samedi 19 mai 2018

Korn : III - Remember Who You Are

Je dois bien vous avouer en toute honnêteté que je me suis posé la question : de savoir si je ne m'étais pas un peu laissé emballer, par la grisante vivacité d'une impression fugace, et par la presque aussi grisante sirène snob de débusquer un lièvre dont personne n'avait soupçonné le début de la queue - lorsque j'ai repensé après coup au plus saillant de mon propos la première fois.
Mais non ; plus je l'écoute, plus vigoureusement - et extatiquement - je maintiens : Remember Who You Are est un cousin de Disintegration. On éprouve devant exactement la même sensation saisissante de se trouver face à des musiciens bouffis par l'âge - et l'amertume sourde - et paradoxalement d'autant plus en apesanteur, libérés de toutes hésitations et autres excédents bagagiers de considérations parasites : au sommet de leur aérienne grâce ; exactement comme l'album des trente ans de Robert, à la fois douloureusement congestionné, et surnaturellement fluide... Korn III est le caillot de sang dans la sauce chocolat noir à 85% de cacao.
Dessus, on pourrait dégorger presque autant de litres de copie que sur Untouchables, car les deux ont la même haute teneur en beauté pop et, partant, nature propice en détails raffinés sur lesquels s'émerveiller ; mais pas la même concentration, la même façon de se distiller ; où Untouchables est une permanente floraison, un bourgeonnement exubérant, dément, Remember Who You Are est une épure, une plainte aérienne et pourtant drue, concentrée comme en un point, un poinçon, un noyau de l'émotion, cette amertume, dont il naît.
Et je peux vous dire que les guitares n'ont pas peu de mérite, là-dessus, d'une, de parvenir à s'arracher, comme qui rigole, à un son caractéristiquement sous-accordé et un riffing plus nauséeux et nauséogènes que jamais, de deux, de réussir à peu près à ne pas trop se faire semer par les envolées plein ciel d'un Davis qui paraît, on peut le répéter sans se lasser tellement c'est sidérant, totalement libéré des lois de la gravité et des contraintes de la chair, alors même que la sienne commence probablement à gentiment nécroser et péricliter. Affranchi aussi de toutes références, à tel point qu'au début ses envolées sur les refrains paraîtraient fades, alors qu'elles sont simplement magiques, mais pour une fois comme jamais libérées de toutes images parasites, qu'elles se nomment Manson, Gahan (bon, d'ac : y a un passage sur "Never around" ; mais alors ce que c'est beau, inspiré, brillant...) ou Moreno : ces mélodies-ci sont peut-être les plus purement Korn, et y a pas de quoi avoir honte. Comme quoi, on peut avoir contracté l'adolescence comme maladie incurable, et néanmoins devenir adultes.
En vérité, tous les morceaux ici, comme sur Untouchables, mériteraient qu'on leur tresse des odyssées individuelles ; sauf qu'ici ce ne serait jamais pour de luxueux détails de production joaillère ; tout au plus pour une maîtrise instrumentale invraisemblable, que ce soit sur l'instinct rythmique, ou pour ce son de guitares si reconnaissable qui se permet d'aller parfois taquiner Aosoth (!) - mais avant tout pour une inspiration simplement en état de grâce ; en somme une virtuosité dans le maniement expressif de son propre vocabulaire, proprement à tomber par terre : "Lead the Parade" et ses aigreurs de clown flippant devenu tragique, pathétique, le cerveau fragmenté à retardement par toute la ké prisée à l'époque de Life is Peachy, et à qui les enfants devenus adultes jettent des pierres sur le passage, la cruauté comme seul reste de leur âge tendre ; le break insolent de glorieuse dépression nerveuse de "Let the guilt go" ; le riff de "Move on" qui propulse Deftones sur orbite avec le moteur d'un Hummer pimpé et surabaissé façon hotrod ; "Are you ready to live ?" qui est à la fois la revanche du clown aigri, qui se met brusquement à démembrer et manger les enfants, et sa grande complainte de Stella Spotlight, fragile comme un oiseau de verre ; "My name is Mud mais j'ai les dents à Joey Starr coco" aka "Pop a pill"... Et ainsi de suite ; peut-être à la rigueur le refrain de "Never around", est-il tellement infusé dans la rancœur qu'il en est un rien trop lourd ?
D'accord, laissez moi le mettre de cette façon, comme on dit chez eux : Korn est un grand groupe, par le talent et l'importance contextuelle (dites "historique" si vous êtes encore plus pompeux que moi) : c'est acquit ; et au milieu de la tripotée d'albums bons, très bons et excellents qu'ils ont sortis, pendant leur enfance ou après, il s'en trouve deux qui sont simplement grands. L'un est une éponge de son époque, sociale et culturelle, et gorgée à dégueuler de ce que l'identité du groupe peut avoir, elle-même, de sublimation magique d'une époque, il s'appelle Untouchables ; l'autre est, non pas son contraire, mais son frère jumeau - mêmement ultra-concentrée en leur identité - sous la forme de son épure : le même sans le maximalisme, sans la mégalomanie malade, sans l'enivrante débauche de show-off : tout y est exécuté dans la sobriété et la modestie, toute sa richesse qui n'a rien à envier à celle d'Untouchables, qu'elle soit dans les influences ou l'identité brillante qui en fleurit, les arrangements électro uniquement venant survoler et rendre plus impitoyable encore la rouste rythmique, les sonorités vrillées comme traduction de névroses intoxiquées, la cornemuse uniquement de passage sous forme d'interlude dissonant, bref allez écouter "Are you ready to live ?", elle est exemplaire de ce brio ahurissant - tout y est au service de l'homogénéité d'un album uniquement tourné, contrairement à l'autre, vers l'intérieur, vers, comme je dirais si j'étais quelque biographe de Joy Division, le cœur (chocolat) noir du groupe.
Ce disque s'appelle Remember Who You Are et il est devant vous. C'est comme ça et pas autrement. Rompez.

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