samedi 28 juillet 2018

Statiqbloom : Infinite Spectre

Luxueux. Comme vous l'imaginerez d'emblée si je parle d'intersection entre Mentallo & the Fixer et Pain Station.
Avec sa courte durée, Infinite Spectre, mécaniquement, souffre moins que Blue Moon Blood de sensations de délayage, redite, camaïeu de noir velours sur noir soie - mais grouille d'idées brillantes, donnant à échafauder mentalement pour chaque morceau, bien plus qu'un clip, son propre petit film sensoriel, tant la musique de Statiqbloom s'avère toujours plus visuelle, évocatrice, hallucinogène.
Ou bien sont-ce vraiment des idées, proprement dites ? Sur le fond, Kainer ne prend pas de risques - et aussi pourquoi le faire, lorsqu'on montre pareille maîtrise ? - continuant d'ouvrer son Mentallo calligraphié à l'encre de Chine de marque Skinny Puppy "plus noir que noir", mais sapé en smoking sur mesure - et c'est précisément là qu'entre en jeu son talent à nul autre pareil ; celui du détail, dans le sens noble du terme ; du soin extrême, et d'un goût exquis, apporté au plus petit détail, dans le respect artisanal de ce que celui-ci apporte au bouquet général, et partant à l'effet qu'il produit sur l'imaginaire.
Pas à dire, Fade s'est fendu ici de ce qu'il avait de meilleur comme étoffes en magasin, niveau texture de voix plus ou moins putréfiées dans la matrice, niveau stratification des perceptions illustrée ; il parvient également à trouver le juste équilibre, le juste degré de mémorable, grâce justement à ces dites idées et couleurs aisément identifiables, assorti à chaque morceau sans aller jusqu'au trop encombrant gabarit de tube, afin que chacun ne soit, une fois encore, que pièce, composant, dans le tableau et la mécanique d'ensemble d'un petit film (le premier Ministry transposé dans une ambiance sci-fi crépusculaire, une traduction clocharde et solitaire de Calling ov the Dead ?) dont, il faut bien le reconnaître, le seul défaut devient justement, et paradoxalement, son format aussi rafraîchissant que frustrant. On appelle ça "percutant", j'imagine.

Slidhr : Spit of the Apostate

Alors là, si l'on s'était retenu au moment de The Futile Fires of Man de lâcher le nom pour ne pas surcharger de références un disque unique en son genre, il va s'avérer difficile pour le coup de ne pas s'extasier : on n'avait pas entendu aussi spectral depuis Glorification of Pain, ou même à remonter jusqu'à la lecture du fameux passage sur les hauts des Galgals et toutes les allusions au lugubre Angmar, chez Tolkien.
Pour autant, il ne s'agirait pas d'ailler faire l'erreur de croire que Spit of the Apostate se puisse cantonner à un seul registre esthétique, et que celui-ci soit l'heroic fantasy, l'archaïque, le médiéval, le naturiste. Le spectre dont on est la proie terrorisée autant que grisée, ici, dérive à l'aise aussi bien dans la forêt que dans la matrice des réalités dégradées du futur ; comme qui dirait, mais surtout au sens figuré et analytique, que l'on penserait autant à Blut aus Nord, celui de Ultima Thule, qu'à Blut aus Nord, celui de The Work et Thematical Emanations. Ce spectre-là ne connaît pas de frontières, de cloisons, tout est limbe et tout est son domaine ; le black metal de Slidhr n'est ancré nulle part, prisonnier nulle part, ni dans le passéisme ni dans le progressisme, ni true ni post, c'est une part de sa grande beauté étrangère.
Le reste est insubstantiel, et dépend de votre disponibilité d'esprit.

mercredi 25 juillet 2018

Nothing : Dance on the Blacktop

On continue, par tranches d'un ou plusieurs morceaux sur Dance on the Blacktop, d'avoir la réconfortante mais ronronnante sensation de se tenir devant, si peut-être pas le même type d'exercice extrême que Wrong, du moins la même espèce de groupe hommage à une époque, respectueusement et solidement appliqué à pondre de nouveaux morceaux d'un genre clos, dans un périmètre clos, dont il met un sérieux tout Américain à ne surtout pas sortir - la sensation que les riffs et les déroulements des morceaux sont pas tout à fait déjà entendus mais presque, cette délicieusement, doucereuse fuyante sensation de déjà vu ; un truc bobo, cousu main avec exclusivement des ingrédients certifiés d'époque, recyclés ; un doudou.
C'est tout ce qui empêche le disque de s'arracher tout à fait au sol, à la boue, et que s'avance un Grand Album, sous cette Catwoman incarnée par Valérie Lemercier. Parce que glissés entre ces morceaux, il y a les autres ; ceux où Nothing, divinement, douloureusement, cesse d'être le groupe de metal qui s'essaie à la musique mièvre, le groupe pop de Relapse, pour faire ce qui lui pendait au nez : oser des chansons plus riches en dynamiques, en humeurs autres que ce bulldozer mélancolique et cette molle maladivité qu'ils maîtrisent comme des routiers ; sortir de ces deux fois quatre voies calé sur le régulateur de vitesse, pour emprunter les départementales, sans peur des lacets, en faisant confiance - pour découvrir qu'ils tiennent un vrai truc, et que leur si puissant pouvoir de mal de vivre ne se résume pas à cela, ne se réduit pas à ce permanent mur de guitare indolent, et que leur pénétrante somnolence y trouvera tout de même l'espace de s'y insinuer et manifester.
Pour devenir un véritable groupe de pop aqueuse ; et s'y révéler doué d'un palpable talent pour les mélodies vocales aussi magnifiques que peu assignées à résidence dans le susdit champ clos de la permanente référence à des morceaux canoniques du shoegaze nineties, bien reconnaissables ; pour évoquer plutôt des cousins éloignés et baléariques des Cranes, à l'ambiguïté digne de ces derniers - plutôt que le point d'équilibre figé entre My Bloody Amandine et Nirvanouille, ou des Radiohead pétrifiés pour l'éternité dans un cliché, un instant de leur vie ; pour démontrer un art bien à eux (quoique parent de celui de Cure sur Wish) pour la fragilité cachetonnarde et la délicatesse viscérale authentiques nichées au cœur de vastes envolées de sensiblerie d'apparence épique, donc épaisse.
Dommage, donc, que Dance on the Blacktop n'aligne pas morceau sur morceau de cette eau-là, et continue la moitié du temps à être une sorte de mi-chemin entre Interpol et Helmet - lorsqu'ils pourraient être à plein temps celui des Warlocks et -(16)-, quelque part sur une mer de jade (ou un In Utero noyé béat dans l'eau de Cologne) : "pfff", je ne vous le fais pas dire. Enfin, en l'état, le disque parvient tout de même à presque nous faire envie d'avoir quinze ans à nouveau, et la vie émotionnelle épuisante qui s'y assortit.

mardi 24 juillet 2018

Uniform : The Long Walk

Ce qui a changé entre le premier et le second Uniform ? Tout et rien. Ce rien qui change tout. Uniform a choisi, consciemment ou pas peu importe, de moins appuyer sur le côté démonstratif et volontaire de la violence en lui ; moins sur le côté Ministry, que sur le côté Joy Division, lesquels sont deux faces de la même pièce, évidemment, je vous renvoie à la reprise de "The light pours out of me" sur Animositisomina, et à Pailhead. Pourquoi aller chercher la violence chez ce qu'il y a de plus mécanisé chez Ministry, lorsque la violence dans les mouvements de pantin qui secouent la musique de Joy Division est telle, lorsqu'elle est cette chose qui semble chercher à désarticuler et démantibuler, on ne sait bien qui de nous ou d'elle-même, mais avec la dernière des fureurs désespérées et terrorisées ? Comme Joy Division ou encore Godflesh, pourquoi s'appliquer à toute force à causer la peur, lorsque le simple aveu cru et l'exhibition de son propre état de terreur, est le plus glaçant des spectacles à offrir ? Pourquoi découper méthodiquement sa musique en tranches lorsqu'on ne sait déjà de naissance plus s'exprimer que par saccades heurtées, comme l'on trébuche vers le fossé et le peloton, lorsque son propre pouls a déjà la cadence d'un stroboscope calme comme le cour d'un mourant ?

The Long Walk revêt cette incandescente élémentarité-là, celle de Curtis et Sumner dont le premier concert aurait été Unsane plutôt que les Sex Pistols ; celle d'un Big Black dont on aurait amputé, sans anesthésie, tout sens de l'humour pour ne garder que le côté écorché qui, en un quiproquo à faire tomber les bras d'Albini, est ce que j'apprécie le plus en eux ; celle d'un Pop.1280 dénudé de toute forme de morgue dandy ; celle d'un Amebix changé en petit tas de charbon par les radiations en taux indécent. C'est qu'on en concevrait presque encore plus de frustration à l'endroit de Mental Wounds not Healing, sinon de la rancœur carrément envers King et Buford, qu'y soit bridée cette sensibilité new-wave (en fait, ils sont presque tout simplement les jumeaux new-wave de The Body) excessive, univoque et sans aucune barrière que l'on sent, aujourd'hui devant The Long Walk, chez Uniform - quasiment du même calibre que celle qui coûta la vie à Ian C. : on en revient encore et toujours là. The Long Walk semble un Unknown Pleasures (on en reste toujours, là, aussi, hein : pour donner un frère à Closer, les candidats ne se bousculent pas encore à l'intimidant portillon ; quoique... Post Self ?) endurci - et armé d'un cran d'arrêt, acheté au gang Corrections House  - pour affronter pour les années d'aujourd'hui, les émeutes et la massification, l'abattoir qui sert de société globale, et plus encore que Place Noire il paraît les crocs découverts et les yeux fous, devenu incapable de toute écoute, rendu sourd par le tintement alarmant de sa propre souffrance. Pour affronter l'asphyxie où sa propre révolte de toutes les cellules le jette, aussi.

dimanche 22 juillet 2018

High on Fire : The Art of Self Defense

Les racines de High on Fire ; discrètes comme une montagne - non : comme La Montagne - au milieu du désert. Sleep, et au-delà, sommet encore plus écrasant dans le lointain poussiéreux, fantôme impossible à méconnaître pesant sur l'horizon écrasé de chaleur et les vermisseaux de ses mirages : Black Sabbath.
Et malgré la taille imposante de tout cela, qui s'expose ainsi sans détour, avec l'ingénuité de la jeunesse : déjà une personnalité impossible à ignorer, crue itou, et sauvage, et imposante à égalité malgré son caractère impulsif, peu consciente encore d'elle-même ; une putain de personnalité. Celle du barbare qu'on va rapidement apprendre à connaître, redouter et admirer, bien entendu. High on Fire tout pataud, le sang épaissi et ralenti par le hashish du Vieux, c'est déjà du High on Fire.
Sans compter que - je l'ai déjà dit, ou pas ? - The Art of Self Defense est, en regard des albums à suivre, d'une crudité incomparable ; lenteur ou pas, voici leur disque le plus poussiéreux, le plus Hun, le plus riche en odeurs de cuir bouilli, de fumier et autres couleurs âpres de la steppe originelle (oui, plus encore que le rêveur album de Kalas) : c'est au point que, par endroits, on a qui vient à l'esprit l'image et les sensations éprouvées devant Superjudge, et plus généralement ses premières fois avec les musiques doom et bien lourdes du zen, l'époque où devant Eyehategod, Acid Bath ou Clutch l'on découvrait béat que le riff sabbathien était le plus badass du monde. On parle ici d'un album de la race des vandales qui chargent à l'assaut cul nu comme au premier jour, hilares autant de joie anticipée du meurtre et du coït que de brouillage alcaloïde des synapses.
Quoi de plus logique, tous comptes ainsi faits, que de constater que cet album vierge de toutes pulsions thrash montre, aussi bien que n'importe lequel des ultérieurs avec leurs gènes Fischer et Kilmister qui commencent de s'y manifester, Matt Pike disposé à vous fendre d'une oreille à l'autre un sourire aussi large que le sien. Et pour un peu on se laisserait aller à la même benoîte et rustre allégresse - n'eût-on été si affairé à réprimer l'effet des basses opiacées à en faire dégueuler un yak.

samedi 21 juillet 2018

Jesus Piece : Only Self

Que l'on y songe un instant honnêtement : si l'on continue, malgré une blase justifiée, à mollement mais maladivement "checker" régulièrement, disons, un groupe sur trois dans cette dérive sans fin que suit le hardcore depuis on ne sait plus quand au juste, où se situe le commencement de l'escalade sans fin vers la stérile absence de conclusion, Cursed ? His Hero is Gone ? This Gift is a Curse ? Celeste ? Black Sheep Wall ? - bref, si l'on continue à suivre à demi-machinalement, comme on télécharge la nouvelle saison de Game of Thrones alors même qu'on n'est pas foutu de se rappeler qui veut buter qui, ou qui l'a d'ailleurs déjà fait depuis deux saisons, l'oiseuse et indécise errance de ce qu'on appelle chaque fois d'un nom différent, lequel sera, pour aujourd'hui, "gros chaoticrust qui tâche" : ne serait-ce pas parce que, tout simplement, plutôt qu'un n-ième changejeu, on attend toujours avec espoir un nouveau chien enragé ? un nouveau taré qui n'invente rien, mais fout le feu compulsivement à tout ce qu'il approche, à commencer, lorsqu'il est forcé à l'immobilité trop longtemps, son propre soi ? Un nouveau Early Graves ? Un nouveau Blessing the Hogs ?
Jesus Piece, leur nom l'annonce un peu, sont des porcs. On lit leur nom on a envie d'entendre leurs morceaux, en dépit même de l'annonce d'une sortie chez Southern Lord - soit la quasi garantie précisément du résultat inverse : Black Breath, Baptists, Centuries... j'en cite d'autres ou bien on a compris ? - et on entend leurs morceaux on a envie d'y croire ; ce dès les deux lâchés en apéritif par l'appareil promo. La suite confirme ; l'on va procéder en creux pour la décrire mais ce sera plutôt approprié - car il y a une ombre dans Only Self, et c'est elle qui fait tout son prix. L'ombre, le gouffre laissé là où l'on ne trouve ni l'hystérie d'un Gaza, ni la brutalité extrême et efficiente d'un  Weekend Nachos et ses satellites encore plus méthodiquement extrêmes, ni la saine condition athlétique d'un Disgrace ou d'un Nails, ni la minéralité d'un Primitive Man, ni les contours cartoon de The Acacia Strain, ni ceux plus Roland Emmerich de Harm's Way, ni la froideur maniaco-culturiste d'un Burnt by the Sun, d'un Ion Dissonance ou d'un Indecision, ni la droiture d'un Blood Has Been Shed ; une ombre de malveillance que même Xibalba ont perdue à force de trop chercher à la creuser à coups de spots, de donner dans le grand-guignol, metal et chicano ; et qu'on ne rencontre guère que parfois chez Disembodied.
Une chose sourde, fuyante, qui échappe à l'appréhension mais laisse partout sa trace qui rend la réalité visqueuse, trouble, la ralentit d'un rien, toujours d'un rien, d'un instant, celui où les choses sont sur le fil et prêtes à basculer, de n'importe quel côté, nourrissant l'angoisse. Non, Jesus Piece ne se laisse pas immobiliser, fixer, identifier, reste mobile et flou, pas tout à fait abstrait mais pas tout à fait explicite, pas tout à fait mécanique mais pas tout à fait humain ; à l'image de son nom et du titre de son album, dont je ne vous fais pas l'injure de vous indiquer à quoi d'autre que du hardcore ils pourraient aussi bien faire penser (même la pochette, à bien y regarder) ; la couleur de son Only Self paraît vitreuse, malaisée à dire exactement, parce qu' Only Self n'est pas un album de hardcore efficacement conçu pour s'insérer sur le marché du hardcore de son année de sortie, mais un album qui dit le monde dans quoi il vit. Un groupe pour qui son époque n'est que l'endroit où il est né, et à quoi il réagit, tel qu'il est lui.
Pas de doute, Jesus Piece tient ses promesses, à commencer par celle ne de garantir aucun chemin sûr où poser le pied.

vendredi 20 juillet 2018

Lurk : Fringe

Lurk a toujours été un monstre, un truc difforme qui ressemble à rien ; simplement, où les deux disques précédents l'étaient en creux, en négatif, toujours indécis entre dépression et death'n'roll (au ralenti), entre Pungent Stench et Indesinence, entre Entombed et Paradise Lost... stagnant dans un terne plein de promesses que cependant ils ne parvenaient pas à concrétiser, irrépressiblement fascinant mais qu'ils ne parvenaient pas à rendre grisant ; ni sludgedoom ni deathdoom et donc nulle part malgré une palpable ambiance aussi prometteuse que frustrante, malgré une singularité sensible dès leurs pochettes étranges - Fringe, enfin, l'est de façon positive, assumée, conquérante, affirmée, extravagante, extravertie, toute timidité mise de côté... Un bel et vigoureux monstre. On pense d'emblée à Sludge, qui mélangeaient Celtic Frost, Samael et Alice in Chains, ou à Hooded Menace, qui eux touillent ensemble Katatonia et Winter ; voire à Herem et leur stoner-deathdoom-psyché : on pense avant tout et surtout aux monstres, à tous les machins grotesques même dans la disposition incongrue de leurs gibbosités, et qui les exhibent sans fausse honte ni considération aucune pour les canons de la beauté fût-elle metal.
Fringe - nouvelle œuvre d'un groupe qui du reste, après Totalrust et Doomentia, continue chez Transcending Obscurity d'écumer tous les havres possibles qui s'offrent à son genre de hors gabarit - mélange tous les registres du fantastique, les gabarits grandioses comme les sordides, le pathétique et l'exalté, dans une orgie de couleurs tonitruantes, la lumière dorée du soleil dentelée à travers les hautes futaies et l'encre dont sont faites les abysses, chant noirsuicide et mucocrooning petrovien (on pourrait d'ailleurs également parler ici d'une exponentielle libération du potentiel baroque timidement entrevu, à travers le perfecto dégueulasse, sur Inferno/Averno) - mais surtout, coordonne tout cela, car de toute évidence l'on n'est pas en train de parler d'une chose décousue, on n'est pas chez Graves at Sea, ni portée au coq-à-l'âne - et parvient, partant, à ce qui s'appelle la beauté tout court ; celle des animaux, celle de la cohérence de l'être avec sa nature, de l'apparence avec l'essence. Et bien vite le monstre cesse d'en être un, chacune de ses formes tombant sous le sens, pour devenir un superbe et redoutable prédateur, trapu et affuté.
Lurk ainsi achève cette fois de se révéler faire partie du nombre de ceux, qui font du metal, au-delà même du peplum, cet animal, tel Celtic Frost et ses fils de Valborg, insoucieux du monde, de ses usages, de ses pudeurs, de ses révulsions et aversions, n'obéissant qu'à ses propres appétits, courant nuitamment truffe au vent par la forêt, haletant où le mènent les odeurs que cueille son groin subtil et les angoisses qu'imprègnent son esprit assoiffé ; prouvant également, au passage, que l'on peut bien avoir de gros os, avec la mâchoire inférieure gaulée comme une benne à gravats, et tanguer avec la plus grande grâce sous le clair de Lune ; posséder une silhouette à la Lobo, Hellboy ou Blanka, et n'en être pas moins hanté à plein temps par les tourments existentiels. Ayant enfin trouvé les matières chaudes et cossues - les velours, les cuirs, les bois, les cuivres... - pour accueillir les riches heures de leurs tragédies intimes de barons-garous, Lurk ont pris, ma foi : du coffre, de la voilure, du souffle, des couleurs, de l'encolure... Tel qui a pris soin, au début de chaque répétition, de jouer trois ou quatre fois une reprise de "God of Thunder". De la cuisson, en somme : tout ce qui leur manquait, cruellement, pour faire dégouliner le jus succulent qui sur le premier album restait hélas prisonnier à l'intérieur, se laissant seulement deviner. Et brasoyer à qui mieux-mieux.

P.H.O.B.O.S : Phlogiston Catharsis

Les teasers et autres avant-premières, surtout pour les musiques pas spécialement taillées pour cartonner au format tube : la plupart du temps, cela ne sert au mieux à rien, au pire à se faire une fausse idée du disque qu'elles annoncent mais ne présagent, justement, pas : combien d'albums me paraissaient fumants (Ilsa, si tu m'entends : je pleure encore, un peu, les fois où je pense à Corpse Fortress) avant de les entendre entiers, combien d'autres m'ennuyaient poliment extrait après extrait avant de me faire cueillir comme une midinette par leur matière complète...
Mais des fois, non. L'extrait de Phlogiston Catharsis, on le sentait d'instinct, annonçait pour le meilleur ce que montrerait le disque, de P.H.O.B.O.S ; un groupe qui, pour autant que son Atonal Hypermnesia avait pu brillamment faire penser à un Blut aus Nord dévoré par l'extase de quelque ignoble dégénérescence tombée des étoiles, n'avait pas cédé à la tentation de l'escalade dans l'autreté, dans laquelle précisément Blut aus Nord s'est parfois partiellement égaré. P.H.O.B.O.S pour sa part assumerait parfaitement, fièrement, la part primitivement metal de son identité, aussi mutante soit-elle, et l'héritage de Celtic Frost : dans la ligne, au fond, de ce que dessinait déjà une certaine reprise de Bathory, publiée voici quelques mois...
Mais le "aussi mutante soit-elle" a son importance : car ce qui fait la saveur, que l'on devinait donc, de Phlogiston Catharsis, est la parfaite harmonie et coexistence entre cette maligne animalité metal et l'altérité extra-terrestre que l'on connaît et qui va florissante. P.H.O.B.O.S est non pas adulte (sans blague ?) mais vieux, mûr, et comme tous les gens atteints de cela, approche peu à peu de sa plénitude, sans complexes inutiles pour encombrer ses mouvements, assumant tout le terreau dont il germe et parvenant - vous me voyez venir - à sa propre forme : de psychédélisme lourd, en l'espèce et de toute évidence, si jamais on ne l'avait pas encore su deviner dans leurs méandres antérieurs - et voilà lâché un autre mot qui, s'il pouvait déjà l'être à bon droit les fois précédents, les choses même les plus mystiques ne germant pas de rien, devait cette fois à coup sûr être énoncé (c'est là une chose qui a son importance, ne l'oublions pas). Je parle bien sûr de "méandre" ; la reptation, de la variété épaisse, sournoise, sensuelle, a toujours caractérisé P.H.O.B.O.S, et elle fait merveille plus grande que jamais sur Phlogiston Catharsis ; quant à celui de "psychédélisme", si jamais les annotations hindouisantes déjà semées jusqu'à aujourd'hui vous avaient échappé, il va devenir difficile désormais d'ignorer cette dimension-là, dans une musique qui de plus en plus s'affranchit de la pesanteur, pour resplendir dans la radieuse lumière d'influences qu'il n'est pas nécessaire de dissimuler ou travestir, puisqu'elles sont transcendées. L'on voudrait faire le bel esprit, l'on aurait tôt fait de dire que Frédéric Sacri peu à peu donne corps et existence à son propre sanskrit.
Beaucoup de verbiage, en somme, pour dire ce qui n'a besoin que d'yeux pour se voir, tant la pochette de Phlogiston Catharsis illustre à merveille à la fois ce que l'album a de caractéristiquement P.H.O.B.O.S, et ce qu'il a de propre à lui seul : n'avez-vous pas déjà envie de passer vos prochaines vacances - illimitées - dans ce Bengale cyberpunk post-irradié dont il fait miroiter l'existence, dans cette canicule spirituelle où confondre Bouddha et Kali-Yuga ? Pour sûr, l'album est de la race de ceux qui délient la langue de l'imaginaire, enivrent sa muse et font les mots couler comme le miel et l'ambroisie : désaltérant déluge de feu sur le Valhalla en période de la mousson, par exemple, est une mot-image-expérience qui peut s'imposer à l'esprit réceptif ; Grötüs en est un autre, ou la Trilogie du Feu par Neurosis ; tous sont au moins aussi pertinents, que de dire que le disque constitue - entre autres luxuriantes choses végétalement malignes - les noces de Mayhem avec les tropiques de Bloodlet et Starkweather ; ou bien un cousin flamboyant du dernier Drug Honkey, ou encore la collision entre Re-Entry et Arisen from the Ashes ; ou la suite ecstatique de Defiance of the Ugly by the Merely Repulsive ; le croisement de God - "sans" le flesh, oui - avec une espèce de batracien inconnue et redoutablement luxurieuse, que l'on nommera par exemple Fausten...
Tout cela est plausible et de mise - et même les éventuelles passerelles vers le blues niché au cœur du psychédélisme le plus rustique, subliminalement facilitées qu'elles sont par une palette de couleurs somme toute proche de celle choisie par Another Perfect Day -, vue la culture musicale omnivore dont l'on peut suspecter Sacri, mais encore vu le bouillon de culture doué de sa propre vie, qu'est le disque. Il va sans le dire - mais va toujours d'autant mieux en le disant, qu'on est, donc, ici dans le langage du beau - que Phlogiston Catharsis n'appartient à aucune des catégories communément associées à tous ces pairs cités ici, lesquels sont déjà pour commencer eux-mêmes peu sujets à catégorisation. Necrodub vegevil metal serait plus approprié, puisque "black" devra assurément venir s'ajouter, à votre liste des termes à ne pas oublier (au contraire de "metal", ce qui n'est pas un mince exploit pour un album vagissant ainsi son amour pour Bathroy) : la voix sur ce disque sinue et insinue entre black et electro-indus (on croira deviner des spectres de The Eternal Afflict, Morgue Mechanism ou Mortal Constraint), que ce soit dans ses phrasés, sa texture ou sa viscosité, conjuguant pour le meilleur la sensualité des deux, ce qui nous fournit fort aimablement le suivant, des termes que l'on ne pourra pas contourner : on l'a peut-être déjà dit plus haut, ne serait-ce qu'à mots détournés, mais la musique de P.H.O.B.O.S, pour autant qu'elle l'a toujours été ne l'avait jamais été si florissamment, ruisselante telle l'orage d'été d'une autorité sacrée - sensuelle, bien sûr, quoi d'autre ?
Froid, chaud, metal, dub, industriel, pagan, or, corrosion... Il y a un fichu paquet de catégories non pertinentes, qu'il va falloir vite oublier plongé dans Phlogiston Catharsis, afin de ne pas boire la tasse et profiter d'une unique occasion de brasser parmi la matière ; celle, tellurique et fondamentale, feu sous la glace, qui après tout constitue depuis bien longtemps l'élément naturel, l'aliment, la matière même de P.H.O.B.O.S., cet élément transversal pour lequel trinité serait un tantinet mesquin voire petit bras, et qui se révèle ici sous son avatar de Grand Dragon. Magma tu es, magma tu retourneras. L'écoute du disque s'apparente à un geste d'hygiène solennelle, une ablution aussi salutaire qu'un bon bain annuel, d'ailleurs c'est un peu de votre bain confessionnel dans la soupe primordiale et les essences de proto-histoire, qu'on parle là.
Pour ascendant, religieux et extatique que soit le périple, n'allez pas toutefois vous mettre en tête qu'il soit le moins du monde délassant, reposant, ni même doux en aucune façon : vous y laisserez, longuement et méthodiquement, toutes vos propres couches d'écorce en le suivant de gré ou de force, jusqu'à n'être à l'arrivée que pulpe frissonnante d'épuisement, harassée et sanguinolente de plaisir. C'est tout juste si l'on garde l'esprit assez clair pour percuter comment l'album est brillant à la façon presque d'une leçon de metal depuis les origines, jusqu'à ce qui vient après - et l'on entend pas par là ce post-metal qui n'est qu'une nouvelle forme, au sens du façonnage, de la même éternelle chose ; mais bien l'espèce d'après, la mutation suivante dans ce qui est avant tout un cheminement mystique et transcendental personnel, individuel, un voyage initiatique propre à Monsieur Sacri, depuis le hard et Bathory en passant par Godflesh, peu importe l'ordre, puis Muslimgauze, Dälek, l'illbient, le dub... Jusque bien au-delà de tout cela, jusqu'au soi, à la fois source de tout, et éternel possible en germe qui toujours caracole plus loin devant.

(De là à dire que Phlogiston Catharsis est un pair de Post Self, vous avouerez que la perche est plus que tentante, mais ce serait là, matière à repartir encore pour des heures de spéculation cosmique et poétique... On préfèrera retourner se baigner dans l'album)

dimanche 15 juillet 2018

Nuisible : Slaves and Snakes

Jouer Entombed (car, d'évidence, Nuisible est du nombre de ces groupes dont on ne peut parler sans citer l'influence majeure qui saute aux oreilles à chaque instant, et n'en souffrent pas un (instant), tant ils y ressemblent plutôt par les gènes assumés qui sont l'apanage des enfants aimants, que par l'ostentation qui est le chancre des idolâtres), comme si c'était là le nom d'un des hirsutes fondateurs du black metal norvégien : voici Nuisible, en simplifiant juste un peu. On pourrait presque y voir, en quelque sorte, une forme inédite de crossover.
On l'a déjà dit probablement mais il est des choses qu'on a toujours un plaisir sans chichis à répéter : Nuisible, leur tour de passe-passe éminemment chérissable, c'est qu'ils te font reluire le punk dans Entombed sans passer, comme les ricains n'arrivent jamais à l'éviter, par la case hardcore moderne ; tout juste à la rigueur celui, moins frais sorti du barbier, de Biohazard, All Out War et autres esthètes de l'émotion délicate.
C'est sans doute la raison pour laquelle on ne peut s'empêcher, comme ci-dessus, de les rattacher au black metal le plus allumé, Aura Noir en tête. Parce qu'autrement, il faut bien le concéder une fois n'est pas coutume à l'objectivité : c'est la furie death metal. Cela, et la sensation de se faire mitrailler et dévorer par le bel appétit d'un blizzard aussi goguenard qu'il est sans merci : faut avouer que ce n'est pas rien, avec un pareil son de tronçonneuse sans aucune place pour l'ambiguïté ; c'est ça le charisme, que voulez vous ; le global, et tout particulièrement celui exhibé au rayon vocalises du bouzin. Là-dessus, encore plus que sur Inter Feces, les Nuisible font des merveilles. Et ils portent toujours mieux leur nom, eux qui pour sûr font des ragondins de belle taille, et tout hérissés de barbes de glace. Voire des ratels du Nord.
Tout ça pour vous dire que pour ce qui est du death metal de vandales venus du froid, moi qui reste toujours sur ma fin avec Unleashed, pour le coup je suis servi, et avec générosité. Alors bon, je ne sais pas si les loups sont entrés dans Paris comme le disait ce cher Serge, mais avec Nuisible ils sont entrés dans mon salon, et ensemble on s'est fort réjouis. Après cela ne restaient que ruine et saccage.

jeudi 12 juillet 2018

Buñuel : The Easy Way Out

Voilà donc ce qui, on n'osait se l'avouer mais le corps lui savait - manquait au dernier Oxbow, l'un peu trop auguste, un peu trop intelligent, et légèrement chiant Thin Black Duke : ce que le noise rock peut avoir d'un peu con - d'un peu cul.
Heureusement, les Italiens sont là. Ce n'est pas tout à fait le premier Todd, peut-être sont-ce un peu davantage les Jesus Lizard tardifs qui ressuscitent, ou bien, en filigrane, le mariage clandestin de Cop Shoot Cop et Dazzling Killmen qui se dessine - parce que, ne vous y trompez pas, l'Eugene ne se commet pour autant ici dans le jeunisme, et Buñuel n'est pas son embarrassante décapotable rouge. On reste dans un noise rock qui ne renie pas sa part intello, non plus que sa part d'alcoolisme jouisseur, s'entend.
La jouissance inclut la méditation, une certaine forme de celle-ci, du moins, lorsqu'elle se pratiques dans des les flottements de rythmiques ainsi légèrement détachées des strictes bornes de la marche au pas, du moins. Et Buñuel manifestement maîtrisent ces cadences-là. Quant à Robinson, on n'en avait jamais douté : on ne fait pas plus malandrin ni sinueux pour se couler n'importe où, que ce gredin-ci. Il oublie donc pour notre plus grande joie son rôle de distingué clochard céleste juste précédent, et redevient halètement à l'état brut ; il renonce à ses prétentions de Prince Déglingué du Caniveau des Amours - et trouve le Glen en lui, mais oui : rien que ça. Oui aussi : je parle toujours d'un disque de noise-rock ; de celui qui s'entame sur un "Boys to Men" dont on doit plusieurs fois se frotter les yeux pour se convaincre que ce n'est pas "Godless" qui joue, ou un vibrant hommage à celle-ci. De toutes manières - ôtez moi par pitié ce doute affreux qui m'étreint soudain - Eagle Twin et Big Business sont bien classés dans le noise rock, exact ?
Voilà, pour être cru, la source de vie à laquelle The Easy Way Out va puiser : le feu où pareillement noiseux, howlers et chamans peaux-rouges vont abreuver leur noeud poétique, nourrir leur transe, aspirer le venin de tarentule pour leur affoler les genoux et les lombes.
Accessoirement, son Anzalone intérieur n'est pas le seul que trouve dans les profondeurs de son vaste buffet Mr Robinson ; le Gira des eighties et Riton Danssatête (parce que bon, les howlers, c'est pas que David Yow, Danzig et une vaste bande de renois), à ce qu'il apparaît, y ont également une résidence secondaire. Si jamais l'on était porté aux traits d'esprits vaseux, l'on dirait qu'Eugene a surtout trouvé son Big Sexy Noise dans ce noise-rock-là - tant on pense davantage à Gallon Drunk qu'à n'importe quel disque de Lightning Bolt, quand bien même de trompeuses passerelles s'offrent çà et là ; tant, aussi, l'homme n'a pas son pareil excepté Rennie Resmini pour sonner ainsi comme une sorcière concupiscente enfermée dans le corps d'un coreux trapu...
Enfin, bref : on a compris, l'on ne va pas se trouver en mauvaise compagnie pour cette petite promenade solitaire dans les rues mal famées sous la Lune. Et Buñuel est un nom qui appliqué à la musique n'a pas mais du tout la même connotation excessivement cérébrale qu'au cinéma. Dommage, simplement, qu'il ne le soit par endroits (les passages avec Kasia Meow, plus difficiles à avaler) un peu trop pas du tout, en ces quelques accès con-cons, où l'Italie succombe un rien à sa pitrerie innée, qui viennent regrettablement aérer l'album, et lui interdire d'être un glorieux ensemble cuisant dans tous les sens possibles ; quelque chose comme le cousin mastar et maquereau du dangereux hermaphrodite An Evil Heat... Tant pis pour nous qui attendons toujours un peu trop plutôt que de prendre. On n'oubliera tout de même pas (de prendre) ces quelques - assez nombreux - moments grandioses et affriolants où Buñuel et son chanteur ne sont personne d'autre que Buñuel, ce qui n'est pas rien et secoue bien suffisamment en soi, ni cette nuit de rugueuse maraude dans les ombres accortes.

Malthusian : Across Deaths

Portal, oui, bien sûr. Mais Portal avec en soubassement une sensualité - les lignes de basse... - digne du noise-rock math/chaotique le plus fiévreux, et le surplombant une migraine à tout casser ; pour sûr, ceux qui restent sur leur faim avec la tournure froide et électrique prise par les horlogers, sournoisement, depuis Swarth, et carrément embrassée sur Ion, vont retrouver ici l'oppressante chaleur de ruche où nous momifiait Outre dans son bourdonnement insane.
Et d'insanité aussi il va être question du reste, avec Across Deaths, puisque Malthusian ne vivent pas en creux, en négatif, ce qu'ils peuvent avoir de nettement moins insectoïde (malgré tout) que l'illustre modèle, mais à bras le corps, et qu'ils font resplendir bien haut - façon de parler, vue l'huileuse et reptile brume qu'est cette musique - l'humaine démence qui est leur lot : un peu comme Imperial Triumphant sur Inceste, si l'on veut, mais d'une façon ici plus rustre, agreste, médiévale. Disons que vous seriez à bon droit d'imaginer Chris Reifert dans Portal, voilà un peu de quel type de folie on parle : pas d'une docte et rigoureuse démence qui tient de la philosophie, de la religion et l'alchimie ; mais d'une forme bien plus sensuelle, subie comme une gueule de bois des plus redoutables et néanmoins ordinaire, naturelle, animale : on est après tout en présence entre autres d'un membre de Wreck of the Hesperus.
La sensualité et l'animalité : voilà bien ce qui fait qu'avec le plus grand naturel et sans la moindre rupture de cohérence Malthusian peut d'un instant voire d'un quart d'instant à l'autre évoquer Crowpath ou Destroyer Destroyer, qu'Autopsy, Abscess ou The Ravenous ; s'avérer bien plus interlope, fourbe, traîtreux, carnivore et dangereux que des Diskord ou des Chaos Echoes dont on pourrait à première vue le croire le sage cousin, et ce sans avoir jamais le moindre besoin de se dissimuler sous la moindre obscurité d'aucun type - sans rien souligner à vrai dire, pas plus l'occultitude de sa matière que la oufdinguerie de ses criaillements - se contentant de son aura de braise rougeoyante, son odeur de tourbe et de fumée omniprésente, qui ne fait que rendre plus visible la maussade majesté râblée de ses riffs grésillants, grondants, sorciers en toute bestialité. Que celui qui aurait vu venir les violons, ces doux fantômes, envoûtant la fin de "Primal Attunement - The Gloom Epoch", toute frissonnant de zeuhl brusquement virée femelle, se lève, un peu, qu'on se bidonne. En vérité ces types-là, même si encore une fois il est scientifiquement irréfutable qu'ils ont écouté - boulotté ? - Portal, sont surtout aussi frappés, dégénérés et ingérables que Wreck of the Hesperus.
En fait d'humanité, Across Deaths est une randonnée sur les rapides et les bouillons canailles de la plus torride des migraines. Sourd et grêle, acide et grondant, une bourbeuse gigue, d'une redoutable sensualité à quoi seuls ont accès des druides repris de justice qui s'adonnent pleinement à l'ivresse mystique de s'ouvrir mutuellement le crâne à coups de bûches. Un truc de viveurs.

mercredi 11 juillet 2018

The Secret : Lux Tenebris

The Secret n'ont assurément pas inventé le principe du safari bûcheron en Norvège avec une tronçonneuse suédoise. Mais avec leur nouveau court, ils s'essaient aux formats longs, et un peu comme peut le faire Hexis - avec, eux, des formats généralement très courts - ils en font l'occasion de pour le coup brouiller assez réellement - si l'on peut dire - les pistes, s'éloignant insidieusement mais sensiblement du blackballou-core, entre hardcore post-Cursed et black post-orthodox, les parties de dialogue entre stroboscopes et symphonies forestières dans le froid nocturne étincelant...
Mais enfin, bon, ce que prouve Lux Tenebris (on aurait pu d'ailleurs, cyniquement, s'en douter dès ce titre), c'est une énième fois que si les Italiens ont assurément du vice à revendre, ce n'est du moins pas au rayon black metal. Lux Tenebris n'est pas véritablement mauvais ; il est un peu désuet, un peu naïf : profondément attendrissant.
On n'ira pas, en revanche, jusqu'à "attachant".

lundi 9 juillet 2018

Saltas : Currents / Parasites

Dû, je ne saurais me permettre de le dire, mais voici en tout état de cause ce qu'aurait pu être le second Grave Upheaval - n'eût-il, étrangement, choisi de donner dans le "plus de métal" (à entendre au sens de "beaux longs cheveux virils"). Sale, sale, sale ; à vous en fiche des encéphalites spongiformes à chaque fétide soupir morne ; bourbeux, également, comme bien peu. Ainsi que, évidemment, sordide, pathétique, misérable, bon marché, désespéré comme une production Bunkur (quand vous voulez, la suite), ou la plate hideur d'un Moss ; ou peut-être plutôt, afin que l'on aille point, de façon tout à fait malencontreuse, s'attendre chez Saltas à du torture-doom en grosses entrecôtes bouchères avariées à 1300g par assiette - Ride for Revenge, ce qui sera peut-être plus saillant sur un  Parasites légèrement plus metal - ceci à entendre avec toutes les pincettes qui se peuvent trouver. Pensez encore aux albums ambient, immondes de souillure, par Beherit, et n'en parlons plus.
La batterie est divinement sourde, les riffs ont tous l'air d'avoir été joués directement sur le clavier d'un Amiga, la voix colle aux parois, en somme rien ici n'a de puissance physique et tout vous flanquerait des accès d'hilarité à essayer d'imaginer en résultant la vieille querelle des hardos devant ce genre de rendu - vous savez, la Guerre Eternelle entre l'Ambiance et le Foutage de la Sainte Gueule des Fans, alors que dans un contexte death industrial au bout du compte bien plus nature, tout tombe sous le sens - celui du ravissement des sens. Saltas sans doute possible font partie de cette famille distinguée, qui hisse le metal au rang des intoxications alimentaires, et sa variété doom-death à celui des machins les plus maudits qui se puissent.
Et donc il appert que : non, Ancient Meat Revived n'était pas le bouquet final et le point culminant du Cold Metalmeat - à moins qu'on ne soit passé pour le coup dans carrément le Slaughter Productions metal (son "Interluder" final voit carrément Parasites virer au vieux Megaptera, rien que ça) ? Currents vous propose rien moins que le mélange (dégueulasse, bien entendu) de The Slaughterhouse et Macht durch Stimme, touillé à la guitare : je vois même pas pourquoi je devrais continuer à me casser la nénette une seconde de plus pour vous convaincre de quoi que ce soit. Et certainement pas d'expliciter le corollaire - lourdement - sous-entendu en miroir de "aucune puissance physique", pas vrai ?
Les deux ci-devant petites ignominies (initialement des cassettes) vont se voir prochainement déterrées et réanimées au format silicone par Atavism Records, sous l'intitulé Death·Spirit·Continuum. Guettez.

lundi 2 juillet 2018

Slidhr : The Futile Fires of Man

Sapristi, c'est pas pour rien que ceux-là ont partagé un disque avec les auteurs de Tabernaculum. Hermétique, mystique, occulte, choisissez votre terme de prédilection... ou pas. Le nouveau Slidhr les porte tous, respire les secrets alchimiques comme bien peu : Rebirth of Nefast, Head of the Demon, et puis ? L'album est forestier de type éveillé, à l'égal d'une version savante de l'Ondskapt du second album ; la capacité de Slidhr à y tisser des cathédrales, elle, n'en rend qu'à Earth & Pillars ou Negative Plane ; mais à la différence justement d'un Earth & Pillars, Slidhr pour sa part, s'il nous en emplit massivement, ne semble pas se contenter du simple et brut sentiment de la religiosité, à éprouver devant l'inquiétante verdeur des futaies - mais se vouer à l'ascension de leurs perspectives sacrées. Plutôt, du coup, comme Negative Plane.
Car l'affaire de Slidhr n'est certainement pas l'héroïsme, ni davantage la profanation de quoi que ce soit, n'en déplaise aux conceptions les mieux enracinées sur le black. Non, elle est d'explorer et connaître la trame du réel, et de transmuter la matière en quelque chose de plus beau, l'enluminer, la sublimer... un peu à la façon d'un certain The Acausal Mass ?
Du coup, peut-être est-il seulement logique que je rechigne à décrire davantage The Futile Fires of Man et à disserter, ainsi qu'un collectionneur de papillon plante ses banderilles, sur son obsédante étrangeté et ses vitraux de feuillages arachnides et argentés - fût-ce pour vous.