samedi 21 juillet 2018

Jesus Piece : Only Self

Que l'on y songe un instant honnêtement : si l'on continue, malgré une blase justifiée, à mollement mais maladivement "checker" régulièrement, disons, un groupe sur trois dans cette dérive sans fin que suit le hardcore depuis on ne sait plus quand au juste, où se situe le commencement de l'escalade sans fin vers la stérile absence de conclusion, Cursed ? His Hero is Gone ? This Gift is a Curse ? Celeste ? Black Sheep Wall ? - bref, si l'on continue à suivre à demi-machinalement, comme on télécharge la nouvelle saison de Game of Thrones alors même qu'on n'est pas foutu de se rappeler qui veut buter qui, ou qui l'a d'ailleurs déjà fait depuis deux saisons, l'oiseuse et indécise errance de ce qu'on appelle chaque fois d'un nom différent, lequel sera, pour aujourd'hui, "gros chaoticrust qui tâche" : ne serait-ce pas parce que, tout simplement, plutôt qu'un n-ième changejeu, on attend toujours avec espoir un nouveau chien enragé ? un nouveau taré qui n'invente rien, mais fout le feu compulsivement à tout ce qu'il approche, à commencer, lorsqu'il est forcé à l'immobilité trop longtemps, son propre soi ? Un nouveau Early Graves ? Un nouveau Blessing the Hogs ?
Jesus Piece, leur nom l'annonce un peu, sont des porcs. On lit leur nom on a envie d'entendre leurs morceaux, en dépit même de l'annonce d'une sortie chez Southern Lord - soit la quasi garantie précisément du résultat inverse : Black Breath, Baptists, Centuries... j'en cite d'autres ou bien on a compris ? - et on entend leurs morceaux on a envie d'y croire ; ce dès les deux lâchés en apéritif par l'appareil promo. La suite confirme ; l'on va procéder en creux pour la décrire mais ce sera plutôt approprié - car il y a une ombre dans Only Self, et c'est elle qui fait tout son prix. L'ombre, le gouffre laissé là où l'on ne trouve ni l'hystérie d'un Gaza, ni la brutalité extrême et efficiente d'un  Weekend Nachos et ses satellites encore plus méthodiquement extrêmes, ni la saine condition athlétique d'un Disgrace ou d'un Nails, ni la minéralité d'un Primitive Man, ni les contours cartoon de The Acacia Strain, ni ceux plus Roland Emmerich de Harm's Way, ni la froideur maniaco-culturiste d'un Burnt by the Sun, d'un Ion Dissonance ou d'un Indecision, ni la droiture d'un Blood Has Been Shed ; une ombre de malveillance que même Xibalba ont perdue à force de trop chercher à la creuser à coups de spots, de donner dans le grand-guignol, metal et chicano ; et qu'on ne rencontre guère que parfois chez Disembodied.
Une chose sourde, fuyante, qui échappe à l'appréhension mais laisse partout sa trace qui rend la réalité visqueuse, trouble, la ralentit d'un rien, toujours d'un rien, d'un instant, celui où les choses sont sur le fil et prêtes à basculer, de n'importe quel côté, nourrissant l'angoisse. Non, Jesus Piece ne se laisse pas immobiliser, fixer, identifier, reste mobile et flou, pas tout à fait abstrait mais pas tout à fait explicite, pas tout à fait mécanique mais pas tout à fait humain ; à l'image de son nom et du titre de son album, dont je ne vous fais pas l'injure de vous indiquer à quoi d'autre que du hardcore ils pourraient aussi bien faire penser (même la pochette, à bien y regarder) ; la couleur de son Only Self paraît vitreuse, malaisée à dire exactement, parce qu' Only Self n'est pas un album de hardcore efficacement conçu pour s'insérer sur le marché du hardcore de son année de sortie, mais un album qui dit le monde dans quoi il vit. Un groupe pour qui son époque n'est que l'endroit où il est né, et à quoi il réagit, tel qu'il est lui.
Pas de doute, Jesus Piece tient ses promesses, à commencer par celle ne de garantir aucun chemin sûr où poser le pied.

Aucun commentaire: