mercredi 14 février 2018

Monster Magnet : Superjudge


Comment l'on peut ne pas admettre qu'on se tient là devant le meilleur album de Monster Magnet à la face de l’Éternel, sans aucune conteste possible, jamais : c'est une chose qui m'échappe.
On y retrouve un grain typique de la voix de Wyndorf et des guitares qui le drapent, qui vous caramélisent les neurones au briquet dans le fond d'une cuiller sale, certes déjà présent sur Spine of God - c'est là une partie du charme mignon de ce dernier - mais Spine of God (on ne parlera jamais, jamais, de cette connerie de Tab) est encore l'album d'humains, de gauches puceaux qui fébrilement tâtonnent devant la toile de l'univers qu'ils viennent de découvrir, et jouent encore une forme terrestre de rock, même tournée déjà vers le fond de l'abîme ; Superjudge, lui, est un album de proportions danzigiennes ; un de ces albums qui voient un groupe déployer ses ailes - et avec nous les découvrir immenses ; et en éprouver une joie presque intolérable, qui menace de lui disloquer la poitrine. Un de ces albums de rock mythologique, qui voient un groupe contempler sa nature divine - c'est l'autre mot pour danzigien - les appétits incommensurables qui vont avec, la douleur insoutenable et orgasmique de leur assouvissement inaccessible,  qu'il faut aller chercher au plus profond des plus interstellaires sargasses.
La suite, de notoriété publique, verra Wyndorf et Monster Magnet immédiatement prendre peur, et lâcher la queue du dragon pour préférer retourner se taper des groupies et de la poudre coupée dans des loges de stades, plutôt que de la poudre d'étoile et des corps astraux - mais peu importe pour l'heure, car Superjudge est éternel : je ne vais pas vous en décrire l'effet des morceaux, car je suis pudique et ne compte pas vous raconter mes dix-sept ans, je ne sais même pas si je vais réécouter le disque avant de boucler cet article (je crois que je ne l'avais déjà pas fait la dernière fois que je me suis plié au même exercice), car la vérité de Superjudge une fois vue ne s'oublie jamais, et laisse sur la rétine de l’œil intérieur une tâche brûlée indélébile, qui est l'accès à vie à une dimension à laquelle on ne renonce jamais ; d'ailleurs tandis que j'écris ces mots c'est Spine of God que j'écoute, et rien que de penser à Superjudge en même temps, l'autre en perd de sa fragile saveur et de ses prétentions (qui, force est de l'admettre, se concentrent surtout dans "Medicine", et ce qui y affleure de... tout ce qui va suivre, dans le chaos et la transe panique qui commencent de s'emparer des voix en particulier). De toutes les manières tout est dit dès la profession de foi qui entame l'album, et le célèbre "I'm gonna eat me a moutain, a moutain of pills" : quelqu'un a besoin d'une explication de texte ? L'univers n'est pas assez, c'est plus clair ?
"Cut off my legs, cuz I won't need it, where I'm gonna go". Superjudge, répétons-nous donc allègrement, est autant une plainte qu'une exultation, autant détresse qu'ivresse, autant chair pantelante sur l'autel que carnassier en chasse, toute l'ambiguïté d'un miaulement de plaisir qui traverse le cosmos de son long frisson. Plus explicite encore que tous les bouts de texte qu'on peut extraire de Superjudge, il y a le refrain de "Cyclops Revolution" - c'est à dire, la partie principale de celui-ci, laquelle n'est constituée que de jappements de chacal halluciné, poussés par un Wyndorf aux abois sentant la poussée de la fusée sous son cul ; où ceux qu'il hulule encore lorsque "Superjudge" enfin sort du calme trompeur de son lac d'éther, et s'abandonne à son impitoyable cyclone. Le chamanisme comme une sorte de sainte (rien de bassement lubrique lorsque Superjudge chevauche et baise comme une bête la trame du cosmos : on est au-delà du rock sous sa forme terrestre, vous dis-je) fureur vandale, à en faire sangloter de frayeur confondue Matt Pike lui-même ; le truc mystique, qui broie le croyant lui-même, pour sa plus grande joie et ses larmes y assorties ; même "Face Down", aujourd'hui, je lui trouve seulement un air de chant de croisade ; je l'ai passée trois fois de suite, pour être sûr de ce que je vous dis là.
Le vrai truc ; tout paraît plus fade, lorsqu'on écoute Superjudge (soyez charitable : ne prononcez pas le mot "stoner") ; raison pour laquelle je l'écoute presque aussi rarement qu'Enemy of the Sun, pendant qu'on se dit tout. Que pouvez-vous ensuite espérer de bon, accessoirement, d'un cerveau qui en une paire d'années a été exposé à Dirt, Badmotorfinger, et ça ? Irradié jusqu'au bulbe.

Aucun commentaire: