jeudi 22 février 2018

Beastmaker : Lusus Naturae

Beastmaker, c'est un peu quand même beaucoup la preuve de la ligne de partage entre ambiance et accroche ; et aussi bien sûr de la non-absolutivité, n'est-ce pas, des règles : bien sûr qu'il y a des ambiances sur Inside the Skull, et des accroches sur Lusus Naturae ; peut-être, même d'ailleurs, que les morceaux les plus ambiançards sont les plus accrocheurs... sur Inside the Skull, à tout le moins, et une merveille telle que "Give me a Sign".
Parce que si délectables en plaisir brut et direct soient des choses comme "Find a Stranger", et si aisément eussent-ils trouvé leur place sur le disque suivant - allez donc en trouver, des "It" sur Inside the Skull ! Lusus Naturae est un album qui prend son temps, qui paraît un peu faible, et très demandeur en concentration de la part de l'auditeur, pendant une longue première moitié - avant de voir peu à peu s'ouvrir l'horrible fleur maudite, au parfum capiteux et aussi enivrant que manifestement - autant qu'un cri mol et plaintif - empoisonné, de son pouvoir de fascination, de séduction, d'intoxication ; un piège femelle qui tient autant des Beatles que du Sabbath : amusez vous donc, accessoirement et sans vouloir un instant désobliger un album qui m'est cher, à envisager Inside the Skull sous ce rapport-là, et vous verrez qui paraît un peu léger...
D'ailleurs, le fait que le disque soit mal entendu découle probablement de ce qu'il choisit de ne pas exercer sur le terrain des morceaux longs, pachydermiques, interminables, généralement associés au doom et à ce que généralement on associe d'idée d'impuissance ou de non-exigence d'efficacité accrocheuse, au genre ; Lusus Naturae use de formats courts, rock, qui nourrissent cette attente d'efficacité, et font le lit de sa frustration. Ce qui, peut-être bien, l'arrange : Lusus Naturae est un disque de rock - au sens le plus "ligne claire" du terme qu'il se peut - qui ne vise pas à vous accrocher... ou alors au sens figuré que peut prendre le terme en anglais ; à vous faire piquer du nez, si vous me suivez, à faire de vous un débris, un rebut, une ordure, un membre de cette lie de l'humanité à laquelle il appartient ; Lusus Naturae est une musique de vampires et de toutes les créatures qui se dérobent à la lumière en vivant derrière volets tirés, d'ailleurs à l'instar du premier Queens of the Stone Age c'est ainsi qu'il s'écoute. Lusus Naturae est un album qui incube, sous vos yeux horrifiés qui ne le constatent qu'une fois trop tard ; un album doom comme bien peu, au grade narcotique, un album qui souille, infecte, condamne.
Une version plus dangereuse, car moins colossale donc à la fois moins ostensiblement menaçante et moins végétative, de Dopethrone ; voilà de quel doom on parle : le haineux, le mollusque et malveillant, qui ne pleure pas sur l'état de soumission du monde à la fatalité, mais veut au contraire y soumettre ce qui par chance ne l'y serait pas encore ; l'attirer dans la fange de son ordinaire, lequel a pour lui les charmes d'une féérie nauséeuse. Car des fois que vous vous imagineriez un truc chiant avec une cérébrale assiduité : on parle ici d'une chose qui ressemble avant tout aux Beatles, cramés à l'héroïne, rêvant aux morceaux tout neufs qu'ils vont jouer sous le choc de l'écoute en boucle de Ramesses, Human Anomaly - et probablement aussi Black Sabbath : pour sûr rien que la voix vient d'Ozzy... mais que de chemin (dans les ténèbres) parcouru depuis les balbutiements gentils de ce dernier ! - entourés du plus grand nombre possible de bougies nauséabondes et de toiles d'araignées. Monstrueusement mou, et horriblement dur, comme ce que vous savez.
En toute logique le constat s'impose : on n'avait guère entendu son pareil, depuis le cauchemardesque ventre nocturne de Dirt.

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