jeudi 12 avril 2018

Korn : Untouchables

Les grands albums, vous en avez devant vous la preuve (juré craché c'est dans ce sens et pas dans l'autre que ça s'est passé) : on n'arriverait jamais à cesser d'en parler ; chaque fois qu'on les écoute, juste par plaisir - le même que celui de gratter une piqure de moustique.
Il y a Dirt, il y a The Downward Spiral ; et il y a celui qu'on prend toujours pour le triso de la famille, celui qui de toute évidence n'a ni l'hypersensibilité de ses aînés parce qu'il aime le skate, le basket-ball et les survêtements de très mauvais goût, ni leur mégalomanie obligatoire puisque pas leur virtuosité insolente, leur Nature Manifeste d'Artiste Torturé, de Source Intarissable (lui dont l'auteur a pourtant prouvé, avec ses deux premiers albums, qu'il présentait toutes les garanties de solvabilité dans le domaine du mal-à-la-vie aggravé et morbide ; mais à qui l'on n'a jamais pardonné d'avoir rêvé s'insérer socialement, et avoir droit après tout à Disneyland, dont on l'a privé bien tôt de l'innocence d'y croire)...
Ha, ha, ha.
Alors comme ça Untouchables, à sa sortie, c'était l'album oscarisable de Korn, précédé qu'il arrivait de trompettes l'annonçant comme tel sans méprise permise ? Possible ; et ? Je comprends, ceci dit, qu'on fasse la fine bouche : il mérite bien mieux qu'un Oscar ; alors comme ça Jon "H.I.V." Davis a pris des cours de chant, genre le freluquet il croit qu'il va vaguement ressembler à son idole, Saint Patton ? Il a bien fait : il fait mieux que pas mal de prestations de Patton. Untouchables, c'est Angel Dust mais avec un Patton qui n'aurait pas réussi à évacuer toute la part new-wave que, après tout, Faith No More possédait - avant son arrivée ? Voire ; Untouchables atomise tellement de choses réputées respectables au-dessus du commun : la très grosse majorité de l’œuvre de Marilyn Manson, certes, et plus généralement à peu près tout le rock industriel affilié NIN à part NIN (sérieusement, "Wake Up Hate" aurait catapulté Psalm 69 dans une autre dimension) ; mais encore met-il une sévère et sans appel branlée à un bonne tripotée de morceaux de Faith No More, désolé de devoir le dire. Faith No More avec Gary Oldman au chant, oui ; c'est The Real Thing et We Care a Lot qu'il vous faut dégainer si vous voulez être au même niveau de beaugosserie - autant pour ce qui concerne la musique que le chant. Il y a tout Natural Born Killers dans le gros bide d' Untouchables, à clapoter dans des acides gastriques redoutables puisque s'y peuvent déceler - sans trop d'efforts - une fantomatique base de Kiss Me Kiss Me Kiss Me et Disintegration - les deux plus mégalomanes, extravagantes et malades bouffissures de Robert Smith, dont Jon Davis du reste se montre ici au même niveau de babil permanent et butinant à tous les râteliers des orchidées de ses émotions, en une harmonie imitative sidérante de l'exaspération qu'elles lui (leur) provoquent ; pour les illettrés : il en fait des caisses sur le registre gothique morbide à fleurs qui sentent le pourri, sans compter que le drôle est présent pour l'occasion sous sa forme de mille-feuilles.
Pourtant Untouchables n'est aussi ouvertement ni goth ni godfleshlover qu'Issues - dont je ne dis pas qu'il est ostensible, attention : simplement un peu beaucoup... débridé, sur les deux terrains ? - non plus qu'il n'est ni vraiment nu-metal, ni totalement new-wave - nu-wave ? - beaucoup moins ouvertement et studieusement "indus" qu'un See You on the Other Side ou un Untitled : plutôt du Reznor joué par un groupe de... par Korn ; à son état le plus lisse et homogène, ainsi qu'on le dit des pâtes qui font les meilleurs gâteaux : un matériau sans aucun équivalent, substance alien issue des mutations d'une adolescence qui a bien dû tâcher à survivre, dans son ghetto social et mental, au diable les répugnances que les autres puissent éprouver devant l'aspect extérieur monstrueux ou les manières impossibles qu'on y a gagné...
Ou l'émerveillement : "Beat it Upright", le "Closer" de Korn ? "No One's There", du The Fragile qui aurait gardé la saleté, le suintement partout de fluides corporels, le désespoir chevillé à la chair et sa luxure acharnée, propres à The Downward Spiral - et les couronneraient d'un final pharaonique à la Walt Disney ? "One More Time", tube entêtant au stade clinique, couturé à partir de Britney Spears et Scooby-Doo... ou bien carrément fantasmagorie dandy-FM grade "Pyretta Blaze" - oui Monsieur, rien de moins ? d'ailleurs plus ça va, plus je pense à Type O Negative devant ce disque, et ce n'est pas uniquement à cause des relents de Paradise Lost qui flottent dessus, de façon du reste autrement brillante et subtile que sur le pataud The Serenity of Suffering,  quoique pas aussi subtile que le goudron brummy qui s'est vu savamment incorporé à son capiteux sabayon, autant qu'à ses enivrantes marbrures de sauce chocolat noir
Quant aux couplets de "I'm Hiding", on y nage en plein la moiteur névrotique de Seven, en mieux - vous me direz, Trent est dedans aussi : certes, mais alors on revient à mon propos initial, à savoir que les petits Korn d' Untouchables font des cousins avec qui il faut carrément compter, parce que des morceaux avec des ambiances pareilles, pardon ; et que, soyons très lourds et explicites et radoteurs, mais ils font tout ici (à la différence, encore une fois, d'un See You on the Other Side qui est un (très bon) disque de fusion joué par une statue de Trent en costume de Michael Jackson - et en chocolat blanc) sauf taper l'incruste dans le jardin de Reznor (même lorsque cela pourtant paraît le cas, à un degré obscène comme sur le, ahem, break de "Alone I break", entre deux flambées laiteuses de chair de poule néo-romantique), puisqu'ils amènent celui-ci bâillonné et ligoté chez eux, sur leur propre terrain de jeux, pervers bien évidemment, avec leurs propres lubies et manies de gosses, lesquels, chacun le sait, ne sont pas les derniers en matière de cruauté, entre deux reniflements de morve dégoûtants.
Je vous le dis, moi : Untouchables est la suite, l'aggravation de la mutation dont on voyait bourgeonner les premiers bubons sur Life is Peachy et Korn, et pour lesquels on avait cru à une brève rémission avec Follow the Leader ; ravivée, en dépit de tous les espoirs de guérison, par la réussite sociale et la maturité qui commence sournoisement à gagner du terrain, dopant les appétits et accentuant leurs difformités profondes, confirmant ce qu'on aurait préféré voir comme d'inévitables embardées psychiatrico-existentielles de la puberté (ou de l'acné).
On pourrait, sans doute, dire qu'ici une unique fois le néo aura possédé ses lettres de noblesse, mais s'agit-il seulement de cela ? Néo mon cul, oui, on parle de Korn et sans même émettre l'avis personnel qu'ils valent bien mieux que cela, objectivement, c'est ça la définition du néo ? Depeche Mode et Nine Inch Nails version fusion pansexuelle, avec Alice in Chains et Acid Bath qui matent dans un coin sombre - et de la fusion qui range au même tiroir de ses friandises hip-hop 2Pac et JKB ? Vous croyez vraiment que c'est pure provocation que de mettre Faith No More en balance ?
Et chaque fois davantage, j'en émerge de l'écoute avec la sensation d'avoir vu Cléopâtre en Air Jordan : oui, le film de Cecil B. De Mille. Alice in Chnails, G-funk avec un G comme tu sais quoi... Ce n'est pas l'envie qui manque, de faire pleuvoir sur lui telles de cotonneux pétales de roses les punchlines pour célébrer sa gloire... Mais il est bien assez glorieux tout seul, et puis même quant à clore ce propos sur un conclusion - si je voulais faire sentencieux, je proclamerais volontiers que dans la deuxième vie de Korn (la première, il était séquestré dans une cave : je vous cite pas les albums, vous voyez, c'est bon ?), celui-ci est le meilleur, à égalité avec Remember Who You Are, chacun à leur manière des suprêmes de Korn, l'un dans le maximalisme conquérant et la séduction gargantuesque, l'autre dans la nudité et la densité tournée vers l'intérieur... A quoi bon, alors qu'aussi bien on remettra le couvert dans six jours ou six mois ?
Et encore, niveau maladie... "Bottled up inside", si c'est pas un concentré de toute la souffrance du premier disque (réécoutez le, lui, après vous être convenablement imprégné d' Untouchables, vous verrez comment la beauté en ressort, sous ses ressemblances bien réelles avec le premier Acid Bath : celle de l'enfance ; maltraitée, mais de l'enfance ; pareil qu' Adrenaline, mais par des ados qui écoutent Black Sunday toute la sainte journée), transmuté (le titre est peut-être plus "à clef" qu'il n'y paraît, volontairement ou non) en quelque chose de, plus que vengeur, totalement vainqueur, émancipé, glorieux : que de chemin, depuis "Daddy"... Comme disait quelqu'un, le disque où Korn assument d'être devenus des grands et des Grands ; siksiksick et en même temps ravi par la lumière aveuglante de la grâce ("Hating"...), comme seuls... encore une fois : Trent Reznor, Robert Smith et Layne Staley ont su l'être. Patton ? Un jour, peut-être... s'il arrive à oublier d'être intelligent - une heure seulement ?
Si ça continue, de toutes les façons, je vais bientôt passer, fatalement, à l'étape où je tresse les lauriers et les épopées lyriques en alexandrins que méritent deux lignes vocales sur trois (Davis est en FEU), un riff sur deux (non mais, celui de "Blame" : vous êtes sérieux ??!), et chaque arrangement cossu ("Hollow Life", venez donc un peu me dire en face que vous ne voyez pas s'afficher par magie le nom d'Albert Broccoli, au générique). Non, ce que je vais faire, c'est vite effacer l'album de mon baladeur, et arrêter de me compliquer la vie tout seul. Continuez à ignorer ce disque, et mettez donc sur le compte de ma sénilité précoce mon assurance qu'on contemple là un groupe au sommet de ce monde - et un pied bien campé dans un autre.

5 commentaires:

D.S. a dit…

Putain, il va me le faire réécouter... et merde.

Raven a dit…

"Alone I break"... hantise.

gulo gulo a dit…

Magnifique, hein ?

Raven a dit…

Oui. Sparrow en lévitation. Boudiou, comment j'ai pu la trouver nulle, fade, inexistante si longtemps...

Raven a dit…

"Nous sommes en présence ici d'une tragédie Greque (sic)."

L'était plutôt dans le vrai, le gutsien