, cuz I won't need it, where I'm gonna go". Superjudge, répétons-nous donc allègrement, est autant une plainte qu'une exultation, autant détresse qu'ivresse, autant chair pantelante sur l'autel que carnassier en chasse, toute l'ambiguïté d'un miaulement de plaisir qui traverse le cosmos de son long frisson. Plus explicite encore que tous les bouts de texte qu'on peut extraire de Superjudge, il y a le refrain de "Cyclops Revolution" - c'est à dire, la partie principale de celui-ci, laquelle n'est constituée que de jappements de chacal halluciné, poussés par un Wyndorf aux abois sentant la poussée de la fusée sous son cul ; où ceux qu'il hulule encore lorsque "Superjudge" enfin sort du calme trompeur de son lac d'éther, et s'abandonne à son impitoyable cyclone. Le chamanisme comme une sorte de sainte (rien de bassement lubrique lorsque Superjudge chevauche et baise comme une bête la trame du cosmos : on est au-delà du rock sous sa forme terrestre, vous dis-je) fureur vandale, à en faire sangloter de frayeur confondue Matt Pike lui-même ; le truc mystique, qui broie le croyant lui-même, pour sa plus grande joie et ses larmes y assorties ; même "Face Down", aujourd'hui, je lui trouve seulement un air de chant de croisade ; je l'ai passée trois fois de suite, pour être sûr de ce que je vous dis là.
Le vrai truc ; tout paraît plus fade, lorsqu'on écoute Superjudge (soyez charitable : ne prononcez pas le mot "stoner") ; raison pour laquelle je l'écoute presque aussi rarement qu'Enemy of the Sun, pendant qu'on se dit tout. Que pouvez-vous ensuite espérer de bon, accessoirement, d'un cerveau qui en une paire d'années a été exposé à Dirt, Badmotorfinger, et ça ? Irradié jusqu'au bulbe.

dimanche 11 février 2018

Monster Magnet : Spine of God

Oui, cette pochette-là ; parce que c'est la version du disque qui se trouve emballée dedans, qui va me réconcilier avec un album que j'ai possédé jadis, dans le version true avec la pochette true et le son true, qui vont tout aussi bien ensemble, du reste, que ceux dont il sera question aujourd'hui - et que j'avais revendue parce que, l'ayant acheté quelques années après mon Superjudge vénéré en espérant prolonger un peu le plaisir de ce dernier, j'avais été amèrement déçu par la fadeur de la chose.
Or donc, Spine of God version remasterisée ou je ne sais quoi, à sa façon qui n'est pas tout à fait celle du rabelaisien et trans-cosmique Superjudge, pue la drogue, par le fait qu'il s'affiche avec dans le son une définition presque douloureuse de netteté découpée de chaque élément et des espaces vertigineux, où l'écho lui-même se fige d'effroi, qu'elle dessine entre les sonorités, qui reconstitue à la perfection la sensation de se trouver sur le plus haut plateau de la perchance fongique. Et accessoirement, ce dit rendu acéré, ajouté à une parenté vocale que l'on avait déjà remarquée ici ou là avec simple amusement, vient tout soudain mettre le doigt sur un parallélisme insoupçonné et troublant - entre Monster Magnet et Nine Inch Nails ; plaçant Spine of God à l'intersection des soifs de néant (c'est le symptôme d'après l'appétit pour la destruction) respectives de Steppenwolf et de The Downward Spiral, dont il semble avoir en partage la même surface nettoyée avec un masochisme fétichiste de la flamme, les mêmes relents d'hédonisme funk perdu dans les mondes parallèles de la surconsommation de cocaïne, qui font que l'on verrait bien certains de ces morceaux de rock excessivement chimique (certaines guitares sont aussi acides que du Queens of the Stone Age, ici) envelopper les scènes les plus sauvages de Natural Born Killers. Et lorsque l’Élu, fébrile et illuminé, finit par balbutier "I love everyone", on entend la même chose que s'il énonçait "Nothing can stop me now".

vendredi 9 février 2018

Sister Iodine : Venom

La menace ; directe, et brutale ; voilà ce qu'on attend de Sister Iodine. Voilà ce qu'ils offraient au début des années 90 lorsque j'ai eu le malheur de les voir en concert au Théâtre de Verdure, jouer une version surviolente d'ADN 115 ; voilà ce qu'à ce que j'ai ouï dire ils offrent depuis quelques années, dans les concerts où ils jouent des albums devenus beaucoup moins sournois et suggestifs que les deux seuls que j'aie vraiment écoutés jusqu'à cette année - ADN 115 et Pause - où, pour le dire de façon à notre tour plus directe, ils font la jonction entre noise qui veut dire Sonic Youth et noise qui veut dire Whitehouse. Et voilà d'autant plus ce qu'on attend d'eux lorsqu'en amont de la moindre note à écouter de l'album, on apprend qu'y figureront des interventions de deux délicats qui ont pour noms Bessac et Meyhnach.
Avec Venom, on peut dire qu'en fait de jonction, Sister Iodine opérent celle entre leurs albums harsh noise frontaux et leurs albums plus suggestifs et rampants - et entre les capacités à menacer qu'offrent les deux. Ça tombe bien (sans même parler du fait que je trouvais à titre tout à fait égoïste leurs disques vomissants un peu trop vomissants et leurs disques taciturnes un peu trop taciturnes), c'est justement celle-là, la harsh noise que je préfère : la variété ambient, limite rituelle, à la façon Killing Verdict, ou à l'italienne : Iugula Thor et son culte The Wheel of the Process, ou cette jungle de cauchemar qu'est le premier Iconclastar. Le machin plein de grincements divers et mystérieux, mais globalement tous rassurants comme du Haus Arafna, et suggérant le même type de curiosité envers l'humain, ses fonctions, ses organes... Pendant qu'on est dans les références prestigieuses, lorsque Venom sort les tam-tams, on se remémore même les (très) regrettés K-Branding : paye ta caution de poids, comme dirait l'autre - et puisqu'après tout il est bien ici aussi question de l'obscurité mal famée où la no-wave rejoint l'industriel. Et lorsqu'il glapit ou couine (ces cris d'oiseaux vénéneux...), c'est à un Sigillum S des nuits les plus viciées - sans la cruauté scientifique de ces derniers, mais avec un caractère plaintif et doux qui les rend encore plus inquiétants et - là encore, à titre tout à fait personnel - ajoute à la chose une sensualité qui est toujours la bienvenue, voire au fond la condition indispensable pour que je prenne mon pied dans un genre autrement martial comme l'est souvent le power electronics.
Bessac, du coup (Meyhnach n'a finalement pas été retenu, semblerait-il), se fond remarquablement dans le cloaque, et délivre une prestation qu'on qualifiera de tout sauf gimmick, puisqu'à l'entendre on l'imagine en forme aussi cadavérique que le John Zewizz actuel, et en tous les cas aussi avide, mais là-dessus on ne doutait pas de ses qualifications ; le résultat parvenant à être aussi rêche que redoutablement soyeux : disons caressant si le terme vous choque. Le mot de toutes les manières est lâché, sensualité, et plaintif avec lui, vous pouvez même en déduire le lascif qui complète : on parle ici de power electronics qui donne envie de se laisser tourner la tête, pas de se la faire oblitérer - même si, vous le devinez, elle subira bien tout de même quelques dommages au passage. Vous voyez la différence fondamentale, sous la surface de papier de verre, entre Whitehouse et Ex.Order, non ? ou plutôt, moins évident, Pharmakon et Unkiyo ? Comme le dernier cité, Venom donne envie, en particulier - ça tombe bien - dans les notes sur lesquelles il se conclut, d'aller se laisser tomber et se rouler nu et les yeux fermés dans quelque nid d'insecte ou d'annelidé, ou dans l'alcôve d'une pieuvre ; c'est aussi simple que cela, et au diable - qui très probablement rit avec eux - les pusillanimes questionnements quant à savoir si on parle encore d'un dérivé de rock, ou de techno (on y pense, au moins à celle d'Elektroplasma, en présence de ce type de son délicatement sculpté au rasoir dans la soie), de bruit synthétique ou bien organique, pure cérémonie de lacération sonore, ou encore du pur rituel magique, d'ailleurs Venom est tout cela, presque un disque de Fetisch Park, même, tant il paraît difficile de ne pas l'associer à la ville où réside son chanteur invité, et à ses plus sauvages parages, dont les inquiétants mystères, animaux, humains et végétaux, ainsi que l'humidité, lui vont particulièrement bien ; mais avant tout de la sensualité crue, genre vaudou, ou Cronenberg ; à partir de là, la beauté, l'avilissement et la peur se déduisent tout naturellement, et s'acceptent de même, y compris les moments où votre enveloppe ne peut plus les contenir.
En fait, ça n'a pas tant changé que ça, Sister Iodine, entre cette sidération no-wave industrielle d'un soir de 1994 et aujourd'hui : toujours de la jouissance brute.

mercredi 7 février 2018

Ides of Gemini : Women

Tellement de bouffonnes et de balourdes, aujourd'hui, qui se bombardent autorisées à utiliser la voix de Susan Janet Ballion - Camille Berthomier, Nika Roza Danilova, et je ne vous parle même pas des autres dizaines qui existent sûrement mais dont j'ai eu la chance de ne pas savoir l'existence - et la police qui ne bouge pas le petit doigt : on comprendra que d'emblée j'aie nourri de la méfiance envers le virage goth franc d'Ides of Gemini avec Women ; alors que je surveillais le groupe, en attente de l'éclosion de son talent certain, depuis la découverte de Constantinople, et qu'aussi, maintenant qu'on réécoute Old World New Wave à l'éclairage d'aujourd'hui (voire également la lumineuse austérité que Constantinople semblait amener dans la musique de SubRosa, cette fière gaucherie à en faire passer (Dolch) pour Lacuna Coil), l'on voit sans doute possible que goth ils l'ont toujours été en pas tout à fait secret.
Mais si l'on pouvait se suggérer le nom d'Alaric devant le second solo de Timms, pour le coup devant Women on l'entend claironner. Dans cette parenté d'un son brillamment anarcho-corbac et cette hybridation de leur vocabulaire dont la squelettique et pourtant volubile maigreur doit autant au black metal qu'à la cold-wave de Cure et Dead Can Dance (oui, on pense également à Atriarch), mais qui chez Ides of Gemini se voit encore troublé par de - subtiles, ça nous change - traces fantomatiques de doom-rock : décidément doom, par ses âcres relents d'une certaine sinistrerie archaïque qui ne trompe pas, mais pourtant purgé de toute adiposité sabbathique et, irions nous presque pérorer, de tout metal hors la ferronnerie gothique ; tout ou presque, n'est-ce pas : mon emphase fait son compte à bon marché d'une chose telle, par exemple, que "Swan Diver", avec ses accents NWOBHM qui campent avec tant de superbe Ides of Gemini en version corbeau de Christian Mistress ; et de s'apercevoir, à la faveur du "Last Siren" qui suit, qu'au bout du compte certains fameux "roulements de batterie tribaux" communément associé au "post-punk" ou au deathrock, possèdent une grâce ambiguë leur permettant d'aussi bien s'avérer assez épiques pour une héroïque cavalcade crust sur la toundra ; un peu comme un Static Tensions en beaucoup moins rustaud, si vous voyez, en beaucoup plus arachnéen ; mais s'il y a des noms metalliques à retenir pour vous faire une idée d'Ides of Gemini, de son Women et de la nature de son metal, que ce soient Christian Mistress et Occultation : voyez ? Ou, pour ne pas faire dans la tournure d'esprit genrée (quoique le disque le soit bien un peu, lui), le second album de Tombstoned - et pour d'autres raisons plus solides aussi, puisqu'on n'invoque par pour rien l'illustre nom d'un disque dont on retrouve ici un parent de la singulière grâce, de sarabande malingre et translucide, n'appartenant entièrement ni au black metal, ni au doom, ni au rock gothique* ; un peu à la manière, somme toute, dont la langueur d'un "Queen of New Orleans" préserve entière une ambivalence insoupçonnée entre raideur post-hardcore teintée de mort qui vient, et sensuelle lassitude gothique.
Un disque, en somme, que l'on qualifierait bien de changeant, trouble et lunaire, si l'on ne craignait un procès en sexisme de comptoir...




*si vous trouvez que cet article comporte un trop grand nombre de fois le mot "goth" sous ses diverses formes, je vous réponds que l'album comporte un morceau dont le titre est "She has a secret" : hein ? Bon... Sans même parler du fait que celui qui suit "Queen of New Orleans" s'intitule pour sa part "Marianne".

lundi 5 février 2018

Gorefest : Soul Survivor

OK, donc il existe, ce disque à côté de qui ceux de Birds of Prey, The Mighty Nimbus et même Wolverine Blues, font figure de fiottasses sentimentales et de danseuses ninja.
Cela possède un certain charme... à défaut d'un charme certain, et condition de n'en attendre point la beauté possible et blanchie que donne à espérer son titre sur sa pochette.
Ceci dit, le disque doit être parfait pour amoureusement trifouiller le moteur de sa bagnole, en lui fredonnant ses aubades, par un beau dimanche ensoleillé.

samedi 3 février 2018

Black Mare : Death Magick Mother

Je n'irai pas jusqu'à dire que j'ai loupé un battement, lorsque j'ai lu dans la presse papier - la seule qui reste, vous savez de qui je parle - qu'on avait aperçu quelque part en ville Sera Timms - mais à tout le moins je fus vivement rattrapé par le souvenir d'un compte non réglé la concernant, d'espoirs réels, jamais satisfaits mais soigneusement mis à guetter l'heure quelque part - puisque comme un benêt je ne crois pas avoir percuté qu'elle était dans Ides of Gemini, va donc savoir pourquoi je les avais écoutés, eux - depuis Black Math Horseman et leur unique album.
Du coup, force est de constater, à la volée, que pour ce qui est de ses très probables aspirations de chanteuse gothique, Death Magick Mother est autrement convaincant que le dernier album de ces pauvres Ides of Gemini, eux qui sans être non plus des parangons du fier metal indomptable se révèlent toujours trop gauches et mal dégrossis pour le boulot - sans que pourtant lui non plus le disque de Black Mare s'avance comme un disque de pur gothic rock : disons qu'un album proche parent de Death Magick Mother - mis à part la famille SubRosa, Fvnerals, Undersmile et compagnie - est End of Mirrors, précisément pour ce statut de solitaire, qui ne suit le troupeau ni des chevelus ni des robes en dentelle noire ; ni pas grand monde au fait : ni 3rd and the Mortal, ni Jex Thoth, ni Worm Ouroboros, ni Esben & the Witch, ni SubRosa, quand bien même, l'on s'en doute, toutes celles-là sont citées parce qu'on y pense forcément : à la fois aqueux et ferrugineux, à la fois anguleux et absent, pesant et grêle, rock (cette basse altière comme un vautour, mes aïeux, cette basse...) et immobile... Comme qui dirait Alaric mais arrivé au même degré d'apesanteur que le mythique album de Mythical Beast. Ou un The Cure qui à un certain point du sombre chemin (et de la forêt qui toujours semble environner pareilles choses, si vous voyez ce que je veux dire) entre Seventeen Seconds et Faith, aurait passé avec le diable, ou l'Hadès (on préfère ne pas savoir de quoi les douces incantations primitives sur "Femme Couverte" sont le nom, vous verrez), ou Kris Force, un pacte qui avait tout résolu et ne l'avait laissé empli que de la plus grande paix, et devenu principe féminin spectral. Ou encore Peepshow, mais remanié de fond en comble pour l'austérité d'un enterrement.
Rien de tout cela, donc, de toute évidence : seulement Death Magick Mother, une forme saisissante de rock gothique qui trace le chemin entre The Gault, World of Skin et Siouxsie & the Banshees ; une manière de rituel d'envoûtement qui vous fait passer par béates phases de sommeil et plus moites de lente montée - cependant que votre corps se noie sans voix, quelque part dans une dimension en contrebas - ou peut-être là-haut, mais enfin : le bas, le haut... c'est surfait. Ce qui compte, c'est la forêt ; il y a toujours une forêt.

Ilsa : Intoxicantations

Intoxicantations ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait communément de la musique rituelle ; Ilsa ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait communément d'un groupe sortant des albums ambitieux ; pourtant Intoxicantations d'Ilsa, comme l'indique gentiment (mais si) son titre, est les deux.
Intoxicantations est un disque qui procède à une méticuleuse, autant que celle décrite dans le morceau d'intro, une rituelle intoxication, car Intoxicantations est un disque qui a une intention : un disque qui veut vous emmener quelque part.
Intoxicantations est la rencontre, comme l'indique gentiment (ni épeires ni mygales ne sont méchantes, elles accomplissent simplement ce pour quoi la nature les a faites) son titre, du sludge et d'Incantation, car Intoxicantations est doom comme Indiana Jones et le Temple du Doom ; Intoxicantations emmène In the Red et Take as Needed for Pain - aisément reconnaissables en la personne de ce son de guitares obèse et paludéen, évoquant la panse poilue des arachnides sus-citées - dans le cœur du Temple Maudit, ou peut-être celui de la fourmilière, ou peut-être carrément celui du ventre de la Reine des Fourmis en sa majestueuse Chambre de Ponte. Intoxicantations est le livre des contes que l'on raconte pour les endormir le soir aux enfants thugs, quand se lève la lune rousse ; un disque qui, on le perçoit promptement mais seulement à la condition qu'on s'y rende entièrement disponible, que l'on s'y adonne, vous emmène au cœur de ces histoires mythologiques à faire ne pas dormir la nuit.
Pour ceux qui goûtent leurs arguments moins poétiques, Intoxicantations est le disque où la batterie en apparence simple et funky et le chant en apparence monocorde, respectivement de Joshy et Orion, montrent comment ils sont loin d'abattre un boulot aussi simpliste qu'il y paraît, et peuvent parvenir à un résultat bien différent de celui des autres albums, en modulant simplement de façon subtilement différente ce qu'ils font d'habitude, en le faisant piquer du nez avec une impitoyable cruauté dans la nausée torpide, faisant du disque non plus un appel adressé directement aux instincts de démence sanguinaire bouillant sous votre enveloppe fragile, comme celui qui le précède, mais une chambre d'incubation où, fois après fois, venir choper l'horrible maladie du sommeil qu'ils ont en réserve pour vous, et leur musique viscéralement maudite (rappelez- moi comme ça se dit, déjà, en anglais ?). Ilsa clame également au nombre de ses influences Burning Witch, et il est temps de se rendre compte que ça ne compte pas pour du beurre.
Cela prend un certain temps, celui d'accepter l'absence de cette efficacité incendiaire directe que l'on se croit en droit d'attendre, de la part d'un groupe que toujours (et avec assez de raison) on a classé dans la même famille que Seven Sisters of Sleep et Pulling Teeth - mais à la fin l'on s'en rend compte : Intoxicantations est bien ce cauchemar collant, cette hallucination chaude, terne et sans fond, qu'il a toujours prétendu être.

vendredi 2 février 2018

.Tallow. : Red Disc of Proxima

En est-on encore à les compter, les albums qui manifestent la consanguinité entre noise rock, grunge pour ce que ça veut dire d'autre que les deux styles cités ci-avant et après - et sludge ? Riffs et chant se tirant la bourre à qui sera le plus traînant, le premier à verser pour de bon dans l'ornière, dégoulinera avec le groove le plus goudronneux de blues pollué : clairement, le propos ici ne pourra être de vous convaincre que Red Disc of Proxima est unique, quoiqu'il soit le seul disque de .Tallow. - et peu importe qu'il fît partie de la fournée historique de ce sous-genre hybride dont il est question.
Se contentera-t-on, pour autant, de préciser que malgré une intermittente capacité à faire danser lourdement digne d'Unsane et -(16)-, l'album nage surtout dans les latitudes chargées, en gaz d'échappement et en gravier, de Brainbombs, King Snake Roost et Shallow, North Dakota ? Il faut avouer qu'il y aurait déjà largement de quoi faire dresser les périscopes. Pourtant, il restera, encore alors, chez .Tallow. une dose tangible du fameux "petit quelque chose", d'irréductible à d'autres noms, de supplémentaire au simple fait d'appartenir à une tradition délectable en soi. Une discrète propension à nager, justement, à s'attarder çà et là dans les eaux interlopes, incertaines, à rêvasser, ramollir et se laisser flotter dans les éparses et accueillantes poches de surnaturel que réserve la vie d'ours dépravé qui est celle dont parle ce type d'albums.
L'histoire étant écrite comme chacun sait par les vainqueurs, la trajectoire de Red Disc of Proxima est peu ou pas documentée ; ce qui laisse toutes coudées franches pour attribuer son passage totalement sous les radars, et le fait que l'on puisse le découvrir ainsi par hasard, comme on le fait d'un petit nanar oublié ou d'un film culte, précisément à cette nature qui est la sienne précisément en raison de ce choix de se réserver à sa propre ambiance, cette couleur, cette température, cette hygrométrie, qui à travers entre autres une proportion non négligeable de moments simplement instrumentaux, préservent toute l'ambiguïté, entre dystopie cyberpunk et redneckerie intégrale (voire jusqu'à y croire reconnaître, à la faveur de certaines similitudes vocales, le jumeau d'un autre disque flottant dans l'interdimension : After Death de Cavity), d'un univers qui a tout d'une voix de garage baignée dans une rougeâtre lueur de corrosion de la réalité, où confire et rôtir douillettement.
Ce que je vous invite à faire tantôt.