dimanche 22 avril 2018

Ancient Lights : Ancient Lights

Cela s'entend dès le début de l'album, qui commence très manifestement, et sans avoir l'air de chercher à le cacher une seule seconde, comme un groupe de types distingués qui se mettent, avec un profond, honnête et sincère respect de la tradition, ainsi que patiemment l'on effectue le geste banal et magique d'allumer un feu, avec une cordelette et deux brindilles, à faire monter dans les règles de l'art un rituel psychédélique ; les portes de la perception, la réalité qui s'irise, devient huileuse, le corps astral qui s'élève dans la musique des sphères et au milieu des galaxies... tout ça.
L'on se dit qu'on est dans un bon jour, que l'indulgence et les a priori favorables sont sûrement bien alimentés par la connaissance qu'on a, de la présence ici d'un individu nommé Adam Richardson. Cela fait long feu, pourtant, et se confirme de morceau en morceau : ce qui caractérise la musique d'Ancient Lights semble bien être l'exquise distinction et bienveillance qu'ils mettent à la jouer, et à dispenser l'illumination psychédélique. Alors que tous les groupes presque sans exception qui jouent de ce genre de rock cosmique, décennie après décennie continuent à sonner comme s'ils étaient hirsutes et sales comme une bande de motards babas tout juste débarqués des années 60, avec la subtilité qui va avec, Ancient Lights eux dégagent l'impression de types, certes barbus et chevelus assurément, mais d'un raffinement absolument soyeux ; et doucement mais fermement décidés à ne pas dissimuler, malgré leur pudeur naturelle, la finesse et la distinction dont est capable cette musique-là. C'est vrai, quoi : en a-t-on assez soupé, des poils de barbes partout et des pétarades de motocyclettes, avec les odeurs attenantes qui se mêlent à celle du mauvais chichon, partout, tout le temps ? Faites chier, avec Hawkwind (une des plus grandes escroqueries avec Black Sabbath, si vous m'en croyez)...
Je n'ai rien contre cette rustrerie débraillée - lorsque par exemple elle est porté au degré d'incandescence qui dénote le sublime, tel que sur un certain The Conjuring, pour citer le plus étincelant qui vienne immédiatement à l'esprit - mais on a rarement l'occasion de contempler rituel aussi majestueusement exécuté, avec une délicatesse de manières et de matières autant à la hauteur des profondeurs - ou altitudes - qui sont visées. Imaginez donc U.S. Christmas, un peu, mais qui seraient en même temps Oxbow ; en frac, la crinière de même que la barbe tressée et lustrée, à la barre d'une caravelle aux lignes des plus élégantes, pour monter à l'assaut des étoiles mauves, sous une lumière pailletée d'or chaud ; ladite barre a plutôt la semblance d'une harpe, et tout le bois du vaisseau semble pulser doucement de sa propre douce et odorante aura ; et sur le long pont, on danse aux sons d'accords qui semblent ceux de Bong, mais ré-arrangés pour accompagner une souple et calme valse. On n'imagine pas les gens qui jouent cette musique-là faire autre chose que caresser leurs guitares, et c'est cette caresse qu'elles vous répercutent au cœur de la conscience.
Ancient Lights pour sûr ; ces aurores-là, où ils vous baignent avec bonté, vous ont de ces airs de vous parvenir depuis une Antiquité aussi dorée que reculée, pour porter ainsi partout la marque d'une noblesse et d'une science dont le secret s'est perdu corps et biens... S'effondrer l'esprit, d'accord, mais dans la soie, si vous le permettez ; et d'ailleurs, puisqu'on y est, niveau vocal c'est de la soie aussi, du religieux pur jus, façon Bong comme on le disait plus haut, mais alors d'un flexible raffinement comme on n'avait pas idée qu'en fût capable... Adam Richardson, qui n'est pas davantage venu pour trier des lentilles, qu'il ne l'est pour simplement instaurer un climat préalable d'indulgence ou de népotisme : non, découvrir la prestance dont fait montre cette voix - que du reste on révérait déjà dans ses hirsutes égarements éthyliques chez Ramesses - une fois lavée, rasée de frais et vêtue de lumière argentée pour conduire la messe, est un ébahissement feutré - puisque, là encore, tout n'est fait qu'avec les plus exquises manières réservées, effacées, qui sont celles des hôtes authentiquement délicieux. Si en matière de psychédélisme il est avant toute chose question de sensations - et tel est le cas - alors chez Ancient Lights on vous fait retourner à l'état de feu primordial, tout en vous baignant, c'est le cas de le dire, dans le sentiment d'être une eau de roche que savamment l'on fait couler d'aiguières au long col en vasques d'argents où vous changer en miroir ; ou en lac de mercure. Le soin et le luxe apportés ici au tissu même du son affilient davantage le groupe à l'ambient qu'au rock.
Allez, comme on dit : asseyez-vous, c'est du cuir. Rarement se sera-t-on de la sorte senti accueilli comme chez soi dans un palais oriental, en pénétrant dans ce qui reste, après tout, un disque de la race de ceux qui vous dévorent des tunnels dans la conscience pour vous y faire descendre en chute libre vers les abysses du cosmos.

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