lundi 30 avril 2018

Godflesh : A World Lit Only by Fire

Or donc, pour son retour parmi les vivants et le monde des hommes, Godflesh nous offrit en l'an de grâce 2014 son album le plus cyborg, le plus inhumain, le plus Terminator. En vérité je vous le dis, en 2014 Justin Kabé pour la première fois renonça à son humanité, cette chose qui faisait avec Killing Joke et le hip-hop partie des composantes majeures de sa musique dans Godflesh  ; Justin se mettait au ton militaire et aux chaussettes à clous.
Bon ; s'il n'y avait que cela, ce choix aussi étrange que tardif - et temporaire - on aurait tôt fait d'en revenir à la première impression générale de fatigue arthritique laissée par l'album, et de le mettre de côté ; mais il y a un peu davantage. Oh, pas beaucoup : seulement sur la "Forgive our Fathers" de conclusion cela devient-il autre que subliminal et demi-rêvé ; mais l'album est sinistre, voilà l'affaire ; sinistre comme rarement, à part Selfless qui l'était un peu moins car plus finement, ambigüment, humainement. Selfless était autant voire plus metal et pourtant il était plus ambigü, Pure était aussi voire plus austère et pourtant il groovait ; non, niveau groove, ici, on oscille entre Clint Eastwood (dans sa condition actuelle) qui fait du air-Helmet dans son salon sur la sono du home-cinema, hip-hop de T-800, et non-groove thermonucléaire. Limite on croirait toucher ce qu'on aimerait entendre chaque fois qu'on donne une chance à l'un des deux premiers Fear Factory (et qu'on est donc, systématiquement, désastreusement désappointé) ; ou alors une version très funèbre de Fear Emptiness Despair
Sinistre. L'humanité ici est terrée sous les décombres où patrouillent les escouades de Skynet, si vous voulez. Sinistre : c'est tout ce que, sans doute, peut vaguement espérer dégager, rayon émotion, un disque aussi bidasse et rigide - ah pour ça, on en mange ici, des aboiement de caporal-chef - mais peut-être, après tout, est-ce bien ce qu'il souhaite dégager - se dit-on tout à coup, à écouter plus attentivement l'une des pires chansons du disque, à première vue, niveau tue-l'amour : "Towers of Emptiness" ? Et la voix de Broadrick, aussi, que depuis le début l'on trouvait fatiguée, encombrée, poussive : n'est-elle pas tout de même un peu trop différente de celle qu'il prend d'habitude, pour n'être que cela - la voix d'un mec un peu trop vieux pour ces conneries ? N'y a-t-il pas quelque chose à entendre, dans ces hurlements congestionnés (qui du reste se partagent le disque avec beaucoup de voix d'une blancheur insondable de détresse détachée) ?
Je n'espère convaincre personne de partager mon revirement et de changer pour si peu - une construction mentale, probablement pour partie, et pas mal d'empathie maladive avec Broadrick - ce qu'il éprouve à écouter l'album, parce que ce dernier reste une sacrée paire de manches de foutu truc pas drôle et pas très sensuel à s'écouter - mais il a quelque chose de saisissant, dans sa nature pas commode en soi, certes, mais aussi dans ce dont elle est le nom, qui gronde sourdement par dessous. Il est sinistre d'entendre Justin K. Broadrick mettre de côté son humanité, sa fragilité, et se vouer presque exclusivement à des solutions militaristes, il est sinistre d'entendre Godflesh si peu groover et marcher ainsi au pas de l'oie (quoique, peut-être, cela n'a-t-il pas tant choqué que ça ceux qui voient simplement dans le groupe, j'imagine qu'il en existe, un genre de modèle très performant et inoxydable d'indusmetal mécanique sans pitié et bien guerrier) : certes, ne nous voilons pas la face, il y a de cela ; mais pas uniquement. Parce que justement Justin est Justin : même dans ce choix-là, dans ce qu'il a en interview qualifié de "disque à sens unique", il lui est physiquement impossible  de ne pas, en fin de compte, laisser sourdre une aura.
Une aura... sinistre ; je sais pas vous le dire autrement - et ça tombe bien : "à sens unique", il a dit ; le disque est un monochrome ; ce qui ne signifie pas qu'il n'est pas fascinant, et peu à peu de plus en plus magnétique ; il tient, tiens donc ! de Selfless et de Pure, justement, de ce que Godflesh recèle de plus austère et metal (on pense d'ailleurs, plutôt qu'aux chansons hors normes tels que "Xnoybis", "Empyreal" et ainsi de suite, aux choses métalliques limite ingrates telles que "Body Dome Light" et autres "Toll" ou "Heartless"). D'ailleurs, tant qu'à donner dans ce type de considérations pointilleuses, autant être précis : A World est une rigidification, une cybernétisation, une frigorification par Selfless de... Hymns, avouez que c'est plutôt cohérent, c'était l'album de départ en vacances de Godflesh. "L'album rock de Godflesh ?", demandez vous éberlués ? "En personne", vous répartis-je non moins pantois. Voilà, peut-être aussi, ce qui coinçait et paraissait si awkward depuis le début : A World est une collision de ce que Godflesh a de plus mécanique et de plus basiquement organique, animal. Et quelque part, sous son apparente raideur - n'est-ce pas, après tout, qu'on avait oublié, ou jamais soupçonné, à quel point de raideur, de rigidité, de barre-à-minerie Godflesh pouvait s'élever ? - il est peut-être une des choses, si vous me passez l'expression, les plus merciless que Godflesh ait sorties.
Lassitude lessivée d'espoir, semi-habitée seulement, à regrets, d'un organisme réveillé à la vie par l'artifice impitoyable de la mécanique et la pneumatique, pour découvrir que l'existence dans cette nouvelle ère qu'il lui faut endurer est toujours plus mécanique, automatique, totalitaire et subhumaine : on finit par s'y faire, à ce disque, et à ce qui est plutôt de l'ordre d'un rythme biologique que d'un groove - par s'aligner sur ses fréquences, par se mettre en phase empathique avec... C'est Justin, merde.
On finira même par entendre ce qu'il a, le petit coquin, de pas si simple et mono-tâche que beaucoup de ses caractéristiques le prétendent - et ce que cet moment de renaissance, qu'il immortalise, annonce déjà, sur "Obeyed" pour prendre un exemple au hasard, de ce que sera ce nouveau Godflesh qui commence, les nouvelles strates polaires de l'atmosphère où Post Self le verra élire son nouveau biotope, ce que sera sa nouvelle nature post-humaine. Selfless, Hymns, A World Lit Only by Fire, Post Self : le terme dans le vent pour désigner ceci est "arc narratif".
Et si j'y repense, j'avais éprouvé peu ou prou les mêmes réticences et sentiment de raideur, et mis le même long temps à apprécier à sa juste valeur... Hymns. Aujourd'hui, il est bien au chaud parmi mes chouchous. "Lequel ?" D'après vous ?

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