vendredi 30 mars 2018

Will Haven : Open the Mind to Discomfort

La cold-wave (ultragoth) du bourreau. Heureusement que j'avais bien pris conscience dès sa sortie - et le coup de cœur immédiatement concomitant - que c'était un disque de bœuf (gothique), sans quoi la sortie de Muerte avec ses atmosphères de cimetières beaucoup plus sensuelles et insidieuses - et de forêts autour de Twin Peaks - lui aurait flanqué un méchant coup de vieux.
Mais le grand charme d' Open the Mind to Discomfort, c'est sa brutalité, à la limite de vous faire frémir les zygomatiques d'incrédulité et de joie enfantine, comme peut un The Acacia Strain. Celle qui fait que l'on ne les raccrocherait pas tant, en matière de références cold, des Cure que plutôt des Cranes de Self Non Self... Quoique, la frigorificité (le disque me donne envie moi aussi d'être bourrin avec extravagance) des grises et sinistres saynètes qui composent le disque nous rappellera qu'après tout, Robert n'est pas le dernier rayon violence et absence de pitié, sur la Fameuse Trilogie Noire (et je vous prie de croire que cette fois entre toutes l'on n'emploie pas ce dernier terme ni pare grandiloquence ni par approximation : vous retrouverez scrupuleusement des fragments, ébréchés, gelés et contondants, des trois redoutables éléments qui la constituent), dont au bout du compte on pourrait estimer tenir ici une sorte de concentré très très compact - tant dans le minerai sonore proprement dit que dans la durée - et traduit dans la langue d'une époque bien moins tournée vers l'intérieur, dans son expression des mêmes tourments, bien moins versée dans les bonnes manières et la confiance en autrui pour respecter votre intégrité sensible ; d'une époque où, du coup, on met en pratique en toute légitimité la vieille réclame pour les chocolats Pyrénéens - à coup de riffs qui sont des parpaings emballés dans une solide couche de givre bien tassé, qu'on se chicorne, par ce temps-là...
Je te vous en foutrai, moi, des chocolats. C'est pas le neo à la Korn, ici, mais celui qui bouffe du Darkthrone - pendant qu'on est dans les grands groupes de cold ; ou alors la neo-cold à la Self Non Self, permettez moi d'insister : un album qui lui non plus n'est pas le dernier lorsque la qualification exigée est de savoir taper au même endroit avec la même brique ensanglantée avec endurance et sans tortillements de l'inutile ego ; les deux partagent la même sensibilité, à la fois curiste avec passion et cœur en bandoulière, et férocement industrielle (les vieux Swans ne sont guère loin, dans un cas comme dans l'autre) ; la même détresse et pureté infantiles, pareilles à une douloureuse lumière aussi fragile que perçante au milieu d'un fracas monumental de pierres tombales menaçantes comme de lugubres mécaniques. Ah pour ça, vous en trouverez, sur Open the Mind the Discomfort, des échos lointains de black metal, comme il est doublement à prévoir sur un disque a/ de hardcore en 2015, b/ de cimetières et de nuits froides... mais assurément pas sous la même grossière et vociférante forme que chez les autres groupes, même ceux qui sont les plus talentueux fils de Will Haven (Hexis et This Gift is a Curse), à qui Will Haven - encore un temps d'avance sur ses mioches, la vieille canaille - apprendra ici qu'on n'est même pas obligé de faire du hardcore-la-violence, avec tout ce qu'il leur a appris et légué, ni même avec ce qu'ils ont trouvé tous seuls comme des grands, mais que l'on pouvait en extirper une musique infiniment plus émotive, et pourtant, ou partant, plus impitoyable encore ; leur révélant même, à la façon d'un vieil instructeur fourbe une feinte dans la feinte, une nouvelle facette de cette vieille leçon qu'un grand disque n'est pas forcément un gros et grand disque... non : comme si c'était du black metal chez les Cranes, vous dis-je : coldest wave of cold wave.
Too old, too cold, qu'ils disaient. Gare... Open the Mind to Discomfort, qui porte bien son nom candide, est une nuit sans limites, miséricordieusement donnée à apercevoir ainsi qu'on goûte une - forcément brève, forcément difficile à déguster et percevoir autrement que comme un long cri monocorde, une bouffée brusque et massive - trempette dans une eau glacée de chez glacée. Vingt minutes ; vingt petites minutes...

jeudi 29 mars 2018

Melvins : Pinkus Abortion Technician

La sanction pour avoir oublié que les Melvins pouvaient dissimuler - mais également révéler, en toute candeur - beaucoup - beaucoup - de sensualité. On croit au départ que c'est la raison pour laquelle toujours on chérira "Don't forget to breathe", laquelle après deux morceaux trompeusement à la hauteur de ce qu'on attend en lisant les transparentes allusions à la présence d'un Butthole Surfer sur l'album, paraît une chanson de ZZ Top virant au r'n'b incandescent, où l'on aurait injecté une sensibilité à fleur de fièvre digne de celle qu' Unknown Mortal Orchestra ont perdu, quoiqu'ils croient encore en faire preuve simplement parce qu'ils utilisent une voix d'éphèbe soul tourmenté ; avant de découvrir peu à peu, effaré, que ce sera toute la teneur de tout le disque : car derrière, "Flamboyant Duck" déjà enfonce le délicieux et cuisant clou, convoquant Led Zeppelin, Jane's Addiction, Alain Johannes et Jim Thirlwell... Et ainsi de suite.
Les Melvins oublient pour une fois - pas la seule, mais pas si fréquente qu'on voudrait, ni que ça dans l'absolu des statistiques, que je n'ai pas calculées - de planter leur langue dans leur joue (tout au plus sent-on çà ou là, pour notre plus grand bonheur, des contours doucement cartoonesques), et accouchent - ce n'est pas une formule journalistique toute prête, encore moins un jeu de mots douteux sur le titre : il y a réellement beaucoup de féminité dans Pinkus Abortion Technician - d'une sorte d'indie-hard-rock bastringue plus digne encore du nom que, justement, Jane's Addiction dont à mon goût les véritablement augustes moments de grâce céleste ne sont pas si nombreux, noyés dans une frime dont les Melvins sont à l'abri, ne comptant aucun bellâtre type Navarro parmi eux, que des grands sensibles (s'agissait pas d'oublier les Melvins reprenant Bowie ou Roxy Music, les gars...) comme Buzz Osbourne, capables de marier (Gus) Van Sandt et Van Halen dans le même morceau : encore une fois, on le devinait déjà depuis longtemps sans se l'avouer tout à fait, ce n'est désormais plus chose possible, devant une beauté comme "I wanna hold your hand".
Et cela ne repose cette fois même pas sur la voix gorgée d'émotions de l'homme à la touffe ; mais sur sa guitare, que l'on ne connaissait pas si frissonnante d'expressivité et de sensibilité, ainsi à la fête à ruisseler et grasseyer ce hard rock doux à l'égal du miaulement d'un chat, que la dite guitare évoque à merveille, ou la faible toux grasse de Corrosion of Conformity béats comme des agneaux en Arcadie, l'été indien à son plein, ou comme si Weedeater tout soudain décidaient de jouer la musique la plus délicate et raffinée dont ils soient capables, amoureusement couvée sous la cendre
à la fois complètement inattendu, et profondément familier ; comme le plaisir.

mercredi 28 mars 2018

Korn : Untouchables

Comme disait mon ancien P-D.G. : "Infirmières ! ça le reprend !".
Je sais bien que le happening "Korn Owes Us Money" est fini, mais si vous permettez un petit ajustement... C'est que, passées nos obscènes et fougueuses retrouvailles, Issues m'a un peu battu froid la semaine d'après, et je pense savoir désormais, ou du moins jusqu'à la prochaine fois, que nous ne sommes pas faits pour nous voir trop souvent tous les deux. Untouchables, en revanche, est en passe de se tailler une place parmi mes favorites du harem : pour tout vous dire sa chronique précédente paraît aujourd'hui clairement avoir été bouclée dans l'urgence, avant qu'il ne fût trop tard pour nier et se cacher l'indiscutable vérité ; et semble, surtout, mériter une révision de son statut. Si ça vous dérange, vous me laissez discuter avec Jean-Jean et vous faites pas chier.
Or donc, on tient là l'album pop, et l'album ambitieux à ce titre, de Korn. Entendre pour le piger le début de "Hollow Life", avant même que le morceau ne vire au gros clin d’œil à Depeche Mode : se rendre compte qu'on a l'impression de l'avoir toujours connu - en tous les cas depuis au moins aussi longtemps que Miami Vice - avec Phil Collins et Don Johnson, pas le moustachu dépressif ; même topo que pour le refrain de "Alone I break", en somme.
Le disque où Korn assument, de même que Remember Who You Are est celui où ils assument qu'ils sont adultes et condamnés à perpète, qu'ils sont un groupe de stade et de pop, que les ingrédients issus de l'agriculture biologique ne sont plus une option, assument à fond de disposer de montagnes de pèze à claquer en studio, et décident comme un grand groupe de pop de ne pas le faire fondre en drepou, mais plutôt en luxes de productions plus étincelants et hallucinants que toutes les poudres blanches comme la neige vierge, à commencer par un généreux au polish "somptueux/caramel" sur leurs déjà très gourmandes sonorités de guitares "big chocolate chunks" caractéristiques ; assument un instant d'être les Michael Jackson de la musique saturée, les pairs des stars du crossover r'n'b que sont Madonna et Nine Inch Nails, pas de ces ânes bornés de Slipknot.
Et qu'en résulte un album qui est un carnaval morbide au moins à l'égal d'Issues, en peut-être encore plus débridé, puisque sans se cantonner ni comme lui au (neo)(goth)metal (du coup tout va bien : "de meilleures chansons pour Issues" reste une définition sans une once de pertinence, je ne me dédirai pas à ce point), ni comme un See You à l'electro-metal homologué : pop, onctueux comme du Lindt au lait... et pourtant sans conteste possible leur gouffre, certifié Gouffre comme on ne savait guère en faire que dans les nineties, leur Downward Spiral - morbleu, on en trouve même sur "Wake up hate", du Trent ! Sauf que lui n'a pas dans sa mallette de pharmacie d'urgence Skinny Puppy, Foetus et Prince, mais Psycho Realm, Alice in Chains, Snoop et Infectious Grooves. Une ballade défoncés à travers un parc d'attractions, ses maisons hantées, ses montagnes russes, ses stands de barbe à papa qu'on arrose une fois achetées de LSD...
Bref, je vous refais pas le catalogue, puisque je l'ai déjà fait une fois et suis passé comme un abruti borné à côté de ce qu'il me disait clair comme le jour, puis de toutes façons il y aurait un paragraphe à écrire sur à peu près chaque morceau... Vous n'avez qu'à retourner lire celui que j'avais fait la première fois, vous fermez les yeux sur toutes les petites remarques pusillanimes et le petit ton qui se pince le nez, hors de propos si non aveugles à leur propre constat, qu'elles dénient, il manquera bien quelques chapitres de notes de dégustation mais vous êtes grands ? Je me permettrai juste de recommander le casque, chaudement, et une posture générale propice à toutes choses luxueuses, sinon luxurieuses.
Untouchables est un de ces albums malades d'une mégalomanie qu'ils subissent, d'une démesure qui vient autant de l'extérieur que de l'intérieur - un genre de Tetsuo en expansion, si cela vous aide un peu à vous représenter, une chose dont la chair rose de litchi vivant et auto-fermenté le disloque sous la tension de sa propre nature fatidique... Un grand disque, dans toutes les dimensions. Du calibre que peu de barrières peuvent contenir.

mardi 27 mars 2018

Will Haven : Muerte

Will Haven, avant, c'était l'un de ces groupes qui valent davantage pour ce dont ils ont été le germe - avant tout Admiral Angry, et une flopée d'autres beaucoup plus inoffensifs et assommants, qui ont pourtant fini par dessiner la trajectoire du hardcore moderne, en l'espèce du parpaing-core - que pour leurs albums à eux, découverts comme c'est le cas pour bibi bien après la guerre. Mais ça, c'était avant : que depuis Voir Dire, puis Open the Mind to Disconfort, et à présent un Muerte qui ne laisse plus subsister aucun doute - mais à la place, creuse avec délices et beaucoup de créativité la nouvelle voie qu'ils se sont donc manifestement choisie - ils aient fait muter leur musique en emo-neo des cimetières.
En te vous fichant des synthés congélateurs partout, principalement ; puisque contrairement à Open the Mind, que j'avais adoré pour cela, Muerte ne s'appuie pas sur la ficelle facile - mais tellement jouissive - du riff-pierre tombale, et que contrairement à Voir Dire il ne les estompe pas pour n'user que de leur pouvoir de nimber - comme le rhum nimbe le baba ou le sang le genou tuméfié - d'une, là encore, délicieuse aura sanguinolo-shoegaze-pornographyque. Non, Muerte assume fièrement les synthés qui se baladent partout comme chez eux dans son slasher-core tout frais, où tout semble trouver mieux sa place et son sens, depuis : tant la voix mi-terreur mi-prédateur de Grady - jumeau emo-écorché d'Orion, d'Ilsa - que les riffs façon Deftones dans une colère noire, qui dedans prennent une lueur bouchère, surnaturelle, horrifique parfaitement saisissante ; et dès "Winds of Change", les mêmes gredins voient tout autour d'eux s'éveiller, à commencer par la basse qui joue à les rattraper dans leur vol, lourdement, fiévreusement, langoureusement, paraissant ramper à l'assaut de leurs vaporeuses couleurs... Une splendeur vénéneuse à entendre ; et comme elle n'en a pas assez, de sa toute nouvelle liberté, elle conserve le même luxurieux mouvement de reptation amoureuse sur "Kinney", qui suit, et semble la seconde partie de la lutte, où elle l'emporte sur eux, et les emporte au fond de ses sables mouvants pour les dévorer, anaconda ou jaguar on ne saurait trop dire. Un peu comme si la nuit, au lieu de tomber conformément à l'expression consacrée, montait ; à la rencontre du jour dans sa chute ; à la manière de ces mains qui se cherchent sur la pochette, en quelque sorte...
Un pont entre deux morceaux, enjambant leur découpage, qui résume assez bien le changement advenu à Will Haven sur Muerte, en aboutissement de la mue amorcée sur Voir Dire (quoique je sois tout sauf expert de leur discographie antérieure, qui m'a toujours ennuyé) : la musique du groupe n'est plus ce monolithe d'ulcération (cause de mon ennui récurrent), elle divague dans toutes sortes de nuances et d'errances - toutes nocturnes, bien entendu, encore heureux, et sans perdre pour autant ce niveau d'intensité ahurissant... A moins que ce ne soit un leurre ; on ne saurait trop le déterminer, de même qu'on reste rêveur devant une teneur intacte - et donc conséquente - du disque en passages joués sur l'enclume d'une seule corde, purement rythmiques : quasiment sur chaque morceau, tels une empreinte olfactive - et la faculté du groupe à utiliser cette patte, qui leur a tant été plagiée, pour tout autre chose que les éruptions de rage univoques, auxquelles elle sert chez tous les autres ; cette faculté, qu'ils ne partagent qu'avec Deftones (et que Disbelief leur a généreusement empruntée sur Shine), et à la rigueur 400 The Cat, à chevaucher le torrent nerveux et à lui imprimer une direction, sans briser sa force ; à l'emmener sur des chemins tortueux, dont la destination ne se laisse pas deviner. Une sensualité torpide de cauchemar lynchien - culminant, presque intolérablement, sur le type de riff enivrant comme un mugissement de chimère, évoqué un peu plus haut, et qui revient encore une troisième fois plus loin dans le disque - et une violence palpable mais lovée comme un serpent constricteur ou un gros chat, les yeux mi-clos, voilà ce qui caractérise Muerte. L'art de faire des chansons ambigües, sournoises, interlopes, équivoques, sous une encore plus sournoise surface écorchée et hurlant dans les flammes. Comme qui dirait, Will Haven a réussi à lancer le filin de funambule - sur lequel il fanfaronne, à jouer les accès de fureur, comme si c'était un câble de l'épaisseur d'un cuissot de James Pligge - joignant Xibalba et The Cure ; et à faire tomber l'enceinte du cimetière, dont il avait montré être le caïd avec les deux disques précédents, pour en libérer les brumes, à ramper sur les rues de la ville endormie, se fondre parmi les ombres des rares passants, se couler dans le décor familier de l'ordinaire - et s'insinuer dans la moiteur de vos songes, vous embrumer un peu plus... vous emporter dans son conte du soir qui décape la chair sur les os.
Oui, cet album a beaucoup pour être grand ; il est d'autant plus triste qu'il voie, par deux fois, sa subtile ambiance fichue par terre : une fois par un chanteur de heavy metal - certes celui probablement le plus whvn-compatible du circuit, mais néanmoins un chanteur de heavy metal, donc un rien incongru dans cette noyade surnaturelle - du nom de Michael Scheidt : comme le prévenu vient néanmoins de très belle manière jeter l'îlot de paix d'un feu, à la lueur pailletée d'or, au cœur de cette nuit hantée, l'on finit par se prendre d'affection pour cette irruption, de prime abord intempestive, d'un doudou, d'un câlin au milieu de la brume noire, cette poche d'une chaleur qui quelques minutes durant ne dévore pas, ne soit pas celle du venin ; et une seconde fois, moins bénigne, au plus fâcheux moment possible - à savoir en toute fin, lorsque plus aucun sauvetage ne peut suivre - par un type, qui vient jouer du The Acacia Strain, du nom de Stephen Carpenter. Merde, fermez la porte de la chambre derrière vous, les gars ! C'est pas un moulin...

lundi 26 mars 2018

GosT : Possessor

Que Possessor soit plus brutal que Non Paradisi, on s'en doutait gros comme une maison depuis la diffusion du premier extrait avec ses deux minutes - voire de son simple titre : "Garruth".
Il l'est, avec une brutale brutalité (comme dirait (du moins je le leur prête) Agoraphobic Nosebleed : à quoi bon utiliser une boîte à rythmes si c'est pour la programmer de manière qu'elle fasse des choses qu'un humain peut faire ?), et parvient à paraître débridé alors que Non Paradisi ne semblait déjà pas l’œuvre de quelqu'un qui contienne ses désirs. On avait beau l'avoir vu venir gros comme une maison, on avait oublié que c'est pas pareil que se la prendre pour de vrai dans la gueule, la maison.
Ce qu'on n'avait pas vu venir, en revanche, c'est qu'il serait à ce point plus wave - avec ses deux morceaux croonés comme un chef (il était initialement prévu de sous-traiter, paraît-il), l'un dans une veine chanteur goth de discothèque transfiguré par l'ecstasy, l'autre carrément taquinant son McCarthy (Doug), sur un morceau intitulé "Malum", ça s'invente pas... Entre autres ; parce qu'il titille son LFO, aussi ; le LFO auteur de "Freak", si vous me suivez. Acid-brutal-wave, donc ?
Ce qui ne rend absolument pas compte de la trempe qui est celle, à cœur, de Possessor. Lequel est un disque à chaque seconde d'une épouvantable efficacité bestiale - et pourtant tubesque à aucun moment. Parce que Possessor n'est pas un album de synth-wave, c'est plus évident que sur un Non Paradisi présentant de fortes ressemblances de surface avec de la house music, et sentant par ailleurs encore pas mal l'album de DJ (de très bon DJ, type Music for a Slaughtering Tribe, ou Attack Decay) : c'est un album de dark electro, et du temps où elle non plus n'était pas asservie à la tyrannie du hit dancefloor - n'allez pas me faire dire que Possessor n'est pas dancefloor : il est une épopée dont le théâtre des opérations est le dancefloor. Comme une sorte d'Underneath the Laughter à la fois plus riche, plus limpide, plus tranchant, plus aveuglant. Possessor est un album de dance music ; plus précisément, un de ces albums capables, diffusés in extenso, de vous maintenir vissé au dancefloor pendant toute leur durée, vous y baladant de moments où la carcasse s'agite mollement toute seule, la tête envolée dans la rêverie - en moments où la joie de la guerre vous prend et retient tout entier. C'est à ce point qu'il est brutal ; sans merci, et dans une extravagance débridée dont on ne connaît pas la pareille hors un certain Twisted Designz - rien moins.
Limite on en entonnerait un couplet réactionnaire sur l'air du "on a tellement pris le pli de se faire régulièrement ensevelir de nouvelles appellations, dans l'idée qu'il se fait toujours des innovations en musique, et que c'est bien (Saint Jean-Louis Murat, priez pour nous) - qu'on en oublie qu'il en existe déjà d'anciennes, pour certaines choses, et que lorsqu'aujourd'hui encore celles-ci sont aussi bien faites qu'avant, il n'est nul besoin de chercher d'autres appellations, que celles qui disent assez bien leur solidité inoxydable. Possessor est le meilleur et le plus flamboyant disque de pure dark-wave (non, ce n'est pas une variante de la synthwave) depuis un sacré bout de temps." : on aura deviné bien sûr que je comptai un temps conclure dessus... Mais ce ne serait pas rendre justice à la modernité du disque, assumée dès une pochette qui contrairement à celle d'un autre truc en -or, ne cherche pas le recours lâche à la nostalgie. Rabaissez la à du Justice si ça vous amuse, mais chez ces derniers la bestialité n'a jamais rien été d'autre que de la communication. S'il faut absolument le nom d'une alternative française à la french touch, au milieu des Psychopomps, In Slaughter Natives et autres yelworC qui sont les vrais pairs de GosT, que cela soit, encore et toujours, cet escogriffe et animal de Rebotini.
Si vous trouvez déjà la pochette vulgaire, n'allez pas plus loin : vous avez bon goût, toutes ma commisération vous accompagne. Sinon, entrez dans cet enfer satiné.

dimanche 25 mars 2018

Death Engine : Place Noire

Je ne vois refais pas le diagramme qui montre l'intersection entre hardcore et wave : Death Engine font toujours partie, avec aujourd'hui Necrodancer qui les a rejoints, des groupes pour lesquels mettre du post-punk dans sa recette n'est pas une question de sentir le vent, mais une chose purement naturelle, et à ce titre aussi évidente que subtile - voire sourde.
Si vous êtes capables d'imaginer, un matin cauchemardesque, Breach se réveillant dans les draps rêches et gelés et l'horizon étréci de Joy Division, vous avez une petite idée pour commencer à imaginer l'étrange fureur roide et grêle de Place Noire. Une violence géométrique et corrodée qui attire dans son faisceau noir et négateur aussi bien Disappears et Iceage que Binaire, Sonic Youth ou Circus Mort - et toutes semble les décaper de leur matière, en arracher des copeaux de tôle et de charbon qu'eux-mêmes ne savaient pas les couvrir, pour les montrer nus, désolés de toute espérance, de l'autre côté du réel : un peu comme un certain et déjà illustre Post Self, en somme, ou les disques, encore une fois, de Joy Division dont il est l'héritier glacial : une cold-wave abrasive, raboteuse, en provenance du monde des sales rêves de la révolution industrielle ; une qui incarne à merveille (et, là encore, bien mieux que les groupes chez qui cela fait partie du packaging) la terreur et la haine envers ces monumentales architectures futuristes et fascistes paraissant la conscience impitoyable du graphite, du béton et de la pollution productiviste.
Un ami a comparé ce disque à Carne, en parlant je suppose du dernier, et il a tout à fait raison... sur la forme ; n'était que la musique Death Engine, plus encore qu'avec Mud, fait oublier totalement ses racines hard/noisecore nordiques (Breach, concernant Carne encore aujourd'hui ; This Gift is a Curse et Hexis, concernant Death Engine mais dans leur cas surtout à l'époque d'un apocalyptique concert à l'Up & Down qui paraît tellement loin, à présent...), fait encore plus que celle de Carne jaillir et saigner au grand jour la veine nineties-noise française qui l'irrigue et la brûle de l'intérieur ; ce qu'elle accomplit de telle façon que, au propre comme au figuré, on aura du mal à s'exonérer de l'emploi du mot "décharné" - ou bien post-punk, rarement le terme aura-t-il, lui aussi, montré autant de pertinence, et aussi une nouvelle fraîcheur, accolé à ce punk d'après, d'après la mort de tout (après la bombe, cette fameuse bombe qui tue les habitants mais laisse debout les murs, peut-être ? qui a tué les âmes mais laissé à marcher les corps ?), lorsqu'on s'aperçoit qu'on est encore vivant, devant cet horizon javellisé, stérilisé, aplani, épouvantable, inhumain, devant ce futur géométrique ; toutes choses posées d'emblée dès que la voix surgit, à la façon d'un noyé émergeant brusquement, luttant encore furieusement, d'une mer de statique que l'on croyait placidement stérilisée de toute vie organique ; et s'assombrissant ensuite encore et encore, comme on s'enfonce vers le cœur de l'orage.
Place Noire devient alors le nom d'un endroit où l'homme devient machine qui aplatit l'espoir, l'idéal, le rêve à coup de pelle, sentant à travers sa conscience gourde que chaque coup le rapproche un peu plus de son propre trépas. Dit de façon plus percutante, Post Self propose à votre esprit de s'envoler dans les cieux délétères de Giedi Prime ; Place Noire vous fait comprendre que vous êtes déjà sur Giedi Prime, demain lorsqu'au petit jour vous vous faufilerez à votre place dans les embouteillages ou dans la cohue des couloirs du métropolitain.
2018 commence assurément plus mollement que les années récemment écoulées, niveau palpitations, mais Arnaud Montebourg en sera ravi néanmoins, car il est deux disques qui ont déjà leur place de réservée à la cérémonie de remise des palmes, les deux sont fait chez nous et le portent fièrement sous deux beaux titres, qui font manifestement référence à des lieux inconnus de l'esprit imperméable à la poésie, saisissants d'une beauté mortifère - mais qui sont non moins manifestement situés quelque part sur notre territoire, quoiqu'au pays des rêves : Banlieue Triste et Place Noire.

jeudi 22 mars 2018

Third Eye Foundation : Wake the Dead

Je l'ai toujours dit : qu'il y avait mieux à faire, avec l'idée consistant à conjuguer ensemble drum'n'bass et musique tendance classique option hongrois première langue, que Rossz Csillag Alatt Született - quelle que soit la qualité de certains riffs ou samples de violon figurant sur ce dernier.
Third Eye Foundation donne dans un registre poétique plus ambient, subtil, labile, ambigu ; et (donc ? donc) autrement plus pénétrant, sur l'imaginaire, et sur l'humeur, qu'il peuple de pluie, d'un crachin jaunâtre et doux sur un ciel à la déprime douce comme du thé au jasmin. Quelque chose de lumineux dans la neurasthénie, à en faire passer pour singulièrement pataude et tonitruante - ce qu'elle est - cette symphonie de Górecki qui sert à tant de films de Mallick ou d'assureurs en quête de clients. Ah, et au fait : vous vous étiez toujours demandé si ce sample sur Maranatha provenait de Ghost in the Shell ou d'un Kusturica ? Wake the Dead ne va pas répondre à votre question, mais vous montrer avec force (celle de la corrosion du moral par la douceur) que vous aviez bien raison de vous la poser - sous cette forme irrésolue, s'entend.
Bien ; maintenant que j'ai votre attention : rien d'autre, ma foi. Wake the Dead, tout comme le seul autre Third Eye Foundation que je connaisse - You Guys Kill Me - n'est pas musique qui se réduit, autrement que très lointainement, comme un fantôme d'humeur particulièrement absente et rêveuse, au rattachement à d'autres noms (quand bien même il me démangerait de glisser avant la fin quelque chose comme un double acoustique, presqu'encore plus glaçant, façon chant fredonné des cerisiers en fleur, au milieu de l'hiver nucléaire de la fin des temps, des deux précieux albums de Holon) ; Wake the Dead n'est pas un album qui répond à des question, mais un album qui en fait sourdre, et laisse seul avec.
C'est qu'à force, on aurait presque oublié ce que ça faisait, un vrai excellent album de drum'n'bass. Un qui vous mette en lévitation.

mardi 20 mars 2018

Hangman's Chair, Witchthroat Serpent, Mudbath ; 17/03/18, Akwaba, Châteauneuf de Gadagne

Mudbath : impossible de douter de la sincérité de l'enthousiasme passionné qu'ils mettent à ce qu'ils font, comme il en a toujours été, depuis leurs débuts entre EW et EHG, puis dans leur mue à partir de Corrado Zeller - aussi impossible que de comprendre où ils veulent en venir, ou plutôt tout simplement, me concernant, de quoi ils parlent dans leur inspiration actuelle. Respect.


Witchthroat Serpent : "Electric Wizard ? Bien sûr ! Pas vous ?" Voilà ce qui résumerait assez bien le doom de Witchthroat Serpent... mais cela ouvrirait la possibilité à des ambiguïtés qu'il serait criminel de laisser vivre. Explicitons donc lourdement : oui, Witchthroat Serpent a écouté le Wizard, oui sa musique leur a probablement donné des idées ; et ils les mettent en pratique, manifestant clairement apparaître, par le fait, que ces idées consistent à n'en faire, de ces mêmes ingrédients, mais alors radicalement PAS la même chose. Du tout. L'affaire de Witchthroat Serpent n'est pas de mater des films de boule satanistes écroulé dans son canapé avec Bobonne ou les copains, mais de se livrer aux rituels et à la magie.
J'ai dit depuis le début qu'on entendait chez le groupe les pas qui les amenaient depuis la forêt de Darvulia : cela se confirme donc en concert, où leur doom ressemble à du Darvulia transposé dans la langue d'un groupe... étrange, et cagneux à définir, à la musique de qui, ainsi exécutée, on a l'envie d’accoler les mots "jazz" et "sixties". Car mis à part deux derniers morceaux carrés et efficaces où l'on retrouve le souvenir qu'on a de Sang-Dragon, à savoir celui d'une sensibilité pop et chantable à la Electric Wizard... en plus raffiné/sophistiqué/polyneuronal - on n'aura rien reconnu de tout le concert, ni éprouvé un autre sentiment que celui d'être égaré, comme dans ladite forêt, entre ce chant mélodique et pourtant mystérieux, hermétique, lunaire, et cette rythmique patibulaire (le son de basse, en particulier, faites excuse !) et qui pourtant laisse avec la sensation de toujours se retrouver en équilibre précaire sur un pied, paraissant se décaler en permanence, avec discrétion, distinction - et une intention occulte de tous les instants.
Une expérience dont on sort un peu rincé, un peu hébété, mais avant tout surnaturellement empli de lumière et de bonheur, ce ne sont pas les collègues qui me contrediront.

Hangman's Chair : musique d'attente pendant les derniers réglages son, entre Drive et Terminator, rampes de lights raccord avec ces deux mêmes références : les premiers signes envoyés correspondent à peu près à ce qu'on s'attend vaguement à trouver, sur la tournée Banlieue Triste, mais... si l'on ne sait exactement où, on sait qu'il y a un tournant, où on les attend, une angoisse au creux du ventre, car voilà un concert s'il en est dont on attend gros, très gros, et dont partant on redoute dans sa chair d'être éventuellement déçu.
Le défi qui se pose à Hangman's Chair, on le comprend aux premières secondes du concert - et l'on comprend, en à peu près autant de temps, qu'il va être balayé avec flegme, et pas mal de plomb aussi - c'est faire passer la rampe d'un rendu live notablement plus cru à des morceaux subtilement mais luxueusement arrangés ; pas de problème, malgré des arrangements vocaux et synthétiques (toute la fourrure qui fait du dernier album un lointain parent de Bloody Kisses) disparus, les chansons restent des putain de très solides roustes - faut dire, aussi, la setlist s'attirerait presque le reproche de la facilité, tellement elle paraît sans pitié : "Naïve", "Sleep Juice", "04/09/16" (soit déjà, en enlevant la polémique "Negative Male Child", très exactement les morceaux que la machiavélique machine promotionnelle MusicFearSatan m'avait envoyés pour m'aguicher : que du tube sans merci aucune, certifié or et plomb massif), "Can't Talk", "Dripping Low", "The Saddest Call", "Flashback", "Touch the Razor" (ça fait peur, hein ?), j'en oublie peut-être une, et un final en forme d'exécution comme sur le disque avec l'apocalyptique beatdown de "Full Ashtray" ; mais pourtant, on se dit qu'on aurait pu en composer presque n'importe quelle autre, de sélection, avec des titres tirés au hasard de leurs albums, que ça aurait peu ou prou la même gueule : celle d'une implacable succession de roustes. Le petit père Chanut assure discrètement le minimum "dégaine post-punk" syndical, dans la discrétion et l'élégance (et une placidité sous laquelle on devine le probable homologue dictatorial d'Adrien Lederer), et de l'autre côté le petit père Hanvic révèle des parentés physiques insoupçonnées : Scott Kelly et Kirk Windstein ; vous l'aurez deviné, il suffirait presque à lui seul à rappeler la composante thug et dure-à-cuire du groupe - mais la musique ne l'a pas oubliée pour autant, oh non ; Monsieur T., cela est encore plus difficile à ignorer que sur disque, a une frappe de mule d'une classe telle qu'on entend rarement sa pareille ; quant à Cubi, les fragilités et fêlures (cela ne veut pas dire "fausses notes", dites le vous bien) que révèle la nudité de sa voix hors studio ne le rendent pas moins admirable, au contraire.
Une seule vraie surprise, en fin de compte, dans ce concert : que si peu de gens dans le public aient la bouche ouverte pour entonner à gorge déployée avec tout ce que le groupe fait d'hymnique et de colossalement pop - même en yaourt : personnellement, ce n'est pas une habitude, mais ce soir-là c'était une évidence ; vous ne chantez pas, vous, à un concert de Depeche Mode ?

lundi 19 mars 2018

Korn : The Path of Totality

Avouez : vous avez cru que devant celui-là, j'allais flancher, que je le contournerais jusqu'au bout, Celui qu'Il Ne Faut Pas Nommer, LE pas de trop dans la déchéance de l'ex-dieu du néo... Pleutres vous mêmes. Vous aviez oublié que je suis un vrai de vrai narvalo ? Pas moi.
Alors forcément, c'est beaucoup plus facile à dire vu d'ici, mais y avait-il après tout tant à redouter, à entendre The Path of Totality, lorsqu'on a déjà survécu à The Prodigy et s'en porte ma foi fort bien - et que pour le reste on écoute Depeche Mode depuis qu'on est en culottes courtes ? N'est-ce pas là ce qu'il y avait très précisément lieu d'escompter : du Depeche Mode remixé big beat ? Les riffs de synthés et les bruits d'enrobage que l'on entend ici, ne sont-ils pas de la simple langue Korn historique, traduite pour instruments électroniques, comme on s'en doutait ?
Ringard, The Path of Totality ne l'est pas ; catastrophique, ou honteux, absolument pas.  Réellement émouvant, non plus. Voilà tout. Je le disais dans le premier article de cette série : je n'ai pas d'historique adolescent avec Korn ; ces gars ne peuvent pas me bafouer, ou blasphémer le nom de ma jeunesse. Partant de là, j'ai la présomption de me croire à même de voir en eux ce que d'autres ne sont pas en mesure de voir. Comme dit précédemment, je préfère sous certains aspects Korn qui fait 'portnawak, que Korn qui fait du #classicKorn ; en l'occurrence, Korn s'essaie à la pop moderne ; après, il faut bien s'avouer une chose : le dubstep - tout comme The Prodigy d'ailleurs, qui sont peut-être un peu les ancêtres-coupables pour le dubstep, comme Korn l'est pour le néo - au bout de quelques minutes... ça fait un peu la tête comme un compteur ; déjà que le néo c'est pas Finlande, comme dirait l'autre (y a des "Let's go" et des "Shut the fuck up" chantés en capitales, je préfère prévenir, et en survêtement Adidas complet)... Ne fût-ce qu'une petite pause au milieu de l'album peut s'avérer profitable ; au moins la première fois. Le temps de s'accoutumer à ces textures, ces finitions, de moins y achopper, de se connecter à l'énergie des morceaux dessous cette peinture métallilaiteuse (pour le coup, on va plusieurs crans au-delà de Take a Look, dont on est un peu dans la version glaçage coco-galak) qui, justement, sont celle de la moindre réclame de déodorant pour aisselle mâle ou de tout aussi patatorine voiture germanico-savonnette qui fait vroum, ce qui peut paraître étonnant pour un groupe au tel chanteur, aux telles thématiques... jusqu'à ce qu'on entende Davis inviter tout le monde à sucer sa "motherfucking dick", sur un morceau aux allures de Limp Bizkit (quoique frôlant subrepticement le Faith No More de The Real Thing, qui après tout, si l'on se donne la peine de regarder au-delà du monument intouchable, se pose tout de même avec virulence dans le genre maxi-pavé de mauvais goût et de perturbateurs endocriniens) : on peut dire qu'ils ont été raccord, finalement.
Et pour le coup, le pari d'embrasser leur face r'n'b ultra-chimique est réussi ; c'est à dire aussi qu'ici, contrairement au trop pressant Serenity encore à venir, la chose se fait, non pas en guignant dans le même temps Follow the Leader et Issues, mais en allant à fond, bras ouverts et coeur en bandoulière vers Madonna, Britney et "Smooth Criminal", voire Boy George sur "Sanctuary" : des noms qui paraissent peut-être incongrus à qui range Korn avec Slipknot (et encore, quelle hypocrisie), pas à qui les voit aux côtés de Nine Inch Nails et Depeche Mode. Mais, sans taper une sempiternelle fois dans les estomacs intolérants à Illud Divinum Insanus ou Revelations of the Black Flame, ce qui est trop facile, on peut rétorquer simplement qu'aimer Korn et pas Depeche Mode... c'est un peu bizarre.
En cadeau de la maison, vous pouvez ajouter les moments (attention, faites sortir les goths respectables de la salle, certains propos peuvent heurter) où Jon a le grain du chanteur de Morthem Vlade Art (en même temps, la chanson porte bien son nom, "Way too Far" : à force d'aller creuser et s'inspirer chez les adorateurs de Bowie, on finit par aller bien plus loin que Manson), et le traditionnel mais toujours irrésistible morceau gorille et over the top, ici intitulé "Tension", dans la réussite duquel la brutalité des rythmiques dubstep joue notablement.
C'est en fin de compte le seul authentique défaut de l'album : le dubstep n'apporte à peu près rien dans Korn : les riffs en sont déjà ou presque depuis Follow the Leader, avec leur nature hautement rythmique et énergétique, et au niveau purement percussif, qui constitue pourtant le signe de vie le plus saillant de cette arnaque érigée en courant musical, la plupart des prestataires externes retenus ici (à part, donc, les trois qu'il aura donc fallu mettre à le besogne sur "Tension", pour arriver à peu près à un instru de Panacea sinon Current Value) n'ont rien  de décoiffant à proposer, rien où leur background techno n'apporte quoi que ce soit de plus frétillant et ébouriffant que le sens du groove crétin (donc déjà dubstep, répétons nous), largement assez inventif sans l'aide de personne, de ces chers vieux Korn.
En résumé, dans la catégorie qui est la sienne, malgré quelques très bons passages et en particulier sa conclusion, le disque ne connaît clairement pas l'extravagante réussite (déjà, rien que la pochette qui ne propose rien d'autre que les colorants alimentaires synthétiques comme programme, et ne fait rien avec...), de See You on the Other Side. Comme dit le proverbe, "avoir mauvais goût ça paye pas à tous les coups". Ou alors, c'est que tous les mauvais goûts ne sont pas égaux, et que choisir comme couleur sonore celle qui sert de goût du jour à toutes les pubs pour des senteurs pour nous les hommes et autres soins du corps turbopropulsés à glisse supérieurement lubrifiée, n'était pas la plus judicieuse façon de "tenter un truc" ; qui sait, hein ?

Attention, toutefois : mis à côté de The Serenity of Suffering, The Path of Totality est un album génial : prenez toutes précautions, et n'enchaînez surtout pas les deux. De même après un Take a Look in the Mirror, en regard duquel le disque a sensiblement plus de saveur. Soyez donc excessivement prudent, faute de quoi vous pourriez commettre l'irréparable.

Korn : Take a Look in the Mirror

Bonjour, entrez et mettez vous dans un coin, je suis à vous dans un moment, je finis mon inventaire... Où en étais-je, ah oui : Take a Look in the Mirror. Acheté ? Post-2005/2008, donc bien après ma brève première relation avec Korn (Issues, à sa sortie), lorsque je me suis mis des années après la guerre, comme je l'affectionne, à aller inspecter les bacs une fois que tout le monde est parti dégobiller sa crise de boulimie. De mémoire, sur un coup de foudre rapide en rapport avec un caractère too much et over the top assez prononcé, culminant bien entendu sur "Y'all Want a Single" ; la même phase où, pour la même euphorie de découvrir comment ce que je croyais un bête groupe de néo qui avait à son actif un album gothique, avait en fait eu sa période "faisons n'importe quoi", une découverte toujours dangereusement rafraîchissante - j'avais également fait l'acquisition dans la foulée d'Untitled, qui m'a quitté récemment. Pas des masses écouté depuis. Les dernières annotations remontent à quelques semaines de cela, lorsque dans une optique de dégraisser cette région de mes rayonnages je l'ai tiré de son hibernation et, écouté à volume tamisé, en ai été frappé par un coefficient de soyeuseté qu'il ne me souvenait pas, dans des refrains à l'élégance gahanesque non pareille.
Voilà : nous y sommes ; quid aujourd'hui de Take a Look in the Mirror, maintenant que je viens tout fraîchement de me tailler une vision panoptique et mutuellement psychanalytique de Korn ? Quid de sa vulgarité et mufflerie indubitable, qui constituait une grande part de son charme alors ? Que découvre-je ? Que j'avais la tête au fond de mon cul les deux fois - ou, au choix, que l'absence de recul sur l'ensemble d'une œuvre, pour la source de grande fraîcheur qu'elle peut constituer, en est aussi une de grande erreur. D'extravagance et de depechemodite, cet album n'en a guère, au regard d'autres Korn depuis découverts ou redécouverts. En revanche, si un disque d'eux est entaché d'une certaine fadeur, c'est bien lui ; fadeur qui n'a pas le bon/mauvais goût (rayez la mention utile) d'être écœurante, comme ailleurs, d'une promiscuité pressante de mièvrerie et de sentimentalisme... plutôt la fadeur teintée de la pire vulgarité qui soit : celle d'adultes qui jouent l'adolescence pour appâter l'adolescent, mais la bouche pincée et toujours dignes, incapables qu'ils sont devenus par la force des choses et de l'âge, d'aller nager dans l'obscène et nauséabonde vérité de l'adolescence ; dignes donc inoffensifs, dans le registre concerné : c'est même probablement cela qui fait que les parties les plus brutales du disque mettent systématiquement à côté, tapent dans le vide, voire dans le ridicule de grade Wesley Snipes (ce que j'avais pris, probablement, pour de la débonnaire extravagance : "Right Now", "Break Some Off","Play Me"... mon Dieu). C'est d'une désinvolture exécrable, et surtout ça manque de sebum, en bref. tenez : par endroits, on dirait du Rage biffé de toutes les parties engagées, diffusé en fond sonore dans une fête de trentenaires en appartement. C'est imparable et ç'aura été scientifiquement validé, puisque tout ceci a été consigné avant de découvrir que le morceau-fantôme - soit l'emplacement habituel pour les plus navrantes conneries, pour tout groupe de rock nineties qui se respecte - est ici une reprise du plus pompeusement imbécile et sentencieux morceau de Metallica. Je commente, ou c'est bon ?
Alors pour sûr, la voix de Davis est ici mieux que crémeuse, encore plus fine : laiteuse (ce que j'avais pris, probablement, pour de la distinction gahanesque : sur "Everything I've Known" on parle de splendeur) - pour sûr ça ne pèse pas sur l'estomac, pas plus que les ambiances ne s'immiscent trop dans votre intimité, Take a Look in the Mirror est un album qui fait le job pour lequel il est payé - d'ailleurs c'est tout à fait cela le nœud du problème, puisqu'après tout l'angle gustatif est bien plus pertinent concernant Korn, que toutes fastidieuses arguties et procès de type "retour aux sources n°19 : vrai ou chiqué ?" : Take a Look in the Mirror a le goût, conforme à sa jaquette, d'une tablette de chocolat noir... au lait, rigolez pas ça existe, au goût en tous les cas, j'avais acheté une fois (une erreur) du chocolat noir allégé et c'était exactement ce que ça suggérait : du chocolat noir blanchi, dilué  au lait écrémé.
Alors, c'est rafraîchissant à n'en pas douter, ça glisse sur la gorge sans souci aucun puisque le disque tient parfaitement sa place à la suite d'Issues et Untouchables, niveau registre de langage... en version diluée et creuse, c'est embarrassant sur une chose telle que "Counting" ; mais si vous permettez, je préfère soit carrément le chocolat au lait ultra-riche et profond d'Untouchables, soit le noir bien dru et boisé de Remember Who You Are.
Restera "Y'all want a single", riche de crétinerie franche et sans arrière-pensée ni combinaison de plongée. Fuuuuck daaat, fuck-dat !

samedi 17 mars 2018

Korn : Untouchables

Untouchables... L'album sur qui y a rien à dire ? Acheté je ne sais plus quand - sûrement pas avant 2007 - sans que je me rappelle comment il avait fini par me convaincre de lui donner une seconde chance - puisque passé pour totalement sans effet à sa découverte, quelques mois auparavant - puis revendu quelques années après sans avoir été beaucoup écouté, ni laisser le moindre souvenir, à part... de la lourdeur, de l'épaisseur, certes ; à l'image de sa teinte ; de l'empâtement, une sensation d'enlisement dans un pot d'onctueuse mais roborative pâte à tartiner industrielle de qualité supérieure.
Comme on dit, je respecte, hein ; mais n'est-ce pas que cela, du respect (le mot poli pour l'ennui, question sentiments), que suscite cet album ? Une étape sûrement nécessaire dans le parcours d'un groupe qui prend les choses à cœur, un moment où l'on sécurise des acquits qui le sont pour vous mais pas forcément pour vos interlocuteurs, où on les affirme et s'affirme, dans ses envies, la direction de l'évolution à laquelle on se sait promis - mais fondamentalement une chose sans véritable intérêt ou qualité intrinsèque, vue depuis ici, toutes ces années et surtout ces autres disques après. Un peu poussif, en somme, jeune et pourtant empâté ; Untouchables, c'est peu la version encore fraîche de The Serenity of Suffering : beaucoup de choses à affirmer, et pas beaucoup de légèreté pour le faire, ça pour sûr vous pouvez le dire, c'est là un Korn non pareillement lourd que nous avons.
Serais-je un rien méchant ? C'est que, lorsqu'ici ou là vous devez lire des choses telles que "de meilleures chansons pour Issues"... il y a de quoi se tordre, non ? Je veux bien reconnaître la parenté entre les deux, voire un bon paquet de jolies choses qui s'y passent, et aussi le fait que "Here to Stay" mise à part, dont on fait un peu beaucoup de foin pour beaucoup de vanité (non mais c'est sérieux ? limite je trouve cela encore une fois insultant pour eux, de l'apprécier trop : oh, Davis y couine comme il faut, pas d'erreur, qui plus est en annonce moqueuse de ces "Bring it down" éléphantesques qui suivent juste après, à vous donner envie de faire du air-patapouf dans le salon, et dont le seul contender connu figure sur Sever the Wicked Hand ; mais alors, ce riff de feignasse... n'importe lequel au hasard sur Remember Who You Are met mieux la raclée ; ah ça, pour être cartoonesque, il l'est), il se trouve ici peu de mauvais morceaux ; mais une chose est certaine, rien  qui arrive à la cheville de la démesure émotionnelle des chansons d'Issues.
D'ailleurs, au fait, "Here to Stay" résume bien le seul problème d'Untouchables, même si elle est aussi la chanson qui en souffre le plus : elle affiche d'emblée la direction du jour, qui est de ramener en terrain Korn à riffs bien golmons et adipeux à en rayer le tarmac, en terrain néo bien orthodoxe derrière les oreilles, la superbe ambiance vénéneuse atteinte avec Issues : quelle drôle d'idée, pas vrai ? D'un autre côté, peut-être est-ce là ce qui l'a sauvé d'en être un clone possiblement raté, et lui donne sa couleur particulière ? Si Korn n'est pas Dodheimsgard, du moins ont-ils le mérite de ne jamais proposer exactement le même disque, si on y regarde de plus près, et Untouchables témoigne-t-il après Issues de la même incapacité qu'après See You, à refaire strictement la même chose - même lorsqu'on peut leur en prêter l'intention.
Bien. Les choses étant rarement aussi simples, linéaires ou univoques avec Korn, l'album est tout de même émaillé, dessous cette méthodique entreprise de bétonnage, de timides (mais nombreuses) poussées de choses autres : le début de "Hating", une superbe imitation de Martin Gore sur "Hollow Life", les couplets très Hannah Barbera de "One More Time", une "Alone I Break" au refrain 24 carats s'insinuant entre A-Ha et Depeche Mode, la fin mégalo de "No One's There" (un assez bon cru dans leur tradition du "grand final d'un Walt Disney mis en son par Trent Reznor"), toutes les parties de "Embrace" qui paraissent prêtent à faire bouffer bandanas et chaussettes à Mike Muir et Evan Seinfeld ensemble, l'élastique en couenne de brontosaure qui sert de riff et de groove monstrueux à "Beat it Upright", le remix de "Here to Stay" bien entendu... Beaucoup de bonnes et très bonnes choses, oui, Korn s'affirme depuis "Dead Bodies Everywhere" (et ses refrains où l'on a peine à distinguer à quel moment la gratte radioactive devient le grommellement caoutchouteux du croquemitaine et inversement) comme un groupe qui ne gaspille pas trop les masses de pognon qui lui sont confiés pour produire ses disques ; mais pas des masses de très bons morceaux - allez, "Make Believe", tout de même, c'est quelque chose, ce mille-feuilles vocal... Mais il faut surtout attendre "Wake up Hate" pour qu'enfin la folie se libère, à un niveau de gorille rarement atteint, que le remix jungle de "Wreckage" peut se la coller derrière l'oreille - et notez bien qu'elle le fait sur le registre patibulaire, qui pourtant semblait embarrasser le disque jusque-là : comme quoi ce n'était pas impossible en soi, ni une question d'incompréhension entre votre serviteur et le Korn sauteur ; simplement un disque qui joue un peu trop à l'huile et l'eau, en secouant beaucoup pour qu'elles restent toujours à peu près mélanges : tu m'étonnes que ça colle la nausée, un brin.
On finit par s'y faire, toutefois ; et par le prendre avec plaisir comme ce qu'il est : l'album de trip-hop, patibulaire et maladif à la fois à en coller vaguement la gerbe, le plus couillu-cossu de l'univers - parce qu'il faut reconnaître et le répéter : niveau production en cuir pleine fleur, lorsqu'il s'y met, pardon ! Une sorte de cartoon g-funk sur-enfouraillé et hallucinogène où l'on nage, les yeux injectés de sang, dans un bain d'acide dilué d'un océan de sirop d'érable ; y croisant aussi bien Layne-Jerry Cantrell-Staley que Trent Reznor, Chino Moreno et Zack de la Rocha. Un peu comme Issues, tout compte fait, ce qu'ils feront plus tard de façon plus appuyée y est déjà, de sorte qu'on réalise au passage que Korn, c'est un peu le suprême de nineties : tout est dedans, on a simplement tendance à parfois l'oublier à cause de leurs dégaines de Sport-Etudes-Foncedé. Y compris, a fortiori, cette attitude globale fondamentalement plus détendue d'alors, et tellement moins cloisonnée et mortellement à cheval sur la crèd' qu'aujourd'hui - enfin, quoi : l'époque où fusion n'était ni un gros mot ni un voué à déchaîner sur lui des déluges de sarcasme 3.0, pour sa naïveté et sa fraîcheur mêmes, mais une inclination naturelle. Et là-dessus, ils tiennent le haut du panier, à l'égal des plus crédibles (car distanciés) Faith No More.
Cette chronique vous paraît emmêlée, et ne pas savoir ce qu'elle veut ? C'est normal : Korn non plus, et vous devez l'avoir compris à présent, je ne considère pas qu'il s'agît là d'un groupe simple sur lequel on puisse dire des choses simples. Limite si j'envie pas ceux qui ont un rapport simple - celui du vague mépris qui se doit à toutes choses regardant l'adolescence, la leur et en général - avec Korn et Untouchables en particulier... Limite.

vendredi 16 mars 2018

Korn : Issues

On n'échappe pas à son histoire après tout. Ce n'est pas là le premier Korn que j'aie entendu ; c'est, cependant, le premier que j'ai écouté vraiment, et aimé - dans un premier temps. La relation entre nous fut ensuite ce que sont les relations longues parce qu'elles ont compté un minimum, et il y eut des orages, comme disait l'autre, mais c'est pas qu'un peu tout dire de voir comment je passe mon temps à causer gras dès qu'il a le dos tourné, qu'il a oublié de m'appeler pendant un an ou deux ; et avec la paix qui vient des années, aujourd'hui je l'entends aux premières notes quand je le lance : ses mélodies et ses morceaux sont les plus ancrés de tous. Peu importe après ça que j'aie découvert qu'ils avaient fait plus goth comme album, sous divers angles et différentes acceptions du gothisme certifié : Issues est un putain de classique, peu importe dans quoi on le classifie quant aux détails triviaux. Le disque d'un Korn resplendissant, en plein épanouissement de ses guitares qui écorcent le bitume, de ses refrains assumant leur flamboyante ambiguïté sexuelle et leur non moins flamboyante souffrance, de ses envies de glam et de basket-ball en égales mesures. 
Issues EST Korn, c'est pas compliqué et ça ne se discute même pas : le plus korniquement kornien ; oh, pas comme le Korn du premier disque, qui est aussi indivisible de la définition du groupe que premier album peut l'être, lorsqu'il est réussi tout au moins - mais Issues est le premier Korn "heureux", au sens où Korn peut l'être : non plus dans la revendication, mais dans la fierté, d'être malheureux à perpétuité, de s'assumer tel qu'il se sait être ; serein, bien avant de le claironner des années plus tard, ce qui sent toujours le doute ; le passé, le présent et l'avenir de Korn, rayonnant de concert : noir et hanté comme les deux premiers, lourd et balaise comme du néo, dandy et pimp comme See You : à vous faire demander si la disco entière ne serait pas un édifice de r'n'b gothique. L'emploi de l'expression "en pleine possession de ses moyens" est également chaudement encouragé ; tous ses moyens, ni plus ni moins, sans excès démonstratif, sans tentation d'aller chercher ailleurs combler une absence, une carence : la paix avec soi. Décidément le jumeau de Remember Who You Are, l'amertume qu'on retrouvera boucanée dans ce dernier, rutilant pour lors de cette morgue ardente qui est l'apanage de la jeunesse.
Un exemple simple : l'instru' de "Make Me Bad", si c'est pas du Godflesh tombé de Songs of Love and Hate, à s'y méprendre... où il leur suffit comme une fleur de faire entrer Davis et le laisser faire son truc, pour que la chose se transfigure complètement, et devienne pur Korn grand cru : pas à la portée de n'importe qui - mais ils te refont quand même la même chose dans l'autre sens, des fois que t'aurais cligné des yeux au mauvais moment, t'aurais pas savouré la magie, avec "Let's Get this Party Started", comme qui rigole ; et c'est le même hold-up à l'insolence stellaire sur "Wake Up" avec le trip-hop qu'il met sur orbite avec un refrain mariant grunge et deathrock ; ou "Hey Daddy", la même chose le grunge en moins, et davantage de ce spooky-hop spécialité du groupe (une petite cousinade avec The Psycho Realm ?) dans la sauce trip-hop ; ou "Somebody Someone" et "No Way" qui transmutent les ambiances surnaturelles et oniriques de Life is Peachy en peplum goth, où l'on croit voir au détour d'un couloir de pyramide Layne Staley débarquant directement de "Dirt", le bouc tressé à la pharaon... Un carnaval.
Non, ce n'est même pas parce que je suis enfant de la new-wave et adolescent du grunge à la fois : c'est mathématiquement démontrable et imparable ; cherchez même pas. C'est pas Issues qu'il aurait dû s'appeler, mais Issuus : en latin, comme magnum opus.

Korn : The Paradigm Shift

Mais ?!? La discographie de Korn est-elle donc méthodiquement mal fléchée par les supposés autorisé ? Le voilà, l'album où Korn capitalise le fruit des expériences - See You et Totality - pour les mettre au profit d'un retour à ses fondamentaux. Il est vrai, à leur décharge - celle des experts - qu'il ressemble fort à première vue à ce pour quoi on veut le faire passer : un album vide, lisse, incognito - ce pour quoi il faut bien dire que sa pochette incompréhensible veut le faire passer, avec sa tentative de faire quelque chose, qui aboutit au même rien, à la même nature de pur emballage blister, que celle de l'album dubstep... mais pas son titre, d'un autre côté, quoique de façon plus velléitaire qu'autre chose.
Ou bien peut-être est-ce le résultat mathématique de l'équation lui-même qui manque un brin de relief : le Korn qui revient à ses modèles classiques - soit, donc, les morceaux période Follow-Issues-Untouchables, calmez-vous direct les fanatiques des deux premiers disques ; d'ailleurs, question retour aux sources, y a même le morceau à éviter absolument, comme sur Follow the Leader : il s'appelle "Never Never", considérez-vous comme prévenus - en intégrant les notes conservées des diverses formations électroïdes qu'il a suivi : cela ressemble à Manson+Paradise Lost+Apoptygma Berserk. Dit comme ça, on se doute que c'est particulièrement unfunky... Mais la différence avec l'album qui va suivre, au jeu des 7 différences, vous l'avez spottée ? Britney Spears, voilà le nom de la grande absente ici ; c'est ce qui fait que le disque est moins écœurant que The SoS... pour le meilleur et pour le pire : une absence de risque de vomissement, et une absence de risque d'excès de saveur, qui en fait un disque dont il est éprouvant, voire héroïque, voire surréel, d'arriver au bout, le néant du désespoir traduit cette fois en la substance d'un cauchemardesque puits sans fond aux parois faites de la savonnette la plus pure et nacrée.
Sans compter que par le fait, Korn se place sur un terrain beaucoup moins avantageux, en termes de techno-rock FM, que le r'n'b reznoresque qui avait éveillé leurs penchants à l'extravagance : l'industrial rock avec beaucoup de guillemets et sans la moindre goutte d'extravagance, celui qui donne envie pendant l'écoute de The Paradigm Shift de retenter Orgy, voir si après tout y avait pas des trucs un peu plus musqués que ça, ou encore tous les seconds couteaux éternels et les tenants indéboulonnables du gros metal plastifié comme The Clay People, Acumen Nation ou 16 Volt.
Et puis bon, au milieu de toute cette neutralité, de cette absence de vrai parti pris, de cette fadeur qui contamine même les quelques bonnes idées, surnage un véritable gros défaut : rayon refrain - ce qui revêt une grande importance chez Korn - on paraît avoir complètement oublié Depeche Mode, pour lui préférer son clone anti-transpiration, à savoir Paradise Lost. Erreur fatale.
Bref : s'il y a bien un album, et un seul, où Korn s'est perdu, pire qu'un trou noir : c'est lui.
Je l'ai écouté une fois, pour racheter vos pêchés, et j'ai l'impression d'être mort, cérébralement et esthétiquement, noyé dans le gel douche. Ne me remerciez pas.

jeudi 15 mars 2018

Korn : Untitled

Va donc comprendre Korn... Après avoir prouvé avec le scintillant See You on the Other Side qu'ils maîtrisaient leur part intime de Nine Inch Nails, au point de pouvoir non seulement la faire émerger au grand jour, mais même la faire fleurir, resplendir et s'enrichir de fragrances inconnues de l'original - ils enchaîneront sur un second disque de Nine Inch MansKorn, et trouveront moyen de le foirer - gentiment, hein, on ne parle pas de leur plus intolérable album, mais assurément d'une suite incompréhensible.
En vérité, Untitled n'en est qu'une n-ième confirmation, la logique n'est pas ce qui préside à la vie créative chez Korn ; les mauvais signes, en revanche, concordent : ces messieurs malgré les apparences sont relativement mieux logés dans un minimum de non-dit, et dès qu'ils surlignent trop ça part mal : cette pochette Frankenstein-Seven-Saw-Jean-Pierre-Jeunet-mécouilles (concernant une référence à Deadchovsky, j'ai un doute), ces morceaux intitulés "Starting Over" et "Evolution", cette fête foraine tout sauf suggérée dans l'introduction (première incartade avant la récidive aggravée sur la pochette de The Serenity of Suffering)... Ce sont peut-être des détails, mais comme la musique de Korn, il serait temps de l'admettre (ça mériterait un petit WAAAAAKE UUUUUUP des familles (vous l'avez ?) corné (vous l'avez ? keskispasse, je suis en feu ou quoi ?) par Davis pour la peine, tiens), est affaire de détails délicats, ceux-ci suffisent à gâcher un album qui dans le fond est effectivement une tentative de tir dans la même exacte lucarne que le précédents, avec peu ou prou les mêmes exacts moyens : des orchestrations soyeusement maladives, du Depeche Mode, du phrasé à la Shakira, des miaulements soul... Et, peut-être, l'erreur fatale, des emprunts cette fois plutôt à The Fragile qu'à The Spiral (et un peu Ultra aussi). The Fragile n'est jamais une bonne idée.
Alors Untitled est un de ces disques un peu tristement truffés de bonnes idées, voire traversés par quelques bons morceaux, tel "Innocent Bystander" qui est un très bon morceau de Nine Inch Crüe, axe Burn/The Perfect Drug, et paradoxalement semble, comme on dit en commentaire sportif, libérer le groupe, puisque presque tous les morceaux (à part un, plutôt digne d'Argyle Park) qui le suivent - hélas, cela fait un peu tard - sont tout aussi sympathiques et s'émancipent du choix d'inspiration qui pesait sur tout le début de l'album, s'égayant à la limite de l'indie-indus pop, en particulier un morceau bonus efféminé et mécanisé en égales parts : voilà, là on retrouve l'enfant virtuose de Nine Inch Nails et d'Outkast
Cela suffit-il à faire oublier deux bons tiers d'album tiédasses, miévrasses, et comportant entre autres un taux non négligeable de semi-ballade glamasse aussi assommante que du Manson original, sur "Kiss" en tête ? Soyons fin comme une harangue de Jon Davis : NON. C'est dommage, cela échaudera sans doute un groupe à qui était peut-être promise une très chouette trajectoire dans l'industrial r'n'b de sapeur mal dans sa peau.
Mais surtout, c'est fort triste pour "Sing Sorrow", ainsi esseulée en bonus d'une édition limitée.

Korn : The Serenity of Suffering

La tristesse... Cette pochette aurait dû augurer de tellement de choses bath... et bien sûr les voir se vérifier : pour la faire courte, le vieux Korn originel (le môme), l'un peu moins vieux mais institutionnel (le doudou) et la dernière période, celle des nouveaux départs (les couleurs ultra-chimiques de teufeur) ; le tout sous la bannière d'un titre qui sent l'enjeu bien compris et endossé : l'apaisement avec soi-même, ce soi soit-il pour toujours voué à la souffrance... On salivait (un peu) à l'idée de la forme audible que cela prendrait.
Le résultat, tristement, s'inscrit dans la catégorie des albums boursouflés de Korn, les culturistes fatigués et fatigants (Issues, Take a Look in the Mirror et... pas beaucoup d'autres, tout compte fait ; ah, si, Untouchables, que j'oublie toujours), les disques qui se donnent beaucoup de mal pour être du Korn sans le moindre doute possible, pour être Mal dans leur Peau et Dérangés, les albums dont les refrains filent une crise d'hyperglycémie à la première occurrence et les riffs des céphalées... Larmoyants autant que pressants autant que bœufs, mais on pourrait dire cela d'un certain nombre de leurs bons disques ; disons plutôt, pour être clair, qu'on pense ici à Paradise Lost ; ceux de la période où ils avaient beaucoup de pognon, mais peu de finesse.
Et l'on réalise que l'on avait compris tout de travers la pochette : pour le coup, elle voulait vraiment dire RETOUR AUX SOURCES de telle façon qu'on ne puisse pas passer à côté de l'info, même dans le noir, alors qu'aux sources tout se passait dans le noir (et que jamais on n'avait eu la grossièreté, tout Korn soit-on, d'illustrer carrément une fête foraine, soit dit juste en passant). Un vrai camion volé. Le titre en prend alors un nouveau relief embarrassant, plein de superbe et de putasserie étroitement ligotées ensemble, évocateur d'une gloire sur la dernière descente, type Liz Taylor, Bette Davis ou Gena Rowlands, picolant dans le but de trouver l'énergie - à défaut de la raison intérieure, dont elle est siphonnée de toute réserve - pour faire encore des scènes homériques, afin de ne pas perdre les dernières miettes d'attention qui lui sont encore accordées par les passants.
Alors, bon : comme toujours, il restera au moins un morceau colossalement too much et imparable du tonnerre, faites un lien logique entre les deux ou un paradoxe cela ne fait pas la moindre différence : "Black is the Soul" est son titre, et c'est le seul. Pour le reste, au rayon chimique, ce n'est pas à leur Reznor intérieur, mais à leur Britney intérieure qu'ils donnent voix, sur "Insane" en tête, tandis que sur "Rotting in Vain" l'on croirait presque distinguer la trace d'un autotune, avant que ce pêché véniel ne soit balayé par les abominables relents d'Apoptygma Berserk de l'arrangement du refrain ... Ainsi c'était cela qu'elles annonçaient, ces aguicheuses phosphorescences ? Je ne suis pas encore prêt pour The Serenity of Suffering ; peut-être à ma prochaine phase Korn, lorsque, dans quelques années, je trouverai la force de l'écouter une seconde fois en entier ; mais en l'état actuel des choses, il est juste un disque où les gros riffs ronflent à vide, un album qui rugit beaucoup, énormément même, quantitativement et qualitativement - mais qui reste grosso modo un croisement de Paradise Lost et Britney Spears - "Il love the way you hurt me", beugle-t-il, et l'on réalise que le crossover entre la Davis et la Spears est tout sauf contre-nature, thématiquement parlant... Très Paradise Lost, et très Britney ; ce qui fait une concentration en Depeche Mode un peu trop légère pour votre serviteur, qui risque de manger exclusivement du légume bio pendant quelques jours pour se remettre d'une pareille expérience.

Korn : III - Remember Who You Are

La tristesse... Le visuel, le titre : c'est transparent, on a bien compris quelle était l'intention.
Sauf qu'elle est vouée à l'échec, parce que Korn sont désormais adultes. Alors, la chose présente certes la surface du classic Korn - en peut-être encore plus purement, granuleusement rythmique que le golmon Follow the Leader, par endroits l'album sonne limite comme du Primus (version Max Cavalera, hein) - et Davis essaie de toutes ses forces de se - ou plutôt nous - rappeler d'où il vient et partant qui il est - une victime, donc, qui se sent la culpabilité d'une petite tapineuse pour toujours nubile, le rappel est clair ; sauf qu'il ne l'est plus, cela, car visiblement le pognon et la réussite au boulot guérissent pas mal de choses : ce n'est pas sale, ce qui l'est en revanche c'est de prétendre le contraire.
Korn sont adultes et ont du boulot, un très bon : ils feraient mieux de l'assumer, et de tenter autre chose, comme sur See You on the Other Side, que de tenter de jouer à nouveau cet élasto-metal qui n'est plus dans leurs cordes, ni les ressorts qui les meuvent ; et d'ainsi essayer de le tourner avec de vrais acteurs, cossu comme du Metallica. Rien n'interdit de conserver au fond de soi une part d'adolescence ; croire pouvoir jamais être de nouveau l'adolescent qu'on fut, en revanche... Avec ce genre de conneries, je vais finir par avoir envie d'écouter The Path of Totality, et pourtant dieu sait s'il m'emplit d'effroi - la pochette, Skrillex... Mais Korn vaut tellement mieux lorsqu'il plonge dans les expériences incongrues de mauvais goût, que lorsqu'il se maquille façon Côte Ouest pour ressembler à Korn...
Ouais ; la tristesse. C'est ce qui s'éprouve devant cet album pour sa nature telle qu'évoquée ci-dessus. C'est ce qui se dégage, aussi, de cet album pour peu que l'on ait un peu - de vice ? d'empathie pour le groupe et sa discographie, chargée, tourmentée.
La tristesse d'une bande d'adultes paumés nulle part, d'une bande de sacs à viande dreadlockés quarantenaires qui tâtonnent un brin hagards à la recherche de la seule musique qu'ils sachent jouer avec leurs tripes, celle qui leur a donné à l'origine envie de jouer, et que la vie ne leur a pas laissé les conditions physiologiques pour jouer - les faisant du coup ressembler à une triste bande de gros adultes metal hardcore tricotant de leurs doigts épais le scooby-doo-funk-metal aux notes trop dégingandées et élastiques pour eux désormais (la faute sans doute à un nouveau batteur... dont le jeu bovin cristallise ce processus, et épaissit le sang noir d'humeurs Depeche Mode de plus en plus pénétrantes, parmi tous ces riffs ternes et roidis). La tristesse d'une bande d'adultes tentant de se rappeler qui ils sont, et pourquoi, alors qu'ils sont vieux, physiquement florissants comme des fruits mûrs et que tout leur réussit, ils sont toujours un peu mal dans leur peau partout. Remember Who You Are est pour sûr de la variété "Korn bouffi" mais, délibérément ou non peu importe, focalisé, resserré, dense, et non boursouflé par un quelconque foisonnement d'envies de se trouver de nouveaux défis ; il dégage, consciemment ou pas, cette amertume de l'âge avec lequel vient la certitude qu'on ne fera plus qu'accumuler, qu'épaissir, et que si l'on ne sera plus jamais l'adolescent gauche mais effervescent de possibles que l'on a été, en revanche l'on est condamné à être à perpétuité le triste type dont il était l'ébauche plus charmante que le résultat figé, avec tous ses culs-de-sac et ses sables mouvants.
Oui, Remember Who You Are est le Disintegration de Korn (d'ailleurs il est numéroté III, comme si lui aussi cherchait à se raccrocher à une trilogie qu'il fermerait ; et que celui qui se sentirait démangé par le sarcasme concernant la comparaison entre Korn et The Cure, qu'il aille donc faire un tour s'étrangler devant le "Holding all these Lies" de clôture, et on en reparle : on pourra par exemple discuter de ce que, si vous ne l'aviez jamais remarqué, Disintegration est l'album de Cure le plus violent avec Pornography) ; l'heure où l'on ne peut plus se soustraire aux comptes, où l'on n'a même plus besoin du miroir pour savoir celui que l'on est, où les regards dans le rétroviseur ne procurent plus la douceur du moindre réconfort, que l'amertume et le froid. Pour peu, bien sûr, que votre imaginaire soit de taille à concevoir un disque de Cure qui inclue Chaos A.D. et Sailing the Seas of Cheese dans un album de fusion (à la Korn : du funk de rémouleur) dépressif, saturnien, dont les grooves secs et crus te changent Godflesh en tapin métis exsangue sur Hollywood Boulevard. Le fond du trou au bout des artères bouchées, une impasse dans la chair beaucoup plus concrète que le k-hole de Life is Peachy. Ouvrez les yeux et les chakras : la mélancolie, elle entre discrètement mais comme chez elle dès l'introduction et se propage dans la patate même du premier morceau, et l'humeur noire est partout, ici, elle rend tous les riffs goudronneux ; croyez-vous donc qu'on sort Life is Peachy à quarante ans tassés, croyez-vous qu'on va encore à la fête foraine, ou zoner en ville avec les poteaux ? Et pourtant le gros clown malfaisant rôde toujours partout, à dodeliner sa lourde tête et cliqueter des vertèbres dans sa gigue ricanante, au milieu d'une version beaucoup plus sobre et dure d'Issues. Triste, terne et brutal (en proie à - en phase avec - une violence qui est celle de l'âge venant), cet album l'est en vérité ; adulte, et amer.
Qu'on accuse un débordement de trop de mon excessive capacité d'empathie avec les albums si l'on veut : c'est une réalité, écoutez la voix de celui qu'un ami appelle Jack Sparrow et Geena Davis, comme elle sinue entre chèvre malade et Dave Gahan dans tous ses états, écoutez sous les tombereaux de riffs granuleux et les rythmiques claquant le bitume, les divagations de guitares corrodées, celles qui viennent pisser le sang, et celles noyées dans le délavé, le saumâtre, le glauque au sens premier : une simple opération commerciale en direction des fans inconsolables de deux premiers disques (retour aux sources, un morceau comme "Move On" ? bon sang, il vous faut quoi, c'est marqué dessus ?), Remember Who You Are ? Faut-il être sacrément bigleux... Faut-il, aussi, voir le groupe comme un défouloir prêt-à-consommer - v'là les fans, t'en as des comme ça, t'as pas besoin d'ennemis... C'est une évidence objective : non seulement font-ils partie de ces grands groupes avec une trajectoire faite de relations compliquées avec la popularité, leur propre intériorité, et les interférences entre les deux - mais surtout, ce qui compte : ils sont beaux, adultes et démaquillés, Korn ; quant à l'enfance... elle ne sera jamais définitivement enterrée, en témoigne le refrain de "Let the Guilt Go" : qu'il est loin le playground, mais qu'on ne cessera jamais d'y rêver...


En tous les cas : vivement qu'elle se termine, cette phase "Je suis Korn" ; je ne vous cache pas que c'est épuisant.

mardi 13 mars 2018

Korn : See You on the Other Side

Un constat - pas vraiment douloureux non plus, mais tout de même légèrement étonnant - qui s'impose forcément à un moment ou un autre lorsqu'on se plonge dans la discographie de Korn, c'est qu'ils ont tout de même sorti un peu les meilleurs albums de Marylin Manson, et sûrement tous ceux qui sont le mieux épargnés par ce côté trop simpliste qu'ont les autres, ce côté un peu "il ne faut pas prendre les gens pour des cons, mais il ne faut pas oublier qu'ils le sont", qu'on finit par soupçonner chez un Brian Warner que l'on ne peut s'empêcher (à tort ?) de sentir plus intelligent que ses disques qui ne s'adressent jamais qu'à vos douze ans.
Korn aussi s'adressent à un public de douze ans d'âge, en vous, n'empêche que leurs albums bien souvent regorgent de chansons davantage à la hauteur de la délicatesse de manières que l'on est en droit d'attendre d'un groupe fortement imbibé de new-wave, fût-il un groupe de neo-wave.
Et pour achever les procédures de réhabilitation qui s'impose à l'écoute combinée du présent disque et de Take a Look at the Mirror : on tient souvent à tout prix à extraire les Deftones, justement, du neo, au motif qu'ils vaudraient tellement mieux, eux et eux seuls, que tout le reste de ce courant, au motif entre autres que Chino est tellement mieux qu'un rap-métalleux de base, lui le fan de Cure, de Duran Duran et de Sade ; ma foi, il serait temps de reconnaître que Korn ne se contentent probablement pas d'en écouter, du Depeche Mode, mais par surcroît en injectent-ils avec un goût remarquable dans au moins certains de leurs albums de rap-metal gotheux ; et pas du moins délicat, puisque c'est ici aux moments les plus intimes et aventureux de leur carrière, entre autres sur Exciter, que l'on songe - sur "Tearjerker", c'est presque trop... mais non, c'est tellement bien gaulé.
Une dernière ? Il serait temps également de cesser avec "Issues, Issues, Issues". Leur album le plus androgyne et les yeux les plus tartinés de khôl n'est pas Issues ; bon : présenté ainsi, c'est peut-être toujours l'un des deux premiers au choix ; mais si j'ajoute le plus Prince, ou Terence Trent d'Arby (cherchez pas : les dreadlocks probablement), c'est See You on the Other Side, ouais mon gars, qui décroche la prestigieuse timbale. Et au moins Korn, pour revenir au constant initial de ce billet, n'ont-ils pas le mauvais goût de nous assommer à nous tartiner du Bowie partout : c'est déjà assez ennuyeux tout seul, Bowie, alors quand c'est en plus la version avec l'accent américain qu'il faut se cogner... Oui, bon sang : on peut douter de son identité sexuelle sans être soumis à une quelconque obligation de David Bowie ; rien qu'au rayon chant, on aurait plutôt envie de comparer la prestation de Davis, dans cet exercice de style, à Brett Anderson plutôt qu'à la toujours supposée incontournable vieille mamie.
Bon, vous avez lu "Prince" et "Depeche Mode", vous avez compris : Korn a probablement tenté ici d'un peu plus appuyer sur le Nine Inch Nails qu'il y a toujours eu en lui. Heureusement, ils ont la bonne idée de ne pas aller là où il est très violemment déconseillé de copier Reznor : sur les parties vocales (quoique, la petite minauderie de chatoune sur "Throw me Away"...) et de guitares (quoique, "For No One"... on se croirait de retour sur la poudreuse de "Burn", dans Natural Born Killers, pas vrai ?). On retrouve plutôt, avec régal, des patterns de batterie qui semblent chipés aux meilleurs sournois moments de The Downward Spiral, et disons le tout net, le sens du rythme est une des choses les plus succulentes qu'il y a chez Nine Inch Nails, la chair de Trent Reznor mise à part... Ce que - vous me voyez venir ? - Brian Warner n'a pas su ou voulu prendre en compte, lui. C'est bien simple, à entendre comment ils entretissent des soies griffés 100% pur Reznor, et des 100% Gore, c'est à croire qu'ils réinventent en direct la définition de Nine Inch Nails, ces sales b-boys gothiques (bon, pour les triviaux : Atticus Ross a filé un coup de main, probablement un gros), sur le scintillant enchaînement "Love Song"/"Open Up", tout en y ajoutant au passage leurs propres petits détails typés fusion, limite Jamiroquai (certains souhaitent peut-être sortir vomir ?), ou du Mötley Crüe (... ils peuvent s'absenter) sur "Coming Undone"... Quant à "Seen it All", on commence avec Shakira pour finir avec das Ich : nuff respect, comme qu'ils disent là-bas. Le glam, le bubblegum et la batcave : rarement mélange aussi chimique aura-t-il aussi bien pris, et au diable la toxicité plus que probable pour l'organisme, Korn c'est aussi violemment addictif que le chocolat. D'ailleurs les cornemuses (avouez, vous y avez cru, que j'aurais le front de chroniquer toute la discographie sans parler d'elles une fois), elles n'ont jamais aussi bien sonné et à leur place, dans cet océan synthétique où règne un Trent Reznor en survêt' blanc, blindé de MD jusqu'aux pupilles pareilles à celles du lapin de la pochette.
Après, on parle toujours d'un album qui se range dans la catégorie des Korn boursouflés, dont l'ingestion sans même parler de la digestion n'ont rien d'évident, et qui pèsent sur l'estomac et la glotte dès la moitié du disque, les jours de petite forme (pour vous) ; tout est dit de toutes manières dès la pochette : vous avez vu le nombre de couleurs différentes ? Et puis il s'agit, plus globalement, d'un album de Korn, donc les fautes de goût se bousculent gentiment - dès le grognon pré-refrain d'une "Politics", qui pourtant démarrait pleine de promesses et de bonnes idées (et du reste n'en manque pas après)... N'empêche qu'un certain nombre de vérités devaient être dites un jour. Et en ce qui concerne votre serviteur, l'album ne va plus beaucoup tarder à se ranger parmi ses préférés des "Boys de Bakersfield".
Ouais, See You on the Other Side c'est l'album d'Outkast de Korn. Pure soie, frère.

Ende : Goétie Funeste

Cela se confirme : Ende me fait penser à Gorgoroth. Ce qui se confirme aussi, c'est qu'Ende a de la fichue noblesse dans les veines ; une noblesse qui le porte aux élans et sentiments épiques, une noblesse profondément enracinée dans le terroir, les campagnes, les forêts, une noblesse qui vous contamine presque à votre corps défendant : une fois de plus, j'y suis allé un peu à reculons, vers cet album, nourrissant certes une profonde estime pour le projet mais doutant de mon humeur actuellement adéquate pour supporter avec tout l'enthousiasme souhaitable un nouvel album très probablement de qualité mais aux flambées de mélodies hivernales supposées par avance un peu trop fougueuses pour ma tolérance actuelle au black...
Bernique. En deux minutes, que j'ai été retourné, emballé, pesé, mis sur orbite. Ende est toujours le plus fort pour vous dévorer tout entier de l'envie de courir à travers la campagne enneigée, vociférer votre dévotion à la nature et votre résolution de vivre pour toujours loin des hommes. Toujours le seul frère, davantage que de Gorgoroth peut-être, des très honorables Trelldom, dont ils livrent une forme moins montagnarde et à la froidure moins extrême - plus française tout simplement, latitudinalement parlant - de l'âpreté et de la rude honnêteté ; de la médiévale rigueur, dénuée de toute futile et stérile cruauté, tenant presque d'une certaine forme sévère de bonté - qui est celle tout simplement de ce cher Kristian Espedal.
Ende avec cette Goétie Funeste semble atteindre à une sorte de pureté qui, choix ou pas, lui échappait d'un rien sur les deux albums précédents ; une pureté et limpidité instinctives de l'attaque des guitares qui, pour ne pas citer toujours l'évidence Transilvanian Hunger, opère la jonction avec la rusticité d'un The God's Rejects, qui avait toujours eu ma préférence, mais dans lequel ne s'entendaient pas cette ferveur naturiste et cette lumière religieuse - cette grâce pour appeler les choses par leur nom ; ou mieux encore : il montre qu'elle était en germe, congestionnée par la crasse et la colère, déjà dans cette splendide cassette, il l'époussète, lui rend honneur, et la fait resplendir, elle qui était là, s'avère-t-il, depuis le début, comme un joyau de nuit et de ferveur ; accomplissant le tour de force de conjuguer la hargne canine et enragée de la cassette, à la dite dignité ancienne, compassée, surannée, d'une élégance taciturne renversante, pour laquelle existent peu d'équivalents - Nocternity ?
Du reste cela revient au même : dès The God's Rejects on pensait à Darkthrone, et entendait un groupe qui sur ses propres sentiers parvenait à suivre le même type d'instinct, animal et simple, qui en ce qui me concerne est la condition impérative pour que je tolère la fibre épique dans le black, laquelle autrement s'avère souvent tellement ridicule - alors que, dépouillée ainsi de toute fanfreluche et déguisement, et se montre dans toute sa nudité et sa vérité de pulsion, elle est d'une beauté... pure. D'autant que cette pureté d'émotion elle-même, Goétie Funeste ne la surjoue pas, ne la souligne pas, se contente avec une naturelle réserve toute française de la mettre en gestes, précis, dignes, comme un rituel ou un kata. Aussi imparable et impitoyable, qu'indubitablement humain, sans le moindre faux-semblant ; ce qui rapproche le disque - excusez par avance des références imposantes (de grandes références mais, que cela soit dit clairement si ce ne l'était pas déjà, la grandeur caractérise Goétie Funeste, en toute simplicité), même si cela commence à faire beaucoup de noms norvégiens (du coup, y avait aussi "Enslaved très épuré", je vous le mets quand même ?) pour parler d'un disque qui fait tout sauf soupirer après une nationalité qui n'est pas la sienne - de deux autres exemples typiques et mythiques de cette sensation d'être le loup en chasse sur la lande : Monumental Possession et Deep Drone Master ; on retrouve ici le même sentiment d'être environné, comme d'un manteau de brume, par une exaltante menace dont on est à la fois proie et partie, ainsi qu'on l'est d'un tout : la terre souple sous vos pieds nus, le grouillement de la vie se terrant au-dessous, la lueur des étoiles froides au-dessus, le vent dans vos os, le sang qui rugit dans vos veines...

lundi 12 mars 2018

Eagle Twin : The Feather Tipped the Serpent's Scale

Aaah... Là en effet l'on commence à parler. Là Eagle Twin commence de parvenir à tirer parti de son héritage des Melvins, à tirer la sauvagerie propre à ces derniers vers quelque chose qui est davantage propre à Eagle Twin - et qui tient, donc, de Scott Kelly, de Richie McCaw et de quelque bonze à la provenance mal identifiée mais très probablement omnivore, tel le grizzli dont il semble avoir le chant polyphonique.
Là on pense à la collision de Earth et Om avec Keelhaul et Coalesce, et pour ce que ces derniers peuvent avoir de moins matheux, Dieu soit loué. Là on entend la première fervente et amoureuse prière du matin, adressée à son couteau à dépecer, agenouillé à côté du feu de camp. Là on entend le disque de gros barbus cannibales que l'on attendait depuis le début d'Eagle Twin, et que peut-être on a un peu dépassé avec la mystique lumière qui caresse The Thundering Heard. Du Melvins des bois. La rugosité d'un album de Conan, la verdure des conifères en sus.
The Feather Tipped the Serpent's Scale est probablement l'album le plus ouvertement evil et carnassier d'Eagle Twin, le plus marlou, celui qui fait entendre la cruauté de Celtic Frost sous la surface minérale de Swans. Un peu comme regarder une colline, et s'apercevoir qu'il y a les traits farouches d'un album de High on Fire sculptés à même sa rocaille, ses éboulis, ses crevasses, ses souches cornues. Qui vous sourit.

Korn : Follow the Leader

Au plan pénal, il ne subsiste pas le moindre raisonnable doute : Follow the Leader est le véritable acte de naissance de La Bête Immonde, le Néo, avec ses riffs à stick large et son rap-metal pour pois sauteurs en pantalons sacs-à-patates. Tout ce qui était difformité inquiétante chez Korn devient systématiquement gimmick et variété de burger à la carte dans tous les magasins Fnac du pays - mec va-z-y, imite encore un peu le clébard comme tu as fait sur "Twist", tsé, c'était trop chanmé, et toi dude tiens va-z-y, mets-en partout des petits couinements ambiance Cypress Hill ; hey va-z-y gros, enlève trois-quatre notes à ce riff, il est trop technique - Mais, euh, il en a que cinq ? - Vires-en quatre je te dis, et à tous les autres aussi pendant que t'y es, elles servent à rien et les kids les entendent pas de toutes manières, c'est prouvé. Niveau riffs, il faut admettre ce paradoxe spatio-temporel : Follow the Leader, c'est déjà du Skrillex. Tout sans exception y est simplifié - alors que rien n'était déjà bien compliqué, s'agissant de Korn... Et tout cela le plus naturellement du monde, comme si le ver était dans le fruit depuis le commencement, et que la monstruosité de Korn et Life is Peachy était la larve de cette monstruosité plus grande encore, que l'on regarderait ici s'extraire de sa chrysalide en frétillant des ses grosses pattes gourdes. Le léviathan, quoi. D'ailleurs y a pas de secret : ils ont invité leur foutu putain de tatoueur, à poser son flow dessus, kiltran : si ça n'est pas le signal du tous aux abris...
Follow the Leader est une version digest - mais pas forcément digeste - de Life is Peachy, une version pocket, livrée avec la paille pour la boire dans le tromé, parce que les kids ils aiment les pailles ; une version facile à écouter, la version qui a fini par se choper un boulot, alors elle fait soigneusement toujours les mêmes blagues et raconte les mêmes week-ends à la machine à café, pour gommer la peur chez les collègues, parce qu'elle essaie de le garder ce boulot - et quelque part vous me direz que cet album est cela même, au sens parfaitement littéral. Mais indépendamment de toutes sempiternelles considérations de vétéran sur le fait de survivre, vous savez le pire ? C'est que cet album n'est même pas si mauvais ; enfin, certains morceaux le sont vraiment, en particulier un. Certes ; mais (on ne compte pas "Got the Life", d'accord ? c'est pas de jeu, un carnage pareil) il y en a quelques uns de vraiment bons de bout en bout, et globalement un bon paquet de simplement gâchés par un art du refrain pop-wave-dépressif pas encore maîtrisé à tous les coups, en tous les cas souvent pas aussi gracieux qu'il sait pourtant l'être, probablement contaminé par l'humeur générale patibulaire qui a été décidée, étouffé, abalourdi par la décision collective de jouer les durs qui riffent tout un disque sur une corde (avouez que, pour un groupe fameux pour ses guitares qui en possèdent huit ou douze, je ne sais plus...) : si ce n'est pas flagrant sur "Pretty" ou "Seed", je ne sais pas ce qui l'est ; mais où néanmoins leur petite technique de l'ambiance rap-malsain à deux balles, si elle peut paraître une version largement dévoyée des immersions cauchemardesques des deux premiers albums, démontre un charme intact et certain.
Le disque est simpliste, aussi inquiétant que ce qu'il est à savoir du scooby-doo-funkmetal, aussi dur que du Godflesh remixé par trois juggaloos finis à la pisse d'âne - et à titre tout à fait personnel je trouve cela beaucoup plus attendrissant et digeste que les choses bouffies et écœurantes à venir, les disques de post-ado viré alcoolo, Britney Spears (Untouchables) en tête, et Liz Taylor (Issues) les mauvais jours.
Alors c'est certain, la question ne se pose même pas : Follow the Leader n'est PAS le même type d'album que Korn et Life is Peachy ; non moins, Korn est un groupe sur lequel il y a la masse de choses à dire, et Follow the Leader est encore un album où la singularité de son univers s'entend. Jetez donc, si cela vous chante, "Cameltosis" et son G-funk qui danse avec le Diable au clair de Lune (que voulez-vous dire exactement, par "ni Chino Moreno ni Kurupt n'ont participé à ce morceau", j'ai peur de comprendre ?), "Dead Bodies Everywhere" et son Biohazard qui vire batcave (celui-là c'est bien simple, dans ma tête il était sur "Issues"), "Justin" et sa chute hip-hop d'Antichrist Superstar, ou "My Gift to You" (pour une fois que le déjà traditionnel "morceau de psychopathe" de fin d'album est de bon goût), allez-y : peu me chaut, ça me va, je les garde bien au chaud. Et confidence pour confidence, mon compte de guitares gothiques, qui font de Korn un groupe de crypto-goth, je le trouve, moi, dans cet album, si bien cachées et fugitives soient-elles.
Bon : tout ceci ne vaut, bien sûr, qu'à la condition absolue, genre comme dans Gremlins, d'éviter "All in the Family". Vous ne devez l'écouter A AUCUN PRIX, vous m'entendez ?