mardi 29 mai 2018

Coroner : Grin

Je sais bien que tout le monde sait, et que ça fait des années que ça dure ; mais pour ceux, ils existent sûrement peu importe leur nombre, à qui comme moi l'on n'a jamais daigné expliquer avec les bons mots pour qu'ils percutent de quel machin fumant on parle, avec Coroner, et cette aguicheuse pochette en particulier (qui en ce qui me concerne fait, avec celles de Pungent Stench et Mercyless, partie de celles qui m'ont obsédé des décennies durant, vues dans les magazines de hard, sans que je me décide à soulever le rideau) : Grin, c'est Celtic Frost mais dont on aurait excisé (le vocabulaire laiteux et chirurgical s'impose, vous le découvrirez si ce n'est fait depuis des lustres) tous les penchants légèrement Manowar, Frazetta et compagnie. Ce qui aurait permis de laisser libre de prendre tout le champ le potentiel sci-fi de leur musique.
Une science-fiction interlope, interzone, plutôt Cronenberg, Burroughs et K. Dick que Giger (ou bien alors, de ce dernier, la seule pochette de Heartwork, et son menaçant mystère) : toute en pénombres troubles, en doubles-jeux, tâtonnant dans une manière de scénario d'espionnage noyauté par la parano et l'hallucination ; les seuls accès de fièvre, en fait de thrash, se présentant assez mal partis pour faire retomber la tension paranoïaque puisqu'ils n'évoqueront tout au plus que Voivod - mais plutôt carrément les vieux Therapy?. Stridences industrielles, swing jazz musclé et délié digne du Rollins Band, préscience du black metal torve et anxieux d'Aura Noir, Virus et Khold, cousin matheux de Treponem Pal, crises d'aigreur guitaristiques dignes quant à elles de Greg Ginn sur In My Head, lorsqu'elles ne paraissent pas un cri d'angoisse angélique poussé par un Joe Satriani au bord de succomber à la terreur glacée, croisement non moins glacial et ricanant du plus vitreux Megadeth avec Killing Joke, à moins que ce ne soit entre Selfless et un scorpion, lignes de basse loungey à faire crisser les dents dans le style du futur Blind Juggler, stroboscopies quasi-techno préfigurant les ambiances de Depth Charged... On ne sait jamais pour de bon sur quel pied danser pendant Grin, en quelles eaux troubles exactes on marine à attendre de se faire gober par on ne sait quelle baudroie mentale, ou quel squale électro-magnétique. Société carcérale, à ciel ouvert sous son couvercle de nuit, visages de cire entr'aperçus dans des rues désertes entre les immeubles lugubres d'une Chicago du futur, seulement hantées çà ou là de faméliques hyènes porteuses de l'ADN qui sera recombiné pour créer Red Harvest, entre deux échos du passage demi-rêvé des milices prongiennes.
Une chose est sûre : il s'agit là d'un disque dont l'influence, consciente ou pas, à travers le temps et dans toutes les directions, étend ses cercles concentriques, s'élargissant comme autour de la chute de quelque chose de non-identifié dans l'encre d'un lac la nuit - bien au-delà des pauvres Death et autres machins diversement doctes ou prog (Atheist ?) auxquels on veut le cantonner ; Grin est un horrible prédateur froid, un carnassier calculateur et aussi souple que redoutablement anguleux, au cœur d'un réseau occulte aussi sinistre et inquiétant que le laisse à pressentir ce rictus fameux ; une araignée sur une toile particulièrement mal famée.
Ça, et le fait que rien ici ne vous veut du bien.

1 commentaire:

Raven a dit…

Bien vu la parenté avec le Therapy? indus... ça et Killing Joke (vu qu'il y en a dans Therapy?) en lisant ça m'a fait illico un pont mental entre "Teethgrinder" et le deuxième épo de KJ avec sa pochette-grin, on peut sûrement pas réduire à ces éléments-là, mais ça ferait un assez beau chaînon thématique sur les dents et les sourires de clown assassin, tout ça...