vendredi 20 juillet 2018

P.H.O.B.O.S : Phlogiston Catharsis

Les teasers et autres avant-premières, surtout pour les musiques pas spécialement taillées pour cartonner au format tube : la plupart du temps, cela ne sert au mieux à rien, au pire à se faire une fausse idée du disque qu'elles annoncent mais ne présagent, justement, pas : combien d'albums me paraissaient fumants (Ilsa, si tu m'entends : je pleure encore, un peu, les fois où je pense à Corpse Fortress) avant de les entendre entiers, combien d'autres m'ennuyaient poliment extrait après extrait avant de me faire cueillir comme une midinette par leur matière complète...
Mais des fois, non. L'extrait de Phlogiston Catharsis, on le sentait d'instinct, annonçait pour le meilleur ce que montrerait le disque, de P.H.O.B.O.S ; un groupe qui, pour autant que son Atonal Hypermnesia avait pu brillamment faire penser à un Blut aus Nord dévoré par l'extase de quelque ignoble dégénérescence tombée des étoiles, n'avait pas cédé à la tentation de l'escalade dans l'autreté, dans laquelle précisément Blut aus Nord s'est parfois partiellement égaré. P.H.O.B.O.S pour sa part assumerait parfaitement, fièrement, la part primitivement metal de son identité, aussi mutante soit-elle, et l'héritage de Celtic Frost : dans la ligne, au fond, de ce que dessinait déjà une certaine reprise de Bathory, publiée voici quelques mois...
Mais le "aussi mutante soit-elle" a son importance : car ce qui fait la saveur, que l'on devinait donc, de Phlogiston Catharsis, est la parfaite harmonie et coexistence entre cette maligne animalité metal et l'altérité extra-terrestre que l'on connaît et qui va florissante. P.H.O.B.O.S est non pas adulte (sans blague ?) mais vieux, mûr, et comme tous les gens atteints de cela, approche peu à peu de sa plénitude, sans complexes inutiles pour encombrer ses mouvements, assumant tout le terreau dont il germe et parvenant - vous me voyez venir - à sa propre forme : de psychédélisme lourd, en l'espèce et de toute évidence, si jamais on ne l'avait pas encore su deviner dans leurs méandres antérieurs - et voilà lâché un autre mot qui, s'il pouvait déjà l'être à bon droit les fois précédents, les choses même les plus mystiques ne germant pas de rien, devait cette fois à coup sûr être énoncé (c'est là une chose qui a son importance, ne l'oublions pas). Je parle bien sûr de "méandre" ; la reptation, de la variété épaisse, sournoise, sensuelle, a toujours caractérisé P.H.O.B.O.S, et elle fait merveille plus grande que jamais sur Phlogiston Catharsis ; quant à celui de "psychédélisme", si jamais les annotations hindouisantes déjà semées jusqu'à aujourd'hui vous avaient échappé, il va devenir difficile désormais d'ignorer cette dimension-là, dans une musique qui de plus en plus s'affranchit de la pesanteur, pour resplendir dans la radieuse lumière d'influences qu'il n'est pas nécessaire de dissimuler ou travestir, puisqu'elles sont transcendées. L'on voudrait faire le bel esprit, l'on aurait tôt fait de dire que Frédéric Sacri peu à peu donne corps et existence à son propre sanskrit.
Beaucoup de verbiage, en somme, pour dire ce qui n'a besoin que d'yeux pour se voir, tant la pochette de Phlogiston Catharsis illustre à merveille à la fois ce que l'album a de caractéristiquement P.H.O.B.O.S, et ce qu'il a de propre à lui seul : n'avez-vous pas déjà envie de passer vos prochaines vacances - illimitées - dans ce Bengale cyberpunk post-irradié dont il fait miroiter l'existence, dans cette canicule spirituelle où confondre Bouddha et Kali-Yuga ? Pour sûr, l'album est de la race de ceux qui délient la langue de l'imaginaire, enivrent sa muse et font les mots couler comme le miel et l'ambroisie : désaltérant déluge de feu sur le Valhalla en période de la mousson, par exemple, est une mot-image-expérience qui peut s'imposer à l'esprit réceptif ; Grötüs en est un autre, ou la Trilogie du Feu par Neurosis ; tous sont au moins aussi pertinents, que de dire que le disque constitue - entre autres luxuriantes choses végétalement malignes - les noces de Mayhem avec les tropiques de Bloodlet et Starkweather ; ou bien un cousin flamboyant du dernier Drug Honkey, ou encore la collision entre Re-Entry et Arisen from the Ashes ; ou la suite ecstatique de Defiance of the Ugly by the Merely Repulsive ; le croisement de God - "sans" le flesh, oui - avec une espèce de batracien inconnue et redoutablement luxurieuse, que l'on nommera par exemple Fausten...
Tout cela est plausible et de mise - et même les éventuelles passerelles vers le blues niché au cœur du psychédélisme le plus rustique, subliminalement facilitées qu'elles sont par une palette de couleurs somme toute proche de celle choisie par Another Perfect Day -, vue la culture musicale omnivore dont l'on peut suspecter Sacri, mais encore vu le bouillon de culture doué de sa propre vie, qu'est le disque. Il va sans le dire - mais va toujours d'autant mieux en le disant, qu'on est, donc, ici dans le langage du beau - que Phlogiston Catharsis n'appartient à aucune des catégories communément associées à tous ces pairs cités ici, lesquels sont déjà pour commencer eux-mêmes peu sujets à catégorisation. Necrodub vegevil metal serait plus approprié, puisque "black" devra assurément venir s'ajouter, à votre liste des termes à ne pas oublier (au contraire de "metal", ce qui n'est pas un mince exploit pour un album vagissant ainsi son amour pour Bathroy) : la voix sur ce disque sinue et insinue entre black et electro-indus (on croira deviner des spectres de The Eternal Afflict, Morgue Mechanism ou Mortal Constraint), que ce soit dans ses phrasés, sa texture ou sa viscosité, conjuguant pour le meilleur la sensualité des deux, ce qui nous fournit fort aimablement le suivant, des termes que l'on ne pourra pas contourner : on l'a peut-être déjà dit plus haut, ne serait-ce qu'à mots détournés, mais la musique de P.H.O.B.O.S, pour autant qu'elle l'a toujours été ne l'avait jamais été si florissamment, ruisselante telle l'orage d'été d'une autorité sacrée - sensuelle, bien sûr, quoi d'autre ?
Froid, chaud, metal, dub, industriel, pagan, or, corrosion... Il y a un fichu paquet de catégories non pertinentes, qu'il va falloir vite oublier plongé dans Phlogiston Catharsis, afin de ne pas boire la tasse et profiter d'une unique occasion de brasser parmi la matière ; celle, tellurique et fondamentale, feu sous la glace, qui après tout constitue depuis bien longtemps l'élément naturel, l'aliment, la matière même de P.H.O.B.O.S., cet élément transversal pour lequel trinité serait un tantinet mesquin voire petit bras, et qui se révèle ici sous son avatar de Grand Dragon. Magma tu es, magma tu retourneras. L'écoute du disque s'apparente à un geste d'hygiène solennelle, une ablution aussi salutaire qu'un bon bain annuel, d'ailleurs c'est un peu de votre bain confessionnel dans la soupe primordiale et les essences de proto-histoire, qu'on parle là.
Pour ascendant, religieux et extatique que soit le périple, n'allez pas toutefois vous mettre en tête qu'il soit le moins du monde délassant, reposant, ni même doux en aucune façon : vous y laisserez, longuement et méthodiquement, toutes vos propres couches d'écorce en le suivant de gré ou de force, jusqu'à n'être à l'arrivée que pulpe frissonnante d'épuisement, harassée et sanguinolente de plaisir. C'est tout juste si l'on garde l'esprit assez clair pour percuter comment l'album est brillant à la façon presque d'une leçon de metal depuis les origines, jusqu'à ce qui vient après - et l'on entend pas par là ce post-metal qui n'est qu'une nouvelle forme, au sens du façonnage, de la même éternelle chose ; mais bien l'espèce d'après, la mutation suivante dans ce qui est avant tout un cheminement mystique et transcendental personnel, individuel, un voyage initiatique propre à Monsieur Sacri, depuis le hard et Bathory en passant par Godflesh, peu importe l'ordre, puis Muslimgauze, Dälek, l'illbient, le dub... Jusque bien au-delà de tout cela, jusqu'au soi, à la fois source de tout, et éternel possible en germe qui toujours caracole plus loin devant.

(De là à dire que Phlogiston Catharsis est un pair de Post Self, vous avouerez que la perche est plus que tentante, mais ce serait là, matière à repartir encore pour des heures de spéculation cosmique et poétique... On préfèrera retourner se baigner dans l'album)

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