vendredi 20 juillet 2018

Lurk : Fringe

Lurk a toujours été un monstre, un truc difforme qui ressemble à rien ; simplement, où les deux disques précédents l'étaient en creux, en négatif, toujours indécis entre dépression et death'n'roll (au ralenti), entre Pungent Stench et Indesinence, entre Entombed et Paradise Lost... stagnant dans un terne plein de promesses que cependant ils ne parvenaient pas à concrétiser, irrépressiblement fascinant mais qu'ils ne parvenaient pas à rendre grisant ; ni sludgedoom ni deathdoom et donc nulle part malgré une palpable ambiance aussi prometteuse que frustrante, malgré une singularité sensible dès leurs pochettes étranges - Fringe, enfin, l'est de façon positive, assumée, conquérante, affirmée, extravagante, extravertie, toute timidité mise de côté... Un bel et vigoureux monstre. On pense d'emblée à Sludge, qui mélangeaient Celtic Frost, Samael et Alice in Chains, ou à Hooded Menace, qui eux touillent ensemble Katatonia et Winter ; voire à Herem et leur stoner-deathdoom-psyché : on pense avant tout et surtout aux monstres, à tous les machins grotesques même dans la disposition incongrue de leurs gibbosités, et qui les exhibent sans fausse honte ni considération aucune pour les canons de la beauté fût-elle metal.
Fringe - nouvelle œuvre d'un groupe qui du reste, après Totalrust et Doomentia, continue chez Transcending Obscurity d'écumer tous les havres possibles qui s'offrent à son genre de hors gabarit - mélange tous les registres du fantastique, les gabarits grandioses comme les sordides, le pathétique et l'exalté, dans une orgie de couleurs tonitruantes, la lumière dorée du soleil dentelée à travers les hautes futaies et l'encre dont sont faites les abysses, chant noirsuicide et mucocrooning petrovien (on pourrait d'ailleurs également parler ici d'une exponentielle libération du potentiel baroque timidement entrevu, à travers le perfecto dégueulasse, sur Inferno/Averno) - mais surtout, coordonne tout cela, car de toute évidence l'on n'est pas en train de parler d'une chose décousue, on n'est pas chez Graves at Sea, ni portée au coq-à-l'âne - et parvient, partant, à ce qui s'appelle la beauté tout court ; celle des animaux, celle de la cohérence de l'être avec sa nature, de l'apparence avec l'essence. Et bien vite le monstre cesse d'en être un, chacune de ses formes tombant sous le sens, pour devenir un superbe et redoutable prédateur, trapu et affuté.
Lurk ainsi achève cette fois de se révéler faire partie du nombre de ceux, qui font du metal, au-delà même du peplum, cet animal, tel Celtic Frost et ses fils de Valborg, insoucieux du monde, de ses usages, de ses pudeurs, de ses révulsions et aversions, n'obéissant qu'à ses propres appétits, courant nuitamment truffe au vent par la forêt, haletant où le mènent les odeurs que cueille son groin subtil et les angoisses qu'imprègnent son esprit assoiffé ; prouvant également, au passage, que l'on peut bien avoir de gros os, avec la mâchoire inférieure gaulée comme une benne à gravats, et tanguer avec la plus grande grâce sous le clair de Lune ; posséder une silhouette à la Lobo, Hellboy ou Blanka, et n'en être pas moins hanté à plein temps par les tourments existentiels. Ayant enfin trouvé les matières chaudes et cossues - les velours, les cuirs, les bois, les cuivres... - pour accueillir les riches heures de leurs tragédies intimes de barons-garous, Lurk ont pris, ma foi : du coffre, de la voilure, du souffle, des couleurs, de l'encolure... Tel qui a pris soin, au début de chaque répétition, de jouer trois ou quatre fois une reprise de "God of Thunder". De la cuisson, en somme : tout ce qui leur manquait, cruellement, pour faire dégouliner le jus succulent qui sur le premier album restait hélas prisonnier à l'intérieur, se laissant seulement deviner. Et brasoyer à qui mieux-mieux.

Aucun commentaire: