vendredi 9 février 2018

Sister Iodine : Venom

La menace ; directe, et brutale ; voilà ce qu'on attend de Sister Iodine. Voilà ce qu'ils offraient au début des années 90 lorsque j'ai eu le malheur de les voir en concert au Théâtre de Verdure, jouer une version surviolente d'ADN 115 ; voilà ce qu'à ce que j'ai ouï dire ils offrent depuis quelques années, dans les concerts où ils jouent des albums devenus beaucoup moins sournois et suggestifs que les deux seuls que j'aie vraiment écoutés jusqu'à cette année - ADN 115 et Pause - où, pour le dire de façon à notre tour plus directe, ils font la jonction entre noise qui veut dire Sonic Youth et noise qui veut dire Whitehouse. Et voilà d'autant plus ce qu'on attend d'eux lorsqu'en amont de la moindre note à écouter de l'album, on apprend qu'y figureront des interventions de deux délicats qui ont pour noms Bessac et Meyhnach.
Avec Venom, on peut dire qu'en fait de jonction, Sister Iodine opérent celle entre leurs albums harsh noise frontaux et leurs albums plus suggestifs et rampants - et entre les capacités à menacer qu'offrent les deux. Ça tombe bien (sans même parler du fait que je trouvais à titre tout à fait égoïste leurs disques vomissants un peu trop vomissants et leurs disques taciturnes un peu trop taciturnes), c'est justement celle-là, la harsh noise que je préfère : la variété ambient, limite rituelle, à la façon Killing Verdict, ou à l'italienne : Iugula Thor et son culte The Wheel of the Process, ou cette jungle de cauchemar qu'est le premier Iconclastar. Le machin plein de grincements divers et mystérieux, mais globalement tous rassurants comme du Haus Arafna, et suggérant le même type de curiosité envers l'humain, ses fonctions, ses organes... Pendant qu'on est dans les références prestigieuses, lorsque Venom sort les tam-tams, on se remémore même les (très) regrettés K-Branding : paye ta caution de poids, comme dirait l'autre - et puisqu'après tout il est bien ici aussi question de l'obscurité mal famée où la no-wave rejoint l'industriel. Et lorsqu'il glapit ou couine (ces cris d'oiseaux vénéneux...), c'est à un Sigillum S des nuits les plus viciées - sans la cruauté scientifique de ces derniers, mais avec un caractère plaintif et doux qui les rend encore plus inquiétants et - là encore, à titre tout à fait personnel - ajoute à la chose une sensualité qui est toujours la bienvenue, voire au fond la condition indispensable pour que je prenne mon pied dans un genre autrement martial comme l'est souvent le power electronics.
Bessac, du coup (Meyhnach n'a finalement pas été retenu, semblerait-il), se fond remarquablement dans le cloaque, et délivre une prestation qu'on qualifiera de tout sauf gimmick, puisqu'à l'entendre on l'imagine en forme aussi cadavérique que le John Zewizz actuel, et en tous les cas aussi avide, mais là-dessus on ne doutait pas de ses qualifications ; le résultat parvenant à être aussi rêche que redoutablement soyeux : disons caressant si le terme vous choque. Le mot de toutes les manières est lâché, sensualité, et plaintif avec lui, vous pouvez même en déduire le lascif qui complète : on parle ici de power electronics qui donne envie de se laisser tourner la tête, pas de se la faire oblitérer - même si, vous le devinez, elle subira bien tout de même quelques dommages au passage. Vous voyez la différence fondamentale, sous la surface de papier de verre, entre Whitehouse et Ex.Order, non ? ou plutôt, moins évident, Pharmakon et Unkiyo ? Comme le dernier cité, Venom donne envie, en particulier - ça tombe bien - dans les notes sur lesquelles il se conclut, d'aller se laisser tomber et se rouler nu et les yeux fermés dans quelque nid d'insecte ou d'annelidé, ou dans l'alcôve d'une pieuvre ; c'est aussi simple que cela, et au diable - qui très probablement rit avec eux - les pusillanimes questionnements quant à savoir si on parle encore d'un dérivé de rock, ou de techno (on y pense, au moins à celle d'Elektroplasma, en présence de ce type de son délicatement sculpté au rasoir dans la soie), de bruit synthétique ou bien organique, pure cérémonie de lacération sonore, ou encore du pur rituel magique, d'ailleurs Venom est tout cela, presque un disque de Fetisch Park, même, tant il paraît difficile de ne pas l'associer à la ville où réside son chanteur invité, et à ses plus sauvages parages, dont les inquiétants mystères, animaux, humains et végétaux, ainsi que l'humidité, lui vont particulièrement bien ; mais avant tout de la sensualité crue, genre vaudou, ou Cronenberg ; à partir de là, la beauté, l'avilissement et la peur se déduisent tout naturellement, et s'acceptent de même, y compris les moments où votre enveloppe ne peut plus les contenir.
En fait, ça n'a pas tant changé que ça, Sister Iodine, entre cette sidération no-wave industrielle d'un soir de 1994 et aujourd'hui : toujours de la jouissance brute.

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