mardi 24 avril 2018

Godflesh : Post Self

Je vais encore un peu raconter ma vie, ce que je ne fais, contrairement aux apparences, que dans la mesure où cela raconte également quelque chose du disque - mais une chose est presque sûre : je ne ferai pas de révisionnisme, en prenant tout soudain conscience que Post Self est encore d'un degré de plus lié à Selfless, en ce qu'il est le disque que j'attendais après Selfless (si ça ne vous dérange pas, on passe la partie calembour sur post-), qui avait marqué ma rencontre avec Godlfesh, d'autant plus suivi qu'il avait été dans la découverte par Slavestate et son au-delà du légendaire "Pefect Skin Dub" (ô combien d'écoutes béates et incrédules, englué dans une extatique torpeur cannabinique...).
Soit un disque de presque pure techno indus. Franchement, ce machin qui combine Andy Stott à Swans et Converter, mon Juju je l'en devinais capable dès 1994, c'est bien pour ça que j'ai forcément été déçu par le pourtant excellent Songs of Love and Hate, et frustré par le timide, un peu trop littéral, voire plat Us and Them : passer à cette nouvelle matière mutante, l'homme que l'on embauche pour ses fameux "biomecanical mixes" aurait dû se le permettre depuis longtemps ; la phase évolutive suivante la plus logique et, ahem, naturelle pour Godflesh, l'état mystique où l'être devient à la fois minéral, mécanique, gazeux et organique. Post Self tue et pourtant - j'allais dire : aucun morceau dessus ne tue... Tout doux, coco, ne disons pas non plus n'importe quoi : ils tuent à peu près tous, passés les trois premiers, et leur forme d'échauffement (écoutez donc comme le premier morceau balance, comme pour préparer une course d'élan, entre riff terre-à-terreux de groupe tout droit émergeant de l'album précédent, et décollages techno aussi irrépressibles qu'irrésistibles) dans son ancienne enveloppe corporelle ; mais pourtant ils s'enchaînent sans qu'on s'en aperçoive, sans saillie ou aspérité émotionnelle, affranchis du format individué des chansons, affranchis de l'impératif d'avoir de ces dernières la dynamique, la stabilité de forme, de plasticité, la syntaxe ; de façon homogène, et de façon parfaitement raccord avec la perte d'identité, de frontières, de limites entre les règnes et les états moléculaires, qui est le programme terrifiant et merveilleux de cet album qui est tout égarement ; des mouvements, des variations dans l'onde, le flot, d'un océan de l'être. Une chose qui transcende un peu tout, en particulier ce qui déjà constitue l'étoffe de mes rêves humides : Cold Meat, Mille Plateaux, Position Chrome,  Ant-Zen et Wordsound et Reload Ambient, et voyage à travers mercure, basalte, foie, azote liquide, éther ; comme ce texte présent, après tout, abolissant les compartiments et parois du temps et ses supposés sens de circulation uniques, instaurant un océan, amniotique et frigorifique, de dialogue entre les états de la vie, entre le désiré et le parfait-mort...
Certainement plus death industrial que metal-indus, mais non moins certainement le death industrial des rêves - probablement devrait-on dire des cauchemars, vu la teneur des rêves, mais non : la douceur enfantine de JKB est tellement présente, prégnante, même dans les moments les plus saturés par la terreur, qu'on ne peut s'empêcher de constater qu'on tient là le meilleur et seul exemple d'industriel doux et gorgé d'émotions (en cela, le disque va encore un peu plus loin que ne s'y étaient déjà aventuré Heartache de Jesu, et ses compléments parus sur sa réédition Hydrahead), tenant comme il le fait autant de la sourde infiltration d'une cellule mentale par un gaz aussi glacial que chimiquement létal, que du sommeil du foetus - ce en quoi Post Self est le nouveau rejeton d'une fratrie qui comporte certes, donc, Slavestate et Selfless, mais encore Ghosts, de Techno Animal. Comme lui il est un disque de techno ambient, donc par définition non cloisonné entre nocivité et contemplation, entre pulsation et stase... entre Faith et The Legend of Deformation : libre comme l'air.
Allez : on s'arrête là, ça va pas tarder à se répéter... jusqu'à la prochaine fois.
J'en reviendrai, une nouvelle fois, à cette fameuse phrase qu'avait eue un jour Mick Harris, toujours bon comme le bon pain, au sujet de son vieux copain, à savoir que Godflesh pouvait - et devait - être tellement plus, tellement plus grand... Comme qui dirait qu'enfin Justin étend ses ailes, ainsi que le titrait, y a un petit moment déjà, une chanson qui refermait, voyons, quel disque déjà ?
Comme quoi, Justin n'est après tout peut-être pas d'essence aussi divine qu'il semblerait (en vérité, on le savait très bien, c'est ce qui le fait tout son sel), puisqu'il lui aura fallu quelques années encore, après Selfless, pour en être capable, et qu'en profitent pour prendre réalité un certain nombre de choses dont il avait la prescience ; mais comme il est quand même d'essence pas mal balaise, il a fini par l'accomplir, ce dont je lui sentais la vibrante capacité : il m'arrive çà ou là d'avoir quelques intuitions pas trop nigaudes, semblerait-il ; l'empathie, probablement.

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